XX. — Dans le ciel on jouit
1° D'un bonheur parfait, où se trouve la plénitude de tous les biens, sans mélange d'aucun mal ;
2°. D'un bonheur éternel, sans inquiétude et sans crainte de le perdre jamais.
2ŒX — i°. La vérité de la récompense que Dieu nous destine et nous promet dans le ciel : ce n'est point une promesse vaine : 2° Sa grandeur et son incompréhcnsibilité ; 3°. Son éternité.
Les Sources.
[Les SS. Pères]. — S. Augustin, dans la lettre qu'il écrit à Janvier, fait une peinture de l'état des bienheureux et parle de leur action et de leur repos. — Dans la lettre 205e, il rapporte ce qui lui arriva à la mort de S. Jérôme, qu'il avait un peu auparavant consulté sur la gloire des bienheureux. — Dans ses Soliloques, ch. 35°, il décrit les avantages de la vie bienheureuse qu'on mène dans le ciel. — Cité de Dieu , xx, il montre que le bonheur des saints sera éternel, et la grandeur de ce bonheur au liv. 22e et 24e.
Le même, dans l'exposition du Ps. 32e, du désir que tout le monde a d'être heureux. — Sur le Ps. 8'oe, la joie et le plaisir des bienheureux; — et sur le 36e, la paix dont ils jouiront. — XII, de Genesi ad lilleram en quoi consiste le bonheur des saints dans cette patrie céleste. — De Symbol. 12, que dans le ciel il y aura une exemption générale de tout mal. — Sermon 37 de Sanctis, il fait un long discours du bonheur et de la gloire des saints, et exhorte puissamment à l'acquérir. — Traité 67e sur S. Jean, qu'il n'y aura nulle envie dans le ciel, mais que chacun sera parfaitement content. — De spiritu et anima, ample discours sur le bonheur des saints, et sur le désir dont tout chrétien doit êire animé de le posséder.
Le même, sur ces paroles du Ps. 41e, Sitivit anima mca ad Deum vivum. Quemadmodùm desideral cervus, etc., explique quel doit être l'ardeur de ce désir. Il en parle encore dans l'exposition du Ps, 83e. Quàm dilecla tabernacida tua ; et sur ces paroles du Ps. 86e : Fundamenta ejus, etc. Sur ces paroles du Ps. 118e. Defecit in saluiare luum anima mea. — Il en parle encore sur la lre Epître canonique de S. Jean, et dans une infinité d'autres endroits. Il suffit d'avoir marqué ceux où il parle plus au long du ciel et du désir de l'acquérir.
S. Cyprien, De morlalilale, parle du ciel comme de notre partie, où nos proches et nos amis nous attendent.
S. Jérôme, dans l'oraison funèbre de Ste Paule, parle du bonheur de.^ : aints. Dans l'exposition du Ps. 41e et dans l'exposition du 2e chapitre de l'Épître aux Ephésiens. — L. 3e sur le prophète Zacharie, ch, 14, — et dans sa lettre àDardanus, quelles seront les délices dont on jouira dans ce saint lieu. — Dans la lettre du 27° ad Euslochium, il s'étend sur les louanges de Ste Paule, et sur le désir qu'elle avait de mourir pour voir Dieu dans le ciel.
Le môme parle de cedésir dans l'exposition duTs. 41e, en expliquant ces paroles : Quemadmodùm desideral cervus ad fontes aquarum. Dans la
lettre 22e, ad Euslochium, et dans la lr9 ad Demetriadem, il les exhorte à penser souvent au ciel, et à méditer le bonheur dont on jouit en cet heureux séjour.
S. Grégoire, au liv. ivde ses morales, chap. 32e et dans l'Homélie 229 surEzéchiel, parle du bonheur des saints dans l'autre vie. Il traite encore ce sujet sur le Ps. 7e Pénit.
Le même, 1. 18e sur Job, ch. 28e, explique de quelle manière nous verrons Dieu dans le ciel. Et dans le même endroit il explique la peinture que ce saint fait de cette heureuse cité. — IV sur Job, 32, il montre que les saints se souviendront de leurs péchés, pour louer la miséricorde dont Dieu a usé à leur égard.
Sur le 4e Ps. pénit, il fait voir que la gloire qui fait le bonheur des saints est tout à la fois une récompense de leurs travaux et un effet de la miséricorde de Dieu. — Homélie 4, in Evang., il tâche de faire concevoir la grandeur de ce bonheur. — I. VIII9 de ses Morales, expliquant ces paroles du chap. 7e de Job, Desperavi, nequaquàm ultra vivam; et au IX° des mêmes Morales, chap. 15; au liv. 18, chap. 19, et dans l'exposition du 39 Ps. de ceux qu'on appelle Pénitentiaux, il montre de quelle manière nous devons aspirer au ciel.
Le même, 1. iv° de ses Morales, sur ces paroles de Job : Qui œdificant tibi soliludines ; — Au 1. 8°, sur ces autres paroles de Job, Et sicut mercenarius prœstolatur finem operis sui, et en plusieurs autres endroits saints, il montre combien il est utile et salutaire de penser souvent au bonheur du ciel.
S. Chrysostôme, Homélie 6e sur le 4e chapitre de l'Épître aux Hébreux, montre que tous les biens se trouvent dans le ciel, et que tous les maux en sont bannis. — Dans PÉpitrc 5e, ad Theodorum lapsum, il apporte plusieurs conjectures pour faire voir la grandeur du bonheur dont on y jouit. — Homél. 24e sur l'Epître aux Hébreux, il montre que tous les saints de P Ancien-Testament se sont regardés comme des étrangers sur la terre, et que tous les justes doivent aspirer au ciel.
Le même, dans l'exposition du Ps. 41e, montre quelle doit être l'ardeur de ce désir, sur l'exemple du saint Roi David. — Exposition de l'Epitre aux Hébreux, il fait voir que tout ce que nous pouvons faire et ce que nous pouvons souffrir pour mériter le ciel est peu de chose. — Dans la lettre à Theodora, bonheur dont on jouit au ciel, comparé aux maux de cette vie. — Homél. 24, sur S. Mathieu: Si l'espérance d'une récompense souvent imaginaire adoucit les plus grands travaux, que ne doit point faire l'espérance certaine d'une éternité bienheureuse qui nous est promise ?
S. Basile, De spiritu et anima, exprime les avantages delà vie futur.1, pai rapport aux dangers et aux misères de la vie présente, dont on est délivré pour jamais. — Homélie 12°, sur le Ps. 45e, expliquant ces paroles: Fluminis impetus lœli/icat ciodaki,i Dei; Homél. 10°, BUT le Ps, I 1 v '.
i 1 fait une belle peinture du bonhour des saints ; et dans le livre qui a pour titre De regtdis fusiûs disputatis, il tâche de dépeindre la beauté du ciel.
S. Grégoire de Nazianze, Eloge de 5. Athanase, parle du bonheur de l'autre vie.
Origène , Homél. 23° sur le ch. 28e du Liv. des Nombres, traite le même sujet.
S. Bernard, Sermon ve pour la veille de Noël; — Sermon 29 sur la Fête de Tous les Saints; — Dediligendo Deo; — Serin. 21e sur les Cantiques ; — Sermon 33e et 59e sur les mêmes Cantiques ; — Sermon sur S. Martin ; — Sermon De fallaciâ prœsenlis vilœ.
[Les livres spirituels]. — S. Thomas, Opuscul. 63.
Grenade, La guide des pécheurs, ch. 9, etc.
Canisius, tome 3, ch. dernier.
L'Imitation de Jésus-Christ, m, 47e et 48e.
Drexellius, Traité Deœlernâ felicitale sanctorum.
Bellarmin, dans l'un de ses Opuscules.
Le P. Rapin a aussi fait un livre qui a pour titre La vie des prédestinées dans la bienheureuse éternité.
Essais de Morale, tome 4e.
Le P. Antoine de S. Martin de la Porte, livre des Conduites de la grâce, 4e partie, Traité 6e delà grâce consommée, qui est la gloire.
Le P. Nepveu, premier et second tome de ses Réflexions.
Le P. Croiset, Retraite spirituelle pour un jour de chaque mois : méditations pour le mois d'Avril.
[Les prédicateurs]. — Faber, Conc. vn in Domin. n Quadragcsimœ. — 1er et 29 Sermon sur la Fête de Tous les Saints.
Grenade, sur la Fête de Tous les Saints.
Reina, Conc. 10e^39 Quadrages.
Joly a fait sur ce sujet quatre sermons. *
Mainbourg,, 2e Dimanche de Carême.
Biroat, Panégyrique de tous les Saints. — Sermon pour le 2* Dim. du Carême, 2e partie.
Le P. Texier, Sermon pour le 2e Dimanche de Carême.
Le P. de la Colombière, Sermon pour la Fête de Tous les Saints. — Rjflexions chrétiennes.
Le P. Duneau, Sermon pour le 2e Dim. de Carême.
Les Essais de Sermons de l.Abbè deBréteville même Dimanche.
Dans le premier tome du Dictionnaire moral, il y a deux sermons sur la Béatitude, avec plusieurs relléxions.
[Recueils]. — Labatha a ramassé en 23 propositions, qui font autant de chapitres, tout ce qu'il a recueilli sur cette malière.
Busée, livre des différents états, a un traité sur l'état de la gloire des saints.
Reynerius, Pantheologia titul. Beatitudo, rassemble en théologien tout ce qu'il a lu sur ce sujet.
Lohner, Biblioihecamanualis, en a aussi fait un ample recueil.
L'Hortus Pastorum, livre assez connu, condense en trois propositions beaucoup de matières, sur le dernier article du Credo.
§iii.
Passages, exemples et applications de l'Écriture.
Ego protector tuus sum , et mer ces magna nimls. Gènes, xv, 1.
{Moyses): ostendemihi gloriam tuam.
Respondit : Ego ostendam omne bonum tibi. Exodi, xxxm, 18.
Pro nihilo habuerunt terram desiderabilem. Ps. 105.
Saliabor cùm apparuerit gloria tua.
Ps. 10.
Inebriabuntur ab ubertate domûs tuœ; torrente voluptatis potabis eos.
Ps. 55.
Apud te est fons vitœ, et in lumine tuo videbimus lumen. Ibid.
Quam dilecta tabemacula tua. Domine virtutum ! Concupiscit et déficit anima mea in atria Domini. Ps. 83.
Quid mihi est in cœlo, et à te quid volui super terram ? Ps. 72.
Qui replet in bonis desiderium tuum.
Ps. 102.
Adimplebis me lœtitiâ cum vultu tuo.
Ps. 15.
Replebimur in bonis domûs tuœ.
Ps. 64.
Unam petii à Domino , hanc requiram : ut inhabitem in domo Domini.
Ps. 20.
Beali qui habitant in domo tua, Domine l in sœcula sœculorum laudabunt le. Ps. 87».
Je suis votre protecteur et votre récompense infiniment grande.
Faites-moi voir votre gloire. Et le Seigneur lui répondit : Je vous ferai voir tout le bien.
Us n'eurent que du mépris pour une terre si désirable.
Je serai rassasié lorsque vous m'aurez fait contempler votre gloire.
Ils seront enivrés de l'abondance qui est dans votre maison, et vous les rassasierez d'un torrent de volupté.
La source de la vie est en vous, et nous verrons la lumière même dans celle que vous nous préparez.
Seigneur des armées, que vos tabernacles sont aimables! Mon âme désire ardemment d'habiter les parvis du Seigneur.
Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel? et que désiré-je sur la terre, sinon vous?
Le Seigneur remplit votre désir en vous comblant de ses biens.
Vous me comblerez de joie en me montrant votre visage.
Nous serons remplis des biens de votre maison.
J'ai demandé au Seigneur une seule chose, et je la chercherai uniquement : c'est d'habiter dans la maison du Seigneur.
Heureux ceux qui demeurent dans votre maison, Seigneur! ils vous loueront dans tous les siècles.
BEATITUHF,.
Sitivit anima mea ad Deum fortem, rirum : quandb veniam et apparebo aille facicm Dei ? Ps. 41.
Educ de custodiâ animam rneam ad confttendum nomini tuo : me expectant jusli donec rétribuas rnihi. Ps. Ul.
Dominusin cœlo paravit sedem suam.
Ps. 102.
Gloriosa dicta sunt de te , Civitas Dei. Ps. 86.
Sancti tui benedicent tibi , gloriam regni tui dicent, et gloriam magnificentiœ regni tui. Ps. UL
Transibo in locum tabernaculi admirabilis, usquè ad domum Dei Ps. 42.
Pars mea Deus in œternum. Ps. 72.
Fulgebunt jusli, et tanquàm scintillœ in arundineto discurrent; judicabunt nationes , et dominabuntur populis ; et regnabit Dominus illorum in perpetuum. Sapient. m, 7.
Justi in perpetuum vivent, et apud Dominum est merces eorum : ideo récipient regnum decoris et diadema speciei de manu Domini. Ibid. v, 16.
Filii sanctorum sumus, et vitamillam expectamus quam daturus est eis qui fLdem suam nunquam mutant ab eo, Toh. ii, 18.
A sœculo non audierunt neque auribus perceperunt; oculus non vidit, Deus, absque te, quœ prœparâsti expectantibus te. Isaiae, lxiv, 4.
Solummodb ibl magnificus est Dominus noster. Id. xxxiii, 21.
Lœtilia sempiterna super caput eorum; gaudium et lœtitiam obtinebunt, et fugiet dolor et gemitus. Is. xxxv, 10.
Regem in décore suo videbunt oculi ejus. Is. xxxm, 17.
Aon esurient, neque sitient , et non pcrcutiet eos œstus et sol, quia miserator eorum teget illos, et ad fontes aquarum potabit eos. Id. xlix, 10.
0 Israël, quam magna est domus Dei, et quam ingens locus possessionis ejus!
Baruch, m, 24.
Tune justi fulgebunt sicut sol in regno Patris eorum. Matlh. xm, 43.
Possidete paratum vobis regnum à
Mon Ame est toute brûlante de soif pour lf Dieu fort et vivant. Quand vicndraije et quand paraîtrai-je devant la face de mon Dieu ?
Tirez, Seigneur, mon âme de la prison où elle est , afin que je bénisse votre nom : les justes sont dans l'attente de la justice que vous me rendrez.
Le Seigneur a préparé son trône dans le ciel.
On a dit de vous des choses glorieuses, ô Cité de Dieu !
Vos saints vous béniront : ils publieront la gloire de votre règne et la gloire magnifique de votre royaume.
Je passerai dans le lieu du tabernacle admirable , jusqu'à la maison de Dieu.
Vous êtes mon partage pour toute Téternité, ô Dieu !
Les justes brilleront , ils étincelleront comme ces feux qui courent au travers des roseaux; ils jugeront les nations, et ils domineront sur les peuples, et leur Seigneur régnera éternellement.
Les justes vivront éternellement, et le Seigneur leur réserve leur récompense :
ils recevront de la main du Seigneur un royaume admirable et un diadème de gloire.
Nous sommes les enfants des saints, et nous attendons cette vie que Dieu doit donner à ceux qui ne violent jamais la fidélité qu'ils lui ont promise.
Depuis le commencement du monde , les hommes n'ont point entendu et l'œil n'a point vu, hors de vous, mon Dieu, en que vous avez préparé à ceux qui mettent en vous leur espoir.
C'est en ce lieu-là seulement que notre Dieu fait éclater sa magnificence.
Ils seront remplis d'une allégresse éternelle; le ravissement de leur joie ne les quittera point; les gémissements et la douleur en seront bannis pour jamais.
Ses yeux contempleront le Roi dans l'éclat de sa beauté.
Us n'auront plus ni faim ni soif, la chaleur et le soleil ne les brûleront plus, parce que celui qui est plein de miséricorde pour eux les protégera et les fera boire aux sources des eaux.
O Israël! que la maison de Dieu est grande ! et combien étendu est le lieu qu'il possède !
Alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père.
Possédez le royaume qui vous a été
constitutione mundû Mattli. xxv, 34. Gaudete et exultate , quoniam merces vestra copiosa est in cœlis. Id. v, 12.
Exige, serve bone et fîdelis : quia super pauca fuisti fîdelis , super inulta te constituant : intra in gaudium Domini tui. Matth. xxv, 23.
Ut sedeatis super thronos, judicantes duodecim tribus Israël. Lucae, xxn, 30.
Regnum cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud. Matth. xi, 12.
Amen dico vobis qubd faciet illos discumbere , et transiens ministrabit illis. Lucae, xn, 37.
Ego dispono vobis, sicut disposait mihi Pater meus regnum. Id. xxn, 29.
Beatus Me servus quem, cùm venerit Dominus , invenerit sic facientem!
Amen dico vobis quoniam super omnia bona sua constituet eum. Matth. xxiv, 4G.
Indomo Patris mei mansiones mullœ sunt. Joan. xiv, 2.
Regni ejus non erit finis. Lucas, l, 33.
Non sunt condignœ passiones hujus temporis ad futuram gloriam quœ revelabiturin nobi$. Rom. vin, 18.
Unusquisque propriam mercedem accipict secundùm suum laborem. I Cor.
Videmus nunc per spéculum, in œnigmate, tune autem facie ad faciem. Ibid. xni, 12.
Habemus domum non manufactam, (vternam, in cœlis ; nam et in hoc ingénus cimus , habitationem nostram, quœ in cœlo est, superindui cupientes. II Cor. v, 2.
Quœ videntur temporalia sunt, quœ non videntur œterna. II Cor. iv, 18.
Oculus non vidit , nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit , quœ prœpa ravit Deus iis qui diligunt illum.
I Cor. il, 9.
Quod in prœsenti est momenlaneum et levé tribulationis nostrœ, supra modum, in sublimitale, œternum gloriœ pondus operalur in nobis. II Cor. iv,
Nos verb omnes, revelalâ facie, gloriam Domini spéculantes, in eamdem imnginem- transformamur. Ibid. in ,
llli ut corruplibilem coronam acci-
préparé dès le commencement du monde.
Réjouissez-vous et tressaillez de joie, parce que votre récompense est grande dans les cieux.
Courage, bon et fidèle serviteur : parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup d'autres : entrez dans la joie de votre Seigneur.
Vous serez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël.
Le royaume des cieux se prend par violence, et ce sont les violents qui remportent.
Je vous dis en vérité qu'il les fera mettre à table, et que , passant devant eux, il les servira.
Je vous prépare le royaume, comme mon Père me l'a préparé.
Heureux le serviteur que son maître, en arrivant, trouve veillant de la sorte ! Je vous dis en vérité, qu'il l'établira sur tous ses biens.
Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père.
Son règne n'aura point de fin.
Les souffrances de la vie présente n'ont point de proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous.
Chacun recevra sa récompense particulière selon son travail.
Nous ne voyons maintenant que comme dans un miroir et en énigme : mais alors nous verrons Dieu face à face.
Nous avons dans le ciel une maison qui n'est point faite par la main des hommes, et qui durera éternellement.
C'est ce qui nous fait soupireraprès cette maison céleste, dans le désir d'être revêtus de la gloire.
Les choses visibles sont temporelles, les invisibles sont éternelles.
L'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu , et le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment.
Le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie produit en nous le poids éternel d'une souveraine et iucomparable gloire.
Nous tous, n'ayant plus de voile qui nous couvre le visage, et conternpl.ni! la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la retsembl tant «1^ Dieu.
Les athlètes gardent une exacla tem-
piant, nosautem incorruptam. I Cor. ix,
Aon est regnum Dei esca et potus, sed pax et gaudium. Rom. xiv, 17.
Percipietis immarcessibilem gloriœ coronam. I Pétri, v, 5.
In reliquo, reposita est mihi corona justitiœ, quam reddet mihi Dominus in illâ die, justus judex : non solùm autan mihi , sed et Us qui diligunt adventum ejus. 11 Tim. iv, 8.
Ut sit Deus omnia in omnibus. I Cor.
xv, 28.
Reformabit corpus humilitatis nostrœ, configuratum corpori claritatis suœ.
Philip. m,2i.
Non coronatur nisi légitimé certaverit. 11 Tim. n, 5.
Ut impleamini in omnem plenitudinem Dei. Ephes. m, 19.
Ut sciatis quœ sit spes vocationis ejus , et quœ divitiœ gloriœ hereditatis ejus in sanctis. Ephes. i, 18.
Expectanles bealam spem, et adventum gloriœ magniDEiet salvatoris nostri. Tit. n, 13.
Coarctor , desiderium habens dissolvi et ecse cum Christo. Philipp. i, 23.
Expectabat fundamenta habentem civitatem, cujus artifex et creator Deus.
Hebr. xi, 10.
Non habemus hic manentem civitatem, sed futur am inquirimus. Ibid. xm,
Beatus vir qui suffert tentationem, quoniam, cùm probatus fuerit, accipiet coronam vitœ quam repromisit Deus diligentibus se. Jacob, i, 12.
Ut in revelatione gloriœ ejus gaudeatis exultantes. 1 Petr. iv, 13.
Scimus quoniam , cùm apparuerit , similes ei erimus , quoniam videbimus eum sicuti est. 1 Joan. m, 12.
Vincenti dabo edere de ligno vitœ quod est in paradiso Dei mei. Apocal.
Qui vicerit, dabo ei sedere mecum in thronomeo. Ibid. ni,2i.
pérance, et cela pour une couronne corruptible, au lieu que, nous, nous en attendons une qui est incorruptible.
Le royaume de Dieu ne consiste pa»
dans le boire et le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie.
Vous recevrez une couronne de gloire, qui ne se flétrira jamais.
11 ne me reste qu'à attendre la couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur, comme un juste juge, me rendra en ce jour; et non-seulement à moi, mais encore à tous ceux qui aiment son avènement.
Afin que Dieu soit tout en nous.
Il transformera notre corps, tout vil et abject qu'il est, et le rendra conforme à son corps glorieux. •
Personne ne sera couronné qu'après avoir combattu selon Tordre et la loi des combats.
Afin que vous soj'ez comblés de toute la plénitude des dons de Dieu.
Afin que vous sachiez quelle est l'espérance à laquelle il vous a appelés; quelles sont les richesses et la gloire de l'héritage qu'il destine aux saints.
Étant toujours dans l'attente de la béatitude que nous espérons, et de l'avénement glorieux du grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ.
Je suis pressé par le désir que j'ai d'être avec Jésus-Christ.
Abraham attendait cette cité hâtie sur un ferme fondement, dont Dieu même est le créateur et l'architecte.
Nous n'avons point ici de cité permanente, mais nous cherchons celle où nous devons habiter un jour.
Heureux celui qui souffre patiemment la tentation (et les maux de cette vie), parce que, lorsque sa vertu aura été éprouvée , il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui Taiment.
Afin que vous soyez comblés de joie dans la manifestation de sa gloire.
Nous savons que, lorsque Jésus-Christ se montrera dans sa gloire , nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est.
Je donnerai au victorieux à manger du fruit de l'arbre de vie, qui est au milieu du Paradis de mon Dieu.
Quiconque sera victorieux , je le ferai asseoir avec moi sur mon trône.
PARAGRAPHE TROISIEME, il
Et palmœ in manibus eorum. Ibid. Ils tenaient tous des palmes dans leurs
vu, 9. mains.
Absterget (Deus) omnem lacrymam ab Dieu essuiera les larmes de leurs yeux,
oculis eorum, et mors ultra non erit ; et la mort ne sera plus; les pleurs, les
neque luctus , neque clamor, neque do- cris et les travaux cesseront, parce que ce
lor erit ultra, quia prima abierunt. qui a précédé sera passé. Ibid. xxi, 4.
Nox ultra non erit, et non egebunt II n'y aura plus là de nuit, et ils n'au-
lumine lucernœ neque lumine solis , ront point besoin de lampe ni de la lu-
quoniam Dominus Deus illuminabit mière du soleil, parce que c'est le Sei-
illos, et regnabunt in sœcula sœculo- gneur qui les éclairera, et ils régneront
rum. Ibid. xxn. 5. dans les siècles des siècles.
EXEMPLES DE L'ANCIEN-TESTAMENT
[La terre promise]. — Lorsque les espions que Moïse avait envoyés dans la terre promise eurent fait leur rapport de ce qu'ils y avaient vu, de la situation du lieu, des qualités des habitants et de la bonté du pays, et qu'ils eurent exposé en vue à tout le camp d'Israël le cep de vigne et la grappe de raisin soutenue par deux hommes qui la portaient sur leurs épaules pour servir de montre de la fertilité de cette terre, ce récit inspira un tel courage à toute l'armée, et une telle ardeur dans les chefs qui la conduisaient, qu'ils se recrièrent qu'il en fallait faire la conquête à quelque prix que ce fut : Ascendamus, et possideamns terram, quoniam polerimus obtinere eam. (Num. 13). Ce fruit qu'ils voyaient était comme un gage de la promesse, que Moïse leur avait faite, de les introduire dans une terre où ils verraient couler le lait et le miel, et où ils trouveraient toutes les douceurs et l'abondance d'une vie tranquille et heureuse : d'où ils conclurent qu'elle valait bien la peine qu'on essuyât tant de fatigues pour s'en mettre en possession. Ils étaient en résolution de tenter tout pour venir à bout de ce dessein ; mais des gens lâches et sans cœur troublèrent cette favorable disposition par leurs murmures, en représentant les difficultés et les obstacles qu'ils trouveraient dans cette conquête: Terra dévorât habitalores suos. Ils s'imaginèrent avoir à combattre contre des géants, à forcer des villes impénétrables, et se figurèrent autant de monstres terribles qu'il y avait d'habitants. Leur courage se ralentit, les sentiments furent partagés, la division se mit parmi eux, et peu s'en fallut qu'une entreprise heureusement commencée par les ordres du Seigneur n'échouât entièrement. — Peut-on trouver une peinture plus naturelle des lâches chrétiens d'aujourd'hui ! Nous sommes appelés et destinés à la conquête du ciel, qui est la terre promise; nous en avons des gages, nous en goûtons déjà les fruits ; on nous en fait concevoir la beauté par les ouvrages de Dieu que nous admirons dans la nature; nous avons les forces et les moyens pour en venir à bout: mais les difficultés nous en détournent.
[Le festin d'Assucrus]. — Le somptueux et magnifique festin que lit Assué-
78 r;i:vTITUl)E.
rus à tous 1ns grands de son royaume est une antrfl figure du paradis, d'autant plus juste et plus naturelle, que la gloire que Dieu a préparéo à ses amis est souvent représentée dans l'Ecriture sous le symbole et l'appareil d'un superbe festin. Ce monarque, le plus puissant de l'Asie, dont l'empire s'étendait sur cent vingt-sept provinces, ouvrit les portes de son palais, de ses jardins et de ses vergers, où, durant cent quatre-vingts jours, on vit des tables couvertes de toutes sortes de mets exquis et de vins délicieux, dans une abondance surprenante; sans parler de la somptuosité des meubles, des peintures, des tentes, des lits précieux, selon la coutume de ce temps-là, ni des allées parquetées de jaspe, d'albâtre et de porphyre, où les tables étaient rangées selon les rangs et la distinction des personnes : rien n'y manquait de tout ce que la nature peut fournir et l'industrie de l'art inventer pour étaler la magnificence, les richesses et la gloire de ce grand roi. C'est, dis-je,une figure du festin que le roi du ciel et de la terre a préparé à ses saints, puisque l'Écriture ne trouve rien de plus grand pour exprimer les délices, la joie, la magnificence et la gloire qu'il leur destine que de leur dire qu'il les fera asseoir à sa table et qu'il les y servira luimême.
[La Reine de Saba]. — L'étonnement dont fut frappée la reine de Saba après avoir vu la sagesse, la gloire et Tordre admirable que Salomon faisait observer dans son palais, nous peut donner quelque idée et quelque conjecture de l'admiration où seront les bienheureux durant toute l'éternité, à la vue de la sagesse et de la magnificence de celui qui est infiniment plus grand que Salomon. Si cette reine fut tellement transportée de ravissement en voyant tant de gloire et de majesté dans un prince de la terre, quel ravissement sera-ce que celui du bienheureux quand il verra le véritable Salomon, dont l'autre n'était que la figure, dans le palais de sa gloire, qui est le ciel! « J'avoue, dira-t-il comme cette princesse, que tout ce qu'on m'avait dit dans le pays que je viens de quitter, c'est-à-dire sur la terre, ne peut entrer en comparaison avec ce que je vois. Non, rien n'est comparable à la magnificence de vos grandeurs, ô mon Dieu, ni à l'abondance des déljces de votre cœur. » Et, comme cette reine estimait le bonheur du moindre des serviteurs de Salomon préférable au sien, un saint trouvera les habitants de ce royaume plus grands et plus heureux que les plus grands rois qui aient jamais régné sur la terre.
[Exemples divers]. — On trouve, dans l'ancienne loi même, des exemples d'un désir ardent du bonheur éternel que nous espérons dans le ciel : car, quoique ce peuple charnel eût plus en vue les récompenses temporelles et la graisse de la terre que la rosée du ciel (pour m'exprimer en termes de l'Écriture), il ne laisse pas d'y avoir eu des cœurs plus éclairés, qui se sont regardés comme des étrangers sur la terre , et qui, entièrement détachés des choses de ce monde, ont. ardemment soupiré après le ciel. Les psaumes
de David sont pleins de ces traits vifs et enflammés, et nous en avons rapporté les principaux. Nous en voyons dans les prophètes, et particulièrement dans Isaïe. La mère des Machabées en était pénétrée, et tâchait de les inspirer à ses enfants, afin de les animer à souffrir constamment pour la défense de la loi. Mais je ne puis omettre l'exemple de Daniel, ce prophète favori pour ainsi dire, à qui Dieu fit part de ses lumières dès les premières années de son enfance. Il avait si bien vu le néant des plus grands royaumes du monde, qui se détruisaient les uns les autres par leur succession, dans la prophétie qu'il en fit à Nabuchonosor, qu'il ne s'occupait plus que du royaume du ciel, dont il se regardait comme citoyen. Il n'avait l'esprit plein que des grandeurs de l'autre vie : tout le reste était devant ses yeux comme s'il n'était déjà plus.
EXEMPLES DU NOUVEAU- TESTAMENT
[La transfiguration]. — Dans la nouvelle loi, le Fils de Dieu ne s'est point contenté d'être venu sur la terre pour apprendre aux hommes le chemin du ciel, de leur avoir représenté ce Royaume sous différentes figures, et d'en avoir fait le sujet le plus ordinaire de ses entretiens : il a encore voulu faire paraître quelque éclat et quelque rayon de la gloire que nous y posséderons, dans sa transfiguration sur le Thabor. Car, voyant l'aversion que ses Apôtres avaient alors des souffrances et des humiliations, qui sont la voie du ciel, et le scandale qu'ils prendraient de sa croix et de l'ignominie de sa passion, il voulut faire briller à leurs yeux quelques rayons de la gloire qu'il leur destinait pour récompense de leur fidélité, afin de les animer dans les souffrances par un de ces traits de lumière qui était comme un avant- goût de celle qu'il leur promettait. Mais ce qu'il y a de plus particulier à remarquer, c'est que S. Pierre en fut tellement ravi, qu'il s'écria tout hors de lui-même : Faciamus hic tria tabernacula (Matth. 17) : Demeurons ici, et y établissons trois tabernacles : ne sachant ce qu'il disait, tant il était transporté de joie.
[Ce que S. Paul dit du ciel]. — On sait de quelle manière parle S. Paul de la béatitude du ciel, où il avait été ravi. Il avait vu des choses surprenantes; mais, au lieu de nous en instruire, il dit qu'il ne lui est pas permis d'en parler. Et certes, quand cela lui aurait été permis, il ne l'aurait pu faire, puisqu'il assure lui-même que ni l'œil n'a vu, ni l'oreille entendu, ni le cœur compris ce que Dieu a préparé à ceux qu'il aime. Aussi, quand l'Evangile en parle, il se contente de se servir de noms de gloire, de royaume, de trône, et de semblables expressions, pour nous dire que cette récompense surpasse tout ce que notre esprit peut concevoir de grand, de magnifique, d'éclatant, do capable, en un mot, de remplir la vaste étendue uV notre cœur.
APPLICATIONS DE L'ÉCRITURE
Ego eromcrces tua magna nimis (Genès. xv, 1). — Dieu sera notre récompense dans le ciel, parce que ce sera de lui-même immédiatement quo nous recevrons tout le bien que nous posséderons durant toute l'éternité Ce qui fait dire à l'Apôtre, lorsqu'il parle de la béatitude : « Cùm evacuaverit omnem principatum et virlulcm : Lorsqu'il aura détruit tout empire, toute domination, toute puissance (I Cor. xv). » C'est-à-dire qu'une grande partie du bien que Dieu nous fait en cette vie, il le fait par le ministère des créatures du ciel, de la terre, des astres et des anges, qui sont destinés à cet emploi: mais alors il ne se servira plus des anges ni des autres créatures, il nous comblera de biens par lui-même; il sera notre joie, notre bonheur, notre héritage, notre récompense : Ego ero merces tua magna nimis.
Altiludinem cœli et laliludinem terrœ, profundum abyssi, quis dimensus est? (Eccl. i, 2). — Le cardinal Hugues explique ces paroles dans un sens allégorique, mais tout-à-fait ingénieux. Il dit que, par la hauteur du ciel, il faut entendre la récompense que Dieu donne aux justes, laquelle est audessus de nos pensées, et de nos espérances; par l'étendue de la terre sont représentés les biens de cette vie, qui ne sont que comme la terre est à l'égard du ciel; et enfin, parla profondeur de l'abîme, les supplices inconcevables de l'enfer. Ce sont des choses que peu de personnes savent mesurer comme il faut : Quis dimensus est ? Pour moi, je crois que mesurer la hauteur du ciel n'est autre chose que prétendre égaler par des discours humains la grandeur et la magnificence divines qui éclatent dans ce lieu.
Vocavit vos in suum regnum et gloriam (I Thessal. n, 12). — C'est-à-dire qu'il nous a appelés et destinés à la possession de son royaume tout entier et de toute sa gloire. Or, quel prince a jamais promis ou donné tout son royaume pour récompense à ceux qui ont exposé leur vie pour son service? Le plus grand excès où un souverain ait porté sa libéralité envers un sujet, c'est celui d'Àssuérus envers la reine Esther, de lui en offrir la moitié : Etiamsi dimidiam partem regni meipelieris, impetrabis ; et la promesse qu'Hérode, pris de vin, fit à Hérodias, dans un festin où cette fille mondaine parut répandre une nouvelle joie sur la fête : Quidquid peHeris dabo libi, etiam dimidium regni mei. Voilà jusqu'où les rois de la terre ont porté leurs promesses, et aucun d'eux n'en est même venu jusqu'aux effets. Mais Dieu nous promet et nous donne son royaume tout entier, sans réserve et sans partage: Vocavit vos in suum regnum et gloriam.
Momenlaneum et levé tribulalionis.... œternum gloriœ piondus operatur in
nobis. (II Cor. IV). — On pourrait s'étonner de voir que l'Apôtre appelle la gloire un poids; ce que le Saint-Esprit appelle, en d'autres endroits de l'Écriture, un soulagement, un repos, un rafraîchissement éternel. Mai^ c'est que cette gloire est immense, et tellement au-dessus des forces naturelles de la créature, et même au-dessus de tous nos mérites, que, si l'esprit d'un bienheureux n'était élevé et soutenu d'une lumière surnaturelle, il ne pourrait le supporter, et en serait accablé comme d'un poids infini.
Inlra in gaudlum Domini lui. (Matth. xxv, 21). — C'est avec raison que les Pères et les interprètes nous font remarquer la force de cette expression. Car on ne dit pas à un bienheureux que la joie entre dans son cœur, mais que son cœur entre dans la joie, comme dans un océan où il est plongé et abîmé. Encore ne dit-on pas simplement qu'il entre dans la joie propre d'une créature, quoiqu'elle aille quelquefois jusqu'à tel excès que l'esprit en est tout hors de soi; mais qu'il entre dans la joie du Seigneur : Inlra in gaudium Domini lui. Il faut donc que Dieu étende pour ainsi dire ce cœur, afin de la pouvoir contenir, comme il élève l'esprit, par la lumière de gloire, pour le rendre capable de la claire vue de Dieu même.
Mensuram bonam, et conferlam, et, coagilatam, et supercffluenlem, dabunt in sinum veslrum. (Luc. 6). L'Écriture sainte dit que la récompense est donnée aux Saints par mesure : Mensuram bonam. Que c'est une mesure surabondante: Mensuram supercffluenlem. Mesure sans mesure, a fort bien dit S. Bernard: Mensuram sine mensurâ, puisque Dieu ne mesure pas la récompense de ses Saints, ni précisément à leurs travaux, mais à l'étendue de leurs désirs, et à la capacité de leur cœur.
Mensuram bonam, et conferlam, et coagiiatem, et supercffluenlem, dabunt in sinum veslrum. (Luc. vi, 38). On versera dans votre sein une bonne mesure qui sera pressée, entassée, comblée. — C'est dans la personne, ou, pour mieux dire, dans l'Etat des saints glorifiés, que cette promesse du Sauveur trouve à la lettre son accomplissement. Mais, prenant la chose dans un sens encore plus moral, et par conséquent plus propre à faire sentir la grandeur de la récompense qui nous est promise dans le ciel, j'appelle récompense pleine et abondante une récompense capable par ellemême de remplir le vide ou plutôt la va. Lo étendue des désirs de l'homme, capable de rendre l'homme heureux, et dont il peut enfin être content: c'est ainsi que S. Augustin l'a conçue dans l'exposition des béatitudes evangéliques.
Non sunt condignœ passiones hujus lemporis ad futuram gloriam guœ revetabilur in nobis. (Uoman. vin, 18). — Les saints, en travaillant pour Du i , ont souffert, je le sais; leur vio sur la t'rre a été une vie austère, péni-
tente, mortifiée; mais, au milieu de leurs austérités, de lr-urs pénitences, de leurs mortifications, ils ont eu l'avantage de pouvoir dire, aussi bien que le grand Apôtre: Non sunl condignœ passiones, etc. Nous souffrons, il est vrai; mais, outre que nous soutirons pour la justice, ce qui pourrait maintenant nous tenir lieu de récompense; outre que nous souffrons pour Dieu, et que cela seul est déjà pour nous une béatitude anticipée: ce que nous souffrons n'a rien qui soit comparable à cette gloire que Dieu nous préparc ; et notre grande ressource est que le moindre degré de cette gloire que nous attendons nous dédommagera pleinement et avec usure de tout ce qu'il y a de plus laborieux et de plus pénible dans la voie du ciel.
Ego ero merces lua magna nimis. (Gencs. xv, 1). Oui, moi-même, dit Dieu à son serviteur Abraham, moi-même je suis ton Seigneur et ton Maître ; je serai ta béatitude et ta récompense. Hors de moi, rien ne pourrait l'être, et toute ma gloire, fans moi, ne serait pas assez pour toi. 11 fallait moi-même pour le rendre heureux : et c'est pourquoi je ne te promets point d'autre récompense que moi-même; c'est moi que tu posséderas: Eco merces lua. Gr, il est aisé de concevoir comment la possession d'un Dieu peut opérer dans l'homme l'effet divin que David s'efforçait d'expiimer par cette-parole: Sat'alcr tim ajjaiucril gleria (va. (Fs. 16). Voilà, mes ehers auditeurs, tout le secret de cette félicité incompréhensible dont jouiront les saints dans le ciel : ils posséderont Dieu,. ils seront pleins de Dieu. Inebriabvmlur ab vbertaie dtmvs (vos: ils seront enivrés, ô mon Dieu ! de l'abondance qui remplit votre maisen: El lorrenle voluptatis Ivœ polabis eos. Ils boiront à longs traits dans le torrent de vos délices, dont ils seront inondés. 11 en dcnr.e la raison: Qvcniam apvd te est fons vitœ, parce que c'est en vous qu'est la source de la vie.
Torrenle vohiplatis polabis eos. (Ts.35). — Si une consolation intérieure, si une grâce d'en-haut, fait goûter des douceurs ineffables dans cette région de pleurs, jusqu'à ôter toute l'amertume de nos peines et à rendre légères les plus pesantes croix, jusqu'à faire trouver aux martyrs un vrai plaisir au milieu des plus cruels supplices, que doit-ce être dans le ciel, où les consolations, les délices spirituelles ne se donnent pas goutte à goutte, mais par torrents? C'est un Dieu, à qui l'univers n'a coûté qu'une parole, qui emploie sa toute-puissance pour rendre une ûmc parfaitement heureuse. Disons que le bienheureux nagera dans les torrents de délices, qu'il en sera investi, pénétré, comme enivré: faibles expressions! idée incomplète! Nous pouvons dire tout ce que l'esprit pense de cette félicité incompréhensible ; mais nous n'avons rien dit de ce qu'elle est. Quand est-ce, ô mon Dieu, que ces réflexions embraseront mon cœur du feu de votre amour? Aurai -je un jour le bonheur de goûter les douceurs ineffables de ia félicité que je médite, et que je ne saurais exprimer? Vous ne m'avez
créé que pour cela, vous m'en donnez tous les moyens: j'y ai droit en vertu de la mort du Rédempteur. Eh quoi, Seigneur ! n'y aura-t-il que ma mauvaise volonté qui m'en prive? Ah! la vue de cette récompense anime mon espérance, ma confiance et mon courage. Accordez-moi, Seigneur, votre grâce pour la mériter.
Pro nihilo habuerunt terram desiderabilem. (Ps. 105). Ils ont eu pour rien une terre si souhaitable, dit le Prophète-Roi, parlant des Israélites : tous les travaux qu'ils ont essuyés pour ce, sujet doivent être comptés pour rien. En effet, la vie chrétienne paraî't-elle aux bienheureux trop austère? trouve- t-on dans le ciel que le chemin qui y mène soit trop étroit, que le joug du Seigneur soit trop pesant, que l'Evangile soit trop sévère? Se plaint-on alors qu'il en coûte trop pour être saints ? que le ciel est à trop haut prix quand on ne le donne qu'à ceux qui se sont fait violence (1).
Domine, jubé me ad le venire. (Matth. xiv, 28). — Un chrétien, dans le désir ardent de voir son Dieu, plein d'une sainte confiance et brûlant d'une sainte impatience, devrait s'écrier avec le prince des Apôtres: « Commandez que j'aille à vous, mon Dieu, puisque c'est mon unique désir; jo suis embarqué sur la mer orageuse de ce monde, je soupire après le port d'une éternité bienheureuse. » Le Juif fend les eaux de la mer pour marcher vers la terre de Chanaan, pendant que le chrétien, marchant sur les eaux pour se joindre à Jésus-Christ, foule aux pieds le monde entier, tant il a d'empressement à posséder le souverain bien.
Torrenle voluptalis potabis eos. Et apud le est fons vitœ. (Ps. 35). — La joie des saints dans le ciel est exprimée tantôt par le nom de torrent, et antôt par celui de fonlaine, pour exprimer deux a^antrges qui semblrnt ici-bas contraires dans ces deux symboles, mais qui se trouvent ensemble dans cet heureux séjour: c'est un torrenL de plaisirs pour l'abondance qui inonde le cœur des bienheureux, et c'est une fontaine pour sa perpétuité, puisque la source ne s'en épuise jamais. Le torrent se répand avec impétuosité, mais il est bientôt à sec : la source et la fontaine ne tarissent point, mais elles ne donnent qu'un filet d'eau. Dans le ciel, ce torrent de joies et de délices est un torrent qui ne s'épuise point, et une fontaine abondante et continuelle.
Egrederç de lerrâ lad cl de cognalione luâ, et veni in terram quam mons- Irabo libi. (Gen. 12) : Sortez de la terre où vous avez pris naissance, quit-
(1) Le sens donné à ce verset du psaume est ici accommodatice : car, d'après le contexte et, littéralement, il faut lire : Les Israélites n'ont aucune estime pouf '< l terre si souhaitable Édit.).
BKATrTÛDK.
tcz la maison de votre père, dites adieu à toute votre parenté, et venez habiter la terre que je vous montrerai. — C'est ce que Dieu dit autrefois a Abraham. Abraham obéit avec une promptitude admirable aux ordres et à la voix de Dieu, et essuya de grands travaux et de grandes fatigues dans ce changement de demeure, dans la vue que cette terre que Dieu lui montrait devait être l'héritage de sa postérité. Dieu lui recommanda surtout de la parcourir d'un bout à l'autre, et d'en prendre toutes les dimensions: Perambula terrain in longitudine cl latitudine, quia libi dalurus sum eam. (Gen. 13). Il n'est pas difficile de faire l'application de ces paroles au ciel, qui est la véritable terre promise. Quittons, au moins de cœur et d'affection, cette terre où nous vivons et où nous avons des possessions, des maisons, des parents; transportons-nous en esprit dans cette terre des vivants, où Dieu nous invite et 'où le Fils de Dieu nous a frayé le chemin; prenons les dimensions de cette terre, qui doit être notre patrie et où nous devons régner un jour avec lui. Il y a des travaux et des fatigues à essuyer; mais ils nous doivent être bien doux, puisqu'après cela nous y trouverons un éternel repos.
§ iv.
Passages et pensées des SS. Pères.
Faciliùs possumus dicere quid ibï non sit (in cœlo) quhm quid sit. August. ni, de Symbol.
Non est ibï mors , non est ibï Inclus , non est ibï lassiludo, non est infirmitas, non est famés; nulla sitis , nullus œstus, nulla corruplio, nulla indignatio, nulla trislilia. Id. ibid.
Non erit aliqua invidia disparis claritatis , quoniam regnabit in omnibus unitas charilatis. Id. sup. Joan.
Hœreditas Christi, quâ cohœredes sumus, non minuitur copia possessorum, uec fit angustior numerositale cohœrcdum;sed tanta est mullis quanta paucis; tanta singulis quanta uimiibus. Id. iu Ps. 49.
Jl est plus aisé de dire ce qui n'est point dans le ciel que ce qui y est (et ce qui fait le bonheur de cet heureux séjour).
La mort ne trouve nul accès eu ce lieu; il n'y a ni pleurs ni gémissements, nulle fatigue, nulle maladie ; il n'y a ni faim ni soif, m chaud ni froid ; nulle tristesse, nulle indiguation ni colère, entre les habitauls de cet heureux séjour. 11 n'y aura dans le ciel ni envie, ni jalousies pour les différents degrés de gloire qui s'y trouvent, parce que tous les bienheureux seront étroitement unis par les liens de la charité.
L'héritage de Jésus -Christ, qui nous fait ses cohéritiers, est possédé de tous sans partage, sans être amoindri par la multitude des possesseurs, ni rétréci par la quantité des cohéritiers; il est tout entier à chacun; aussi grand et aussi ample dans un grand que dans un petit nombre.
Cûm accepta fuerit ineffabilis Ma Visio, périt quodammodb humana mens, et fit divina. August. in Ps. 35.
Si pulchra sunt hœc, quid ipse? Si hœc magna sunt, quantus est ipse? ld.
in Ps. 84.
Homo quœrit requiem non in regione sua. ld. Ps. 43.
Qui non gémit ut peregrinus non gaudebit ut civis. Id. in Ps. 145.
Beatitudo vera non est de cujus œternitate dubitatur. August. n, De civit.
Dei.
Ipse (Deds) finis crit desideriorum nostrorum, qui sine fine videbitur, sine faslidio amabitur, sine fatigotione lau~ dabitur. Id. ibid. xxn, 30.
Quid beatius eo qui fruitur inconcussâ et incommutabili veritate ? Id. n, De ib. arbit.
Ecce vénale est regnum Dei : eme si vis; tantùm valet quantum habes. Noli quœrere quod habeas, sed qualis sis; res ista valet tantùm , quantum es tu.
Te da, et habebis illam. August. De spiritu et anima.
Ibl vacabimus et videbimus, videbimus et amabimus, amabimus et laudabimus : ecce quod erit in fine, sine fine. Nàm quis alius noster est finis, nisi pervcnire ad regnum cujus îiullus est finis ? Id. xxn, De civit. Dei.
Nemo est qui non exspectet beatitudincm : quis enim unquam vel potest vel poluit vel poterit inveniri, qui nolit esse bralus? Ld. in Ps. 118.
Omnem sermonem atque omnem sen-
sum humanœ mentis exceditdecus illud,
Ma pulcliritudo, illagloria, illamagni-
tia, Ma majestas. August. Serm. 3"
De Sa ii'
Quod Deds parât diligenlibus se, fide non comprchenditur , spe non attingitur, charitate non capilur, desideria et vota transgredifur ; acquiri potest , tçs-
Lorsque nous jouissons de l'ineffable et béatifique vision de Dieu, l'esprit de l'homme, tout absorbé en Dieu, perd en quelque sorte ce qu'il a d'humain, et est divinisé.
Si tant d'objets que nous voyons dans le monde nous charment et nous ravissent, que sera-ce de celui qui en est l'auteur? et s'ils sont si grands dans notre idée, combien sera-t-il grand lui-même?
L'homme cherche son repos et son bonheur dans un séjour qui n'est pas le sien.
Celui qui ne gémit pas sur la terre, comme un étranger n'aura pas la joie réservée au citoyen (de cette céleste patrie).
On ue peut trouver de véritable bonheur dans un bien dont l'éternité est douteuse.
Dieu sera le terme et le comble de tous nos désirs : on le verra éternellement, on l'aimera sans dégoût, on le louera sans jamais se lasser.
Qu'y a-t-il de plus heureux que celui qui jouit de la vérité immuable, éternelle (qui ne peut être ni affaiblie ni ébranlée) ?
Le royaume de Dieu est mis à prix :
il ne tient qu'à vous de l'acheter : il vaut ce que vous avez pour le payer. Ne soyez point en peine combien vous aurez pour cela, mais de ce que vons êtes : il est de même prix que vous : Donnezvous en échange, et vous l'obtiendrez.
Là, nous n'aurons point d'autre occupation que de voir cet objet ravissant : en le voyant nous l'aimerons, en l'aimant nous le louerons : voilà ce que nous forons éternellement, à la fin de notre vie. Car quelle autre fin pourrait être la nôtre, sinon de parvenir à ce royaume qui n'aura point de fin?
Il n'y a personne qui ne s'attende à être heureux : car qui peut, ou qui a pu, ou qui pourra jamais trouver un homme qui ne le veuille pas être?
Cette gloire, cette beauté, cette magnificence, cette majesté, qui sera notre béatitude, est au-dessus de toutes nos paroles, de tous nos sens et de toutes nos pensées.
Ce que Dieu a préparé à ses amis surtout ce qu'on en peut croire; l'espérance ne peut s'étendre jusque-là ; la cburité ne le peut comprendre; cela va
titnari non potcst. Id. Serm. 253, De Sanctis.
Si lanta facis nobis in carcere, quid âges in palalio ? Si tanla solatia in liâc die. lacrymarum , quanta confères in die nuptiarum? Id. Solil. 21.
Regnum Dei pariter ab omnibus wtum et a singulis possidelur; regnum Dei, crescente possessorum numéro, non minuitur, quia non dividitur; unicuique integrum est, quia concorditer habetur a multis. Id. Serm. 18. De verb. Doinini.
Beatam vitam quœrilis in regione mortis: non est hic: quomodb enim beata vita ubi nec vital August. IV.
Confess. 12. «.
Beata vita gaudium de veritate. Id.
ifcid. 25.
Erit rerum omnium scieniia sine errore vel labore, ubi Dei sapientia de ipso suo fonte potabitur. Id. xxxi, De civit. Dm, 24.
Ibi nec desiderium pœnam générât, nec satietas fastidium parit. Id.
Taniœ dignitatis est cor humanum, ut nullum bonum prœter summum ei snfficere possit. Id.
Quidquid hic quœrebas, quidquid pro magno habebas, illlc Ubi erit. Id.
Uno perfruemur, sed ipsum unum omnia nobis erit. Id.
Ibi beata vita in fonte suo bibitur :
aliquid hic humanœ vitœ aspergitur. id.
Verum gaudium comparari hic potest, possideri non potest. Id. Serin. 8, de temp.
Si vis sustinere laborem, attende mercedrm, Id. in Ps. 36.
Vro quanlo labore quantam inercedem accipimus! Id. in i's. 73.
Ilœc omnia {nempe divitiœ et voluptates) miserorum sunt damnatorumque solalia, nonprœmia beatorum. Id. xxn.
De Civit. Dei, 24.
au-dossus de nos vœux et do tous nos : on peut bien acquérir ce bonheur, mais on ne peut l'estimer à son prix.
Si vous faites, mon Dieu, tant pour nous dans la prison de ce inonde, que ferezvous quand nous serons dans votre palais? Si vous nous comblez de tant do consolations dans ces jours de larmes, de quelle joie nous remplirez-vous au jour des noces éternelles?
Le royaume de Dieu est la possession de tous en général, et de chacun en particulier ; il ne diminue point par le grand nombre de ceux qui le possèdent, parce qu'il ne se partage point, et il est tout entier à chacun, parce qu'on le possède dans l'union de la charité.
Vous cherchez dans la région de la mort une vie heureuse : elle ne se trouve point là ; comment une vie heureuse serait-elle là où la vie n'est point?
La vie bienheureuse c'est la joie de \& vérité possédée.
Dans le ciel, on aura la connaissance de toutes choses sans travail et sans pouvoir être trompé, parce qu'on s'y abreuvera de la sagesse de Dieu dans sa propre source.
Là, le désir ne cause ni peine ni inquiétude, et la jouissance n'engendre point le dégoût.
Le cœur de l'homme est si noble et si grand, que nul autre qu'un bien souverain et infini ne le peut contenter.
Tout ce que vous recherchez ici avec tant d'empressement, et tout ce que vous teniez pour grand et précieux, vous le trouverez dans le ciel.
Dans le ciel, nous ne posséderons qu'un seul bien, mais ce bien seul nous sera toutes choses.
Là, on puise dans la source même tout ce qui fait le bonheur de la vie : ici-bas quelques gouttes seulement sont répandues.
Ou peut ici-bas mériter la véritable joie, on ne saurait la posséder.
Si vous voulez ici souffrir patiemment, pensez à la récompense.
Considérez combien la récompense sera grande pour un peu de travail.
Tous les biens de celte vie sont le partage et la cousolatiou des misérables reprouvés, et non pas la récompense des bienheureux.
Quid dabit Us quos prœdestinavit ad vitam, qui hœc dédit etiam eis quos prœdestinavit ad mortem? Id., ibid.
Quantùmlibet sis avarus, suflicit tibi Deus. In. in Ps. 55.
Illùc parantur corda nostra, in omnibus hujus vilœ tribulationibus. Noli mirari quia in laboribus pararis: ad magnum aliquid pararis. Jd. in Ps. 36.
0 regnum beatiiudinis sempiternœ, ubi juvenlus nunquam scnescit, ubi decor nunquam tepescit, ubi sanitas nunquam marcescit, ubi g audium nunquam decrescit, ubi vita terminum nescit ! Id. Solil. 15.
Si considerentur quœ nobis promittnntur in cœlis, vilescunt omnia quœ habentur in terris : terrena namque substantia, supernœ felicitati comparata, pondus est, non subsidium. Gregor. llomil. in Evang.
Quid non videbunt qui videniem omnia videbunt? Id.
Ad magna prœmia perveniri non polesi nisiper magnos labores. Id. ibid.
Quid hoc bono melius, quid hâc felicitate felicius : vivere Deo, vivere de Deo ? Ambros. de offic.
Omnia bona in uno bono. Id. Epist.
il, lib. 3.
Quitus labor durus, nullum tempus longum videri débet, quando^ gloria œternitatis acquiritur. Hieron. Épist.
Summa mcrces hœc est, ut Deo fruainur. Id. de Trinit. 33.
Nemo beatus est qui eo quod amat non fruitur. Id. ibid. i).
Quntiescumquè te vana seculi delectaverit ambitio, quotiès in mundo videris tdiquid gloriosum, ad par adisum mente transgredere, esse incipe quodfutura es.
Id. Epist. 22, ad Eustoch.
Respicequodpromissum est: omne opus levé solel ficri, quandb,ejus prctium cogilatur, et spes prœmii solatium est la- . Hieron. EpisL. ad Dcmett.
Qualis Ma cœlestium rcgnorum voiujilas, sinr timoré moriendi, et cum œternitate Vivendi t quàm summa rt perpétua félicitas I Cyprian* De inortalit.
Que donnera-t-il à ceux qu'il a destinés à la vie éternelle, puisqu'il donne en abondance aux réprouvés même, destinés à la mort, les biens que nous regardions comme quelque chose de grand?
Quelque avare que vous puissiez être, Dieu vous suffira.'
On dispose nos cœurs pour le ciel par toutes les tribulations et les disgrâces de la vie. Ne vous étonnez pas si on vous dispose par de grands travaux : on vous dispose à quelque chose de grand.
0 royaume du bonheur éternel, où la jeunesse ne vieillit point, où la beauté ne se flétrit point, où la santé ne s'altère jamais, où la joie ne diminue point, où la vie n'a point de fin !
Si l'on fait attention à ce qui nous est promis dans le ciel, tout ce qu'il y a sur la terre paraîtra digne de mépris : car enfin tout le bien d'ici-bas, comparé à la félicité éternelle, est plutôt une charge qu'un secours.
Que ne verront point les bienheureux dans le ciel, puisqu'ils verront celui qui voit tout?
On ne peut mériter une grande récompense que par de grands travaux.
Quel bien supérieur à ce bien, quelle félicité supérieure à cette félicité : vivre de Dieu, vivre pour Dieu ?
Tous les biens sont renfermés dans un seul et souverain bien.
Nul travail n'est trop rude, nul temps de trop longue durée, quand il s'agit d'une gloire qui ne doit jamais finir.
La récompense souveraine, c'est de jouir de Dieu.
Nul n'est heureux qui ne jouil pas de ce qu'il aime.
Toutes les fois que l'ambition mondaine vous portera à vous élever, toutes les fois que vous verrez dans ce monde quelque gloire où il vous semble que vous devez aspirer, portez vos vues vers le ciel, et commencez à devenir ici-bas ce que vous serez un jour là-haut.
Ayez les yeux fixés sur ce qui vous est promis : il n'est rien qui ne paraisse léger et très-facile quand on songe à la récompense, et l'espérance du prix console de la peine.
Quel bonheur d'être sans crainte de mourir dans l'assurance de vivre éternellement ! Bonheur BUprôme et perpétuel !
Non possunt cœlum aspicrre quorum mens humidefixa est. Lactant. 1, De vita beatâ.
Quàm speciosa débet esse cœlestis Jérusalem, si sic fulget Roma terrestris ! Si in hoc seculo datur tanti honoris <liligentibus vanilatem, qualis prœslabitur sanctis diligentibus veritatem ? Fulgentius.
Non tolum gaudium intrabit in g iudentes, sed toti gaudentes inlrabunt in gaudium Dei : sic gaudebunt loto corde ut totum cor non sufliciat plenitudini gaudii. Anselmus.
Mer ces sanctorum tam magna est qubdnon potest mensurari, tàm copiosa qu'od non potest finiri, tam pretiota qubd non potest œstimari. Bernard. De Considérât.
Plenitudo quam expectamus non erit a Deo nisi de Deo. ld.Serm. 11 in Cantic.
Quid poterat dare seipso melius vel ipse ? Id.
Promittit mundus temporalia et parva, et servitur ei aviditate magnâ : ego promitto summa et œterna, et torpescunt mortalium corda. Imit. Christi, m, 3.
Vel sic intelligamus quantum debeat desiderari vita illa quam per vulnera et inœstimabiles labores videmus inquiri, quam cognoscimus pretio sanguinis comparari. Euseb. Emisen. in natal.
Apostol.
Avidi et semper pleni, quod habent esuriunt beati. Petri-Damiani, iiymn. de paradiso.
Jpse erit omnia in omnibus, rationi plenitudo lucis, voluntati plenitudo pacis, memoriœ continualio œterniiatis.
Bernard. Serm. 11 in Cautic.
Ceux-là ne peuvent lever les yeux au ciel, dont l'esprit se colle à la terre.
Combien admirable doit être la céleste Jérusalem, puisque !a magnificence brille de la Borte à Rome, qui n'est qu'une ville de la terre ! Si dans ce siècle il y a tant d'bonneur cl de gloire pour ceux qui aiment la vanité, que ne réserve-t-on point aux saints qui aiment la vérité!
Toute la joie (dans cet heureux séjour) n'entrera point dans le cœur de ceux qui se réjouissent; mais ceux qui se réjouissent entreront dans la joie de leur Dief : ainsi, leur cœur sera de telle sorte rempli de joie, qu'il ne suffira pas pour en contenir la plénitude.
La récompense des saints est si grande qu'on ne peut en prendre les dimensions, si abondante qu'elle n'a point de fin, si précieuse qu'on ne peut assez l'estimer.
La plénitude des biens que nous attendons ne vous serait pas donnée de Dieu, si elle ne contenait Dieu même.
Qu'est-ce que Dieu, tout Dieu qu'il est, nous pouvait donner de meilleur que lui-même?
Le monde promet des biens temporels et légers, et on le sert avec ardeur: je promets des Liens infinis, et le cœur humain s'endort.
Concevons avec quel ardent désir nous devons souhaiter cette vie bienheureuse en voyant les saints s'efforcer de la mériter par tant de souffrances et de travaux, l'acheter au prix de leur sang.
Les bienheureux désirent toujours ce qu'il possèdent; ils ont faim et sout rassassiés en même temps.
Dieu sera toutes choses à tous, il sera la plénitude de la lumière à l'entendement, la plénitude de la paix à la volonté, et dans la mémoire une éternité toujours présente.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie
[Définition]. — La béatitude du ciel, qu'on appelle la gloire des bienheureux et le bonheur éternel, est, selon Boëce, un état parfait, qui renferme tous les biens et où ils se rassemblent tous : Status omnium bonorum aggregalione perfectus. S. Thomas a adopté cette définition comme la plus juste. C'est, selon les autres, un état éternel, assuré et immuable, affranchi de toutes sortes de maux et rempli de toutes sortes de biens, de nature, de grâce et de gloire. C'est, selon S. Augustin, un état bienheureux, où l'âme raisonnable possède tout ce qu'elle désire, et ne veut rien que de bien. C'est enfin, selon S. Bernard, un état où rien de ce que nous ne souhaitonsrpas ne se trouve, et où il y a un heureux assemblage de tout ce que nous pouvons souhaiter. — Toutes ces définitions nous en donnent la même idée, et nous font conclure que, ce bonheur ne se trouvant point en cette vie, quoiqu'en aient dit les anciens philosophes, c'est uniquement dans le ciel que nous devons le chercher et l'attendre, en travaillant pour l'acquérir.
[Distinction]. — Ce bonheur et cette gloire se divise en béatitude essentielle, et béatitude accidentelle. L'essentielle consiste dans la possession de Dteu par la claire vue de son essence, ou par l'amour ou parla joie et le goût de ce souverain bien, ou par tout cela ensemble: ce qui est en contestation dans l'École, et inutile de décider dans la chaire : il est seulement constant que tout cela conspirera à nous rendre parfaitement heureux. La béatitude accidentelle, c'est-à-dire, qui est une suite et un apanage de cet heureux état, consiste dans les qualités de l'esprit et du corps, et dans toutes les autres circonstances qui peuvent rendre ce bonheur accompli de tout point.
Ce bonheur est destiné et préparé aux justes et aux prédestinés de toute éternité, comme le Fils de Dieu le dit lui-même dans l'Évangile : Venite, benedicli Patris mei ; possidete paratum vobis regnum à constitulionc mundi. (Matth. 2:;). Mais il est inutile d'entrer dans la question si c'est devant ou après la prévision de leurs mérites que cette gloire leur est destinée. Ce qu'on ne peut mettre en question et ce qu'on doit supposer comme inconble, c'est que personne, entre les adultes, ne la possédera sans Va. voir méritée par lc3 bonnes actions, puisque c'est une récompense "de nos travaux: Merces vcslra copiosa est, et que S. Paul l'appelle une couronne do justice. Ce qui n'empêche pas que ce ne soit aussi un héritage que Jésus-
Chiust nous a acquis par son sang, miis qui no nous est promis qu'à condition que nous travaillerons pour l'obtenir.
[Bonheur du paradis]. Le bonheur des saints, à le considérer par l'endroit qui est le plus visible à notre égard, consiste en ce qu'ils ne sont plus ce que nous sommes. Nous ne connaissons point du tout les biens dont ils jouissent; mais nous ressentons les maux dont ils sont exempts, et ainsi, pour nous exciter à désirer le bonheur, il est plus avantageux de nous représenter les misères dont ils sont délivrés que les biens qu'ils possèdent. Et si la connaissance obscure que nous avons de ces richesses ineffables ne suffit pis pour nous faire tourner tous nos désirs vers le ciel, l'espérance d'être exempts de tant de maux dont nous sommes accablés sur le terre nous fera sans doute soupirer après cet heureux séjour. Comme la manière la plus sûre de connaître Dieu en cette vie est de considérer les imperfections dont sa nature est incapable, de même la voie la plus courte et la plus efficace de nous faire connaître la félicité des saints c'est de considérer les misères dont ils sont exempts.
Je ne sais pas ce que sera le paradis ; mais je sais qu'on y sera plongé dans la joie, qu'on y verra Dieu en lui-même, que Dieu ne paraît jamais plu? Dieu que dans ce lieu de délices; que tous les ornements dont il a paré le ciel et la terre, tout ce que l'art peut ajouter à la nature pour nous causer du plaisir et charmer nos sens, que tout cela n'est qu'une ombre en comparaison du paradis. Je ne sais pas ce qu'il y aura ; mais je sais ce qui n'y sera pas; nul mal, ni moral, ni physique; nul péché, nul vice, nulle jalousie, nul intérêt, nulle inconsistance ; plus de vertu même qui nous coûte de la peine, plus de foi, car elle sera changée en évidence ; plus de crainte, plus d'espérance, plus de douleur, ni de repentir.
La joie, dit Aristote, est l'accomplissement et la dernière perfection des mouvements de l'esprit, et le repos du cœur qui a trouvé son centre, ou qui s'imagine l'avoir trouvé: Gaudium est complementum motuum animi, et ullima perfeclio. D'où il suit que c'est principalement par la joie que nous trouvons notre plénitude et notre souverain bien. Ainsi l'on peut dire qu'il n'y a point de vraie béatitude sans la joie, qui est proprement une satisfaction de l'esprit se répandant sur le corps et sur tous les sens par la possession de ce qu'on aime, parce que c'est un amour qui jouit de ce qu'il a désiré. Mais, comme toutes les joies de la terre n'ont ni rapport ni proportion à celle des bienheureux, qui est entièrement complète, il faut inférer qu'il n'y aura jamais de joie pure que dans le ciel, et qu'on ne sera parfaitement content que là, où l'on trouvera l'accomplissement de toutes ses espérances et le rassasiement universel de tous ses désirs.
Il est vrai que dans le ciel il y a divers degrés de gloire, comme il y a différents degrés de grâce et de mérite sur la terre; que les bienheureux diffèrent en gloire, comme les étoiles diffèrent en clarté, et que, selon la parole de Jésus-Christ, il y a plusieurs demeures dans la maison du Père
céleste : mais cela n'empêche pas que les bienheureux ne possèdent toute la plénitude de la Divinité, selon les degrés de la vision béatifique, plus ou moins sublimes, auxquels ils seront élevés. Tous ces vaisseaux d'élection, placés dans les tabernacles du Seigneur, seront remplis de ce torrent de volupté ; toutes les beautés de Dieu, ses merveilles, ses grandeurs, ses richesses, seront possédés par les prédestinés, et il n'est aucune partie de sa félicité à laquelle ils ne participent. Non- seulement ils posséderont Dieu, mais ils le posséderont de la manière la plus noble et la plus parfaite : par la connaissance la plus puite et la plus élevée, par l'amour le plus ardent et le plus enflammé; et ce qui rendra leur bonheur parfait, c'est qu'il ne sera point troublé par la crainte de le perdre.
[Deux choses nécessaires pour être heureux]. — Deux choses sont essentielles à la félicité de l'homme: l'action et la possession. S'il possède sans agir, il est insensible, il n'est pas heureux puisqu'il ne connaît pas son bonheur; s'il agit sans posséder, il est encore moins heureux, puisqu'il n'a pas ce qu'il désire. Or, c'est en Dieu que l'âme agit et possède, qu'elle désire toujours le bien dont elle jouit, et' qu'elle jouit toujours du bien qu'elle désire. Ce qui fait dire à S. Augustin : Videbis, amabis, vacabis. C'est ainsi que ce saint docteur nous représente cette félicité vive et agissante, qui, dans le sein de Dieu, est toujours dans un mouvement agréable et dans une tranquillité parfaite. L'âme, délivrée des passions qui l'aveuglent et des voiles que les créatures mettent entre Dieu et elle, verra Dieu par la lumière de Dieu: cette lumière divine, dont elle sera pénétrée, la fortifiant, l'élèvera jusqu'à la vue de la divinité, dont l'éclat l'éblouit quand elle veut la soutenir avec les faibles lumières de la nature : Videbis. La vue de Dieu entraîne l'amour, et il est impossible que l'un ne soit dans le même degré que l'autre : Amabis ; que cette vue et cet amour ne produisent la joie, et cette plénitude de satisfaction dans laquelle la véritable félicité consiste : Vacabis.
[Bonheur du ciel expliqué]. — Les théologiens demandent comment il se pourra faire qu'un même objet nous contente toujours, sans jamais nous dégoûter ni nous lasser: ce qu'ils expliquent en plusieurs manières. Les uns disent que Dieu s'accommode à la nature de notre esprit, qui n'a point d'autre remède pour le dégoût que la variété; qu'il ménagera tellement ses beautés dans le ciel, qu'il les manifestera à l'âme successivement, les unes après les autres ; et, comme il a des beautés infinies, il en a successivement pour nous occuper durant toute l'éternité. Cette manière d'expliquer ce rassassiement sans dégoût est condamnée par S. Augustin, qui dit que nos pensées dans le ciel ne seront point inconstantes, et qu'elles ne passeront point d'objet en objet, comme elles sont sur la terre, et que nous verrons en Dieu tout à la fois ce que nous verrons toujours. S. Thomas l'explique autrement : « Pendant, dit-il, que l'esprit est dan3
(j2 BÉATITUDE.
lVxtase et le ravissement, il n'est capable ni d'ennui, ni de dégoût, parce que l'admiration donne du plaisir, et qu'elle excite la curiosité de l'esprit k considérer ce qu'il admire: or, les bienheureux sont toujours dans l'admiration et dans le ravissement. » Les autres, enfin, disent que toutes les beautés et toutes les bontés créées nous donnent bientôt du dégoût dans la douceur que nous y trouvons, parce qu'elles sont vides, légères et finies et par conséquent incapables de donner une pleine satisfaction à une âme raisonnable dont les désirs vont â l'infini. Mais le souverain bien nous contentera toujours, parce qu'il nous mettra toujours en possession de tout.
[De la lumière de gloire]. — Comme notre souveraine béatitude dans le ciel consiste particulièrement dans la claire vue de l'essence divine, la théologie nous apprend que cette claire vue se fait à la faveur de la gloire, qui élève l'entendement humain et le rend capable de soutenir les éclairs de la divinité, pour ainsi parler : ce qu'il ne pourrait jamais faire par ses propres forces. De manière que, comme dans cette vie, sans la grâce et la charité, on ne peut l'aimer d'un amour surnaturel et comme il faut pour être saint et agréable aux yeux de Dieu, on ne peut, de même, sans la lumière de gloire, voir Dieu parfaitement, et de cette vue qu'on appelle intuitive. Or, cette lumière de gloire est une particulière participation de la lumière incréée et éternelle par laquelle Dieu se connaît, se contemple et se comprend parfaitement lui-même.
[La lin de l'homme]. - Ce qu'il y a plus particulièrement à remarquer sur ce sujet est ce que la raison et la foi nous enseignent, que nous sommes créés pour le ciel et pour posséder Dieu. C'est ce que quelques philosophes païens ont seulement entrevu parla lumière de la raison. Et certes, ce flux et reflux de soins, d'inquiétudes et de mouvements qu'on se donne pour être heureux, fait assez entendre, à ceux qui ne peuvent douter de l'immortalité de leur âme, que nous sommes faits pour quelque chose de grand : d'où il suit que, puisque de tant d'objets qu'il y a dans ce monde visible il n'y a rien qui nous contente ni parfaitement, ni longtemps, il faut nécessairement chercher ce bonheur dans la possession d'un bien qui puisse remplir notre cœur et satisfaire tous nos désirs, selon l'expression de S. Augustin. Mais la foi nous instruit distinctivement de ce que la raison ne nous apprend que confusément et en général, que nous sommes créés pour voir, pour aimer et pour posséder Dieu, et être éternellement heureux par cette possession, que nous devons acquérir et mériter en cette vie.
§ VI
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[L'homme souhaite d'être heureux]. — L'homme désire Dieu naturellement: de-là vient que le cœur le demande toujours, sous le nom de souverain bien. Il ne se trompe jamais, ce cœur, mais il est trompé par notre entendement, qui lui présente des voluptés et de faux biens comme étant ce bien pour lequel il soupire. Il ne se trompe pourtant point: car il n'a pas plus tôt embrassé ce faux bien, qu'il témoigne par son inquiétude que ce n'est pas ce qu'il demande, qu'on a mal interprété ses désirs. On lui offre des richesses, et on l'assure que c'est là sans doute ce qu'il cherche : il le croit, et cette croyance produit cette ardeur et cette empressement qu'il fait paraître pour les acquérir : mais, à peine les a-t-il enfin possédées , qu'il reconnaît qu'on s'est encore trompé, et demande qu'on lui cherche quelque autre chose: Inquielum est cor nostncm, donec requiescat in te : ce qui me persuade que dans la vérité il cherche Dieu sans le savoir, par un instinct que Dieu lui a donné en le créant. Mais, comme les créatures se présentent en foule aussi bien que Dieu, et que nos sens prennent les créatures pour le Créateur, ils lui présentent ce qu'il ne cherche pas. (Le P. de la Colombière, Réflexions chrétiennes).
[Désir du ciel] — Immortalité glorieuse, quand pourrons-nous te posséder? Devons-nous pleurer ou triompher dans le souvenir de tes délices et de tes grandeurs? Devons-nous gémir en nous voyant aussi loin de toi que la terre l'est du ciel; ou nous devons-nous plutôt réjouir en nous voyant aussi près de toi que nous le sommes du terme dcnotrc exil? Dieu pouvait nous y faire naître, nous y porter tout d'un coup, s'il souhaitait si fort de nous en faire part. Il le pouvait, mais il a voulu que nous eussions le plaisir et la gloire de l'avoir mérité. Est-il possible que des hommes, qui souffrent de si grands travaux pour avoir de si petits biens, courent le hasard de perdre le comble de tous les biens, si on laisse à leur liberté de l'acquérir ou de le négliger? N'est-ce pas assez qu'on vous l'offre? voudriez-vous qu'on vous forçat à le recevoir?
[Macnificcncc de l'ancienne Rome comparée avec celle du Ciel]. — Vous avez ouï parler mille fois de la grandeur de l'ancienne Rome : il est vrai qu'on n'a jamais rirn tu qui ait égalé ni la majesté de son sénat ni la magnificence des ses bâtiments, ni la splendeur de ses triomphes, ni le luxe de ses jeux et de ses féteg publiques. On ne snurait dire combien de provinces on avait dépouillées pour embellir cette seule ville; on y avait apporté tout ce qu'il y
<Ji BÉATITUDE.
avait de rare et do précieux dans toutlo reste du mond^; ses citoyens étaient parvenus à un si haut dogré de puissance, qu'ils s'estimaient autant que des rois. S. Augustin confesse qu'une des choses qu'il aurait souhaitée avec plus de passion, c'aurait été de voir cette capitale de l'univers en un état si florissant. Mais pourquoi tant de gloire, tant de richesses? pourquoi une si grande prospérité ? Tout cela, Messieurs, si nous en croyons le même S. Augustin, était pour récompenser je ne sais quelles vertus morales dont quelques-uns d'entr'eux avaient donné des exemples. Ces vertus n'étaient, pour la plupart, que des vices spécieux, et tout au plus des ombres et des fantômes de vertus, n'étant point animés de la grâce. Cependant vous voyez avec quelle profusion de biens temporels Dieu a payé des actions si imparfaites : que fera-t-il donc quand il voudra récompenser de véritables vertus, et des vertus surnaturelles et héroïques? (Le même, Sermon sur la Toussaint).
[Pensée de l'éternité]. — Rien n'est plus capable d'affermir le cœur de l'homme, dans les misères dont il est environné, que la pensée de l'éternité. Car on devient en quelque façon invincible à toutes les disgrâces, dès qu'on peut ouvrir les yeux à la lueur de cette gloire, qui efface tous les objets de la terre, pour ne plus laisser voir que le ciel. Toute autre consolation est froide, en comparaison de celle qu'on reçoit d'une si sainte considération, et ce ne peut être que la vue de la lumière de l'autre vie qui puisse donner la force de porter paisiblement les ténèbres de celle-ci.
N'est-ce pas une espèce de présomption d'entreprendre de vous entretenir d'un sujet tellement relevé, qu'il n'est pas même permis à l'homme d'en parler, comme nous le dit l'Apôtre? En effet, où prendre des paroles pour exprimer des choses au-dessus de toutes les idées qu'on s'en peut former ? Quel moyen de dire ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu et ce que l'esprit n'a point conçu ? Et comment oser prétendre découvrir quelque trait des beautés de ce palais admirable duquel les SS. Pères, qui sont les organes dont Dieu se sert d'ordinaire pour s'expliquer aux hommes, ne parlent eux-mêmes qu'avec des termes qui en diminuent la grandeur ?... La théologie même, qui est la science de notre religion, avec tous ses raisonnements et toutes ses lumières, ne fait que bégayer sur un sujet si profond. Serait-il croyable, dit le Prophète, que les merveilles que Dieu opérera dans la splendeur de l'autre vie puissent être connues dans les ténèbres de celle-ci ? On pourrait ajouter à tout cela notre ignorance, la faiblesse de nos expressions, et la bassesse de nos termes, dans une matière tellement au-dessus de nos connaissances.
Cette insensibilité du cœur de l'homme pour les choses du ciel ne vient, dit S. Grégoirc-le-Grand, que de l'attachement qu'il a pour les choses de la terre. Les hommes, dit-il, prévenus de l'am'our des choses
temporelles et passagères, ne comprennent rien dans les éternelles, ou n'en ont que du mépris après les avoir comprises: au lieu d'élever les yeux vers cette céleste lumière et de soupirer après cette divine patrie qui leur est destinée, ils s'affectionnent à leur exil et à ce misérable bannissement auquel ils sont condamnés, recherchant dans leur propre aveuglement le plaisir qu'ils devraient prendre dans la considération des choses éternelles. Voilà l'état des gens du monde, occupés de leur vanité, et la disposition de leur cœur à l'égard de l'autre vie : ils n'ont d'empressement que pour les choses présentes, et que de l'indifférence et de la langueur pour les choses futures. Cette ignorance, après tout, et cette insensibilité ne viennent que de l'assoupissement mortel où l'ensorcellement de l'amour du siècle plonge l'esprit de l'homme. C'est en cela que consiste la misère de son aveuglement: car enfin Dieu par une conduite digne de sa sagesse, ne fera naître dans nos cœurs les pensées du ciel, que quand nous y aurons détruit les pensées de la terre.
C'est de ces fréquentes méditations sur l'éternité que naissent les saints empressements du fidèle pour la jouissance de la gloire qui lui est promise; c'est de ces grandes images de l'avenir bienheureux que naissent ces désirs et ces impatiences que ressentait S, Paul lorsqu'il disait, dans l'ardeur la plus vive et la plus tendre de son amour : Coarclor, desiderhim habcns dissolvi et esse cum Chïislo: Je ne souhaite rien tant que d'être entièrement détaché de mes liens, pour être avec Jésus-Christ. Car, le moyen de ne pas soupirer après ce bienheureux repos, dans l'agitation, et le trouble d'une vie aussi orageuse qu'est celle que nous menons sur la terre ?
C'est ce qui fait regarder au chrétien la terre comme un lieu de bannissement, qui l'éloigné de sa chère patrie; et c'est dans cette vue que, semblable à un voyageur, il n'a nulle attention ni nul attachement aux lieux par où il passe: tout lui est indifférent, parce qu'il ne regarde que le terme du voyage, qui est le ciel, après lequel il soupire comme un esclave après sa liberté. Mais il n'y a que la foi dont les lumières soient assez vives et assez pures pour nous faire entrer dans les sentiments de ces "vérités. Ce n'est qu'elle qui est capable de nous faire ouvrir les yeux sur la fausseté des choses humaines, pour en détromper nos esprits: ce n'est qu'elle qui nous fait sentir comme il faut cette rapidité inconcevable avec laquelle la figure de ce monde passe, sans laisser aucune trace de ces biens frivoles que les hommes recherchent avec tant d'ardeur.
Dieu est si parfait du fond de son essence, que les beautés des créatures les plus parfaites, réunies ensemble dans le dernier degré de leur perfection, ne pourraient être que des images très-défectueuses des souverain''. perfections de cet Être infini. Ces créatures même si charmantes et si accomplies, dont les hommes sont si éperdûment touchés, ne seraient tout au plus que des crayons fort crossiers et de faibles traits de cette suprême beauic, échappés, pour ainsi dire, par hasard à sa toule-pui^anle main;
gg BÉATITUDE.
et s'il se trouve dans les moindres ouvrages de Dieu et dans les créatures les plus imparfaites tant d'excellences et de perfections, combien en a-t-il lui-même, lui qui en est l'auteur et le principe, comme parle S. Augustin? Sipulchra sunt hœc, quid ipse ? SI hœc magna smt,[quantus est ipse ? (Le P. Rapin, La vie des prédestinés).
[La vision béaliflque]. — La claire vue de Dmune sera pas de ces lumières stériles que nous ressentons souvent en cette vie, où nous connaissons Dieu sans l'aimer. Ce sera une connaissance féconde, qui nous fera goûter ce que nous sentirons, et qui, après s'être répandue dans notre esprit par l'effusion de ses lumière^, remplira nos cœurs, par l'épanchement de son amour, de toutes les douceurs de son onction. De sorte que non-seulement nous connaîtrons Dieu, en voyant cette beauté qui est la source de toutes les beautés, mais nous l'aimerons souverainement. Et cet amour, tout parfait qu'il sera, se perfectionnera encore de plus en plus, à mesure que nous entrerons dans la jouissance de Dieu pour pénétrer la vérité de ses mystères. L'ardeur de nos cœurs croîtra à proportion des lumières dont nos esprits seront éclairés, et nous entrerons dans toutes les douceurs de son amour en entrant dans tous les secrets de sa sagesse.
Quels seront les transports de cet amour tout céleste, quelles en seront les délices, puisqu'un Dieu revêtu déboutes ses perfections en sera l'objet, et que la manière dont on l'aimera en sera toute divine! Quel plaisir d'aimer quelque chose de si parfait, et de l'aimer si parfaitement, c'est-à-dire par tout ce qu'il y aura de plus tendre et de plus ardent dans les mouvements ineffables de l'onction du Saint - Esprit? 0 douceur, Ô délices de l'amour des bienheureux, que vous êtes incompréhensibles! C'est alors que le prédestiné, abandonnant son cœur à la joie, s'abandonnera luimême au ravissement et à l'admiration : et toute l'éternité se passera dans des transports si doux, sans craindre rien qui puisse ou les arrêter ou les
suspendre.
Posséder Dieu, c'est posséder tous les biens réunis ensemble; il les comprend tous, et il les partagera tous avec les bienheureux, comme le dit S. Paul; il sera tout, et tiendra lieu de tout à tous : Ut sit omnia in omnibus. Cela ira encore plus loin, puisque sa joie, son plaisir, sa béatitude, sera la joie, le plaisir, la béatitude du prédestiné, auquel il dira : Entrez dans la joie de votre Seigneur. Ce ne sera point la joie, ni la béatitude des anges, et des puissances célestes dont Dieu fera part au bienheureux, ce seront la sienne propre : il sera heureux comme l'est Dieu, puisqu'il le sera de la joie de Dieu. Enfin, Dieu lui-même, avec toute la grandeur de sa magnificence et avec toutes ses perfections, sera le comble du bonheur du prédestiné, et sa récompense, comme il le déclara à Abraham, quand il lui dit: Ce sera moi qui serai le prix de tes services et ta récompense : Ego ero mer ces tua magna nimis.
Du reste, n'allons point nous ligurer, dans le détail de ce palais céleste,
ces vains ornements dont le iaxe et la vanité des hommes s'occupent à parer les maisons des grands; n'allons point nous imaginer un amas confus de ces richesses de la terre dont on emb llit leurs demeures : ces appartements enrichis de tout ce que veut l'orgueil de la somptuosité peut inventer de précieux : tout cela n'est que terrestre, corruptible, et peu digne de la grandeur de Dieu. Les idées même les plus éclatantes que les SS. Pères nous donnent de la beauté de ce palais n'ont rien que de vil et de sombre, en comparaison de ce qu'il doit être : c'est-à-dire l'ouvrage le plus achevé de la puissance de Dieu, où il doit étaler tout ce qu'il y a de plus riche dans ses trésors. Ce sera une architecture d'un autre ordre et d'un autre esprit que celui des hommes, l'édifice le plus superbe qu'on puisse imaginer; la demeure d'un palais que Dieu, qui a fait toutes les beautés de ce monde visible et de ce grand objet qui depuis tant de siècles fait notre admiration de la gloire du Créateur, que ce somptueux ouvrage, et le chef-d'œuvre, pour ainsi dire, de la toute-puissance, qui ne s'est encore proprement déclarée que par de petits rayons et par des écoulements imparfaits de son pouvoir, lequel éclatera alors dans sa plénitude, et toul répondra à la beauté de cette admirable demeure. (Le P. Rapin, ibid.).
[Des habitants du ciel]. — Cette compagnie sera l'assemblée la plus belle, la plus choisie, la plus accomplie, la plus nombreuse qui ait jamais éié. Elle sera composée d'autant décrois que de prédestinés, qui seront les sujets d'un roi éternel, comme l'assure S. Jean : car il n'appartient qu'à Dieu de n'avoir pour sujets que des rois et des têtes couronnées. Ce seront tous les gens de bien de tous les siècles, réunis dans une même société, tous les hommes vertueux qui ont vécu dans le monde, les saints de toutes les nations de la terre, et l'assemblée'générale de tous les élus choisis de la main de Dieu. Cette multitude presque infinie d'anges et d'esprits glorieux qui environnent le trône du Très -Haut: nombre si grand, que S. Dcnys, au livre de sa Hiérarchie, le croit innombrable, et que S. Thomas prétend ne pouvoir pas même être supputé. ^C 'est aussi ce que disait le prophète Daniel, que la cour céleste était composée de mille, de dizaines, vie centaines de millions d'anges qui servaient le Seigneur.
Ce doit être aussi un des bonheurs de cette^assemblée, que l'union admirable de ceux qui la composeront. Ils jouiront tous d'une paix inaltérable, sans nul différend, et sans contestation aucune, et dont celle que le prophète promettait au peuple de Dieu n'était que l'ombre, dans toute l'abondance et dans toute la richesse qu'il la promettait. La paix de ce divin royaume étant, comme dit S. Augustin, une union réglée et parfaite ir posséder tranquillement Dieu, el pour se posséder les uns les autres Cii DrEU, ils s'.imeront souverainement, ils seront tous unis comme les pierres vivantes d'un même editice (ainsi que parle un apôtre) qui s'entre-supportent, étant posées sur un même fondement pour former ensemble un temple où Dieu soit éternellement honoré. L'âme de chacun sera à
HIOATITUDE.
découvert à tous, d'une manière où ils ne verront aucune diversité de
sentiments, de désirs, de desseins, d'intentions, sans nul ombrage et saus nul Boupçon, parce qu'ils seront tous animés d'un môme esprit.
Heureux les sujets d'un État si calme et si tranquille, où l'on jouira d'un repos éternel! Eh ! quelle gloire, pour le prédestiné, de se trouver au milieu de ces vases d'honneur que Dieu formera de sa main pour servir à l'ornement de ce palais admirable, où il fera éternellement sa demeure, puisqu'au sentiment de S. Augustin, chaque prédestiné ressentira toute la joie d'un autre prédestiné, et qu'il aura autant de compagnons de cette joie qu'il y en a de sa béatitude? Mais, outre cette paix générale qui unira éternellement les cœurs des bienheureux, il y aura encore une paix particulière de chacun avec lui - même, par le moyen de laquelle il se p<> dera, en devenant maître de lui et de tous les mouvements de son âme. Ce sera une paix du corps et de l'esprit, des facultés de l'un et des puissances de l'autre; une paix du cœur, de ses désirs, de ses espérances et de tous ses sentiments; et cette paix entre le corps et l'esprit comblera les sens d'une satisfaction universelle en toutes choses. Ainsi, il n'y aura plus de dérèglement dans la volonté, plus de résistance dans l'appétit, plus d'inquiétude dans l'imagination, plus de trouble dans l'entendement, plus de désordre dans le sens extérieur : car le péché, qui est la source de tous ces défauts, ne sera plus. {Le même).
[Vue des desseins providentiels]. — Quel sujet d'admiration et d'étonnement, pour le prédestiné, de voir l'ordre éternel de son salut et l'enchaînement merveilleux des moyens dont Dieu s'est servi pour l'attirer à lui; de voir jusqu'à ses propres défauts et à ses péchés mis en œuvre pour sa sanctification 1 Et quand il reconnaîtra que cette souveraine sagesse de Dieu aura tiré de ses égarements les moyens de le faire revenir dans la voie de la vertu, que ce sera par l'orage qu'il l'aura mené au port, et qu'il se sera servi de la blessure même du péché pour sa guérison! Quelle satisfaction au patriarche Joseph de connaître, dans l'ordre de cette divine sagesse, que ce n'est que par la haine de ses frères, par sa prisonfet par ses disgrâces, qu'il est parvenu à cette élévation de fortune qui l'avait fait si grand! Il verra alors jusqu'à quel point d'abaissement il avait fallu creuser les fondements de la grandeur où Dieu l'avait élevé, pour en faire un bâtiment solide; il connaîtra combien il était nécessaire que sa vertu fut éprouvée par la longueur d'une patience invincible, et que son humiliation fût assez profonde pour soutenir tout le poids de la gloire que le ciel lui destinait.
Ce sera parmi les lumières de ces brillantes clartés de l'éternité que le prédestiné entrera, en quelque manière, dans le sanctuaire le plus secret de la divine Sagesse, pour y admirer l'enchaînement des grâces dont la bonté de Dieu l'a prévenu, et pour y découvrir les ressorts admirables de sa conduite. Cette admiration, jointe aux louanges et aux bénédiction
continuelles qu'on donnera à ce Dieu de miséricorde, en action de grâces de tant de faveurs, sera une des plus grandes occupations des bienheureux, De quelles louanges, ou plutôt de quelle admiration ce divin Sauveur ne paraîtrait-il point digne à ses élus, qui trouveront sa conduite adorable jusque dans les moindres circonstances de leur salut, lorsque le mystère s'en développera, où tout leur paraîtra merveilleux dans les mouvements les plus secrets de cette importante affaire, dans laquelle tout est de conséquence, parce qu'elle a relation avec l'éternité ! (Le P. Rapin, ibid.).
[L'éternité bienheureuse]. — Dans l'éternité, rien ne change, rien ne passe, rien ne se détruit, tout y étant dans une parfaite consistance, par ce point fixe dans lequel le futur, et le passé sont présents, comme dit S. Augustin; dans lequel il n'y a ni passé, ni avenir. Tout y est présent, parce que tout y est, comme Dieu y est lui-même, dans une situation toujours la même, sans vicissitude aucune ni sans aucun, changement. C'est aussi cet état constant et invariable qui redouble le prix des biens et des plaisirs de l'autre vie, lesquels, étant infiniment agréables par la qualité de leur état et par eux-mêmes, le sont encore plus par l'assurance, que donne cette bienheureuse éternité, qu'ils ne finiront point. Que peut-on imaginer de comparable pour la satisfaction et pour la tranquillité d'esprit, qui sera content avec une entière certitude de l'être toujours? Ainsi, n'attendons point de beaux jours en cette vie, ni de moment heureux, que celui qui nous ouvrira l'éternité.
Quelle consolation au chrétien de ce que l'éternité doit entrer dans le prix de -la récompense que Dieu lui destine pour la moindre de ses actions! Mais que d'éternités perdues tous les jours, auxquelles il pouvait prétendre s'il eût été plus vigilant? et, si la récompense pour les plus petites choses sera si considérable, que doit - on espérer des grandes? Si une larme, un soupir, un mouvement de cœur vers Dieu, peuvent mériter une gloire qui ne finira point, quelle attention ne devrions-nous pas avoir, dans le détail de notre vie pour en ménager tous les moments, puisqu'il n'y va pas moins que d'une éternité, dont la moindre de nos œuvres est la semence, comme dit S. Bernard.
« Que votre palais est aimable, ô Dieu tout-puissant! Mon âme se consume du désir d'entrer dans la maison du Seigneur. » Ce sont les saints transports et les amoureuses impatiences du Roi-Prophète ; mais ce doivent être celles du chrétien qui n'aspire qu'à être bientôt affranchi de la servitude du péché pour entrer dans la gloire et y posséder Dieu. Et celui qui ne gémit pas sur la terre comme un étranger, dit S. Augustin, n'aura pas la joie de parvenir au ciel comme un citoyen de cette divine patrie. En effet, quel déplorable endurcissement est-ce de soupirer si peu pour un état si heureux, quand on est parvenu à en connaître le prix et à en concevoir l'importance? « Est-ce, dit S. Grégoire, que nous avons le cœur si dur et L'esprit si superbe et si attaché à la vanité, que nous ne pouvons
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nous résoudre à quitter de notre plein gré ce que nous perdons tous les ours malgré nous, ou par l'âge qui nous consume, ou par les divers accidents de la \ic auxquels nous sommes sujets?... Heureux mille fois, si je puis m'occuper d'une si sainte pensée le reste de mes jours! Tout ce qui est passager et temporel ne fera plus d'impression sur moi. Je n'aurai de souhait ni de prétentions que pour ce qui durera toujours; je n'aimerai que cette beauté qui est la source de toutes les beautés, et m'oublierai plutôt moi-même que d'oublier jamais cette divine et céleste Jérusalem, qui doit être ma demeure éternelle, l'objet de ma joie et le terme de tous mes désirs et de toute mes espérances. (Le P. Rapin).
[Conquête du ciel]. — Il faut que l'homme s'élève au ciel pendant que le poids de sa nature l'entraîne vers la terre, qu'il combatte, qu'il triomphe et qu'il ne soit point vaincu, qu'il terrasse une infinité d'ennemis, qu'il passe par-dessus mille et mille obstacles, qu'il évite les pièges que tout l'univers lui tend à chaque pas. Car parents, amis, état, demeure, affaires, emplois, retraite, tout porte son poison, et il n'y a rien où nous ne puissions trouver une occasion de péché. Ciel! est-il chemin plus étroit! et pouvait-il y avoir une voie plus difficile que celle qu'il faut tenir pour arriver à cet heureux terme? Oui, Seigneur, vous avez fait de ce glorieux séjour une place de conquête, qu'il faut emporter de vive force. Aussi, dites-vous vous-même que vous n'êtes point venu nous apporter la paix, et vous nous avez engagés dans une cruelle guerre.
Si je pouvais vous faire un détail de tous ceux qui sont maintenant dans cet heureux séjour, je n'en trouverais pas un seul à qui le ciel n'ait coûté infiniment, du moins parmi les adultes. Les uns ont été martyrisés, c'est-à-dire qu'ils ont expiré au milieu des tourments : car il n'est point de supplices imaginables que les tyrans n'aient fait endurer à ces héros du christianisme; c'est même à leur occasion qu'on en a inventé une infinité, qui avaient été jusqu'alors inconnus dans le monde. Les autres ont été apôtres, c'est-à-dire que, l'espace de plusieurs années, ils ont travaillé sans relâche, sué, fatigué, pour instruire des peuples grossiers, sauvages qu'ils sont allés chercher jusqu'aux extrémités de la terre, malgré les dangers de la mer. Ceux-ci ont été de fervents religieux, c'està-dire qu'ils ont jeûné, couché sur la dure, macéré leur chair innocente, dit un éternel adieu aux plaisirs et aux commodités de la vie ; qu'ils ont refusé à tous leurs sens les moindres libertés, qu'ils n'ont soupiré qu'après les croix, les humiliations, les austérités. Ceux-là ont été des anachorètes, c'est-à-dire qu'ils se sont ensevelis tout vivants dans des rochers affreux, qu'ils n'ont eu aucun commerce avec les hommes, qu'ils ont mené une vie qui n'était à proprement parler qu'une mort continuelle, tant ils éiaicnt occupés à détruire et anéantir leur corps.
Spectateurs oisifs de la gloire des saints, nous sommes si éloignés de les imiter, qu'il s'en faut peu que nous n'écoutions leurs actions comme
de pures histoires, comme des choses auxquelles nous ne devons prendre aucune part. Il semble que la solennité de ce jour demande seulement de nous quelques légères démonstrations d'une joie passagère, ou tout au plus quelques marques d'un culte extérieur. Eh quoi! ne pourrions-nous point ranimer notre foi à la vue de ces objets célestes, élever notre espérance par le souvenir de ce qu'ils'ont été et de ce qu'ils sont, et conclure ce que nous devons être à notre tour ? (Anonyme).
[L'espérance du ciel]. — Je crois, mon Dieu, que, si je vous sers fidèlement en cette vie, je serai éternellement heureux après ma mort, et que vous me ferez entrer dans le palais de votre gloire, où il y aura tout ce que je désire et où il n'y aura rien de ce que je crains ; où le bien est sans mal, le plaisir sans douleur, la gloire sans confusion, la paix sans guerre, la joie sans tristesse, le repos sans trouble, et la vie sans fin. J'espère que dans le ciel je vous verrai, je vous aimerai, je vous posséderai, je jouirai de vous; que je verrai la première vérité, que j'aimerai l'essentielle beauté, que je posséderai la souveraine bonté, que je jouirai de la bienheureuse éternité. Je crois que dans vous, mon Dieu, je verrai tout ce qu'il y a de beau, que j'aimerai]tout ce qu'il y a de bon, que je posséderai tout ce qu'il y a de riche, que je goûterai tout ce qu'il y a de doux, que j'entendrai tout ce qu'il y a de mélodieux et d'agréable.
Hélas ! que vous vous donnez de peine à amasser du bien ! que vous vous tourmentez le corps et l'esprit pour réussir dans vos affaires î que vous passez de mauvais jours et de mauvaises nuits à rêver comment vous sortirez de l'embarras où vous êtes ! Pourquoi tant souffrir inutilement? Si vous travailliez pour le ciel, chaque moment de vos souffrances produirait un poids de gloire éternelle. Mais, parce que vous travaillez pour le monde, vous travaillez beaucoup, et vous ne gagnez rien ; vous semez du vent, et vous ne recueillez que des tempêtes. Tout ce que vous avez fait et souffert ne vous servira de rien; tous vos projets ridicules s'en iront en fumée, toutes vos œuvres sont mortes, et vous mourrez avec elles. (Le P. Crasset, Traité de la Foi victorieuse) .
[Insensibilité pour le ciel]. — La plupart des hommes sont du nombre de ceux, qui, comme parle le prophète, ont résolu de ne regarder que la terre, et de ne lever jamais les yeux au ciel, où est leur vraie félicité: Oculos suos slaluerunt declinare in lerram. (Ps. 16). Ils comptent pour rien ce séjour de délices, qui devrait être l'unique objet de leurs désirs. Ils sont quelquefois frappés des terreurs de l'enfer, mais ils ne sont jamais attirés par les douceurs du paradis. Appesantis par le corps, attachés au monde par mille affections terrestres comme par autant de racines, chargés dea liens de L'iniquité et courbés sous le fardeau de leurs crimes vers la créature, ne sentant dans leur âme, devenue toute charnelle ot animale, aucun mouvement \crs ton centre, se trouvant dénués de ces ailes de oolomb
iqjj BÉATITUDE.
«me Difu donne aux taies pures pour voler sur la montagne sainte, ils regardent avec un désespoir secret ces espaces immenses qui séparent le ciel d'avec la terre, et perdent, avec l'espérance, le désir de leur souverain bonheur : ils ne pensent plus qu'il y en ait d'autre pour eux que dans ce monde: Pro nihilo habuerurd lerram desiderabikm. (Ps. 103). ' Le premier mouvement de l'âme est le désir de la félicité ; mais, outre cela l'Esprit divin fait sentir à l'homme raisonnable qu'il est crée pour une 'fin digne de la noblesse de son être, et que, ne trouvant rien dans l'univers qui puisse remplir l'étendue de ses désirs, il doit soupirer pour un objet d'un ordre supérieur à tout ce qui est dans l'ordre des choses créées. Cette puissance insatiable, qui le porte toujours a souhaiter quelque chose au-delà de ce qu'il possède, ne peut être une chose inutile en lui II ne saurait l'avoir reçue de la nature, sans qu'il y ait effec ivement un bien dont l'excellence, proportionnée à sa vaste capacité la puisse remplir; ce penchant si naturel et si fort, par lequel il cherche même la félicité dans le péché qui l'en éloigne le plus, doit avoir un terme ree e effectif qui lui réponde, et son cœur sera toujours dans un etat violent e inquiet tant qu'il sera hors de son centre, ou de la voie qui ly peut
Souvenez-vous que vous êtes étrangers et bannis sur la terre, et que, dans les endroits les plus délicieux du désert, vous devez soupirer pour la terre promise. Ces tentes mystérieuses sous lesquelles les Israélites habitèrent cette fête des Tabernacles qu'ils célébraient tous les ans avec tant de solennité, cet agneau pascal qu'ils mangeaient, les reins cemts et le bâton à la main, avec promptitude, la Pâque qui signifie passage : toute ces choses sont de belles et admirables figures de cet état ^exil °u noU sommes sur la terre, comme des voyageurs qui passent sans s arrêter et teTdent toujours à leur patrie. De-là vient que DrEu nous rend le voyage pTnible et laborieux, de peur que nous ne prenions la voie pour le , terme il permet que nous ne goûtions aucun plaisir sans mélange d amer une sur la terre, pour nous mettre dans l'heureuse nécessite de ebrtutb vrai bonheur qu'il nous destine. Il faut donc porter avec patience e poids du jour et de la chaleur dans le chemin, pour goûter la douceur du repos lorsque nous serons arrivés au terme. „
Ces moissons de gloire que les saints doivent recueillir dans le ciel après avoir semé sur la terre dans les larmes; cette couronne de justice nue le Juge équitable promet à la fin de la course; ces brillantes e riches descriptions de la Jérusalem céleste dans l'Apocalypse cette seremte inaltérable qui régnera dans ce séjour de gloire, ce beau jour qui ne sera jalis troublé d'aucun nuage; ce cantique éternel que les — j^ qui environnent le trône de l'Agneau répéteront sans fin : toutes ces v ves Sages, que sont-elles autre chose, dit S. Augustin que des cchcUe, P rituelles pour élever l'esprit à tac par .l'impression des sens? Ce t la comme l'aliment du feu sacré de l'amour divin, qui en fait monter les
étincelles jusqu'à Dieu, par ces désirs ardents de le posséder. De-là viennent les gémissements de la tourterelle, dont la voix se fait entendre dans la solitude; ces plaintes tendres et amoureuses des âmes, qui souhaitent, avec S. Paul, d'être délivrées de leurs liens pour se voir avec Jésus- Christ ; ces vives impatiences de voir sans nuages et sans voile cette beauté divine dont les rayons passagers, qui ont brillé si souvent à leurs yeux dans la contemplation, leur ont découvert l'excellence ; ces élancements de leur volonté vers Dieu qui les sép'arent de toutes les choses créées, et, les conduisant pour ainsi dire jusqu'aux portes du ciel, les font pleurer tristement sur les fleuves de Babylone, à la vue de la céleste Sion ; ces agitations violentes, et, si j'ose parler ainsi, ces convulsions de l'âme, qui, déjà toute purifiée, s'élève comme une flamme subtile vers le ciel, et, se trouvant arrêtée sur la terre par les liens du corps, tombe dans cette langueur de l'amour divin qui en est la dernière épreuve.
De quelles vives expressions David ne se sert-il point pour représenter la véhémence du désir qu'il a de posséder Dieu! Un cerf altéré qui court vers les fontaines, une terre aride et cntr'ouverte par la chaleur qui demande la rosée à un ciel d'airain et de bronze, n'en sont que de faibles peintures. Tantôt il demande qui lui donnera des ailes de colombe pour voler et pour se reposer en Dieu; tantôt il dit que ses larmes lui tiennent lieu de pain nuit et jour, pendant qu'il s'en voit séparé; là il préfère la maison de Dieu aux riches palais des pécheurs ; ici il ne veut qu'une chose du Seigneur, et il la demande jusqu'à ce qu'il l'ait obtenue, et c'est d'habiter dans sa maison pendant l'éternité. Toute la violence de ce désir amoureux et de cet amour transporté pour son objet n'est-elle pas représentée par ses paroles : Ah ! Seigneur*, que vos tabernacles sont aimables ! Mon âme tombe dans la langueur et la défaillance à force de les désirer... Je me suis réjoui en entendant les choses que l'on m'a dites de vous, ô sainte Jérusalem ! Nous irons dans la maison du Seigneur. Ne vous semble-t-il pas voir une âme sainte qui, par des saillies amoureuses et redoublées, se jette entre les bras de Dieu? (Du Jarry, Sermon pour la Toussaint).
[Dieu noire récompense]. — Le Sauveur demandant un jour à S. Thomas d'Aquin quelle récompense il désirait de ses travaux, il lui répondit : « Seigneur, je n'en veux point d'autre que vous-même : Non aliam quàm teipsum. » Vous êtes la béatitude de toutes les puissances de mon âme : mon entendement ne veut point d'autres lumières, ma volonté d'autres flammes, mon cœur d'autre félicité : Non aliam quàm teipsum. Vous êtes le centre de tous mes désirs et le comble de tous mes vœux : je ne veux point d'autres richesses, d'autre couronne, d'autre béatitude que vous : Non aliam quàm teipsum. Aussi n'y en a-t-il point d'autre; et j'ose dire, mon Sauveur, que vousjêtcs réduit à cette nécessité, ou de me donner trop ou de me donner trop peu. Si vous vous donnez vous-même, j'avoue que c'est trop pour mes services; mais, si vous me donnez autre chose i
104 BÉATITï
vous, pour grande qu'elle Boit, co n'est pas assez pour mes désirs. Vou3 êtes mon unique et souverain bien s sans vous je ne serai jamais content. (Nouet, L'homme d'oraison).
[Les chrétiens sont les cnfanls du Royaume]. — N'avez-vous jamais remarqué pourquoi les chrétiens sont appelés dans l'Evangile les Enfants du Royaume, Filii Rcgni? J'ai souvent pensé que c'était comme les enfants d'Israël, qui, encore qu'ils eussent été longtemps en captivité dans Babylone, avaient cependant un désir extrême de retourner en Judée. Voilà, à mon sens, pourquoi les chrétiens sont appelés les Enfants du royaume du ciel, Filii Regni : c'est que, encore qu'ils soient nés sur la terre et qu'ils y soient comme dans un lieu d'exil et de bannissement, ils ont pourtant sans cesse leurs désirs portés dans le ciel, qui est leur aimable patrie. C'est la raison pour laquelle on les appelle les Enfants du Royaume. Je sais bien qu'on peut dire qu'ils sont appelés de ce nom parce que le Sauveur leur a acheté ce royaume au prix de son sang : mais je ne dois point craindre de dire qu'ils sont particulièrement appelés de ce nom, parce que Jésus-Christ veut que nous l'achetions par nos soupirs et par nos gémissements : Christianus perenniter gémit, dit un saint Père. Si nous en sommes là, chrétiens, si nous vivons sur la terre dans les soupirs et les gémissements continuels pour le ciel, nous sommes les enfants de ce royaume. (Fromentières, Sermon pour l'Ascension).
[Attachement à la terre]. — Il est difficile que, dans cet accablement de soins où nous sommes ici-bas, on puisse avoir la liberté d'esprit qu'il faut pour penser au ciel, comme il paraît dans le peuple d'Israël, lequel ne pouvait autrefois écouter Moïse, qui lui parlait de la terre promise, par l'oppression du travail et par l'accablement d'esprit où la servitude l'avait réduit. C'est inutilement qu'on parle au chrétien de l'autre vie, lorsqu'il gémit sous les nécessités de la vie présente : car l'esprit de l'homme, étant en quelque façon esclave du corps et se trouvant quelquefois accablé sous ce poids, ne peut s'élever vers le lieu de son corps éternel : et c'est par ce misérable attachement à la terre qu'on se désaccoutume insensiblement de lever les yeux vers le ciel pour penser à cette céleste patrie, où sont les désirs et les espérances des véritables fidèles.
C'est dans cet heureux séjour que cette immensité de l'esprit de l'homme, (Jui est la marque la plus grande de la noblesse et de ]la royauté de son âme, sera entièrement rassasiée; c'est alors que l'inquiétude naturelle de son esprit, qui cherche à se satisfaire de tout et qui ne se contente de rien, sera apaisée, et que l'avidité de son cœur sera remplie, parce que Dieu sera lui-même sa récompense : car il remplira de la plénitude de ses perfections cette vaste capacité de nos âmes, qui trouveront en lui seul tout ce qu'elles désirent, et il tiendra lieu de toutes choses aux bienheureux, dit l'Apôtre, parce qu'il les remplira d^ lui-même, dit S. Bernard : Pleni-
PARAGRAPHE SIXIEME. î OS
iudo quam expectamus à Deo non erit nisi de Deo. (Le P. Rapin, livre de ï importance du salut) .
[Prendre plaisir à entendre parler du ciel]. — Nous prenons plaisir à écouter des personnes qui ont vieilli dans les voyages, qui savent et qui rapportent exactement la distance, la situation, la grandeur et les particularités des villes qu'ils ont vues: et cependant voyageurs en cette vie, en marche vers le ciel, nous ne nous mettons pas seulement en peine de savoir combien nous en sommes éloignés. Si nous nous négligeons dans le chemin qui mène à Dieu, nous en sommes infiniment plus éloignés que la terre l'est du ciel ; mais si nous nous hâtons d'aller à cette cité bienheureuse, nous nous trouverons bientôt à ses portes : car cet éloignement ne vient point de la distance des lieux, mais de la disproportion de notre vie. (S.Chrysostôme, Sur S. Mathieu).
[Tout est au ciel]. — Qu'est-ce qu'on peut souhaiter sur la terre, que peut-on rechercher et estimer en cette vie, qui soit comparable à ce que nous espérons dans le ciel? La santé qui se consume, la vigueur de l'âge qui s'use par elle-même, la réputation qu'on acquiert quelquefois sans mérite, et que l'on perd aussi quelquefois sans démérite, des louanges que le mensonge donne à la vanité, et que la vanité ne récompense que par le mensonge; un esprit qui s'appesantit et s'épuise par sa propre faiblesse; une protection qu'on donne par hasard et qu'on ôte par caprice; une fortune qui, élevée avec beaucoup de peine, tombe tout d'un coup; des richesses qu'on consume soi-même, et qu'on a la douleur de se voir ravir; des amis qui ne servent que par intérêt, et qui sont indifférents quand on est moins heureux, semblables à ces oiseaux de passage, qui vont chercher dans un autre climat un air plus doux et une saison plus tempérée: ah! pensez avec quel avantage vous jouirez de tout cela dans le ciel, où la santé sera inaltérable, la réputation hors des atteintes de la calomnie. (Fléchier, Sermon sur la félicité).
[Idée de la béatitude du ciel]. — Pour savoir quelle est la grandeur du bien que Dieu nous a préparé dans le Ciel, adressons-nous, dit S. Bernard, à celui-là môme qui a pris le soin de nous préparer ces biens. Die nobis, tu qui prœparas, quid prœparâsti ? — Ego merces tua magna nimis. Ce sera le sein de ma divinité qui vous servira de palais ; ce sera ma propre couronne qui sera votre diadème ; ce sera ma propre essence qui sera le fond de votre domaine ; ce seront ma puissance, ma sagesse, ma bonté, ma justice, ma miséricorde et toutes mes perfections, qui seront vos possessions et votre héritage. Super omnia bona sua constiluel eu/m. (Matlh. 14). Ecoutez ce que dit la vérité même dans l'Évangile à tous les prédestinés. « Mes chers élus, je vous assure que je vous prépare la même félicité que mou Père m'a préparée, à moi qui suis son propre Fils: Ego
l'")0 BÉATITUDE.
dispono vobis, sicut disposait milii Pater meus, regnum. Je vous promets que, pour rassasier pleinement votre âme, je vous ferai asseoir à ma table: Ut edatis cl bibatis super mensam meam. » Gomme donc Dieu ne peut cire rassasié que de soi-même, qu'il faut une vérité infinie pour nourrir son entendement, et une bonté infinie pour contenter son cœur, ce seront cette même vérité et cette même bonté qui seront la nourriture «les bienheureux. (Le P. Texier, Carême).
[Le chrétien enfant des promesses]. — C'est une excellente et admirable qualité que l'Apôtre donne aux chrétiens, de les appeler les enfants de la promesse: Filii promissionis œlernœ. Mes frères, dit-il, nous sommes les enfants de promesse des plus insignes faveurs que Dieu puisse jamais faire à une créature raisonnable, en nous promettant de se donner un jour lui-même pour notre héritage et notre possession éternelle: et, par conséquent, souvenons-nous de l'obligation que nous avons de nous rendre dignes de telles promesses, et de nous comporter comme des personnes destinées, après les misères de cette vie présente, à la jouissance d'une glorieuse éternité future: Ad futur am gloriam quœ revelabitur in nobis. Oui, pour parler dans le sentiment de ce même apôtre, nous sommes des créatures qui attendent que Dieu se communiquera un jour à nous d'une manière ineffable, en nous découvrant son essence divine et toutes les beautés de sa gloire : nous en avons maintenant des promesses et des gages, et nous en attendons l'accomplissement et l'effet. Nàm expeclatio creaturœ revelalionem expectat. (Le P. Antoine de la Porte, Carme réformé y traité 6).
[Vivre dans celle attente]. — Voilà, chrétiens , ce que vous croyez touchant votre dernière fin et votre bonheur éternel; mais quand est-ce que votre vie et vos mœurs répondront à votre croyance? quand vivrez - vous comme une personne qui aspire à une éternité de gloire ? quand est-ce que le ciel sera l'unique objet de vos vœux, et que le monde vous déplaira autant qu'il est méprisable? Réservez-vous de vivre à l'avenir pour celui avec lequel vous devez toujours vivre; laissez les vanités et la terre à ceux qui ne connaissent et qui n'aiment que la terre , comme si ce devait être leur demeure éternelle. Que si vous avez un désir si ardent des richesses, des grandeurs, des commodités et des plaisirs, soyez piqués d'une plus noble et d'une plus sainte ambition ; tournez vos désirs vers le ciel. Il y a là des richesses inestimables, des rangs, des trônes, des plaisirs capables de remplir tous vos désirs , et de vous rendre éternellement heureux.
Quelle ardeur et quel courage n'inspire point l'espérance d'une récompense assez légère? On va à l'assaut et à la brèche d'une muraille à travers le feu et le fer; on s'expose aux périls des tempêtes et des naufrages; on essuie les fatigues et les travaux d'un long voyage, sur l'espé-
rance d'un petit intérêt ou d'un honneur mondain. Et vous, pour acquérir une couronne immortelle, des délices et des biens qui dureront autant que Dieu même, vous vous mettrez si peu en peine, vous plaindrez ce peu de travail, cette gêne et cette contrainte que Dieu demande à son service ? vous ne daignerez pas même travailler pour le ciel, et pour celui qui le donne en récompense ? Que dites-vous à cela, mon cher auditeur ? croyez-vous qu'il y ait un paradis? qui vit en votre cœur : le ciel ou la terre, le temps ou l'éternité? Vous croyez cette récompense, dites- vous, vous l'espérez, vous y aspirez': car c'est à quoi vous oblige la religion que vous professez : rapportez donc vos actions à l'éternité; faites voir par votre conduite que vous ne bornez pas vos espérances à cette vie, que vous êtes fait pour quelque chose de plus grand que tout ce qu'il y a en ce monde. {Le même.)
[Peinture du paradis] . — De tous les éloges que le Saint - Esprit fait du paradis en divers endroits de l'Écriture, celui qui m'en donne le plus d'idée c'est le nom de Cité sainte que je trouve dans l'Apocalypse. S. Jean n'oublie rien en cet endroit, pour nous faire une peinture avantageuse de cette céleste Jérusalem : il y emploie tout ce que la nature a formé de plus précieux, tout ce que l'art, tout ce que l'imagination peut ajouter à la nature. Il n'est pas, dit-il, jusqu'aux fondements de cette grande ville qui ne soient composés d'émeraudes et de saphirs ; tous les édifices y sont de cristal et de fin or; l'or y brille jusque sous les pieds des habitants, les les rues et les places publiques en sont pavées. Elle est coupée, en divers endroits, d'un canal d'eau vive, bordé d'arbres toujours fleuris et toujours verts , lesquels portent fous les mois de nouveaux fruits. Enfin , un astre infiniment plus beau que le soleil y répand partout une lumière également douce et brillante, qui, sans blesser les yeux, relève admirablement l'éclat de tant de richesses. Cet astre y produit un jour éternel, un jour toujours serein , toujours calme; il n'est jamais couvert de nuages , il ne se retire jamais pour faire place à la nuit : Noxenim non erit illic fApocal. xxi, 2b): Car, en ce beau lieu, il n'y aura plus de nuit, plus de ténèbres. Voilà sans doute un admirable séjour, et je ne sais comment il nous reste encore quelque amour pour la terre, pour cette demeure sombre et infecte, pour cet égout de l'univers, après avoir jeté les yeux sur une région si délicieuse et si riante. Mais ce n'est que pour s'accommoder à la portée de nos esprits que S. Jean parle de la sorte, puisqu'il n'y a rien dans le ciel de tout cela, mais quelque chose d'infiniment plus beau et plus magnifique , que l'œil n'a point vu, ni l'oreille entendu , et qui ne peut même tomber dans l'esprit humain. (Le P. de la Colombière , Sermon pour la <saint.)
C'est un si grand bonheur que celui que Dieu nous promet pour la récompense de nos travaux, que tout ce qu'il y a de plus éclatant au monde n'est que nuit et obscurité, et n'a point du tout de lumière pour
nous en faire connaître le prix et la beauté. Ce qui a fait dire à l'Apôtre, qui l'avait vu dans son extase : Oculus non vidit , etc. Tout ce qui peut se voir au monde de charmant , tout ce qui se peut dire au monde de merveilleux , tout ce que la liberté de l'imagination se peut figurer, tout ce que l'entendement peut concevoir, n'est rien du tout de ce qu'il faut pour nous faire comprendre la grandeur de la récompense que Dieu nous prépare : il faut , pour nous en former une image , que nous allions au - delà de tout le monde, dans Dieu même, pour y trouver de quoi nous éclairer, et nous faire entrevoir, à la faveur de ses clartés, ce que rien ne nous peut montrer hors de lui, selon cette parole du Psalmiste : In lumine luo videbimus lumen (Ps. 35).
Non sunt condignœ passiones hujus temporis ad futuram gloriam quœ revelabilur innobis (II Cor. 4). ParmiMcs souffrances et les travaux qui sont inséparables de la vie chrétienne , élevez vos yeux et votre cœur au ciel ; regardez le terme durant tout le chemin , le prix au bout de la carrière , la couronne après ,1e combat , et toute cette infinité de gloire que Dieu vous prépare après les souffrances de cette vie. Quand il faudrait toute une éternité de peines et de'travail pour un seul moment de la gloire qu'il vous propose, cette éternité serait peu, parce que, cette gloire étantDiEu même , il n'y peut jamais avoir de proportion entre elle et tout ce qui se peut faire ou souffrir pour l'acquérir. Que sera-ce donc, maintenant qu'il ne faut qu'un moment de peine pour nous assurer la possession de cette gloire durant toute l'éternité ? Momentaneum et levé iribulationis nostrœ œternum gloriœ pondus operatur in nobis. Eternité, moment ! Éternité, que tu es grande ! et moment, que tu es petit ! Que cette petitesse produit de grandeur ! et que cette grandeur doit être ardemment désirée et poursuivie de tous les hommes , puisqu'elle se donne pour si peu ! Momentaneum et levé! JEternum gloriœ pondus ! Un moment de peine, une éternité de gloire ; la croix en cette vie , et Dieu qui fera mon bonheur tant que luimême sera Dieu. Il n'y a plus, après cela, mon Dieu ! de croix et de souffrances dans la vie chrétienne , parce que les souffrances et les croix deviennent bonheur et délices, par l'assurance que vous nous donnez qu'elles nous acquièrent la jouissance d'une gloire infinie. (Maimbourg, Carême).
[Ce que c'est que le paradis]. — Qu'est-ce que c'est que le paradis? C'est l'invention la plus admirable de la sagesse d'un Dieu, le dernier effort de sa toute-puissance, le /terme de sa libéralité et de sa magnificence, le digne prix du sang d'un Dieu : un bien si grand, que Dieu, tout-puissant qu'il est, ne peut rien nous donner de meilleur : car c'est lui-même qui se donne aux bienheureux dans le ciel, et peut-il donner quelque chose de meilleur que lui-même? Quid enim polerat dare seipso melius vel ipse ? dit S. Bernard. On ne nous demande, pour acquérir ce bonheur, qu'un peu de violence à nos passions, qu'un soupir d'un cœur contrit et humilié,
qu'un verre d'eau donné pour son amour : est-ce trop? et si nous le refusons à ce prix, ne méritons-nous pas bien d'en être privés pour jamais?
Le paradis est un grand bien, puisqu'il est le dernier effort de la magnificence d'un Dieu. Dieu paraît riche et libéral dans les autres dons; mais il n'y a que dans le ciel, dit le prophète, où il paraît magnifique. La terre, la mer, les cieux, les astres, et tous les ouvrages si admirables du Seigneur que nous voyons, font connaître sa gloire; mais il n'y a que le paradis qui fasse éclater sa magnificence. Tous les autres biens que Dieu nous communique en cette vie ne sont que des gouttes de ce torrent de délices qui inondera les bienheureux : il les laisse, pour ainsi dire, échapper, pour faire comprendre à ses serviteurs que, si dans le lieu de misère on goûte quelquefois tant de douceurs, que sera-ce dans le lieu de la béatitude? que, si ce lieu d'exil a quelquefois tant d'agrément, que sera-ce de la patrie? Malheur à nous si nous préférons le lieu de notre exil à notre patrie! Nous méritons bien notre misère, si nous sommes assez aveugles pour l'aimer. (Nepveu, Réflexions chrétiennes) .
[Le ciel el le Thabor]. — Si nous avions été du temps que le Sauveur du inonde conversait sur la terre, il n'y a personne de nous qui n'eût tenu à singulière faveur de l'accompagner sur la montagne du Thabor, pour être témoin de sa transfiguration. Mais une sainte mort nous fera monter sur la sainte montagne de Sion; elle nous élèvera sur tous les cieux, où nous verrons bien d'autres merveilles que les apôtres n'en virent sur la sainte montagne. Car non-seulement nous y contemplerons ce glorieux Sauveur plus resplendissant que le soleil et dont le vêtement sera plus éclatant que la neige, mais nous serons nous-mêmes transfigurés et revêtus de gloire. Les trois apôtres qui jouirent de ce beau spectacle ne virent que deux prophètes : nous y verrons tous les prophètes, tous les patriarches, tous les apôtres et tous les saints dans leur triomphe. Les apôtres ne virent ce rayon de gloire qui coula de l'ûme bienheureuse du Sauveur sur son corps que comme un éclair, et ne jouirent qu'un moment de ce plaisir céleste; car ils descendirent aussitôt la montagne, et furent exposés à de nouveaux combats et à de nouvelles misères : mais nous monterons au ciel pour n'en descendre qu'au jour de sa résurrection, et y demeurer ensuite éternellement. Nous n'aurons plus de combats à soutenir, plus d'ennemis à vaincre, plus de dangers à essuyer.
Nous regardons comme une insigne faveur que Dieu fit à S. Jean, de lui faire voir la gloire, les richesses et les divines beautés de la Jérusalem nouvelle; mais ce que ce disciple bien-aiméne vit alors qu'en songe et en vision, Dieu nous le fera contempler en effet et en vérité. Entendons maintenant la voix du Seigneur, qui nous crie du haut du ciel, comme il fit autrefois à son disciple bien-aimé : Veni cl vide ; viens et vois! Viens, serviteur fidèle; je te montrerai ma cité pompeuse et triomphante; je te ferai voir le palais de ma gloire, ot toute la grandeur et la magnificence de
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mon royaume : Veni et vidi Viens, et rends-loi digne d'entrer en ce lieu, et je déploierai devant toi mes plus riches trésoM et mes pins précieuses couronnes. Viens, et je ferai couler devant tes yeux le fleuve d'eau vive qui sort de mon tronc, et les voluptés éternelles qui découlent de ma face, que je te ferai voir à découvert. Et je ne te ferai pas voir tous ces divins trésors, toute cette gloire céleste et toutes ces délices évangéliques seulement en songe ou en vision de nuit, ou par quelque extase, par quelque saint transport, ou par quelque ravissement prophétique; mais je te les ferai contempler en effet et en vérité, à la faveur d'une lumière plus pure et plus éclatante que celle du soleil; et non-seulement je te ferai voir et contempler à loisir tout cela, mais je t'en ferai jouir éternellement, comme d'un bien qui t'appartiendra en propre.
11 n'y a que la récompense des justes qui ne se passe point, parce que les justes, dit l'Écriture, vivront éternellement, et que leur récompense est en Dieu qui ne peut changer : Jusli autem in perpétuant vivent, et apud Dominum est mer ces eorum (Sapient. 5). Il n'y a que cette récompense des élus qui est immuable, invariable, inaltérable, parce qu'elle consiste, dit Jésus - Christ, dans le bonheur qu'ils ont de voir Dieu, d'aimer Dieu, de posséder Dieu. Or, éternellement ils le verront, éternellement ils 1 aimeront éternellement ils le posséderont. Gomme le tourment des damnes sera d'être à jamais privés de Dieu, et d'avoir éternellement à sentir la perte de Dieu, la béatitude des saints sera de ne pouvoir plus perdre Dieu, de ne pouvoir plus être séparés de Dieu, et d'être unis pour jamais à Dieu : Ecce merces sanctorum. Voilà, et c'est l'Eglise même qui le chante, voila la récompense de ceux qui s'attachent à Dieu et qui le servent. Un royaume leur est préparé, mais un royaume éternel, où il n'y aura ni succession ni révolution; une couronne les attend, mais une couronne dont le privilège, incommunicable à toute autre couronne du monde, est la perpétuité. Ils régneront, mais leur règne, aussi bien que celui de Dieu, sera le règne de tous les siècles : Ecce merces sanctorum.
Dans quelque accablement donc que nous soyons de souffrances et de peines, consolons-nous par ce qui consolait S. Paul, et appliquons-nous le sentiment dont il était pénétré quand il disait : Momentaneum hoc et levé tribulationis nostrœ, œternum gloriœ pondus operatur in nobis. Ce moment si court des adversités présentes de cette vie, qui sont si légères, c'està-dire cette maladie que Dieu m'envoie, cette injustice que l'on me fait, ce mauvais office que l'on me rend, cette persécution que l'on me suscite, cette perte de biens que le malheur des temps m'attire, cette humiliation qu'il me faut essuyer : car tout cela, dans l'idée de l'Apôtre, n'est censé qu'un moment court et facile à passer, quelque suite qu'il ait : Momentaneum hoc et levé; toutes ces afflictions temporelles produiront en moi le poids éternel d'une souveraine gloire : Sternum gloriœ pondus operatur in nobis. Voulez-vous un motif pressant, touchant, convaincant, pour vous animer à la patience chrétienne? Ai-je pu vous en donner un qui
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eût toutes ces qualités dans un plus éminent degré que celui-ci : je veux dire, l'éternité de cette gloire qui doit être la récompense des élus? C'est par-là que les saints ont triomphé du monde, c'est par-là qu'ils ont été invincibles dans les combats.
La vue de la gloire du ciel a détaché les saints de la terre: il faut qu'elle opère en nous le même effet. La foi en l'immortalité les a conduits à la sainteté : il faut que nous y parvenions par la même voie. Et c'est, ô Bienheureux prédestinés, vous tous dont nous honorons en ce jour la glorieuse mémoire, ce que nous vous demandons, ou ce que nous vous conjurons de demander à Dieu pour nous. Vous avez été ce que nous sommes, et nous espérons être un jour ce que vous êtes; vous avez senti nos misères, nous soupirons après votre béatitude? Quoique pécheurs, nous sommes vos frères ; quoique séparés de vous, nous sommes unis à vous par le lien de la plus étroite et de la plus intime société, qui est la communion des saints; quoiqu'habitants de la terre, nous ne laissons pas d'être, en qualité de fidèles, vos concitoyens et les serviteurs de Dieu;quoique pauvres et gémissants dans cette vallée de larmes, nous ne prétendons pas moins être, comme vous, les enfants de Dieu, vos cohéritiers et les cohéritiers de Jésus-Christ. Regardez-nous donc comme revêtus de ces titres, et par-là comme ses sujets, dignes de votre charité; regardeznous comme ceux qui doivent remplir avec vous le nombre des élus, et dont la sanctification est désormais la seule chose que vous puissiez désirer. Ecoutez favorablement nos prières, et présentez-les à celui dont vous environnez le trône, puisqu'il se plaît même à vous exaucer. Recevez nos hommages et nos vœux, étendez sur nous votre protection et votre zèle ; soyez nos patrons et nos intercesseurs, comme nous voulons être vos imitateurs. Jouissez de votre félicité, mais souvenez-vous de nos besoins et de notre indigence. (Anonyme) .
[La terre insuffisante]. — Il est difficile que l'homme, considérant ces espaces immenses où brillent tant de corps merveilleux, ne conçoive l'idée d'une région plus heureuse que celle qu'il habite; qu'il n'entrevoie au-delà de ces espaces un séjour plus digne de lui que le séjour où il se trouve renfermé. Il espère en quelque manière, malgré lui, une vie à venir; et, quand il suit les impressions de cette espérance, il lève la tète par un mouvement naturel pour regarder le ciel. Tous les biens que la t rre lui offre ne sauraient l'empêcher de souhaiter, d'attendre quelque chose de plus. Ces biens lui échappent les uns après les autres; ils se succèdent mutuellement pour le conserver, et, après les avoir sentis se dérober à lui successivement, il se sent tomber lui-même : de sorte que, el par l'inconstance de ces objets divers destinés à son entretien et par sa propre fragilité, il est contraint de chercher de quoi espérer en attachant rds au ciel. (Remarques sur divers sujets de religion et de morale).
[L'espérance de la récompense]. — C'est l'espérancede cette recompense que nous attendons dans le ciel qui a rendu tant de saints capables de tout faire, et de tout entreprendre, et de tout souffrir pour la mériter. Palior, disait l'un d'entr'eux, plein de cette force héroïque que la foi d'une vérité si consolante lui inspirait; c'était S. Taul : Palior, sed non covfundor: Je souffre; mais bien loin de m'en affliger, je m'en glorifie: et pourquoi? Scio enim eut credidi, et certus svm quia polcns est deposilum meum servure in illum cliem : Tarce que je sais, ajoute-t-il, "quel est celui à qui j'ai confié mon dépôt, et que je suis assuré qu'il n'est que trop puissant pour le garder jusqu'à ce grand jour où chacun recevra selon ses œuvres. Qu'entendait-il par son dépôt? Le fond des mérites qu'il s'était acquis devant Dieu, c'est-à-dire ce qu'il avait fait pour Dieu, ce qu'il avait enduré pour Dieu et dans l'espérance de la gloire dont il savait que ses travaux apostoliques devaient être récompensés. J'ai combattu, disait-il encore dans la même Epître à Timothée, j'ai achevé ma course, j'ai été constant dans la foi: il ne me reste que d'attendre la couronne de justice qui m'est réservée, et que le Seigneur en ce jour-là me donnera comme juste Juge: In reliquo reposila est mihi corona justitiœ, quam reddel mihi Dominas, in Ma die, jusliis Judex. (Ilïim. 4). Ainsi parlait l'Apôtre de Jésus-Christ, et ainsi a droit de parler, après lui, tout homme chrétien, puisqu'il reconnaissait lui-même que cette couronne de justice n'était pas seulement réservée pour lui, mais généralement et sans exception pour tous les serviteurs de Dieu : Non solùm autem mihi, sed et us qui diligunl advenlum ejus.
Il est de la foi que la récompense que Dieu nous réserve dans le ciel remplira toute la capacité et même toute l'immensité de notre cœur; il est delà foi que nous trouverons en elle l'accomplissement de tous nos désirs; il est de la foi qu'elle sera pour nous une béatitude consommée, à laquelle il ne manquera rien, et qui nous tiendra lieu de tout ; en un mot, il est de la foi qu'avec cette récompense, tout insatiables que nous sommes, nous serons contents: Saliabor, cùm apparuerit gloria tua, disait à Dieu cet homme selon le cœur de Dieu: Je serai rassasié, quand vous me découvrirez votre gloire. Comme s'il eût dit : Jusque-là, Seigneur, quoi que le monde fasse pour moi, je serai toujours affamé et altéré; jusque-là, ennuyé de ce que je suis, je voudrai toujours être ce que je ne suis pas; jusque-là mon cœur, plein de vains désirs et vide de biens solides, sera toujours dans l'agitation et dans le trouble: mais quand vous m'aurez fait part de votre gloire, mon cœur rassasié commencera à être tranquille. Je ne sentirai plus cette soif ardente de la cupidité qui me brûlait; je n'aurai plus cette faim avide d'une ambition secrète qui me dévorait; tous mes désirs cesseront, parce que je trouverai dans votre gloire la plénitude du bonheur, la plénitude du repos, la plénitude de la joie ; parce que cette gloire, quand je la posséderai, sera pour moi l'affranchissement do tout mal et la jouissance de tout bien. (Bourdaloue, Avent).
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[Bonheur du ciel]. — Le bonheur des saints dans le ciel est tel qu'on n'en peut assez dire pour le faire connaître, ni assez faire pour le mériter. Rien ne peut ici bas nous faire concevoir les biens immenses dont ils jouissent ; mais nous ne connaissons que trop les maux dont ils sont exempts. Voulez-vous comprendre quelque chose du bonheur de l'autre vie ? Pensez qu'elle est affranchie de toutes les misères de celle-ci. Douleur, tristesse, maladies, craintes, inquiétudes, chagrins, tout cela est banni du séjour des bienheureux; rien de fâcheux n'approche de cette sainte cité; une joie pure et pleine, un calme inaltérable, règne dans la Jérusalem céleste. Hé, Seigneur! qui peut comprendre sur la terre les douceurs ineffables que goûtent les élus dans le ciel ? Non-seulement on y a tout ce que Ton désire, mais encore tout ce qu'il faut pour ne plus rien désirer. Le cœur est plein, l'âme est rassasiée. C'est un torrent, c'est un océan de délices pures, dont les bienheureux sont inondés : ce ne sont pas seulement tous les biens ensemble, c'est la source même de tous les biens, c'est la possession de Dieu même, qui fait le fond de cette félicité inimaginable. Ce n'est pas proprement la joie du Seigneur qui entre dans le cœur des saints, l'espace serait trop étroit, elle y serait trop resserrée: c'est l'âme des bienheureux qui entre, qui se perd délicieusement, pour ainsi dire, dans la joie du Seigneur, c'est-à-dire dans les délices, dans la béatitude de Dieu même.
Ce sera Dieu même qu'on verra dans le ciel, non plus à travers les ténèbres de la foi, mais dans la clarté du jour et dans le plus bel éclat de sa majesté; non plus en énigmes et dans l'éloignement, mais de plus près et face à face. Depuis la création du monde, les anges ne cessent point de le contempler, et ce serait le souverain malheur pour eux que d'être privés un moment de sa présence. Comprenez, s'il est possible, quelle joie produit cette vue claire et distincte, cette vue intime de Dieu, et d'un Dieu ami, d'un Dieu père ; quelle impression elle fait sur une âme, et comment l'âme en est tellement occupée, ravie, transportée La possession
des biens créés dégoûte, parce que tout ce qui plaît en eux est limité, et à peine les possède- t-on qu'ils cessent de plaire. Dieu étant d'une perfection infinie, plus on le possède et plus il plaît. Nul dégoût dans le séjour des bienheureux, le rassasiement aiguise l'appétit.
Imaginez-vous, sur la terre, tout ce qui peut contribuer à faire un homme parfaitement heureux; rassemblez tous les trésors de l'univers, toute la magnificence du siècle, tous les honneurs et tous les plaisirs; réunissez toutes les couronnes du monde pour faire un seul monarque d tout l'univers ; éloignez même de cette idée de félicité tout ce qui peut chagriner, quelque inséparable qu'il soit de la vie : vous n'en pourrez jamais réparer la certitude de mourir un jour, et de voir Unir, par la mort, une vie si heureuse. '.lais, dans le ciel, on est parfaitement heureux, et on isuré de ne jamais cesser de l'être: le monde Unira, et il y aura des mille et des millioi clés qu'il aura fini, et il ne se sera pas ('-coulé un
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seul moment de cette éternité bienheureuse. Mfon I)n:r! qu'il est doux do vous posséder, sans crainte de vous jamais perdre! que cette pensée e.rt délicieuse, qu'elle est consolante! Je suis heureux, et je le serai toujours! j'ai tout ce que je puis désirer, et rien ne peut désormais troubler mon bonheur! mon cœur nage dans une joie pure et parfaite, et cette joie ne doit jamais finir! Enfin, je suis sauvé, je suis saint, je le serai éternellement. (Le même).
Que d'écucils, que de tempêtes sur cette mer orageuse du monde où les mortels sont engagés ! Les saints dans le ciel, comme du milieu du port, se ressouviennent avec joie des dangers qu'ils ont courus dans leur vie, et voient, avec un plaisir d'un nouveau goût, avec quelle bonté le Seigneur les a conduits comme par la main jusque dans le port. Il n'est pas jusqu'aux ennemis du salut qui ne servent de quelque chose à la félicité des saints. Que de combats a-t-il fallu donner, que d'assauts à soutenir, quelle vigilance, quelles études contre les ruses du tentateur, que de violence pour réprimer la passion ! Le poison était délicieux, la contagion était répandue partout; une lâcheté, un peu trop de complaisance pour de faux amis, un respect humain, allait leur coûter la victoire. Oh ! s'ils eussent été assez immortifiés pour préférer leur plaisir à leur devoir, ou assez lâches pour se laisser vaincre ! Mais aidés de la grâce du Rédempteur, ils ont résisté, ils ont vaincu, ils ont été reçus en triomphe dans le ciel ; les fruits de leur victoire sont éternels. Dieu a fait d'eux ses favoris; toute la terre admire leur sagesse, honore leur mémoire, implore leur secours, et porte envie à leur bonheur. Est-il doux pour les saints de penser qu'on a pu ne pas être heureux, et qu'on l'est en effet!
Le ciel est ma véritable patrie: je ne suis donc sur la terre que comme un élranger, comme un passant. Un voyageur se met peu en peine de ce qu'on fait sur la route : plaisirs, coutumes, agréables campagnes, superbes édifices, délicieux objets, rien ne l'arrête; il prend seulement le nécessaire : le souvenir et le désir de sa patrie l'occupent entièrement. 11 faut avoir l'âme bien basse et le cœur bien gâté pour se plaire dans le lieu de l'exil, quelque vil que soit l'emploi qu'on y fait pour vivre, et s'y plaire jusqu'à perdre le goût et le souvenir de sa patrie, quoiqu'on y doive être avec éclat et que le séjour en soit charmant. Ne sommes-nous point dans cette disposition? La terre nous plaît, quoiqu'elle soit la région des pleurs: et le ciel, ce bienheureux séjour, le ciel, centre de tous les biens et d'une félicité durable et éternelle, nous est indifférent! Oh! que nous nous épargnerions de chagrins, que nous trouverions du moins, dans les chagrins et les misères de celte vie, une consolation bien douce, si, nous regardant comme futurs citoyens de sa sainte cité, comme enfants adoptifs du Dieu vivant, comme héritiers présomptifs de la gloire éternelle, nous nous souvenions que nous ne sommes dans cette vie que pour être un jour des saints, et éternellement heureux dans le ciel! (Croiset, Retraite spirituelle).
[Penser, aspirer au ciel]. — Il y a un paradis, c'est un article de notre foi : mais le croit-on? Car, si on le croyait, si l'on pensait un peu à cette vie heureuse et éternelle qui nous attend, à cette couronne qui nous est préparée, mon Dieu! que ne feraient point pour aller au ciel ces personnes qui se plaigent sans cesse de l'avarice, du peu de reconnaissance et de la dureté du maître qu'elles servent! Que ne feraient point, pour aller au ciel, ceux qui craignent si fort de mourir, ceux qui, pour vivre un peu plus longtemps, renoncent presque à toutes les douceurs de la vie! Mon Dieu ! vous nous offrez une vie bienheureuse et éternelle, et, comme si nous nous défions de vos promesses, ou que nous oubliassions nos désirs les plus naturels, nous continuons de vivre comme s'il n'y avait point de vie à espérer après celle-ci.
Méprisé, haï, persécuté, nul jour sans inquiétude, nulle voie sans écueils, ne vivre jamais que les armes à la main; trouver partout des pièges tendus à l'innocence ! mon esprit m'est suspect , mon propre cœur, d'intelligence avec les sens, se révolte : quelle vie , Seigneur, plus triste et plus dégoûtante! Un peu de patience : le paradis doit être le terme de tous ces pénibles travaux ; Dieu lui-même sera ma récompense. Je gémis, je souffre, je combats depuis plusieurs années : il me reste encore quelques jours à souffrir, et une félicité pleine et parfaite, une félicité éternelle, est mon partage. Je suis pauvre, il est vrai, mais je serai bienheureux ; je suis humilié , maltraité , je l'avoue ; mais je serai éternellement dans la gloire ! Oh ! que cette pensée, soutenue d'une grande confiance en la miséricorde de Dieu, est consolante !
0 le doux moment que celui qui, terminant les misères de cette vie, commence la bienheureuse éternité! Quelle impression fait dans une âme, à ce premier moment, la vue claire et distincte d'un Dieu, et tout ce qu'elle découvre dans le céleste séjour! Bon Dieu! quelle joie, quels transports , quand , réfléchissant snr ses propres sentiments , clic se dit à elle-même : « Je suis sauvée! pleurs , travaux , tristesses , combats , tout est pas^é; joie, repos, vie heureuse, que je goûte maintenant, vous ne passerez point ! Je suis sauvée ! » Que ce moment est doux ! Mais tous les autres moments ressemblent à ce premier.
Est-il possible, Seigneur, que, souhaitant tous nécessairement d'être heureux , et ne travaillant même que pour cela, nous soyons si attachés à tout ce qui nous empêche de le devenir ! On nous promet un bonheur infini et éternel, et nous le négligeons : quelle contradiction! et un homme raisonnable, un homme qui n'est pas ennemi de lui-même, en est-il capable? Je ne l'ai que trop été jusqu'ici, ô mon Dieu ! Mais maint' nuit le désir ardent que j'ai de le posséder me fait regretter mon insensibilité passée Vous me l'avez mérité , cet heureux séjour : ne permettez que je m'en rende indigne. C'en est fait, je ne soupire plus que pour le ciel. Aveugles partisans du monde, attachez-vous à un fantôme qui s'évanouit et qui vous joue ; laissez- youa prendre à une figure aussi vide
il fi LTITUDB.
qu'elle est spécieuse et apparente; suivez l'attrait que vous présente les sens : pour moi, conduit par la foi, je m'élève bien plus haut; une sainte ambition me fait aspirer jusqu'au royaume de Dieu; je n'ai de goût que pour une gloire éternelle, et la possession de Dieu peut seule me rassasier. Eh ! d'où vient , mon Dieu , que nous sommes si froids et si lâches ? Les bien; que vous nous promettez, sont - ce des biens à mépriser? cette précieuse immortalité , ce doux et délicieux séjour, cette possession inadmissible d'un Dieu , qui n'épargne rien pour rendre une aine heureuse? Et je soupire pour autre chose que pour le ciel , et je m'occupe de vains amusements ! Non : le ciel est ma chère patrie : je ne regarderai plus la terre que comme le lieu de mon exil. (Le même).
[Soupirs vers le ciel]. — Les Fsaumes ne sont que des soupirs et des gémissements vers la céleste patrie, et un cœur touché s'abandonne avec plaisir à des sentiments qui lui rappellent tout ce qu'il aime. Que j'ai versé de larmes , disait le Prophète , et que j'en répands tous les jours , quand on me demande où est le Dieu que je sers ! Hélas ! que je suis à plaindre d'êlre si longtemps exilé et d'être relégué parmi les habitants de Cédar, où l'on ne connaît point les solennités de Jérusalem ! Je suis assis à Babylone , sur le bord d'une rivière qui est l'image de l'inconstance et de la rapidité de ses vaines joies : mais je ne m'y souviens que de la sainte montagne de Sion, et ce souvenir me fait fondre en larmes. Mon cœur et ma chair attendent avec impatience que le Dieu vivant se manifeste à moi. Mes yeux cherchent à découvrir son visage, et je n'aurai jusqu'à la mort que cette occupation , de le chercher. On me commande d'espérer que je le verrai , on m'assure que j'entrerai dans sa maison : et ces heureuses nouvelles me comblent de joie. Je le verrai dans la lumière inaccessible qui le cache, parce qu'il deviendra lui-même ma lumière, et je serai plongé dans un torrent do délices, qui naît de lui et qui s'abîme en lui.
En cela nous avons infiniment dégénéré de la vertu des premiers chrétiens , qui n'étaient occupés que de l'espérance des biens immortels , de la venue de Jésus- Christ et de son attente : Exspectantes bcalam spem et advcnlum gloriœ magni Dei et Salvatoris noslri Jesu - Chiusti ; qui se hâtaient d'aller au-devant de lui, pour jouir plus tôt de sa présence : Exspectantes et properantes in advcnlum diei Domini ; qui comptaient les jours, et qui se consolaient à proportion de ce qu'il en restait moins entre eux elle terme : Consolantes, et lantômagis quanta vider il i s appropinqvantem diem ; qui se réjouissaient, comme d'un grand bonheur, de ce que le salut était moins éloigné d'eux , après trois ou quatre ans qui s'étaient écoulés depuis leur conversion : Nunc propior est salus quàm càm credidimus. Cette parole, « le royaume de Jésus-Christ est proche », avait fait sur leur cœur l'impression qu'elle devrait faire sur le notre. Ils se regardaient comme déjà sauvés par l'espérance : Spe salvi facti sumus;
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comme étant déjà dans le ciel, où Jésus - Christ était entré comme leur précurseur; comme déjà assis avec lui sur le trône et revêtus de sa gloire; comme délivrés d'un siècle corrompu, où ils ne prétendaient rien, et qu'ils considéraient comme déjà condamné. Ils avaient ajouté au détachement des anciens patriarches et à leur espérance l'activité et l'ardeur que donne le voisinage du terme. Ils ne saluaient pas de loin, comme eux, les biens promis, ils en étaient en possession pour une partie, et touchaient à l'autre. {Traité de la prière publique) .
[Combien difficile de parler de la béatitude du ciel]. — S'il y a tant de difficulté à faire connaître la grandeur du bonheur des saints, il ne faut pas s'en étonner, puisque parler de ce bonheur c'est parler d'une chose invisible et incompréhensible ; et si l'apôtre S. Paul, qui avait été élevé jusqu'au iroisième ciel, a déclaré qu'il y apprit des oracles qu'il n'est pas permis de découvrir : Audivi arcana verba quœ non licet homini loqui ; si ce disciple de l'empirée a confessé qu'il a vu des merveilles qu'on ne peut exprimer que par l'étonnement et par le silence; s'il a cru que c'était assez de nous dire que l'œil n'a jamais vu de si belles choses , que l'oreille n'a jamais ouï parler de spectacles si charmants , et que le cœur de l'homme n'a jamais conçu de pensées qui exprimassent le nombre et l'excellence des biens que Dieu a préparés à ceux qui l'aiment et qui le servent fidèlement : après cela , je serais un téméraire si j'entreprenais de découvrir les délices du paradis, et de vous expliquer les merveilles de la gloire éternelle. Mais ce que je puis vous dire, c'est de promener les yeux de votre esprit et de votre imagination par tout cet univers : vous y verrez une infinité de choses admirables et surprenantes : cependant tout cela n'est rien en comparaison de la félicité des Saints.
La félicité des saints consiste dans la possession de Dieu, qui est la souveraine vérité : c'est dans cette connaissance et dans cette contemplation qu'elle consiste : Hœc est vita œterna , ut cognoscant te Deum verum. Tant que l'homme est dans ce monde , il ne peut connaître cette vérité parfaitement, et il ne la peut contempler. Dieu habite dans un abîme de lumière, que les éclairs et les brillants rendent inaccessible : Qui habitat lucem inaccessibilem (I Tim. 6) : de sorte que l'esprit ne peut le regarder sans être ébloui. On ne peut l'avoir parfaite ; les sens ne peuvent nous en donner aucune idée ; la raison nous en peut faire connaître quelque chose : c'est pour cela que le grand apôtre S. Paul dit que , par la vue des créatures , nous nous élevons à la connaissance des choses invisibles qui sont en Dieu : Invisibilia Dei à creaturâ mundi, ver ea quœ facla sunt, intellecla conspiciwntur (Piom. 1). Mais cette connaissance est obscure; elle ne fait voir que l'existence divine, elle n'en découvre pas l'essence; et c'est pour cette raison que les Pères ont dit que les créatures sont des ombres de la divinité. Comme par les ombres on juge de la grandeur des corps qu'elles représentent, on juge de Dieu par les créatures qui en sont les Lmag ainsi l'unie voit quelques caractères de Dieu dans les créatures; mais,
pour en voir clairement la vérité , il faut être dans le ciel. (Mascaron.)
[Honneur rendu aux saints]. — Dieu fait éclater la gloire des saints dans le pouvoir admirable qu'il leur donne sur toutes les créatures, dans les miracles qu'il opère par eux et dans l'honneur qu'il leur fait rendre partout où il est connu et adoré. On expose leurs reliques sur les autels , on y montre leurs chaînes, on met les morceaux de leurs croix et les instruments de leurs supplices dans les trésors de l'Église ; les ciliées dont ils se sont couverts sont plus estimés que la pourpre des empereurs ; les malades viennent chercher la vie et la santé dans les cendres de leur mortalité ; les peuples accourent à leurs tombeaux, et les princes de la terre y mettent bas leurs sceptres et leurs couronnes pour leur rendre hommage et reconnaître le grand crédit qu'ils ont auprès de Dieu. 0 Seigneur, que vous êtes grand, puisque vous élevez vos serviteurs à un si haut point de gloire audessus de toutes les grandeurs mortelles ! N imis honorificali sunl amîci tui, Deus. (Le P. Nouet.)
[Désirer le ciel]. — Le Seigneur, qui connaissait parfaitement toutes les inclinations du cœur qu'il a formé , ne nous a représenté le ciel sous des des idées brillantes que pour exciter notre ambition, passion la plus noble de celles qui nous dominent. Afin donc de tourner à bien cette inclination pour la gloire, qui de Ea nature serait capable de nous entraîner en d'affreux désordres , le Seigneur lui fournit un objet innocent. Il donne un aliment permis à notre ambition, il veut que, sans être coupables, nous tournions cette avidité que nous sentons pour l'honneur du côté d'une gloire qui, seule, est capable de contenter nos désirs. De-là ces expressions si brillantes de Jésus-Christ et de ses apôtres, quand ils nous parlent du paradis. C'est, disent-ils , une gloire immense qui se déploiera sur nous : Ad fuluram gloriam quœ revelabilwr in nabis. C'est le poids immense d'une gloire sans bornes : JEtemum gloriœ pondus. C'est un royaume qui nous est préparé, et dont la conquête nous est destinée : Paratum vobis regnum. Ce sont des couronnes qu'on nous destine après le combat : Coronabilur qui légitimé cerlaveril. Ce sont des palmes que les victorieux doivent porter à la main : El palmœ in manibus corum. Ces figures nous marquent assez que le paradis doit être pour nous le terme d'une gloire solide, et qui n'aura rien de la vanité delà fausse gloire du monde. (Le P. Catrou, Manuscrit).
Oh ! qu'il est vrai que toutes les souffrances , toutes les afflictions de la vie présente n'ont aucune proportion avec la gloire future qui éclatera en nous! Heureuses adversités, croix précieuses de cette vie, joug du Seigneur doux et léger , puisque vous nous produisez un poids éternel de gloire dans un si haut degré d'excellence, au-delà de toute mesure ! Joie vaine, frivole complaisance que c'ilc que produit un bien créé! Mais réjouissez- vous , di: le Sauveur, de ce que vos noms sont écrits dans le
ciel : Gaudete et exultate. Ce n'est pas assez d'une joie ordinaire , il faut être transporté d'un plaisir indicible et tressaillir d^ joie, en pensant à la grandeur de la récompense qui nous est préparée dans la gloire des bienheureux. (Croiset, Méditations).
[La conquête du ciel]. — Dans l'Ecriture, le royaume du ciel est comparé tantôt à un trésor, tantôt à la terre promise, tantôt à la couronne d'un soldat, tantôt au salaire d'un mercenaire, tantôt au gain d'un marchand, tantôt au trône d'un conquérant, tantôt au port d'un pilote, et tantôt à la patrie d'un voyageur. S'il ne fallait rien souffrir, rien entreprendre pour l'acquérir, à quel prix pourrait-on l'obtenir? C'est un trésor : Simile est regnum cœlorum thesauro abscondito ; il faut donc vendre pour l'acheter; il faut donc fouiller bien avant dans la terre, suer sang et eau pour le trouver. C'est la terre promise : il faut donc soutenir avec vigueur et avec persévérance tous les efforts des ennemis qui s'opposent à sa conquête. C'est la couronne d'un soldat : il faut donc bien combattre, dit S. Paul, et ce n'est qu'après ce combat que cette couronne de justice est donnée. C'est le salaire d'un mercenaire : il faut donc, conclut le saint homme Job, porter le poids de la chaleur et du jour. C'est la manne du désert : mais S. Jean m'apprend que cette manne ne se donne qu'à celui qui a vaincu. C'est le trône d'un conquérant : mais le même m'avertit aussi que nul ne peut être assis avec l'Agneau si, par son adresse et par sa force, il n'a remporté de grandes victoires. C'est le port d'un pilote : mais auparavant il faut avoir évité les écueils et surmonté les dangers d'une si fâcheuse navigation. Enfin, c'est la patrie d'un voyageur : mais il faut avoir marché avec ardeur et achevé sa course, dit l'Apôtre, pour y arriver. Accordez à présent tout cela avec la vie oisive et inutile que mènent la plupart des hommes, et dites qu'elle n'est pas opposée à la jouissance de la béatitude; dites qu'on peut trouver un trésor sans peine, vaincre sans combattre, remporter son salaire sans travail, monter sur un trône sans difficulté, se trouver dans sa patrie sans lassitude et sans fatigues : dites tout cela, et je vous accorderai qu'on peut emporter le ciel sans se faire violence. (Joly, Prône, 2e Dim. de Carême).
La voie du paradis, dût-elle être encore plus étroite que ne s'imaginent quelques chrétiens lâches et imparfaits, des que c'est la seule voie qui mène au ciel, y a-t-il à délibérer si l'on en prendra une autre? Et certes en peut-il trop coûter lorsqu'il s'agit d'une éternité, lorsqu'il s'agit de tout gagner ou de tout perdre, lorsqu'il s'agit d'un bonheur ou d'un malheur étemel? Il s'agit cependant de tout cela, et il en coûte peu. Ah! quand il en devrait eoûîer la vie, l'honneur, la santé et tous les biens de cette vie, c'est avoir tout gagné que de gagner le ciel, même par la perte de tout le reste. (Anonyme).
[Suivre l'exemple des saints] . — Les saints onl clé ce qi:< nous sommes, et
nous pouvons être ce qu'ils sont. Fut-il jamais un sort plus heureux que le leur? tel peut être le nôtre. Leurs désirs, quelque vastes qu'ils aient pu être, sont abondamment rassasiés : ils ont tous les biens qu'ils peuvent souhaiter; ils possèdent la source môme de tous les biens; leur bonheur est parfait, leur félicité est consommée, il ne leur reste plus rien à désirer. Les saints sont heureux; ils savent qu'ils le seront, et ils sont sûrs qu'ils ne cesseront jamais de l'être. Délivrés pour toujours de ces importunes inquiétudes qui nous fatiguent et de ces cuisants chagrins dont nul n'est exempt, à l'abri de toutes les tempêtes, loin des écueils, ils jouissent, dans le port, de cette inaltérable tranquillité qui leur fait goûter une joie si pure et si pleine. Ce n'est pas proprement la joie du Seigneur qui entre dans les saints, elle serait trop rétrécie : ce sont les saints eux-mêmes, selon l'expression de l'Évangile, qui entrent dans la joie du Seigneur comme dans un océan de délices sans fond et sans bornes, puisque leur bonheur est parfait et éternel. Semper pleni et semper avidi, disait S. Augustin : toujours rassasiés, parce qu'ils ont la plénitude du bonheur, et toujours avides et affamés, parce qu'ils trouvent toujours dans leur bonheur même un nouveau plaisir, en y trouvant toujours un nouveau goût.
Nous ne pouvons pas comprendre ce bonheur; mais nous ne manquons pas de grâces pour le mériter; les saints sont le sujet de notre admiration, quand seront-ils le modèle de notre conduite? Nous envions leur sort, et il ne tient qu'à nous d'être un jour ce qu'ils sont. Les palmes dont ils sont chargés naissent dans la région où nous vivons; nos ennemis ont été les leurs, nous avons l'avantage de savoir comment ils les ont défaits, et nous avons les mêmes secours et les mêmes armes; nous avons la même carrière; ils l'ont remplie avec honneur : il ne tient qu'à nous de suivre leurs traces. Quelle gloire plus digne de notre ambition que la leur? La couronne qu'ils ont méritée est la même qu'on nous propose pour récompense de nos travaux; nous servons tous le même maître : si nous voulons avoir le même sort, nous n'avons qu'à suivre leurs exemples.
Quelque généreux, quelque fervents qu'ils aient été, il est certain qu'ils n'en ont pas trop fait pour être saints. Il en est même peu qui n'aient craint, et qui n'aient eu sujet de craindre, de n'en avoir pas même assez fait pour Dieu, qui mérite tout et pour qui on ne peut jamais assez faire. Retraite, sacrifices, austérités, dévotions, tout est inférieur à la grandeur de la récompense. Et nous qui ne faisons rien de pareil, qui faisons même Lout le contraire de ce que les saints ont fait pour le devenir, serons-nous saints? Sans parler de tant de millions de martyrs qui n'ont pas cru en faire trop en donnant leur sang et leur vie, en souffrant les plus horribles tourments pour sauver leur âme, quelle foule innombrable de saints de tout âge, de tout sexe et de toutes sortes d'états, qui ont passé leurs jours dans la pratique exacte de toutes les vertus et dans les pénibles exercices de la plus austère pénitence? Ces personnes si sages et si éclairées s'étaient-elles égarées en suivant une route si différente? Pourquoi
marcher par un chemin si étroit, s'il y a une voie plus large et aussi sûre?... Ces grandes âmes étaient-elles d'une autre religion? avaient-elles un autre Evangile que nous? Jésus-Christ avait-il fait des préceptes particuliers pour elles? attendaient-elles une autre récompense? Instruits à la même école et sous le même maître, nous croyons tout ce que les saints ont cru; notre morale n'est en rien différente de la leur; nous craignons les mêmes châtiments, nous attendons la même récompense; mais notre vie est- elle semblable à la leur?
Depuis quand est-ce que le ciel coûte si cher aux uns, et se donne pour rien aux autres ? Ceux-là, dans l'exercice d'une vie pénitente, observent avec une exacte ponctualité toute la loi; et ceux-ci la violent dans tous les chefs, passent leurs jours dans la mollesse et dans les plaisirs : et par des voies si opposées ils prétendent arriver au même terme! Certainement le, saints ont fait beaucoup pour le ciel; mais, encore une fois, ont-ils dû en faire moins? Quel homme sage, fût-ce même un païen, sachant qu'il s'agit d'acquérir un bonheur éternel et d'éviter un éternel malheur, ne s'étonnerait plutôt qu'on n'en ait pas fait davantage? Ils ont passé leurs jours dans l'exercice de la pénitence et dans les croix; mais, pour entrer dans le ciel, avaient-ils un autre chemin à prendre? Ils ont eu le monde et ses maximes en horreur : mais pouvaient-ils être disciples de Jésus-Christ et les suivre? Ils ont tout sacrifié pour Dieu : mais, à l'égard d'un Dieu, y a-t-il des ménagement à garder et des refus à faire?
Comment pouvons-nous regarder tranquillement et de sang- froid ces grands modèles? Il n'y en a pas un qui ne nous reproche l'horrible disproportion qui se trouve entre notre vie et la leur. Par quel privilège avons-nous été dispensés des préceptes communs à tous? En vain s'excuse-t-on sur la faiblesse et sur la malignité du cœur humain : les saints étaient hommes ; le monde était alors, comme il est encore à présent, l'ennemi des gens de bien; rien de plus séduisant que ses maximes. Il y avait des impies et des libertins. Les saints avaient les mêmes obstacles que nous : nous n'avons pas moins de secours qu'eux, et nous avoua, pardessus eux, le secours de leurs bons exemples. Ils ont cru ce que nous croyons, et ils ont fait ce que nous sommes indispensablement obligés de fnire : leur exemple doit-il être regardé avec des yeux indifférents? leurs conseils sont-ils à mépriser? nous repentirons -nous jamais de les avoir pris pour guides et pour modèles?
Non poteris quod isli et istœ ? Juste sujet de nous piquer d'honneur à la vue de cos héros chrétiens; de nous dire à nous-mêmes, pleins d'une Bainte confiance en la grâce : Pourquoi ne pourrais-jc pas faire ce que ces ] ersonnes, si illustres par leur naissance, si dislinguées par leur rang, si occupées par les devoirs de leur état; ce que ces jeunes personnes de tout Bexe, à ta fleur de leur âge, ont fait pour mériter le ciel? Avaient-ils plus d'intérêt que moi d'être saints? ai-je moins de raisons qu'eux de ne me pas perdre? Plusieurs, sortis d'un sang illustre, onl renoncé à tous les
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avantages do la naissance; comblés des biens de la fortune, ils se sont réduits à une extrême frisette; revêtus des plus belles dignités du monde, ils se sont cachés dans la plus profonde obscurité; des jeunes vierges, avec les dons de la nature et tous les agréments du sexe, ont préféré le cloître à la fausse liberté des filles du siècle, et le voile à la plus riche couronne de l'univers; le ciel étût l'objet de tous leurs vœux : ces grandes âmes regardaient toutes ces actions héroïques comme des devoirs, et tout leur regret était de ne pouvoir faire pour Dieu de plus grands sacrifices. Ce n'était point erreur; ils voulaient être saints. N'avaient- ils pas raison de dire, avec l'Apôtre, que toutes les afflictions du temps présent n'ont aucune proportion avec la gloire future qui éclatera en nous? (Le P. Croiset, Réflexions spirituelles) .
[Le ciel selon les mcrjtes], — H y a plusieurs places dans la maison du Père céleste; mais lés unes sont plus élevées que les autres. Ce qui fait cette distinction, ce n'est ni la puissance humaine ni la fortune, ni les dignités, ni les emplois, ni l'esprit, ni la doctrine, ni la faveur, ni le crédit. Nous servons un maître qui n'a égard qu'à la sainteté des œuvres. Par conséquent, c'est sur mes œuvres que je dois compter; plus je jetterai dans la terre de ce bon grain, plus la moisson sera fertile pour moi ; plus je combattrai, plus je remporterai de victoires, et plus j'aurai de couronnes. Donnons tout à Dieu, faisons tout pour Dieu, puisque rien de tout ce qu'on lui donne, de tout ce que l'on fait pour lui, n'est perdu; sanctifionsnous sans mesure, si je puis parler de la sorte, afin qu'il nous glorifie sans mesure. (Le P. Giroust, Carême).
[Le salut facile à qui veut]. — Un état où il ne reste plus rien à désirer, où l'on n'a rien à craindre, est le seul qu'on puisse appeler heureux. Nul heureux du siècle, nul grand du monde, nul souverain de la terre, qui ne voulût changer son sort avec celui d'un saint dans le ciel. Cependant il ne tient qu'à nous d'avoir le même sort; le souverain Maître nous a donné les fonds nécessaires et suffisants pour cela : c'est à nous de les faire valoir. A quoi tient-il que nous ne fassions la même fortune? Quelle disproportion entre le bonheur et la gloire dont les saints jouissent dans le ciel, et toutes les grandeurs mondaines de la terre! Les grandes urnes, ces héros du christianisme, l'ont sentie, cette disproportion, eux qui ont tout sacrifié pour avoir ce trésor caché, pour trouver cette pierre précieuse. Les uns, chargés des biens de la fortune, s'en sont généreusement dépouillés; les autres, flattés par tout ce que les plaisirs ont de plus tentant, ont préféré la croix à toutes les douceurs de la vie. Plusieurs sont descendus du tronc, et n'ont pas cru acheter le ciel trop cher par le renoncement à la souveraineté; et, après avoir tout sacrifié, honneurs, dignités, grandeurs, richesses, nul saint qui n'ait cru avoir pour rien cette éternelle félicité.
On se consume à force de courir après une ombre, une chimère : il n'en coûte pas tant pour être éternellement heureux; et, en dût-il coûter beaucoup, un bonheur éternel peut-il être à un trop haut prix? Il est vrai cependant que ce qu'on appelle fortune dans le monde coûte bien davantage. On aime la gloire : pourquoi donc ne pas chercher la véritable? On s'aime soi-même : et quand cherchera-t-on ses véritables intérêts? (Croiset, Réflexions chrétiennes) .
[L'âme vraiment chrétienne]. — Une âme chrétienne selon sa première impression doit vivre sur la terre comme si elle n'y était pas. Son esprit ne doit s'occuper que des choses spirituelles; tous ses mouvements doivent tendre vers Dieu ; ses démarches doivent être tournées vers son bienheureux terme; ses pensées ne doivent être que pour l'autre vie : son trésor est dans l'éternité, et son cœur doit être où est son trésor. Si elle cesse de soupirer vers sa bienheureuse patrie, elle ne mérite pas d'y entrer ; si elle se plaît dans son exil, elle est indigne de l'héritage céleste, qui lui était destiné. Sa joie doit être les pensées qu'elle élève vers son Dieu; ses inquiétudes doivent être bannies et dissipées par ses désirs vers sa félicité; sa consolation doit être les promesses de son Dieu, et elle ne doit la trouver que dans l'attente où elle est de la possession de son bonheur. (Massiilon, Sermon sur la prospérité).
[Elevai ion à Dieu]. — Vous ne vous contentez pas, Seigneur, de nous faire voir des yeux de la foi les biens infinis que vous préparez à ceux qui vous aiment : vous y élevez encore notre cœur par l'espérance, qui est un avant -goût de la béatitude et un plaisir passager qui précède le plaisir éternel. Mais comment, Seigneur, revêtus de tant de misères, oseronsnous élever nos yeux et nos cœurs vers cette Jérusalem céleste qui est votre trône, nous qui habitons sur la terre qui est votre marchepied ? Cependant comme vous avez bien voulu, par votre miséricorde infinie, nous faire pour le ciel, nonobstant les infirmités de la chair, qui nous empêchent de participer autant qu'il serait nécessaire à la sainteté de votre esprit, vous nous avez commandé de l'espérer, de quelques misères que nous fussions revêtus. Le même esprit qui nous fait demander votre grâce nous fait espérer en vous, et, comme c'est moins nous qui espérons que votre Esprit-Saint qui nous fait espérer, nous devons avoir une entière confiance. Tout r-e que vous avez fait pour nous, tout ce que vous nous faites faire pour vous, tout ce que vous nous avez promis, sont des motifs trèspui - ni' pour espérer votre lumière divine, parmi les ténèbres etles omde la mort, dans lesquelles nous vivons en ce séjour mortel. Et nous 'espérer avec d'autant plus de fermeté, qu'il vous a plu de nous engager votre parole de nous l'engager avec serment, et de nous revêtir «l »a mérites infinis de Jésus- Ihrist, vetoe Fils. (Anonyme).
[Désirs oi soupirs d'un chrétien]. — Nous avons dans les Israélite captifs à Babylone une image de ce que doivent faire les chrétiens qui sont sur la terre, et de ce que sont tous les saints. Ils la regardent comme les Israé- Lites regardaient Babylone, et ils regardent le ciel comme les Israélites regardaient la montagne de Sion et la ville de Jérusalem, et, dans cette vue, ils ne peuvent prendre part aux joies du monde. Ils soupirent continuellement après le paradis : il n'y a que cette seule pensée qui puisse les arrêter et les satisfaire : [nfélix ego homo ! disait l'apôtre S. Paul, quis me liberabit de corpore mortis hujus ? Malheureux que je suis! qui est-ce qui me fera la grâce de rompre les chaînes qui m'attachent à ce corps mortel? Desiderium habens dissolvi et esse cum Christo : le plus ardent, l'unique de mes désirs est la séparation de mon corps d'avec mon âme, et de me réunir avec mon Sauveur; et, en attendant que la mort donne la liberté à mon âme, d'aller jouir démon Dieu, que les souffrances continuelles détachent mon cœur de la terre, et portent tous mes soupirs vers le ciel!
Je dis hardiment, après S. Bernard, que tous ces hommes à qui le ciel est indifférent, qui disent souvent, mais du bout des lèvres, qu'ils quitteraient volontiers la terre pour le ciel, et dont cependant le cœur n'est pas sensiblement touché du désir d'y entrer ; que tous ceux-là, dis-je, sont en danger de n'y arriver jamais. Car, comme dit le même Père, le désir est un amour commencé, et est à l'égard d'un amour parfait ce qu'est la foi, qui est une connaissance obscure, à l'égard d'une connaissance parfaite : et, comme la foi est le chemin de la parfaite connaissance de Dieu, aussi le désir est le chemin de la parfaite charité : Sicut fides ducil ad plenam cognitionem, sic desiderium ad perfectam dilectionem ; et sicut diciiur « Nisi credideritis, non intelligetis », sic, si non desideraveritis, non perfectè amabitis (Bern. Epist. 18). Le désir, dit S. Augustin, dilate insensiblement le cœur, pour le rendre assez large pour posséder le ciel; et quiconque ne Ta pas désiré toute sa vie a le cœur trop étroit pour le posséder. (Le P. Vaubert).
[Désirs de la céleste patrie] . — Arbitre souverain de notre éternelle destinée, je ne puis m'empêcher de soupirer après vous. Il y a longtemps que je languis dans cette terre étrangère: hélas! que mon exil est long et ennuyant! Je vis parmi les habitants de Cédar, parmi les amateurs du monde : voyez l'état humiliant où je suis, et daignez m'en retirer. 0 céleste séjour de la bienheureuse éternité, qui n'est pas seulement une suite de jours fortunés, mais un jour qui ne finira jamais et qui sora toujours heureux! 0 jour de l'éternité, toujours très-clair et très-serein, que jamais la nuit n'obscurcit, et que la lumière de l'éternelle vérité éclaire sans cesse! Plût à Dieu que ce beau jour fût déjà commencé ! plût à Dieu que le soleil qui le fait se fût déjà levé sur notre horizon, et que toutes ces chose ; temporelles eussent pris fin ! En attendant ce moment heureux,
la vie présente ne me sera plus qu'un objet de patience: et vous aurez toute seule tous mes désirs, ô bienheureuse éternité! Heureux séjour, état trop souhaitable, dans tous les habitants de cette divine demeure jamais il n'y aura qu'une seule volonté, inséparable de celle de Dieu ; il y sera toujours le souverain bien, la source de tous les biens, tous les biens, dans tous en général et dans chacun en particulier. Quand y entreronsno as, ô mon Dieu ! Tout ce qui me reste de vie sur la terre ne sera plus pour moi qu'un continuel désir, jusqu'à ce que je me voie hors de ce lieu d'exil. O terre, que tu m'es insupportable ! je ne puis vivre ici-bas exempt de péché. Faites, ô mon Dieu ! la grâce à ce pauvre pécheur de quitter au plus tôt un lieu qui lui est si funeste, puisqu'il n'y peut vivre sans vous offenser; et qu'étant habitant de votre palais éternel, il n'y pourra plus vivre que de la vie de la grâce. (Anonyme.)
Nous n'avons point ici de cité permanente et durable; mais nous pensons incessamment à la Jérusalem céleste, qui doit être notre demeure éternelle : Non habemus hic civilalem manenlem, sed futuram inquirimus. Les Apôtres et les Pères de l'Eglise étaient si bien entrés dans cette pensée, et la jugeaient si importante, qu'ils nous l'ont donnée pour la règle des mouvements de notre cœur. Obsecro vos, tanquàm advenas etperegrinos, nous dit S. Pierre, parlant aux fidèles (I Petr. 11) : comportez-vous dans le monde comme des étrangers et des voyageurs: leur corps est dans le chemin, et le cœur est déjà dans leur patrie. C'est pour cela que S. Augustin recommande si expressément de ne nous servir de toutes les commodités de la vie que comme on se sert des meubles des hôtelleries. Et, en effet, y a-t-il rien de plus capable de détacher notre cœur de la terre que cette pensée? Quel est l'homme assez insensé pour entreprendre de faire bâtir un palais dans un lieu d'exil, pour attacher son cœur et son affection dans toutes les villes où il ne fait que passer pendant un long voyage? Non-seulement cette pensée nous fait regarder la terre d'un œil indifférent, mais encore elle doit allumer dans nos cœurs un grand désir du ciel, puisqu'il est notre patrie.
Considérez un peu l'état où était le peuple de Dieu quand il sévit captif en Babylone ; Super flumlna Babylonis, illic sedimus, et flevimus càm recordaremur S ion. La pensée de Sion et de Jérusalem, se présentant toujours à leur imagination, les empêchait de prendre part à aucun divertissement: ils ne daignaient pas seulement jeter les yeux sur tout ce qu'il y avait de plus superbe dans ces grandes et riches villes où ils étaient en captivité; mais, préférant la retraite et la solitude à toutes les compagnies, tantôt sur le bord d'une rivière, Super jlumina, tantôt dans un bois écarté, in salicibus, s'entretenant doucement de leur patrie, ils grossissaient les rivières des torrents de leurs larmes, et faisaient retentir les bois de leurs plaintes et de leurs soupirs : Illic sedimus, et flevimus dùm recordaremur lui, Sion. Ceux qui les avaient emmenés captifs avaient beau les prier de prendre part à leur joie et de leur chanter quelques-uns
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do ses airs do leur pays: ffymnum cantate no bis de <ctnticis Sien. Hélas! disaient-ils, le moyen de chanter dans une terre étrangère? Quomodô cantaj/miLS canticum Domine in terra aliéna? Tantôt ce peuple, tout ravi au seul souvenir de la beauté ds son pays: « Que jo m'oublie moi-même, s'écriait-il, si je viens à oublier Jérusalem! que ma langue te bêche dans ma bouche, si je cesse de publier ses louanges ! » (Le P. Vaubert).
0 sainte Jérusalem! que mon âme sera heureuse si une fois je mérite do voir votre gloire, votre beauté, votre splendeur, vos portes et vos murailles, vos places publiques et vos maisons qui sont sans nombre, vos illustres citoyens et votre Roi dans la grandeur et la magnificence de ^a cour! Auguste assemblée de tous les saints, je vous conjure, par la charité de celui qui vous a élevés dans la gloire où vous êtes, qui vous rend immortels par son immortalité, et qui vous comble de joie par la claire vue de ses divines perfections, de nous secourir dans les malheurs qui nous environnent de tous côtés, dans l'exil où nous vivons si éloignés de vous, afm que, par votre moyen, nous soyons reçus dans votre sainte compagnie pour chanter éternellement les louanges de notre Dieu, et goûter ensemble la suavité ineffable de ses infinies douceurs. (Le P. Nouet, Méditations).
[Le royaume du ciel]. — La principale raison pour laquelle le lieu où sont les saints s'appelle le Royaume des cieux est que, dans le ciel, ils sont tous rois, qu'il n'en est aucun qui ne possède tous les avantages de la royauté. Bien qu'ils soient les serviteurs de Dieu, ils ne laissent pas de régner; et c'est pour cela que, dans l'Apocalypse, où S. Jean dit que les serviteurs de Dieu le serviront, il dit aussi qu'il régneront dans tous les siècles. (Apoc. 26). Mais les bienheureux ne sont pas seulement serviteurs de rois : ils sont aussi serviteurs et enfants du même Maître et du même Père, suivant ces paroles : Quiconque aura la victoire aura tous ces biens: je serai son Dieu et je le tiendrai pour mon fds. » Comme donc ils peuvent être tout ensemble et serviteurs et enfants, rien n'empêche qu'ils ne soient en même temps et serviteurs et rois. Ils sont serviteurs, parce qu'étant créatures ils doivent obéissance à celui qui les a créés ; mais, avec cela, ils peuvent être et enfants de Dieu, comme ayant eu le bonheur de renaître de l'eau et du Saint-Esprit, et rois comme ayant part à la royauté du Sauveur, qui les a associés à son empire. (Bsllarmin, Traité du bonheur étemel des saints).
0 céleste Jérusalem, où règne la charité, figurée par l'or la plus fin et par le cristal le plus net et le plus luisant; Jérusalem, dont les citoyens, toujours tranquilles et pleins do joie, n'ont tous qu'un cœur et une àme, jo soupire sans cesse après vous! Parmi les peines do cette vie, où l'on est environné de faux frères, au milieu d'une méchante nation, dans un monde qui n'est que péché, qu'y a-t-il de plus consolant que de pouvoir monter en esprit dans un lieu où e^L le règne do la charité et de la paix?
Oh ! quand pourrai-je y arriver? quand me sera-t-il permis de paraître devant la face de mon Dieu? quel contentement et quelle douceur c'est à une âme qui aime Dieu que de le voir, et d'en être regardée d'un œil favorable, en sorte qu'il demeure en elle, et elle en lui ! J'avoue, ô sainte cité, que c'est une extrême hardiesse à un homme qui n'est que terre et poussière de prétendre s'élever jusqu'à, vous : c'en est une encore moins excusable à une âme pécheresse, de vouloir s'unir pour jamais à son créateur et jouir de lui dans sa gloire ; mais j'espère obtenir de sa bonté le pardon de mes offenses, par les mérites de Celui qui a bien voulu prier son Père que tous les hommes ne soient qu'un, et que, comme le Père est dans le Fils et le Fils réciproquement dans le Père, ainsi nous soyons dans le Père et dans le Fils une même chose.
Oh! si nous savions quelle est la gloire et quelle est la joie dont le Fils de Dieu comblera ses serviteurs durant toute l'éternité, si nous l'avions bien compris, nous nous sentirions pleins de ferveur, et, quelque difficulté qui se présentât, nous nous tiendrions heureux de nous consumer de travail à son service. S'il venait un pauvre nous prier de le secourir dans sa misère, bien loin de le regarder d'un œil dédaigneux, nous l'embrasserions avec charité, et l'assisterions comme notre frère: nous nous souviendrions de la parole du Sauveur: Quocl uni ex minimis meis fecislls, mihi fecistis... Mais que signifie cette parole du Sauveur : « le maître dira à ses serviteurs de se mettre à table. » Il veut nous faire entendre que ces serviteurs qui auront été reçus dans la maison du Père céleste pourront jouir en toute assurance des biens dont cette maison est remplie. Car nul ne pourra, ni par force ni par artifice, les troubler dans la possession qu'ils en auront prise. Quand il ajoute que le maître les servira après avoir relevé sa robe, et qu'il ira tantôt d'un côté tantôt de l'autre, c'est pour nous marquer qu'il se trouvera partout, qu'il sera lui-même le principal mets du festin, puisqu'il est le piin vivant et la fontaine d'eau vive, et aussi cette manne cachée que personne ne connaît qu'il n'en ait man^é. Le Sauveur, dans cette maison de son Père céleste, se présente à tous, il se donne à tous; il sert à tous une viande qui remplit et no charge point, qui rassasie et ne cause point de dégoût. (Bellarmin, Opuscules).
[La vue et l'amour de Dieu]. — Quand nous ne serions pas menacés de tourments horribles après cette vie , la seule crainte de nous voir exclus pour toujours de la maison de DïEU et privés des délices ineffables dont elle est remplie, ne doit-elle pas nous faire tout entreprendre et tout souffrir pour nous rendre dignes d'y rentrer, quand même la porte en serait cent fois plus étroite qu'elle n'est, et que pour en approcher il fallût t non-seulement sur les épines, mais même au travers des llammcs? Plût à Dn;u que nous comprissions dès à présent quel malheur c'est que d'être privé de la béatitude éternelle. Nous le connaîtrons un jour, mais . i >t lorsqu'il n'yaura plu; pour nous d'espérance d'yparvenir. Nous
béatjtuue.
regretterons alors inutilement la perte d'un si grand bien; et, semblables
aux vierges folles qui ne furent point remues dans la salle du festin, nous aurons beau crier à la porto : « Domine , Domine , aperi nobis », on nous répondra comme à elles : « Amen dico vobis , nescio vos». Faisons donc maintenant de dignes fruits de pénitence, si nous désirons parvenir on jour à la béatitude et au bonheur des saints , de crainte que , passant la vie dans les plaisirs et les délices , comme les gens du inonde , sans faire aucune démarche pour le ciel, nous n'en trouvions à la mort la porte fermée, sans aucune espérance d'y pouvoir jamais entrer.
Le premier et le plus excellent avantage dont jouiront les saints , dans le céleste séjour, sera un ardent amour pour Dieu et pour le prochain par rapport à Dieu , un amour constant et qui durera autant que Dieu même. L'amour donne aux choses les plus aimables toujours de nouveaux attraits et de nouveaux agréments. Celui qui aime trouve parfaitement beau et parfaitement bon ce qu'il aime. Il y a même des gens que l'amour aveugle de. telle sorte , qu'ils s'attachent à des personnes fort laides et fort dégoûtantes, sans jamais pouvoir les quitter, quoi qu'on leur dise pour leur en faire voir les défauts. Quel plaisir donc , quelle douceur sera - ce pour les saints de voir Dieu, de se voir les uns les autres, de vivre ensemble n'ayant qu'un cœur et qu'une âme , possédant au plus haut degré tout ce qui peut rendre aimable, et sachant certainement que jamais rien ne sera capable de les séparer ! — Un autre avantage dont jouiront encore les bienheureux, c'est une paix et une tranquillité inaltérable, en sorte que rien ne les troublera, et qu'ils seront toujours contents et toujours rassasiés de délices, et cela cependant sans aucun dégoût. Maintenant on ne voit personne qui n'ait à souffrir dans sa condition , qui ne se plaigne de son sort, et qui ne désire beaucoup de choses qu'il ne peut obtenir. De-là vient que le monde est plein de gens inquiets, affamés, plaintifs, ennuyés de vivre. Et il ne faut pas s'en étonner : car le cœur humain ne peut être rempli que par un bien infini et éternel. Et qui ne sait que toutes les choses créées ont des bornes et ne peuvent subsister longtemps? Quelle doit donc être la joie d'une personne qui est dans un lieu et dans un état où elle n'aura jamais rien à désirer, rien à craindre, rien à rechercher, parce qu'elle sera toujours pleinement contente ! 0 paix souveraine, où ies sens ne peuvent atteindre , que le monde ne saurait donner, et qui ne ^o trouve que dans la céleste Jérusalem , nous soupirons après vous dans ce lieu de dissension et de guerre, bien persuadés que, sans être au nombre de vos heureux citoyens , nous ne jouirons jamais d'un véritable repos.
Le souvenir des choses passées donnera une indicible joie et une grande consolation aux bienheureux. Car pourront - ils , sans une extrême satisfaction, rappeler en leur mémoire, d'un coté, les biens infinis que Dieu leur a faits , et par rapport au corps et par rapport à l'àmc , et de l'autre le.> dangers presque continuels dont il lc^ a délivrés, dans tous les temps,
dans tous les emplois, dans tous les états de leur vie ? Pourront-ils penser à la bonté qu'il a eue de les garantir du péché mortel et des peines de l'enfer, en tant d'occasions où ils étaient prêts d'y tomber? pourront - ils jamais y penser sans lui en rendre mille actions de grâces? Mais n'y penseront-ils pas éternellement, et ne s'en feront-ils pas dans tous les siècles un sujet de réjouissance? S'ils étaient capables de l'oublier, le prophète s'écrierait -il : Misericordias Domini in œlerniim cantabo? et S. Augustin pourrait - il dire , que dans la cité de Dieu il n'y aura rien de plus charmant que ce cantique, rien qui relève davantage la grâce du Fils de Dieu notre Rédempteur ? Mais , de plus , que dirons-nous de la vicissitude des temps , qu'ils auront toujours présente à l'imagination et à l'esprit? Ne sera- ce pas une chose bien agréable pour eux, dans la vision béatifique, que de voir en Dieu tout ce qui se sera passé jusqu'alors dans le monde? tant d'événements divers que la divine Providence aura opérés ou permis, et qu'elle aura su diriger immanquablement à ses fins? N'estce point là ce fleuve impétueux dont parle David , qui coule toujours et duquel il dit : Fluminis impelus lœtificat civilatem Dei, le cours de ce fleuve réjouit la cité de Dieu? Peut-on mieux représenter les révolutions des siècles que par ce fleuve, dont le cours est très-rapide, et qui ne s'arrêtera point jusqu'à ce qu'il se décharge et se perde dans la grande mer, qui n'est autre chose que l'éternité ?
Il est rapporté , dans la vie de S. Fulgence, qu'un jour ayant vu dans Rome la magnificence, la splendeur et la majesté du Sénat, il s'écria : « Oh ! que la céleste Jérusalem doit être belle , puisque Rome brille de la sorte sur la terre ! et si l!on rend tant d'honneur à des hommes amateurs de la vanité, quel honneur doit-on rendre aux saints, qui contemplent la vérité. » Demandons à S. Augustin quelle est sa pensée là-dessus. Cet homme si sage et si éclairé ne craint point de dire qu'il est , sans comparaison, plus souhaitable de goûter pendant un jour les plaisirs du ciel que de jouir pendant des millions d'années de ceux de la terre. Voici ses paroles : — « La vue de la lumière éternelle est quelque chose de si charmant , que , bien que l'on n'en pût jouir qu'un seul jour, il faudrait préférer cet avantage à toutes les délices du monde , et l'acheter par la perte de tous les biens temporels , quand on les devrait posséder durant une infinité de siècles (De lib. arb. III).» Si ce saint docteur dit vrai, comme on n'en peut douter, n'est - il pas temps que nous commencions à nous détromper des erreurs du siècle ? Nous avons cru jusqu'ici qu'il faut mépriser les biens de la terre parce qu'ils sont périssables, et rechercher ceux du ciel parce qu'ils sont éternels : mais ce saint Père va bien plus loin, puisqu'il dit que, quand les biens de la terre seraient éternels et que ceux du ciel seraient passagers , il ne faudrait pas hésiter à préférer ceux-ci aux autres.
Figurons-nous toutes les richesses, tous les honneurs et tous les plaisirs de cette vie, toute la gloire de Salomon et toutes les joies des personnes t. n. g
les plus heureuses qui furent jamais, et qui seront jusqu'à la fin des siècles ; supposons même que tous ces biens peuvent s'acquérir sans travail et se conserver sans crainte, et que ceux qui en jouiront ne pécheront ni ne mourront, quoiqu'absolument parlant ils ne soient pas incapables de pécher et de mourir. Voilà sans doute l'état le plus avantageux qu'un homme mortel puisse souhaiter. Ce n'est pourtant rien au prix des seuls biens du ciel. Et la raison en est manifeste, puisque, en tout cela, n'y ayant rien que de fini et de limité, le cœur de l'homme, qui ne peut être rempli que par un bien infini , n'y saurait trouver l'accomplissement de tous ses désirs. C'est pourquoi il est toujours vrai de dire ce que S. Augustin rapporte au commencement de ses Confessions , que Dieu nous a faits pour lui , et que notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il soit parvenu à se reposer en lui. C'est aussi ce qui faisait dire au prophète : « Saliabor, Domine, cùm apparuerit gloria tua (Fs. 16) : Seigneur, je serai parfaitement content, quand vous m'aurez découvert votre gloire. » Or, un cœur dans l'inquiétude et dans des désirs continuels ne peut être que misérable, et, s'il est misérable, il ne saurait être heureux.
S. Jean nous dépeint le royaume céleste sous la figure d'une grande ville, dont les murailles sont de jaspe, les maisons d'un or très-pur, et les fondements de diverses pierres précieuses. Ce n'est pas que la céleste Jérusalem soit en effet ou bâtie ou revêtue et enrichie de ces pierres et de ces métaux que nous prisons tant en ce monde ; mais le Saint-Esprit, pour s'accommoder à nos idées basses et grossières, ne nous parle d'autre chose parce que nous ne voyons rien ici -bas de plus éclatant et de plus beau. Nous ne doutons pas cependant qu'il n'y ait infiniment plus de différence, pour la beauté et pour les richesses, entre la sainte cité qui est le séjour des élus de Dieu, et nos villes les plus superbes, qu'il n'y en aurait entre une ville bâtie d'or et de diamants , et les cabanes des bergers faites de boue et de paille. Levons donc les yeux au ciel, et considérons de quel prix doivent être les biens qui y sont, puisque tout ce que nous avons de plus précieux sur la terre n'est rien en comparaison ; outre que notre or, notre argent et nos pierreries , qui font toutes nos richesses, s'usent peu à peu et périssent avec le temps, au lieu que les biens du ciel sont incorruptibles et ne se perdent jamais. (Bellarmin, Opuscules.)
[Aspirations pieuses]. — Que vos tabernacles sont aimables, ô Dieu des armées ! mon âme languit et se consume du désir d'entrer dans la maison du Seigneur : Quàm dilecta tabemacula tua% Domine virliitum! Et comment avons-nous été jusqu'à présent si peu sensibles à un si grand bonheur, qu'il ne tient qu'à nous d'obtenir ? Comment nous sommes-nous exposés si souvent au danger de le perdre? Car, hélas! c'est cette même félicité que j'ai sacrifiée à ma passion, toutes les fois que j'ai voulu la satisfaire. Faut-il que j'aie été assez aveuglé pour me laisser conduire par les charmes trompeur.] de la volupté, que j'ai préférée à ces
torrents de délices dont les âmes des bienheureux sont comme inondées dans le ciel? Revenu de cet aveuglement fatal où j'ai été si longtemps, je ne soupire plus qu'après ma céleste patrie. Quand serace, Seigneur, que j'auraile bonheur de vous voir ! Quandà veniam et apparebo ante faciemDomini. (Ps. 41) ? Quand est-ce que je vous aimerai sans mesure, que je vous louerai sans interruption, et que je vous posséderai sans crainte de vous perdre? Mais quel excès de libéralité, ô mon Dieu l de donner pour une légère peine, pour le travail d'un moment, une gloire éternelle ? Momentaneum et levé tribulationis nostrœ.... œternum gloriœ pondus operatur in nobis. Que toutes les choses de la terre me paraissent méprisables quand je regarde le ciel ! Que tous les travaux et toutes les souffrances de cette vie sont peu considérables, quand on les compare avec le bonheur dont Dieu veut bien les récompenser! plus nous y pensons, plus nous devons soupirer après cet heureux moment qui doit nous unir à Dieu. Car quelle abondance de joie ne doit point remplir nos cœurs quand nous envisageons le^ bonheur qu'il nous promet, si nous sommes fidèles à garder sa sainte loi? Oui, Seigneur, quelque répugnance, quelque difficulté que je trouve à vaincre cette mauvaise habitude qui m'entraîne, et à rompre cette liaison dangereuse qui a pour moi tant de charmes, je vous en fais un sacrifice volontaire. C'est ià la croix que vous voulez que je porte pour entrer dans le ciel: je l'embrasse de tout mon cœur; c'est acquérir un bonheur éternel à bas prix. {Considérations chrétiennes).
[Le vide du cœur comblé]. — Cène sera que dans le séjour des bienheureux que nous jouirons en même temps de nos désirs et de leur objet. Alors l'âme tout entière ne pourra suffire, malgré toute son ardeur, aux désirs mêmes qu'excitera encore en elle l'objet dont elle jouira. Mais ici-bas elle est réduite à borner son bonheur à ses espérances. Ainsi, plus nous les grossirons, plus nous ajouterons à son bonheur; plus le bien que nous lui présenterons à acquérir sera considérable, plus il redoublera son empressement. Le chercherons-nous, ce bien, parmi les créatures, ou plutôt ne nous lasserons-nous pas de nous séduire en leur faveur? Jusqu'à quand, toujours trompés et toujours prêts à l'être, bornerons-nous des désirs infinis à des projets chimériques, vains enfants de' notre imagination? jusqu'à quand prêterons-nous des armes, contre nous-mêmes, aux objets sensibles qui nous environnent, et répandrons-nous sur eux des agréments qui n'y furent jamais? Notre intérêt est-il donc si grand à nous tromper? comme si nous ne devions pas un jour, mais trop tard, nous apercevoir de notre erreur, et que de cette surprise ne dussent pas naître nos remords et notre désespoir. Mais, sans vouloir encore pénétrer dans l'avenir, ces retours infaillibles que nous éprouvons tous les jours ne suffisent-ils pas pour nous rendre malheureux? L'imagination lassée se refuse à Jn lin aux fictions vaines qui l'ont abusée Innt dp fois. Les
i')J. BEATITUDE.
désirs qui n'ont plus d'objet tournent toute leur vivacité contre le cœur qui les a fait naître, et le déchirent cruellement.
Ouvrez-vous, portes éternelles! laissez-nous entrevoir un moment la félicité qui nous attend. De combien de plaisirs un si grand spectacle vat-il nous être le présage! Naissez à cette vue, désirs ardents dont la vivacité seule fait ici-bas notre bonheur. Et vous, illusions d'un monde trompeur, disparaissez : votre éclat va s'obscurcir devant le Soleil de justice. Les plaisirs qui jusqu'alors avaient pu nous séduire n'auront plus rien qui nous touche, et les peines qui nous avaient alarmés se changeront pour nous en plaisirs. La mort même, ce passage terrible, va faire nos espérances les plus chères, et, pleins d'une sainte confiance, nous revêtirons, pour ainsi dire, les horreurs du tombeau de cet éclat infini de gloire qui est promis aux justes. (Discours à V Académie, 1707).
[Espérance des biens futurs]. — Quelle folie! nous attendons des félicités et dos biens que l'œil n'a jamais vus, que l'oreille n'entendit jamais, qui jamais n'entrèrent dans le cœur de l'homme : et toutefois, non-seulement nous en différons la jouissance, mais nous la craignons; nous en avons de l'horreur. Et pourquoi la crainte delà mort ne serait-elle pas honteuse, puisque S. Paul ne souffrait la vie qu'avec impatience et qu'il déclare, dans l'Épître aux Romains, que, bien qu'il eut reçu les prémices de l'esprit, il gémissait avec le reste des créatures : ce qu'il ne disait point par mépris des choses présentes, mais par un ardent désir des choses futures? J'ai goûté un bien, dit-il, dont je ne puis plus souffrir l'absence; j'ai pénétré les nues; je suis entré dans une gloire ineffable, et je sais par expérience combien la terre me dérobe de contentements. Voilà le sujet de mes gémissements et de mes plaintes. (S. Chrysostôme, Ve Homélie au peuple d'Antioche).
[Nous sommes des étrangers sur la terre]. — Estis cives sanctorum. Quel heureux sort! quel précieux avantage! mais qu'il est peu connu! qu'il est même négligé de plusieurs qui semblent n'avoir aucune attache à la terre! Vous êtes des habitants de la céleste Jérusalem! donc nous sommes des étrangers, nous ne sommes que des passants, des voyageurs sur la terre. Le ciel est donc notre patrie, et la terre ne doit être considérée que comme le lieu de notre exil. Tous nos vœux, tous nos désirs, tous nos pas, ne doivent tendre qu'à ce céleste séjour. Nous sommes de la cité des saints : que cette vérité est consolante, qu'elle remplit l'âme qui en est persuadée d'une paix profonde, d'un indicible contentement ! Quels avantages ne sont point attachés à cette haute dignité! que le monde tache de nous éblouir par ses dehors éclatants, par ses riantes avenues; que les sens soient d'intelligence avec lui pour nous imposer et. pour nous éblouir; que notre amour-propre nous fasse trouver des illusions dans les honneurs qui fascinent l'esprit, dans l'éclat qui éblouit les yeux, dans ces
plaisirs superficiels et séduisants qui nous font ordinairement oublier les maximes de l'Évangile : nous devons être vivement persuadés de cette vérité, que tout ce qui nous charme sur la terre n'est que vanité; qu'étant les citoyens du ciel, nous ne devons tendre qu'à ce seul but, étant véritablement des étrangers, des exilés sur la terre. Que penserait-on d'un voyageur, d'un exilé, qui, rencontrant un ami dans un pays étranger, mais un mauvais pays, s'amuserait à se réjouir, à se donner du bon temps, sans penser aucunement à ses parents, à sa patrie abondante en tous biens, et où il a tout lieu d'attendre une charge, un emploi avantageux, un établissement, une alliance même honorable! qu'aurait-on lieu de penser de lui si, au lieu de se faire des amis auprès de son prince pour ménager son retour, et pour être rétabli avec avantage dans ses emplois, il ne pensait qu'à se procurer quelque établissement dans ce mauvais pays où il se trouve engagé parmi des peuples incivils et intraitables? On aurait tout sujet de traiter cet homme d'insensé et d'extravagant. C'est là notre portrait, et l'on peut à bon droit nous faire le même reproche, en voyant avec quelle avidité nous courons après ces vains fantômes de plaisirs que le monde nous présente, avec quelle passion nous amassons trésors sur trésors, avec quelle ambition nous briguons les charges, les emplois, les honneurs, qui tous périssent avec nous et passent avec le monde. Faisons donc réflexion à ce glorieux et magnifique avantage qui nous est destiné, pour peu que nous voulions nous donner la peine de l'acquérir. Nous sommes les citoyens des saints, devons-nous dire : donc ce n'est point ici notre patrie; nous sommes des habitants du ciel : nous sommes donc ici des exilés qui ne doivent avoir d'autre désir, d'autre souhait, d'autre pensée, que de nous mettre en état de retourner en notre pays et de reprendre les emplois qui nous y attendent.
Nous sommes créés pour connaître Dieu, pour l'aimer et pour le servir, et par-là pour être éternellement heureux, d'une félicité surabondante, inaltérable. L'œil n'a jamais rien vu, dit l'Apôtre qui n'en avait encore goûté qu'une fort légère teinture, l'œil n'a jamais rien vu qui égale ce que Dieu prépare à ses élus. L'oreille n'entendra jamais de semblables merveilles; l'esprit ne peut pénétrer si avant ni monter si haut. Disons que le bienheureux dans le ciel, enveloppé pour ainsi dire dans l'immensité divine, nagera dans des torrents de délices ineffables. Disons avec le prophète qu'il en sera investi, pénétré, enivré. Faibles expressions, idées très-inférieures à la réalité, images peu ressemblantes. Nous avons dit tout ce que l'esprit pense de celte félicité incompréhensible : mais nous n'avons encore rien dit do ce qu'elle est. llien ne peut ici-bas nous faire concevoir les biens immenses dont jouissent les saints dans lo ciel : niai; nous ne connaissons que trop les maux dont ils sont exempts. (Le P. Croiset, Exercices de piété).
[Penser continuellement au ciel]. — La félicité qui nous est offerte est Lncona-
préhensiblc : mais est-il plus ai;é de comprendre l'indifférence qu'ont la plupart des chrétiens pour cette éternelle félicité? Créés pour jouir éternellement de la source de tous les biens, nés pour le ciel, appelés au bonheur éternel, citoyens de la céleste patrie : quel devrait être l'objet de leur sainte ambition? quels devraient être leurs désirs et leur empressement pour cette cité des saints, pour cette céleste patrie ? Exilés sur la terre, devraient - ils en estimer les faux biens, en goûter les trompeuses douceurs, en aimer le séjour si plein d'amertume? Ne devraient-ils pas languir continuellement dans cette région de pleurs, et soupirer sans cesse après leur délivrance? Quelle envie ne devraient-ils pas porter à ceux qu'ils voient terminer leur bannissement ? Devraient-ils regarder les adversités de la vie comme des malheurs? ne devraient-ils pas envisager les maladies comme une démolition de leur prison, la pauvreté comme une diminution de leurs liens, et la mort comme leur délivrance? C'est ainsi qu'ont pensé, qu'ont raisonné, qu'ont agi tous les saints. Pensons-nous, agissons-nous, raisonnons-nous aujourd'hui de la même manière? Bon Dieu ! quel est notre dérangement ! quel est le dérèglement du cœur humain! qu'il est rempli de ténèbres! Nous multiplions tous les jours les liens qui nous attachent à la terre. Le monde, quelque ingrat, quelque injuste, quelque dur qu'il soit, voit croître tous les jours le nombre de ses esclaves. Nous n'estimons, nous n'aimons, nous ne recherchons que ce qui nous éloigne du ciel ; nous'; n'avons de goût que pour les biens créés, quelque amertume que nous y trouvions. La mort, la seule pensée de la mort, a de quoi nous épouvanter, cette seule pensée nous est terrible. 0 religion! oraison! quel usage faisons-nous aujourd'hui de vos lumières ? les chrétiens ne^ sont-ils pas aussi ingrats, aussi dépourvus de raison, aussi criminels, que ces Israélites qui n'avaient que du mépris pour cette heureuse terre qui leur avait été destinée, et qui était si digne de leurs désirs : Et pro nihilo habuerunt terrant desiderabilem : et ils ont regardé avec dédain cet admirable pays que Dieu leur avait promis (Ps. 405). Eh quoi! nous avons de l'ambition, nous souhaitons avec ardeur de faire fortune: et quel objet, bon Dieu! plus digne d'une grande âme, plus capable de remplir tous les désirs de notre cœur, que le ciel? Et quelle plus haute fortune à espérer? Nulle autre, Seigneur; et dès ce moment, je vous le déclare, je ne veux plus soupirer qu'après le ciel. Faites, ô mon Dieu! que par votre grâce je ne m'en rende pas indigne.
La sainteté seule peut nous procurer une demeure stable, une demeure exempte de tout danger. Cette demeure est bien au-dessus de la terre, et par conséquent à l'abri de toutes les tempêtes, exempte de toutes les vicissitudes, affranchie de la mort même. Céleste Jérusalem, vous êtes notre patrie; la terre est notre exil. Ibi non erit fietus neque luctus. C'est là le seul séjour où les brouillards ne sauraient parvenir, d'où les pleurs et les chagrins sont bannis pour toujours. Heureuse cité, délivrée de tout ce qui effraie, de tout ce qui fait gémir les hommes! Il est étonnant que, nous
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aimant au point que nous nous aimons, nous ne soupirions pas sans cesse après cet heureux séjour; il est étonnant que nous ambitionnions une autre fortune. Douleur, tristesse, maladie, crainte, inquiétudes, chagrins, tout cela est hanni du séjour des bienheureux. Rien de fâcheux n'approche de cette sainte cité. Une joie pure et pleine, un calme inaltérable règne dans la céleste Jérusalem : et cette ville doit être notre demeure! Qui peut comprendre sur la terre les douceurs ineffables que goûtent les élus dans le ciel? et nous ne mettons pas toute notre étude pour mériter ce bonheur! nous en avons les moyens, nous en savons le chemin, nous n'avons qu'à suivre la voie que les saints ont tenue : et nous prenons une route toute contraire ! (Le P. Croiset, Exercices de piété) .
[Le ciel héritage]. — Le nom d'héritage que l'on donne au bonheur qui nous est destiné dans le ciel ne doit pas nous faire croire que nous puissions y arriver sans fatigue. Car ce bonheur n'est pas comme les héritages de ce monde, qui viennent souvent à ceux qui les méritent le moins, qui ne se les sont pas procurés, qui n'y ont pas même pensé. Il faut le mériter, ce boa heur, pour en jouir. Jésus-Christ, tout Fils de Dieu par nature qu'il était, n'a pu entrer dans sa gloire que par la voie des souffrances : Oporluit pâli Chrislum, et ità intrare in glonam suam. Et nous, qui ne sommes enfants de Dieu que par adoption, nous voudrions posséder le ciel pour rien! Si nous voulons régner avec Jesus-Christ, voici une condition essentielle pour cela : c'est de souffrir avec lui : Si tamen compatimur, ut et conglorificemur. (Le P. Ségneri, Méditations).
[La récompense des saints]. — La récompense des saints est sans mesure, elle est sublime, elle est éternelle. Elle est sans mesure, c'est-à-dire qu'elle est infiniment au-dessus de ce que nous pouvons faire pour la mériter : car, quoique le Seigneur doive rendre à chacun selon ses œuvres, il ne faut pas croire, pour cela, que nous n'aurons de joie dans le ciel qu'autant que nous aurons été affligés sur la terre : non, les afflictions présentes ne sont rien en comparaison des joies futures : mais nous participerons cependant plus ou moins à ces joies ineffables, à proportion que nous aurons plus ou moins souffert. Elle est sublime, cette récompense, c'est-à-dire qu'elle ne consiste pas en des biens fragiles, tels que nous en avons sur la terre; mais dans un bonheur immuable, où l'homme est élevé au-dessus de sa condition mortelle et inaccessible à tous les maux: Sustollam te super (Utiludines terrœ (Is. 58). Enfin, cette récompense est éternelle, c'està-dire que, pour avoir été quelques moments dans l'affliction, nous ne crons jamais d'être dans la joie. Joie surabondante! joie pure et inaltérable ! joie éternelle ! quel fond de consolation pour moi, au milieu de toutes Les peines qui sont attachées à cette vie mortelle!
Les bienheureux, daus le ciel, possèdent tous les biens imaginables, non pas successivement, mais tojo à la fois. Ajoute/- que, pour COinbL
bonheur, ils les possèdent sans inquiétude, et qu'on ne peut ni les leur ravir ni leur en disputer la jouissance. De plus, la possession des biens du ciel est tout-à-fait différente de celle des biens de la terre, qu'on no possède jamais qu'imparfaitement, soit à cause que les sens sont mal disposés, ou que l'esprit est occupé de pensées fùcbcuses : mais la béatitude des saints est toujours entière et sans nul empêchement; la joie qu'elle cause pénètre jusque dans le fond de l'âme, et lui fait goûter toute sa douceur. Il ne s'y mêle ni peine, ni trouble, parce que l'urne est toujours très - bien disposée pour en jouir, et que son objet est toujours présent. C'est pour ce sujet qu'un célèbre philosophe disait que l'éternité est une vie toute pleine, et sans mélange de rien de mortel. Cela ne se trouve que dans le ciel, où rien ne meurt de ce qui peut mourir ici-bas, et où les saints sont en possession d'une vie qui ne finit point, d'une béatitude accomplie en toutes manières, d'une heureuse éternité, d'un jour fixe où sont compris tous les jours, toutes les années, tous les siècles, et généralement tous les temps; ou, pour mieux dire, d'un jour fixe qui est au-dessus et au-delà de tous les temps.
C'est donc avec beaucoup de raison que David s'écrie : Heureux ceux qui habitent votre maison, Seigneur 1 Peut-on en dire autant de ceux qui demeurent dans le palais des grands? Au contraire, ils y sont souvent plus malheureux que partout ailleurs, parce que la gêne et la servitude son* presque inséparables de leur état. La maison du Seigneur a seule ce privilège, de faire de tous ceux qui l'habitent autant d'heureux : Beali qui habitant. Nous qui n'habitons ici- bas que des maisons de boue, ne formerons-nous jamais de désirs pour le ciel? ne dirons-nous jamais, avec les mêmes sentiments que le Prophète-Roi? Que vos tabernacles sont aimables, o Dieu des armées ! Mon âme ne saurait plus soutenir l'ardeur avec laquelle elle soupire après la demeure du Seigneur. Il est vrai que la maison du Seigneur est remplie de toutes sortes de biens, et que quiconque y habite est heureux : mais ce n'est pas néanmoins pour cela précisément que le prophète envie le sort des habitants de Sion; un motif plus relevé lui fait dire : Heureux ceux qui habitent votre maison, Seigneur 1 Eh! pourquoi sont-ils heureux? C'est qu'ils n'ont point d'autre occupation que de vous louer. (Le P. Ségneri, Méditations).
[Bonheur de l'espérance du ciel]. — Outre les deux sortes de félicité dont nous avons parlé, il en est une autre qui tient, pour ainsi dire, le milieu : et c'est celle qui nous dispose non-seulement à parvenir aux biens du ciel par voie de mérite, mais qui commence à nous les faire goûter comme par essai. Cette félicité est le fruit des vertus qui nous sont marquées sous le nom des huit béatitudes. Car l'âme qui possède dans un éminent degré ces vertus, éprouve les délices spirituelles qui sont propres aux bienheureux dans le ciel. Et c'est encore ici la pensée de S. Jacques, dont les paroles regardent plus particulièrement Les parfaits observateurs de l'Evan-
gile. Les saints non-seulement doivent jouir du bonheur éternel dans la vie, à cause de leurs bonnes œuvres ;"ils y trouvent même dès à présent leur bonheur; ils puisent dans la parfaite observation do la loi la paix la plus douce et le contentement le plus solide : Bealus in suo facto erit. On peut donc dire, en quelque sorte, de ces hommes d'une vertu rare, qu'ils sont effectivement heureux sur la terre : non qu'ils soient déjà plongés dans les torrents des saintes délices du paradis, mais parce qu'il en rejaillit au moins quelque chose sur eux. Quoi qu'il en soit, les saints, les chrétiens fervents, sont beaucoup plus heureux que le commun des justes, parce que l'espérance des bons est bien plus grande que celle des autres : les saints voient déjà la fleur des fruits qu'ils attendent, les autres ne voient encore aux arbres, pour ainsi dire, que des feuilles, c'est-à-dire de faibles gages de notre félicité : aspirons à la sainteté même, qui nous donne des fleurs, c'est-à-dire des arrhes sûres de la gloire qui doit être le fruit de nos œuvres. (Le P. Ségneri).
[Bonheur ineffable]. — S. Augustin rapporte, dans une de ses lettres, qu'au temps que S. Jérôme mourut, il pensait à lui écrire pour lui demander son sentiment sur la félicité des saints, et qu'occupé de cette pensée il fut environné d'une grande lumière, accompagnée d'une merveilleuse odeur, et qu'il entendit une voix qui lui adressa ces mots : « Augusline, quid quœris? Augustin, que cherchez-vous? Que prétendez-vous savoir? Donnerez-vous des bornes à ce qui n'en peut avoir, par vos pensées faibles et limitées? Il faut croire un paradis : on peut l'acquérir, on doit le posséder; mais on ne saurait le concevoir, et beaucoup moins l'exprimer. » Ne soyons donc pas si téméraires que de vouloir comprendre le bonheur des saints dans le ciel, et pénétrer plus avant que ce sublime génie dans ce comble de tous biens. Avouons que notre esprit est trop borné pour parler de la gloire, et encore plus pour la comprendre. Ce sera un grand sujet de joie pour nous d'espérer une félicité infiniment plus élevée que nous ne la pouvons imaginer : nous nous consolerons aisément de notre faiblesse, si nous faisons réllexion que ce lieu de délices que Dieu nous a préparé, passe, d'un intervalle infini, la portée de nos esprits, et que, malgré la bassesse de notre nature, il ne tiendra qu'à nous d'être ce que sont nos frères dans le ciel, comme ils ont été ce que nous sommes sur la terre. (Le P. de la Pesse).
[Posséder Dieu]. — L'amour que les bienheureux auront pour Dieu ressemblera à l'amour que Dieu a pour lui-même. Pénétrés des grandeurs et li armes de cet Etre souverainement aimable, ils n'aimeront que lui, Us u'aimeront que pour lui, ils aimeront tout en lui. Jamais distraits," jamais Languissants, jamais rassasiés : tous les mouvements do leur cœur ▼tendront de Dieu et retourneront, à Dieu. « Les bienheureux, dit S. Bernard, vivront en quelque manière de Dieu même : Prœmium nostrum tsi
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vide re Dwuuetviverede Dbo.» Ils se nourriront de Dieu, ils on seront animas; la vue de son essence les remplira de lui si abondamment, qu'il sera le principe et le terme de toutes leurs actions. Telle sera la récompense de la vertu. Mais je me trompe, et je vous en impose en môme temps : car on ne saurait en dire rien qui puisse véritablement la représenter. Dieu lui-même ne peut nous en tracer une juste idée autrement qu'en nous en rendant les possesseurs. 0 Dieu inaccessible! Dieu de majesté! Dieu de bontés sans bornes! c'est bien vouloir nous forcer à vous servir que de nous promettre un ciel que vous donnez et que vous faites vous-même; car qui voudrait risquer de le perdre s'il a quelque teinture de religion.
Il y a cette différence entre les biens de ce monde terrestre et les biens éternels, que ceux-là perdent leur prix quand on les possède, et que ceuxci les rehaussent par la possession. On estime toujours trop ce qui ne fait que passer et n'a nulle stabilité : mais ce qui doit toujours durer se fait toujours avec justice estimer de plus en plus. On court après les richesses de la terre, on essuie bien des fatigues, on court d'une extrémité de l'univers à l'autre : les tient-on, elles ne remplissent pas le cœur; on ne laisse pas de s'ennuyer. On néglige les richesses immenses de la cité de Dieu, et quand on en est possesseur, on s'y attache toujours plus ardemment : JEternum ardentiàs diligilur adeptiim, quàm desideratum (Aug. Doci. christ., 38). N'en doutez nullement : si nous avons le bonheur d'entrer dans la gloire, nous y rencontrerons des biens infiniment plus grands, que tous les biens que nous pouvons imaginer, et que nous espérons y trouver. Gomment se peut-il donc faire que nous pensions si peu à les acquérir, nous qui éprouvons chaque jour le néant du monde? D'où vient que nous ne sommes point effrayés du danger d'être privés pour jamais de ces biens, nous qui sommes dégoûtés, en tant de manières, des choses mêmes que nous avons cherchées avec le plus d'empressement? {Le même).
[Désirs du ciel]. — Paradis, ô terme heureux de tous les souhaits, abondante satiété de tous nos désirs! ineffables délices! éternelle gloire! quand vous posséderons-nous? Mais plutôt, serons-nous un jour en possession de tous vos biens? O mon Dieu, aurai-je le bonheur de vous voir? Source infinie de tous les biens, me sera-t-il permis de vous approcher? L'enfer n'a rien de plus affreux que d'être privé de vos divins regards, ô mon souverain bien! Que faut-il faire pour n'en être point privé ? Faut-il tout quitter, tout souffrir, vivre et mourir dans les ténèbres, dans la solitude, dans la douleur et dans les larmes? Vous n'en demandez pas tant : il ne s'agit que de nous détacher des choses qui nous arrêtent ici-bas, qui nous amusent par leurs faux attraits, et de nous attacher à vous. Car quelle comparaison peut-il y avoir entre vous et vos créatures? entre le temps et l'éternité? entre le ciel et la terre? Quoi, le monde, avec sa fragilité, ses injustices, ses cruautés, ses mépris, ses misères, nous retiendra- L— il
davantage dans ses fers? Nous fera-t-il perdre Dieu? Non, frivoles amusements de mon âme, funeste obstacle de mon immortalité! vous ne gagnerez rien sur mon cœur! (Anonyme).
[Joies du paradis]. — Durant cette vie, la miséricorde de Dieu répand ses douceurs dans l'âme de ses serviteurs, pour ainsi dire goutte à goutte, parce que cette vie n'est point encore le temps de leur récompense : douceurs cependant qui les enchantent, qui les transportent, et qui leur rendent insupportables les attraits les plus touchants des créatures. Après cette vie, c'est un" torrent de douceurs qui les inondera de toutes parts : torrent de joie, dit S. Bernard, torrent de gloire, torrent de paix : Torrens inundans lœtitiœ, flumen gloriœ et flumen pacis. Torrent de joie : les sécheresses et les désolations intérieures' que Dieu permettait autrefois pour éprouver la vertu de ses serviteurs seront passées; les affaires, les événements, les obstacles, les contradictions, ne pourront plus interrompre son plaisir. En un mot, plus de peines à prévoir et à prévenir. Ils seront toujours libres dans la possession de tous les biens imaginables. Torrent de gloire : ils seront loués de toute envie, de toute critique, de toute censure; les réprouvés même admireront leur droiture, leur sagesse, leur force, leur foi; ils seront loués de tout le monde et approuvés de Dieu même; l'élévation de ces âmes bienheureuses leur attirera les respects et la vénération de toutes sortes d'esprits. Torrent de paix : dissimulation, détours, jalousie, intérêt, antipathie, malignité, rien ne sera capable de jeter dans cette compagnie sainte la moindre étincelle de dissension. (La Pesse).
[La vue de Dieu], — S. Jean nous assure que la claire vue de Dieu se fera dans un degré de connaissance si parfait, qu'elle nous rendra semblables à Dieu. Ce sont ses paroles : Lorsque Dieu 5e montrera dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est. Voilà la plus grande parole et la plus sublime expression qui soit dans l'Écriture pour relever la gloire du bienheureux, et pour donner la plus haute idée qu'on puisse se former de la vision béatifîque. Car enfin, dès que je verrai Dieu, dès que la majesté de son essence et toute la grandeur de sa divinité se montreront à moi à découvert, je serai semblable à lui, ce qui se fera d'une manière inexplicable. S. Augustin prétend que, par une espèce de destruction, tout ce qui est mortel dans l'homme se consumera à la vue de Dieu, et que ce vide se remplira de Dieu même. S. Denys, au chapitre septième de la Hiérarchie, dit que, par un écoulement de la Divinité dans l'âme du bienheureux, il se fera un changement par lequel l'homme deviendra semblable à Dieu, parce qu'il sera transformé en lui. Ainsi l'âme, pénétrée qu'elle sera de Dieu, s'imprimera de son image et recevra sa ressemblance, conformément à ce que dit S. Pierre, que nous deviendrons participants éO quelque faço i de la nature divine. S. Bonaventure dit à peu prèi la
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même chose, mais en d'autres termes, quand il s'écrie dans un transport d'admiration sur l'effet merveilleux de cette vue de Dieu : 0 amour, quelle est votre puissance, de transformer l'homme, qui n'est que boue, en Dieu?
C'est dans le Vcrbo qu'on verra la vérité toute nue, et sans ces voiles qui ne nous la laissent jamais voir ici toute pure et à découvert. Il ne restera alors dans le ciel plus de doute, plus d'incertitude, plus d'ombres, plus de ténèbres, ni plus d'obscurité. Tout se manifestera à la lueur de cette divine lumière, tout sera dévoilé, et ce qui est aujourd'hui impénétrable aux esprits les plus sublimes dans le ciel sera découvert par la manifestation du Verbe aux âmes les plus simples des bienheureux , tout ignorantes qu'elles étaient sur la terre. Ce sera par la lumière de ce Verbe que l'homme, qui ne se connaît pas lui-même, et qui se perd dans la considération des moindres ouvrages de la nature, aura la force de voir, sans se troubler, toute la grandeur et toute la majesté de Dieu, devant laquelle les puissances du ciel s'humilient de frayeur jusqu'aux abîmes, en couvrant leur face, par la profondeur de leur respect.
Ce sera dans le Verbe que le prédestiné verra, comme dans un admirable miroir, ce grand spectacle du monde se développer dans le détail de chaque affaire. Ce sera là qu'il apprendra la suite des conseils éternels de Dieu dans les intérêts de sa gloire : car le Verbe est ce livre qui a été autrefois fermé, dit le prophète Daniel, et qui sera alors ouvert à tous les élus, pour leur découvrir le mystère de la foi de la vie future, dont la connaissance est un des fruits de la venue de Jhsus-Ghbist, qui n'a paru au monde, comme il dit lui-même, que pour enseigner la vérité et pour en rendre témoignage à toute la terre. Quels secrets, quels mystères ne saurons-nous point alors, puisque nous verrons, dans le Fils, tout ce que le Père y voit lui-même, ce Fils étant essentiellement destiné à représenter toutes choses ? Nous y découvrirons d'un même regard le présent, le passé et l'avenir, et nous marcherons, à la faveur de cette lumière, dans les voies immenses de l'éternité, sans nous y égarer et sans nous y perdre. (Le P. Rapin, Vie des prédestinés) .
[Le corps glorieux aussi]. — Après la résurrection, ce qu'il y a de matériel dans le corps de l'homme, bien loin d'appesantir son esprit comme il le fait maintenant, suivra les mouvements les plus saints de l'àme avec une admirable félicité. Car, de pesant et de massif qu'il est en son état naturel, par le don d'agilité, qui sera un des attributs de cette glorieuse résurrection, il deviendra spirituel à sa manière. Ce n'est pas à dire qu'il change de nature ou qu'il doive devenir un esprit, observe S. Tauliu, mais parce que, s'élevant par sa propre vertu, comme s'éleva le corps du Sauveur ressuscité quand il monta au ciel, il parcourra les différentes régions du firmament aussi promptoment et aussi aisément qu'un esprit pur, comparable en cela par sa vitesse à un aigle qui fend l'air : et cette vitesse sera si grande, qu'elle égalera en quelque façon celle de l'esprit, au sentiment
de S. Bernard. Pour comprendre en peu de mots ce qui regarde les perfections des corps glorieux dans le ciel, il faut dire que toutes les perfections corporelles que l'homme a reçues dans sa première création, lorsqu'il sortit si accompli des mains du Créateur, recevront à la résurrection un nouveau degré de perfection, comme l'enseigne S. Prosper : car le Fils de Dieu, ainsi que parle l'Apôtre, transformera notre corps, tout vil et abject qu'il est, afin de le rendre conforme à son corps glorieux, par cette vertu qui le rend maître de toutes choses. Et ces qualités admirables, dont le corps du prédestiné sera revêtu, ne serviront qu'à le rendre un sujet plus capable et plus disposé à goûter mieux tous les avantages de la gloire dont il sera comblé, pour en jouir, par une pureté des sens et une vivacité bien plus parfaite que celle qui leur était naturelle : un corps enfin qui ne connaîtra plus de besoin, n'étant plus sujet aux infirmités humaines, depuis qu'il est revêtu des dons de la gloire. (Rapin, Vie des prédestinés).
[Mystère de la prédestination dévoilé]. — Rien ne touchera davantage le cœur du bienheureux, ni le rendra plus attentif à la considération des bontés de Dieu, que la manifestation qui se fera au ciel du mystère incompréhensible de la prédestination, qui se développera dans le détail de toutes ses circonstances. Quel sujet de consolation pour lui, quand il verra l'ouvrage admirable de son salut commencé et achevé par cette douceur et cette force de la sagesse divine à laquelle rien n'a résisté, et dont Salomon ne parle qu'avec étonnement? Car c'est par les secrets ressorts d'une conduite si divine, que ce Père des miséricordes mène infailliment les élus au point de grâce et de gloire qu'il leur destine, sans faire de violence à leur liberté. Mais aussi quel sujet d'admiration et d'étonnement au prédestiné, de voir, dans les ordres éternels de son salut et dans l'enchaînement merveilleux des moyens dont Dieu s'est servi pour l'attirer à lui, de voir, dis-je, jusqu'à ses propres défauts et à ses péchés mis en œuvre pour sa sanctification, et, quand il reconnaîtra que cette souveraine sagesse de Dieu aura tiré de ses égarements les moyens de le faire revenir dans la voie de la vertu, que ce sera par l'orage qu'il l'aura mené au port, et qu'il se sera servi de la blessure môme du péché pour sa guérison! Quelle joie au bienheureux d'entrer dans tout le détail de cet ordre suprême des conseils éternels, pour y voir la suite du grand ouvrage de sa prédestination, et pour découvrir la source de son bonheur dans sa propre misère! Quel plaisir et quel sujet d'admiration de se voir élevé, dans les desseins de son souverain, par ses propres inpcrfections et par ses disgrâces ! Imperfections désirables et salutaires à l'homme, dont Dieu s'est servi pour en faire le fondement de la béatitude qu'il lui destine.
Ce n'est qu'au ciel qu'il faut espérer de trouver la vérité et de jouir du plaisir de l'avoir trouvée. Le prédestiné commencera à goûter un plaisir infini par la jouissance du précieux trésor qu'il trouvera dans la conu'in-
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plati >n continuelle de la vérité souveraine. Il n'y aura plus de nuages pour lui dans ce qui lui arrivera; et, quand il sortira de cette malheureuse vie par une heureuse mort, le jour de l'éternité, ce jour qui ne sera suivi d'aucune nuit, s'ouvrira pour lui d'une telle manière, que les ombres et les ténèbres qu'il a souffertes ici-bas finiront entièrement; que le néant des grandeurs de la terre disparaîtra, et que ce vide des plaisirs de cette vie passagère sera rempli par tout ce qu'il y a de réel et de solide dans les plaisirs éternels. Il n'y aura plus d'images, plus de figures, plus de doute, plus d'incertitude, plus d'obscurité, plus de ténèbres. Tout enfin sera dévoilé, et il n'y aura rien que de vrai et de réel dans la vie qu'on mènera au ciel, où toutes les imaginations de l'esprit terrestre de l'homme et toutes les vaines idées de la raison finiront : on ne s'arrêtera qu'à la vérité, pour la contempler, l'adorer, s'y soumettre, et en faire tout son bonheur. Toutes les faussetés qui régnent en cette vie, et qui enveloppent nos esprits, se dissiperont, et nous verrons la vérité de toutes choses dans sa source. Ce sera vous, encore une fois, mon Sauveur, vous qui nous avez apporté en terre ce précieux don de la vérité qu'on ne connaissait point avant que vous fussiez venu au monde, ce sera vous qui nous la ferez goûter au ciel dans toute sa plénitude, et qui serez notre lumière, comme dit le prophète, dans une vie si délicieuse. En quoi ce sera une des plus grandes béatitudes du prédestiné : car son esprit, lassé des courses qu'il a faites sur les faux objets dont cette vie est environnée, se reposera dans les véritables. C'est aussi ce qui engageait David à dire qu'il ne serait pleinement satisfait que quand il verrait entièrement à découvert cette éternelle vérité dans la pureté de sa gloire, sans les ombres et sans les ténèbres de cette vie. {Le même) .
[Aspiration au ciel]. — Maison céleste, que vous êtes charmante ! tentes du Seigneur, que vous êtes aimables ! cité de mon Dieu, qu'on a dit de vous d'admirables choses ! Quand éprouverai-je par moi-même la vérité de ce que j'en ai appris? Ma joie m'emporte ; me voilà debout, soupirant après vous, ô Jérusalem céleste, et attendant avec impatience l'heureux jour de l'accomplissement des promesses qu'on m'a faites. Stanles erant pedes nostri in air Us tuis, Jérusalem. Déjà les tribus du Seigneur y sont montées: ses amis, témoins irréprochables, qui m'assurent de la fidélité de sa parole, ont pris possession de ce royaume, et me disent que j'y entrerai comme eux, pour y célébrer à jamais la gloire de son saint Nom. (Le P. Ségneri, Méditation).
[Force puisée dans l'espérance du ciel]. — Quand un chrétien, détrompé des grandeurs et des plaisirs de cette vie, commence à goûter les véritables douceurs de l'autre en méditant jour et nuit, comme le prophète, l'heureux avenir; quand il se nourrit de ces grandes vérités que lui propose la foi sur l'éternité, c'est alors qu'oubliant les disgrâces de cette vie mortelle,
il fait tout son trésor et le sujet le plus ordinaire de sa consolation d'une si sainte méditation. Les souffrances, les peines, les afflictions, ne peuvent plus ébranler son cœur, parce que Dieu l'occupe de la douceur de ses promesses ; et, possédé qu'il est de l'amour et du désir du ciel, il n'a plus que du dégoût pour la terre. C'est alors que la foi lui fait dire que tout ce qu'il y a au monde de trésors et de richesses, qui n'est pas Dieu, n'est qu'une véritable pauvreté, comme le disait S. Augustin, pénétré d'un sentiment profond des vérités éternelles.
Rien n'a plus d'effet sur le cœur du chrétien, pour l'affermir dans l'orage où l'expose l'état de cette malheureuse vie, que la pensée de l'éternité. Il ne s'élève point de trouble en son esprit qui ne se dissipe au seul rayon de cette sainte espérance ; tout devient calme dès qu'il lève les yeux vers le ciel. Il n'y a point de plainte que cette pensée n'étouffe, point d'inquiétude qu'elle ne calme, point d'impatience qu'elle ne surmonte, point de peine qu'elle n'adoucisse, point de douleur qu'elle ne soulage, point de larmes qu'elle n'essuie, point de murmure auquel elle n'impose silence; quelque affliction qui puisse arriver à l'homme dans les tribulations de cette vie, il n'y a rien d'amer qui ne devienne doux, dans l'attente des biens éternels, et cette attente est un remède atout ! témoin la sainte mère de ce martyr dont nous parle l'histoire ecclésiastique, qui, pour encourager son cher fils dans les tourments, lui disait sans cesse : Mon fils, lève les yeux au ciel pour y voir ta récompense (1). (Le P. Rapin).
[Union et paix des bienheureux]. — Ce doit être un des bonheurs de l'assemblée des saints, dans ce glorieux séjour, que l'union admirable entre ceux qui la composeront. Ils jouiront tous d'une paix inaltérable, sans nul différend et sans contestation aucune avec qui que ce soit, et dont celle que le prophète promettait au peuple de Dieu n'est que l'ombre, dans toute l'abondance et dans toute la richesse qu'il la promettait. Ce sera cette paix toute céleste qui sera une des béatitudes de l'autre vie. La paix de ce divin royaume étant, comme la définit S. Augustin, une union réglée et parfaite pour posséder tranquillement Dieu et pour se posséder les uns les autres en Dieu, ils s'aimeront souverainement, parce qu'ils seront remplis de Dieu, qui sera, comme dit l'Apôtre, tout en tous, et leur tiendra lieu de toutes choses. Ils seront tous unis comme les pierres vivantes d'un même édifice, ainsi que parle le saint Apôtre, qui s'entre -supportent, étant posées sur un même fondement, pour former ensemble un temple où Dieu soit éternellement honoré. L'âme de chacun sera à découvert à tous, d'une manière où ils ne verront aucune diversité de sentiments, de désirs, de desseins, d'intentions, sans nul ombrage et sans nul soupçon,
(1) Paroles de la mère de S. Symphorien, d'Autun, martyrisé l'an 178: Natet mémento vitœ <rternœ, cœlum suspice, rrgnanletn intuere. V. Hist. de l'Kglisk par M. l'abbé V. Poslcl, 30 6dtt., p. GG (Édit.J.
parce qu'ils seront tous animés d'un môme esprit, étant possédés et remplis de l'amour de Dieu. Or quelle consolation aux bienheureux d'avoir tous les mômes désirs, les mômes inclinations, les mêmes sentiments! et, si la vie des premiers chrétiens était si douce, parce qu'ils n'avaient tous qu'un môme cœur et qu'une môme âme, comme dit S. Luc, combien plus agréable sera celle des prédestinés, qui seront tous animés d'un même esprit! Ah! que n'ai-je des expressions asssez tendres et assez fortes pour décrire la douceur de ces amitiés chastes et spirituelles qui auront lieu dans le ciel, où l'on ne s'aimera que par l'esprit, et pour expliquer ces tendresses toutes saintes que les bienheureux auront les uns pour les autres!
Si une amitié sincère, honnête, fidèle, innocente, fait souvent toute la douleur de cette vie, quel fruit tirera-t-on de ces amitiés d'esprit, accompagnées de toutes ces circonstances? et si un ami sûr et fidèle peut faire ici-bas un autre homme heureux, quel sera le bonheur de la vie éternelle, où tous les bienheureux seront de véritables amis! Heureux les sujets d'un Etat si calme et si tranquille, où l'on jouira d'un repos éternel! et quelle gloire pour le prédestiné de se trouver au milieu de ces vases d'honneur que Dieu formera de sa main pour servir à l'ornement de ce palais admirable où il fera éternellement sa demeure, puisque, au sentiment de S. Augustin, chaque prédestiné ressentira toute la joie d'un autre prédestiné et qu'il aura autant de compagnons de cette joie qu'il en a de sa béatitude!
Outre cette paix générale qui unira éternellement les cœurs, il y aura encore une paix particulière de chacun avec lui-même, par le moyen de laquelle il se possédera, en devenant maître de lui et de tous les mouvements de son âme. Ce sera une paix de corps et d'esprit, des facultés de l'un et des puissances de l'autre; une paix du cœur, de ses désirs, de ses espérances et de tous ses sentiments : et cette paix entre le corps et l'esprit comblera les sens d'une satisfaction universelle en toutes choses.- Ainsi, il n'y aura plus de dérèglement dans la volonté, plus de résistance dans l'appétit, plus d'inquiétude dans l'imagination, plus de trouble dans l'entendement, plus de désordre dans le sens extérieur : car le péché, qui est la source de tous ces défauts, ne sera plus. Tout sera nouveau dans ce royaume de gloire, et d'une nouveauté qui en perfectionnera le prix. Comme toutes les joies de la terre n'ont ni rapport ni proportion à celle des bienheureux, qui est entièrement complète, parce qu'elle renferme en elle-même toutes les autres joies, on peut dire qu'il n'y aura de joie pure que dans le ciel, et qu'on ne sera parfaitement content que là, parce que là seulement on trouvera l'accomplissement de toutes les espérances et le rassasiement universel de tous les désirs: une joie, enfin, accomplie dans toutes ses circonstances par l'éloignement de toute sorte de mal, et par la jouissance de toute sorte de bien. Le Fils de Dieu en parle delà sorte à ses disciples : afin que votre joie soit pleine. (Le P. Rapin, ibid.)
I Acheter le ciel]. — Souvenons -nous bien que rien ne sanctifie tant le chrétien, et ne purifie davantage ses mœurs, que la méditation du souverain bien et la continuelle occupation des choses éternelles, dont il ne peut avoir l'esprit plein qu'il ne conçoive un grand dégoût et un grand mépris pour les choses passagères et temporelles : mais surtout n'aspirons à ce glorieux repos de l'autre vie qu'après nous être exercés dans les fatigues de celle-ci : car ce n'est qu'en portant paisiblement les ténèbres de la vie mortelle qu'on entre dans les lumières de l'immortalité ; ce n'est que par le combat qu'on va à la gloire, et que par la croix qu'on parvient au salut. Le Fils de Dieu a porté sa croix toute sa vie : ce n'est que par la croix qu'il veut qu'on le suive, et ce n'est qu'à ce prix qu'il a mis la vie éternelle. Ce fut au sortir de la croix et du sépulcre qu'il parut glorieux à ses Apôtres, afin qu'ils comprissent qu'on ne mérite la récompense que par-là, et qu'il n'avait point d'autre voie à leur montrer. Il n'a bu le calice que pour nous apprendre à le boire comme lui : et le moyen de ne le pas faire, après qu'on a appris de ce divin Maître qu'il faut haïr son âme pour la conserver? Ce n'est, en effet, que par les souffrances qu'on remporte le prix de cette victoire où nous devons aspirer : et qui oserait prétendre aller à la gloire par une autre voie que par celle où le Fils de Dieu y est allé? Faisons pour une couronne qui ne se flétrira jamais ce que faisaient autrefois les païens dont nous parle l'Apôtre pour une branche de laurier qui séchait sur leur front, dès qu'ils l'avaient méritée. La magnanimité du chrétien porte son ambition bien plus loin, et aspire bien plus haut. C'est ce mépris qu'il fait de la terre, dans la vue du ciel, qui lui élève le cœur, et qui le rend invincible à tout ce que le siècle a de grand et d'agréable. Et c'est là, dit l'Apôtre, la victoire de la foi, qui triomphe, elle seule, du monde et de ses grandeurs, en faisant voir au chrétien ce qui passe comme déjà passé, et ce qui doit venir comme déjà présent, en lui rendant vil et méprisable ce qui est temporel, par la comparaison qu'elle lui en fait faire avec ce qui est éternel. Ce fut là l'esprit de l'Église dans les premières années de sa naisssance; c'étaient là ses sentiments, et elle ne commença à diminuer en vertus que quand elle commença à croître dans l'amour des richesses de la terre, oubliant celles du ciel.
A quel comble de perfection ne s'élève pas cette magnanimité du fidèle, quand, détrompé des choses vaines et dégoûté des faux plaidrs, il ne soupire qu'après les véritables! Occupé de la pensée du souverain bien qu'il médite jour et nuit, qu'il a sans cesse devant les yeux pour s'encourager à la persévérance de sa fidélité, il ne peut plus se résoudre à aimer une vie pareille à celle-ci, où l'on n'est pas assuré d'un moment dont on puisse jouir avec quelque sorte de tranquillité! et, dans cette vue, les faillir- rayons de toutes les splendeurs humaines s'évanouissant dans son cœur; il n'a plus de désirs que pour ce repos éternel, qui le fera jouir de Dieu dans tous les siècles, sans crainte de déchoir de cetto bienheureuse