AVEUGLE LISANT UN DES 50 000 VOLUMES DE LA BIBLIOTHÈQUE BRAILLE
Les Bienfaits des « Livres blancs ». 121
des larmes en lisanl ces chapitres qui évoquaient en moi de bien chers souvenirs d'enfance : ces chaumières si proprettes me rappelaient la petite maison qu'habitait grand'mère et où je suis né; je me souviens qu'autrefois, assis au coin du feu, dans le grand fauteuil de bois, j'ai écouté chanter le grillon; j'ai mangé de cette excellente soupe de crêpes que Loti mangea en arrivant dans le pays d'Yves; j'ai dormi dans ces grands lits clos. Et ces physionomies, ces manières, ces expressions si pures et si naïves de vieilles femmes, de jeunes filles et de jeunes gens que je croyais revoir et dont il me semblait entendre la voix!... Et ces vieux calvaires, ces ajoncs fleuris, ces landes, ces bois, ce murmure du vent dans les feuillages, ces promenades sur la grève à marée basse où l'on ramasse des berniques que l'on mange tout frais avec du pain beurré! Tout cela a pour moi un charme indéfinissable. Oh! combien je suis reconnaissant à ceux qui, grâce à leur dévouement, m'ont
procuré ces jouissances de ressouvenir! » Cette reconnaissance, nul ne Ta exprimée en ternie plus enthousiastes, plus lyriques, que Mme Galeronde Calonne, avec sa vibrante nature de poète. Elle aussi est complètement aveugle et presque complètement sourde. La musique qu'elle aimait et qui la consolait encore, lorsqu'elle perdit la vue, n'existe plus pour elle. Son recueil de vers, Dans ma Nuit, nous dit toute sa souffrance. La pièce qu'elle intitule Rêve il Aveugle fait sentir au lecteur d'une façon poignante le brusque choc de tout son être avec la réalité implacable, au sortir d'un sommeil peuplé de visions du passé :
Quand le sommeil béni me ramène le rêve, Ce que mes yeux ont vu jadis, je le revois; Lorsque la nuit se fait, c'est mon jour qui se lève, Et c'est mon tour de vivre alors comme autrefois.
Au lointain du passé le présent qui se mêle Laisse dans ma pensée une confusion; C'est une double vie étrangement réelle. C'est une régulière et chère vision.
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Êtres mal définis, choses <|ue je devine,
Tout cesse d'être vague et vient se dévoiler:
C'est la lumière, c'est la nature divine.
Ce sont des traits chéris que je peux contempler.
Et quand je me réveille encor toute ravie. Et que je me retrouve en mon obscurité, Je doute et je confonds le rôve avec la vie : JMon cauchemar commence à la réalité.
On surprend, çà et là, dans ce court volume l'âpre et tragique effort d'un être épris de la vie vers une résignation stoïque et presque farouche ; mais c'est une âme trop riche et trop ardente pour s'immobiliser et se figer dans un désespoir stérile et hautain. Malgré tous les obstacles, elle veut vivre, s'épanouir et s'exalter. Sa générosité foncière, son optimisme courageux triomphent de la méchanceté du sort. La Providence lui vint en aide en mettant sur sa route celui qui lui tendit la main, dans son obscurité, et lui apporta un bonheur qu'elle n'aurait jamais osé rêver. Qu'importe alors? s'écrie-t-elle :
Ili'i La Bibliothèque des Avewrtes.
Mes yeux sont fermés, mais qu'importe l'ombre V J'ai trop de rayons et j'ai trop de jour Pour qu'il puisse faire en moi jamais sombre. Mes yeux sont fermés, mais qu'importe l'ombre, Puisque j'ai l'amour.
Et ce même sentiment de revanche contre la cruauté rie son destin s'élargit magnifiquement dans ces vers dédiés à sa fille :
Tes yeux, tes grands yeux aux longs cils qui tremblent.
Ils éclaireront pour moi le chemin.
Ils auront le charme ailé, plus qu'humain.
Des bleus regards d'ange auxquels ils ressemblent.
Tes yeux, tes grands yeux aux longs cils qui tremblent.
Ils éclaireront pour moi le chemin.
Tes yeux, tes grands yeux. Dieu me les envoie Pour me consoler de ceux qu'il m'a pris, Si beaux que mon rêve en reste surpris. El que mon orgueil a peur de sa joie. Tes yeux, tes grands yeux, Dieu me les envoie Pour me consoler de ceux qu'il m'a pris.
Tes yeux, tes grands yeux, couleur de pervenche, Qui, môme en ma nuit, mettent leur clarté. De mon cœur de mère ils sont la lierté, De mes yeux d'aveugle, ils sont la revanche. Tes yeux, tes grands yeux, couleur de pervenche. Qui, même en ma nuit, mettent leur clarté.
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Malgré les affections du foyer, quelle douleur nefttrce pas été, cependant, pour une nature si avide des plus hautes et des plus saines joies de l'esprit d'être privée par sa double infirmité de tout contact avec la littérature! Que fût-elle devenue sans le livre blanc quelle a chanté avec tant d'amour?
Il met en nos longs jours tant d'heures de clarté!
Il en chasse, avec l'ombre étouffante et déserte,
L'ennui, ce dur geôlier de notre cécité!
Car le livre pour nous, c'est la fenêtre ouverte.
11 est des mots si pleins d'espoirs et de rayons!
Des mots magiciens, qui font que nous voyons
Le soleil qui se lève et le ciel qui s'étoile,
Et la mer lumineuse et la sombre forêt.
Gomme si devant nous on écartait un voile,
La splendide nature alors nous apparaît.
L'univers est à nous, un instant, en partage!
Ah! c'est plus qu'un bienfait, c'est presque un sauvetage
Que de nous mettre un livre ouvert sur les genoux.
Dès que lisent nos doigts, un esprit nous délivre.
Nous ne nous sentons plus l'âme sous les verrous,
Et nous redevenons libres, joyeux de vivre.
Sans un tel secours, sa dévorante ardeur intel lectuelle n'eût été pour elle qu'une soif inas-
souvie, une cause d'éternel tourment. Et même ce tourment, elle Ta connu dans sa jeunesse, quand les livres blancs étaient rares encore ; c'est ce qui explique la ferveur avec laquelle elle célèbre la naissance et le développement de la Bibliothèque Braille. Dans une lettre publiée jadis par le Figaro, elle écrivait à M. Pierre Loti :
« Cette bibliothèque, — à quel point providentielle! — les jeunes d'aujourd'hui, les aveugles venus après nous et ceux qui doivent les suivre l'auront trouvée toute prête, dès qu'ils en auront eu besoin. Qu'ils sachent bien, qu'ils n'oublient jamais de s'en souvenir, pour mieux jouir de leur bonheur et pour en bénir Dieu, combien notre jeunesse à nous a souffert de manquer de livres. 11 me paraît encore si proche le temps où j'ai pu, pour la première fois, désaltérer ma soif de lire à la toute petite source qui devient un fleuve aujourd'hui. Aussi, jamais, jamais, ma reconnaissance ne cesserat-elle de s'en émerveiller.
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« De la reconnaissance ! mais j'en dois, moi seule, plus que tous les autres êtres, parce que, non seulement complètement aveugle, mais encore presque complètement sourde, je ne connaîtrais plus le bonheur de lire sans les livres en points, c'est-à-dire sans les tendres cœurs et les vaillantes mains de toutes celles qui ont si laborieusement transcrit ces livres à notre usage. Pourrais-je jamais assez dire les élans de joie que j'éprouve quand je rapporte ou je rerois de ma bibliothèque de quoi lire pour longtemps! Alors, je me sens déborder d'enthousiasme, je suis riche de jouissances intellectuelles à faire envie à ceux qui voient! Que de fois, lorsqu'ils portaient le nom de mes auteurs aimés, en ai-je embrassé de ces chers livres, avant môme de les avoir ouverts, rien que pour les douces heures qu'ils me promettaient! C'est lorsque je suis seule à lire que je ne suis plus aveugle ni sourde; j'entends, je vois ce que mon livre me raconte. Et c'est une chose si délicieuse et si rassurante que celte indépen-
dance donnée par la lecture en points! Savoir qu'à toute heure, surtout à celles de la nuit, où Ton est le mieux disposé à comprendre et à sentir, on n'aura qu'à tendre la main vers l'ami toujours là. toujours prêt, pour avoir l'infinie jouissance de lire et de relire à satiété! Quelle satisfaction de tous les instants cette certitude nous cause! Et puis, il y a de ces livres qui nous sont plus particulièrement un bienfait. Ceux-là, en nous arrachant à nousmêmes, nous rendent plus faciles la vie et le sourire. Pour moi, qui suis une inlassable de lecture, il m'arrive souvent de lire une nuit tout entière sans désemparer. Car il n'y a ni jour ni nuit pour les pauvres aveugles.
« Ces livres m'ont encore donné une suprême, une ineffable consolation : grâce à eux, j'ai pu très souvent faire la lecture à mes deux chers enfants quand ils étaient petits1!...
I. Ailleurs, Mme Galeron de Galonné écrit : •• Si vous pouviez, me voir, au milieu de mes deux enfants, ma grande Jeanne'de neuf ans et mon petit Jean de quatre.
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« Une bibliothèque pour des èlres privés de leurs yeux, comment ce prodige a-t-il pu s'accomplir? Il n'a pas suffi pour cela que Valentin Ilai'iy ait fait la découverte que les aveugles pouvaient apprendre à lire, par le toucher, des livres en relief. Il n'a pas suffi que L. Braille ait inventé son émerveillante écriture en points devenue aujourd'hui universelle. Non, il nous a fallu encore un autre bienfaiteur, celui qui est, par excellence, l'ami aveugle de tous les aveugles : Maurice de la Sizeranne, qui nous créa, voici bientôt vingt ans, notre bibliothèque Braille. Qu'il serait bon, qu'il serait beau à vous, les maîtres de notre littérature française, de vous associer à celte magnifique charité intellectuelle! Puisque vous voyez à quel point cette bibliothèque des aveugles les fait renaître à la lumière et que cette lumière, c'est de vos
vous vous amuseriez de leur joie et de la mienne, tandis que je leur fais la lecture de quelques histoires enfantines. Ils suivent si bien de leurs grands yeux mes doigts sur les pages qu'ils s'aperçoivent toujours quand je leur saute un mot et m'arrêtent inmanquablement. »
œuvres qu'elle est faite, j'ose vous demander à tous qu'il soit établi en coutume qu'à chacun des ouvrages que vous ferez paraître, vous fassiez la part des aveugles en donnant un exemplaire à leur bibliothèque.. . »
Cet appel aux auteurs, M. Pierre Villey le leur adresse de son côté, dans l'article du Temps que nous avons déjà cité : « Combien, dit-il notre tâche nous serait facilitée, si les œuvres nous venaient ainsi d'elles-mêmes, si les sommes consacrées chaque année à l'achat de livre etombaient dans les caisses de secours et servaientà soulager quelques-unes des affreuses misères qui nous entourent dans nos familles d'aveugles! Beaucoup d'auteurs, j'espère, tous ceux qui en écrivant ont le souci d'être utiles à leurs semblables et de faire œuvre bonne, voudront nous donner cette marque de sympathie. Ils tiendront à ce que leurs livres pénètrent dans un milieu qui risque de leur rester fermé et où ils peuvent faire beaucoup de bien '.