XXVIII
Memorare timorem Dei, et non irascaris proximo. Eccli. xxvm, 8.
Omnis qui irascitur fratri suo reus erit judicio. Matth. v, 2-2.
Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. Id. v, 4.
Discite à me quia mitis sum et humilis corde. Matth. xi, 19.
In patienliâ vestrâ possidebitis animas vestras. Luc. xxi, 19.
Date locumirœ. Rom. xu, 19.
Sol non occidat super iracundiam vcstram; nolite locum dare diabolo. Ephes. iv, 26.
Oui nom ostendentes mansuetudinem ad omnes homines. Ad Titum, m, 2.
SU homo tardus ad iram. Jacobi, i, 19.
La colère tue vraiment l'insensé.
La terre tombera en partage à ceux qui sont doux, et ils se verront comblés de joie dans l'abondance de la paix.
Qui pourra souffrir un esprit prompt à s'emporter ?
Qui pourra soutenir la violence d'un homme emporté ?
L'homme colère excite des querelles ; celui qui est patient apaise celles qui étaient déjà nées.
Celui qui se fâche aisément sera plus prompt à pécher.
Ne soyez point, l'ami d'un homme colère, et ne vivez point avec un homme furieux.
Une parole douce dompte la colère; la parole dure excite la fureur.
Celui qui excite la colère fait naître la discorde.
La colère et la fureur sont toutes deux exécrables devant Dieu.
Ne soyez pas comme un lion dans votre « maison.
Ne soyez point prompt à vous mettre en colère. Eannissez la colère de votre cœur.
Mon fils, conservez votre âme dans la douceur.
L'homme nourrit sa colère contre l'homme, et il ose demander à Dieu d'être pardonné !
L'homme en colère allume les querelles.
Ayez la crainte de Dieu devant les yeux, et ne vous mettez point en colère contre le prochain.
Quiconque se met en colère contre son frère, méritera d'être condamné par le jugement.
Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre.
Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.
C'est par votre patience que vous posséderez vos âmes.
Ne résistez point à. celui qui s'emporte contre vous.
Que le soleil ne se couche point sur votre colère, ne donnez point d'entrée en vous au démon.
Témoignez votre douceur à l'égard de tous les hommes.
Que l'homme soit lent à 5e mettre en ire.
Ira viri justitiam Dei non operalur. La colère de l'homme n'accomplit point
Ibid. la justice de Dieu.
Obsecro vos... per mansuetudinem Je vous conjure par la douceur et U
Christi. H Corinth. x, 1. mansuétude de Jésus-Christ.
Siprœoccupatus fuerit homo in aliquo Si quelqu'un est tombé par surprise en
de licto. vos qui spirituelles estis, hujus- quelque péché, vous qui êtes spirituels,
modi instruite in spiritu lenitatis. Galat. ayez soin de le relever dan* l'esprit de
vi, 1 • douceur.
EXEMPLES TIRÉS DE L'ANCIEN-TESTAMENT
[Jacob]. — Il est dit dans FÉcriture qu'il faut donner le temps à la colère de passer et de s'éteindre d'elle-même. Jacob , pour calmer l'esprit de son frère , aima mieux céder, et , suivant les conseils de sa mère , il se bannit volontairement de sa propre maison , de peur d'aigrir par sa présence l'esprit d'Ésaû, qui était envenimé contre lui ; il attendit que sa colère fut ralentie : et Dieu approuva son procédé. Il se servit encore de toutes sortes de moyens pour adoucir son frère et pour gagner son amitié ; il lui fit de grands présents , pour lui ôter le souvenir et le chagrin de la faute qu'il avait faite en perdant la bénédiction de son père. Voilà les mesures qu'il faut garder pour apaiser la colère de ceux qui sont animés contre nous ; si l'on ne peut la guérir par raison , il faut avoir recours a l'artifice ; la patience est d'un grand secours , et le temps ralentit les passions les plus violentes. (Ceci est pris du liv. 1 des Offices de S. Ambroise, ch. 21').
[David]. — Avec quelle douceur David supporta-t-il la malignité et l'insolence de Séméï ! Injurié, et outragé injustement, il se regarde, non comme un roi qui peut sans rien craindre faire mourir ceux qui ont 1 insolence de le mépriser ( et il n'avait qu'à laisser faire ceux qui , animés d'un juste zèle, s'offraient à tirer vengeance de cet outrage fait à l'oint du Seigneur), mais comme un homme sourd qui n'entend rien des injure* qu'on lui dit ; ou plutôt comme un pénitent qui reçoit cette humiliation et cet affront de la main de Dieu. « C'est le Seigneur, dit ce prince pacifique , qui a suscité Séméï pour dire des injures à David. » Quand il s'entendit nommer homme injuste et cruel , il n'en parut point ému ; il le souffrit patiemment et s'humilia , et crut mériter toutes les injures qu'on lui disait. Ainsi , qu'un homme vous dise toutes les extravagances qu'il voudra, ne faites pas semblant de les entendre. C'est ici une bonne école pour vous apprendre la patience? Si vous ne paraissez point touché de ce qu'on vous dit , c'est une marque que vous êtes maître de vous-même, si ce qu'on dit vous alarme , renfermez du moins votre chagrin en vousmême , et empêchez que le trouble de votre cœur ne paraisse au-dehors (Tiré de S. Basile).
TARAGBAPHE TROISIEME. 203
[Exemples des colères saintes]. — Il ne faut qu'ouvrir les livres saints pour y remarquer qu'il y a des colères justes , raisonnables et saintes , que Dieu même a inspirées , approuvées et même commandées. Moïse , qui était le plus doux de tous les hommes, anima les lévites au massacre de ses frères, pour les punir du crime d'idolâtrie. Que chacun de vous, dit-il, prenne une épée, et allez de porte en porte, faites le tour du camp ; que chacun tue son frère et son voisin. Et , après qu'ils eurent obéi à ses ordres , il leur dit : Vous avez aujourd'hui consacré vos mains à Dieu, en les baignant dans le sang de votre enfant et de votre frère, afin que vous receviez la bénédiction. Qu'est-ce qui a mérité de si grands éloges à Pbinéès , si ce n'est l'indignation qui l'anima contre deux personnes impudiques, qu'il tua de sa propre main dans l'action infâme qu'elles commettaient ? Pbinéès était fort humain de son naturel ; mais il ne put souffrir cette impudence, et se laissa aller au juste mouvement de sa colère en poignardant les deux coupales. Samuel, transporté d'un juste courroux, tua en présence de tout le monde Agag, roi d'Amalec, que Saûl avait épargné contre les ordres de Dieu. Elie fit condamner à la mort quatre cent cinquante prêtres qui abusaient de leur ministère , et quatre cents hommes qui servaient aux sacrifices et qui mangeaient à la table de Jézabel. Ce qui fait voir que la colère peut aider quelquefois à faire des actions légitimes. Mais, comme c'était ici par l'ordre de Dieu ou par inspiration divine , cela n'autorise pas les souverains à punir ou à venger leurs injures par eux-mêmes.
[Excès où porte la colère injuste]. — Pour les excès où en sont venus ceux qui se sont laissés emporter à une injuste colère , souvent même pour les plus légers sujets, le texte sacré nous en fournit tant d'exemples, qu'à peine peut-on les compter. En voici quelques-uns des principaux. Le premier, la colère qui transporta Saûl lorsqu'il entendit les chants de triomphe dans lesquels il crut qu'on lui préférait David en valeur et en mérite : Saûl percussit mille, et David decem millia. Car à quelles violences cette colère ne le porta-t-elle pas ensuite contre David, qu'il ne put jamais voir de bon œil et qu'il ne cessa de persécuter ?
La colère où entra Nabuchodonosor contre les trois enfants qui refu-
Qt d'adorer sa statue alla au-delà de toutes bornes, puisqu'elle le porta
jusqu'à les faire aussitôt jeter dans une fournaise ardente, dont les flammes
vaient de quarante-neuf coudées au-dessus : ce qui montre l'excès do
la fureur dont il était lui-même embrasé.
Celle du superbe Aman, dont il est parlé au livre d'Esther, ne fut guère moins violente, et pour un sujet encore plus léger, puisque, pour venger an mépris imaginaire qu'il crut que Mardochée faisait de sa personne, en manquant de le saluer, il prit la barbare résolution de faire massacrer tous les Juifs qui se trouveraient dans les États dMssuéras , fit préparer pour Mardochée une croix haute de cinquante coudées, à. laquelle Aman Lui-môme fut attaché, par une juste punition du ciel.
~{)>i COLÈRE. — DOUCEUR.
Celle de l'impie Antiochus contre ceux qui refusèrent de renoncer à la loi du vrai Dieu et d'adorer les idoles, est spécialement marquée dans l'Ecriture , et Ton sait à quelles cruautés inouïes elle le porta contre les Machabées , qui ne voulurent point déférer à ses édits impics et sacrilèges.
LU prudence d'Abigaïl]. — La prudence d'Abigaïl est louée dans l'Écriture, pour avoir calmé l'esprit de David, extrêmement aigri et irrité contre Nabal, son époux. David, pour quelque refus qu'il avait reçu, venait à dessoin de mettre tout à feu et à sang dans la maison de Nabal; mais cette femme adroite, étant allée au-devant de lui lorsqu'il était le plus animé, sut si bien l'adoucir et ménager son esprit par sa soumission, par ses paroles respectueuses , par ses humbles remontrances et par ses présents, qu'elle fit rentrer David en lui-même : de sorte que , revenu de son emportement contre le mari , il loua l'adresse et la sagesse de la femme qui avait su si bien s'insinuer dans son esprit, et l'empêcher de commettre des violences dont il ne se fût pas abstenu dans la colère où il était : « Béni soit le Dieu d'Israël, s'écria-t-il, qui a envoyé cette femme à ma rencontre pour arrêter la main qui allait répandre tant de sang, et tirer une cruelle vengeance d'une injure qu'il valait mieux dissimuler ! et vous, femme, je vous souhaite les bénédictions du Ciel pour m'avoir empêché de commettre un crime dont je me serais repenti. Retournez en paix dans votre maison : David a oublié sa douceur pour cette fois , mais il vous en donnera des preuves à l'avenir. »
EXEMPLES TIRÉS DU NOUVEAU- TESTAMENT
[Le Fils de Dieu]. — Quand on écrit ou qu'on parle contre la colère, on entend toujours parler de celle qui est injuste ou trop violente : car ce n'est point pécher contre la douceur et la mansuétude que de témoigner de la colère contre les crimes et les désordres , particulièrement ceux que nous avons obligation de corriger ou droit de punir : mais il ne faut jamais que cette colère aille jusqu'à l'emportement. Ainsi , nous voyons dans l'Écriture que non-seulement Moïse et David, si recommandables pour leur douceur, se sont mis plusieurs fois en colère , mais que le Sauveur même , qui a été le plus parfait modèle de celte vertu et qui a voulu que nous l'apprissions de lui, a employé cette passion , mais sans en ressentir le trouble ni l'émotion, pour venger les outrages de son Père, en armant de fouets et de cordes ses mains adorables , et faisant paraître sur son visage le juste ressentiment de cette injure. Tour cette seule fois , du reste, qu'il a fait paraître de la colère, combien d'exemples de sa douceur et de son invincible patience !
Aussi, le prophète Isaie, voulant tracer le caractère du Messie, sans parler de sa doctrine ni de ses miracles, ni de toutes ses autres vertus,
apporte seulement les charmes de sa douceur : Il ne sera, dit-il, ni chagrin, ni emporté; il ne contestera point ; on n'entendra point les éclats de sa voix au-dehors; il ne brisera point un roseau cassé ; il n'achèvera point d'éteindre la mèche qui fume encore. Quoiqu'il eût à vivre avec des gens aussi grossiers qu'étaient ses disciples, qui, par leur rusticité, donnèrent si souvent de l'exercice à sa patience, manqua-t-il jamais de douceur pour eux ? Avec quelle condescendance ne s'accommoda-t-il pas à leurs faiblesses ! Avec quelle bonté n'instruisit-il pas leur ignorance ? Avec quelle patience ne souffrit-il pas leurs défauts ? S'il fut obligé de les reprendre quelquefois, ne fut-ce pas toujours avec beaucoup de charité et de douceur ? Que n'eut-il pas à souffrir du zèle indiscret de ces mêmes disciples , comme lorsque quelques uns voulurent faire descendre le feu du ciel sur une ville , pour se venger de l'incivilité des habitants qui n'avaient pas voulu les recevoir, ou de l'importunité du peuple lorsqu'ils le fatiguaient par des demandes extravagantes et par des questions inutiles ! Mais les pharisiens mirent sa patience et sa douceur à une plus rude épreuve par les pièges qu'ils lui tendirent , par les questions captieuses qu'ils lui proposèrent, par les insultes qu'ils lui firent, par les. calomnies horribles qu'ils lui suscitèrent. Quoiqu'il eût une horreur infinie pour le péché , en eut-il moins de charité et de douceur pour les pécheurs ? En rebuta-t-il jamais un seul ? Ne les rechercha-t-il pas avec empressement ? Ne les accueillit-il pas avec une [extrême douceur ? Plus ils étaient misérables , plus il paraissait aimable pour eux ; et la grandeur de leurs maux, bien loin de le dégoûter , ne faisait que redoubler les mouvements de sa compassion. — Mais le théâtre où il fit particulièrement éclater sa patience et sa douceur fut le temps de sa passion, dont le détail serait trop long et nous porterait trop loin.
[La colère d'Ilérode]. — Nous avons dans l'Évangile l'exemple delà colère la plus emportée qui fut jamais, dans la personne d'Hérode l'Ascalonite, lequel, alarmé de la nouvelle de la naissance du Messie, qu'il croyait lui devoir ôter la couronne, et trompé par les Mages qui étaient venus de l'Orient pour adorer le nouveau roi sous la conduite d'une étoile, entra dans une si furieuse colère, qu'il fit massacrer tous les enfants qui se trouvèrent dans la bourgade de Bethléem et aux environs, afin d'envelopper dans ce massacre le Messie nouveau-né, par une cruauté qui n'avait point eu d'exemple: ce qui fait voir qu'il n'y a point d'excès dont ne soit capable un esprit ambitieux, quand il est irrité.
[Les Pharisiens]. — Comme la colère n'est différente de la haine que par la durée, qui vit jamais une haine plus furieuse et une colère plus opiniâtre que celle des Pharisiens contre Jésus-Curist, qu'ils persécutèrent avec fureur jusqu'à la mort avec toutes les cruautés imaginables? Jlœc audienles pharisœi, indignali sunt, dit l'Évangile; repleli sunt ira, hœc audientes.
dette colère alla jusqu'à la fureur : car ils le cherchèrent souvent pour lui nter la vie; ils excitèrent le peuple contre lui, jusqu'à vouloir le lapider, et le tramer avec violence sur le haut d'une montagne à dessein de le précipiter. Ce qui obligea souvent le Fils de Dieu de se retirer, d'autres fois de se tenir caché et quelquefois même de se rendre invisible, pour se mettre à couvert de leur violence. Mais, quand le temps marqué par les ordres de son Tère fut venu et qu'il eut donné main-levée à la haine et à la fureur de ses ennemis, ils conspirèrent sa mort, qui fut l'effet de la rage et delà haine la plus envenimée qui fut jamais.
APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE
1 mp ii quasi mare fervens. (Isaiœ, 57,20). — Le prophète Isaïe compare l'homme dans l'emportement de sa colère à la mer lorsqu'elle est agitée des vents et des tempêtes. Cette idée renferme une grande instruction. Rien ne représente mieux le ciel que la mer. Quand elle est calme, c'est comme un grand miroir qui reflète tous les mouvements des cieux, et dans lequel les astres et les étoiles semblent se reproduire ; mais dès lors que l'orage a troublé le calme des eaux, toutes ces images célestes disparaissent. Tel est l'homme raisonnable : tant que le calme est dans son cœur, la Divinité semble être représentée dans son âme; mais, aussitôt que l'orage a troublé ce calme, l'image divine disparaît, et cet homme n'est plus que le portrait du démon, dont il représente les blasphèmes et les fureurs.
Nonne ardorem refrigerabit vos? (Eccli. 18,16). — Il en est delà colère comme d'un vase rempli de quelque liqueur, lequel bouillonne auprès d'un grand feu, et dont un peu d'eau froide rabat aussitôt les bouillons. Ainsi quelque emportement de colère dont un homme puisse être prévenu, aussitôt qu'on lui répond doucement, il est contraint de se remettre, et de calmer les fougues de cette dangereuse passion, « Ne me dites point, dit S. Chrysostôme, que ce que vous répondrez à cet homme passionné ne sera que pour éteindre sa colère: car je vous avertis qu'il en est delà colère comme d'un incendie : tout ce qu'on jette dessus ne sert que de matière à un plus grand embrasement. »
Disette à me quia mitis sum. (Matth. 11,29). — Cette belle vertu parut eu toute sa perfection dans le Sauveur du monde : on n'entendit point sa voix dans les places publiques, dit le prophète ; il renvoyait les plus grands pécheurs avec des paroles de paix et de consolation ; il se laissa conduire à la mort comme une innocente brebis qui se tait devant celui qui lui ôte sa toison ; il répondit aux disciples, qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur un peuple ingrat, qu'ils ne savaient de quel esprit ils étaient, voulant leur faire comprendre que l'esprit de la douceur devait être le leur, comme il était le sien ; il pria pour ses bourreaux
et il tâcha d'excuser leur crime ; et si pendant la vie il fit des corrections dures et sévères aux scribes et aux pharisiens, c'est qu'il voyait leurs cœurs plein d'envie, de fiel, d'animosité, et des autres passions contraires à cette divine vertu de la douceur, sans laquelle toutes les observations extérieures de la loi ne servaient qu'à nourrir leur orgueil,
Benignitas et humanilas appariât Salvatoris nostri Dei. (Ad Tit. 3). S, Paul, pour dire que le Verbe s'est incarné, dit que l'humanité, c'est-àdire, la mansuétude et la bénignité de Dieu a paru aux yeux des hommes ; comme si tout Jésus-Christ n'était que douceur, et s'il ne s'était fait homme que pour nous faire voir la clémence de Dieu, enfin, comme si toute l'économie de l'Incarnation n'était qu'une démonstration évidente de l'ineffable débonnaireté de Dieu. On n'avait, dit S. Bernard, que trop de connaissance de son pouvoir infini, de sa sagesse et des rigueurs de sa justice redoutable ; mais on ne savait pas encore les excès de sa clémence. Dites àla fille de Sion que ce Roi de mansuétude vient : comme si les hommes n'attendaient rien d'un Dieu incarné, que de la clémence et de la douceur.
Qui irascilur fratri suo reus erit judicio. (Matth. 5). Tout ce que font ces personnes emportées, en cet état de fureur volontaire, tout ce qu'elles disent et tout ce qu'elles pensent, n'est que pour satisfaire leur humeur violente ; et, parce qu'elles la devraient reprimer et dompter au lieu de lui obéir, tout ce qu'elles font pour la fomenter au lieu de la détruire devient pour elles autant de chefs d'accusations devant le souverain juge. Mais, avant de paraître à ce redoutable jugement, tous ces pécheurs impatients, qui ne veulent rien souffrir de tout ce qui leur déplaît; se trouvent coupables de tout ce qu'ils méditent pour contenter leur passion, de tout ce qu'ils ont résolu de faire contre leur prochain, de toutes les injures qu'ils disent, de toutes les médisances et calomnies qu'ils font, de toutes les querelles qu'ils suscitent, de toutes les haines et inimitiés qu'ils font naître et qu'ils nourrissent dans leurs cœurs,
Usquè hùc venies, et hic confringes tumentes fluclus tuos. (Job. 38). Quand quelque mouvement de colère s'élève malgré nous dans notre cœur et sans que nous l'ayons prévu, sitôt que nous nous en apercevons, il faut que la volonté fasse le môme commandement à cette passion fougueuse que Dieu fit autrefois à la mer: Usquè hùc venies, et hic confringes tumentes fluclus tuos : Vous viendrez jusque-là, et vous ne passerez pas plus avant. Ce grain de sable fut comme la barrière que Dieu mit aux flots, et qu'il leur défendit de franchir. De même, vous ne pouvez pas quelquefois empêcher la colère de s'élever, ni prévoir cette tempête qui s'excite dans votre ;lmc; mais, sitôt qu'elle arrive à la raison, qui est de cette loi naturelle que Dieu a écrite de son doigt : Hùc usquè veniesy il faut qu'elle s'arrête là. que la volonté lui intime ses ordres, et qu'usant de la puissance
qu'elle a reçue de Dieu, elle apnisc ces mouvements qui l'ont troublée.
Date locum irœ, (Roman. 12). — C'est l'apôtre S. Paul qui, de la part de Dieu, nous dit ces paroles, auxquelles on peut donner ce sens: « Arrêtez-yous, colère humaine, et faites place à celle de Dinu, qui veut Lien vous faire justice et venger l'injure qu'on vous a faite. » Il ne vous appartient pas d'en tirer vengeance ; c'est à lui que la gloire en est due: Scriplum est enim, ajoute ici l'Apôtre: Mihi vindictam, et ego rétribuant, dicit Dominus. Dieu s'est réservé l'honneur de vous venger, en combattant celui qui vous offense et en terminant, lui seul, une querelle qui autrement causerait d'étranges désordres ; n'usurpez rien sur ses droits, dont il est extrêmement jaloux, et ne lui ôtez pas l'honneur qu'il veut avoir de vous défendre sans second. Quem enim honorem litabimus Deo, si nobis arbitrium defensionis arrogaverimus? dit Tertullien.
Pensées des SS. Pères.
Ira hominis estperturbatioanimi concitati. August. 124 in Joan.
Nulli irascenti ira sua videtur mjusta. ld. lib. De verà innoc, 3l9.
Nondùm odimus eos quibus irascimur; sed, ista ira, si manserit et non cita cvulsa fuerit, crescit et fit odium. August. in psal. 30, serm. 2, exposit. 2.
Ira hominis turbida est, et non sine cruciatu animi. Aug, n, quaest. ad simpl. quaest. 2.
Ira est libido vindictœ, quœ inveterata fit odium. August. 50 Homil. hoinil.
Non fratri irascitur qui peccato fratris irascitur. Qui ergo fratri, non peccato , irascitur, sine causa irascitur. Id. Retract. 19.
A verbis durioribus parcite, quœ, si emissa fuerint ex ore vestro, non pigeât ex ipso ore pro ferre medicamenta, ex quo facta sunt vulnera. Id. Epist. 109 ad Monachos.
La colère dans l'homme est le trouble et l'émotion d'un esprit ému et violemment agité.
Personne ne croit que la colère soit injuste et déraisonnable.
Nous n'avons pas encore conçu une haine formée contre ceux qui ont excité notre colère : mais, si cette colère demeure quelque temps dan» le cœur, elle devient une véritable baine.
La colère de l'homme est tumultueuse, et ne s'émeut pas sans causer une grande peine à l'esprit.
La colère est un désir de vengeance, qui, conservé, se change en haine.
Celui qui s'irrite contre le péché de sou frère ne se met pas pour cela en colère contre sa personne. Celui donc qui se fâche contre son frère, au lieu d'être fâché de son péché, n'a nul sujet de se mettre en colère.
Abstenez-vous de paroles dures et piquantes, et, s'il vous en échappe quelqu'une, n'ayez pas de peine d'y appliquer le remède de la même bouche, qui a fait une si sensible plaie.
Salubrius est etiam irœ juste pulsanti non aperire penetralia cordis, quam admittere non facile recessuram. August.
Quœ iracundia sanari potest, si patientiâ Filii Dei non sanetur? là. De agone Christ. 11.
In disciplina christianâ non tam quœritur utrùm pius animus irascalur, sed quarè. De Civit. Dei, ix, 5.
Quidquid ulcerato animo dixeris, punientis est impetus, non charitas corrigentis. August. in c. 6, Galat.
Qui citb irascitur, quia citb motus est, desinit irasci alteri ; qui autem iram suam vult probare jus tam plus inflammatur. Ambros. i, Offîc.
Iram, quam homo prœvenire non potest, mitigare potest. ld. ad Vercell.
Episc.
Contra iracundiœ malum opponimus suavissimum patienliœ bonum. Ambros.
Ira, si ultra modum efferbuerit, atrociter mentem exulcerat, sensum hebetat, linguamimmutat, oculos obumbrat, totumque corpus perturbât. Id.3 in Prœc.
ad Miss.
Résiste irœ, si potes, cède, sinon potes. I. Offîc. 21.
Per iram sapientia perditur, ut quid quove ordine agendum sit nesciatur.
Greg. v, Moral.
Plerumquè per silentium clausa ira intrà mentem vehementiùs œstuat , et clamosas tacita voces format. Ibid.
Janua vitiorum omnium iracundia est : quâ clausa virtutibus intrinsecùs dabilur quies; aperlâ vero, ad omne facinus armabitur animus. Hieronym. in ProY. m. 29.
Mansuetudo imaginera Dei in nobis servat, sed ira dissipât. August.
Ira, s, rchnnentiùs inflammetur, hominem <i<: mentis statu dejicit. Nazianz. Déplorât, calam. animœ suœ.
Iraici hominisett, iram non perficere ehristiani. s,ii\i;mus Epist, 9,
Il vaut mieux ne point ouvrir la porte de son cœur à uue colère même juste, que de ne la pouvoir chasser qu'avec peine après lui avoir donné entrée.
Qui peut guérir la colère, si la patience du Fils de Dieu ne la guérit pas?
DaDS l'école du christianisme, on ne s'informe pas tant si une âme pieuse s'est mise en colère que du sujet pour lequel elle s'y est mise.
Tout ce que vous direz pendant que votre esprit est aigri sera plutôt l'effet d'un désir de punir ou de tirer vengeance que de la charité qui veut corriger le coupable.
Celui qui est prompt à se mettre en colère, comme il s'est bientôt emporté, il s'apaise aussi bientôt; mais celui qui veut justifier sa colère s'irrite et s'enflamme davantage.
Si un homme ne peut pas prévenir la colère qui s'excite en son cœur malgré lui, il peut du moins l'apaiser.
Au mal fâcheux de la colère nous opposons un bien infiniment doux et souhaitable, la patience.
Si la colère passe les bornes, elle fait une cruelle plaie à l'âme qui s'y laisse emporter, émousse le sentiment, épaissit la langue, trouble la vue, et met en révolution tout le corps.
Résistez à l'homme colère, si vous pouvez; si vous ne pouvez pas, cédez-lui.
On perd la sagesse et la prudence dans la colère, on ne sait plus ce qu'on doit faire ni de quelle manière le faire.
Il arrive souvent que la colère qu'on couvre sous un morue silence s'enflamme davantage dans le cœur, et qu'en se taisant au-dehors elle crie bien haut audedans.
La colère est la porte de tous les vices : quand cette porte est fermée, toutes les vertus sont en repos au-dedans ; mais, si elle est ouverte, l'âme est comme armée pour tous les crimes.
La douceur conserve en nous l'image de Dieu; la colère l'efface et la dissipe. Si la colère s'enflamme outre mesure, met l'esprit hors de sa situation légitime.
C'est la nature de l'homme de se laisser prévenir par la colère; mais c'esi te propre du chrétien de ur poinl exécute] i''-1 i auxquelles elle nous porte.
I LÈB ■ - D01 CED]
/'//a i/v/ omnibus armala est criminibus. s. Paulinus, Epiât. î.
jV/zn/irNS ira &rcut momcnlo res nefondas molitur. Chrysost. Homil. 3, in Joann. . .
Ferœ potiùs quam iracundo homxnx cohabitandum est. ld. Homil. S9,ad pop.
Antioch.
Priorem semelipsum punit et caslujat intrà semetipsum lumens, advcrsùs se pugnans et exardesc'ens. Ibid.
Ira hominem in ferarum rabiem Ver~ ducit, et dracone sœviorem effieil. là.
Homil, 4, in Matin.
Ira voluntarius dœmon,insania spontanea. Homil. 4è dediversis.
Nescio quis possit regnum Di.i possiciere, cùm is qui irascitur à regno separetur. Hieron. in cap. 5 Galat.
Quid refert inter provocantem et provocatum, nisi qubd ille prior in maleficio deprehenditur,iste posterior? Tertull.
De patient, x.
Ira vincilur lenitate, mansuetudine faror exlinguitur. Cnrysost. serm. 58.
Hœc est natura iras, ut dilata languesedt et pereat, prolata verb magis ac magis conflagret. Beda, sup. Parad. 11.
Non irasci ubi irascendum est, peccalum est; plus verb irasci quam irascendum est, peccatum peccato addsre est.
Bernardus, in Epist.
Superbia mihi aufert Deum, invidia proximum, ira me ipsum. Hugo a S.- Victore.
[Utendum est ira ut milite, non ut duce. Senec. iv, ira. 4.
iracundiam quivincit, hostemsuperat maximum, ld.i
La seul.: colère est, pour ainai dire, armée de tous les crimes.
Un violent emportement fait luire d étrangea choses et commettre de grands crimes en peu de temps.
11 vaut mieux habiter avec une bête torouche, qu'avec un homme sujet à la colère.
L'homme en colère se punit tout le premier en s'élevant et combattant contre lui-même. La colère conduit l'homme jusqu'à la fureur des bêtes, et le rend "plus cruel qu'un dragon.
La colère est un démon auquel nous nous soumettons de notre plein gré ; c'est une folie volontaire.
je ne sais qui pourra posséder le royaume du ciel, puisque celui qui se met en colère en est exclu.
Quelle différence y a-t-il entre celui qui attaque et celui qui se défend de la même manière, sinon que l'un est le premier à faire le mal, et l'autre le suit t La douceur calme la colère, et la mansuétude apaise et éteint la fureur d'un homme emporté.
C'est le propre de la colère de se ralentir et de s'éteindre tout-à-fait quand on temporisse, et de s'enflammer davantagequand on la prolonge et qu'on l'entretient. , ., Ne se point mettre en colère quand il ■ est nécessaire de s'y mettre, c'est péché : mais s'émouvoir et s'emporter plus qu'on ne doit quand il faut s'y mettre, c'est ajouter péché sur péché.
L'orgueil me fait perdre Dieu, l'envie le prochain, et la colère me ravit à moimême.
11 faut se servir de la colère comme d'un soldat pour obéir, et non comme d'un chef qui commande.
Celui qui surmonte la colère est victorieux du plus terrible ennemi.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie.
[Distinction]. — Il faut remarquer d'abord qu'il ne s'agit pas ici de la colère en tant qu'elle est une passion naturelle, qui non- seulement est sans péché lorsqu'elle est conduite par la raison, mais qui est même nécessaire pour les grandes et héroïques actions , et d'un grand secours pour toutes les vertus où il se trouve quelque difficulté à vaincre et quelque puissant obstacle à surmonter : mais il est question. du vice de la colère, qui emporte l'âme à de grandes violences, et souvent à des extrémités où elle ne garde plus de mesure , dans l'exécution de ses desseins, contre ceux qu'elle attaque. Car alors ce n'est plus une passion humaine , qui produit en nous un mouvement de promptitude qui trouble et dont les premiers mouvements sont pardonnables, mais une fureur qui porte à d'étranges excès, à des crimes horribles.
[Définition]. — S. Thomas (2.-2., quœst. 48, art. 1) dit que ce n'est autre chose qu'un désir et un appétit de vengeance, laquelle en quelques occasions peut être justement recherchée ; d'où ce saint docteur conclut que cette passion , du côté de son objet, n'est pas mauvaise , quoiqu'elle le puisse être par excès ou par défaut : c'est-à-dire, lorsqu'on se courrouce plus que la raison ne le permet , ou qu'on ne s'irrite pas quand il est nécessaire, savoir quand il s'agit de l'intérêt de Dieu ou de la justice. S. Augustin en donne une idée un peu différente, et veut que ce soit « un mouvement impétueux et turbulent de l'appétit pour détruire les obstacles qui nous empêchent d'agir avec toute la facilité que nous souhaiterions. » Cette définition est en effet plus générale, et s'étend jusqu'aux choses privées de raison, insensibles, contre lesquelles nous nous mettons souvent en colère. Mais , pour en donner une idée juste et entière, qui en explique la nature et les effets, il faut dire que c'est une ardente passion qui, sur l'apparence de nous venger, nous anime au ressentiment d'un mépris ou d'une injure, qu'on croit qui nous est faite , à nous ou à ceux que nous chérissons, et qui nous porte à rompre les obstacles qui s'opposent à nos desseins.
[La douceur]. — La douceur et la mansuétude, qui est opposée à la colère, D'est point une pas.^ion, mais une vertu. Elle réprime ou modère la colère contre ceux de qui nous avons reçu injure ou affront. Elle est différente de la clémence, comme le remarquent S. Ambroise et après lui S. Thomas. BD ce que la clémence consiste proprement à modérer la peine et lo châtiment extérieur que mérite un criminel, ou celui qui nous a offensés in ju
.-,,2 coûtas. — nouent t.
mais la mansuétude et la douceur, modèrent, calment, apaisent ou " .ment entièrement la passion de la colère : ce qui fait que ces deux verront différentes dans leur objet et dans leurs effets, quoiqu on les confondu assez souvent.
[Différence de l'indignation et de la colère]. -La colère et l'indignation , qui sont deux tcrmes'dont on se sert en cette matière, et que l£-«tad aussi ordinairement, sont pourtant différentes de nom et d effet Csr Findi-nation est un mouvement et une espèce d aiguillon vif et subit, qnUu^end la raison, et qui n'est pas libre : d'où vient que c'est propre ment la première émotion de la passion de la eolere, qui s excite à la vue Tau récit de quelque ebosc qui choque ou la raison ou notre Inclination: et par lère'on entend proprement une tristesse plus volontaire e p us
Instante que l'on fomente, et qui conserve le désir de se veng.r a 1 occasion Or on pèche en ces deux manières : - la première, en ne réprimant pas "e mouvement subit, après que la raison a fait une suffisante «flexion su nnjustice de notre colère , ou sur l'excès où elle nous emporte ; - la seconde, en fomentant le désir de la vengeance qu'elle nous insère, en attendant le temps de la faire éclater.
[Quand la colère est péché]. -La colère, dit encore S. Thomas est quelquef Péché, et quelquefois elle ne l'est pas. Car, si elle passe les bornes de la aison ou qu'elle agisse contre ses ordres , la voilà condamnée par Îl ot TmiseL rangées péchés; mais ai elle garde la mesoreet la rè-le de la raison, elle ne peut être péché : il n'y a point de péché qui ne oî contraire à la raison. Pour savoir maintenant quelle sorte de p^cli c'est ce même saint docteur dit : - 1°. que le mouvemen dérègle de la oïe considéré par rapport à son sujet , est péché mortel de sa nature parce qu'il recherche une injuste vengeance, et agit en même temps cent a us«ce de la charité ; - 2» qu'il peut arriver que le mouvement dérègle de c" te coiLe , de la part de son objet , qui n'est autre que la vengeance ne I qu'un Péché véniel et léger, si l'acte est imparfait : ce qui arrive lorsque ce mouvement prévient la raison , ou qu'on recherche une vengeance légère.
[Différentes espèces de colère]. - Le dérèglement de cette passion selon ce mm Ange de l'École, peut se prendre de trois chefs : - ou de la dispoï£n d'un naturel ardent et bilieux, qui nous porte a nous irriter faci em nt - ou de la durée de la colère, lorsque l'injure reçue, demeurant fortomen't imprimée dans notre esprit, nous cause une tristesse qui non
cTflhcux et insupportables à nous-mêmes ; ou - bien de la vengeanc
cchcrchéc avec un désir opiniâtre. Delà est venue cette division, qui partag * colère en trois espèces, - savoir : colère «pi ou prompte colère emu,,, colère difficile. -Vu premier rang sont ceux qui s irritent
pour des sujets très-légers, et presque à tout moment ; les moindres choses les emportent; une parole, un geste, une mine froide, un léger accident suffisent pour cela. Au second rang est cette amertume même que S. Paul nous commande de bannir de nos cœurs : Omnis amariiudo et ira tollatur à vobis (Eph. 4). C'est la colère de ceux qui ne font autre chose que de se ronger eux-mêmes , et qui , étant dans l'impuissance de se venger, en conservent toujours un furieux désir, qu'ils couvrent sous les froideurs d'un visage pâle et défait. Enfin, au troisième rang, sont les furieux qui écument, qui enragent, et qui, paraissant avec un visage farouche, ressemblent à de véritables énergumènes.
Notre colère est criminelle au-dehors : — 1°. lorsqu'elle éclate en paroles aigres, amères, piquantes, accompagnées même d'injures, de médisances, de calomnies, d'imprécations, de jurements et de blasphèmes ; — 2°. lorsque non-seulement elle a enflammé le cœur et répandu son venin dans la bouche ; mais encore lorsqu'elle paraît dans nos actions par le dommage que nous faisons à notre prochain , dans son bien , dans son honneur ou dans la vie, pour satisfaire notre vengeance. Cette passion peut encore être considérée d'une autre manière, non pas tant comme un désir déréglé de vengeance que comme une sensibilité excessive , une délicatesse d'esprit, qui fait que , dans les maux qui nous arrivent , nous nous abandonnons à une tristesse désordonnée. C'est ce que nous appelons impatience , qui nous porte aux plaintes et aux murmures, bien souvent même contre
[Le commandement qui défend la colère]. — Dans ce commandement, on voit clairement la différence qu'il y a entre la loi et l'Evangile : la loi défendait seulement l'homicide, mais l'Évangile défend même la colère, comme passion portant à l'homicide. Ainsi, le Fils de Dieu ajoute cette perfection à la loi de Moïse par la loi qu'il est venu établir, parce que , au lieu que, ^elon l'explication des docteurs de la loi ancienne et des pharisiens, elle ne défendait que l'action extérieure du meurtre et de l'homicide , il veut, par la nouvelle, en ôter le principe , la cause , et pour ainsi dire en arracher la racine.
Cependant , les théologiens , examinant les paroles dans lesquelles est conçu le prétexte de ne nous point mettre en colère contre nos frères {Omnis qui irascilur fratri suo), remarquent qu'autre chose est de se mettre en colère contre son frère , et autre chose de se mettre en colère contre les vices de son frère. C'sst une chose louable de se mettre en colère contre les vices de son frère, mais non pas contre son frère même. Nous • levons aimer la personne de notre frère, parce qu'il est une créature de Dieu, comme nous ; mais nous devons haïr son péché , parce que c'est l'ouvra^ du démon. Or, parce qu'il y a danger de tomber dans le malli mit de haïr la personne qui poche en pensant seulement haïr son péché,
le meilleur est de concevoir plutôt de la douleur de la chute du prochain que de la colore et de l'indignation.
[Remèdes contre la col ère]. — Comme on ne peut guérir un mal sans en connaître la cause , il faut examiner quels sont les principes de la colère , pour y appliquer les remèdes qui leur sont opposés : car, si la colère est d'un tempérament ardent, d'un esprit bouillant, le remède est alors de s'appliquer sérieusement à vaincre celte humeur, à dompter et à mortifier ses passions, et de se faire une loi de n'agir et parler jamais quand on se sent de l'émotion, quelque raisonnable qu'elle paraisse. — Si la colère vient d'un fond d'orgueil, qui fait croire que tout nous est dû et qu'on ne nous rend pas assez d'honneur, ou que Ton nous méprise, le remède t^era de nous efforcer d'acquérir l'humilité : car c'est sans doute pour cela que le Fils de Dieu veut que nous apprenions de lui-même l'humilité avec la douceur, parce qu'un homme humble est toujours doux et modéré. — Que si enfin la colère vient de l'attachement que nous avons à certains biens, dant nous ne pouvons souffrir qu'on nous prive sans emportement, le remède est de modérer nos désirs et de renoncer à ces attachements déréglés.
[De la douceur: d'où elle naît, et ses effets]. — La douceur est une vertu à l'épreuve de tous les maux , de toutes les injures et de tous les accidents de cette vie : en sorte que rien ne nous trouble, rien ne nous irrite , rien ne nous peut mettre en colère. Elle est l'effet d'une invincible patience , d'une profonde humilité, d'une mortification continuelle de nos passions, qu'elle tient si assujetties à la raison , qu'elle ne leur permet pas le moindre mouvement déréglé; c'est une vertu qui renferme ou suppose presque toutes les vertus. Il ne faut donc pas s'imaginer que ce soit l'effet d'un esprit lent , d'un naturel heureux , d'une bonne éducation ou d'une honnêteté naturelle, quoique tout cela soit de grandes dispositions pour l'acquérir. C'est une effusion du Saint-Esprit dans une âme. Il n'y a qu'un chrétien, et un parfait chrétien, qui puisse avoir cette vertu , et on n'est point véritablement chrétien, quand on ne l'a pas.
La douceur ne détruit pas tout-à-fait la colère , puisque celle-ci peut être juste, qu'elle est souvent un effet du zèle et un remède aux défauts qu'il veut corriger ; mais la douceur modère et règle la colère ; elle fait qu'on ne s'y met ni souvent ni aisément, et qu'on ne s'y met que pour de grandes raisons. Elle souffre que la colère soutienne quelquefois la raison, mais non qu'elle la prévienne ou la trouble ; elle empêche les emportements et les mauvais traitements ; elle bannit les paroles aigres et outragcuses ; si elle permet quelques reproches, elle ne souffre pas qu'ils soient offensants ; elle veut qu'ils soient un effet de la charité et du zèle , et non de la passion.
§ VI
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[La colère juste et raisonnable]. — Quand on s'élève avec tant de chaleur contre la colère, on entend toujours parler de celle qui est injuste et violente ; qui , après avoir troublé la raison , nous porte à ces excès dont nous rougissons nous-mêmes, après que notre esprit a repris sa situation ordinaire: car on ne peut nier que cette passion ne soit nécessaire pour leâ grandes actions. C'est elle qui excite les vertus languissantes, qui donne de l'ardeur à celles qui combattent , et qui leur inspire ce beau feu dont elles doivent être animées. Sans le secours de cette passion , les plus excellentes vertus se relâcheraient à tout moment : la justice ne se porterait pas à la vengeance des crimes avec tout le zèle qu'elle doit ; la valeur ne produirait pas ces grandes et héroïques actions qui la font admirer, et qui la rendent redoutable, si elle n'était sollicitée par une juste colère ; sans elle , nous n'aurions pas cette noble indignation que l'âme conçoit pour les choses injustes ; ce vertueux chagrin et cette sainte impatience qui nous prennent à la vue des vices et des désordres, ainsi que le ressentait le saint roi David, ne nous feraient pas dire avec lui : Tabescere me fecilzelus meus, quid obliti sunt verba tua (Ps. 118) : Mon zèle m'a flétri le cœur et fait sécher sur mes pieds, lorsque j'ai vu cet oubli presque général de votre loi, ô mon Dieu! C'est donc cette juste colère, conduite parla raison, qui sert d'aiguillon à toutes les vertus , pour nous faire avancer vers le ciel. C'est d'elle que prend sa naissance ce juste dépit dont l'âme se sent piquée à la rencontre des obstacles qui la traversent dans l'accomplissement des volontés de Dieu, et dont elle tire les forces nécessaires pour les surmonter. C'est, en un mot, cette juste et raisonnable colère qui a formé les Phinéès, les Elie, les Josias, les Jean-Baptiste, les Àmbroise, les Chrysostômo, et tous ces grands zélateurs de la gloire de Dieu qui ont exposé leur vie et employé des paroles de feu pour confondre et détruire le vice. Cette passion donc, ménagée et conduite par la raison, est bonne; et, lorsqu'elle suit les mouvements du Saint-Esprit, elle fait les bons juges, les zélés prédicateurs et les saints pénitents. (Le P. Texier, Dominicale).
[De la douceur] . — La douceur, qui doit réprimer ou modérer la colère, e l une vertu qui nous porte à parler doucement et amiablemcnt à ceux qui nous attaquent, qui nous contrarient et qui nous offensent par Leur paroles ou par leurs actions; qui fait que , selon les principes de l'Évangile, nous rendons le bien pour le mal , Q0U3 prions pour ceux qui DOUS
-lf> COLÈRE. — DOUCEUR.
persécutent, nous effaçons , autant qu'il nous est possible, le souvenir du tort qu'on nous a fait. C'est un divin écoulement de la suavité de l'esprit de Dieu dont il est parlé dans la Sagesse : Spirilus suavis benefaciens, benignus , tlabilis (Sap. 7), qui nous donne une modération d'esprit que l'amertume du dehors n'aigrit point , une tranquillité d'Ame qui ne peut être altérée ni troublée. Cette mansuétude est comme l'éclat de la divine charité, qui nous donne une conversation facile et affable avec tout le monde, et qui fait que nous regardons et que nous supportons les défauts du prochain sans rebut, sans aigreur, et avec compassion. {Le même) .
[La colère vice très-commun]. — Quoique la colère soit si pernicieuse, il n'y a point néanmoins de passion plus commnne ; et il semble que la nature, pour nous punir de tous nos crimes, ait voulu, que, comme une furie vengeresse, elle persécutât tous les hommes. Il ne se voit point de nation qui n'en ressente la fureur, et, de tant de peuples différents en coutumes, en habits et en langage, il ne s'en est point encore trouvé qui soit exempt de cette cruelle passion. Nous avons vu des peuples entiers qui se sont défendus contre le luxe , à la faveur de la pauvreté , et qui ont conservé leur innocence pour n'avoir jamais connu les richesses. Nous en savons qui, pour n'avoir point de demeure arrêtée, sont dans un perpétuel mouvement, et changent de lieu quand ils ne trouvent plus de quoi vivre dans celui où ils sont. Nous en connaissons d'autres qui possèdent tout en commun , ne savent point disputer pour une partie, et ne connaissent point les injustices que l'avarice a fait naître parmi nous. Mais il ne s'en est point encore trouvé qui soit exempt de la colère : elle règne parmi les peuples civilisés aussi bien que parmi les barbares ; elle commande en tous les lieux de la terre. (Le P. Senault, De l'usage des passions) .
[Effets de la colère dans le monde]. — Cette passion produit d'étranges effets dans le monde. Elle en a mille fois changé la face depuis sa naissance ; il n'y a point de province où elle n'ait fait quelques dégâts, et l'on ne trouve point de royaume qui ne se ressente encore de sa violence. Ces ruines, qui ont autrefois été les fondements de quelque superbe ville, sont les restes de la colère; ces monarchies qui gouvernaient autrefois toute la terre, et que nous ne connaissons plus que par l'histoire, ne se plaignent pas tant de la fortune que de la colère ; ces grands princes dont l'orgueil est réduit en poudre soupirent dans leurs tombeaux et n'accusent que la colère de la perte de leur vie et de la ruine de leurs Etats. Les uns ont été assassinés dans leur lit ; les autres , comme des victimes, ont été immolés auprès des autels ; les uns ont fini malheureusement leurs jours au milieu de leurs armées, et tant de soldats qui les environnaient ne les ont pu défendre de la mort ; les autres ont perdu la vie sur leur ruine , sans que cet éclat qui brille sur le visage des rois pût étonner leurs meurtriers; les uns ont vu leurs propres enfants attenter à leur personne , les autres
ont vu répandre leur sang par la main de leurs esclaves : mais , sans se plaindre de leurs parricides, ils ne se plaignent que de la colère, et, oubliant leurs propres désastres, ils ne condamnent que cette passion qui en est la source féconde et malheureuse. (Traduit de Sénèque).
Nous serions perdus si la colère était aussi opiniâtre qu'elle est prompte à se soulever, et la terre ne serait plus qu'une solitude , si cette passion avait autant de durée qu'elle a de chaleur. La nature ne pouvait mieux nous faire paraître le soin de notre conservation qu'en donnant des bornes étroites à la plus farouche de toutes les passions. Encore ne laisse-t-elle pas de causer beaucoup de malheurs en ce peu de temps qu'elle dure : car, outre qu'elle trouble l'esprit de l'homme , qu'elle altère sa couleur, qu'elle allume des flammes dans ses yeux , qu'elle met des menaces dans sa bouche et qu'elle arme ses mains de tout ce qu'elle rencontre, elle produit de plus les étranges effets que nous venons de rapporter.
Cette passion veut toujours paraître raisonnable, même dans ses excès : car elle cherche des excuses à ses crimes. Quoiqu'elle répande le sang humain, qu'elle immole des victimes innocentes, qu'elle renverse des villes entières, et que sous leurs ruines elle ensevelisse leurs habitants, elle veut que Ton croie qu'elle est raisonnable ; souvent elle reconnaît elle-même l'injustice de ses ressentiments : néanmoins elle persévère sans raison, de peur qu'on ne s'imagine qu'elle a commencé sans sujet. Son injustice la rend opiniâtre ; elle veut que son excès soit une preuve de sa justice, et que tout le monde s'imagine qu'elle a puni justement ses ennemis, parce qu'elle les a punis sévèrement. Voilà ce que la colère a de plus insolent que les autres passions , qui , dans leur dérèglement, sont aveugles ; celle-ci abuse impudemment de la raison, et l'emploie pour excuser ses crimes, après s'en être servie pour les commettre.
Elle est la cause de tous les maux, et il ne se commet point de crimes dont elle ne soit coupable. Il n'y a rien de plus fâcheux que les inimiliés : n'est-ce pas la colère qui les entretient ? Y a-t-il rien de plus cruel que le meurtre? eh! qui le conseille, que la colère? Quoi de plus funeste que la guerre? mais ignore-t-on que c'est la colère qui l'allume? Elle étouffe même toutes les autres passions, quand elle règne dans une âme, et elle est si absolue en sa tyrannie, qu'elle change l'amour en haine, et la pitié en fureur. On a vu des avares trahir leurs inclinations pour contenter leur colère ; il s'est trouvé des ambitieux qui ont refusé les honneurs qu'on leur présentait, et qui ont foulé aux pieds les diadèmes, parce que la colère, qui occupait toute leur âme, y avait éteint les désirs de leur gloire.
Co qu'il y a de plus fâcheux dans cette fougueuse passion, c'est qu'elle
ttre Ba naissance de toutes choses. Car, encore qu'elle se répande comme
mbrasements, il ne faut qu'une étincelle pour l'allumer: elle esl si
facile à s'émou7oir que souvent ce qui devrait l'apaiser l'irrite, et ce qui
pourrait la satisfaire l'offense. La négligence d'un serviteur mel un homme
en fougue; la liberté d'un ami le jette dans le désespoir, et la raillerie d'un ennemi l'engage dans le combat. Avec tous ces malheurs, la colère serait supportable, si elle pouvait prendre conseil; mais elle est si violente, dans sa naissance même, qu'elle est incapable de recevoir les avis qu'on lui donne: car elle ne croît pas successivement, comme les autres passions; elle ne fait pas son progr.es avec le temps ; il ne lui faut pas des mois pour jeter des racines dans notre cœur : un moment lui suffit pour se former, elle a déjà toutes ses forces quand elle naît. (Le P. Senault, Ibid).
[Il esl malaisé de se bien servir de la colère]. - Il n'est rien de plus malaisé que de bien user de la colère, et elle est si farouche qu'il est plus facile de l'éteindre que de la régler, et de la bannir tout-à-fait de notre âme que de la modérer ; car elle est si violente qu'on ne peut la réprimer, et elle est si soudaine qu'on ne la saurait prévenir. Ses premiers mouvements ne sont pas en notre pouvoir, et, dès lors qu'ils sont élevés, elle a fait la plus grande partie de ses ravages. Les autres passions sont redoutables en leur progrès, comme les scorpions, qui portent leur venin à la queue. Une haine naissante peut se guérir; mais, quand elle s'est accrue avec le temps, elle délie tous les remèdes ; une envie qui n'est pas encore bien formée peut s'effacer, mais, quand elle a pris toutes ses forces, il faut que le ciel fasse des miracles pour l'étouffer ; un amour qui n'a pas encore passe des yeux dans le cœur s'éteint aussitôt qu'il s'est allumé, mais, quand il a pénétré dans Te fond de l'âme, qu'il a porté ses flammes dans la volonté, il faut bien du temps pour l'amortir, et si la haine, le dépit et la jalousie ne viennent au secours de la raison, elle aura bien de la peine à triompher d'un si puissant ennemi. Mais la colère a toutes ses forces dans son berceau ; elle est grande aussitôt qu'elle est formée ; et, comme si elle était de la nature des esprits, elle n'a point besoin du temps pour s'accroître : de sorte qu'elle est difficile à vaincre, dès lors qu'elle commence à combattre, et, contre la nature des autres passions, elle est plus à craindre dans sa naissance que dans son progrès.
Sans chercher tant de remèdes à un mal si dangereux, nous pouvons user de la colère contre nous-mêmes avec assurance, et permettre a cette passion de punir les crimes dont nous sommes les seuls coupables: l'amour-propre empêchera bien son excès, et, sans consulter tant de maîtres, le soin que nous avons de nous conserver nous défendra bien de l'excès de cette passion. C'est contre nous qu'il est raisonnable de 1 exercer, puisque tant de justes motifs nous y convient. C'est dans la pénitence que nous la pouvons employer légitimement, sans craindre que son excès nous fasse perdre la douceur, ou que sa violence nous fasse oublier la charité : car il semble que cette vertu, qui punit le crime, ne soit qu une colère adoucie, et que le pénitent qui se fait la guerre ne soit qu un homme irrité contre soi-même, comme parle S. Augustin : Qiud est homo
pœnitens, nisi sibi irratus homo ? (Homil. iv, 50). Il peut être son juge, sa partie, son témoin, et, sans offenser la justice, il peut exécuter les arrêts qu'il a prononcés contre lui-même. Heureuse colère, qui n'offense que Fliomme pour apaiser Dieu, et qui, par de légères peines, se délivre des supplices éternels, et se prépare la félicité des anges! (Le même).
[S'opposer au commencement]. — Le grand secret pour dompter la colère, c'est de l'étouffer dans ses premiers commencements, selon cet avertissement de l'Apôtre : Sol non occidat super iracundiam veslram: que le soleil ne se couche point sur votre colère ; c'est-à-dire, ne permettez pas que votre raison, qui doit être le soleil de votre âme, se laisse surprendre et éclipser par votre emportement; et ne donnez pas le temps au démon, par une colère précipitée, de prendre possession de votre âme: Nolite locum date diabolo. « La colère, dit S. Chrysostôme, c'est une bête féroce : vous ne la pouvez dompter, si vous ne l'adoucissez, et si vous ne vous en rendez le maître dès qu'elle commence à naître. » Il est marqué, au livre des Rois, que David prenait les ours et les lions par la tête pour les étouffer : figure qui nous apprend que nous ne pouvons dompter ce lion furieux de la colère (car c'est ainsi que l'Écriture l'appelle), si nous ne l'attaquons dans son commencement et dans ses premiers mouvements.
Son premier effet est d'ôter le repos à celui qui l'a fait naître. C'est un monstre cruel qui commence par dévorer son propre père, et par lui déchirer le cœur. On peut juger de l'intérieur d'un homme en colère par l'extérieur ; on peut voir ce qui se passe dans son âme par ce qui se passe sur son visage. Son cœur n'est pas moins dans l'agitation que ses yeux et sa langue ; et, quelle que soit sa furie, elle lui fait beaucoup plus de mal à lui-même qu'à ceux qu'il menace et qu'il frappe. Ce fut sans doute pour cela que Dieu défendit qu'on tuât Gain : il voulut que la colère, qui l'avait fait le bourreau de son frère, devint le sien propre, et que les peines cruelles qui accompagnent cette passion, fussent les malheureux commencements des supplices qui lui étaient préparés dans l'enfer. (Essais de sermons pour la dominicale) .
[La colère, espèce de folie]. — Quelle passion plus odieuse, plus indigne d'un honnête homme et d'un chrétien! Les peuples un peu civilisés, quoique païens, en ont eu horreur ; les plus barbares l'ont réprouvée dès qu'ils sont devenus fidèles. La colère est une frénésie, courte à la vérité, mais qui n'en tient pas moins delà folie : elle est toujours accompagnée de fureur et d'une espèce d'aliénation d'esprit. Que signifient ces émotions Imprévues de l'âme, qui ne lui laissent pas le temps de délibérer, toutes aillics impétueuses ressemblant à des accès de fièvre et à des redoublements? Que signifie ce visage altéré, ces regards furieux, ces paroles offensantes, ces «mportements violents, toujours prêts à fondre en orages? Sont-cc des marques d'un homme sage? Tout le monde convient qu'on n.
220 COLÈRE. — POUCF.rn.
doit pas attendre la raison d'un homme en colère; nulle passion ne montre et ne prouve tant de faiblesse d'esprit que celle-ci : Ira in sinu stvlli reçûtescit. (Ecc. 7). C'est la brutalité des animaux qui leur fait suivre les mouvements de leur colère: de quelle source vient celle qui rend les hommes si peu raisonnables? Education, beau naturel, politesse, belles manière-, bon cœur, tout disparaît, tout s'éclipse, dès que ces convulsions reviennent; on dirait que ce n'est plus le même homme. On oublie ses propres intérêts; on s'oublie soi-même : mais que de troubles! quel dégât! quels funestes effets de ces emportements !
Quelle autorité peut conserver dans sa famille, ou dans son domestique, une personne qui ne sait pas maîtriser sa mauvaise humeur, ni régler ses premiers mouvements ? Ces airs toujours chagrins, ces tons éternellement menaçants, ces torrents d'injures, adoucissent-ils fort les esprits? gagnentils les cœurs? Devient-on fort respectable à force de paraître colère et toujours prêt àprendre feu àla moindre étincelle? en est-on plus aimé? Pour être heureux, il faut faire en sorte que ceux avec qui on vit le soient avec nous.
Il est étrange que les tristes effets de cette effrénée passion ne servent qu'à la décrier sans l'affaiblir. Querelles sanglantes,, procès mal à propos intentés, inimitiés immortelles, perte de biens, accidents, coups funestes, malheurs que la mort même ne termine pas : ce sont les fruits amers de la colère. On gémit, on se repent, on se lamente; mais que sert de retenir la main, quand la pierre est jetée? Le feu éteint ne laisse que des cendres. On avoue qu'on est emporté ; on déteste sa violence ; mais que sert cet aveu? Le calme ne dure pas longtemps, l'intempérie de l'humeur cau^e bientôt de nouveaux accès, et les nuages de nouvelles tempêtes. (Le P. Croiset, Réflexions chrétiennes).
[La colère rend pire que les bêtes]. — S. Chrysostôme, adressant son discours à ceux qui se laissent emporter à la colère, leur dit à peu près ces paroles, dans l'Homélie 4e, sur S. Matthieu. « Les bêtes, quoique naturellement farouches, s'apprivoisent par l'artifice des hommes; mais vous, qui les rendez douces, de sauvages qu'elles étaient, comment pouvez-vous vous excuser, puisque vous vous dépouillez de la douceur qui vous était naturelle, pour vous revêtir de la cruauté des bêtes, après avoir forcé les bêtes à quitter leur cruauté naturelle pour imiter la douceur des hommes? Vous apprivoisez le lion et le rendez traitable, et vous devenez vous-mêmes plus furieux et plus intraitables que les lions ! Quelle excuse vous restera-t-il donc, de voir que vous forcez en quelque manière un lion à devenir homme, pendant que vous ne vous mettez pas en peine de ce qu'étant homme vous agissez en lion ? Vous donnez à l'un ce que la nature lui refuse, et vous ôtez à l'autre ce que la nature lui avait donné. Vous élevez les bêtes farouches à la dignité de l'homme, et vous vous dégradez vousmêmes, pour vous rabaisser à l'état de bêtes. Ce serait sans doute une
chose étonnante, et que tout le monde regarderait comme un prodige, si l'on voyait une bête tenir un homme lié, le traîner partout où elle voudrait, et se rendre maîtresse absolue de celui à qui elle doit obéir. Le monde est rempli de ces gens qui sont dominés par la colère, qui, comme une bête furieuse, les entraîne liés après elle : et néanmoins personne ne s'en étonne, personne n'y prend garde ; et, ce qui est plus déplorable, ce spectacle est si commun, qu'on ne s'en aperçoit pas même. »
Le dérèglement de l'âme passe jusqu'au corps : car, quand un homme est embrasé du feu de la colère, on voit que son corps tremble ; il écume de la bouche ; le feu lui monte au visage ; ses yeux étincellent ; il devient méconnaissable à ceux mêmes qui le connaissent le mieux, il est peu différent d'un homme possédé du démon. Il ne faudrait faire, pour donner horreur de ce vice, que ce que faisaient ces anciens peuples pour donner horreur de l'ivrognerie à leurs enfants. Ils leur faisaient considérer un esclave, qu'ils enivraient exprès ; ils leur faisaient remarquer les postures indécentes qu'il prenait en cet état, les actions ridicules, les mouvements irréguliers du corps, les paroles déshonnêtes qu'il proférait, et les autres dérèglements qui sont une suite nécessaire de l'ivrognerie. Il n'en fallait pas davantage pour leur donner horreur d'un vice si brutal et si indigne d'un homme. De même, pour donner aversion de la colère, il ne faut que considérer un homme possédé de cette passion ; remarquer ses actions, ses mouvements, ses paroles, ses yeux, sa bouche, son visage, pour voir le dérèglement de son âme, et concevoir ensuite l'horreur que ce vice mérite. (Le P. Lejeune).
[La colère est un torrent]. — Quand il fait quelque grand orage, un torrent paraît tout-à-coup, qui roule avec beaucoup d'impétuosité ses eaux enflées par les pluies, par les ruisseaux et par les ravines. Si vous entreprenez de l'arrêter en opposant quelque obstacle à son cours, il fait un effroyable bruit, il s'élève, il écume, il pousse des flots qui, se précipitant et se roulant les uns sur les autres, se répandent par toute la campagne voisine où ils font un épouvantable ravage. Otez les digues, laissez-le passer : dans peu d'heures l'orage ayant cessé, il aura déchargé sans dommage toutes ses eaux et toute sa fureur dans la mer, où il va se perdre. Un homme est en colère, et, durant l'orage de cette passion qui fait une horrible tempête dans son âme, et trouble toute sa raison, il se décharge comme un furieux en injures et en outrages : vous lui résistez fortement, vous vous opposez à sa violence par la vôtre; vous lui répondez d'un ton encore plus fier et d'un air plus impérieux que le sien : qu'arrive-t-il? il en devient plus furieux, il s'emporte, il se perd, il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Lites rien, retirez-vous, cédez-lui pour un peu de temps, donnez passage à ce torrent : en peu de temps, sa colère étant passée et l'orage apaisé, il sera honteux de tant de faiblesse, et n'aura plus que le regret do 8'être emporté contre vous, et la volonté de vous satisfaire.
222 COLERK. — DOUCEUR.
Notre intérêt particulier nous oblige à céder à la violence d'autrui, tjuand il est en colore, parce que, eu voulant nous défendre par les mêmes armes, nous perdons la paix, et nous nous rendons aussi criminels que celui dont nous nous plaignons. Nous sommes même plus odieux à Dieu, en ce que d'un mal nous en faisons deux, et que celui que nous ajouton au premier n'est pas moindre que celui-ci. C'est la pensée de Tertullien : Hoc quidem ioco, malitla displicet Deo, quod malum duplicat. « Car enfin, poursuit ce Père, quelle différence pouvons-nous mettre entre celui qui attaque et celui qui se défend de la même manière, sinon que l'un est le premier à faire le mal, et l'autre le suit? Quid refert inler provocaniem et
vocalum, nisl quod Me prior in maie fie io deprehe/idilur, isle posterior ? » Or, on n'a point égard à l'ordre dans le désordre, et ceux que la ressemblance des mœurs a mis en môme rang ne sont point distingués par la différence de celui qu'ils gardent en commettant le crime. (Maimbourg, 4e mardi de Carême).
[Effets de celte passion]. — Les personnes sujettes à cette furieuse passion sont comparées dans l'Ecriture aux bêtes, parce qu'elles imitent leur malignité, et que ceux qui sont dans la disposition de faire toutes sortes de maux peuvent à bon droit être mis au nombre des bêtes féroces et envenimées, qui portent une haine naturelle aux hommes : la légèreté de la langue, les paroles inconsidérées, la violence des mains, les calomnies, les reproches, les injures, les coups, et tous les autres désordres qu'il est impossible de raconter, sont les effets et les fruits de la colère. C'est cette passion qui aiguise les épées, qui fait que les hommes s'entre-tuent, que les frères ne s'entre-connaissent plus les uns les autres, que les pères et le.^ enfants étouffent tous les sentiments que la nature leur inspire. Un homme irrité ne se connaît plus lui-même; il ne respecte ni la vieillesse, ni la vertu, ni le sang; il oublie les bienfaits, et n'est point touché de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes.
La colère est une frénésie d'un moment; ceux qui en sont transportes se négligent eux-mêmes pour se venger, et s'exposent à toutes sortes de périls. Le souvenir des injures qu'on leur a faites est comme un aiguillon qui les pique; leur esprit agité n'a point de repos jusqu'à ce qu'ils aient causé quelque grand chagrin ou fait quelque tort considérable à ceux qui les ont offensés, quand ils devraient s'en faire à eux-mêmes, comme il arrive assez souvent. (S. Basile, sur la colère, cité par Bcllegarde).
[La colère ordinairement injuste]. — Nul, dit S. Augustin, ne croit sa colère injuste, et il n'est point pourtant de plus injuste passion. Elle l'est ordinairement dans son principe : car souvent c'est une bagatelle, une parole dite sans réflexion, une imagination, un soupçon sans fondement, une action très-innocente prise de travers, qui met une personne hors d'elle-même, et la porle quelquefois aux dernières extrémités. Elle
est injuste dans sa conduite : remédie- t-on à un mal par un plus grand mal, ou plutôt par le plus grand de tous les maux, qui est le péché? Corrige-t-on bien une faute légère, et souvent imaginaire, par une faute trèsréelle, et souvent très-griève? Le mal dont on veut se venger approchet-il de celui qu'on se fait à soi-même? En se laissant emporter à la colère, on perd la raison, la paix, la charité et la grâce. Celui contre qui vous vous irritez, que vous regardez comme votre ennemi, peut-il jamais vous faire autant de mal que vous vous en faites à vous-même? Enfin, la colère est très-injuste dans ses suites : quels péchés et quels désordres ne causet-elle pas? L'homme colère, quand il est transporté de cette passion, ne dit pas une parole, il ne fait pas une démarche, il ne forme pas un mouvement qui ne soit un péché, et, lors même qu'il paraît punir avec justice, il est injuste par la manière emportée dont il le fait, et encore plus par le peu de proportion qui se trouve ordinairement entre la faute prétendue qu'il veut punir et la peine qu'il lui impose. (Le P. Nepveu, Esprit du christ.).
[Les remèdes]. — La colère est dans quelques-uns l'effet d'un tempérament ardent, d'un esprit vif et d'une humeur bouillante. Le remède est alors de s'appliquer sérieusement à vaincre son humeur, à dompter et ù mortifier ses passions; se souvenant que la vertu ne consiste pas à n'avoir point de passions, mais à savoir les combattre et les vaincre; que se laisser dominer par son humeur, non-seulement ce n'est point agir en chrétien, mais pas même en homme; que la raison et la grûcc doivent être les règles de la conduite d'un chrétien, et non pas la passion; que c'est en cela que consiste ce renoncement à soi-même et cette sainte violence sans laquelle on ne peut emporter le ciel; et enfin que toute dévotion qui n'aboutit pas là est une pure illusion; que les saints n'ont point été saints pour n'avoir pas eu de passions, mais pour avoir su les vaincre, puisque les plus grands saints ont été quelquefois ceux qui ont eu les passions les plus fortes, et que c'est par l'extrême violence qu'ils ont été obligés de se faire qu'ils sont parvenus à une si eminente sainteté.
Un autre remède est de se faire une loi de n'agir et de ne parler jamais quand on se sent dans l'émotion , quelque raisonnable qu'elle paraisse, surtout quand elle est un peu forte. Il est plus aisé de se taire que de parler sans aigreur et sans emportement. Quand on se sent ému, une parole d'aigreur qui échappe augmente l'émotion du cœur, et l'enflamme au lieu de le soulager, ou de le calmer en le soulageant, comme on se l'imagine; on passe alors de l'aigreur à la colère, et de la colcr.- à l'emportement. Lors même qu'on se sent obligé de reprendre une faille, il faut, autant qu'on peut, ou réprimer sa colère, ou suspendre la correction ; il faut calmer son cœur pour être en état de régler le cœur des autres et de remédier à leurs faiblesses. La passion ne guéri! point la | as-
siou, mais elle L'aigrit; il faut être maîtro de soi-même pour être maître des autres.
Un homme vain croit toujours qu'on lui doit tout et qu'on ne lui rend jamais assez ; la moindre apparence de mépris le met hors de lui ; et on n'est guère colère que parce qu'on est orgueilleux. C'est pour cela sans doute que le Fils de Dieu joint l'humilité avec la douceur, parce qu'elle en est la cause. Un homme humble est toujours doux et modéré : comme il croit que rien ne lui est dû, on lui en rend toujours trop; plein de mépris pour lui-même, il est persuadé qu'on lui rend justice quand on le méprise; et ainsi il ne croit pas avoir droit de s'emporter, ni même de se plaindre; comme son humilité lui fait prendre ordinairement la dernière place, il ne trouve personne qui la lui dispute ni qui lui donne sujet de se mettre en colère.
La colère vient quelquefois de l'attache excessive à certains biens : d'où il arrive que nous ne pouvons ensuite souffrir sans emportement qu'on nous en prive; la seule appréhension que nous avons de les perdre nous met dans l'émotion et nous dispose à l'emportement, dès que nous nous voyons en quelque danger de les perdre. Si on veut donc éviter les désordres de la colère,jil faut régler ses désirs et modérer ses attachements : car on supporte sans impatience et sans emportement la perte d'un bien qu'on possédait sans grande attache.
Notre colère n'ira pas loin si nous ne la laissons jamais impunie. Imposons nous toujours quelque peine proportionnée à notre faute, soit en demandant pardon aux personnes contre qui nous nous sommes emportés, si elles nous sont ou supérieures ou égales, soit en réparant les paroles dures et emportées par des paroles douces et obligeantes, si elles nous sont inférieures, soit enfin en nous condamnant nous-mêmes à quelque aumône ou à quelqu'autre peine. Il n'est guère de colère qui pût tenir contre ces remèdes, si on était fidèle à s'en servir.
La douceur modère le zèle, de peur qu'il n'aille jusqu'à l'emportement, et qu'il ne devienne indiscret ou amer par trop d'ardeur; elle adoucit tellement les réprimandes, qu'elle fait sentir au coupable, pour peu de raison et d'équité qu'il lui reste, qu'on en veut plus à sa faute qu'à sa personne, et qu'on veut le corriger et non pas l'aigrir et le fâcher. Que si on est obligé d'en venir quelquefois jusqu'à le punir, la douceur fait qu'on le punit toujours avec peine, qu'on Le ménage en le punissant, et que la peine est toujours moindre que la faute : de sorte que le coupable est obligé de reconnaître, s'il ne veut pas s'aveugler, que les peines qu'on lui impose sont plutôt les effets d'une charité pleine de tendresse et de compassion que d'une passion aveugle ou emportée. {Le même).
[Les hommes les plus sujets à ce vice]. — Ceux qui mènent une vie commode et qui jouissent des douceurs et des plaisirs de ce monde sont sujets à s'emporter; la moindre chose qui trouble leur repos les irrite et leur devient
insupportable. Bien loin de réprimer alors les mouvements d'une colère naissante, ils s'y abandonnent sans réflexion; et leur esprit, comme endormi dans le sein de l'oisiveté et de la volupté, ne fait aucun effort pour résister aux premières saillies : car quelle apparence qu'une âme délicate modère une colère qu'elle ressent, et qu'elle fasse ce que les esprits les plus courageux peuvent à peine faire ! Ils veulent se satisfaire en autant de manières qu'ils peuvent aimer de différents objets; mais comme ces satisfactions, qui sont en grand nombre, ne peuvent guère se rencontrer en même temps, et dès que le moindre accident vient à déranger cet ordre de plaisirs, aussitôt leur colère éclate et fait d'étranges ravages. Ici c'est un serviteur qu'on accuse de malpropreté ou de bêtise; là, c'est un artisan qu'on traite d'incommode et d'importun; tantôt, c'est un voisin contre lequel on se déclare; tantôt, c'est un parent ou un étranger à qui l'on dit mille duretés. Ces sortes d'esprits prompts s'échauffent à la moindre contradiction; un petit mépris, une raillerie, un clin d'œil, tout les irrite et les fait sortir hors d'eux-mêmes. (Dictionnaire moral).
[Combien la colère est à craindre]. — La colère est une passion turbulente, précipitée, ardente; disons mieux, c'est un vice remuant, impétueux, qui ne sait ce que c'est que se renfermer dans les bornes de la raison et de la justice : caractère qui fait sa différence d'avec les autres. L'envie se cache, le jugement téméraire se fait en secret, l'avarice n'ose se produire, la médisance prend ses précautions pour ne pas éclater ; mais la colère, sans garder ces mesures, se produit avec insolence et scandale. Quand l'Écriture parle de cette colère, elle la compare tantôt au tonnerre, qui porte la* terreur et la consternation partout, et tantôt à un incendiaire qui. met le feu dans une forêt ou dans une maison.
La colère qui rappelle le souvenir des injures qu'on a reçues est une passion de se venger, une prompte émotion de bile, une violente et précipitée inflammation de cœur, un mouvement plein d'amertune, une saillie subite qui trouble toutes les puissances de l'âme et qui la rend toute difforme. Cette colère est une haine de la justice, la peste des vertus, ver qui ronge l'esprit; c'est un éloignement de toute amitié, une douleur qui, quoique sensible et cuisante, ne laisse pas d'être accompagnée d'une fausse douceur à satisfaire sa passion : c'est l'idée que S. Jean Climaque s'en forme.
Ce même Père la compare à un abcès qui corrompt la partie malade où il est, et n'y laisse qu'un amas d'ordures : elle se forme insensiblement dans le cœur par les soupçons, par les rapports et les mauvais services; mais, quand elle éclate et qu'elle crève, c'est un égout par où le péché se décharge, et dont il est très-difficile de détourner le cours. Ce n'est pas tant un emportement pardonnable qu'une fureur criminelle; ce n'est pas tant une brusquerie qui passe qu'un opiniâtre ressentiment; ce n'est pas tant un dépit qui a prévenu la raison qu'une indignation dure et cruelle qui se porte aux derniers excès. (Dictionnaire moral).
T. ii. 10
205 COLÈRK. — DOUCE!!;.
[La colère grossit les injures]. — Ignorez-vous que, lorsqu'on est emporté de colère, les moindres choses paraissent insupportables, et ce qui est le moins'injurieux se grossit à nos yeux et paraît un outrage sanglant? Ce que vous appeliez un petit mot a souvent causé des meurtres et ruiné des villes entières. Comme, lorsque nous aimons quelqu'un, les choses les plus insupportables nous semblent légères, de même, lorsque nous haïssons, les choses légères nous paraissent insupportables : quoiqu'une parole soit dite sans dessein, nous voulons croire qu'elle vient d'un cœur envenimé contre nous, S. Paul dit : « Que le soleil ne se couche point *ur votre colère » ; il craint que la nuit, trouvant seule la personne offensée, n'envenime ses plaies. Durant le jour, cette passion se dissipe par les distractions et le commerce du monde ; mais durant la nuit, lorsqu'on est seul et qu'on s'entretient de l'injure qu'on a reçue, il s'excite dans l'âme des mouvements plus violents, et la passion s'aigrit davantage. S. Paul, prévenant ce mal, veut qu'on se réconcilie avant que le soleil se couche, afin que le démon ne prenne point occasion du repos de la nuit pour rallumer notre colère, et pour la rendre plus vive et plus forte. (S. Chrysostôme, HomèL).
[De la douceur]. — Il n'y a point d'esprit si farouche que la douceur ne gagne, point de si emporté qu'elle n'apaise. « La plus violente colère, dit Te Saint-Esprit, ne peut tenir contre une parole douce et obligeante. » Quelque force qu'ait le zèle, la douceur en convertit plus que lui. Combien a-t-elle emporté de cœurs qui avaient résisté au zèle? le zèle du Sauveur effraya les profanateurs du temple, mais il n'est point marqué qu'il les changea; il les punit, mais sans les convertir. Au contraire, les plus endurcis ne purent se défendre des charmes de sa douceur. Les publicains, les Madeleines et les plus grands pécheurs furent obligés de s'y rendre. Le moyen de ne pas aimer un homme qui, bien loin de rendre le mal pour le mal, ne dit pas même une parole aigre ; qui ne défend pas même la* vérité avec trop de chaleur, qui ne soutient pas ses droits avec opiniâtreté, qui aime mieux perdre son bien que sa douceur, et qui ne répond aux injures que par de bons offices? C'est une vertu qui renferme ou qui suppose presque toutes les autres vertus; c'est une effusion de l'onction du Saint-Esprit dans une âme; c'est la marque la plus sensible de la plénitude de Jésus-Christ dans un cœur. Il n'y a qu'un chrétien, et un parfait chrétien, qui puisse avoir cette vertu: mais on n'est point véritablement chrétien quand on ne l'a pas, parce qu'on n'a pas l'esprit de Jésus-Christ. Vos impatiences si ordinaires, vos aigreurs et peut-être vos emportements, ne font-ils pas voir que vous n'êtes point un véritable chrétien, étant si peu semblable à celui qui s'est donné pour modèle de cette vertu? Discite à me quia milis sum et humilis corde. (Le P. Nepveu). Qui a rendu, je vous prie, les Apôtres les princes du monde et les maîtres do l'univers, si ce n'est la mansuétude et la douceur ? Allez, leur dit
le Sauveur du monde : je vous envoie comme des brebis innocentes parmi des loups ravissants. Pour toute arme il ne leur donne que la mansué tude d'un agneau, et, pour établir S. Pierre son vicaire sur la terre, ne le fonda-t-il pas sur cet article, en lui commettant le gouvernement de ses brebis, et en l'examinant tout à la fois sur la tendresse de la cbarité? En effet, S. Antonin assure que S. Pierre pleurait sans cesse, non pas tant à cause de son péché que du souvenir qu'il avait de la douceur de son bon Maître. Vit-on jamais un cœur plus bénin que celui de S. Paul, qui avait été un persécuteur furieux, écumant de colère et de rago contre le troupeau de Jésus-Christ? mais, après avoir éprouvé la douceur de la miséricorde d'un Dieu mort pour son amour, il devint un agneau. Ce grand apôtre n'a jamais mieux fait que quand il a agi par douceur et par esprit de mansuétude, comme il nous conseille de faire. Sa douceur a clé plus efficace que son pouvoir, et ses anathèmes lancés contre les pécheurs n'ont jamais eu plus d'effet que quand il lésa lancés contre lui-même, c'est-à-dire que quand, par un excès de bonté, il a voulu être anathème pour les plus cruels ennemis qu'il eût au monde. (Anonyme).
[Quelques avis de S. Ambroise]. — Il faut s'accoutumer à faire toutes ses actions avec un esprit tranquille; un long usage peut corriger le naturel le plus farouche. Mais, parce que plusieurs ont l'humeur si impétueuse et si violente qu'il est assez difficile qu'ils se changent entièrement, il faut qu'ils fassent des réflexions sur les sujets qui peuvent les mettre en colère, pour se guérir peu à peu par la raison. Quand la colère les surprend et qu'elle prévient toutes leurs réflexions, il faut du moins tâcher de l'adoucir, si on ne peut pas en être absolument le maître. 11 est quelquefois à propos de résister fortement à la passion; il faut quelquefois aussi se relâcher, tandis que les premiers transports s'évaporent. Comme il est marqué dans l'Ecriture, donnez le temps à la colère de passer et de s'éteindre d'elle-même. Il ne faut pas de plus grands efforts pour s'empêcher de se mettre en colère que pour se modérer quand on y est. L'un est l'effet du tempérament, et l'autre de la raison. Ces petites saillies, qui ont plutôt de l'agrément que de l'aigreur, sont innocentes dans les enfants : ils s'échauffent et s'apaisent dans un moment, et se réconcilient avec plus de plaisir; il ne faut point avoir de honte de les imiter, après cet oracle du Sauveur du monde: Si vous ne devenez semblables à de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume descieux.'Ne répondez jamais avec emportement à un homme en colère : s'il dit des extravagances, pourquoi voulez-vous faire la même faute que lui ? Quand deux pierres se choquent, il en sort des étincelles.
Si l'on ne peut guérir la colère par les moyens que la raison peut nous fournir, il faut avoir recours à l'artifice. La patience est d'un grand secours, et le temps ralentit les.passions les plus violentes. Si on se trouve exposé à la bizarrerie d'un homme qui nous aigrit de plus en plus par des
2«j»$ COLËRF. — DOUCEUR.
réponses impertinentes, et si nous n'avons pas a.sscz d'empire sur notre esprit pour le modérer, ayons-en du moins assez sur notre langue pour ne rien dire. C'est un avis que l'Écriture nous donne, de retenir notre langue et d'empêcher qu'elle ne parle mal à propos et ensuite do chercher la p°aix et de prendre tous les moyens possibles pour l'établir. Nous en avons un bel exemple dans la conduite de Jacob. Son premier soin fut de se tenir dans une situation tranquille, et d'empêcher les premiers mouvements de la colère. Si votre force et votre vertu ne vont pas jusque-là, mettez un frein à votre langue, de peur qu'elle ne s'échappe en paroles d'aigreur. Quand vous aurez apporté toutes ces précautions, il faut encore faire quelques démarches pour vous réconcilier.
Voulez-vous savoir comment il en faut user quand on vous fait quelque affront ? il ne faut point rendre le mal pour le mal ; il ne faut point avoir égard à la malice des autres, ni être méchant parce qu'ils le sont. Ayez soin de sauver votre vertu, et ne faites rien que vous puissiez vous reprocher àvous-même. Les païensnous citent sans cesse une belle parole d'un de leurs philosophes, et qui mérite assurément des louanges. Un de ses fermiers lui avait déplu ou fait quelque injustice ; « Malheureux, lui ditil, que je te punirais sévèrement, si je n'étais pas si en colère! » David fit à peu près la même chose: il se retint dans le temps qu'il était prêt de se venger, et il fut tellement le maître de sa colère , qu'il ne répondit pas une seule parole aux injures qu'on lui disait. Abigail, par sa prière, calma aussi ce prince débonnaire, qui était à la tête de ses troupes pour se venger des insultes de Nabal.
C'est la marque d'une âme bien faite de se laisser fléchir par de justes prières, et d'accorder avec plaisir tout ce qu'on nous demande. David eut beaucoup de joie d'avoir pardonné à ses ennemis, et il loua l'adresse de cette femme qui sut si bien s'insinuer dans son esprit qu'elle obtint tout ce qu'elle souhaitait. Ce prince n'était cependant pas insensible aux affronts qu'on lui faisait. Je suis touché, disait-il, de ce que font contre moi des personnes mal intentionnées ; si je ne consultais que ma colère, j'aurais beaucoup de plaisir à me venger du chagrin qu'ils me causent. Mais ce prince pacifique, revenant à lui: « Qui me donnera, disait-il, des ailes comme à une colombe? Je m'éloignerai de mes ennemis pour avoir la mix. » Et malgré toutes leurs insultes, il préférait le repos à la vengeance. Il avait dit dans un autre endroit : Irascimini, et nolite peccare : mettez-vous en colère et ne péchez point. » C'est un précepte de morale, pour tempérer par la raison un mouvement naturel qu'on ne peut entièrement étouffer. (S. Ambroise, Offices).
[L'homme emporté]. — C'est un des plus dangereux effets de la colère, de troubler lr. mutuelle intelligence par laquelle Dieu a voulu unir les esprits des hommes, de faire comme une espèce de schisme dans le corps civil, et de violer toutes les lois d'une douce et agréables société. Voici ce qu'en
PARAOBAPHE SIXIEME. 229
dit l'Ecriture, selon la version de S. Grégoire : Vir animosus parti rixas, et viriracundus effundil peccaia. (Prov. 13). Un homme emporté ne sèmo que des querelles ; et celui qui suit les mouvements de sa colère répand des péchés partout où il se rencontre. Quelle est, à votre avis, cette effusion de péchés ? Et comment est-ce que la colère fait dans la société civile ce déluge de maux qui la détruisent? Il en est à peu près des mouvements de cette furieuse passion comme de ces monstres marins qui, durant l'orage, sortent du sein de la mer, où ils semblaient être endormis pendant son calme, et qui, en étant sortis, avalent, engloutissent tout ce qu'ils rencontrent.
Quand l'Écriture parle des dérèglements de la colère, elle la regarde comme une passion séditieuse, qui animé les autres au combat, comme celle qui leur ôte la honte et la crainte de paraître, qui relève leur faiblesse et leur langueur, qui les rend féroces, insolentes, impatientes, inhumaines, et qui les fait sortir de son sein pour mettre tout en alarme par une malheureuse effusion de péchés: Effundit peccaia. Si l'on n'entend que querelles, que reproches, qu'imprécations, que blasphèmes, si l'on ne voit que duels et que meurtres, n'en cherchons point d'autres causes que la colère, qui, semblable à Béhémot, dit S. Grégoire, jette feu et flammes, et rallume par son haleine ensouffrée les passions à demi éteintes, comme autant de charbons sur lesquels elle souffle. Et, en effet, ce monstre est si terrible et si fécond en même temps, qu'il produit, ce semble lui seul, toutes les sortes de monstres dont on a jamais ouï parler, et qu'il est capable de détruire non-seulement la société civile, mais tous les royaumes, et de dissoudre même, s'il lui était possible, toute la machine de l'univers. (Discours moraux).
[Combattre celte passion]. — Je ne parle qu'après S. Paul, qui vous donne cet important avis : « Que votre colère ne dure pas au-delà du coucher du soleil , Sol non occidat super iracundiam vestram. » Il ne veut pas seulement vous dire de ne point attendre à réprimer votre colère quand le soleil naturel s'éclipsera pour vous à l'heure de votre mort , et de remettre à ce temps une douceur feinte et des réconciliations forcées. Hélas! dit S. Jérôme, si Dieu ne peut souffrir qu'on demeure un seul jour en colère, que feront au jour du jugement ceux qui s'y seront mis pendant tant d'années sans avoir travaillé à s'en corriger ? Il ne veut pas seulement vous dire que, si vous vous êtes mis en colère le matin, il ne faut pas attendre plus tard que le soir à vous apaiser ; il veut vous apprendre qu'il ne faut pas que ces premiers emportements, qui ne sont point de votre choir, éteignent le soleil de votre raison, dont vous pouvez, avec le secours de la grâce et un peu de contrainte, devenir les maîtres. (Discours moraux).
[La colère source de maux]. — La colèro, l'emportement est une source
funeste de divisions parmi les hommes, qui les portent souvent à tremper leurs mains dans le sang de leurs frères, et à se détruire impitoyablement les uns les autres. Le Saint-Esprit dit que la colère d'un roi est un avantcoureur de la mort : Indignai io régis nunlius morlis (Prov. 16). Mais, quoique cela soit plus ordinaire dans les rois , qui ont le pouvoir de faire tout ce qu'il leur plaît, il ne laisse pas de rêtre encore souvent parmi le commun des hommes, dont la passion l'emporte au-dessus de la sévérité des lois. C'est pourquoi le Fils de Dieu, afin de prévenir les maux que la colère est capable de produire , la condamne très-rigoureusement par ces paroles : Omnis qui irascilur fratri suo reus erit judicio : quiconque se mettra en colère contre son frère, sera condamné par le jugement, nonseulement par le jugement des hommes , mais encore par le jugement de Dieu même , qui est infiniment plus rigoureux. Le Sauveur ne dit pas : « Celui qui tuera ou qui frappera son prochain, ou qui lui fera quelque injure considérable, sera digne de châtiment; » mais il dit que celui qui se mettra seulement en colère contre son frère sera condamné par le jugement. Les lois humaines ne sont pas si exactes, ni si rigoureuses : comme elles ne règlent que la police extérieure, elles ne punissent que les emportements qui font effectivement tort au prochain. Mais la loi de Dieu est sainte et parfaite; elle va jusqu'à régler l'intérieur; elle déiend non-seulement de tuer ou de frapper, mais elle ne permet pas même de se mettre en colère. Ce vice est néanmoins et fort ordinaire et fort dangereux, il est ordinaire : car il se trouve peu de personnes qui en soient exemptes, et qui no se laissent quelquefois emporter au mouvement impétueux que cette passion excite en nous. Il est fort dangereux : car on a toujours le pouvoir de s'y laisser aller ; et, quoiqu'on n'ait pas toujours celui do tuer ou de frapper son prochain, il n'y a néanmoins aucun moment où l'on ne puisse se mettre en colère contre lui. 11 est donc d'une extrême importance de le combattre et de tâcher de le déraciner de nos cœurs. (Le P. Lejeune, de l'Oraloire).
[Éviter les occasions]. — Un des avis les plus importants que l'on puisse donner à une personne qui aime la paix est d'éviter, autant qu'il lui sera possible , la rencontre et la familiarité de ceux qui sont faciles à s'émouvoir et à se mettre en colère , de peur qu'elle ne s'y mette aussi. C'est le Saint-Esprit lui-même qui nous donne cet avis : Noli esse amicus homini iracundo, neque ambules cum viro furioso (Prov. 22). N'ayez point de familiarité avec un homme sujet à la colère, et n'ayez rien à démêler avec un furieux, de peur que vous ne lui deveniez semblable, et que, par une certaine communication contagieuse, vous no preniez son vice. S'il arrive néanmoins, par une nécessité indispensable, que vous soyez obligé de converser ou de demeurer avec des personnes de ce caractère, apportez une grande vigilance sur vous-mêmes afin de ne leur pas donner le moindre sujet de s'émouvoir. Croyez que la divino Providence vous a
procuré cette occasion pour vous accoutumer à devenir maître de votre colère , et afin de perfectionner votre patience. C'est de cette manière que vous pourrez ou éviter ou prévenir la colère.
Un autre moyen excellent , c'est de se retirer promptement du lieu où nous trouvons des objets qui nous peuvent exciter à cette passion, et dont la présence ne ferait que nous irriter davantage. Mais si, comme il arrive souvent, on ne peut se retirer tout de suite du lieu où la colère nous prend , il faut prendre garde de rien dire ou de rien faire , ou de croire aucune chose, pendant que nous sommes émus . Nous devons alors tenir pour suspect tout ce que l'esprit animé nous suggère, quoiqu'il paraisse trèsconforme à la raison, et différer et le jugement de ce dont il s'agit et l'exécution , jusqu'à ce que les bouillons de la colère soient apaisés. Le plus excellent remède, dit un ancien sage , pour apaiser la colère, c'est lo retardement. Ce serait trop demander d'abord, qu'elle pardonne ; dans sa première ardeur, elle est trop résolue à la vengeance; mais seulement qu'elle se donne la patience de juger et de faire quelque réflexion. Un avis très-important pour une personne sujette à la colère, c'est, lorsqu'on s'aperçoit qu'on est ému , de ne rien précipiter, de se donner du temps pour examiner toutes choses ; faire cependant quelque élévation d'esprit à Dieu, lui demandant la lumière pour se conduire selon la raison, et non selon l'instinct de cette furieuse passion. {Le même.)
[La colère trouble le jugement]. — Un homme qui se laisse dominer par la colère n'est pas plus raisonnable que les bêtes. Sa raison est entièrement obscurcie : elle est comme une maison sur laquelle est tombé le tonnerre, qui y a mis tout en feu, où l'on ne peut plus rien discerner, parce que tout y est en désordre et en confusion. Le feu de cette fureur, qui y est allumé, cause une si épaisse obscurité dans l'âme de celui qui en est possédé, qu'il est incapable d'écouter aucun bon conseil ni de le suivre. Les ténèbres que cause cette rage font une telle ombre dans l'âme de ce pauvre possédé , que, dans cet excès, il ne sait à qui il en a ; il est absolument incapable de faire aucun discernement; il est frappé d'un tel aveuglement, qu'il s'attaque à son ami, à son parent, à son frère même, aussi bien qu'à son ennemi, et que, dans le transport qui l'enlève à lui-même et, ce semble, à toutes connaissances d'objets, il ferait aussi bien la guerre à Dieu qu'à toutes ses créatures. (Anonyme).
[Apre* la col<ire]. — Il est bon de remarquer ici qu'après que la colère est passée il y a encore quelques avis à pratiquer. Il est vrai qu'il n'y a plus de remède pour celle à laquelle on s'est laissé>urprcndrc ; mais elle doit servir de précaution afin de n'y plus retomber dans la suite. Il en doit. I fcre de cet excès passé comme des péchés des personnes vertueuses, qui leur ht vent de préservatifs pour l'avenir, et font qu'elles se tiennent plus soigneusement sur leurs gardes pour ne s'y pas laisser surprendre une
autre fois. C'est pourquoi, après que ces mouvements impétueux sont assoupis, il est bon de se représenter combien le sujet pour lequel on s'est si fort échauffé était vil et de peu de conséquence ; le tort que l'on a eu de faire tant de bruit , et de se laisser aller à une telle colère pour si peu de chose. Et nous verrons, quand nous serons rentrés en nous-mêmes, que ce n'était qu'une bagatelle qui nous avait si fort émus ; nous connaîtrons alors que la passion nous troublait, qu'elle nous faisait voir la chose plus grande qu'elle n'était : au lieu que maintenant , notre passion étant apaisée et notre colère assoupie , nous voyons clairement que la faute du prochain qui nous a tellement transportés ne valait pas la peine que nous en fussions le moindrement émus.
Le moyen, et en même temps le motif le plus pressant et le plus efficace, pour nous porter à retenir notre colère , c'est d'avoir souvent devant les yeux les exemples de patience et de douceur que le Sauveur du monde nous a donnés tant de fois pendant son séjour sur la terre, et surtout dans sa sainte Passion. Ne nous dit-il pas ,, dans l'Évangile , d'apprendre de lui qu'il est doux et humble de cœur, et qu'en suivant cet exemple nos âmes trouveront du repos et de la paix ? et l'apôtre S. Pierre ne dit-il pas du Fils de Dieu que, lorsqu'on lui donnait des malédictions, il n'en rendait point, que, quand on le menaçait, il n'usait point de menaces ? Cùm malcdiceretur, non maledicebat : cùm palerelur, non comminabatur. Et c'est ce que le prophète Isaïe nous a voulu insinuer, lorsqu'il dit qu'il n'a point ouvert sa bouche lorsqu'on l'a mené à la boucherie. Si , après ces divins exemples, nous ne sommes point retenus dans les bornes de la raison lorsque nous souffrons quelque injure , quelque dommage de la part du prochain, si nous nous abandonnons encore aux excès de la colère, les morts mêmes, ressuscitant pour nous venir enseigner la douceur, ne seraient pas capables de nous faire changer de conduite. (Le P. Le Jeune).
AVERTISSEMENT
Nous ne parlons ici de la loi de Dieu que par rapport aux commandements qu'elle contient et à l'obligation de les observer. C'est pourquoi nous ne touchons point à l'obéissance en général, dont nous parlerons en son lieu, ni aux maximes de l'Evangile, quoique la plupart soient aussi des commandements. Ce sujet pai^aît vague d'abord, comme plusieurs autres ; mais il est assez déterminé et restreint, dès-lors qu'on ne parle point de chaque commandement en particulier, si ce n'est pour servir d'exemple ou pour expliquer ce qui est commun à tous les autres. Ainsi, on peut faire un discours instructif sur l' observation des Commandements de Dieu ou sur l'obéissance qu'on doit à laloi, comme on en fait sur les passions, sur la pénitence, et sur les autres sujets, qu'on peut considérer en général, quoiqu'ils aient plusieurs membres dont chacun peut fournir la matière d'un sermon particulier.
Il faut aussi remarquer qu'encore que les catéchismes prennent ordinairement le Décalogue ou les Commandements de Dieu et de l'Église pour sujet de leurs instructions familières, comme étant les premiers éléments du christianisme qu'on doit enseigner aux enfants, cela n'empêche pas qu'on ne puisse parler en prédicateur d'une matière si importante, qu'on ne saurait trop rebattre, puisque, sans l'observation des Commandements, les adultes ne peuvent être sauvés, et que l'infraction de ces lois sacrées est l'unique cause de leur damnation. Ajoutez qu'il n'y a presque point de sermon où ce sujet n'ait quelque part, s'il n'en fait pas le principal dessein, parce que c'est sur cela que roule presque toute la morale chrétienne.
Plans et Desseins.