II. LA BIBLIOTHEQUE
Avant 1636, l'Université comme telle n'avait pas de bibliothèque. Mais tous les collèges de l'Université en possédaient ; or il y avait plus de quarante collèges et ainsi principalement s'explique cette lacune (1). L'immense majorité des bibliothèques d'Universités, même très anciennes, date au reste de l'époque moderne. Erycius Puteanus développe une autre considération, flatteuse pour les professeurs. Elle revient à dire que beaucoup d'entre eux étaient des bibliothèques vivantes et que par conséquent l'Université pouvait se passer de blibliothèque publique (2).
Le premier fonds de la Bibliothèque provient de Laurent Beyerlinck (f 1627) et de Jacques Romain (f 1615).
(1) Je ne parle pas ici des bibliothèques de couvents, parfois fort riebes, par exemple, celle des chanoines de S. Martin, des Prémontrés de Parc et des Jésuites, ni des bibliothèques privées des professeurs.
(2) Eryci Puteani auspicia bibliothecae publicae Lovaniensis, p. 8. Louvain, 1639. Gfr. aussi, p. 34.
L'un, chanoine el archiprêtre d'Anvers, es1 connu par sa vaste encyclopédie, intitulée Theatrum m'tae humanae. Ou peut croire avec Erycius Puteanus, déjà cité, que Beyerlinck s'acquit « plus de gloire en donnant qu'en écrivant » (1). 11 légua tous ses livres, principalement des livres d'histoire et de théologie, à l'Université, en témoignage de reconnaissance pour la bonne instruction qu'il en avait reçue. < Tétait en 1(127. En 1635, le professeur Jacques Romain suivit cet exemple. Il s'était formé une bibliothèque riche surtout en ouvrages de médecine. Mais il y joignit celle de son illustre père. Adrien, où dominaient les ouvrages de mathématiques. D'autres noms encore méritent d'être mentionnés à côté de ces deux fondateurs : Corneille Jansenius (f 1638), et Pierre Stockmans (f 1050), respectivement recteurs en 1635 et 1030, qui organisèrent la Bibliothèque ; l'archevêque de Malines, Jacques Boonen (-J- 1655), qui lui assigna une rente annuelle, et surtout le premier bibliothécaire, Valère André. 11 procéda au classement des livres dans l'ancienne salle de médecine, à l'étage des Halles ; il dressa ensuite un catalogue où les ouvrages de Beverlinck figurent au nombre de S52 et ceux des Romain au nombre de 006. Une Commission de curateurs pris dans chaque faculté fut chargée de l'administration de la bibliothèque.
Malheureusement, une fois Valère André mort, en 1655, la négligence de ses successeurs dut être bien grande. Un épisode en dit long à ce sujet. 11 nous fera aussi connaître l'origine des bâtiments actuels, élevés à peu près perpendiculairement aux Halles.
<iaspar Magermans (-{-1752) se rendit un jour à Gand chez un chanoine de S. Bavon, Dominique Snellaert (f 172U). (laspar Magermans fut bibliothécaire
(1) Erycius Puteanus, op. cit., p. M5.
de l'Université pendant trente années et onze fois recteur. Dominique Snellaert possédait, lui. une bibliothèque fort précieuse. L'ancien recteur ne proposa rien moins au chanoine que de léguer ses livres à Y Aima Mater. Celui-ci se récria : « Vous léguer ma bibliothèque ! Dieu m'en garde! Pour qu'on rencontre après ma mort des livres marqués à mon nom... à la porte et h la vitrine des fripiers ! Ce ne serait pas le premier volume qu'on y venait ! J'en ai vu moimême ! et des plus rares ! et ayant appartenu jadis aux maîtres les plus illustres ! » Je ne sais si Magermans, bibliothécaire depuis plusieurs années, se sentit visé par cette sortie. « Mais, » riposta-t-il aussitôt, « si l'on bâtissait pour la bibliothèque un local exprès ! »> « Dans ce cas, » déclara Snellaert. «j'aviserais. »
Et l'on bâtit ce « local exprès ». Deux hommes ont surtout le mérite de l'entreprise : Magermans, et le célèbre médecin Rega (f 1754), nommé recteur en 1721. On démolit un édifice communal, l'Artillerie, et deux maisons attenantes sur le Vieux Marché. La Bibliothèque s'éleva d'après les plans de Gaspard Larchier. Commencée en 1723, la construction était achevée en 1725.
Une seule de ses pièces demande à être décrite ; la grande salle située à l'étage, de sttyle Régence- Louis XV, qu'on appelait maintenant la salle d'histoire. Même si l'on eût sauvé les ouvrages qui la remplissaient, sa perte eût été irréparable.
Comme il paraissait monumental et de belles proportions, ce vaisseau, long de 54 mètres, large de 12,50, haut de 10! Et quelle richesse de décoration et d'ameublement prodiguée là par les artistes du xvme siècle !
L'auteur du plafond (1727) est Georges Bavar de Namur. En 1730 et 1731, il a aussi exécuté la boiserie, avec l'aide de Bonnet de Nivelles.
Le plafond se composait d'une partie plate et d'une
gorge profonde. Vu milieu de la partie plate, un grand médaillon circulaire dent une colombe du Saint-Esprit occupait le centre : de chaque côté, un cartouche vide oblong. Quant à la gorgé, son creux était orné de panneaux allongés que séparaient des rosaces.
La boiserie comprenait quatorze corps de bibliothèque disposés dans les quatre angles de la pièce et entre les fenêtres. Entre les fenêtres, on remarquait : un triptyque, à la partie centrale concave et très large, aux volets convexes et étroits ; pour séparer les volets de la partie centrale, deux colonnes composites avec un piédestal à panneaux, et un chapiteau richement sculpté : connue couronnement des volets, des urnes, mais, au centre de l'armoire, une statue en chêne de grandeur naturelle sous un dais très élevé. Aux quatre armoires des angles, le dais et la statue étaient remplacés par des symboles scientifiques, et les urnes par des statues. On eût dit. le long des parois, toute une galerie de savants : des législateurs comme Moïse et Justinien, des philosophes comme Aristote et S. Justin, des médecins comme Hippocrate et S. Luc, des historiens comme Hérodote et Eusèbe, des théologiens comme S. Augustin et S. Thomas, etc.
Dix grandes fenêtres en arc surbaissé montraient à leurs ébrasements de jolis panneaux Louis XV en plâtre. Jadis ces fenêtres étaient dégagées sur toute leur hauteur. Mais on en boucha les deux-cinquièmes pour y placer de nouveaux rayons.
Au fond, vers le Vieux Marché, un œil de Dieu surmontait la onzième baie avec, de chaque côté, une colonne couverte de caractères hiéroglyphiques, d'inscriptions grecques et de symboles divers d'arts et de sciences. A l'autre extrémité de la salle, on remarquait une gracieuse grille en fer forgé et. au-dessus d'elle, une statue du Christ.
Je ne m'attarde pas à la description du rez-de-ehaus-
sée où siégeaient au xvme siècle le chancelier, le conservateur des privilèges et le recteur magnifique. Au xix' siècle on y donnait des cours. En 1913 toutes ces salles furent transformées en bibliothèques.
Les façades du bâtiment sont encore debout. Sur le Vieux Marché on a employé comme appareil la pierre de Gobertange avec les parties ornementées en petit granit. Aux deux larges façades au contraire, la pierre blanche n'a été utilisée que pour les bandes murales qui limitent les quatorze travées. Le remplissage des panneaux est en briques et le soubassement en grès ferrugineux.
La toiture d'ardoises inclinée à i5° se termine en croupe vers le Vieux Marché. De ce côté encore, les fenêtres sont de forme rectangulaire et portent comme encadrement des bossages. Devant celles du centre il y a des garde-corps à balustres et la plus grande est couronnée par un tympan aveugle eu forme de demirosace.
Valère André appelait la bibliothèque primitive, celle de 1636, le « temple de Minerve et des Muses ». La bibliothèque de 1730 ressemblait beaucoup plus à une église chrétienne. Fenêtres d'église que ces hautes croisées en arc surbaissé, avec leurs panneaux quadrangulaires limités de montants et de traverses de fer! Ne rappellent-elles pas des confessionnaux ces armoires qui courent le long des murailles ? Sous les dais — bien qu'on y trouve quelques païens — S. Augustin, S. Thomas, S. Justin semblent attendre qu'on les invoque. A l'entrée, le Christ, dont la statue surmonte la grille, le Christ vous reçoit ; du fond de la salle, l'œil de Dieu vous surveille ; le S. Esprit, du haut du plafond, plane sur vous. Pour les Bayar et les Bonnet, l'idéal d'une bibliothèque n'était pas de contenir en peu de place beaucoup de livres, mais bien plutôt d'élever la pensée du travailleur jusqu'à la source de toute
science; d'encourager son effort au souvenir de l'effort des grands penseurs ; de le reposer, de le distraire par la variété et les couleurs harmonieuses du décor et du mobilier ; d'exciter sa reconnaissance pour des bienfaiteurs même très lointains, comme par exemple, ce Jean LV, duc de Brabant, fondateur de l'Université, dont la statue figurait là-haut, sur les armoires de la grande salle.
Dominique Snellaert avait répondu à Gaspar Magermans : « Si vous bâtissez un local exprès pour la Bibliothèque, j'aviserai ». 11 avisa vite et bien. A sa mort, en 1720 — les travaux de la nouvelle bibliothèque n'étaient pas encore commencés — tous ses livres, au nombre de 3600, devenaient la propriété de Y.Almà Mater. Ce don semble considérable si l'on se rappelle que, d'après L'estimation de Namur, le chiffre total des ouvrages de la bibliothèque universitaire ne dépassait pas 8000 vers 1736(1).
Jusqu'à la Révolution française, la Bibliothèque trouva de généreux donateurs. En général leur nom seul nous a été conservé. 11 y a cependant des exceptions. Magermans, qui avait provoqué les largesses de Snellaert, les imita. Peu de temps après, les chanoines Mayolez et Ghion cédaient aussi toute leur bibliothèque à l'Université. En 1754. Rega, sans parler d'un legs de 2000 florins, permit à l'administration de la bibliothèque de choisir chez lui un bon nombre d'ouvrages (2).
Deux mesures du gouvernement de Marie-Thérèse contribuèrent plus encore peut-être que les donations à accroître la bibliothèque universitaire. Le 3 février 1759, Charles de Lorraine statua qu'il ne serait plus « expédié d'octroi pour l'impression des livres sans y
(1) P. Namur, Histoire de lu bibliothèque publique de Louvain, p. 8& Hruxelles, 1841.
(-2) Namur, op. cit.. i> "21 <:t note. 4, et Van Even, op. cit., p. 575.
charger expressément l'impétrant de l'obligation d'en remettre un exemplaire à la Bibliothèque de l'Université de Louvain, sur le même pied que cela se pratique pour la Bibliothèque royale ». En 1778, l'administration de la Bibliothèque obtint la réduction d'un tiers sur le prix des ouvrages qu'elle acquerrait aux ventes de livres des « ci devant Jésuites ». Elle en acheta 12.000 et contracta de ce chef une dette de 9110 florins. Aussi fut-il question plus sérieusement encore que les années précédentes d'agrandir les locaux. Dewez dressa .un plan qui prolongeait vers la rue de Kraeken et la rue des Cordes la façade principale du bâtiment de 1725. Ce plan ne fut jamais réalisé. On ne sait au juste pourquoi !
Le budget de la Bibliothèque ne comportait vers 1759 que 140 florins de revenu fixe (1), provenant d'anciennes fondations. Les recettes variables étaient le droit de tapis et le droit de doctorat. Un étudiant prenait-il la licence, un noble faisait-il sa « grande dispute » en droit, la Bibliothèque prêtait ses tapis pour la solennité et touchait 2 florins, 8 sols dans le premier cas, 3 escalins dans le second. Sur les nouveaux docteurs on prélevait des taxes plus considérables : 150 fl. pour la théologie, 300 pour le droit et la médecine. En 1759 le gouvernement autorisa de nouvelles contributions : 12 fl. à chaque licence en théologie, droit et médecine ; 2 fl. 10 sols à chaque baccalauréat en théologie. L'abbé Nélis, plus tard archevêque de Malines, était alors bibliothécaire. Trois comptes dressés par lui, de la tin de février 1758 à décembre 1759, de l'année 17(50 et de l'année 1761, portent respectivement comme totaux : pour les recettes 6029 florins 1 sol 1 denier ; 1468 fl. 08 s. 2 d. ; 4306 fl. 9 s. 9 d. ; pour les dépenses : 6780 fl. 3 s. 3 d. ; 1420 fl. 18 s.
(1) P. Narour, op. cit.. p. :ii, donne ce chiffre sans citer sa source.
3 cl. : 3903 h\ 5 s. 2 d. D'après le compte décennal i L77 i-1783) du bibliothécaire Van de Velde, le montant des récrites anno comrmmi était de 2032 fi. i d., des dépenses de 2762 fl. 5 s. 1 d. C'est-à-dire en détail : d'une part, di-nits.de tapis 176 fl. 8 s. 1 d. ; droits des gradués, 17'.i7 t!. 9 s. Vente des ouvrages en double, 58 fl. 3 s. Revenus de la fondation Boonen, 72 (1. ; d'autre part, achat de livres 2185 ri. 16 s. 2 1/2 d. : reliure 39 il. 8 s. 2 d. : salaires des employés, 388 11. 17 s. 2 d, : varia, 6 H. 10 sols, 2 d. 11 n'y avait donc pas équilibre entre les recettes et les dépenses ; de plus la Bibliothèque était «rêvée d'une dette de 15, 289 fl. 1 S sols (i)
Marie-Thérèse nomma en 1750 un commissaire royal permanent auprès de l'Université. Désormais les comptes annuels de la Bibliothèque durent lui être soumis, après avoir passé par le recteur et les curateurs.
Il était permis aux étudiants de consulter les livres au moins à la salle de lecture. Mais trop souvent l'absence d'un catalogue convenable empêchait de satisfaire leurs demandes. Aussi tout le long du xvin' s. les plaintes se succèdent-elles, amères. Les bibliothécaires répondent que la besogne avance, qu'ils s'y adonnent tout entiers. Aucun ne parvient à l'achever. Est-ce faute de talent ? Ils n'en manquaient pas Nélis (f 1798), Paquot (+ 1803) et Van de Velde (f 1823), les trois bibliothécaires qui se succédèrent de 1759 à la fin du xvine s. Leurs ouvrages en font foi. Mais Nélis. bibliothécaire provisoire jusqu'en 1758, se fixa à Tournay, où il venait d'être nommé chanoine, en 1765. Paquot, victime d'une calomnie atroce, passa les dix derniers mois de sa charge en prison et fut remplacé au début de 1772 par Van de Velde. Van de Velde, lui, s'occupa beaucoup de l'agrandissement des
(1) Cfr. Namur, op. cit., pp. 54-55 (uole) el pp. <SX-(JI.
locaux et de l'achat de livres des Jésuites ; à partir de 17.84, commencèrent ses démêlés avec Joseph II, à l'occasion d'une thèse sur les empêchements de mariage, défendue sous sa présidence. Puis vinrent des temps plus troublés encore. On continua à parler de catalogue ; on continua à y travailler ; mais moins que jamais on put l'achever.