‹ La Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus et le P. Augustin de Backer. Avec un portrait du P. de BackerChapitre 3 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les prédécesseurs du P. Augustin de Backer. — Ribadeneira, d’AIegambe, Southwell, Buonanni, de Tournemine, Hongnant, de Kervillars , Oudin, Courtois, Zàccaria, Caballero, Beorchia, Stoeger, Brown.

Saint Ignace, en créant la Compagnie de Jésus, lui avait donné pour but la plus grande gloire de Dieu. Ce but, elle devait l’atteindre en épuisant tous les moyens qui pouvaient y conduire. Aucun n’était exclu. Il voulait donc que ses membres parcourussent toutes les branches des sciences humaines, pour les tourner vers le suprême auteur de toutes choses ; il voulait que cette science, une fois acquise, ne demeurât pas comme le stérile ornement d’une intelligence solitaire, mais qu’elle fut largement répandue à travers le monde, comme la saine et généreuse nourriture des esprits.

Or, la découverte de l’imprimerie, encore jeune à cette époque, mais trahissant déjà le bien et le mal qu’elle ferait au monde, offrait à ses enfants une arme puissante. Ils s’en emparèrent et — la suite des temps l’a prouvé — - ils l’ont maniée avec vaillance.

Après moins d’un demi siècle — de 1540 à 1600, — le nombre des Écrivains Jésuites était déjà assez grand pour inspirer au P. Ribadeneira la pensée d’en former le catalogue (1). Il le publia en 1602. Ce fut le premier et chétif essai de la Bibliothèque (2); il est probable qu’il n'en existe plus un seul exemplaire ; du moins n’en connait-on pas. D’ailleurs cette première tentative était assez défectueuse et assez incomplète, même pour son temps.

Le P. Ribadeneira se hâta de la reprendre et fit paraître en 1608, chez Moretus, à Anvers, son travail remanié et perfectionné, sous le titre de « Catalogus scriptorum religionis societatis Jesu. » — Il y avait inscrit, non seulement les auteurs d’ouvrages livrés à la publicité, mais encore ceux qui avaient laissé des manuscrits importants. Il ne s’était pas arrêté à la

(1) L’Histoire de la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus avait été ébauchée, par fragments incomplets et séparés, dans diverses notices sur les Pères Oudin et Courtois. Le P. Victor de Buck l’a écrite pour la première fois dans un article des Études religieuses de Paris (février, 1870). Nous avons suivi son travail en remontant aux sources et en tâchant de le compléter dans les détails. Mais quand le savant Bollandiste' a fait la moisson sur un champ de l’histoire , il y reste peu de chose à glaner.

(2) « Paueulis foliis complexus. » (d’Allegambe, Préface

simple bibliographie ; il avait donné sur la .plupart des auteurs des notices historiques assez étendues.

Ribadeneira était entré dans la Compagnie dès les premiers jours de sa fondation, il avait joui de l’intimité de saint Ignace, de Laynez et de saint François de Borgia ; ses hautes qualités lui avaient fait confier des charges importantes dans les Pays-Bas, en Flandre, en Espagne, en Sicile, en Toscane et dans la Haute Italie ; son séjour dans tant de pays divers lui avait permis de voir de ses yeux, pendant un demi siècle, lés progrès de l’ordre naissant ; il avait connu presque tous ces auteurs qu’il citait et se faisait gloire de leur amitié, ce qui donne à ces notices, pour l’historien, un prix qu’elles n’ont pas pour le bibliographe (1). Du reste, que l’on ne s’y trompe pas : h cette époque l’intérêt se portait moins vers le livre que vers l’auteur, et d’Alegambe nous déclarera bientôt que c’est par le côté historique surtout que le travail de Ribadeneira réussit à plaire.

(1) « Hune quidem cataloguai ego potissimum scribendum suscepi , propterea quod bonam illorum auctorum qui in eo referuntur partem farniliariter novi et cum antiquissimis omnibus pene atque gravissimis Societatis Patribus amicitiæ fui vinculis conjunctissimus. Dabo itaque operam ut eorum memofiam amanter ac pie colam. » (Ribadeneira, Préfacé).

HO

Quand une science en est à ses premiers pas, elle s’entoure volontiers d’éléments étrangers qui 1 enrichissent et masquent l’étroitesse de son fonds propre. Plus tard, quand elle grandit et s’accroît, elle dépouille ces ornements empruntés, car elle peut sans en rougir, déterminer plus nettement ses frontières. On suit assez bien ce perfectionnement de la Bibliographie dans l’histoire de la Bibliothèque.

C’est encore dans ce même esprit que Ribadeneira ajoutait au Catalogue des livres celui des membres de la Compagnie morts dans les tourments pour la Foi de Jésus-Christ. Du reste il avait parfaitement saisi l’une des grandes utilités de ce genre de recueils : « Ceux qui cultivent les sciences et qui sont possédés par l’amour de la sagesse, disait-il, y trouveront avec plaisir le nom des auteurs qui ont écrit sur ces matières, les sujets qu’ils ont traités et les sources auxquelles ils pourront puiser eux-mêmes, soit qu’ils veuillent faire progresser la science, soit qu’ils désirent enflammer davantage la piété dans les cœurs (1). » Et il ajoute avec

(4) « Neque iis qui seientiarum studiis dueuntur et sapientise amore flagrant, minus erit, ut puto, jucundum scire quid scripserint et fontes nosse unde ipsi haurire possint quæ vel ad scientias alendas augendasque vel ad pectus pietate inflammandum magno usui sunt futura. » (Ribadeneira, Préface).

Si

un orgueil naïf qu’on ne saurait lui reprocher sans injustice : « Quelle serait en effet la branche des sciences et des lettres que nos Pères auraient négligée? Quels sont les sujets qu’ils n’aient point approfondis ? Quelles sont les connaissances que leurs écrits n’aient pas divulguées, enrichies, étendues (1)? »

Il terminait sa préface par ces mots qui indiquaient bien son but : « Yale, amice lector, nosque ama et nostrorum laboribus fruere. » — «Aimez nous; » c’est bien là ce qu’il voulait.. — Je n’oserais dife qu’il l’ait obtenu.

Malgré fout le soin que Ribadeneira avait mis à son œuvre, il ne parvint pas à satisfaire tout le monde. On devait s’y attendre pour peu que l’on connût la nature humaine.

Les Pères de France trouvèrent le Catalogue incomplet, y firent de nombreuses additions d’écrivains français et en donnèrent une nouvelle édition en 1609, à Lyon, chez Pillehotte. Cette édition fut considérée comme non avenue et ne se vendit pas. En 1653 on la

(1) « Etehim ut ex multis pauca attingam quod genus ingenuarum artium est, quod argumentum , quæ tractatio in qua nostri non sint egregie versati? quam scriptis suis non expliearint, auxerint, ornarint? » (Ribadeneira, Préface).

remit frauduleusement en vente avec une fausse date et un nouveau titre chez Petit, à Rouen.

Les Pères d’Italie, à leur tour, trouvèrent que les Italiens avaient été négligés, et le P. Jules Negrone se chargea de suppléer à cette négligence. Il envoya ses notes et ses instructions au P. Schott, à Anvers.

Le P. Schott était helléniste et philologue célèbre ; il avait passé toute sa vie à publier, à traduire et à commenter des auteurs grecs ou latins. Son obligeance extrême le désignait au P. Negrone; ce fut donc le P. Schott qui surveilla l’impression de cette quatrième édition. Elle sortit des presses de Plantin en 1613 et porte comme celle de Lyon l’indication : « editio secunda. »

Vingt ans après, un Belge, le P. d’Alegambe, s’occupait à perfectionner et à continuer le Catalogue du P. Ribadeneira. Philippe d’Alegambe était né à Bruxelles en 1892. Il était entré assez jeune dans la Compagnie; après avoir fait sa théologie à Rome, et avoir enseigné la philosophie à Gratz, il fut attaché comme Gouverneur au jeune prince d’Eggemberg avec lequel il parcourut toute l’Europe ; il est probable qu’il avait re-

cueilli dans ses longs voyages les premiers matériaux de son travail. Il résidait à Rome en qualité de Secrétaire du Général pour l’assistance de Germanie, et employait à ce travail les intervalles libres que lui laissaient ces importantes fonctions. A l’approche de l’année jubilaire de la fondation de la Compagnie, il songea à publier le résultat de ses recherches. Mais la délicatesse des censeurs romains refusa d’en permettre l’impression, en s’appuyant sur un décret d’Urbain VIII. Ce décret daté du 13 mars 1625, renouvelé et confirmé par un second décret du 5 juillet 1634, s’opposait à la publication de miracles, prophéties et révélations non autorisées par le jugement de l’Eglise. Il défendait aussi de nommer Saints ou Bienheureux les serviteurs de Dieu que l’Eglise n’avait pas encore élevés à ces honneurs. Or, ces mesures si sages et si utiles en tout temps, étaient observées alors avec une rigueur dont il reste aujourd’hui à peine quelque trace; d’Alegambe les enfreignait dans ses notices et l’on n’a point de peine à comprendre la décision des censeurs.

On en appela pourtant au Saint-Père, qui nomma une commission spéciale chargée d’examiner le livre. Le nouvel examen dura huit mois. Après ce terme l’imprimatur fut donné, mais à condition que le P. d’Alegambe publierait au commencement et à la fin de son livre une

protestation, dans laquelle il déclarerait n’attribuer aux faits qu’il raconte qu’une autorité purement humaine, et ne prétendre aucunement devancer le jugement de l’Eglise dans la glorification de ceux dont il écrivait la vie.

Il est à remarquer que ce mauvais pas, heureusement franchi par d’Alegambe, fraya le chemin à des milliers d’ouvrages qui depuis ont paru et paraissent encore sous l’abri de protestations analogues, et qui, sans cet antécédent, fussent venus s’arrêter et mourir devant l’infranchissable barrière des décrets d’Urbain VIII.

Ces tergiversations que l’auteur raconte assez au long dans sa préface retardèrent de trois ans la publication de l’ouvrage; il ne parut qu’en 1643, à Anvers, chez Demeurs. Le célèbre P. Bollandus en avait surveillé l’impression. C’était presque toujours au P. Bollandus que l’on s’adressait pour obtenir l’honneur des presses de Plantin; et le P. Bollandus ne s’y refusait jamais. Entre ses travaux hagiographiques — on sait qu’il donna presque à lui seul onze cent vingt vies de Saints dans son Mois de Janvier — il trouvait le temps de surveiller l’impression des œuvres de Lancicius, de l’Horace polonais Sarbievius, de Hincska, des bohémiens Guismar

et Wadding, un Traité de Moret sur le flux de la mer, les œuvres ascétiques de Nierembergius, la glose royale de Garzia de Yalle, les œuvres de Louis de Blois, les Constitutions de la Compagnie, etc., etc. (1).

d’Alegambe avait ajouté aux dernières éditions du Catalogue de Ribadeneira, un nombre considérable d’écrivains jésuites. Il ne s’était pas borné là ; il avait donné pour la plupart des ouvrages le lieu et la date de l’impression et le format du livre, détails précieux que ses prédécesseurs avaient totalement négligés. On le voit, la science bibliographique avait fait un grand pas.

Il avait gardé, en le complétant, le Catalogue des Martyrs. Comme Ribadeneira, il avait cité les auteurs de manuscrits importants, mais pour prévenir une critique qu’il semble prévoir, il avait soin d’ajouter que leur nombre ne dépasse pas quarante (2). On reconnaît à ce trait un caractère de l’époque. Le manuscrit paraissait sans importance et l’on demandait pardon de s’en glorifier. Un ouvrage n’avait de mérite qu’après avoir été

(1) V. Dom. Pitra, Etudes sur les Bolland. p. 67.

(2) « Illos qui noluerit in censura Scriptorum nostrorum venire,poterit arbitratu suo quadragenos detoto numéro detrahëre, ne ineditis eum exaggerari putet. » (d’Alegambe, Préface),

livré à ces presses glorieuses que l’on voyait se préparer à changer la face de la terre. Il n’avait du reste rien enlevé à la prolixité des notices historiques; on s’aperçoit pourtant, en lisant sa préface, qu’une tendance se marquait dans les esprits; on pressentait le besoin de séparer la Bibliographie et l’Histoire ; pour y satisfaire, d’Àlegambe imprimait les notices historiques en caractères particuliers, de manière à permettre aux bibliographes de les sauter sans peine (1).

Enfin, il avait donné à son ouvrage, comme dernier complément, des index par ordre alphabétique de noms, de prénoms, de nationalités et de matières (2).

Hélas ! mieux que Ribadeneira, d’Alegambe aurait pu terminer sa préface par les mots : « Vale, nosque ama-.» L’apparition de son livre souleva un orage. Toutes les

(1) « Nec ea quali's qualis prolixitas turbabit lectorem in scriptis nostrorum cognoscendis , quam in rebus gestis curiosîorem , cum distinctio characteris hæc seorsim ab illis repræsentet ut facile præteriri queant si quis ea noluerït. » (d’Alegambe, Préfacé).

(2) Bayle, dans la table des matières de son Dictionnaire critique, fait suivre le nom de d’Alegambe de l’accusation que voici : « d’Alegambe n’est pas aussi exact qu’on se l’imagine. » Mais pour l’établir, Bayle n’allègue qu’un seul exemple , sans se donner la peine d’en laisser au moins soupçonner d’autres.

jalousies soufflèrent à la fois sur la Compagnie. Quoi ! « un ordre religieux qui comptait à peine un siècle d’existence, qui n’avait pas la cinquième partie du personnel des anciens ordres, mettait en ligne plus d’écrivains que les congrégations religieuses les plus - savantes et les plus anciennes! »... Que de médiocrités d’ailleurs parmi ces livres accumulés avec tant d’orgueil ! On avait eu bien peu souci des intérêts de l’ordre en rappelant le souvenir de tant d’écrits qui ne pouvaient que ternir son honneur scientifique et littéraire.

Les supérieurs de la Compagnie subirent pendant quelque temps un véritable assaut d’avis charitables. Il importait, disait-on, de mettre un frein à cette intempérante ardeur d’écrire. L’honneur seul de l’ordre inspirait ces conseils ; nul ne lui défendait de publier des livres, même on se réjouissait sincèrement de le lui voir faire, mais il devait ne publier que des chefsd’œuvre.

Cette tempête dont l’histoire fait sourire à présent fut pourtant assez sérieuse pour qu’en 1649, le P. Pallavicini publiant ses Vindiciae Societatis Jesu crût devoir y ajouter un chapitre intitulé : « de librorum edendorum intemperantia (1). » La réponse est dans le goût

(1) Vindicationes Soc. J. auctore Sfortia Pallavicino, ejusdem Soc. Sac. Romæ, 1649, c. 29, p. 247.'

du temps, noyant les arguments sérieux sous mille comparaisons dont l’effet est plutôt de les infirmer que de les soutenir, élégante d’ailleurs et d’un style remarquable. Elle s’étend presque tout entière à justifier ce que l’on nommait les médiocrités de la Compagnie.

Après la publication de son ouvrage, le P. d’ Alegambe continua ses recherches et enregistra les livres qui paraissaient d’année en année; il poursuivait ce travail depuis neuf ans, quand la mort l’enleva, à Rome, le 6 septembre 1652. Le P. de Backer, jugeant plus tard l’œuvre de son prédécesseur, écrivait : « Cette bibliographie n’est pas sans défauts, mais elle est la meilleure de toutes celles qui ont paru jusqu’à cette époque. »

En 1659, le P. Labbe publia à la suite d’une Bibliothèque chronologique des écrivains ecclésiastiques, le catalogue des écrivains de la Compagnie morts dans l’intervalle des années 1540 à 1658.«Sanctorum Patrum, Theologorum, Scriptorumque Ecclesiasticorum utriusque testamenti Bibliotheca chronologica, cum Pinacotheca scriptorum Societatis Jesu. Paris, Bénard 1659. » C’est une sèche nomenclature de noms propres d’au-

teurs suivis de la date de leur naissance et de celle de leur mort.

En 1662, il imprima à Paris la Bibliographie des ouvrages publiés dans la Compagnie pendant l’année 1661.

Les notes du P. d’Alegambe furent remises au P. Nathanaël Southwell, qui avait été chargé de continuer la Bibliothèque. Il était prêt en 1875 à en publier une nouvelle édition. On délibéra alors sur les modifications qu’il *y aurait lieu d’apporter au plan du P. d’Alegambe.

Le Père Général Jean-Paul Oliva et ses assistants s’occupèrent de la question, et l’on s’arrêta aux décisions que voici : désormais on n’inscrirait plus parmi les . écrivains de la Compagnie, ceux qui n’auraient publié que des volumes de peu d’importance « unam alteramve orationem, concionem, poema breve » ou de simples traductions « aut qui libellum aliquem ex una lingua in aliam transtulerunt. » four avoir droit à entrer dans leur phalange, il fallait au moins avoir fourni le « jusium volumen. » On abrégerait considérablement les notices historiques, à moins toutefois qu’une illustration plus grande ou des emplois plus élevés ne recommandassent un auteur à une attention spéciale (1).

(1) « Studendum quoque mihi brevitati fuit in elogiis, præter-

On ferait disparaître du catalogue, des livres que d’ Alegambe n’avait pas cru devoir omettre, mais qui avaient donné lieu à des controverses entre catholiques. On craignait de les raviver en évoquant leur souvenir. On sauvait ainsi la charité et la paix, mais on sacrifiait la Bibliographie. On maintiendrait par contre, les ouvrages de Jésuites qui avaient été frappés par les Congrégations de l’Index et de l’Inquisition, et ceux dont les auteurs avaient plus tard quitté les rangs de la Compagnie (1).

Le catalogue des martyrs, quelque glorieux qu’il fût pour la Compagnie, était totalement déclassé au milieu de ces livres : il fut définitivement omis.

L’ouvrage de Southvvell parut à Rome, chez Jacques de Lazzaris, en 1676, avec le titre de « Bibliotheca Scriptorum Societatis Jesu. » Il était dédié à Jean Nidhard de la Compagnie de Jésus, que Clément X avait

missis multis quæ ad commendationem vitæ religiosæ scriptorum enarrari potuissent, .nisi forte aut dignitas munerum, quibus functi sunt, aut prœcellentia rerum gestarum, aliud subinde exigere videantur. » (Southwell, Préfacé).

(1) « Opéra aliqua in indice proscripta apposuimus , historiée enarrando quid gestum sit, nullo autem modo eos approbando ; nam ad fidem narfationis historicæ pertinere videtur, non solum bona sed et mata ad idem argumentum spectantia , fideliter referre. » (Southwell, Préfacé).

forcé en 1672 d’accepter le chapeau de cardinal. Malgré les restrictions imposées, il mentionnait 2240 noms d’écrivains Jésuites.

Le P. de Backer le cite, en donne le plan et ajoute : « Je ferai mes remarques dans ma préface générale. » Hélas! cette préface, la mort ne lui laissa point le temps de l’écrire.

Petzhold porte sur la Bibliothèque de Southwell un jugement flatteur : « Cet ouvrage que Ton a admiré depuis longtemps comme une œuvre de grand savoir et de longues études est sans aucun doute l’entreprise d’un zèle qui mérite ces éloges. On ne peut pas, même de nos jours, le laisser de côté quand on veut étudier la littérature des Jésuites. Mais les progrès réalisés depuis son apparition et surtout la publication récente du grand ouvrage de de Backer lui ont fait perdre de sa valeur (1). »

Southwell mourut l’année même où parut sa Biblio-

(1) « Dieses... Werk, welches man lange Zeit als ein Werk erstaunlichen Fleisses und grosser Kenntniss und Gelehrsamkeit be-wundert hat , ist gewiss für seine Zeit , ein Unternehmen rühmeswerthen Eifers, und darf noch jetzt bei Studien über die Jesuitenlitteratur nicht vernachlâssigt werden , hat aber theils wegen verànderter Zeitverhàltnisse, theils und vorzüglich seit Erscheinen des grossen de Backer’ schen Werkes bedeutend an werth verloren. » (Dr Julius Petzholdt , Bibliotheca bibliographica. Leipzig, 1866, p. 163).

thèque. Il avait rempli les fonctions de secrétaire de la Compagnie sous quatre Généraux successifs à partir du P. Vincent Caraffa.

En 1698, Thyrse Gonzalez de Santalla, général de la Compagnie, résolut de pousser activement la continuation de la Bibliothèque. Ardent promoteur des études littéraires, il n’épargnait ni ses conseils ni son crédit pour les encourager et les soutenir. C’est lui qui fonda le célèbre Journal de Trévoux et qui, dans une lettre adressée à toutes les provinces, suppliait les Pères d’appuyer vivement cette œuvre naissante : « Une revue encyclopédique, comme le seront ces mémoires, leur disait-il, sera non-seulement un honneur pour la Compagnie, mais un secours puissant pour la république chrétienne (1). »

Il fit de même pour la Bibliothèque : le 15 mars 1698 il envoya à tous les Provinciaux de l’Ordre une lettre officielle, leur mandant de recueillir les détails nécessaires sur les Jésuites de leur province qui avaient

(i) « Propterea quod aiebat vigilantissimus Pater hujusmodi Lycæum tum Societati honorificentissimum, tum rei Christiane utilissimum fore. (Caballero, Préfacé).

publié des livres depuis l’apparition de la Bibliothèque de Southwell. Sa lettre ne produisit pas l’effet qu’on en attendait : il y eut des provinces qui mirent une lenteur désespérante dans leurs recherches (1). Cependant les documents transmis à Rome furent confiés au P. Buonanni, recteur du collège des Maronites. Buonanni était naturaliste, historien et numismatiste distingué ; il soignait en outre le célèbre musée Kircher dont il nous a laissé une description détaillée. Malgré ces occupations diverses, et peut-être distrait par elles, il se mit à l’œuvre; son travail fini, il passa deux ans à le transcrire et le soumit aux censeurs... qui refusèrent d’en permettre l’impression. Buonanni découragé par cet échec ne retoucha plus son manuscrit; il en reste à peine aujourd’hui quelques vestiges parmi les manuscrits du Collège Romain (2).

Le 22 janvier 1724, Michel-Ange Tamburini, qui- avait succédé h Gonzalez, écrivit de nouvelles lettres aux

(1) « Procrastinationes provincialium ultra quam æquum erat productæ... » (Caballero, Préface).

(2) Les Mémoires de Trévoux avaient annoncé en 1701 l’apparition prochaine dç son travail (nov. et déc. Nouvelles de littérature, Italie) et avaient fait de ses talents un éloge trèsçhaud.

Provinciaux; il revient à la charge le 2 décembre, à moins d’un an de distance, et les documents arrivent à Rome plus complets cette fois. La seule province d’Espagne faisait défaut à l’appel.

Buonanni était mort à Rome, le 30 mars 1723, On choisit pour le remplacer et mettre en œuvre ces matériaux précieux le P. René de Tournemine. René de Tournemine avait enseigné avec éclat les humanités, la philosophie et la théologie; il était à la tête de la direction des Mémoires de Trévoux, en correspondance active avec les savants les plus distingués de la France et de l’étranger; même avec Voltaire, qui lui demandait de résoudre ses doutes sur la spiritualité de l’âme! talents d’écrivain, connaissances variées, critique littéraire, ardeur et courage, rien ne semblait manquer au bibliographe officiel, rien, dit le P. de Buck, si ce n’est l’instinct du bibliographe. Histoire ancienne et moderne, chronologie, géographie, numismatique, etc., toutes les matières étaient de son ressort, et pourtant il ne produisit rien et finit bientôt par remettre ses documents entre les mains de Jean de Kervillars et de Claude Hongnant. La Bibliothèque ne gagna pas au change. Le P. de Kervillars était poète et cultivait avec prédilection les élégies et les fables d’Ovide ; Hongnant était littérateur et collaborait aux Mémoires de Trévoux. Ni

l’un ni l’autre n’était bibliographe. « Pari negligentia languentes, dit le P. Caballero, præclarura adeo donum, quod iisdem erat in manu infructuosum reddiderunt. »

Le P. François Retz, nommé Général de la Compagnie en 1730, leur reprit les documents et les confia au P. Oudin. Ce choix était heureux; Oudin avait le feu sacré de la Bibliographie. Né à Vignory en 1673, il était entré assez jeune dans la Compagnie ; il était versé dans l’étude de la philosophie et de la théologie ; il entendait presque toutes les langues de l’Europe. Il brillait dans les conférences académiques du président Bouhier; son talent pour la versification latine était universellement admiré : Santeul, si infatué pourtant de son mérite poétique, se soumettait à la critique du P. Oudin et l’écoutait avec docilité; il joignait à une érudition étendue toutes les grâces de la belle littérature ; par-dessus tout il avait l’amour et la passion des livres (1).

(1) C’est le P. Oudin qui donna cette réponse devenue fameuse à un libre-penseur, qui se piquait devant lui d’un athéisme insolent. Oudin le toisait avec sévérité et dédain : « Que me regardez-vous ainsi, mon Père?» — « Je regarde, répondit Oudin, la bête qu’on nomme Athée : je ne l’avais pas encore vue. »

La sixième Congrégation générale de l’Ordre, réunie en 1730, avait du reste facilité son œuvre. Elle avait porté un décret enjoignant aux Procureurs de province, envoyés à Rome de trois en trois ans, d’y apporter chaque fois la liste des ouvrages parus dans l’intervalle, avec des notices sur les auteurs, le nom du lieu de l’impression et celui de l’imprimeur du livre (1).

Oudin entreprit courageusement sa besogne, n’épargnant ni le travail, ni la peine. Les supérieurs revenaient avec une insistance qui allait toujours grandissant, sur la nécessité de réduire les notices historiques ; pour satisfaire à cet ordre, sans laisser se perdre les détails précieux qu’il avait sous la main, Oudin préparait, parallèlement à la nouvelle édition de la Bibliothèque, une histoire littéraire de la Compagnie, dans laquelle il n’aurait fait entrer que les Écrivains les plus célèbres, mais en donnant à leur biographie les développements que méritaient leur vie et leurs travaux.

Il avait rangé par ordre les quatre premières lettres

(4) « Ut bibliothecæ auctorum Societatis , quando edenda videbitur, in promptu sit materia, statutum fuit ut quotiescumque cogetur congregatio Procuratorum, isti Romam afférant librorum in sua provincia ab ultima Congregatione editorum titulos, locum editionis, nomen typographi et auctorum défunctorum elogia, titulos item librorum Mss, quos nostri vita functi jreliquerunt. » ( Décréta Congr. VT).

de l’alphabet, quand le 28 avril 1752 la mort vint le surprendre. Il avait écrit mille neuf cent vingt-huit notices historiques et bibliographiques, sous les lettres que nous venons de dire, et sept cents autres avaient été achevées ou ébauchées. Sept de ces notices furent publiées par Nicéron : ce sont celles de Petau, Inchofer, Vieyra, Fronton-du-Duc, Scotti, de Belly et Jean Garnier ; deux autres furent éditées par Joly : celles de Daniel et d’Hardouin ; un plus grand nombre furent communiquées à l’abbé Goujet qui les inséra en 1749 dans le Supplément au Dictionnaire de Moreri . Ce sont presque les seuls débris qui nous en restent. Michault a consacré au P. Oudin tout le deuxième volume de ses Mélanges historiques et philologiques. Il avait eq sous les yeux les manuscrits du Jésuite et voici comment il les jugeait : « Le projet du P. Oudin est d’une grande étendue et distribué avec beaucoup d’art et de goût. Le nom propre de chaque Écrivain, suivant l’ordre alphabétique, précède toujours le surnom ; la patrie, la naissance, l’entrée dans la Société, les études, le temps des derniers vœux, les différents emplois, les voyages, le caractère, le genre de vie et de mort, toutes ces circonstances n’ont jamais formé de détails secs et rebutants ; il a su garantir son histoire de cette ennuyeuse uniformité à laquelle engage presque nécessairement une même marche dans

les faits, un même tour dans la phrase, en variant ses articles par des anecdotes intéressantes et jamais étrangères au sujet. Sa prudence est remarquable dans ses jugements personnels. S’il n’accorde l’éloge qu’aux savants du mérite le plus distingué, aussi n’a-t-il jamais osé blâmer que dans le cas où son silence l’aurait peut-être commis lui-même personnellement. De là le P. Oudin passe à la suite chronologique des ouvrages divisée par numéros. Le titre exactement rapporté et traduit en latin lorsque le livre est écrit en une autre langue, le lieu et le temps de l’impression, la forme des volumes et les diverses éditions. Quand le sujet a exigé une attention particulière, non-seulement il le développe, il en ^apprend aussi l’occasion et -l’origine; il en fait l’analyse, il en relève le mérite et les défauts. S’il se trouve engagé dans le détail historique des critiques et des réponses, il raconte avec sincérité, peint avec feu, juge avec liberté, écrit d’un style soutenu et élégant. Ce qui m’a toujours étonné, c’est que dans les bornes étroites de chaque article, il ne lui soit échappé aucun des faits importants ni des principales circon- . stances. Les extraits des ouvrages manuscrits, ses recherches sur les auteurs inconnus ou déguisés, ne font pas la moindre partie de ce trésor bibliographique, où il fait entrer les Écrivains même qui sont sortis de la

Société, en n’indiquant néanmoins les productions de leur plume que pendant le temps qu’ils y ont vécu (1). »

Chose curieuse, que le P. de Backer fait remarquer, le cardinal Passionei, tant prôné par les Jansénistes et qui passe pour n’avoir pas voulu qu’un seul ouvrage écrit par un Jésuite, parût dans sa bibliothèque, prêta aide et secours au P. Oudin. Il chargea son secrétaire, l’abbé Lafeuille, de faire des recherches, mais le résultat n’en parvint jamais au P. Oudin. Lafeuille avait confié son manuscrit k un homme de lettres provençal, qui s’était chargé de le transmettre, mais qui l’égara, ou peut-être même jugea plus utile d’en tirer profit.

Vers la fin de sa vie, Oudin, sentant ses forces défaillir, avait jeté les yeux sur le P. Jean Courtois et l’avait demandé pour successeur; il l’obtint. Courtois était digne k tout point de vue de cet héritage. Né k Charleville, le 10 décembre 1712, — et non pas le 6, comme le dit la Biographie universelle, — il avait enseigné la Rhétorique k Dijon avec un succès inaccoutumé. L’année même de la mort du P. Oudin, il emportait le prix d’éloquence k l’Académie française, et deux ans après, en 1757, il cueillait le même laurier.

(1) Miehault, Mélanges hist. et philolog. p. 255 sqq.

Caballero le nomme « elegantem atque eruditum hominem. »

Courtois étudia les documents qui lui étaient communiqués ; il s’aperçut bientôt que, malgré leur nombre, ils étaient incomplets. Il sollicita et obtint l’autorisation de parcourir les diverses provinces de la Compagnie, pour en visiter les bibliothèques. Il s’adjoignit dans cette pénible besogne un compagnon savant et connaisseur de livres dont le nom est totalement inconnu « cum socio librario haud indocto. » Son ardeur au travail, les fatigues de ses voyages et une application trop tendue ruinèrent bientôt sa santé. Il dut abandonner l’œuvre pour laquelle il montrait tant de zèle et d’aptitude, et reprendre à Paris, au collège Louisle-Graiïd, l’enseignement de la rhétorique. Après la suppression des Jésuites de France, il se retira dans les collèges de Nancy et de Pont-à-Mousson, pour essayer d’y remettre une santé qui se délabrait chaque jour davantage. Il mourut à Saint-Laurent, près de Charleville, le 1er Juin 1772.

Ses papiers et ses notes passèrent on ne sait comment, « nescio qua via » dit le P. Caballero, aux mains du P. Zaccaria.

Un sort néfaste semblait poursuivre la Bibliothèque et conjurer contre elle toutes les circonstances adverses.

Zaccaria, dont le mérite littéraire et scientifique est suffisamment connu pour que nous n’ayons pas besoin d’insister, poursuivit le travail de Courtois. Son manuscrit, qui tomba plus tard aux mains du P. Caballero, grâce au soin officieux d’un ami, contenait des retouches faites à cent quatre-vingt-dix-neuf notices bibliographiques de Southwell et neuf autres notices que Southwell avait omises. Puis survint un événement qui semblait devoir ruiner toute espérance, la dissolution de la Compagnie de Jésus. Zaccaria survécut Vingt ans à ce coup ; mais sans cesse sous la menace des poursuites intentées aux membres les plus distingués de l’Ordre, toujours à la veille d’être interné au château Saint-Ange , ce religieux irréprochable , ce savant illustre qui pouvait se glorifier de l’amitié de quatre Papes, ne mena plus qu’une vie troublée et malheureuse. Il mourut en 1795, et ses manuscrits devinrent la propriété de ses héritiers naturels (1).

(1) Crétineau-Joly dans son Histoire de la Compagnie de Jésus (t. 5, ch. 5, p. 320, 3me édition) et dans Clément XIV et les Jésuites (ch. 5, p. 366, lre édition), affirme que Zaccaria fut enfermé

La Compagnie supprimée, ses membres dispersés dans toutes les régions du globe, les uns exilés de leur

au château St-Ange avec le Père Laurent Ricci, général, les assistants des diverses Provinces, et les PP. Leforestier, Gautier et Faure.

Crétineau se trompe quant à Zaccarîa.

Voici les Pères qui furent enfermés aussitôt après la suppression de la Compagnie. Le P. Ricci fut conduit à la citadelle avec le P. Gabriel Camolli,. secrétaire de la Compagnie, pendant la nuit du 23 septembre 1773. La nuit suivante on y conduisit le P. Ignace Rhomberg, assistant d’Allemagne, le P. Charles Korycki, assistant de Pologne, le P. Antoine Gorgo, assistant d’Italie, le P. François Montés, assistant d’Espagne et le P. Jean de Gusman, assistant de Portugal (1).

Il est vrai qu’un mandat d’arrêt fut lancé contre le P. Zaccaria et le P. Faure. On redoutait que ces deux écrivains brillants ne défendissent la Société défunte et n’attaquassent le Rref de Suppression. Mais le Pape Clément XIV, qui témoignait à Zaccaria l’amitié la plus vive, lui épargna cette dernière épreuve. Il défendit qu’oti l’enfermât -; mais il ne put faire davantage. On enjoignit à Zaccaria de ne pas sortir de l’enceinte de Rome pour qu'il fut à chaque instant sous la main de ses jug.es, ce qui le mettait dans la situation d’un libéré soumis à la surveillance de la police (2).

Le P. Faure qui n’avait point pour lui le privilège d’une amitié souveraine fut moins heureux. On l’interna.

(1) Voir : la Clef du Cabinet des Princes. Novembre 1773, p. 372.

(2) Elogio Storico dell’Abate Zaccaria disteso dall’Abale L. Cuccagni. Roma 4796, p. 107 et 108. Voir aussi Caballero. Biblioth. Soc. Jesu Supplementum primum, art. Zaccaria et Biographie universelle , art. Zaccaria.

patrie, déportés à l’étranger, les autres luttant contre la misère; ses bibliothèques vendues à l’encan, ses archives dilapidées et détruites; les douleurs de la séparation et de l’isolement, l’amertume d’une dissolution si inattendue et si poignante.... que de motifs pour décourager et abattre ceux que l’idée de continuer la Bibliothèque aurait pu saisir! Et si leur courage ne reculait pas devant cette entreprise qui semblait une utopie, où donc auraient-ils trouvé les ressources nécessaires pour la publication d’une œuvre aussi colossale, eux j qu’une pension dérisoire, donnée en aumône par des gouvernements qui s’étaient enrichis de leurs dépouilles, ne défendait pas toujours contre la faim?

Pourtant il n’en fut pas ainsi.

Un « ci-devant Jésuite » Raimond Diosdado Caballero, Espagnol, s’était retiré à Rome ; il y vivait heureux et tranquille « suavem in urbe vitam ducebam » quand, en 1798, la Révolution française, en train de faire son tour du monde, passa par la ville éternelle. Profondément indigné à la vue des excès qui l’accompagnèrent, il chercha dans l’étude un moyen de s’arracher au spectacle des calamités du temps. Il se plongea dans les bibliothèques de Rome, en quête d’un travail absorbant et dur, qui pût l’occuper tout entier et le

distraire des préoccupations du dehors (1). C’est alors qu’il conçut le projet de compléter la bibliothèque de la Compagnie de Jésus.

Il se mit donc à dépouiller les plus riches collections littéraires de la ville : la bibliothèque du cardinal Cassanate, celle du Collège romain et celle de la Maison professe.

Sur ces entrefaites, après le Conclave de Venise, la paix étant rétablie, Pie VII arriva à Rome. Il avait dans sa suite le cardinal Lorenzana et son inséparable ami le P. Faustin Arevallo, savant homme, lié au P. Caballero par de longues années d’une intimité fraternelle. Les deux ex-Jésuites se rencontrèrent bientôt, et, après les épanchements d’une vieille amitié et d’une commune douleur au souvenir de la Compagnie, Caballero communiqua à son ami le projet qu’il avait conçu. Arevallo l’encouragea et lui promit son concours (2). Cette pro-

(1) Cogitavi igitur me in bibliothecas funditus immergere operosumque aliquid moliri quod me onere suo gravi obrutum ad præsentes .ærumnas animum advertere non pateretur. (Caballero, Préface).

(2) Arevalum amicissime consalutaturus convenio, casibusque nostris, ut mos amicorum obtinet, ultro citroque narratis certiorem eum facio de suscepto opéré,... ille me in proposito conflrmare et calcar mihi jam incitate currenti admovere et suam etiam operam polliceri. (Caballero, Préfacé).

messe ne fut pas vaine. Il se procura bientôt une copie d’un travail fait autrefois par le P. Lopez de Arbizu. Ce manuscrit comprenait la bibliographie des Écrivains de la province d’Arragon, depuis l’année 1675, époque à laquelle s’arrêtait le travail de Southwell, jusqu’à l’année 1725. Elle comptait soixante-quatre notices. Il en existe encore une copie à Madrid et à Loyola. Il comprenait de plus la bibliographie de la province du Brésil, de celle de Goa et de celle du Portugal. Cette dernière, qui était due au P. Jean Valente, comptait cent et six notices. Le P. de Backer en a retrouvé une copie à Rome, au Gesù.

Arevallo communiqua ces documents à Caballero, qui les fit servir à la bibliothèque de la Compagnie, tandis que lui-même en faisait le fonds d’une histoire littéraire de l’Espagne, dont on garde encore le manuscrit à Madrid : « Scriptores Hispanici, aut de rebus Hispanicis agentes in inventario bibliothecæ Yaticanæ indicati et inter evolvenda inventaria a Faustino Arevallo in adversaria relati. »

Mais Arevallo rendit à son ancien confrère un service plus signalé. Il découvrit, chez les héritiers du P. Zaccaria, les manuscrits du P. Courtois, les acheta et les lui remit (1). On s’imagine aisément la joie

(1) Ç’est par erreur que l’on a cru pendant longtemps que

qu’éprouva Caballero en les recevant ; mais elle se changea bientôt en une série d’ennuis interminables. Il les trouva souvent en désaccord avec ses propres manuscrits; de là des doutes qu’il fallait lever et résoudre au prix de nouvelles recherches et de longues correspondances. Il s’en plaint dans sa préface et jetant un regard sur l’avenir, il prévoit naïvement que son propre travail donnera le même embarras à ses futurs continuateurs (1).

Aidé de ces secours, Caballero dressa le catalogue des Écrivains Jésuites. Il parvint à en réunir quatre mille quatre cents. Ce n’était pas la moitié de ceux qu’il fallait rassembler; le premier volume seul de la seconde édition du P. de Backer en contient au-delà de quatre mille deux cents. Les trois volumes réunis, sans compter le supplément, en contiennent près de onze mille.

En 1814, son ouvrage était assez avancé pour en

1 én semble des notes d'Oudin et de Courtois était arrivé ainsi au P. Caballero. Lui même regrette la perte totale des notes d’Oudin (Lectori erudito, p. 4).

(1) Sed meo magno quidem sudore utilitates istæ steterunt, cum opus mihi fuerit commentationes meas quæ sane permultæ. érant , cum collectione gallica exquisita diligentia conferre; quam mplestissimam pugnam certissime prospicio subituros esse ex iis meis supplementis posteros illos, si qui venerint. Bibliothecæ Jesuiticæ exornatores. (Caballero , Préface).

commencer l’impression. Mais ici se soulevait une question capitale : Comment couvrir les frais qu’elle allait demander? Le pauvre Gaballero porta son manuscrit à tous les libraires de Rome, aucun ne voulut courir les chances d’une entreprise aussi dispendieuse.

Réduit à ses propres ressources et découragé par tant d’échecs, il renonça à son grand ouvrage et se résigna à ne publier que des suppléments à la Bibliothèque de Southwell. Il les éditerait par séries successives, au fur et à mesure que l’argent qu’il avançait rentrerait par la vente. C’est ainsi que parut en 1814, chez Boulié, à Rome, « Bibliothecæ scriptorum Societatis Jesu supplementum primum. »

Il contenait les Écrivains les plus récents. Caballero avait voulu démontrer, par ce choix, une thèse d’amour filial et faire voir combien d’hommes remarquables la suppression de la Compagnie avait frappés. La même pensée avait inspiré quelque temps auparavant un opuscule du P. Prat de Saba, « Operum scriptorum Arragonensium olim e Societate Jesu in Italiam deportatorum Index editus in Lucem a Josepho Fontio a Valle Ausetano (pseudonyme d’Onuphre Prat de Saba), Rome 1803. » Nous verrons bientôt, à Naples, le

P. Gusta donner la même direction à ses recherches. Il y avait chez eux, pour la Compagnie éteinte, l’amour passionné d’un fils pour sa mère ; leur cœur ne savait ni se détacher d’elle, ni désapprendre à l’aimer. Ces œuvres, ils ne s’en cachaient pas, c’étaient des couronnes d’immortelles qu’ils déposaient sur son cercueil : « Gloria posthuma Societatis. » En vérité, ils ne croyaient pas qu’elle fut morte, et, comme Madeleine au pied du tombeau du Christ, ils attendaient l’heure où elle renaîtrait à une nouvelle vie.

La préface de Caballero présente un intérêt bien vif. Il y raconte les fortunes diverses de son travail avec une sincérité touchante;- on y sent la tristesse qu’il éprouve depuis la dispersion de son Ordre, les ennuis, les traverses qu’il rencontre, en même temps que la plus chaude amitié pour ceux qui lui prêtèrent secours. Tant de documents lui avaient fait défaut!... il avait cherché en vain les catalogues des provinces de Sardaigne, d’Aquitaine, de Toulouse, de Lyon, de Goa, de Malabar, de toutes celles d’Amérique, sauf la province du Mexique. L’absence de ces catalogues, à Rome, au centre même de la Compagnie, peut donner une idée

de ce qu’étaient devenues nos archives et du peu de secours qu’il y avait trouvé.

Quant au supplément lui-même, bien qu’il manque de netteté et d’ordre, il réalise cependant de notables progrès et témoigne du perfectionnement que l’on avait donné à la science bibliographique.

Les noms d’auteurs sont rapportés avec leur orthographe nationale et dépouillés de leur déguisement latin (1). Les titres des ouvrages sont transcrits dans la langue dans laquelle ils furent écrits et traduits ensuite en latin, pour ceux qui ignoreraient ces langues particulières. Enfin les notices sont travaillées avec un soin minutieux et un rare souci de l’exactitude; elles sont plus brièves que celles de Southwell, et Caballero en donne le vrai motif : la Bibliographie n’est pas une histoire des auteurs mais l’histoire de leurs livres (2).

(1) Nünquam mihi fas esse credam nomme feritatis, si qtiam habent cognomina præsertim septentrionalia, mansuefaciendæ, iüa turpiter depravare. Quid enim valet tanta latinitas, qua cognomina latinam vestem seu potius larvam induant cum lectorum ignoratione? (Caballero, Préface.)

(2) Pur gare me vehementer opto viris illis castissimis qui ob summam eorum erga Deum, et res divinas religionem pleniorem vellent de Christianis Scriptorum virtutibus narrationem. Piorum virorum consilium laudo ob religionem jure illis omni doctrina antiquiorem, sed, cum in hujusmodi commentationibus princeps

Mais ici encore vient se marquer un trait de l’époque, qui nous révèle jusqu’où allaient, du moins en Italie, les exigences littéraires des esprits contemporains. Le P. Caballero croit devoir s’excuser d’employer toujours les mêmes mots « natus, obiit.... » pour indiquer la naissance et la mort des auteurs : « Il m’eût été facile, ajoute-t-il, de trouver des centaines de tournures différentes pour dire qu’un homme est mort.... mais je n’ai pas cru que cette variété fut nécessaire. » En vérité, les Précieuses ridicules n’étaient donc point mortes !

L’imprimeur était arrivé au nom de Zaccaria, quand le pauvre P. Caballero s’enfonça dans la main droite un éclat, de verre. La blessure fut si profonde et le traitement que lui firent subir les chirurgiens de Rome si intelligent, qu’au mois de juin 1816, il lui était encore impossible de célébrer la messe (1). Ses dou-

argumentum sit scriptorum eruditio, ilia sacra pietatis officia, si non prolixe, satis tamen, dum eximia sunt, indicare videor ; præterquam quod de hoc arguments in « Gloria posthuma » tractatur. (Caballero, Préface.)

(1) Caballero donne lui -même le récit de cet accident -et les détails du traitement : « Cum vero de gangræna quæ in pectus ingrueret, vehementer timeretur, sanies purulenta consulto variis medicamentis excitata, cultro ter præcidente, ad libras viginti et amplius defluxit. IJac tanta succorum jactura, exsiccatam fuisse manum, paralysiquelaborare non est mirandum. » (Caballero, ibid.)

leurs ne l’empêchèrent pas de préparer et de publier un second supplément qui parut à Rome, en -1816, chez le même imprimeur et avec le même titre. Il avait reçu peu de temps auparavant un nouvel appoint de notes. Jean Andrès lui avait fait parvenir de Naples un catalogue travaillé par le P. Gusta, qui venait de mourir : « Notizia degli scrittori Gesuiti i quali dopo la abolizione délia Compagna hanno publicato diverse opéré. » Ce manuscrit, dans lequel Caballero trouva d’assez nombreux passages à corriger, contenait les livres publiés depuis la dissolution de la Compagnie. Voici le nombre et la nationalité des auteurs qui s’y trouvaient cités : deux cents Italiens, cent trente et un Espagnols, douze Portugais, quarante-sept Français, vingt-neuf Allemands et six Anglais et Polonais.

Dans sa préface, Caballero promet de nouveaux suppléments, nombreux et volumineux, et prêts à être mis sous presse; « mais, ajoute-t-il, il dépendra des acheteurs de les voir paraître ; on ne peut pas exiger de moi qu’après m’être accablé de travail, je m’accable encore de dettes. » Cette même et déchirante pénurie d’argent paraît encore à un autre endroit avec plus de tristesse ; il s’attend à ce que l’on trouve des lacunes dans son livre; il demande qu’on veuille bien les lui signaler, « missis litteris, sine meo tamen dispendio quod

quidem ferendum non est in tantis pecuniæ angustiis. »

Il y a quelque chose d’amer à voir ce vieillard de soixante-seize ans, à bout de ressources, obligé de tendre la main et forcé de livrer à l’oubli quatre volumes in-folio dans lesquels il avait déposé le fruit de ses labeurs.

Caballero survécut peu de temps à ce second travail; à sa mort, ses manuscrits furent déposés dans la bibliothèque de la Maison professe de Rome. Malheureusement la plupart disparurent pendant la révolution de 1848 et il ne paraît pas qu’on les ait recouvrés depuis.

Ce qui en demeure encore est un amas informe d’étiquettes, portant chacune le nom d’un Écrivain avec l’indication de quelque panégyrique ou discours ; d’autres ont le nom suivi de ces mots décourageants : « Quid scripsit? » Une partie de ces étiquettes ont été collées dans de gros cahiers; le reste erre encore à l’aventure dans une caisse dont l’antiquité peut remonter au temps de Zaccaria.

Quant aux manuscrits de Courtois, Arevallo les transporta au collège de Loyola, mais il n’en existe plus rien.

Supprimée en 1773 par Clément XIV, la Compagnie avait été rétablie en 1814 par Pie VII. Aussitôt la plu-

part de ses membres étaient venus se ranger sous le drapeau qui avait abrité leur jeunesse; mais les rangs de cette grande famille avaient été cruellement éclaircis. Beaucoup de ses enfants étaient morts, tous avaient vieilli et l’Ordre renaissant se vit composé de vieillards cassés et débiles, ou de jeunes gens qui se présentaient à lui, nouveau-nés de la vie religieuse, qu’il importait de soumettre à une formation lente et prolongée. Pourtant il fallait faire face à tous les besoins, ouvrir les collèges, reprendre les fonctions du saint ministère et cela avec un personnel dont le petit nombre était désespérant:. Toutes les forces furent dirigées vers les travaux qui atteignaient plus directement les âmes. On ne pouvait songer alors à une œuvre aussi spéciale que la Bibliothèque.

Mais à la longue cet état de choses s’améliora, la famille s’accrut et put mettre en œuvre des forces plus vives. En 1839, la vingt-deuxième Congrégation générale de l’Ordre porta un décret (1), par lequel elle chargea le général qu’elle venait d’élire, Jean Roothaan, de veiller à la continuation de la Bibliothèque.

Personne ne se dissimulait les difficultés de l’entreprise, même, il faut bien l’avouer, on se les exagérait,

(1) Congreg. XXII, Decret. 21.

en la déclarant impossible. On ne croyait réalisable qu’un , seul projet, celui de publier les Bibliothèques partielles de chaque province et de chaque assistance ; leur ensemble eût formé la Bibliothèque générale de la Compagnie. Un exemple de ce système avait été donné par François Pelzel (1) qui, en 1786, avait édité à Prague, le catalogue des Écrivains Jésuites des provinces de Bohême, Moravie et Silésie. On s’y arrêta.

Le P. Stôger fit des recherches relatives à la province d’Autriche ; il en publia le résultat à Vienne, en 1855 : « Scriptores provinciæ Austriacæ Societatis Jesu. Collectionis scriptorum ejusdem Societatis T. I. Viennæ, typis Congregationis Mechitaristicæ. »

Le P. Brown écrivit le catalogue des écrivains polonais; il le publia en 1862. «X. Jôzefa Brown, Biblioteka assistency i polskiej Towarzystwa Jezusowego powiekszona dwoma dodatkami, etc. »

Seul le P. Beorchia, recteur du collège de Navarre, en réunissant les auteurs italiens, faisait des recherches

(1) François Pelzel n’appartenait pas à la Compagnie de Jésus.

parallèles en vue d’une Bibliothèque générale; mais plusieurs des qualités qui lui auraient été nécessaires, lui faisaient défaut. Il n’avait pas idée des exigences de la bibliographie contemporaine, ne visitait que les bibliothèques d’Italie et n’entendait que fort peu les langues étrangères. A sa mort, en 1859, ses manuscrits allèrent dormir sur les rayons de la bibliothèque du Collège romain.

Telle est dans ses grandes lignes l’histoire de la Bibliothèque des Écrivains de la Compagnie jusqu’au moment où le P. de Backer résolut d’y mettre la main et de la refondre.

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