‹ La Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus et le P. Augustin de Backer. Avec un portrait du P. de BackerChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le P. Augustin de Backer remanie la Bibliothèque de Southwell : Louvain, Liège; — Collaboration du P. Aloïs de Backer; nouveaux projets; — Voyages des deux frères à travers l’Europe ; — Première édition de la Bibliothèque des Écrivains de la Compagnie de Jésus. — Le P. Augustin de Backer publie l’Essai bibliographique sur l’Imitation de Jésus-Christ, et les Annales Plantiniennes. — Collaboration du P. Carlos Sommervogel. — Deuxième édition de la Bibliothèque des Écrivains de la Compagnie de Jésus. — Mort du P. Augustin de Backer.

Mieux que personne, le P. Augustin de Backer cor naissait, comprenait et jugeait les difficultés de l’œuvre colossale à laquelle il dévouait sa vie.

Il s’agissait, en effet, de reprendre à nouveau un ouvrage commencé depuis plus de deux cents ans et interrompu depuis cent cinquante : car, ainsi que le fait remarquer le P. de Buck, les suppléments de Caballero n’étaient en vérité qu’une pierre d’attente. Il fallait rechercher les livres de plus de dix mille auteurs, dispersés dans le temps à travers trois siècles, et dans l’espace à travers toutes les contrées du monde. Ces auteurs avaient écrit sur tous les sujets et dans toutes les langues, même dans les idiomes changeants des sauvages du nouveau monde. Ces ouvrages qu’il fallait voir avaient été jetés aux quatre vents du ciel et éparpillés dans des bibliothèques inconnues. Ils avaient

soulevé des controverses, il fallait en suivre le cours. Ils avaient eu des éditions multipliées, il fallait les énumérer ; des contrefaçons,, il fallait les découvrir. Il fallait nommer tous ces hommes, non-seulement ceux que leur éminence avait fait connaître à tout un pays, parfois à toute l’Europe, mais encore ces Écrivains' obscurs, ces lettrés de troisième et de quatrième ordre, dont le travail plus utile que retentissant n’avait pas dépassé les frontières d’une province ou l’enceinte d’une ville. Où trouver un fil pour se guider dans un pareil dédale?

Cette œuvre immense, vingt Pères avant lui y avaient dépensé leur énergie et étaient morts à la besogne. Luimême n’y pourrait pas consacrer toutes ses journées et d’autres travaux urgents et imposés l’en arracheraient.

Le P. de Backer le voyait et le savait; il ne perdit ni l’espoir, ni le courage. « J’ai cédé, écrira-t-il plus tard, j’ai cédé à une inspiration dont Dieu seul sait le secret. J’ai cru pouvoir fermer l’oreille aux insinuations trop fondées peut-être, mais décourageantes, de ma faiblesse, pour ne suivre que l’entraînement de mon zèle et de mon amour pour la Compagnie. »

Sans interrompre ses études de théologie, il se met

à l’œuvre, saisissant entre les cours ces rares moments de liberté qu’on y rencontre; il dépouille les bibliothèques de Louvain, corrige et enrichit le travail de Southwell.

En 1843, il reçut à Liège des mains de Monseigneur de Mercy Àrgenteau, archevêque de Tyr, les ordres sacrés et la prêtrise. L’honneur et la joie du sacerdoce ajoutèrent un aliment nouveau à son ardeur. Après quelques jours d’intervalle, il reprend ses études avec un zèle plus vif et ne s’effraie point de voir son travail s’alourdir de toute la responsabilité du sacré ministère. Il est chargé de l'instruction religieuse de nos frères coadjuteurs et de la direction d’une congrégation d’ouvriers. Il devait donc mener de front l’étude de la théologie, le soin des âmes et les recherches bibliographiques.

En 1844, il termina ses études et partit pour Liège, où il venait d’être nommé préfet de l’internat Saint- Servais. A ces fonctions principales, il ajoutait celles de procureur de la maison et de confesseur ; et pour tout allégement dans des occupations aussi multiples, il avait à sa disposition un frère coadjuteur, qui veillait aux menus détails de la comptabilité financière'.

Je n’hésite pas à le dire, il serait difficile d’imaginer un concours de fonctions plus incompatibles avec les recherches auxquelles il s’était voué. La préfecture d’un internat important comme l’était, dès cette époque, celui de Saint-Servais, demande toute l’activité d’un homme, et de nos jours, celui qui en est chargé n’a pas d’autre emploi. Il en est de même des fonctions de procureur. Or, le P. de Backer les cumulait; la nécessité des temps exigeait cette dépense outrée de forces, cette exagération de travail. Et pourtant, il parvint non-seulement à y satisfaire, mais à poursuivre encore son œuvre privilégiée. Il dut prendre sur son sommeil, allonger ses jours et raccourcir ses nuits, mais il avait le feu sacré, et la vigueur de l’âge le trompait sur ses fatigues.

Un soulagement minime lui fut donné l’année suivante; il échangea la préfecture de l’internat contre celle de l’externat. Enfin, à partir de 1847, il ne conserva que la charge de procureur. Dès lors il put se livrer plus complètement à la Bibliothèque et l’on aura idée de ce que fut son travail, quand on saura que, vers la fin de 1850, il avait recueilli et rédigé la matière de deux ou trois volumes in-quarto de 800 pages.

C’était peu de chose en regard de ce que devait être la Bibliothèque; mais si l’on songe à ce que nous avons

raconté, à l’état dans lequel se trouvaient les matériaux de notre histoire littéraire, au temps si restreint qu’avaient laissé au P. de Backer tant d’occupations distrayantes, c’était immense, et ce premier pas était plein de promesse et d’espoir.

Vers la même époque, il reçut un secours doublement précieux. Aloïs de Backer, son frère, plus jeune que lui de quatorze ans, et, comme lui, épris de la passion des livres, était entré dans la Compagnie le 26 septembre 1841. Les supérieurs le lui adjoignirent comme collaborateur. Or, le premier résultat de cette collaboration fut de remettre en question les notices déjà préparées.

Le P. Aug. de Backer avait fait de South well la base et comme le point de départ de son travail. Il avait pu voir par lui-même bon nombre d’ouvrages cités par cet auteur; quant aux autres, force lui avait été de traduire en français le titre donné en latin et de s’arrêter là. C’était une lacune ; mais elle ne pouvait être comblée qu’au prix de pénibles travaux et de longs voyages à travers l’Europe.

Abandonné à ses propres forces, il ne pouvait songer à les entreprendre. Aidé de son frère, la chose deve-

nait réalisable, il devenait possible de suivre les traces de Courtois et de déterrer, sous la poussière des bibliothèques, ces volumes antiques qui avaient fait l’honneur de la. Compagnie.

Mais avant de commencer ce vaste pèlerinage scientifique, une autre question se présentait à l’esprit des deux frères. Fallait-il remettre jusqu’à la fin des recherches la publication de l’ouvrage ? Accumuler des notes innombrables, les laisser en manuscrit pendant de longues années, pour le plaisir de publier d’un jet et de toutes pièces un travail complet et décisif, n’était-ce pas s’exposer à voir l’œuvre éternellement inachevée? Pas plus que Courtois, Oudin, Caballero, Zaccaria.... les Pères de Backer n’avaient fait un pacte avec la mort ; elle pouvait les surprendre et reléguer leurs manuscrits inutiles sur les rayons oubliés d’une bibliothèque? En vérité, l’expérience des tentatives avortées, dont nous venons de raconter l’histoire, ne démontrait-elle pas que c’était une utopie de songer à publier d’un coup la Bibliothèque complète de la Compagnie? Ne valait-il pas mieux livrer à l’impression, par séries successives, le résultat des recherches, sauf à revenir ensuite sur ce premier travail. Les notes mul-

tipliées et répandues par la presse, ne se perdraient pas comme tant d’autres s’étaient perdues, et, la mort vint-elle, serviraient à des successeurs. Ce dernier projet fut approuvé par le P. Franckeville, alors provincial de la Belgique, et par le T. R. P. Général, Jean Rootljaan.

Aussitôt le P. Augustin fit le triage des notes qu’il avait déjà rassemblées et prépara la publication d’une première série.

Dans l’entretemps, le P. Aloïs visitait toutes les bibliothèques remarquables de la Belgique, et ce premier travail fini, se dirigeait vers Paris où il étudia d’abord la bibliothèque Sainte-Geneviève, puis la Mazarine. 11 en était à ce point quand le P. Augustin vint l’y retrouver. Il fut convenu qu’Aloïs partirait pour Rome, tandis qu’Augustin parcourrait la France. On était en janvier 1852. Les deux frères se fixèrent rendez-vous à Liège pour le mois de septembre.

Il serait fastidieux d’énumérer ici toutes les bibliothèques que le P. de Backer dépouilla pendant ce voyage. Partout où la Compagnie avait eu des collèges, il pouvait trouver des débris de ses anciennes collections littéraires. Les résidences que nous avions eues

autrefois étaient donc les points de repère et comme les jalons qui réglaient l’itinéraire de son voyage. Les fatigues, la lassitude, les ennuis ne le rebutèrent pas ; il voulait pouvoir dire un jour : les ouvrages que j’ai mentionnés je les ai vus de mes yeux, je les ai mesurés de mes mains. ,

Aloïs de Backer arriva à Rome en février ; il avait devant lui la bibliothèque du Collège romain et les archives du Gesù. C’était un large champ à défricher et le temps convenu n’était pas trop long pour la besogne.

Me serait-il permis de raconter ici deux traits qui se rapportent à ce voyage? Ils me semblent ne pas manquer d’intérêt.

J’ai dit que le P. Beorchia avait réuni et réunissait encore des matériaux pour la Bibliothèque particulière de l’assistance d’Italie et pour la Bibliothèque générale de l’Ordre. Or, le P. Beorchia résidait au Gesù. Quand il apprit les projets des PP. de Backer, il éprouva ce qu’eût éprouvé tout auteur à sa place. Un livre est comme un fils que l’on enfante et la paternité littéraire a comme la paternité naturelle son amour passionné et aveugle. Le P. Beorchia vit ses collègues d’un œil aussi

mécontent qu’attristé, ne dit mot de ses recherches et, de peur qu’elles ne tombassent entre leurs mains, enferma le plus soigneusement qu’il pût les notes qu’il avait rassemblées. Faiblesse sans doute, mais faiblesse humaine, et excusable parce qu’elle est si humaine.... Quel, est l’auteur qui se chargerait de lui jeter la première pierre?

Le second trait à moins de rapport avec la Bibliographie. Un jour, on vint prier le P. de Backer de servir de cicerone à un Belge. Le Père descendit au parloir et se rencontra avec André Dumont. L’illustre géologue revenait d’une excursion scientifique en Sicile et se présentait à Rome, au Gesù, pour y étudier un marbre rare dont une large bande était enchâssée dans l’autel de saint Ignace. Quand il Peut étudié à loisir avec ce coup d’œil de génie dont il a donné tant de preuves, il se retourna vers le P. de Backer : « Mon Père, lui dit-il, nous sommes en temps pascal, pourriez-vous me confesser?...»

Ainsi de ces deux Belges que le hasard réunissait, l’un venait, dans la poussière des livres, suivre le mouvement de l’esprit humain à travers les siècles, l’autre, dans les sillons brisés d’une roche, suivre la trace des mouvements géogéniques dont notre globe avait été le

siège; tous deux, avec des directions d’esprit si opposées, se rencontraient dans une unité supérieure, dans une même croyance et dans une même foi. On a dit souvent l’indéfinissable joie du voyageur, quand il entend sous un ciel étranger la langue bien aimée et l’accent de la patrie; ici ce n’était pas seulement la patrie du temps qui joignait ces deux chercheurs, c’était aussi la patrie de l’éternité.

Le P. Augustin arriva le premier à Liège et se hâta de mettre en ordre les trésors qu’il rapportait. Quelque temps après, le P. Aloïs revint à son tour, il avait avec lui près de cinq mille notices bibliographiques. Il fallut d'abord les comparer, les collationner, éloigner celles qui faisaient double emploi. Ce fut un travail ingrat. Pour en vaincre les ennuis, il ne fallut rien moins que l’ardeur et la passion généreuse qui dévorait les deux frères. Bientôt l’ordre vint faire rayonner un peu de lumière au sein de ces notes accumulées. On se mit alors à choisir les matériaux les plus complets pour en former la première série, et le choix fait, on poussa vivement la publication.

Il est bon qu’on le sache, aucun des ennuis d’un

semblable travail ne leur fut épargné, tout, jusqu’au labeur matériel de la correction des épreuves, fut fait par eux et par eux seuls. Deux jours avant sa mort, j’ai vu le P. Augustin couché sur les épreuves de la seconde édition, repassant les trente mille petits caractères dont se compose parfois une page de son livre.

Enfin le 1er octobre 1853 parut à Liège, chez Grand.mont-Donders, la première série de lu Bibliothèque des Écrivains de la Compagnie de Jésus, ou notices bibliographiques 1° de tous les ouvrages publiés par les membres de la Compagnie de Jésus depuis la fondation de l’ordre jusqu’à ?ios jours ; 2° des apologies, des controverses religieuses, des critiques littéraires et scientifiques suscitées à leur sujet, par Augustin et Aloïs de Bâcher, de la même Compagnie.

Cette seule série comprenait près de deux fois autant d’auteurs que toute la Bibliothèque de Southwell.

On devine les sentiments inquiets et l’attente pleine de sollicitude du P. de Backer, quand cette première série fut livrée au public. Le public est un mystère si difficile à comprendre, à deviner surtout. C’est un vaste auditoire devant lequel la science se présente toujours

en tremblant, parce qu’elle sait combien de passions contraires l’agitent et le conseillent.

Les critiques ne furent pas épargnées à la Bibliothèque. On lui reprocha d’abord de n’être pas écrite en latin, comme celles de Ribadeneira, d’Alegambe et de Southwell. Le P. de Buck a donné à ce reproche la vraie réponse : La faute n’en est pas aux PP. de Backer, si le latin n’occupe plus de nos jours, en dehors des sciences sacrées, la place qu’il occupait il y a deux cents ans.

On lui a reproché encore de mentionner tous les livres, satires, libelles et pamphlets publiés contre les Jésuites. Mais c’était là, si je puis m’exprimer ainsi, le caractère original de l’œuvre. Le P. de Backer voulait — et les conditions de la bibliographie contemporaine l’exigeaient — donner la bibliographie complète de nos livres ; dès lors il devait signaler les discussions qu’ils avaient soulevées. Or, les Constitutions de la Compagnie sont bien un de nos livres ; il fallait donc énumérer toutes les attaques dont elles avaient été l’objet; oui, il fallait énumérer même toute cette littérature de bas étage, toujours vaincue par le mépris des honnêtes gens, mais renaissant toujours dès que sonne, en quelque coin du monde, le signal du combat contre les Jésuites.

Du reste, il avait si peu tort en agissant ainsi que, plus tard, ces documents réunis par le P. Carayon ont fourni le fonds d’un très-intéressant volume dont la composition sans cela eut été impossible (1).

Ces deux reproches furent des reproches de famille. On voit combien il fut aisé d’y répondre. D’ailleurs les félicitations des esprits les plus éminents et les plus savants de l’Ordre y avaient répondu d’avance. Plusieurs, il est vrai, doutaient encore que l’entreprise pût aboutir; l’immensité du chemin ébranlait leur confiance, mais tous se réjouissaient d’en voir les premiers pas si heureusement et si vaillamment franchis.

Au dehors ce fut un concert unanime de louanges ; il y eut bien un écrivain pour dire qu’à son avis « la Bibliothèque de la Compagnie n’était qu’un vaste cimetière, » mais j’estime qu’au jourd’hui ce brave homme, bibliographe d’aventure, retirerait volontiers ce trait d’un esprit fort douteux (2). Il trouvait cela au moment

(1) Bibliographie historique de la Compagnie de Jésus ou catalogue des owrrages relatifs à l'histoire des Jésuites depuis leur origine jusqu' à nos jours , par le P. Auguste Carayon, de la même Compagnie. Paris, Durand 1864.

(2) Le mot fit fortune parmi nous ; on aimait à plaisanter parfois le P. de Backer en lui parlant de son « cimetière. » Le bon Père en riait et répondait de manière à mettre les rieurs de son côté. L’un de nous lui présente un jour les premières feuilles

où Julius Petzholdt l’autorité la plus haute et la plus incontestée en ces matières, écrivait de son côté : « La Bibliothèque de la Compagnie est une œuvre de géant, mais la première série qui vient de paraître montre que ceux qui l’ont entreprise ont les épaules taillées pour en porter le poids (1). »

A peine le P. de Backer se donna-t-il quelques jours de repos après les ennuis et les fatigues de l’impression. Il reprit le cours de ses voyages et parcourut l’Allemagne, mais son séjour n’y fut pas aussi long qu’il se l’était promis. Il dépouillait les bibliothèques de Paderborn, quand il tomba malade ; un travail trop constant avait épuisé ses forces. Il revint à Liège, prit quelque repos, se rétablit rapidement et recommença sa besogne. Pendant son absence son frère s’était chargé d’analyser des ouvrages précieux pour leur œuvre. C’étaient les Bibliothèques littéraires de cer-

d’un cartulaire qu’il éditait : « J’espère bien que ces pages-là me vaudront une place dans votre cimetière. » — « Sans aucun doute, répondit le P. de Backer, vous aurez même une épitaphe. » — « Laquelle? » — « Il passa sa vie à dénicher les cryptogames de l’histoire. »

(1) J. Petzholdt, Anzeiger fur Bibliographie und Bibliothekmmnschaft, Halle 1855 , p. 13.

taiaes villes, de certaines provinces, de certains pays parfois, dans lesquelles, enfouis parmi tant d’autres, on pouvait retrouver des auteurs Jésuites. C’étaient aussi ces volumineux catalogues destinés aux ventes à l’encan et portant pour titre « Catalogue de la bibliothèque des ci-devant Jésuites en la ville de... » Que de richesses ont été dispersées et anéanties dans ces ventes néfastes (1) !

Tous deux se mirent bientôt à préparer la deuxième série, qui parut en 1854.

J’ai parlé de la méthode que le P. de Backer mettait en toutes choses. Il la mit encore en ceci ; nous le verrons intercaler régulièrement un voyage entre la publication de deux séries.

Il quitta Saint-Servais au printemps de l’année 1855 et parcourut la Sicile, le royaume de Naples, les États romains et la Haute Italie.

Arrivé à Rome et tandis qu’il visitait une seconde fois la bibliothèque du Collège romain, il eut souvenir du bon P. Beorchia qui venait de mourir. Il demanda communication de ses manuscrits.

On se trompait à Rome sur la valeur des manuscrits

(l) Voir le second Appendice.

du P. Beorchia ; on leur croyait beaucoup plus d’importance qu’ils n’avaient en réalité. Aussi ne furent-ils communiqués au P. de Backer que sous trois conditions : d’abord les manuscrits ne sortiraient point du Collège; ensuite les notices empruntées au P. Beorchia seraient signées de son nom; enfin après l’achèvement de la Bibliothèque, un exemplaire en serait offert gratuitement au Collège romain.

Le P. de Backer accepta les conditions, mais il n’eut pas lieu de les remplir, car, après un coup d’œil jeté sur les manuscrits, il s’aperçut qu’ils ne pouvaient lui être d’aucun secours; il les laissa reposer à Rome. Nous avons déjà dit combien le travail du Père italien était incomplet et en .arrière des exigences légitimes de la Bibliographie contemporaine.

Il revint en Belgique vers la fin de 1885 et en 1856 parut la troisième série. Pelzholdt en rendit un compte très-élogieux qu’il terminait par ces mots : « Ce troisième volume de la Bibliothèque des Écrivains de la Compagnie de Jésus témoigne des études les plus vastes, d’un travail de fer, d’une constance que rien ne lasse. La Compagnie de Jésus peut être .fière de cette œuvre, elle est non-seulement d’un mérite supérieur, mais elle permet d’embrasser l’ensemble gigantesque des travaux produits par les membres de cet Ordre

dans toutes les branches de la littérature et des sciences (1). »

Ces éloges, partis d’une bouche si autorisée et que les préjugés protestants n’inclinaient pas à l’indulgence, encourageaient le P. de Backer et excitaient son ardeur. Les défiances qui s’étaient montrées à l’origine se dissipaient peu à peu ; on commençait à espérer l’achèvement de l’œuvre.

Quelques secours lui étaient venus; des Pères des provinces de Lyon et de Paris, le P. Brown, vice-provincial de Gallicie, surtout, lui avaient communiqué des documents. C’était peu de chose, comparé à l’ensemble du travail, mais ce peu de chose enrichissait et témoignait d’une sympathie précieuse.

Mais qu’étaient devenus ces rapports que les procureurs de province avaient dû déposer aux archives du Gesu? Qu’étaient devenus les manuscrits de tant de prédécesseurs moins heureux? Qu’étaient devenues les notes de Gaballero, de Courtois, d’Oudin? On l’ignorait encore et pour essayer de découvrir la trace de ces

(1) J. Petzholdt , Neuer Anzeiger fur Bibliographie und Bibliothekivissenschaft, 1856, Heft. 7.

trésors, le P. de Backer voulut tenter une démarche.

A sa demande, le P. Victor de Buck déposa pendant la Congrégation provinciale de Belgique, en 1857, un postulatum dans lequel après avoir énuméré les éloges que l’ouvrage avait recueillis, il' ajoute : « Il serait à désirer que les autres provinces de la Compagnie prêtassent quelque concours à cette œuvre. Déjà des Pères des provinces de Lyon et de Paris, le vice-provincial de Gallicie surtout y ont aidé, mais d’autres pourraient ajouter à ces secours. Au premier rang se trouvent les Pères espagnols ; c’est entre leurs mains que doivent être tombées les notices innombrables qu’ont recueillies à la fin du siècle dernier des Pères français, italiens, portugais et espagnols. Elles ont passé des mains du P. Zaccaria au P. Arevallo, depuis lors on les garde dans un repos sans fruit pour personne. Il conviendrait donc que l’on priât le T. R. P. Général de bien vouloir faire pour la Bibliothèque du P. de Backer ce que son prédécesseur a fait pour les Acta Sanctorum : lui concilier la faveur de toutes les provinces de la Compagnie, et ordonner que l’on communique au P. de Backer les documents anciens et nouveaux que l’on a réunis sur cet objet et que l’on conserve en Espagne et peut-être ailleurs. »

Ce postulatum fut approuvé et appuyé par la Congré-

gation. Il fut transmis au T. R. P. Beckx, général de la Compagnie, qui recommanda vivement aux procureurs réunis à Rome de plaider dans leurs provinces la cause de la Bibliothèque.

Comme il avait fait deux années auparavant, dès que les rigueurs de l’hiver furent passées, le P. de Backer se mit en route ; il consacrait cette fois tout son voyage à parcourir l’Autriche. A son retour, avec la même régularité, il reprit le travail de préparation et d’impression et en 1858 paraissait la quatrième série.

Cependant, d’aucune province, ni d’Espagne ni d’ailleurs, n’arrivaient les notes demandées.

Un proverbe oriental dit que lorsque la montagne ne vient point à nous , le meilleur parti est d’aller à elle. Au printemps de l’année 1859, le P. de Backer partit pour l’Espagne. Il y recueillit par son travail personnel une moisson abondante , mais ce qu’il avait attendu de ses prédécesseurs, il ne le rencontra pas. Il découvrit à Loyola quelques débris des notes de Courtois, ruines insignifiantes de son grand ouvrage. A Madrid il trouva le catalogue du P. Lopez de Arbizu, mais il en avait déjà rencontré une copie à Rome.

Il s’est donc fait que toutes ces recherches, poursuivies avec tant d’ardeur et tant de zèle, à travers tant

d’événements contraires, pendant cent quarante ans, ont été d’un secours insignifiant.

Ce voyage d’Espagne fut le dernier grand voyage du P. de Backer; je n’inscris que pour mémoire une tournée rapide à travers la Hollande.

En 1861 parurent l’une après l’autre la sixième et la septième série.

J’ai cité deux fois déjà le jugement de Petzholdt, je veux donner encore son appréciation sur l’ensemble de la Bibliothèque : « Les essais de Bibliographie des Jésuites entrepris par les doctes Pères Ribadeneira, Alegambe et Southwell ont été regardés comme le résultat d’études surprenantes et le fruit d’une science très-vaste pour le temps où ils vivaient. Et pourtant on ne peut établir une comparaison entre leurs ouvrages et celui du P. de Backer.

« Le nombre d’écrits presque infini dont les disciples de saint Ignace ont enrichi toutes les .branches du savoir humain, lui donne une utilité et un mérite supérieur. Les PP. de Backer ne se sont pas contentés de réunir les matériaux fournis par leurs prédécesseurs, il les ont complétés et les ont mis à la hauteur de la Bibliographie actuelle; ils en ont comblé toutes les

lacunes. Tout ce qui a paru sur la Bibliographie des Jésuites jusqu’à présent, est devenu superflu depuis l’apparition de leur ouvrage. Il est possible maintenant de se rendre compte de ce qu’a été jusqu’à nos jours, l’activité scientifique et littéraire des Jésuites. Or, quelle que soit l’opinion que l’on ait sur les tendances de cet Ordre, on doit ranger ses membres parmi les promoteurs les plus intelligents et les plus laborieux des sciences. L’ouvrage des PP. de Backer est par là même une apologie de son Ordre, impartiale, énergique et victorieuse (1). »

CO Hat man schon die früheren Versuche einer vollstândigen Jesuitenbibliographie vonden gelehrten Mitgliedern des Ordens Ribadeneira, Alegambe und Southwell als Arbeiten eisernen Fleisses und der umfassendsten Kenntniss ihrer Zeit angestaunt, obwohl sie hinsichtlich ihrer ganzen bibliographischen Gestaltung nicht im Entferntesten mit dem de Backer’schen Werke in Vergleich gestellt werden kônnen, so ist dieses letztere der vollsten Anerkennung würdig, und verdient bei der fast unübersehbaren Masse von Schriften, womit die Schiller des H. Ignaz mit der ihrem Orden eigenen Gelehrsamkeit und Strebsamkeit fast aReTheile derWissenschaften in reichem Maasse beschenkt haben, als eine der mühsamsten und zugleich nützlichsten anerkannt zu werden. Ailes, was von Jesuitenbibliographie bisher erschmnen ist, wird durch das de Backer’sche Werk durchaus u jer ussig gemacht. Es hat nicht nur das gesammte brauchbare Vorgânger in sich aufgenommen und in einer !ilbï10§!:?PhlSCMen Anforderungen neuerer. Zeit, wenn auch mcht uberaR entsprechenden, doch angemesseneren Gestaltung wmdergegeben, sondern und mehr noch die von den Vorgàngera gelassenen Lucken ergântzt, und die Uebersicht der von den

HO

Nous n’avons rien à ajouter à ces paroles ; mais il me sera permis de le déclarer ici, la Compagnie n’oubliera pas qu’elle doit cette apologie au P. de Backer. Si le souvenir de son amitié et de ses conseils était destiné à s’éteindre avec la vie de ceux qui en ont goûté la douceur et le fruit, son nom du moins est devenu inséparable de notre histoire et vivra autant qu’elle.

Quand la septième série eut paru, le P. de Backer ne se reposa pas. Il savait que l’œuvre n’était pas achevée, qu’il restait encore à découvrir ; il continua donc à recueillir des documents. Mais, soit qu’il eut besoin de distraire son esprit et de le détacher d’un objet trop uniforme ; soit qu’il crut pouvoir mener de front deux travaux qui avaient entre eux assez d’analogie, il se

Jüngern Loyola’ s ausgegangenen litterarisehen Erzeugnisse bis auf die neueste Zeit vervollstàndigt, so dass es mit seiner Hilfe erst môglich sein wird , einen genauen Ueberblick über die ebenso massenhafte als vielseitige litterarische Thàtigkeit der Jesuiten zu erlangen, die, gleichviel welche Meinung man über ihre sonstigen Bestrebungen aucb haben mag, unstreitig mit als die rüstigsten und gelehrtesten Fôrderer der Wissenschaften gerühmt werden müssen. Dessbalb kann auch das de Backer’ sche Werk als eine der kràftigsten und gewichtigsten und zugleich uriparteiischsten Apologien des Ordens recbt wohl gelten. (J. Petzholdt, Bibliotheca bibliographica , p. 164).

mit à préparer un second ouvrage, la Bibliographie de l’Imitation de N. S. Jésus-Christ. Elle parut à Liège, chez Grandmont-Donders, en 1864, sous le titre d 'Essai bibliographique sur le livre « de Imitatione Christi, » par le R. P. Augustin de Bâcler, de la Compagnie de Jésus. Le nombre des éditions qui s’y trouvent mentionnées dépasse trois mille trois cents. — C’était un essai ; le P. dè Backer en avertissait le lecteur; il disait, en terminant sa préface : « Lecteur savant, puisse mon livre vous être de quelque utilité! Vous y trouverez sans doute des omissions et des erreurs; mais que votre science ne soit pas sans fruit pour moi; veuillez m’adresser vos observations, me faire connaître vos découvertes, je les accueillerai avec reconnaissance; elles trouveront place dans mon supplément. »

Cet appel si modeste fut entendu par plusieurs bibliophiles parmi lesquels je me plais à citer le prince Louis-Lucien Buonaparte, parce que ses lettres réitérées et ses communications importantes témoignent pour le P. de Backer d’une bienveillance et d’une admiration flatteuses. Aidé de ces secours et de ses recherches continuées, le P. de Backer avait préparé une seconde édition dont j’ai le manuscrit sous les yeux. Je crois pouvoir affirmer qu’elle doublerait le nombre des éditions mentionnées dans la première.

Il est à désirer vivement que le P. Aloïs de Backer fhsse pour ce livre ce qu’il a fait pour la Bibliothèque et qu’il achève ce que la mort n’a pas permis à son frère de terminer lui-même. Il serait déplorable de voir rester inutile le fruit d’un si beau et si intéressant travail.

A peine la Bibliographie de l’Imitation avait-elle paru, que le P. Augustin de Backer, vraiment infatigable, remaniait ses notes de jeunesse sur l’Imprimerie Plantinienne, et les communiquait à M. Ruelens, le savant bibliothécaire de Bruxelles.

En 1865 paraissaient les « Annales Plantiniennes par Charles Ruelens et Augustin de Backer. Première partie. Bruxelles, chez Heussner. »

M. Ruelens, parlant depuis du P. Augustin de Backer .dans un article du Bibliophile Belge écrivait : « Ayant appris que nous nous occupions d’un travail sur l’atelier typographique de Christophe Plantin, il nous offrit généreusement les notes qu’il avait rassemblées et c’est avec ses matériaux et les nôtres que nous avons rédigé les Annales Plantiniennes, permier essai de nomenclature des produits de la célèbre officine. Nous tenons à honneur d’avoir pu joindre notre nom modeste à celui de l’éminent bibliographe, et nous espérons

nous en rendre digne en faisant pour ce travail ce que le P. de Backer a fait pour la Bibliothèque, en publiant une édition nouvelle considérablement augmentée et corrigée. »

Cependant les notices pour son grand ouvrage s’étaient accumulées entre ses mains. En 1868, il avait réuni assez de matériaux pour augmenter de plus d’un tiers les sept premières séries. Un nouveau collaborateur s’était offert à lui : le P. Carlos Sommervogel, de la province de Champagne. Pendant sept années de surveillance dans les collèges de France, il avait utilisé les intervalles que lui laissaient ces ingrates et pénibles fonctions à recueillir des notes sur les auteurs de sa patrie. Bientôt se lia entre le P. Augustin d-e Backer et lui une de ces amitiés, « où les âmes se meslent et se confondent l’une en l’autre d’un meslange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes.. » La communauté du travail ne fit qu’y ajouter. « Après mon nom, écrivait le P. Sommervogel, je n’en savais pas d’autre aussi bien que celui du bon P. Augustin et une de mes grandes joies avait été de les voir unis à jamais sur le même ouvrage. »

Mais que faire de ces richesses? Ajouter de nouvelles séries aux séries déjà existantes? Un obstacle capital s’opposait à ce plan. L’alphabet tout entier était parcouru dans chaque série; dès lors, en ajouter de nouvelles, c’était rendre les recherches trop pénibles. On avait bien dressé à la fin de la septième série une table générale, mais elle ne réparait que faiblement ce défaut.

Restait donc de commencer une nouvelle édition : d’y fondre les sept séries en un seul ordre alphabétique et d’y ajouter en leur lieu, les nouvelles découvertes.

Le P. de Backer ne recula pas devant ce nouveau travail. Il choisit pour format le grand in-folio à trois colonnes et un caractère serré et petit pour l’impression.

Le premier volume parut à Liège en 1869, chez Grandmont-Donders. Il avait pour titre : Bibliothèque des Écrivains , etc., par Augustin de Backer, de la Compagnie de Jésus, avec la collaboration d'Aloïs de Backer, et de Charles Sommervogel, de la même Compagnie. Nouvelle édition refondue et considérablement augmentée.

Ce volume contenait 2352 colonnes et parcourait les lettres de l’alphabet depuis A jusque H. Il renfermait plus de quatre mille deux cents notices bibliographiques.

Ce grand ouvrage recevait ainsi sa forme définitive.

Le plan que le P. de Backer avait suivi dans cette seconde édition, comme dans la première, était d’une simplicité parfaite et se prêtait à conserver l’ordre et la clarté, même dans les bibliographies les plus enchevêtrées.

A la suite du nom de l’auteur vient une notice historique, restreinte dans les limites les plus étroites : elle ne contient que la date de la naissance, de l’entrée dans la Compagnie et de la mort, quelques mots sur les charges que l’auteur a remplies et sur les événements marquants de sa vie, dans le cas où elle en présente. Le tout contenant au maximum dix ou quinze lignes de la colonne. C’est ainsi que la notice historique de Bellarmin, dont la bibliographie occupe quarantedeux colonnes in-folio de la deuxième édition, ne remplit que sept lignes.

Aussitôt après vient la série des ouvrages publiés par l’auteur. Ils sont disposés suivant l’ordre chronologique de leur apparition, et précédés d’un chiffre arabe qui détermine leur rang d’âge.

Cet arrangement, si simple et si rationnel, présente parfois d’incroyables difficultés. Caballero, à- qui on

avait demandé de le suivre, se refusa à cette exigence qu’il trouvait par trop dure « nimis dura postulatio. »

A la suite de chaque ouvrage sont notés :

1° Les diverses éditions qu’on en a publiées.

2° Les traductions qu’on en a faites. Il est bon de remarquer que la mention de ces traductions n’est plus répétée au nom du traducteur, comme elle l’était dans la première édition.

3° Les ouvrages polémiques et autres qu’ils ont suscités*. Parfois ce dernier article prend un développement inattendu. Je donnerai comme exemple les controverses de Bellarmin. Ce grand ouvrage est analysé chapitre par chapitre et à la suite de chacun d’eux se trouve la série des ouvrages qu’il a provoqués.

On comprend l’intérêt que présente une disposition semblable et les richesses bibliographiques qu’on y peut découvrir; c’est ainsi que la notice du P. Anat contient la bibliographie la plus complète des Provinciales de Pascal, qui ait paru jusqu’à nos jours. Celle du P. Schérer amène la bibliographie du roman de la papesse Jeanne. Mais, la plus remarquable à ce point de vue, est celle d’Héribert Rosweyde. L’édition du martyrologe qu’il avait soignée introduit dans la Bibliothèque trois pièces capitales : 1° une dissertation magistrale de notre savant et regretté P. Matagne sur

les auteurs et les correcteurs du martyrologe romain; 2° la Bibliographie complète du martyrologe romain, du martyrologe d’Usuard, des martyrologes particuliers de différents Ordres religieux, travaillée par le même Père; 3° enfin de savantes recherches du P. Victor de Buck sur les calendriers grecs et orientaux. — Ajoutons encore qu’à l’article saint Ignace de Loyola sont énumérées, parmi les innombrables libelles qui ont visé la Compagnie, toutes les éditions d’un pamphlet calomniatoire qui, sous le nom de Monita Sécréta, défraiedepuis tantôt trois cents ans la littérature des ennemis de la Compagnie.

Après les ouvrages publiés séparément vient la liste des. articles publiés par l’auteur dans les revues périodiques. On aurait peine à se figurer le travail qu’a demandé le dépouillement de ces revues. Je mécontente, pour en donner une idée, de renvoyer le lecteur à la liste des articles donnés par le P. Castel dans le Journal de Trévoux et dans, le Mercure de France.

Enfin viennent les manuscrits. On les peut distinguer au premier coup d’œil : ce n’est plus un chiffre, mais une lettre qui détermine leur rang d’ordre.

Pour clôturer la notice, le P. de Backer ajoute la liste des vies de l’auteur, quand elles ont été écrites.

La liste des vies de saint Louis de Gonzague, dans les différentes langues du monde, — elle a été écrite même en chinois, — occupe onze colonnes de la deuxième édition.

C’est là, si je puis m’exprimer ainsi, le plan spécial des notices ; quand au plan général du livre, il diffère sensiblement des premières Bibliothèques.

Nous l’avons dit, les notices historiques, dont la place était indiquée dans les dictionnaires biographiques, ont été réduites autant qu’il était permis de le faire. Les ouvrages de tout genre ont été mentionnés, tant ceux que les Congrégations de l’Index et de l’Inquisition ont frappés, que ceux dont l’apparition avait soulevé des polémiques entre croyants: Le temps et les mœurs contemporaines avaient suffisamment éteint le souvenir de ces querelles antiques pour qu’on n’eut plus à craindre de les raviver.

Les ouvrages publiés contre la Compagnie, pamphlets, libelles, satires, s’y trouvent catalogués avec la plus stricte impartialité ; ce que n’avait fait aucun des prédécesseurs du P. de Backer.

Il arrive que des auteurs, après avoir publié quelques ouvrages dans la Compagnie, quittent l’Ordre, rentrent dans le siècle et y continuent la série de leurs publications. Le P. de Backer arrête sa Bibliographie au mo-

ment où ils se séparent de nous. Nous ne pouvons plus dès lors ni assumer la responsabilité de leurs livres, ni en accepter l’honneur (1). Une exception a été faite pour le célèbre et malheureux Marc-Antoine de Dominis. La bibliographie générale de cet écrivain n’ayant pas été traitée ailleurs avec un soin convenable.

Ajoutons encore qu’à l’encontre do ce qu’avaient fait ses prédécesseurs, le P. de Backer ne mentionne dans ses volumes que les auteurs passés déjà à une meilleure vie.

Un supplément ajouté au troisième volume contient, outre des additions et des corrections, des noms d’auteurs vivant encore. La bibliographie de ces derniers s’arrête généralement à l’année 1873.

J’aime à consigner ici un souvenir personnel. Quelque

(1) On pourrait mal comprendre ce mot. La Compagnie n’accepte pas davantage la responsabilité proprement dite des ouvrages écrits par ses membres. Il en est un exemple frappant : au moment de commencer les grandes discussions sur la grâce, la Compagnie, sur l’avis de ses membres les plus savants, déclara qu’elle n’acCepterait point la responsabilité du livre de Molina, dont elle allait pourtant défendre si solennellement la doctrine. — Il ne s’agit donc pas ici de cette responsabilité rigoureuse, mais de cette responsabilité plus large en vertu de laquelle l’honneur ou le déshonneur d’un membre, quelque indépendant qu’il soit, rejaillit sur toute la famille.

temps avant la publication de ce volume, le P. de Backer était venu à ma chambre et me montrant une épreuve de la préface : « Voyons, mon Père, me dit-il, lisez cette préface et dites-moi bien franchement ce que vous en pensez. J’ai peur de paraître estimer plus haut qu’il ne convient la valeur de mon ouvrage et' celle des travaux de la Compagnie. » — Je prie à mon tour le lecteur de relire cette même préface; il pourra se faire idée alors de la modestie du bon Père.... Pouvait-on dire moins? Et il craignait d’avoir trop dit !

Je me permis une remarque d’un tout autre genre : je critiquai le qualificatif « sublime » donné à l’invention de l’imprimerie. On a tant abusé de ce mot sublime ; j’aurais aimé le voir réserver aux choses de l’esprit.

Le P. de Backer accueillit ma remarque avec un sourire légèrement sarcastique, puis il me dit : « Ah ! ces jeunes gens! mais réfléchissez donc! voyez donc comme l’imprimerie a remué le monde; voyez ce qu’elle a fait et ce que nous en avons pu faire !... Que serionsnous sans elle? Qu’aurions nous fait sans elle? Nous serions de bons vieux moines, occupés à transcrire à la plume et au pinceau, des manuscrits que nous enchaînerions aux rayons d’une bibliothèque.... L’esprit humain a fait en un siècle, avec l’imprimerie, ce qu’il n’aurait pas fait en vingt siècles sans elle.... » Puis il

m’énuméra les grandes œuvres catholiques que l’imprimerie seule avait rendues possibles, les collections des Pères de l’Église, des Concilès, des Bullaires, mises entre les mains du dernier curé de campagne, les grandes polémiques religieuses, etc. « Aussi je tiens 'que l’invention de l’imprimerie est une invention sublime. » — Je rendis les armes ; le mot sublime resta. Jamais je ne l’avais vu aussi animé, aussi abondant, aussi éloquent même. Mais aussi n’avais-je pas froissé la corde sensible ? Amoindrir l’imprimerie devant ce bibliographe qui vivait d’elle, qui avait manipulé des milliers de livres, qui avait suivi, dans les livres, la marche de l’esprit humain, pendant près de trois siècles, qui, grâce à l’imprimerie, avait vu revivre devant lui la longue série de nos écrivains, dont il avait pu dire : « Partout où un Jésuite posait le pied, partout où se fondait une maison, un collège, une mission, surgissaient de nouveaux apôtres qui travaillaient, enseignaient, écrivaient. Ils ne produisaient pas toujours des œuvres de génie, ni même de talent ; toujours du moins leurs ouvrages étaient destinés à faire le bien. »

Peut-être a-t-on cru que cette seconde édition n’était qu’une reproduction de la première. On s’y tromperait;

un coup d’œil sur les deux mises en regard, témoignera que le premier ouvrage avait été complètement refondu. J’ai pu faire plus aisément la comparaison entre les deux livres : les manuscrits étaient devant moi. Deux exemplaires de la première édition ont été sacrifiés à cet usage ; les notices qu’elle renfermait ont été découpées et collées une à une sur autant de feuilles détachées; elles servent ainsi de fond aux ajoutes et aux corrections que le P. de Backer y apportait. La place qu’occupe le fragment imprimé au milieu des notes manuscrites est minime. On peut dire qu’il est noyé au milieu d’elles.

Je n’hésite donc pas à le dire : Le P. Augustin de Backer avait repris à neuf tout son travail ; il l’avait replacé tout entier sur le métier et, si l’on excepte la fatigue des voyages et la première mise en ordre des notes recueillies, la seconde édition lui coûta autant d’ennuis et de peines que la première.

Sa vaillance ne savait pas épargner ses forces ; l’ardeur de son esprit ne connaissait pas les ménagements qu’il devait' à la faiblesse de son corps. On aurait dit que le repos n’était point fait pour lui ; il voulait travailler jusqu’il la dernière heure. Comme son frère

Charles, qui, à la veille de sa mort et déjà administré des Sacrements de l’Église , descendait encore au confessionnal pour servir les âmes, lui aussi voulait être trouvé par son Juge, les armes à la main, servant la Compagnie, à la plus grande gloire de Dieu.

• Mais hélas ! il ne tarda pas à se ressentir de ce grand effort. Il fit une maladie assez grave pour inspirer des craintes sérieuses. C’était un épuisement général des forces, une espèce de prostration physique, compliquée d’une maladie de cœur très-avancée. Les médecins exigèrent qu’il prit, pendant quelque temps du moins, un repos complet et que désormais il diminuât le nombre de ses occupations.

Le Père renonça alors au confessional qui absorbait une grande partie de son temps, et ne garda plus que la direction de quelques âmes, auxquelles il pouvait faire un plus grand bien et qui venaient le consulter à des heures déterminées.

Ses forces revinrent et le premier usage qu’il en fit fut de commencer aussitôt la publication du second volume. Il parut en 1872, passait de la lettre H à la lettre R et contenait dans ses 2214 colonnes au-delà de trois mille six cent cinquante notices bibliographiques.

Ce second volume laisse entrevoir dans plusieurs

notices, les premiers germes d’un projet qui travaillaitl’esprit de cet infatigable chercheur. Il aurait voulu écrire une espèce de bibliographie hagiographique et, partout où il le peut, il insère des notes qui en seront le fondement. Cette remarque est vraie d’une manière plus saisissante encore pour cette partie du troisième volume qu’il a pu soigner lui-même. J’admire ce courage qui ne mesure pas et qui ne s’écrie jamais : C’est assez?' Ce projet était colossal et, si l’on y ajoute celui qu’il caressait aussi, de dresser le catalogue raisonné de la bibliothèque des Bollandistes, on se demande involontairement pourquoi Dieu a rompu sitôt une vie qui se dévouait si totalement au travail.

Nous sommes loin du temps où l’on trouvait que la Bibliothèque des Écrivains de la Compagnie n’était qu’un vaste cimetière. De toutes parts arrivaient au P. de Backer les éloges les plus complets.

J’en choisis deux au hasard parmi des lettres qui, grâce aux détails bibliographiques qu’elles contenaient, n’ont pas été détruites par la modestie du P. de Backer.

Le prince Buonaparte lui écrivait : « Je ne saurais assez vous témoigner l’admiration que j’éprouve pour vos talents, » — Montfalcon, le savant bibliothécaire

*de Lyon, lui disait en terminant une lettre : « Vous êtes un des travailleurs d’élite d’un Ordre pour lequel j’ai éprouvé de tout temps une vénération profonde. Aussi ai-je mis le grand établissement dont je suis le conservateur sous le vocable d’un des vôtres : le P. Menestrier. »

Les revues ajoutaient leurs félicitations publiques à ces témoignages privés.

M. Ruelens jugeant la Bibliothèque et en comparant les deux éditions, écrivait en parlant de la première : « Ce travail immense qui laisse loin derrière lui, sous le rapport de l’exactitude et de l’érudition les autres bibliographies d’ordres religieux, n’avait été considéré par les auteurs que comme une édition d’essai. En peu de temps le tirage fut épuisé. Une refonte de l’ouvrage fut résolue.... Cette deuxième édition n’a été tirée qu’à deux cents exemplaires et n’est pas dans le commerce.

« Cette restriction de publicité semblera regrettable à ceux qui ont vu et consulté l’ouvrage. On ne peut pas sans l’avoir parcouru se former une idée de sa haute importance. Ayant été institués pour la défense de l’Église par la parole et par la plume, et cultivant dans ce but spécial le vaste domaine de l’intelligence, les Jésuites ont été mêlés à toutes les controverses de l’esprit humain. Il n’y a pas une question, soit d’ordre

dogmatique, soit d’ordre scientifique, dans laquelle un Jésuite n’ait apporté ou du moins essayé d’apporter sa part de lumière. A quelque point de vue que l’on se place, il faut reconnaître qu’ils sont et de vigoureux athlètes et d’infatigables travailleurs.

» Si le philosophe et le penseur doivent tenir compte de leurs énergiques efforts dans la défense des dogmes, des institutions, des actes de catholicisme, le savant ne doit pas ignorer qu’ils ont grandement contribué à élargir le cercle de nos connaissances. Leur Bibliothèque peut donc, à certains égards, être considérée comme une page très-notable de l’histoire de l’esprit humain depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours. Et avec le soin qu’ont apporté les PP. de Backer à indiquer les ouvrages relatifs aux débats où les Jésuites ont été mêlés, on peut dire que la Bibliothèque offre des indications précieuses , quelquefois complètes , toujours utiles à ceux qui s’occupent d’une de ces. nombreuses questions en litige, qui sont en quelque sorte l’éternel canevas de notre travail intellectuel et de nos recherches morales. Il suffit d’ouvrir le livre pour en être convaincu (1). »

(4) Bibliophile belge , année 4874. Janvier.

Dans la Revue des questions historiques, M. Tamizey de Laroque annonçait la publication du tome deuxième de la Bibliothèque et il ajoutait : « On ne saurait donner assez d’éloges au zèle, à la patience, au prodigieux et en quelque sorte infaillible savoir des auteurs de cette Bibliothèque, qui restera un des chefs-d’œuvre de la Bibliographie. Au moment où les Jésuites sont, de la part d’un peuple qui prétend marcher à la tête du monde civilisé, l’objet d’une odieuse persécution, j’aime à recommander à la reconnaissante attention de tous les érudits un livre qui renferme si exactement, si complètement les innombrables titres littéraires et scientifiques de la Compagnie de Jésus (1). »

Aussitôt après avoir publié le deuxième volume, et sans se donner de relâche, le P. Augustin de Backer entama le troisième. Il se hâtait. Je ne dirai pas qu’il avait la pressentiment de sa mort. Non ! il nourrissait encore, nous l’avons vu, de vastes projets. Mais il avait appris à ne pas compter sur la vie. Il savait que sa maladie de cœur était menaçante et cette pensée le poursuivait.

(1) Revue des Questions historiques , année 1872, p. 535.

Une de ses sœurs, religieuse, dans le cours d’une maladie qui ne semblait point si menaçante, avait été trouvée un jour dans sa cellule morte et déjà froide. Il craignait un pareil coup et à plusieurs de nos Pères il avait communiqué cette crainte. Il avait dit à diverses reprises au P. Pruvost : « Quand je me sentirai mal, je demanderai qu’on me veille. » — Mon Dieu ! comme vos desseins sont insondables! C’est le lendemain de la mort du P. de Backer que le P. Pruvost nous racontait cela, et quatre mois après, nous qui la veille avions passé la soirée avec le P. Pruvost, nous le trouvions lui-même, dans son lit, mort et froid comme son ami le P. de Backer avait été trouvé.

Ces pensées sinistres n’enlevaient rien à son calme ni à son ardeur. Nous le voyons tous les jours continuer avec courage son travail aimé. Il n’était ni moins joyeux en récréation, ni moins aimable dans les conversations privées. Il gardait toute la vivacité et toute la causticité de son esprit. En vérité, l’on n’aurait point dit qu’il portait « une réponse de mort » en lui-même et qu’il en écoutait l’arrêt.

Et pourtant le moment approchait où Dieu allait clore cette laborieuse existence.

Le 29 novembre 1873, nous nous aperçûmes de son absence à la récréation du midi. Le P. de Gerlaclie, chargé par fonction du soin de la santé des Pères, nous annonça qu’il était souffrant, mais il nous rassura aussitôt en ajoutant que le médecin n’avait vu rien de grave dans son indisposition.

J’allai quelque temps après, au sortir de mon cours, visiter le bon Père ; il était debout devant son pupitre, occupé à corriger une épreuve : il souffrait de la tête, me disait-il, mais c’était l’affaire d’un jour. Le lendemain tout semblait fini, et lui-même, se promettait de reprendre après vingt-quatre heures son régime coutumier et ses vieilles habitudes.

Le soii\ il prit quelques gouttes 'de laudanum et s’endormit. Il eut la nuit assez agitée. Vers six heures, le domestique qui soignait sa chambre, entra pour y faire du feu : « Mon ami, lui dit le P. de Backer, j’ai passé une mauvaise nuit et je vais me reposer encore quelque temps. »

A huit heures, le P. Pruvost alla s’informer de la santé - du malade ; mais , le voyant au lit , les yeux fermés, il ne voulut pas troubler son sommeil et se retira. Quelque temps après le P. de Gerlache fit de de même et se retira encore de peur de troubler ce sommeil si calme et si profond.

Vers neuf heures et quart le médecin arriva; il monta à la chambre du P. de Backer, accompagné du P. de Gerlache; tout en ouvrant la porte : « Eh bien! Père de Backer, s’écria-t-il, comment s’est passée.... »

11 n’acheva pas la phrase ; son regard était tombé sur la figure du bon Père et lui avait révélé cet épouvantable coup : « Il est mort ! »

Oui, il était mort.

Il avait les deux bras croisés sur la poitrine, la tête penchée en arrière ; sur les lèvres ce sourire si aimant et si bon, sur toute la figure cette expression si noble et si sereine qu’il avait portée durant la vie. La mort l’avait glacé dans cette attitude ; mais elle avait respecté ce beau visage et n’y avait pas marqué son cachet repoussant.

A côté de lui, sur son pupitre, reposait la dernière feuille de son ouvrage qu’il eût retouchée.

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