LE PORT DE LONDRES
Le ciel était sans nuages, et le soleil, quoique sans chaleur, donnait par la guité, un air animé au tableau qu’offrait dans l'éloignement la forêt de mâts que la marée montante faisait balancer sur Je fleuve? J'abordai, j'envoyai diré à mou cocher de partir, et je revins à Londres par l'espèce de rue à la véuitiènne, que forment, dans une étendue de trois willes, les vaisseaux de toutes les nations rangés par cinq ou six de front sur les deux côtés de la T'amise. Je ne connaissais point encore ce spectacle ; je ne m'en étais formé nulle idée ; celui des diffé-
M rents ports de.mer que j'avais visités n’en était pas même une
esquisse, Deux mille navires, variés par leur force, leur cou-
pe, leurs agrès, le costume des équipages, placés avec ua or-
dre presque symétrique, dans un canal d’un mille de large, et
sur une lieue de prolongement ; une multitude de canots se croisant légèrement pour le service des vaisseaux ; les deux rives chargées de navires sur le chantier, ou au radoub, occupant tout un peuple d'ouvriers; tel fut, pendant près d‘une heure, le monde nouveau pour moi, dans lequel s’égara mon
imagination exaltée par l’idée d'audace attachée à chacun de ses Fabiéuns, et par celle de puissance empreinte sur son ensemble. Aussi me fut-il impossible de supporter ‘a solitude de moi-même, lorsque je fus rentré dans mon cabinet; je ne m'apoarcevais, au sein du calme silencieux qui m’enveloppait, que dans la proportion d’un atôme flottant dans le vide,
GLOVIS, - Tragédie en cing actes et en vers, par M. LEMERCIER.
Ce Clovis, quel est-il, et comment M. Lemercier a-t-il gonçu ce grand caractère ? Il n’est plus question de l’acteur, mais du personnage lui-même. M. Lemercier ne dissimule pas qu’il a voulu peindre en luile Tartuffe politique. Il la pris a une de ces époques de son règne de trente ans, qui furent marqués par des cruautés atroces envers les membres de sa famille, et envers ses nombreux concurrens à la souveraineté des Gaules. Les crimes de Clovis n’ont été dissimulés par aucun des histoirens les plus intéressés à en affaiblir l’horreur. Gnrecoire de Tours est le premier qui les ait signalés dans un temps ou les libéralités du prince envers l’église semblaient ne lui imposer que le langage de la reconnaissance. Le jésuite Dan:ez, convient que “si Clovis avait su modérer son #ambition, sa réputation en aurait été plus nette, la fin de sa
876 Clovis.
‘6 vie plus innocente ; et l’on n'aurait paint blâmé, dans Clovis ‘6 chrétien, des cruautés si opposées à la douceur et à l'huma. & nité qu’on avait d’abord admirées dans Clovis encore payen.” C'est à peu près dans les mêmes termes que s'explique, sur ce prince, l'abbé Fezcer, dont l’autorité, en pareille matière, n’est pas suspecte; et pour en ajouter une autre d’un genre différent, mais qui a aussi sa gravité, je citerai le EU nom de Montesquieu. ‘“ Clovis forma le dessein d‘exterminer toute ‘6sa maison, et il y réussit. La loi séparait sans cesse la mo- “ narchie; la crainte, l‘ambition, la cruauté voulaient la ré- “unir,” "4 Que les mœurs barbares d‘un chef de contquérans autorisassent alors ces meurtres qui nous révoltent, et dont nous trouvons des exemples même aujourd’hui dans presque tout |‘Orient, ce serait la seule excuse que l’on pourrait admettre en faveur de Clovis, si le christianisme dont il avait embrassé les Üoctrines n‘était la pour lui enlever le prétexte même du par: don. Qu‘un poëte tragique se soit emparé de cette partie de l'histoire, pour livrer le coupable à la vengeance de la postérité, c'est un droit qu'il exerce, et que personne ne lui contes: tera. Le crime, quoiqu‘agrandi par des motifs d‘ambition, ou, si on le veut même, par des raisons élevées d'utilité générale, ne’cesse pas d'être crime. Cependant, morale à part; et à ne raisonner que d‘après les principes de l‘art, je soupçonne ouil
ÿ aurait eu plus d‘adresse à présenter ccafondus ensembla et M es crimes et les inspirations politiques ; que le poëte s'est tour- # voyé en les divisant de manière à ne laisser entrevoir que le Ds côté odieux et la bassesse dégoûtante d‘un scélérat vulgaire ; a certainement, Clovis fut plus d‘une fois criminel, et ile fut He avec hypocrisie. Ne cherchons pas à l’absourdre ; mais à ex- 1e pliquer sa conduite. y
Après avoir enlevé presque toutes les Gaudes à la domina- a tiôn romaine, après avoir défait et tué de sa propre main A: jf laric dans les plaines de Vouglé, il ne voyait plus d‘obtacles à | la fondation d'une vaste et puissante monarchie, que dans cette où foule de petites prinicipautés sans consistance individuelle, et de dont les prétentions rivales ne cesseraient d'être nuisibles que ro, lorsqu'elles auraient été anéanties. Les résistances, bien légi- ie
times sans doute, des possesseurs irritèrent un prince fier et victorieux. Il fit la guerre dans le but de rester seul le maître, ét, suivant les idées de son époque, la victoire l‘entraîna dans un système d‘extermination ; système affreux, et que rien ne peut justifier, mais à travers lequel on apércoit en perspective Ja grandeur future de la France, et quatorze siècles de monarchie. C'était bien quelque chose, pour la mémoire du fonda teur; c'était beaucoup, j‘ose le croire, pour les intérêts du
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Clovis. 377 poëte tragique, Romnlys tue son frère ; mais il avait créé Rome ; Rome en fit un dieu. Clovis massacre ses parens ; mais il fonda la monarchie française; il y fit règner l’Evangile qu’il méconnut, qu’il outragea par ses cruautés. Eh bien ! montrez-nous l’homme cruel, {> consens ; mais ne négligez pas le rand homme. C’est du héros de la tragédie qu’il est vrai de fire comme de celui de l'épopée :
Qu'en lui jusqu'aux défaüts tout se montre héroïque. C’est sur ce plan, le seul propre à nous intéresser, que Voltaire a concu son Makomet ; scélérat sublime, objet d’admiration et d'horreur, pour qui le crime n’est qu’un moyen de parvenir au but le plus éleré qu'aucun mortel se soit jamais proposé sur la terre, celui de fonder une religion nouvelle sur les débris des antiques croyances. À Ce grand projet était aussi celui de Clovis. La religion chrétienne, il est vrai, l'avait préeédé : il n’avait pas à l’établir, mais à la répandre, tentative non moins difficile, aux yeux de ceux qui ont étudié l'esprit de nos premiers aïeux, et
‘qui ont de lire, dans l'abbé Dugois, ou dans Zes Martyrs de
M. de CnareauBriAND, leur attachement au culte de Teuta-tès et aûx cérémonies des Druides.
Au lieu dé représenter Clovis marchant. dans un chemin sanglant à la propagation de la foi et à l’unité de la monarchie, M. Leémercier, n’obéissant qu'à une seule idée, rapetissant et resserrant à la fois les limites de son sujet, ne nous a montré qu’un, assassin couronné, un ignoble meurtrier, violant, comme Macheth, les lois de l'hospitalité confiante, et condamnant . à périr de la main de son propre fils un vieux roi désarmé, qui l'a reçu dans son palais, sur la foi d’un mariage concerté entre ce fils et une fille d’un prince visigoth ou espagnol, qui a péri sous la francisque du monarque français.
Ce fait, aïnsi isolé, est d’une atrocité mesquine.. Qu'importe au spectateur, réduit à l'impuissance d’embrasser. l’ensemble des vues de Clovis, que lui importe le réunion du prétendu royaume de Cologne à ce que l’on est convenu d’appeler le royaume de Soissons ? Que lui fait ce Sigebert, dont l’histoire ne parle qu’à l’occasion. de sa mort tragique et d’une blessure
ÿ'il avait reçue en combattant pour Clovis, à la bataille de Tolbiac? | Faîtes choix d’un héros propre à m’intéresser.
Mais Duncan, allez vous dire, est-il beaucoup plus intéressant pour les Ecossais que Sigebert ne peut l’être pour nous ? Infiniment plus, vous répondrai-je ; lisez les Letres de Walter-Scott sur l’histoire d’Ecosse. C’est à l'aventure de Macheth,
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c'est à l'assassinat de Duncan que se rattachent ces vieilles ta: ditions, répétées d'âge en. âge, et comme d’échos en échos, à travers les montagnes de la Calédonie. Duncan est la tige des Stuerts ; Sigebert n'est rien pour les Français. Son nom ne réveille‘en nous aucune sympathie, il ne parle point à nos son. venirs: c’est une victime de Clovis, comme Cararic, roi des Morins, comme Ranaeaire, roi de Cambrai, comme Renomer, roi du Mans. M. Lemercier, on le voit, avait le choix, II n'a pu préférer Sigebert que parce que son nom est un peu moins anti-harmonique que celui des autres. Mais un peu plas, un peu moins d'harmonie est une raison pour un faiseur d'opéras; ce n’en est pas une pour un poëte tragique.
Ne pourrait-on pas aussi reprocher à M. Lemefcier, puisqu’il empruntait son sujet à l’histoire, de l’avoir défiguré, a point de le rendre entièrement méconnaissable, Dans l’histoire, le fils de Sigebert assassina réellement son père à l’instigation de Clovis, qui lui avait promis le trône pour prix de son parricide. 11 obtint de son crime une récompense plus méritée : Clovis le fit assassiner au moment où il se baissait sur ses coffres, pour en extraire les trésors qu'il avait promis à son sédlucteur.
M. Lémercier 4 compris très judicieusement qu’un parricide
commis de s. 1g-froid soulèverait les spectateurs, et il a mieux aimé présenter dans Clodoric un modèle de piété filiale, et de dévouement religieux à ses devoirs. La licence est un peu forte, et je ne croirai jamais qu’il soit permis ni d’innocenter, ni de’ calomnier au théâtre les personr'ages historiques. Il va trop de danger à travestir ainsi du biinc au noir, ou du noir au blanc, des hommes vertueux ou de: individus coupables, Sans doute M. Lemercier se retranchera derrière l'obscurité dont sont couvertes les premières pages de notre histoire. Il dira encore, et non sans quelque raison, que de la métamorgi de Clodoric, de l’innetence de $es amours, incompati-
le avec la férocité d’un particide, de ses projets de vengeance contre Clovis, il a fait ressortir des beautés qu’une fidélité scrupuleuse à l'histoire lui aurait interdites, J'en conviendrai facilement, je dirai même que, sans cette altération du carractère de Cledoric, les belles et très belles scènes du quatrième acte devenaient impossibles. Ce n’est pas le public qui chicanera le poëte sur des excuses déjà sanctionnées par de nombreux applaudissemens. Mais le lecteur, mais M. Lemercier luimême, en y réfléchissant, sera peut-être plus sévère que le pu:
blic !
(Journal des Débats.)
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Débats.)