Pierre Villey, Temps «lu 2 novembre 19QS
Les Bien faits des « Livres blancs ». 1 L 1
retraite ou une mission, il emporte toujours dans ses bagages une vingtaine de volumes.
( Icpendant, les services pratiques rendus par la Bibliothèque Braille, si nombreux et si précieux qu'ils soient, ne sont pas sa première et sa principale raison d'être. Il est clair, d'ailleurs, qu'elle ne saurait prétendre à devenir une bibliothèque d'ouvrages spéciaux ou techniques. Son véritable objet est de procurer à l'aveugle soit une simple distraction intellectuelle, soit les moyens d'acquérir ou de conserver une culture générale. Ce que nous avons dit de sa composition très large et très variée montre que ce n'est point là une ambition irréalisable. A ceux qui objecteraient que les exigences d'un esprit cultivé sont illimitées et qu'une bibliothèque de livres en relief ne sera jamais assez bien fournie pour y satisfaire, nous serons tenté de répondre qu'il faut bien se garder de confondre la qualité et la quantité, que la culture intellectuelle n'est pas une absorption de tout ce qui s'imprime, qu'elle en
est bien plutôt le contraire, qu'elle représente un choix. Que ce choix, même réduit à l'essentiel, admette encore un nombre dœuvres considérable, de tous les pays et de tous les temps, nous en demeurons d'accord, mais ce nombre n'est pas tel que la Bibliothèque Braille ne puisse sensiblement l'atteindre. Demandez à des clairvoyants lettrés de parcourir le catalogue de cette bibliothèque et de vous dire s'ils ont lu tous ceux des ouvrages mentionnés par ce catalogue qu'on peut considérer comme constituant le fonds d'une bonne culture générale. La plupart d'entre eux, sinon tous, ne se tireront pas indemnes de cette petite épreuve. Quand ils verront passer sous leurs yeux les noms de tant de poètes depuis Homère jusqu'à Hugo, de tant d'historiens depuis Hérodote jusqu'à Henri Houssaye, de tant de philosophes, d'orateurs, de romanciers, ils se découvriront, sans doute, quelques lacunes, ils rencontreront des œuvres essentielles, classiques, qu'ils connaîtront beaucoup plus de réputation que
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pour les avoir non pas même lues, mais seulement feuilletées. On aurait tort, cependant, de leur contester leur culture. Pourquoi se montrerait-on plus sévère pour des aveugles? Pourquoi accuserait-on d'insuffisance une bibliothèque où tant de clairvoyants, même très instruits, trouveraient encore de quoi compléter leurs humanités? N'oublions pas d'ailleurs que cette bibliothèque est toujours envoie d'accroissement1.
Une autre objection qu'on adresse parfois à la Bibliothèque Braille, c'est qu'elle ne possède qu'un exemplaire par ouvrage. Mais la multiplicité des exemplaires remplirait très vite les rayons de la Bibliothèque et les lecteurs n'en
1. Parmi les plaintes que suggère parfois la prétendue pauvreté de la Bibliothèque Braille, il en est de savoureuses. Nous mentionnerons seulement une dame lettrée qui regrettait que telle œuvre de longue haleine d'un de nos plus illustres académiciens n'eût pas été entièrement transcrite. La dame lettrée ignorait que l'œuvre en question, depuis longtemps interrompue, n'a pas encore été achevée par l'auteur!
liraient pas davantage. Il ne faut pas perdre de vue que les aveugles, grâce à Dieu, ne peuvent former qu'un public restreint. Il serait donc bien inutile de tenir à leur disposition 100 ou 200 exemplaires d'un même ouvrage. Rappelons, d'ailleurs, que les ouvrages très demandés sont toujours recopiés à 2 ou 3 exemplaires et que ces transcriptions sont faites sur les manuscrits arrivés au bureau de copie1.
1. Il n'est pas douteux, cependant, que, faute d'un nombre suffisant d'exemplaires, les aveugles ne peuvent pas toujours avoir à leur disposition certains ouvrages dont ils ont besoin. Ceci nous amène à parler d'un moyen qu'on préconise depuis quelque temps pour remédier à cet état de choses. Il consiste à utiliser la main d'oeuvre bénévole, non plus pour la copie manuscrite, mais pour Y impression des livres en Braille à l'aide d'un matériel réduit, comme celui, par exemple, que l'on doit à M. Ernest Vaughan; ce qui permet de multiplier les exemplaires.
Notons, d'abord, que les partisans de ce système s'adressent, eux aussi, à la bonne volonté du public. Ils ne contestent pas tout ce qui a été dit plus haut sur les frais considérables nécessités par l'impression en relief et. pour y échapper, ils recourent à des travailleurs
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Il n'y a donc aucune raison sérieuse qui puisse empêcher la Bibliothèque Braille
bénévoles. C'est donc à ces derniers de choisir entre la copie ou l'impression, après avoir pesé les divers avantages ou inconvénients des deux systèmes.
Nous ferons observer que la substitution de l'impression à la copie ne diminue, en aucune façon, la dépense du papier, et qu'un matériel d'imprimerie, si réduit soit-il, coûte beaucoup plus cher qu'une tablette ou même qu'une machine à écrire. Il offre, en outre, bien moins de commodité dans le travail, car la tablette ne prend pas de place et se transporte aisément, de sorte qu'on peut copier presque partout, et elle laisse la faculté d'interrompre ou de reprendre son ouvrage à volonté. 11 ne faut pas non plus s'exagérer la rapidité de la production ni croire qu'en tirant dix ou vingt exemplaires de la même page, on va dix ou vingt fois plus vite qu'au poinçon. La composition, la décomposition, le tirage proprement dit, etc., prennent du temps, et le gain réalisé ne devient appréciable que pour les tirages assez importants (50 ou 100 exemplaires). D'autre part, s'il est exact que la régularité des caractères imprimés est constante, tandis que celle des caractères manuscrits dépend de la qualité du copiste, il faut considérer qu'à tort ou à raison, on exige une correction beaucoup plus grande pour les premiers que pour les seconds. Il s'ensuit que le travail de l'impression doit être encore plus soigné que celui de la copie, qui cependant réclame déjà une grande attention. (Rappelons, d'ailleurs, qu'aucune transcription défectueuse et parlant diflicile à lire, n'est admise à la
d'apporter à ses lecteurs toutes les distractions, toutes les joies, toute la nourriture spirituelle
Bibliothèque de l'Association Valentin Hauy). Enlin. il est à noter, en passant, qu'avec les petits appareils dont il s'agit, l'impression se faisant sur feuilles simples, une précaution s'impose : les pages employées doivent avoir une largeur suffisante pour que l'on soit à même de faire sur le bord l'onglet nécessaire à une reliure solide et peu coûteuse; autrement on est obligé de se contenter d'une reliure de fortune, souvent peu solide et presque toujours très incommode, ou bien de recourir au système des onglets rapportés qui augmentent considérablement le prix de la reliure.
De ces réserves, faites en vue de prévenir les déceptions, aucune ne constitue une objection insurmontable. Ce qu'on en peut conclure, c'est que la substitution de l'impression à la copie ne saurait être facilement généralisée. Toutefois, les personnes qui ne seraient pas arrêtées par le manque de place ou par une dépense de 250 francs environ, et à qui ce genre de travail plairait davantage, trouveraient dans la reproduction des livres Braille par l'imprimerie un excellent moyen de se rendre utiles aux aveugles. Son véritable avantage — et il n'est pas à dédaigner — serait de fournir un nombre suffisant d'exemplaires des ouvrages les plus usuels ou les plus demandés. On pourrait alors donner plus rapidement satisfaction aux lecteurs, doter les écoles d'aveugles des principaux chefs-d'œuvre de nos meilleurs écrivains, créer de nouvelles bibliothèques. Mais cette multiplication et cette diffusion des exemplaires ne sont utiles,
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que le clairvoyanl demande à ses livres. Ce qu'ils disent de cette bibliothèque et la reconnaissance émue, enthousiaste, qu'ils témoignent à celui qui Ta l'ondée comme à tous ses collaborateurs en attestent éloquemment les bienfaits. Du plus humble des lecteurs sans lettres jusqu'aux esprits les plus cultivés, c'est un concert de louanges presque lyriques, une effusion toujours jaillissante. Une pauvre aveugle hospitalisée dans un asile de vieillards a reçu quelques livres. Ce n'est pas elle seulement qu'ils ont rendue heureuse, elle les a lus tout haut à ses compagnes, aveugles et clairvoyantes, et son bonheur a rayonné autour délie. Elle exprime sa reconnaissance à l'Association Valentin Haiiy :
« Je viens, avec une joie vive, vous accuser réception des livres que vous m'avez fait adresser et vous remercier de cette nouvelle
répétons-le, que pour certaines œuvres. Ce serait une grave erreur de vouloir les étendre à tous les ouvrages d'une bibliothèque d'aveugles.
11 (S La Bibliothèque des Aveugles.
preuve d'intérêt que vous me portez. Ces livres, bien choisis pour nous consoler et ranimer notre courage si souvent abattu par la souffrance et les peines, élèvent notre cœur et nous font du bien. Ils renferment de 1res nobles sentiments et de belles exhortations; aussi je suis heureuse de vous exprimer notre reconnaissance au nom de toutes mes compagnes qui veulent bien les entendre. Grâce à nos chers livres, nous passons le dimanche de bien bons moments et mes compagnes se joignent à moi pour vous dire que, si vous avez la bonté de nous en envoyer d'autres, vous nous ferez un plaisir inexprimable. Vous pouvez dire que vous nous procurez la plus grande distraction dont nous puissions jouir le dimanche, puisque notre cécité nous prive de sortie. »
« Les jours me paraissent bien moins longs que l'hiver dernier, écrit une malade; si je n'avais eu la chère bibliothèque pour m'envoyer des livres, je me demande ce que je serais
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devenue. » Et celle autre : « Grâce à mes chers livres je ne suis plus isolée ».
L'isolement! Si l'aveugle éprouve ce sentiment douloureux, et s'il remercie les livres blancs de l'en affranchir, que sera-ce des aveugles sourds! Peut-on concevoir une nuit, un ensevelissement plus affreux que le leur! Ne semble-t-il pas que pour eux toute communication avec le monde extérieur soit irrémédiablement fermée, que la prison ne puisse plus jamais s'ouvrir? Qu'on en juge par cette lamentation poignante d'un religieux écrivant un jour à une aveugle : « Je suis heureux que votre santé vous ait permis de faire votre séjour à Meylan. Vous avez donc respiré cet air si pur, mais hélas ! vous n'avez pu admirer les belles montagnes que vous aimiez tant! Vous souffrez.... Et, cependant, Dieu vous a encore ménagé bien des joies. N'avez-vous pas la consolation d'entendre la voix sympathique de vos amies, le bruit de la nature, le chant des oiseaux? Vous comptez donc tout cela pour rien? Oh!
quand le souvenir dés beaux jours d'autrefois fera naître des regrets dans votre cœur, pensez qu'il est une prison plus sombre et plus silencieuse que la vôtre, où le soleil ne pénètre jamais et où nulle voix humaine ne peut se l'aire entendre. » Mais c'est ce môme religieux qui. parlant de ses livres Braille, entonne une autre fois ce véritable chant de délivrance : « Ma vie est toute changée, j'ai des livres... j'oublie mon malheur, je me sens revivre. Ce n'est plus cet affreux isolement, cette longue nuit décourageante, ce silence de mort, voisin du tombeau, mais cesl la résurrection, c'est le retour à lu vie, à la lumière, à la liberté de F intelligence ; c'est la joie du captif qui voit tomber ses fers! »
C'est grâce encore aux livres blancs que la poésie; d'un Pierre Loti vient pénétrer et charmer cet autre aveugle sourd : « Ce que j'ai savouré avec le plus de délices, parmi les onze volumes que j'ai reçus de la Bibliothèque, c'est Mon frère Yves, de Loti. J'ai versé bien