Tome VIIL.—No, I
18 Les Canadiens de Frontière,
J'étais adressé à l’un des principaux propriétaires né hollandais, parlant bien français ; je reçus chez lui pendant dix jours tous les bons offices d’une hiospitalité aisée, simple et franche, Le lendemain de mon arrivée, il y avait audience des juges du canton ; je m’y rendis pour faire mes observations sur le moral et le physique des habitans rassemblés, Dès mon entrée, je fus frappé de voir l'auditoire partagé en deux races d'hommes totalement diversde visage et d'habitude de corps ; les uns ayant les cheveux blonds ou châtains, le teint fleuri, la figure pleine, et le corps d’un embonpoint qui annonçait le santé et l’aisance ; les autres ayant le visage très maigre, la peau hâve et tannée, et tout le corps comme exténué de jeûne, sans parler des vêtemens, qui annonçaient la pauvrété. Je reconnus bientôt que ces derniers étaient les colons français établis depuis environ soixante ans dans ce lieu, tandis que les premiers étaient des colons américains qui, depuis quatre à six ans seulement, y avaient achcté des terres qu'ils cultivæient. Les Français, à la réserve de trois ou quatre, ne savaient point l'anglais ; les Américains, presque en totalité, ne savaient guère plus de français. Comme j'avais appris, depuis un an, assez d'anglais pour converser avec eux, j'eus l'avantage, pendant mon séjour, d'entendre les récits et les rapports des deux parts.
Les Français, lamentant leur détresse, me racontèrent que depuis quelques années et particulièrement depuis la dernière guerre
des sauvages (1788,) la fortune avait pris à tâche de les accabler de pertes et de privations ; auparavant, et depuis la paix de 1763, époque de la cession du Canada à l’Angieterre, et de la Louisiane à l'Espagne, ils avaient joui, sous la protection de cette dernière puissance, d’un degré et d'un genre singulier de bien-être. Presque abandonnés à eux-mêmes, au sein des déserts, éloignés de soixante lieues du plus prochain poste sur le Mississipi, sans charge d'impôts, en paix avec les sauvages, ils passaient la vie à chasser, à pêcher, à faire la traite des pelleteries, à cultiver quelques grains et quelques légumes pour le besoin de leurs familles. Plusieurs d'entr'eux avaient épousé des filles sauvages, et ces alliances avaient consolidé l'amitié des tribus environnantes, Le Poste avait compté jusqu’à trois cents habitans. Pendant la guerre de l'indépendance, l’heureux éloignement où ils étaient de son théâtre, les préserva longtemps d y êtré compromis ; mais vers 1782,sur des motifs bien ou mal fondés, un officier kentokois ayant dirigé contreeux un petit corps, ils furent pilés, et leurs bestiaux, richesse principale, dévoréset enlevés.
e traité de 1783 annexa leur colonie aux Etats-Unis, et sous ce régime ils commencèrent de réparer leurs pertes. Malheureusement, vers 1788, des hostilités se déclarèrent entre les sauvages et les Américains. Ilfut dur d'opter entre deux amis ;
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Les Canadiens de Frontière. 19 mais le devoir commé la prudence les ayant joints aux Américains, les sauvages commencèrent contre eux une guerre d'autant lus cruelle, qu’elle fut celle d’une amitié déçue et irritée, Les stiaux furent tués, le village bloqué, et pendant plusieurs années, à peine les habitans purent-ils cultiver à la portée du fusil; des requisitions militaires vinrent se joindre à ces calamités. Cependant, en 1792, le congrès ému de pitié, donna quatre cents arpens à chaque tête contribuable, et cent arpens de plus à chaque homme de milice. C’eût été la fortune de familles américaines; ce ne fut pour ces colons, plutôt chasseurs que cultivateurs, qu'un don passager que sans prudence, sans lumières, ils vendirent chacuu moins de deux cents livres à des Américains; encore ceux-ci les payèrent-ils en toiles et autres marchandises leur rapportant vingt et vingt-cinq pour cent de bénélice. Ces terres, de qualité excellente, se vendaient déja en 1796, deux dollars l’arpent (total 2000 livres au lieu de 200 livres) et j'oserais assurer qu'aujourd'hui elles en valent dix. Ainsi réduits Ja plupart à leurs jardins ou au terrain le plus indispensable, les habitans du Poste n'ont plus eu pour vivre que le secours de leurs fruits, de leurs légumes, des pommes de terres, du maïs, et très rarement quelque viande de chasse. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient devenus maigres comme des Arabes. Ils crient à la supplantation, à la spoliation, et surtout ils se plaignent qu’en tout procès et contestation, étant jugés par des lois américaines qu’ils n’entendent pas, et par cinq juges, dont deux français n'entendent que médiocrement les lois et la langue, il leur est impossible de soutenir la concurrence. Les Américains repoussent ecs reproches par ceux de l'ignorance, du défaut de toute industrie et d’une indolence indienne. Ilest vrai que cette ignorance est extrême en tout genre ; jamais dans ce village il n’avait existé d'école avant que la révolution française y eût poussé M. l'abbé R, . ., que j'y trouvai missionnaire, + Sur quatrevingtdix têtes françaises à peine en pouvait-on citer six qui sussent lire et écrire, tandis que parmi les Américains, sur cent individus, homme ou femme, quatre-vingt-dix au moins savent l’un et l'autre. Le langage de ces Français n’est pas un patois, comme on me l'avait dit, mais un français passable, mêlé de beaucoup de termes et de locutions de soldat, Cela devait être ainsi, tous ces postes ayant été primitivement fondés ou habités en majeure partie par des troupes; le régiment de Carignan a servi de souche au Canada. Je voulus savoir l’époque de fondation et l’histoire première du Poste-Vincennes ; mais . . . à peine pus- Je tirer quelqnes notions précises sur la guerre de 1757, quoiqu'il y ait là des vicillards de tempsantérieur. Ce n’est que par
a Ppéreu que Je suppose l’origine première vers 1735. e leur côté, les colons américains me confirmèreut la plupart
Les Canadiens de Frontière.
de ces récits; mais envisageant les faits sous un autre point de vue ; “Si les Canadiens,* me dirent-ils, se trouvent dans une fâcheuse situation, ce n'est pas à nous, c'est à eux-mêmes ou à leur *ouvernement qu'ils en doivent adresser la reproche, Ce sont, il est vrai, de bonnes gens, hospitaliers et sociables; mais ils sont d’une ignorance, d’une paresse demi-sauvages ; ils n°en- 44 tendent rien en affaires ni domestiques, ni civiles, ni politiques ; leurs femmes ne savent ni coudre ni filer, ni faire du beurre : elles perdent tout leur temps à voisiner, à babiller, et la maison reste sale et en désordre. Les maris n’ont de goût que pour la chasse, la pêche, les voyages de long cours, et une vie toute dissipée, Ils ne font jamais comme nous des provisions d’une saison à l'autre; ils ne savent ni saler, ni fumer le porc, le daim, ni faire la bière, le saour-crout, ni distiller le bled ou les pêches, toutes choses capitales pour un cultivateur. S'ils ont quelques denrées ou marchandises, ils veulent, pour s’indemniser de la petite quantité, les vendre quinze et vingt pour cent plus cher que nous qui avons abondance ; et tout leur argent s’en va en achats de babioles, de futilités, en anourcttes de sauvagesses, espèce de filles aussi coquettes et bien plus gaspilleuses que les blanches : de même tout leur temps se consume en causeries, en narrations interminables d’avantures insignifiantes, et en courses à la ville,+ pour voir leurs amis. Lorsque la paix de 1783 rendit ces habitans citoyens des Etats-Unis, au licu de syjets du roi d’Espagne qu'ils étaient, leur première demande fut celle d’un oficier commandant ; et ils eurent toute la peine possible à comprendre ce que c'était qu’une administration municipale choisie par eux et dans leur sein. Aujourd’hui même, ils n'ont pas de sujets capables de la former. Ils ne veuient pas apprendre notre langue, et nous qui sommes les maîtres du pays, nous ne sommes pas faits pour apprendre celle d’une peuplade de quatre-vingt à quatre-vingt-dix personnes, qui demain se dégouteront et s'en iront en Louisiane, et qui feront bien; car avec leur peu d'industrie, ils sont incapables de soutenir notre concurrence.
D’après les récits des Américains et des Canadiens, pareil état de choses a lieu dans les établissemens illinois et de la haute Louisiane : le découragement, l’apathie, la misère règnent également chez les colons français de Kaskaskias, de Cohokias, de la Prairie du Rocher, de St. Louis, &c. La nature du gouvernement ya contribué d'une part, en ce que le régime, d’abord français, puis espagnol, étant purement militaire, l'officier commandant est un véritable aga) ou pacha, qui donne, vend, ôte à
* C'est le nom que les Américains donnent à tous les habitans français de leur frontière à l'oueit et au nord. + C'est à dire à la Nouvelle. Orléans, distante de près de 500 lieues par le fleuve,
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par le fleuve,
Les Canadiens de Frontière, 21 son gré les privilèges d'entrée, de sortie, d'achat et d'accaparcment de denrées ; en sorte qu'il n'existe aucune liberté, ni de commerce, ni de propriété, et que pour deux ou trois maisons riches, la totalité des habitans est dénuée et ponvre,
D'autre part, les mœurs et les habitudes des premiers colons ont été une cause originelle de non succès et de ruine : soldats dans le principe, ou contraints de le devenir par leurs guerres avec les voisins, ces colons ont été conduits par la nature des choses à préférer une vie tour à tour agitée et dissipée, indolente et oiseuse, comme celle des sauvages, à la vie sédentaire, active et patiente des laboureurs anglo-américains. Aussi, lorsque dans ces dernières années, ceux-ci ont pu s’introduire dans Îles établissemens illinois, sur la rive gauche du Mississipi, leur industrie y a pris un tel ascendant, qu’en cinq ou six ans, ils sont devenus les acquéreurs et les possesseurs de la majeure partie des villages. Les anciens colons en détresse leur ont vendu à vil
rix, comme au Poste Vincennes, leurs inutiles possessions, . . .
’autre part, le gouvernement espagnol, pour donner de la valeur à ses terres, ayant adopté la mesure de les concéder à des Américains qui se naturalisent, ces Américains supplantent, en commerce, en agriculture, en industrie, en activité, les colons français, qui sc retirent peu à peu devant eux, et passent en Canada ou en Basse-Louisiane,
À l'extrémité des prairies, près du Mississipi, est le village de Kas; ilest icllement ruiné qu'il n’y reste pas douze familles canadiennes; et cependant en 1764, le colonel Bouquer y comp- {ait quatre cents têtes : en face, à l’autre bord du fleuve, était cidevant Se. Geneviève, assez gros village cité pour sa saline : le Mississipi, dans ses débordemens, l’a totalement balayé : les habitans se sont retirés à deux milles de là, sur des hauteurs, où ils vivent dans des maisons à pans de bois, chacun sur sa terre, ... Au village de la Prairie du Rocher. on ne compte que dix familles, et celui de Cahokias ou Caho, n’a pas plus de quarante feux, au lieu de quatre-vingts qu’il avait en 1790, En face de Caho est St. Louis ou Pancore, ville ou bourg de soixante-dix maisons rassemblées, ayant un beau et inutile fort en pierre, de deux acres en superficie, avec seulement cinq ou six familles riches, sur cinq cents têtes blanches d’un peuple pauvre, indolent ct fievreux. 0 «
Quelques traits de la vie journalière des colons des deux peuples feront connaître les véritables raisons de ce dépérissement général des établissemens français sur les frontières de la Louisiane, et même du Canada,* comparé à l'accroissement non moins
* Au Fort Détroit, lorsque j'y passai, le plus grand nombre des Français parlait de se retirer sur le terrain du roi (Georges) plutôt que de se former au régime mu. nicipal et laborieux des Américains,