Tome II. Nouero
HISTOIRE DU CANADA
Pout revenir aux affaires générales de la colonie, l’assurance qu‘avaient eue les [roquois de paraître en armes à la vue des Trois- Rivières, et l'audace avec laquelle ils avaient insulté le gouverneur, lui firent comprendre qu’il ne devait rien négliger pour se précautionner contre la surprise, et pour se mettre en état de soutenir les efforts d’une nation qui ne‘ ménageait plus rien, et ‘qui paraissait déterminée à employer également la ruse et la force, pe donner la loi à tout le pays; d‘antant plus que si les Hol-
andais de la Nouvelle Belgique ne se déclaraïent pas encore ouvertement en sa faveur, il n’y avait pas à douter qu‘ils ne lui fournissent des secours de plus d’une espèce.
— La résolution fut donc prise de bêtir un fort à l’entrée de la Rivière qui portait alors leur nom, et qui fut ensuite nommée Rivière de Richelieu et de Sorel, comme.on l’a dit plus haut.— Ce fort fut achevé en peu de tems, quoique pussent faire pour s’y opposer sept cents Iroquois, qui vinrent fondre sur les travailleurs, lorsqu'on s’y attendait le moins, mais qui furent repoussés ‘avec perte. On donna à ce fort le nom de Richelieu, qu'on commençait à faire porter à la rivière, et l’on v mit une assez bonne garnison. Charlevoix pense, avec beaucoup d'apparence de raison, que si la Compagnie du Canada eût voulu faire une pareille dépense pour le pays des Hurons, elle aurait épargné bien des maux à ces sauvages, et conséquemment à toute la colonie, sur laquelle retomba bientôt le contrecoup des malheurs qui accaulèrent cette nation, les années suivantes. L'occasion était d’autant plus favo< rable pour opposer de ce côté-là une forte barrière aux Iroquois, que la plupart des Hurons se montraient disposés à embrasser le christianisme, par suite dé la conversion et du baptême d’un de leurs principaux chefs, nommé AHASISTARI.
À peu'près dans le même tems, quelques jésuites reçurent une députation de la part des Saulfeurs, qui les invitaient à se transporter chez eux. Ces sauvages occupaient alors les environs ‘d’un rapide qui se trouve au milieu du canal par où le lac Se Li se décharge dans le lac Huron, et que l‘on a nommé le Sault de Ste, Marie, d'où est venu à ces sauvagés, qui sont une
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tribu algonquine, et dont le vrai nom est long et difficile à prononcer, celui de Saulteurs. Les missionnaires furent bien aises de trouver ainsi l’occasion de connaître les pays situés au-delà du lac Huron, qu'aucun d’eux n’avait encore traversé, Les PP, I. Joeuss et C. RarmBaAuT accompagnèrent les députés des Saul-. teurs: ils furent bien reçus de ces sauvages; mais ayant été rappellés lorsqu'ils commençaient à les instruire, ils n’y purent pas faire alors de néophytes; et lorsque, quelques années après, on retourna chez ces sauvages, on ne les trouva plus dans les mêmes dispositions. : ;
Cependant les Iroquois assurés d’être soutenus des Hollandais de Manhatte, qui leur fournissaient déjà des armes et des munitions, et à qui ils vendaient les pelleteries qu’ils enlevaient aux ailiés des Français, continuaient leurs courses et leurs brigandages. Les rivières et les lacs étaient infestés de leurs partis, et le commerce ne pouvait plus se faire sans les plus grands risques. Le chevalier de Montmagny en fit ses plaintes au gouverneur de la Nouvelle Belgique, léquel se 'contenta de faire une réponse honnête, mais fort vague, et ne changea rien à sa conduite; on le soupçonna même, ou du moins ceux qui étaient sous ses ordres, d'animer les Iroquois contre les Français, quoiqu'on fût convenu que les alliés des deux nations ne feraient aucune hostilité sur lés deux colonies, et que les Français eussent observé religieusement cette convention. |
Il est vrai que leurs alliés n’étaient ni en état ni en humieur d’inquiéter les Hollandais: bien loin de chercher à se faire de nouveaux ennemis, à peine songeaient-ils à se défendre des Iroae Les Hurons surtout, soit par indolence,'soit par la crainte
‘irriter un ennemi qui avait pris sur eux une supériorité qu'ils ne pouvaient plus se dissimuler, soit enfin qu’ils ne fussent pas encore persuadés me les Iroquois en voulussent à toute la nation, laissaient désoler leurs frontières, sans prendre aucune mesure. pour éteindre un incendie qui les environnait de toutes parts.— Ces pertes, qui paraissaient les inquiéter si peu, les affaiblirent à la fin de telle sorte, que la terreur se répandit dans toutes les bourgades, et que quand l’ennemi ne jugea plus à propros de couvrir d‘aucun prétexte son véritable dessein, il trouva, comme il l‘avait prévu, un peuple effrayé, et presque incapable de faire la moindre résistance, Il arriva de là, continue Charlavoix, qu’à peine l'Eglise huronne, cultivée avec tant de fatigues, commençait à produire des fruits de salut, que ses pasteurs furent frappés, et le troupeau, non seulement dispersé, mais même presqu‘entièrement détruit.
Le P. Jogues, dont nous venons de parler, fut le premier sur qui l’orage tomba. Descendu à Québec, sur l’ordre qu’il en avait reçu, il en repartit le ler. Août 1642, pour le pays des Huxrons, avec treize canots bien armés, et conduits par de braves
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gens. La force de cette escorte fut probablement ce qui causa son malheur, par l’excessive confiance qu’elle inspira à ceux qui la composaient. Le lendemain de leur départ, à la pointe du jour, comme ils se disposaient à se rembarquer, ils apperçurent des traces d’Iroquois sur les bord: du fleuve; mais ils méprisèrent un ennemi auquel ils se croyaient fort supérieurs en nombre, et poursuvirent leur chemin, sans prendre aucune précaution contre la surprise. Aussi furent-ils les dupes d’une sécurité si peu pardonrable,. Les Iroquois étaient au nombre de soixante-dix: les uns s'étaient mis en ambuscade dérrière des buissons qui couvraient une pointe que les voyageurs étaient obligés de ranger de fort. près; les autres avaient traversé-le fleuve,, et s'étaient cachés dans les bois.
Dès que les Hurons furent à portée des premiers, une décharge de fusils, faite avec beaucoup d'ordre, en blesse plusieurs et perça tous les canots.. Quelques uns des plus alertes-sautèrent promptement à terre, et furent assez heureux pour se sauver; les plus braves, soutenus par trois:ou quatre Français qui accompagnaient le P. Jogues,.se défendirent pendant quelque tems dans leurs canots;, mais. comme l'eau y entrait, et qu’il.ne restait plus aucune voie de salut, il$ furent enfin obligés de se rendre, à la réserve
d’un petit nombre, qui échappèrent encore;, dans la confusion où
leur résistance avait mis les froquois. .
Il n'avait tenu qu’au P. Jogues de-suivre les premiers: qui avaient fui, et qui avaient même fait tout ce qu’ils avaient pu pour l'y engager: Il leur avait dit que pour eux, ils faisaient bien de se sauver, mais que pour lui, il ne lui convenait point d’abandonner des chrétiens qu’il regardait comme, ses enfans,-lorsqu'ils avaient le plus. besoin de son sssistance, Un Français, nommé Guillaume CouTures, qui s'était enfui dès le commencement du combat, voyant que le P. Jogues, au lieu de suivre son: exemple, se sacrifiait volontairement, eut honte de sa conduite, et revint de lui-même se mettre entre les mains des vainqueurs, sans faire réfléxion que sa captivité ne pouvait être. d’aucuneutilité au missionnaire. Cet homme souffrit des tourmens affreux,.ainsi qu’un autre français nommé René Goupiz, qui futenfinmis àmort, ainsi que la plupart des prisonniers hurons; et le P. Jogues n’échappa, cette fois, tout mutilé, que par un concours de circonstances extraordinaires, et surtout par: l'humanité et la générosité du commandant de Manhatte.
Peu après la rencontre dônt on vient de parler; un parti de cent Iroquois parut devant le fort de Richelieu. M. de Montmagny, qui y était monté, en.tua plusieurs, et contraignit les autres de se retirer fort en désordre. Mais bientôt.on ne reçut plusque des nouvelles désastreuses du.pays des Hurons.. Les Iroquois ÿ détruisaient par le feu des bourgades entières et en massacraient tous les habitans; et le gouverneur. général n’était. nullement em
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état d'envoyer à ses alliés les secours dont ils auraient eu besoin, Les missionnaires mêmes ne recevaient plus depuis. longtems les choses qui leur étaient les plus nécessaires, Leur nombre était diminué par la captivité du P. Jogues, et la mort du P. Davost; mais le supérieur général n’osuit proposer à personne une mission devenue si périlleuse.. Le P. F. J, Bressani, jésuite romain, informé de l'embarras où était son supérieur, s’offrit d‘accompaner quelques Hurons qui étaient descendus pendant l'hiver à Québec, pour s’y procurer les choses dont leurs missionnaires a. vaient besoin. Son'offre fut acceptée, et il s’'embarqua vers le fin d'Avril 1644, avec un jeune Français et six Hurons, dans trois canots. Ils furent rencontrés à l‘entrée du lac St, Pierre par un. parti d’Iroquois, par lequel ils furent tous ou tués ou faits prison. niers. Le P. Bressani eut à endurer toutes les cruautés qu’on avait fait souffrir au P. Jogues, et ne fut délivré, comme ce der. nier, que par l’entremise des Hollandais, à quiles sauvages le vendirent. + ti
Cependant quelque déterminés que parussent être les Iroquois. de pousser la guerre à toute outrance contre les Français et leurs alliés, ils ne laissaient pas de montrer de tems en tems quelque. inclination à la paix. M: de Montmagny la désirait avec ardeur, et parce qu’il ne'se voyait pas en état de soutenir la guerre, et parce qu'en la faisant même avec avantage, il n‘y avait rien à gagner. -S’'il lui avait été du moins possible de cacher’sa faiblesse aux ennemis, ilaurait pu profiter de quelque heureuse conjoncture, pour faire un accommodement qui sauvât l'honneur de la nation;. mais, cette ressource lui manquait, et les Iroquois en. vinrent jusqu’à se. vanter hautement qu’ils obligeraient bientôt les Français à repasser la mer. Ainsi tout convaincu qu’il était que le moyen de désarmer ces barbares n’était pas de les rechercher, il ne se trouva jamais en situation de le prendre avec eux sur le ton. qui seul: aurait pu les contenir dans une exacte neutralité, ‘Réduit à faire. des démarches peu séantes à son caractère, il cherchait du moins. à les couvrir de quelque prétexte honnète, et au hazard être la. dupe des avances feintes d‘un ennemi aussi rusé que féroce, il faisait semblant de les croire sincères, dans la vue d’en rer parti, soit pour procurer la liberté à quelque captif, soit pour faire passer plus librement quelque convoi, ét ne as voir ruiner entièrement le commerce; soit enfin pour gagner du.tems et pouvoir respirer un peu.
Quelque tems après la prise du P. Bressani, M. de Champflours. ayant mandé au gouverneur général que des Hurons et des Algonquins étaient arrivés à son poste, avec trois prisonniers iroquois, celui-ci monta aux Trois-Rivières, fit assembler les principaux des deux tribus, et leur dit que s‘ils voulaient lui laisser la
disposition de leurs prisonniers, il espérait pouvoir s’en servit pour établir une paix durable entr’eux et les Iroquois,
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It leur fit voir ensuite les marchandises dont il se proposait de payer la complaisance qu’ils auraient pour lui; et } ajouta que Dour ne pas s'exposer à être trompé par leurs ennemis communs, ne renverrait d'abord qu‘un de ces prisonniers; qu’il fernit avertir en mème tems les cantons, que s'ils voulaient sauver la vie aux deux autres, il fallait qu'ils leur envoyassent des députés char-
és de pleins pouvoirs pour. traiter d’un accommodement qui rétablit la tranquillité dans le pays,
‘Quand il eut cessé de parler, un capitaine algonquin se leva, et
renant par la main le prisonnier de sa nation, le lui présenta, en Kicant qu’il ne pouvait rien refusser à son père; que s'il ucceptait ses présens, ils serviraient uniquement à essuyer.les larmes d'une famille où ce prisonnier deyait remplacer un mort; qu'au reste, il désirait la paix, quoiqu‘elle lui parût difficile à conclure.
Le gouverneur se tourna ensuite vers les Hurons pour connaitre leur réponse; mais Pun déeux prenant la parole:, 4 Ma bourgade, dit-il, m'a vu sortir guerrier; je n‘y rentrerui pas marchand. Que me font tes étoffes et tes chaudières? Est-ce pour trafiquer que nous avons pris les armes et que nous nous sommes, mis én campagne? Si tu as tant d'envie de nos prisonniers, tu peux les. prendre, jen saurai bien faire d’autres; et si je meurs en le fai-. sant, ceux de mon village diront: Cest Ononthio qui l‘a tué.’
Ce discours, aussi éloquent ju laconique, embarrassuit le gou-… verneur, quand un autre chef huron se leva, et parla de In sorte:
“.Ononthio, ne t'irrite pas des paroles de mon frère: songe qu'en te cédant les prisonniers que tu demandes, nous perdrions notre honneur. Il n’y a pas un seul ancien parmi nous; jeunes comme nous sommes, nous ne sommes pas maîtres de nos actions. Si au lieu de rentrer chez nous avec des captifs, nous y rentrions avec des marchandises, la honte nous accableruit, Toi. même, que dirais-tu de tes soldats, s'ils revenaient du combat en équippage de marchands?
‘ Nos frères, les Algonquins, ont pu le faire; ce sont des anciens. Maïs nous, qui avons notre gloire à soutenir, nous ne pouvons qu’attendre la décision de nos vieillards, Sans doute, ils t'accorderont les prisonniers, et nous-mêmes sommes déjà entrés dans tes vues, puisque nous ne leur avons fuit aucun mal,
s Nous avons encore un motif de garder ces prisonniers avec nous: le fleuve est couvert d’ennemis: si nous en re“controns de plus forts que nous, tes présens ne feront que nous embarrasser et animer nos adversaires au combat, pour profiter de nos dépouilles. Si au contraire, ils voient parmi nous quelques uns de leurs frères, qui leur témoignent que nous désirons la paix, qu’Ononthio veut être le père de toutes ses nations, qu’il ne peut plus souffrir que ses enfans, qu’il porte tous également dans son sein, continuent à s‘entre-déchirer; les armes leur tomberont des mains, Ros prisonniers nous sauyeront la vie, et ils travailleront bien plus