ME’MOIRES DE M. DE’ MONTLOSIER
; (Suite et fin. )
“Dans la Chambre de la noblesse, à Versailles, Cazalès n'avait eu que des bouffées d'éloquente. Au moment de ] réupion des Ordres en assemblée natiodale, il voulut bien s’es. sayer quelquefois ; mais au milieu dé cette vaste salle, ce qu’il avait de talent se trouva comme étouffé. Si on le laissait à sa place, il pouvait encore fournir avec distinction quelques : né. riodes de suite. Mais si on lui criait d la tribune! (ce qu'on faisait souvent par malice), il n’y était plus Comme il me le disait lui-même, la tribune le tuait. Extrêmement paresseux de son naturel, parce qu'il voulait peu de chose ; mais très ardent pour tout ce qu'il voulait, ne pouvant consentir à la médiocrité, il press se donner de la peine. Voici comme il s’y prit: méditait d’abord son sujet ; le tournant ensuite et le retournant sur tous les sens dans sa forte tête, il en dessinait les compartimens, les fixait ; et alors, d’accord avec le baron de Batz et quelques amis, il prononçait tout haut son discours, se laissait ou se faisait inter. rompre exprès. S'il n’était pas content de lui une première fois, il recommençait une seconde, jusqu’à ce qu’il se senrit imperturbable, et qu’il aperçût ses amis satisfaits. Avec une persévérance étonnante pour un homme tout à la fois aussi
aresseux, et gussi violent, il a fait ce manége chez le baron de
atz environ trois mois. A la fin, il était parvenu à dessiner et à composer ses discours tout seul. Îl paraissait moins heureux de ses succès auprès du public'que ‘de l’espérance de sa supériorité sur l'abbé Maury, qu'il a, en effet, souvent égalé, quelquefois surpassé,
6 J'ai dit comment Cazalès s'était occupé, dans le principe, à . soigner, à perfectionner ses dispositions oratoires, et comment il y était parvenu ; ce n’était pas dans la pensée de quelque avantage personnel, encore moins de quelques petits éloges; il ne s’en occupait pas; il voulait passionnément le bonheur de son pays, et croyait fermement à l'établissement d’une Constitution qui l’opèrerait, Cette foi dans le nouvel ordre de choses le poursuivit long-temps. Elle l’abandonna lors de la captivité du Roià Varennes; et aussitôt, quoi que ses autres amis et moi nous pûmes frire, il renonça à la tribune et à la France. Du reste, en tout et pour tont, il est impossible de porter plus loin la négligence de soi. Jamais il ne lui est arrivé de s’informer comment ses discours étaient rapportés dans les journaux. Il ne lui importait en aucune manière qu’ils fussent altérés ou travestis.
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Mémoires de M. de Montilosier. 331
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er de ce nom un mauvais feutre percé de toutes parts ; il a+ wait soin de relever de-temps en temps une culotte qui à cha--
ue moment lui tombait sur les genoux. Dans cet accoutrement et uné grosse figuré assez laide, le feu de ses yeux et ce
il avait de noble dans son attitude commandaient le respect. Arrivé à Coblentz, il n’y rechercha aucune faveur, - Il y subit, sans se plaindre, tout ce qu’on voulut lui faire subir d’injustice où d'ingratitude ; il vivait fort bien avec des compagnons où des dévoués; mais des amis ou des ennemis il ne s’en occupait
rs Il n’en était pas de mème de l’abbé Maury ; s’il abandon: nait franchement, ‘quelquefois brutalement l'amitié qui ne pouvait plus le servir ; il est impossible de cultiver plus soigneusement celle dont il pouvait attendre quelque service ; au sur— plus, hetituellement la plus brillante toilette d’abbé; il avait soiu de ses succès comme de sa personne. Nous avons causé souvent, ensemble de l'état des choses; mais lorsque je voulais
|savoir de lui ce qu'il entrevoyait de dénouement probable, je
ne pourrais dire qu'il eût à cet égard telle ou telle vue ; je puis affirmer qu’il n'en avait pas du tout, Je puis ajouter mème wil ne s’en occupait pas. Voici ce dont il s’occupait; c'était de sa correspondance avec Rome ; je voyais sur su table plusieurs lettres de cardinaux, qu'il ne faisait aucune difficulté d'étaler, Je savais bien où. cela devait le menèr; il le avait encore. ieux que moi. Là "Je ELrA dire que l'abbé Maury n’avait aucune idée de l’avenir de la Frarce; Cazalés en avait une idée fausse. Au sur- : plus, sur ce point même, rien n’est plus singulier que l’état des esprits dans l'assemblée. Voilà un jeune liomme qui nous arrive du Dauphiné à Paris, avec cés dispositions heureures qui ne sont pas encore du talent, mais qui en donnent l’espérance, Ce jeune homme, c’est Barnave. Engagé dans les démèlés qui, dans sa province, avaient eu principalement de l'éclat, ne Croyez-vous pas que ce jeune homme, accoutumé à suivre, à Grenoble et à Vizille, la ligne et les erremens de Mounier va continuer à les suivre à l'assemblée nationale ? Pas du tout. Son premier procédé est de se séparer de son ami et de son patron Cet ami est populaire, mais il veut être en même temps monarchique ; la popularité ayant tout envahi, Barnave veut être d’abord populaire, il deviendra ensuite monarchique s'il peut. Mounier s'étonne, et lui demande la cause de cette scission: EM “ M. Mounier, vous avez votre réputation faite, je veux “faire la mienne aussi:” ce fut sa réponse. Ainsi, ce n’est
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pas parce que les opinions de M. Mounier sont plus ou moins justes, plus ou moins vraies, qu'on les adopte ou qu’on les ah. dique, c’est que notre réputalion n'est pas faite. En attendant qu'elle se fasse, il faut proclamer auprès du peuple enivré son indifférence, ou peut-être son approbation des massacres. | faut prononcer ces paroles horriblest Le sang qu'on verse est. ü donc si pur ?: Il faut provoquer de tout ce qu'on a de puissance et d’élun la subversion et les désastres de son Pays. Quand la réputation sera faite, quand les avantages où. de for
tune ou de célébrité seront assurés, alors on verru à les répa-
rer. Commençons à percer notre pays avec la lance d'Achille, nous verrons ensuite si, comme on le dit, elle guérit les blessures qu’elle fait, Æ I «. ù re
‘ Tandis nue le paresseux et violent Cazalès soignait, aux "près de ses amis intimes, par des répétitions: fréquentes, ses dispositions d’éloquence; Barnave, lié d'intimité avec les Las méth et la petite tonrbe que Mirubeau Signala’ en criant, sf. lence aux trente voix, soignait de mème auprès d’eux ses dis.
sitions oratoires. L'art et 1n persévérance le portèrent, par mème méthode, au plus. haut degré du talent dé tribune, Aussitôt qu'un grand sujet était sur le tapis, il le méditait d’abord'awtant qu'il pouvait ; il s’essayait énsuite eh petit comité avec ses amis, se rendait de là à la tribune des jacobins ; après toutes ces épreuves, il venait à l’assemblée faire couronner l'œuvre, TL pu de Le RARE : , “J'ai dit exprès qu'il méditait son sujet aniant qu'il pouvait. En général, il n'avait, ni-comme. Maury, ni comme Cazalès, encore moins comme Mirabeau, la faculté d'entreprendre et ‘le traiter un grand sujet ex abrupto, il ne savait rien d’avance, Sa manière était de laisser discourir d’abord les orateurs, de se saisir de leurs pensées, et après y avoir fait un. choix qui était toujours habile, il proposait comme à lui une opinion qui n’était le plus souvent qu’un résumé ou un amalgame.
‘ On l’a souvent appelé l’avocat-général de l'Assemblée. Dans une seule occasion, celle de la déchéance après le retour de Varennes, il a eu une opinion tout entière à lui et émanant de lui : son discours fut sublime. (Cazalès m'a dit souvent qu’il le regardait comme le premier talent de l’Assemblée : je soupçonne qu’il y avait en cela de la générosité d’ennemi ; ils s'étaient battus: Barnave, d’uu coup dè pistolet, lui avait mis en pièces quelques os du crûne, Après cela on est à tout jamais ami ou ennemi.”
(Journal des Débats.)
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