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Pierre Villey, ouvrage cité, p

L'Œuvre de Louis Braille. 51

d'auteurs... et qu'ils utilisent leurs notes, ou les lisent textuellement avec presque autant d'aisance et de rapidité qu'un clairvoyant1.

Ces résultats, qui paraissent tenir du prodige, ne sont pas dus seulement à la grande logique du système Braille et à sa grande simplicité; ils sont l'œuvre également de ce qu'on a appelé

1. L'auteur du présent ouvrage, invité plusieurs fois dans une maison amie, où se réunissent périodiquement un certain nombre d'aveugles pour y lire des pièces de théâtre, a pu constater avec quelle aisance et quel naturel ils s'en acquittent. Les rôles sont répartis entre les meilleurs lecteurs, qui se groupent autour d'une grande table, ayant chacun leur exemplaire de la pièce sous les doigts. On voit tous ces doigts agiles se promener sur les lignes de points avec ce rapide mouvement de va-et-vient si exactement décrit par M. Pierre Villey. Les lecteurs sont si bien affranchis de toute difficulté matérielle, de toute hésitation, que rien ne les distrait de leurs rôles, auxquels ils se donnent tout entiers. Leur entrain se propage en vastes ondes à leur auditoire, presque tous des aveugles comme eux. L'auteur se souvient particulièrement d'une certaine lecture du Médecin malgré lui, qui fut un petit chef-d'œuvre de naturel et de joie communicative. Aucun accroc ne vint ralentir le mouvement de la pièce, qui soulevait de larges rires. Il convient, toutefois, d'ajouter que ces lectures sont faites par des aveugles dont l'habileté dépasse sensiblement la moyenne.

la suppléance des sens. L'homme privé de la vue est contraint, en effet, d'exercer d'une manière exceptionnellement intense les sens qui lui restent. L'ouïe, l'odorat, le toucher de l'aveugle ne deviennent pas plus sensibles, mais il obtient beaucoup plus d'eux, parce qu'il est obligé de leur demander davantage. Ce sont comme des instruments qui n'ont pas changé, mais qui sont maniés avec plus de précision et qui suppléent, dans une certaine mesure, celui qui manque. L'aveugle concentre sur eux une attention que n'absorbent plus les sensations visuelles, et il recueille des données, il discerne des nuances d'une finesse extraordinaire qui échappent aux clairvoyants. Cette loi n'est pas moins opérante dans l'apprentissage du système Braille que dans toute autre manifestation, chez l'aveugle, de son activité. Celui-ci est devenu capable de tirer de son loucher des services exceptionnels. ( l'est pourquoi son index percevra jusqu'à ^2000 el 2 500 points de Braille à la minute, avec assez de netteté

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pour en bâtir des lettres, des mots et des phrases, tandis que l'index d'un clairvoyant inexpérimenté distinguera à grand'peine le nombre de points dont une lettre est composée.

Ce que Louis Braille apportait aux aveugles, ce n'était donc pas seulement un alphabet un peu moins long et moins rebutant à déchiffrer que l'alphabet vulgaire, c'était vraiment un livre, un livre de lecture courante et facile, avec tous les bienfaits et toutes les joies, toutes les promesses contenues dans ce mot. Aussi sa mémoire n'est-elle pas moins chère que celle de Valentin Haiïy. Lorsque, le 4 janvier 1909, on célébra le centenaire de sa naissance, le petit monde des aveugles, nous dit l'un d'eux, était en fête. « Des représentants aveugles étaient venus de tous les pays du monde. Un élan de vénération et de reconnaissance soulevait les cœurs à la mémoire de cet homme dont, même en France, presque tout le monde ignore jusqu'au nom : c'était leur émancipa-

lion intellectuelle que fêtaient les enténébrés en honorant le souvenir de leur bienfaiteur1. >>

1. Pierre Villey, ouvrage cite, p. 2:1. — Une aveuglesourde de grand talent. Mme Galeron de Calonne. écrivait, à l'occasion de ce centenaire, les vers suivants :

Les aveugles étaient enfermés dans la nuit, Dans cette pâle nuit sans rêve et sans étoile ; Voici qu'une clarté libératrice luit Et que la cécité sombre n'est plus qu'un voile.

O Louis Braille ! et ce sont tes points mystérieux, Les points miraculeux qu'inventa ton génie, Ce sont ces points sauveurs qui nous donnent des yeux Et remettent notre âme en l'immense harmonie.

Nous vivons tout entiers et non plus à demi ; Heureux, nous oublions les heures nostalgiques; Nous ne sommes plus seuls ! Comme une voix d'ami Notre livre nous parle avec des mots magiques.

Nous sommes à jamais libres par le poinçon;

Et l'aveugle travaille et pense; il chante! il aime!

Et c'est toi, prisonnier de la même prison,

Toi qui pour nous l'ouvrir trouvas la clef suprême.

Oh! sois béni pour nous et sois béni pour moi! Sans ces livres qui font que mes heures sont brèves, Sans le poinçon divin qui fait parler mes rêves. Je souffrirais de vivre et j'en aurais l'effroi.

Je serais, quand mon âme encor vibre et s'élance,

Dans l'éternelle nuit et l'éternel silence :

Oh! sois béni pour nous et sois béni pour moi!

La Pénurie des « Livres blancs »

Le premier avantage que Louis Braille assurait aux aveugles, c'était de rendre leur instruction singulièrement plus facile et plus étendue. Il le pouvait d'autant plus aisément que, par suite de la logique simplicité du système, les enfants aveugles apprennent à lire en moins de temps et avec moins d'efforts que les enfants clairvoyants. Désormais, les premiers auraient, comme les seconds, leurs catéchismes, leurs grammaires, leurs manuels de littérature, d'histoire, etc. Ainsi devenait vraiment réalisable le programme que s'était fixé

Valentin Hauy et que l'imperfection de l'outillage intellectuel l'avait empêché de pleinement accomplir.

On ne devait pas s'en tenir là. Inventer le livre des aveugles, ce n'était pas seulement leur permettre d'acquérir une instruction primaire ou professionnelle, c'était leur rendre accessible, sous toutes ses formes, même les plus élevées, la culture intellectuelle. N'étaientils pas en droit d'attendre de leurs livres tous les bienfaits que les clairvoyants retirent dos leurs? Pourquoi se seraient-ils crus limités à des connaissances élémentaires ou d'un caractère purement pratique? Leurs doigts exercés glissaient sans peine sur les points en relief; la lecture était facile, suffisamment rapide et agréable, parce que l'attention, moins distraite par le travail du toucher, pouvait se porter davantage sur la pensée. Ils lisaient moins vite que les clairvoyants, sans doute, mais ils ne lisaient pas avec moins de plaisir. Le goût dos livres se répandait de plus en plus parmi

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eux. De magnifiques perspectives s'ouvraient pour leurs esprits libérés. Et cependant, toutes les promesses virtuellement contenues dans la découverte de Louis Braille tardaient à se réaliser. Le livre des aveugles ne produisait pas tous ses fruits.

Gela ne tenait pas au système, qu'aucune invention meilleure n'est encore venue remplacer. Cela venait de ce que les livres imprimés en relief étaient rares, qu'ils sont encore et seront toujours rares. Pour les besoins d'un enseignement primaire, on en avait et l'on pouvait en avoir un nombre suffisant; mais pour les besoins presque illimités de la culture intellectuelle, il n'y fallait pas songer. L'aveugle n'avait pas assez de livres pour sa distraction quotidienne, pour meubler richement son esprit et étendre ses connaissances en dehors de sa sphère spéciale d'activité.

Les obstacles à la diffusion du livre imprimé en relief sont inhérents à sa nature même et, partant, presque insurmontables. L'impression

en relief coûte extrêmement cher. Les lettres Braille sont nécessairement plus grandes que les lettres ordinaires, environ dix fois, afin d'être sensibles au toucher. Par suite, un livre en noir donne plusieurs volumes en Braille. Un roman à 3 fr. 50, assez copieux, en fournira souvent huit à dix, dont chacun est trois fois aussi gros que le roman lui-même. Il nécessitera donc une énorme dépense de papier. Il en faudra plusieurs kilos au lieu de quelques centaines de grammes. D'autre part, ce papier, pour donner un relief solide, doit être assez épais et de bonne quantité. 11 sera donc aussi beaucoup plus cher que celui du livre des clairvoyants. Enfin, les frais d'impression, au lieu d'être répartis, comme pour les livres en noir, sur plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires, dont chacun supporte alors une part insignifiante, le sont sur quelques dizaines ou tout au plus quelques centaines de volumes1.

1. Ajoutons que le travail d'impression est plus lent et plus difficile. « On est dans la nécessité, pour obtenir un

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Les aveugles, en effet, ne peuvent constituer qu'une clientèle très restreinte. On doit donc se borner à de faibles tirages, si Ton veut éviter, d'une part, des frais d'emmagasinage d'autant plus considérables que les livres en relief occupent beaucoup d'espace et, d'autre pari, une immobilisation de capitaux improductifs.

De fait, les livres utiles, on pourrait dire les livres indispensables, sont à peu près les seuls qu'on imprime, et ils ne s'écoulent qu'avec lenteur. « Une édition de 100 ou 150 volumes s'épuise d'ordinaire en une dizaine d'années, quand le livre se vend bien, et les journaux

relief durable, de mouiller le papier avant de l'employer et de faire ensuite sécher les feuilles à leur sortie de la presse, en les étendant sur des fils ou en les passant à l'étuve. Ce séchage absorbe beaucoup de temps parce que la manipulation des feuilles doit être faite avec précaution pour ne pas endommager le relief, et que le tirage du même texte occupe, au minimum, trois fois plus de pages, et des pages de grandeur triple, en Braille qu'en noir. » Georges Pérouze, L'Impression en Braille, article publié dans le Valcntin Haûy, février 191 0.

00 L<i Bibliothèque des Aveugles.

français en Braille les plus lus nont pas 1000 abonnés.... L'imprimerie Braille ne sera jamais une vaste exploitation commerciale qui pourrait tenter les gens en quête de bonnes affaires. Ceux-ci ne se soucient guère de cette chétive industrie et laissent à d'autres le soin de produire peu et à bon marché, tout en employant une matière première fort coûteuse. Et c'est précisément pourquoi les imprimeries en relief sont, pour ainsi dire, toutes aux mains d'oeuvres de bienfaisance ou annexées à des écoles qui s'en servent pour leur usage et cèdent au besoin quelques livres aux aveugles qui le désirent *. » La British and Foreign Blind Association, à Londres, est largement subventionnée par la bienfaisance privée, et la Printing House, de Louisville (États-Unis), reçoit, sur le budget de l'Union, une subvention annuelle de 50 000 francs. En France, il y a actuellement trois imprimeries

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