PAUL HERVIEU
... L'Académie décerne, cette année, la plus haute de ses récompenses à l'Association Valentin Hauy pour le bien des aveugles. Ceux-ci, nous apprend-on, seraient au nombre de quarante mille en France. L'État vient en aide à deux mille environ. L'Association Valentin Haûy en patronnait quatre mille cinq cent cinq à la date du mois de mars dernier, c'est-à-dire tout un petit peuple de déshérités : enfants, apprentis, ouvriers, vieillards. Quoique cette Association fasse l'aumône, elle ne l'a point pour but: elle a organisé une propagande afin de prévenir la cécité: elle est éducatrice des métiers dans lesquels la main de l'aveugle réussit avec le moins de peine, et parfois merveilleusement. Attentive aux procédés qui peuvent rendre l'infortune moins irritante, elle veille à ce que ses protégés
lisent, voyagent, défendent leurs droits civils comme s'ils avaient des yeux. Ainsi, sur son initiative, plus de dix mille volumes ont été traduits de la langue française dans ce langage en relief qui s'appelle la méthode Braille. De départements en départements, cette bibliothèque a circulé, l'année dernière, par douze cents colis postaux. Nous savons, de là, que les aveugles rendent les livres qu'on leur prête, et ne nous dissimulons pas qu'un tel scrupule est souvent atrophié, en revanche, chez les clairvoyants.
« Ce fut l'Association Valentin Haûy qui s'avisa de faire entendre à une équité généreuse des Compagnies de chemins de fer que, dans les cas de déplacement forcé, un aveugle et son guide ne sont pas, moralement, deux voyageurs. Grâce à cette observation délicate et aux faveurs consenties, Antigone ne serait plus exposée désormais à choisir entre l'impossibilité de payer aussi le tarif et celle d'abandonner son père. Parmi tant de subtils bienfaits, on a songé à établir un service particulier de consultations juridiques et d'assistance judiciaire. Car on a constaté une singulière inadvertance chez les gens qui voient, et ce serait de faire plus spécialement main basse sur la part légitime des gens
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<|iii ne voient pas. Par les entremises de L'Association Valentin Haûy, l'aveugle aura maintenant, devant la justice, à côté de la veuve et de l'orphelin, sa place de misère, mais de prédilection. Et nous voyons ainsi l'œuvre de charité sagace et efficace lui faire recouvrer tour à tour une personnalité, une sorte d'indépendance malgré la nature, des relations multiples avec les choses de l'esprit, et le contentement de soimême dans le travail, et ce rang civique de compter parmi les hommes utiles. En proclamant que l'Association Valentin Haûy pratique l'adoption, avec tout ce que ce terme peut autoriser d'ingénieuse sollicitude et de paternel amourpropre, nous rappellerons qu'elle a pour âme son Secrétaire général, M. Maurice de la Sizeranne....
(Discours prononcé à la séance annuelle des Prix de Vertu, le 24 novembre 1904.)
Baron DENYS COCHIN
Le Conseil de l'Association Valentin Haiiy m'a fait un très grand honneur en me priant de remplacer ici François Coppée; mais de mon côté, je suis peut-être bien ambitieux en acceptant de lui servir de « doublure ». Remplacer François Coppée, ce charmant poète, cet homme d'un si grand cœur, ce Parisien de Paris, m'est assez sensible, je l'avoue. Avoir la prétention de lui servir de doublure, sans voir les figures s'allonger de désappointement, c'est une ambition vraiment un peu hardie.
Je comptais y être encouragé par votre bienveillance, mais je le suis bien davantage encore par tout ce que je viens d'entendre.
Quand une assemblée vient vérifier des comptes, on la trouve toujours de bonne humeur lorsqu'on lui l'ait un compte-rendu aussi satis-
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faisant que celui dont M. le Trésorier vient de vous donner lecture. Vous n'avez point de déficit, votre budget se solde; il compte, à la vérité, sur la libéralité des membres fondateurs; mais il a, en quelque sorte, le droit d'y compter, et il se solde avec 500 francs d'avance. C'est un beau budget, croyez-en quelqu'un qui en a vu beaucoup, et de bien plus importants.
Que puis-je ajouter aux paroles que vient de prononcer M. le Rapporteur? Il vous a, avec une parfaite précision, fait sentir le but même de cette œuvre, l'utilité de cette Association, et il a commencé par une idée qui ma beaucoup touché, parce que je la crois très vraie : la glorification de ce que peut l'initiative privée.
Nous autres, qui faisons partie des parlements, nous sommes trop portés à croire que c'est à coup de lois et de décrets que tout se fait et que tout doit se faire, et nous sommes tout étonnés parfois en voyant que ce que nous avons conçu dans nos cerveaux parlementaires et que nous voulions imposer avec l'autorité de la loi, est fait depuis longtemps, parce que des personnes intelligentes et charitables s'en sont avisées et n'avaient pas besoin de nous pour cela.
J'ai éprouvé ce sentiment au Parlement même, et je puis le raconter ici : certains membres de commissions qui s'occupaient de retraites, très zélés ou désireux de faire montre d'un extrême bon vouloir devant des ouvriers que nous recevions (des mineurs, je me rappelle), leur disaient : « Grâce à nous, vos élus, vous allez avoir des retraites de tant par an. » Et je vois d'ici la ligure gouailleuse et quelque peu dédaigneuse d'un de ces ouvriers qui répondait : « Cela? mais nos Sociétés de secours mutuels et nos Compagnies nous l'assurent depuis bien longtemps. »
La même chose se revoit souvent. En effet, l'initiative privée, c'est le fond de l'activité d'un pays: le gouvernement, la loi, ne doivent survenir, ne doivent intervenir que comme régulateurs, pour empêcher le mal, pour seconder et encourager le bien; mais le bien, c'est par l'initiative privée qu'il se fait. Cette œuvre-ci en es! une preuve admirable. Cette œuvre, comme le disait si bien M. le Rapporteur, n'est pas une œuvre de charité ordinaire: il ne s'agit plus ici des misères que, malheureusement, l'on rencontre partout dans la société, des souliers sans semelles quand il pleut, des haillons quand il fait froid, de ces maux qui atteignent les uns
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et les autres, les clairvoyants comme ceux qui sont privés de la vue.
Cette œuvre a un caractère social tout différent. Elle veut s'adresser à nos confrères malheureux, à ceux qui ont été privés de l'un de leurs sens; elle cherche à les relever, à leur donner le moyen de tenir, comme les autres, leur place dans la société.
Est-ce là une chose impossible, comme on le croit? Ah! d'après la psychologie, la philosophie, il est bien certain que l'âme vaillante, forte, intelligente, n'est point atteinte par cette déplorable perte de l'un de nos sens. Lorsque ces « fenêtres sur l'extérieur », l'ouïe et la vue, sont subitement fermées, c'est en quelque sorte, — je pourrais le dire en me rappelant mes souvenirs politiques, — comme lorsque notre ministre des Affaires étrangères cesse d'exister; on n'a plus ou Ton a moins de rapports avec les autres nations; une fenêtre sur l'extérieur s'est fermée. Mais, comme je le disais, ni l'intelligence, ni la sensibilité, ni tout ce qui fait l'àme n'est atteint.
Faut-il donc que ce que l'on appelle si bien une infirmité, une simple infirmité qui est du corps, qui n'est pas de l'àme, nous exclue de la société et nous rende inaptes à y prendre notre place?
Eh bien, je ne ie crois pas, et une œuvre comme celle-ci le prouve. J'ai la confiance que, d'abord, l'étude plus intelligente, enrichie de l'expérience des siècles, des réformes sociales, de ce que l'on peut tenter pour sauver les uns et les autres, doit ici nous servir. Je crois aussi que le progrès de la science, de la civilisation, ne nous servira pas moins. N'est-il pas évident, par exemple, que le machinisme, que toutes ces inventions merveilleuses qui mettent aux ordres de l'homme des serviteurs matériels si actifs et si adroits doivent nous aider ici de plus en plus? Les inventions admirables de Valentin Haûy, de Braille, prouvent déjà qu'on a pu donner aux aveugles cette immense ressource de la lecture. Nous voyons maintenant la machine à écrire leur apporter le secours de l'écriture facile. 11 me semble que plus nous allons dans cette société active et ingénieuse, si habile à se servir des moyens mécaniques, plus nous devons arriver, non pas certes à faire disparaître, mais à pallier un peu l'inégalité qui résulte pour certains de l'infirmité dont ils sont atteints.
En tous cas, c'est une idée généreuse que celle des personnes qui veulent rendre à ces déshérités leur place dans la société. Je trouve parmi elles
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des bienfaiteurs de deux sortes; et les noms que j'ai vus ont appelé mon attention de deux manières. J'en vois un, illustre entre tous, Braille, qui, aveugle, a donné aux aveugles la lecture. .l'en vois un autre, à côté de moi, qui, frappé du même malheur, a compati au sort de ceux qui sont frappés comme lui et a trouvé moyen de se refaire une vie intelligente, utile, féconde, en s'occupant des aveugles; j'ai nommé M. de la Sizeranne.
A côté d'eux, je vois, au contraire, non seulement des clairvoyants, mais de ceux qui ont pu le mieux s'apercevoir de quelle ressource infinie est le don de la vue. Et vous allez comprendre ce que je veux dire, quand je vous citerai deux noms : l'abbé Haûy, frère de Valentin Hauy, le grand savant qui a inventé et créé de toutes pièces cette jolie science de la cristallographie. Hauy, le savant, portait un jour dans ses mains, dit-on, une assiette sur laquelle étaient des cristaux de spath d'Islande; il fit un faux pas et laissa tomber l'assiette, qui se brisa en morceaux ainsi que les cristaux. Mais l'accident fut utile, il fut fécond, car Hauy s'aperçut que, si les morceaux de l'assiette n'avaient aucune forme régulière, les débris des cristaux avaient tous,
au contraire, gardé quelque chose de la forme du gros cristal, et de là. pour lui, la première idée de cette merveilleuse architecture qui fait que, dans un cristal, comme dans un monument, chacune des petites pièces de l'édifice a la forme qui lui permet d"y entrer et qui lui convient à la place qu'elle doit y occuper.
Celui-là, certes, grâce à ses yeux pénétrants, a fait singulièrement avancer la science.
Un autre nom me frappait; c'était celui que vous applaudissiez tout à l'heure, celui de Mme Davaine. On ne peut prononcer le nom de Mme Davaine sans penser à l'illustre docteur Davaine, ce grand savant qui, avec Cagniard de la Tour, après Spallanzani et Needham, fut, on peut le dire, un des précurseurs de Pasteur, un de ceux dont le regard pénétrant sut atteindre Finfiniment petit grâce au microscope, et distinguer ces germes imperceptibles qui sont la cause de nos maladies, et pour lesquels, ayant aperçu le mal. on est arrivé à trouver le remède.
Voici donc, parmi les plus illustres et les meilleurs amis des aveugles, les noms de deux hommes qui ont pu apprécier, par eux-mêmes et par leur entourage, quel bien fécond, quel grand bien est celui de la vue.
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Les uns et les autres méritent tous nos remerciements; ils les méritent pour avoir entrepris une grande œuvre, et pour lavoir assurément en partie, pour ne pas dire entièrement, menée à bien. Grâce à eux, nous voyons ce que l'on a pu voir, on le disait tout à l'heure, dans les salons du Petit Journal : un atelier d'aveugles. Grâce à eux, on peut voir maintenant ces hommes, ces ouvriers, qui avaient perdu la vue, retrouver, grâce à l'éducation de leurs mains, le moyen de travailler, de produire, de gagner leur vie, de n'être pas obligés de recourir constamment au secours des autres. Grâce à eux, ceux qui sont dans une situation meilleure ont pu se vouer à l'étude, travailler eux aussi, comme les voyants, retrouver, enfin, leur place dans la société.
Ah! une idée me venait ce matin en pensant à cette œuvre admirable : ce matin, en lisant l'Évangile du jour, — ne croyez pas que je veuille vous faire un sermon, je n'en ai pas le droit, — il m'est venu à la pensée que Ion pouvait donner à cet admirable Évangile une explication tout à l'ait laïque, car tel est le mot qui plaît à un certain nombre de mes collègues et qui ne me déplaît pas à moi, quand on lui laisse son sens propre, sans aucun esprit d'hostilité.
Cet Évangile a dû être bien souvent commenté dans son sens religieux. Voyons donc son sens laïque. Un jour, le Christ passait dans un village, la foule se précipitait sur ses pas; et un aveugle qui ne pouvait le voir criait très fort, lui disait : « Venez, venez à mon secours ! » et la foule irritée, méchante, lui disait : « Taisez-vous donc, vous nous gênez, n'approchez pas. » Et l'aveugle de crier plus fort : « Domine, ut videam! »
Eh bien, je vais vous dire le sens laïque. Le miracle, hélas! ce n'est plus sur le miracle que l'on compte; mais les aveugles criaient très fort à la société qui s agite autour d'eux, ils l'appellent à leur secours, à leur aide, ou plutôt réclament leur place et leurs droits. « Je veux vivre avec vous, travailler avec vous, je veux avoir ma place dans la société. »
C'est ainsi que je me suis permis de donner une explication très laïque au texte de l'Évangile que je lisais ce matin.
Ce rôle de la société, il est facile et bien naturel . Très souvent, sans doute, vous avez pu entendre une réflexion que l'on fait à propos du malheur de ceux qui sont privés de l'un ou de l'autre sens, et à laquelle, ce me semble, un peu d'observation morale permet de répondre aisément. Devant ce
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mal profond qu'est la cécité, est-il permis de faire des comparaisons avec d'autres maux? Je ne le sais trop. Mais souvent, on entend dire dans le monde, dans le monde des clairvoyants : <c C'est un mal qui nous fait pitié, mais qui doit être supportable, car voyez combien les aveugles sont aimables, d'humeur affable, et remarquez, au contraire, combien ceux qui ont perdu l'ouïe ont le caractère triste et sombre. » L'explication, elle est bien simple, et elle nous indique notre devoir. Evidemment, le sourd, lorsque nous lui parlons, s'aperçoit de son infirmité et en souffre; au contraire, l'aveugle, lorsque nous allons à lui, lorsque nous échangeons avec lui des idées, oublie son mal pour un moment; et c'est la cause même de cette amabilité, de cette gaieté qui nous étonnent. Eh bien, cette gaieté, puisque nous avons constaté le moyen de la faire naître, il faut que nous nous efforcions toujours de la lui conserver en lui faisant, dans les rangs de notre société des clairvoyants, sa place et son rang.
Voilà ce que votre œuvre a entrepris, œuvre sociale et excellente entre toutes. Je suis, je le dis de nouveau, profondément reconnaissant, et à M. de la Sizeranne et à tous les membres du Conseil de cette Société, de l'honneur qu'ils m'ont
fait en m'appelant à parler aujourd'hui parmi vous. Je suis très flatté aussi, comme je vous le disais, d'avoir tenu ici, quoique indigne, la place de l'un des hommes que j'aime et que j'admire le plus au monde, de François Coppée. J'aurai aussi changé un peu, permettez-moi de le dire, mes habitudes : j'aurai, d'abord, parlé devant une société bienveillante, ce qui n'arrive pas toujours lorsqu'on parle dans le tumulte de la politique: et puis enfin, j'aurai parlé aujourd'hui pour les aveugles; il m'est arrivé si souvent dans ma carrière de parler pour les sourds !
(Discours prononcé à V Assemblée générale de l'Association Valentin Haiïy du 19 mars 1905.)
Marquis COSTA DE BEAUREGAKD
... Voilà que dans cette même région, où vit la statue du philanthrope Haûy, presque à son ombre, l'œuvre entreprise par lui va se poursuivre, christianisée, par qui lui succède. C'est, en effet, le propre de notre temps que de doubler la philanthropie de charité. Les « amis des hommes » n'ont plus le loisir de faire de belles théories. Ils descendent en bons ouvriers sur tous les chantiers de la misère. La charité, qui figurait jadis au budget de tout le monde, sans entrer dans la vie de personne, a retroussé ses manches et besogne vaillamment elle-même.
C'est que les beaux jours sont passés, où l'on répondait par un : « Dieu vous le rende!... » à l'aumône faite pour l'amour de Dieu. La politique, l'école, l'industrie ont transformé la vieille clientèle de la charité. Il a fallu qu'elle se trans-
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forme elle-même, qu'elle modifie ses procédés, son outillage. Au rebours de toutes les théories économiques, elle substitue maintenant partout l'ouvrier à la machine.
L'absentéisme moral n'est plus de saison. Qui veut faire s'évanouir le fantôme du mauvais riche doit en venir au don de soi-même, au contact personnel avec la misère. Les grandes puissances de l'intelligence et du cœur n'agissent que là où les hommes se rapprochent et dans la mesure où ils se connaissent. Par l'intelligence, celui qui sait transformera le sort de celui qui ne sait pas; par l'amour, il soulagera celui qui souffre de sa croix la plus lourde, le sentiment de l'abandon et de l'impuissance.
Si la main qui donne voulait se tendre jusqu'à serrer celle qui reçoit, on verrait se produire, dans notre état social, cette même évolution merveilleuse qui s'est laite dans la science quand l'alchimie est devenue chimie.
Grâce à Dieu, il se rencontre cependant parmi nous des précurseurs pour avoir l'intelligence de cette charité sociale de demain.
Comment ne donnerais-je pas, parmi eux, le premier rang à ce Maurice de la Sizeranne qui, depuis vingt ans, consacre à soulager la souf-
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France d'autrui L'infaillible expérience que lui ont acquise ses propres souffrances? Car, hélas! ni lui, ni ses protégés ne se verront jamais.
Tout se fera à tâtons dans cette nouvelle demeure, qu'aidé par d'insignes générosités, il achève de bâtir, rue Duroc, pour ses frères de misère.
Il y avait la Maison du Soldat... la Maison du Marin... la Maison du Peuple... Il y aura, demain, la Maison de l'Aveugle, sorte d'office central où se concentreront, pour son bien matériel et moral, tous les efforts d'une inlassable charité.
Rien, dans cette Maison de l'Aveugle, dont M. de la Sizeranne n'ait, si l'on peut ainsi dire, pris la mesure sur sa propre infirmité. Quelle prévoyance quasi paternelle dans le moindre détail de ces plans tracés par lui, à l'aide de traits en relief, de fils, de petites pièces de bois telles qu'en ont les enfants pour construire eux aussi leurs maisons.
Il faut dire qu'avant de rien entreprendre, ses tablettes, son poinçon à la main, M. de la Sizeranne avait exploré tout ce que Paris compte d'écoles, de bibliothèques, de dispensaires. Partout, il s'était renseigné, partout il avait mesuré, noté ce dont sa chère œuvre pourrait profiter.
L'ébahissement de ses ouvriers ne peut se rendre quand ils le virent ensuite marquer ici l'ouverture d'une porte, là celle d'une fenêtre, ou bien préciser la longueur, la largeur utiles à donner à telle ou telle pièce. Plus grand encore, m'ont-ils dit, fut leur étonnement de l'entendre, d'après un simple frôlement, critiquer ou louer leur travail avec la sûreté technique d'un architecte.
Comme eux, je l'avoue, j'étais tenté de crier au miracle en parcourant, l'autre semaine, cette maison d'une perfection si simple que les choses semblent ne pouvoir y être mieux ni autrement. Ce sont, aux divers étages, des salles d'étude, de musique, de lecture, car l'aveugle a la passion des livres. Ce sont des parloirs où il viendra conter ses misères, consulter jurisconsultes ou médecins.
Ce sont des ateliers, c'est un vestiaire. C'est encore un garde-meuble. Tout cela est inondé d'air et de lumière. Pas une pièce ne corn" mande sa voisine. Chacune donne sur quelque vaste galerie, desservie elle-même par un ascenseur ou par un large escalier. Partout des bou ches de calorifère, partout des postes téléphoniques.
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Mais rien, dans cet aménagement si bien compris, ne vaut celui de la bibliothèque. Trente mille volumes s'y étagent ou s'y étageront sur des rayons tous à portée de la main.
Comme j'entrais, on achevait de les y classer. De grandes mannes étaient à terre, pleines de livres, dont les bibliothécaires, tous aveugles, effleuraient à peine les titres, et qu'ils plaçaient ensuite à leur rang, sans la moindre hésitation.
C'était merveille.
Mais plus merveilleux encore était le calme souriant de celui qui présidait aux bourdonnements de cette ruche. Que touchantes aussi sa modestie et sa bonne grâce à recevoir mes compliments! Bien vite cependant, la Sizeranne m'avait empêché de parler, pour me parler, luimême, de sa chère clientèle. Celle-là est innombrable. Imaginez quïl y a plus de 40 000 aveugles en France et que bien peu, bien peu peuvent se suffire. Pauvres gens! à qui il faut, avec la dignité de la vie, rendre au moins un peu d'espérance.
On leur rendra, rue Duroc, espérance et dignité. Selon que Dieu l'aura doué, le pauvre aveugle y deviendra un ouvrier habile, peutêtre un grand artiste, car la charité, qui préside
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à ce foyer béni, parle toutes les langues et la souffrance y est un mot de passe entre les âmes.
(( Nous ne soupçonnez pas, me disait M. de la Sizeranne, les conditions physiques, intellectuelles, morales de l'aveugle. Vous imaginez un pauvre être bizarre, un peu muet, un peu sourd, dont les facultés se sont engourdies dans l'obscurité. Eh bien, non. il n'en est pas ainsi. Le toucher, l'odorat, l'ouïe surtout, suppléent, dans son existence, à la vue qui lui manque.
« Lorsque l'aveugle se trouve dans un milieu normal, où la vie se manifeste avec ses bruits, ses modifications, ses odeurs très variées, très significatives, il sait, croyez-moi, tout ce qui se passe autour de lui: il y prend part, il y prend intérêt. Le claivoyant entend, l'aveugle écoute. La même différence existe entre entendre et écouter qu'entre voir et regarder.
« Oui, l'aveugle devine aisément à quel inonde appartient la personne qu'il croise dans la rue. Il ne confondra jamais, par exemple, l'ouvrier qui s'en va à son travail en fumant une pipe bourrée de mauvais tabac avec le chef de bureau qui gagne son ministère en savourant un cigare exquis.
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« Une jolie femme ne marche pas comme une chiffonnière. La gaucherie ou l'élégance de la démarche se manifestent à l'oreille de l'aveugle par un ensemble de bruits, de frôlements, de sons, que sais-je encore? plus faciles à apprécier qu'à définir, mais qui lui donnent, des gens à qui il a affaire, une perception presque toujours juste.
« Et tenez, une poignée de mains est, pour nous, le résumé, la caractéristique morale de celui qui nous la donne. »
La Sizeranne me citait, à l'appui de son dire, ce joli propos d'une de ses protégées : « Ah ! j'ai entendu Mme X..., disait-elle, je l'ai sentie calme, élancée, gracieuse.... lorsque debout, à la porte, elle m'a serré la main en me disant adieu. Je ne l'oublierai plus; je la verrai toujours dans mon cœur... »
Comme elle, moi aussi, je reverrai toujours dans mon cœur le doux résigné qui me parlait ainsi. Toujours, je reverrai son visage sans regard, mais rayonnant de toutes les beautés de l'amour et du sacrifice...
En quittant la Sizeranne, je songeais à cet autre aveugle qui, au temps du Christ, devint le porte-parole de la Bonne Nouvelle.
Celui-là, il est vrai, le maître lavait guéri. Mais qui oserait dire de l'admirable ordonnateur de la Maison de l'Aveugle qu'un rayon d'en haut n'est pas descendu dans sa nuit?
(« Le Gaulois », 15 octobre 1907.)