‹ La Bibliothèque des AveuglesChapitre 8 sur 16 · Pierre Villey, ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Pierre Villey, ouvrage cité, p

celui de Mme Galeron de Calonne, dont il nous cite ces vers à la louange de Victor Hugo :

Oh! jadis, que de fois, maudissant mon malheur, M'enivrant du calice amer de la souffrance Et chassant loin de moi tout, même l'espérance, Que de fois révoltée et pliant sous le sort, Désolée, insensée, ai-je appelé la mort! Vous avez retiré mon âme de cette ombre! Vous en avez banni l'idée étroite et sombre Quand je compris vos vers, ô poète, ù sauveur! Une nouvelle vie a fait battre mon cœur. Telie une (leur éclose au sein de la tempête, Tremblante et n'osant pas même lever la tête, Inclinant par degrés son calice vermeil, Meurt d'ombre : tout à coup un éclatant soleil Vient ranimer sa vie à son rayon de flamme.... Et le rayon, c'est vous! et la (leur, c'est mon âme!

Mais, dira-t-on, si l'aveugle aime tant la lecture, il peut se l'aire lire par un clairvoyant? Ce serait une bien pauvre ressource. Est-ce à un ami complaisant qu'il demandera tous les jours une ou deux heures de lecture? C'est faisable, mais alors il ne pourra imposer son choix et, le plus souvent, il devra se borner à lire des œuvres légères et superficielles. Et si L'ami est

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sérieux, s'il est assez intelligent pour choisir une œuvre substantielle, voudra-t-il s'astreindre à reprendre plusieurs l'ois le même passage, retourner en arrière, poser le livre, laisser à l'aveugle le temps de méditer ou de prendre dans des notes sommaires la quintessence de l'ouvrage?

Plus maniable serait un lecteur salarié, mais c'est une dépense, et, en général, les aveugles ne sont pas riches. Par économie, on a recours à un enfant; celui-ci débite et ânonne sans intelligence des passages que l'on voudrait savourer. Lorsqu'une grande tension d'esprit est déjà nécessaire pour suivre le sens, il reste à peine assez de liberté pour goûter le charme littéraire d'un ouvrage.

Il faut donc absolument que l'aveugle puisse lire par lui-même. Un lecteur clairvoyant lui permettra, tout au plus, de prendre connaissance d'un livre ; mais il est des livres dont on ne se contente pas de prendre connaissance : ce sont les livres qui répondent à nos aspira-

tions les plus intimes, qui éveillent de mystérieux échos dans les profondeurs de notre être, ceux que nous aimons parce qu'ils enrichissent notre trésor de vie intérieure, parce qu'ils nous apportent le réconfort et la paix, parce qu'ils sont vraiment bienfaisants. A mesure que la vie avance, beaucoup de livres qu'on a lus disparaissent dans l'oubli ; il s'opère un immense déchet parmi tous ceux qui nous ont jadis charmés; seuls, quelques-uns demeurent, toujours plus médités, toujours plus approfondis, toujours jeunes, toujours nouveaux. Nous sentons en eux une force, un appui pour les mauvais jours, une amitié sûre et fidèle. Nous les voulons toujours là, à la portée de notre main. L'idée d'introduire un tiers, un lecteur étranger, entre eux et nous apparaît comme une profanation, comme une violation de notre vie cachée, la vraie, celle qui, derrière nos gestes et nos paroles, derrière les incidents quotidiens et banals, s'oriente silencieusement et obstiné-

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ment vers la lumière. Lacordaire écrivait du général Drouot : « Un chef-d'œuvre était pour lui un être vivant avec lequel il conversait, un ami du soir qu'on admettait aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre, le prendre, le poser sur la table, s'enivrer de son parfum, en aspirer la substance, c'était pour lui, comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces charmants entretiens de la pensée avec une pensée supérieure; les larmes viennent aux yeux, on remercie Dieu qui a été assez puissant et assez bon pour donner aux rapides effusions de l'esprit la durée de l'airain et la vie de la vérité. »

C'est donc une des joies de l'esprit les plus pures et les plussainesquimanqueraà l'aveugle s'il ne peut jamais lire seul comme le clairvoyant. Sa vie intérieure en sera tout appauvrie. Il lui faut ses livres à lui, ses « livres blancs ». Or, on a vu pour quelles raisons il semblait

impossible de les lui procurer. Longtemps il en a souffert. « Les livres nocturnes spécialement imprimés pour les aveugles, écrivait Maxime du Camp, sont rares, trop rares. Lorsqu'en 1873, j'ai parcouru la bibliothèque de l'Institution des jeunes Aveugles, j'ai été affligé de sa pénurie; j'y ai compté quelques livres d'enseignement, des cahiers de musique, mais je n'y ai rien vu qui pût donner pâture aux besoins de l'imagination. Il en est de même à la maison de Saint-Paul, qui pourtant possède une imprimerie et qui imprime elle-même les volumes d'histoire et de piété qu'elle distribue aux élèves.... Espérons que, peu à peu, on va imprimer en caractères nocturnes une bibliothèque pour les aveugles qui, à l'heure qu'il est, n'ont même pas encore de dictionnaire à leur usage ' ».

Cependant, la situation ne s'améliorait guère. En 1888, M. de la Sizeranne constatait qu'une

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