X. II
n'a pas attendu la seconde génération; on a vu tomber ces cèdres au premier coup de vent; on a vu les enfants pauvres d'une mère si riche.
Quel appui, pour charmer nos chagrins, qu'une ferme confiance en la bonté de notre Dieu ! Quel crédit pour contenter un cœur insatiable ! Tout l'appui des hommes n'est qu'un faible roseau, qui ne plie pas seulement, mais qui se casse. Quand leur volonté ne serait point changeante, rien n'est plus caduc que leur durée. Sont-ils les maîtres de leurs jours? La personne sur qui vous comptez ne peut point elle-même compter d'être demain en vie. Cet appui ayant une fois disparu, que deviennent toutes nos espérances? Dussions-nous survivre à tous nos maîtres et à tous nos patrons, quel secours peuvent-ils nous donner à l'heure de notre mort? Et quel bien peuvent-ils nous faire pour l'autre vie ? Tout leur pouvoir, toute leur bonne volonté, se borne à ce peu de jours que nous avons à vivre : et quel service peuvent-ils nous rendre durant l'éternité? Il n'en est pas de même de la confiance que nous avons en Dieu, ni du secours et des avantages que nous trouvons à son service. Immuable, incapable de changement, exempt de passions, la sagesse, l'équité, la bonté même, il n'y a que notre pure malice qui le puisse faire changer, pour ainsi dire, à notre égard. Nous trouvons en lui, en tout temps, un fonds inépuisable de bonté et de pouvoir, qui n'est jamais sujet à l'humeur et au caprice. Seul maître de tous les événements, source de tous les biens, nous ne pouvons manquer d'être heureux, d'être contents, tant que nous sommes dans ses bonnes grâces. C'est donc en vain que nous mettons notre confiance dans les créatures; c'est de Dieu seul que nous pouvons attendre tous les secours nécessaires dans nos besoins.
Qu'elle est vaine, qu'elle est mal fondée, cette espérance que nous avons dans le secours des amis, des parents, de toutes les créatures I Les hommes ne sont-ils point sujets au changement? mais Dieu ne peut changer. Les hommes cessent d'être : Dieu subsiste éternellement. En lui nous trouvons en tout temps un protecteur tout-puissant, un ami tendre, libéral, bienfaisant; un maître indulgent, compatissant, un bon père. Il connaît tous nos besoins, et prévient nos prières pour y pourvoir. Il suffit que nous l'aimions, nous sommes assurés de sa tendresse. Et que ne peut pas l'amour qu'il a pour nous? Que toutes les créatures se déchaînent contre nous; que tout l'enfer nous déclare la guerre : nous n'avons rien à craindre tant que nous sommes sous sa protection. Au milieu des plus furieuses tempêtes, exposés raux orages les plus violents, il suffit que nous mettions notre confiance en Dieu : les vents et la mer lui obéissent. Nulle maladie qui ne soit un don de sa part; nulle adversité qui ne soit un présent de sa main; nul ennemi de notre salut qui ne soit le sien; enfin, nul événement qu'il no fasse tourner à notre avantage. Ce n'est pas seulement durant cette vie que nous pouvons compter sur sa protection et sur sa bonté : lui seul est notre consolation à l'heure de la mort; et, lorsque tout
le monde nous est inutile, Dieu seul fait tout notre bonheur et notre consolation. (Croiset, Exercices depiélè).
[Dieu est notre protecteur]. — L'homme, toujours plein de misères et toujours occupé du désir de se rendre heureux, ne peut trouver de sûreté ni de repos que dans la confiance en Dieu. Il cherche en vain à se délivrer de ses maux par ses propres forces ou par le secours de ses semblables : une funeste expérience lui fait bientôt connaître que de ces deux côtés sa condition est déplorable. S'il rentre au-dedans de lui-même, il n'y trouve qu'un fonds de faiblesses, qu'une source d'afflictions, que rien de créé ne peut remplir. Inquiet, irrésolu, livré à ses caprices, sujet aux altérations d'un tempérament qui le domine, esclave d'une imagination qui le joue, il exécute tous les jours/sur lui-même, l'arrêt que Dieu a prononcé contre l'homme qui prétend se suffire à lui-même. Si, convaincu de son insuffisance, il va chercher dans les créatures une force et un soutien qu'il n'a pu trouver dans son propre fonds, il ne sera pas longtemps sans éprouver qu'il n'a fait que passer d'aveuglement en aveuglement, et que s'appuyer sur le bras d'autrui n'est pas un meilleur moyen pour se procurer une situation heureuse que de s'appuyer sur soi-même. Quelle sera donc sa ressource? Quel parti prendra-t-il? La foi lui annonce qu'il n'y a que le Créateur qui puisse véritablement l'aider dans ses besoins, le relever de ses chutes, et le garantir de la fureur de ses ennemis.
Mettre sa confiance dans les créatures; croire que, sans le secours de Dieu, elles peuvent finir nos maux; s'applaudir soi-même de ses propres avantages, et se dire intérieurement : « Je me suis fait ce que je suis; ma gloire, ma fortune, mon rang sont l'ouvrage de mes mains, et non l'ouvrage des mains du Seigneur » : c'est ne connaître ni Dieu ni soi-même ni les créatures. En effet, qu'est-ce que l'homme? Définissons-le par les règles de la vérité, et sans nous laisser surprendre aux illusions de l'amourpropre. Tout grand qu'il est du côté de son origine et de la fin à laquelle il est destiné, nous pouvons dire que, par rapport à sa force temporelle, c'est une ombre qui passe, une vapeur qui se dissipe, une feuille qui est le jouet des vents; et que, quelque effort qu'il fasse pour s'élever au-dessus des disgrâces de la vie, abandonné à lui-même, il retombe toujours, par son propre poids, dans la tristesse et dans l'abattement. Et vous, appui étranger, puissance humaine, avez- vous quelque solidité? Nous serezvous de quelque secours? Mais quel fonds ferions-nous sur un pouvoir toujours borné, sujet à des révolutions et à des alarmes perpétuelles? Sur un pouvoir que la mort menace à tout moment, et qui ne porte que sur des fondements ruineux?
Lu vain jetons-nous les yeux sur les créatures pour en tirer quelque secours dans nos peines, dans nos misères; en vain nous nous confions sur un bras de chair. Ceux à qui nous donnons le nom de puissants protecteurs sont-ils toujours disposés à nous secourir dans nos besoins? sont-
ils toujours sages et éclairés dans la distribution des richesses, des dignités et des emplois qui sont do leur dépendance ? ont-ils toujours égard au mérite de la vertu, aux droits do l'amitié et à la fidélité de l'attachement qu'on a pour eux? Rendez gloire à Dieu, adorateurs du monde : j'atteste ici votre expérience : ne nous avouerez-vous pas qu'il n'y a d'ordinaire parmi les hommes ni foi, ni justice, ni reconnaissance, ni probité? Tels sont les appuis terrestres. Mais, en mettant sa confiance en Dieu, on n'a point à craindre ces inconvénients. Sa toute puissance nous répond du pouvoir qu'il a de nous délivrer de nos misères; sa sagesse nous annonce la vérité de ses jugements dans le discernement de nos vertus; sa justice nous garantit la certitude de ses promesses; sa bonté nous assure de l'infaillibilité de sa protection, lorsque nous n'espérons qu'en lui. En vain les incrédules prétendent quo c'est dégrader Dieu, et lui donner une occupation indigne de sa grandeur, que de le rendre attentif à toutes nos actions et sensible à tous nos besoins : ce sont eux-mêmes qui le dégradent en lui ôtant la vigilance sur ses créatures, et l'attention à soulager quiconque implore son secours avec confiance.
Joseph est jeté par ses frères dans une citerne, où ils veulent le laisser périr : des étrangers, conduits par la Providence en cet endroit, offrent de l'acheter. La jalousie l'avait plongé dans cet abîme : l'avarice l'en retire. Il est mené en Egypte où de nouvelles infortunes et de nouveaux témoignages de la protection divine l'attendent. Mais par quelles routes, Seigneur, le conduisez - vous à la grandeur que vous lui destinez? Vous avez résolu de le rendre maître de ses frères, le sauveur de l'Egypte, la gloire d'Israël : et il est exilé, vendu, calomnié, chargé de fers : sont- ce là les degrés qui mènent à la grandeur? Taisez- vous, fausses maximes de la prudence humaine 1 Joseph est persécuté; mais Joseph est fidèle; il sera protégé. Son élévation doit être l'ouvrage de Dieu : car que peuvent tous le3 efforts des hommes contre la volonté du Tout-Puissant? Esther est exilée et captive : mais son exil et sa captivité ne servent qu'à ranimer sa foi. Elle devient reine : elle sauve le peuple juif, prêt à périr sous les cruautés d'Aman. Les habitants de Béthulie sont vivement pressés par une armée nombreuse et formidable; on les croit perdus : la vertu, la beauté, le courage d'une autre héroïne les délivrent.
Quand on met toute sa confiance en Dieu, toujours des ressources imprévues, toujours des secours inespérés, viennent soulager les fidèles dans les besoins pressants. Dieu s'est engagé solennellement à les protéger : sa gloire y est intéressée ; ses paroles portent le caractère de son immortalité, et sa conduite est si conforme à ses promesses, que je puis défier les incrédules de nous montrer, dans tous les siècles et dans toutes les nations de la terre, un seul juste qui se soit en vain confié au Seigneur. Que de puissants motifs pour nous porter à recourir à Dieu en tous nos besoins, temporels ot spirituels! Mais, comme il n'accorde son secours
qu'à de certaines conditions, c'est à nous d'étudier avec une mûre réflexion les dispositions où nous devons être pour l'obtenir.
Toute la morale chrétienne peut se réduire à ce principe : Dieu est le seul puissant, le seul bon, le seul parfait; et les créatures n'ont de force, de puissance, de perfection, que celles qu'il leur communique. D'où il suit que de s'adresser aux créatures sans remonter au Créateur, et de s'appuyer sur leur secours comme sur quelque chose do solide, non-seulement c'est chercher le soutien des roseaux, c'est bâtir sur un sable mouvant, mais, ce qui est le comble de l'aveuglement, c'est faire injure à Dieu même, puisque c'est rendre aux puissances de la terre le tribut de reconnaissance qui n'est dû qu'au Roi du ciel. Impies, qui osez commettre un tel attentat, ne craignez-vous pas que ce Dieu, jaloux de ses droits, offensé de vos injustes préférences, indigné de vos perfidies, ne rejette vos hommages, lorsque, méprisés, maltraités, abandonnés par les créatures, vous voudrez revenir à lui? Ne craignez- vous pas que, dédaignant un encens déjà rebuté, il ne vous fasse une espèce d'insulte, les même3 reproches qu'il fit autrefois si souvent aux Israélites, lorsquo, tournantie dos à Dieu, pour ainsi parler, ils idolâtraient, dès qu'ils venaient à manquer de la moindre chose?
Le principal devoir de la confiance chrétienne consiste à s'abandonner, sans réserve et sans partage, à la conduite de Dieu, et à ne considérer les créatures que comme des instruments dont il se sert dans le gouvernement du monde. Ainsi, ne comptez plus sur ma confiance, objets séduisants, puissances changeantes, honneurs frivoles, richesses périssables, beautés mortelles: vos promesses ne sont qu'illusion et mensonge. Laissez-moi reposer dans le sein de Dieu que j'adore. Lui seul peut fixer mes inquiétudes ; lui seul peut charmer mes ennuis ; lui seul peut être mon véritable soutien. (Discours présentés à l'Académie Française en 1711).
[Même sujet]. — Depuis que l'homme s'est révolté contre Dieu, il est destiné à souffrir dans tous ses différents âges. On pourrait compter ses jours par ses malheurs, et une longue suite de misères est inséparable de sa condition. Dès sa naissance, il est plongé dans un abîmo de maux, qu'il ressent à proportion qu'il vient à se connaîtro; et, durant le cours de ses années, quelques plaisirs mêlés à ses peines ne servent qu'à les lui faire sentir plus vivement. Les douleurs, les infortunes, les disgrâces lui préparent la maladie et le conduisent à la mort. À juger de cette destinée par des vues humaines, ne dirait-on pas que la nature ne lui a donné la vie que pour lui en ravir l'usage d'une manière cruelle et barbare? Nous sommes donc malheureux; mais le sommes-nous nécessairement? Ne pouvons-nous changer notre sort? Ne nous reste-t-il d'autre espérance d'adoucir nos maux que de les porter avec patience ? Ce serait nous fier sur nous-mêmes et sur nos seules forces: et cela, c'est une pure illusion qui nous séduit. Mais, si nous mettons notre esp^ranco en Dieu, si nous
attnndons son secours avec une ferme confiance, nous verrons sûrement ou finir ou se modérer nos peines : car c'est pour nous mettre dans cette heureuse nécessité de recourir à lui, de nous confier en lui, qu'il a voulu que notre fidélité fût le prix même de notre confiance.
Il suffit de connaître le monde pour savoir jusqu'à quel point la confiance que l'on a en lui est insensée. Qu'est-ce que le monde? c'est un lieu de trouble, où les passions dominent, où la cupidité commande, où la vanité sert de conseil, où l'injustice et la force tiennent le premier rang Sur cette idée, peut- on concevoir quelque fortune sans remords, sans crainte, sans revers! Adorons la Providence, qui rend la faveur du monde vaine et impuissante, afin que nous reconnaissions qu'il faut nécessairement recourir à Dieu ; que c'est en lui seul qu'il faut mettre notre confiance : Nos autem in nomine Domini Dei noslri invocabimus, dit le Psalmiste ; c'est dans la protection de Dieu seul que nous mettons notre confiance. En effet, tout ce qui est créé ne peut rien pour nous, si Dieu ne le permet : car de quel secours nous seraient toutes les forces du monde, si Dieu ne prend nos intérêts en main? et si nous mettons notre confiance en lui, si nous lui renvoyons la gloire des événements, qui n'appartient qu'à lui seul, quels ennemis avons-nous à craindre? quel dommage pouvons-nous recevoir de tout l'univers assemblé contre nous?
L'homme ne trouve en lui-même qu'un fonds de misères, bien loin d'y trouver le bonheur, qu'il ne doit chercher qu'en Dieu. S'il le cherche dans le monde, il en éprouve l'illusion, il en ressent l'amertume : et c'est un effet de l'amour que le Créateur a pour lui, dans le dessein qu'il a de l'arracher à tout ce qui serait capable de le séduire ici-bas. Si l'homme trouvait quelque repos sur la terre, il y fixerait ses espérances, et, prêt à passer même le Jourdain pour entrer dans la terre promise, il regarderait encore derrière lui, et, s'il ne souhaitait les oignons de cette Egypte, il voudrait au moins demeurer sur les bords de ce fleuve. Mais Dieu lui refuse cette fausse paix, qui lui donnerait la mort. Il lui envoie des maux sans consolation, pour le forcer à se détromper. Mais, s'il est fidèle à Dieu, s'il met sa confiance en lui, quel changement? La grâce remplit son cœur ; ses joies sont pures, et les maux qu'il souffre se convertissent en de vrais J)ij*is. S'il est privé des richesses périssables, c'est sans regret. Il se console à la vue des périls où l'opulence l'aurait exposé, et dont le plus sage des hommes ne put pas lui-même se garantir. Si les persécutions s'élèvent, il tourne son cœur vers Dieu, qui répand dans ce cœur une profonde paix. Il lui découvre un avenir heureux, où des maux légers et d'un moment seront suivis d'une immortelle gloire. Ainsi cet homme, plein de confiance en Dieu, souffre tout avec joie, il craindrait même qu'en le soulageant on n'exposât ou ne diminuât sa récompense. Il souffre bien des maux, et, si vous voulez, la mort même: son corps sert de victime à ses ennemis : mais son âme repose dans le sein de Dieu, et goûte des délices inaltérables.
Que Fhomme est faible, quand il cherche un autre appui que la main toute-puissante de Dieu! Qu'il est aveugle; quand il suit un autre guide que cette lumière éternelle ! Qu'il est insensé, quand il ne consulte point cette souveraine sagesse ! Qu'il est ingrat, quand il oublie les bienfaits de cette bonté infinie ! Qu'il est injuste, quand il partage son cœur entre ce seul bien, digne de son attachement, et les faux charmes du siècle ! Si cependant cet homme, si méprisable par lui-même, jette un coup -d'oeil sur l'honneur qu'il a de participer en quelque sorte à la nature divine, par rapport à sa réparation après la chute, par le titre de son adoption au nombre des enfants du Père céleste, et par le droit qui lui est acquis en cette qualité à son héritage éternel : qu'il trouvera sa condition glorieuse à la vue de tous ces avantages ! et quelle doit être sa confiance en Dieu en les considérant ! « Reconnais donc, ô homme ! ta dignité , s'écrie en ce sens un Père de l'Église, et prends garde de n'en pas dégénérer. » L'homme se dégrade d'un si beau privilège en établissant sa confiance surtout autre objet que sur l'Être incréé; ou, s'il ne lui sacrifie pas toutes ses affections , il lui fait même outrage, et choque par-là et sa toute-puissance et sa tendresse.
L'homme rend à Dieu un honneur digne de lui, quand il se repose sur lui seul de sa destinée et qu'il se donne tout entier à lui. Car, outre qu'il s'acquitte, par ce premier tribut, de l'hommage qu'il lui doit comme à son unique souverain et au maître absolu de sa fortune, en reconnaissant devant lui sa faiblesse et le néant des créatures, il s'attire encore par-là sa bienveillance particulière, en lui immolant son premier né, qui n'est autre chose que son amour-propre. Il renonce, par ce dernier sacrifice, non-seulement à soi-même et à toutes les lumières de son esprit, mais encore au plus fort penchant de son] cœur. Il n'est plus courbé, comme autrefois, vers les objets terrestres ; il en sent le vide et l'instabilité. Il fait un divorce éternel avec leurs appas imposteurs; et, remontant jusqu'au principe de son origine, il y tend de toutes ses forces et de tous ses désirs, comme au souverain bien d'où dépend toute sa félicité; il s'y attache comme au centre de tout bonheur; il lui dévoue toutes ses affections; il met en lui tout son repos; il s'élève de plus en plus vers cet unique objet, et regarde avec mépris toutes les grandeurs de la terre, avec lesquelles il fait un divorce éternel. (Les mêmes discours).
[Confiance recommandée au pécheur]. — Une pleine confiance en la bonté de notre Dieu est une puissante ressource pour le succès de notre salut. L'homme le plus scélérat, le plus criminel et le plus corrompu, qui voudra sortir de ses désordres par la pénitence, trouvera dans la confiance en Dieu un remède efficace et souverain pour toutes ses misères. Qu'il s'afflige et qu'il espère : il sera sauvé. Dieu l'a dit, et il l'a promis: y a-t-il aucun lieu de douter de la parole et des promesses de celui qui est la vérité par essence? C'est pour ce sujet que l'on compare l'espérance à
l'ancre d'un vaisseau, et cette comparaison est consacrée par l'usage que l'Apôtre S. Paul en fait lui-même dans sesn Épîtres. Qu'un vaisseau ait perdu tous ses agrès dans une tempête, s'il lui reste une ancre, il y a encore espérance qu'il pourra être préservé du malheur qui le menace. Il en est de même do la confiance en Dieu, et on peut dire que c'est faute d'y avoir eu recours que Caïn et Judas ont péri dans leurs crimes. Le premier avait irrité Dieu par la jalousie et par son cruel homicide: mais ce qui mit le sceau à sa réprobation, ce fat de dire avec désespoir : Major est iniquitas mea quàm ut veniam merear : Mon crime est trop grand pour en espérer le pardon. Le second se repentit de la honteuse trahison qu'il avait commise contre le Fils de Dieu. « Hélas ! dit S. Chrysostôme, s'il eût pris confiance en la bonté de son divin Maître, s'il fut revenu à lui pour lui demander miséricorde, le divin Sauveur, qui pardonna à S. Pierre son infidélité et qui pria pour ses bourreaux, aurait sans doute reçu ce traître à la pénitence. » Cette confiance en Dieu a encore cet avantage, d'être une défense et une arme puissante contre les tentations. C'est ce que dit l'Ecriture en termes précis: « Ce sera dans l'espérance que vous trouverez votre force; » et ailleurs: « J'espérerai, et rien ne pourra m'affaiblir. » Effectivement, quoi de plus fort que celui qui se confie en Dieu? Se confier en Dieu, c'est se reposer sur lui, c'est prendre pour son secours sa bonté, sa vérité, sa puissance. Avec de telles armes, que peuton craindre d'un ennemi qui ne peut prévaloir contre Dieu ? Paratum cor ejus sperare in Domino, confirmation est cor ejus; non commovebitur. C'est dans cette confiance que l'on trouve la ferveur delà charité, comme il est aisé de le voir par la différence qu'il y a d'un amour défiant et timide avec celui qui est tel que l'Écriture le demande, qui bannit la crainte. De-là vient que le Sage compare celui qui est animé de la charité à un aigle qui vole avec rapidité et qui fend les airs sans obstacle. Et l'Apôtre ne dit-il pas aux premiers fidèles de servir Dieu avec ferveur, parce que pour y parvenir, dit-il, la joie et l'espérance sont les moyens les'plus efficaces. (Anonyme).
[Consolation dans la confiance], — Un des grands avantages que la confiance en Dieu produit, c'est une sainte joie, que nous tirons d'une consolation intérieure et solide à l'épreuve de tous les événements de la vie. Car comment vivre en ce monde, où tout ce qui nous environne est presque toujours pour nous un sujet continuel d'affliction, comment y vivre sans consolation? Cependant où la trouver cette consolation si nécessaire? Ce ne sera ni dans les honneurs, ni dans les biens, ni dans les plaisirs: tout cela est trop borné, trop faible, trop sujet au changement, pour nous procurer de solides plaisirs. Si on y trouve des consolations, ce ne sont que des consolations passagères, qui amusent le cœur, mais qui ne le remplissent pas. Combien même d'occasions affligeantes où ni les biens, ni les plaisirs, ni les amis ne peuvent apporter aucun soulagement?
Cela est réservé à la confiance en Dieu et à^ son amour. Car quelle solide consolation ! être aimé de Dieu, être l'objet de ses caresses et de ses complaisances ! Quelle consolation de savoir qu'il nous prépare une couronne que tout ce que la terre a de plus grand et de plus délicieux ne peut jamais égaler! Quelle consolation de penser, desavoir, d'être assuré, qu'il nous y conduit par tous les événements de la vie ! que ceux qui paraissent les plus tristes, les plus affligeants, sont les moyens les plus efficaces qu'il emploie pour y réussir ! Quelle consolation, au milieu des tentations les plus rudes, de savoir que, si Dieu laisse au démon la liberté de nous attaquer, il ne lui donne de pouvoir qu'avec mesure et en proportion à nos forces, et que, lors même qu'elles paraissent nous manquer, ce Dieu fidèlo qui, comme le dit S. Paul, ne permet pas que les tentations surpassent nos forces, nous donne, dans la tentation même, le moyen de la soutenir! (Anonyme).
[Force dans les tentations]. — La confiance doit produire en nous le même effet et les mêmes sentiments que dans S. Paul, qui disait : Scio cui credidi. Je sais quel est celui à qui je me confie: je connais sa bonté, sa fidélité, sa miséricorde, et je suis assuré de n'être pas trompé dans ma confiance. Alors son amour, animé par ce motif, se croyait assez fort pour résister à toutes les épreuves les plus difficiles : il osait donner à tout l'univers un généreux défi de le séparer de la charité de son Dieu, dont il était transporté. C'est ce même effet que la confiance produit naturellement partout où elle se trouve. Je suis assuré de la fidélité de mon ami : et, quand je songe aux marques d'amitié qu'il m'a données dans des occasions difficiles et aux secours que j'en ai reçus, quand je vois ceux qu'il me destine pour le temps où je pourrai me trouver dans la peine, je sens redoubler mon attachement et mon amitié; tout mon cœur s'épuise en sentiments pour lui. Je suis assuré delà bonté de mon Père: et quand je vois le riche héritage qu'il me prépare, la cordialité avec laquelle il me parle, m'instruit, me corrige, la facilité avec laquelle il me reçoit même après mes égarements, je sens redoubler pour lui toute ma tendresse. C'est ainsi, à plus forte raison, que, quand je pense à ce que mon Dieu fait pour moi, à ce qu'il peut faire, à ce qu'il promet, à ce qu'il donne, à ce qu'il souffre, à ce qu'il excuse, à ce qu'il m'a déjà donné, à ce qu'il me donnera bientôt, je me sens embrasé d'une ardeur nouvelle, et c'est là ce que la confiance en sa bonté m'inspire. Et s'il y avait en moi la moindre froideur, je ne voudrais que le souvenir de sa miséricorde pour la confondre et pour me renouveler dans son amour. C'était ainsi qu'en jugeaient S. Ignace le martyr, cet homme divin qui devait si bien connaître les caractères et la forco du 6aint amour dont il était si embrasé, lorsqu'en écrivant aux Magnésiens il les félicitait do ce qu'ils montraient toute l'étendue do leur amour pour Dieu et pour Jésus-Christ, dans la plénitude de l'espérance qu'ils avaient en lui. Effectivement, c'est cette bonté miséricordieuse de notre
Dieu qui nous porte plus sensiblement à l'aimer; c'est la confiance qu'elle nous inspire qui donne à notre amour sa douceur et sa force C'est là, en un mot, cet esprit d'adoption dont parle S. Paul, que nous avons reçu en Jésus-Christ; qui nous apprend, non à trembler comme des esclaves, mais à aimer comme des enfants, à invoquer notre Dieu avec confiance, à le servir sans inquiétude, à attendre en paix le pain de la nourriture que sa tendresse nous destine: car nous n'avons pas reçu, dit cet Apôtre, un esprit de servitude et de crainte, mais l'esprit de l'adoption des enfants de Dieu, qui nous le fait appeler avec amour notre Père.
Ce que nous devons considérer attentivement, ce sont les fondements de cette tendre confiance qu'il est nécessaire d'inspirer à tous les justes. Quels sont ces fondements? C'est la vérité infaillible de Dieu, c'est la toute-puissance de Dieu, c'est la bonté infinie de Dieu. Notre confiance peut-elle trouver des appuis plus inébranlables? Maledictus qui confiait in homine! dit l'Ecriture (Jérém. 17); et, entre les raisons qui rendent la confiance dans les créatures condamnable, on peut dire que c'est l'imprudence de cette confiance qui se repose sur un fondement trop fragile qui ne peut que tromper ses vaines espérances. Car quel bien et quel secours peut-on attendre de celui qui manque presque toujours ou do vérité ou de volonté ou de pouvoir? Tel est l'homme, en qui l'on se confie ici-bas : son cœur est plein de mensonge et de malignité ; rarement veutil faire du bien; il promet, et ses promesses sont fausses; s'il le veut sincèrement, ce n'est que faiblement; s'il le veut vivement, ce n'est pas constamment; et, quand il le voudrait sincèrement, vivement et constamment, que même il voudrait se donner toutes sortes de soins pour réussir, souvent sa bonne volonté est infructueuse : elle s'épuise en vains désirs, parce que son pouvoir trop borné ne suit pas son cœur; et, si son amitié n'a point de bornes, sa puissance en a de si étroites, qu'il ne peut pas faire beaucoup pour celui qu'il aime. Quelle folie, par conséquent, démettre sa confiance en celui de qui on a si peu de secours à attendre ! Or, ce qui manque à l'homme, c'est là précisément ce qu'on trouve en Dieu seul : une vérité éternelle, immuable et infaillible, qui est aussi éloignée du mensonge que du néant, et qui ne promet rien qu'il n'exécute avec plus de maguificence qu'il ne l'a promis ; une puissance qui n'a point de bornes, à qui tout obéit dans le ciel, sur la terre et jusqu'aux enfers. (Houdry)
[Le Saint-Esprit nous* exhorte à cette pleine confiance], — Rien n'est plus marqué dans les livres saints que l'obligation d'ouvrir notre cœur à cette sainte confiance, et toute l'Écriture, ce semble, ne tend qu'à exciter en nous ce sentiment si juste et si consolant. Car pourquoi tant de portraits de la miséricorde et de la bonté infinie de Dieu, qui attend, qui reçoit, qui excuse le pécheur, qui pardonne à celui qui revient sincèrement à lui ? Pourquoi tant d'assurances que Dieu nous aime tendrement; qu'il fait ses délices d'habiter parmi nous; qu'il veut nous sauver tous; qu'il ne veut
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pas qu'aucun périsse; qu'il ménage les tentations, afin qu'elles ne soient pas au-dessus de notre faiblesse? Pourquoi toutes ces histoires, ces symboles, ces paroles si touchantes? Tantôt, c'est une mère qui tient son enfant entre ses bras et qui ne se lasse point de ses importunités; tantôt c'est un époux fidèle qui invite son épouse infidèle à revenir à lui après ses égarements, et qui lui promet de la recevoir; tantôt c'est un père qui prévient par ses caresses un fils prodigue et libertin; tantôt c'est un adultère, un publicain, un voleur, une femme de mauvaise vie, auxquels il pardonne leurs péchés et ouvre les portes du ciel. Pourquoi donc tant d'instructions, s'il nous est libre de rejeter la consolation qu'elles nous offrent? Et, puisque Dieu prend tant de soin d'exciter notre confiance, n'est-ce pas résister à ses desseins que de s'opiniatrer dans ses défiances et de se nourrir dans ses timidités ? D'ailleurs, je vois dans l'Écriture non-seulement une loi d'espérer en Dieu, mais je vois même qu'elle attache les grâces et les récompenses à l'espérance, et à cette espérance consommée dont je parle. C'est à celui-là, dit-elle, qui aura cette sainte confiance, qu'est destiné l'héritage éternel, et c'est lui qui possédera la sainte montagne. Et encore : « Bienheureux celui qui met sa confiance au Seigneur : il sera comme un arbre planté sur le bord des eaux qui le rendent fertile; il portera des fleurs et des fruits selon la saison. La sécheresse ne lui nuira point, et il ne craindra point les orages. » Et encore ailleurs : « Parce que c'est en moi que vous mettez votre confiance, je vous délivrerai. » Et ce qui doit encore plus animer notre ferveur, c'est que le Saint-Esprit y répète mille fois qu'il le dit sans réserve, qu'il le dit même avec serment : que celui qui espère est heureux ; qu'il est béni de Dieu; qu'il ne sera point trompé; qu'il ne rougira point; que sa confiance ne tournera point à sa confusion. Que faut-il davantage pour nous rassurer ! Un Dieu qui parle, un Dieu qui promet, un Dieu qui assure, un Dieu qui fait un serment, fait-il tout cela en vain? Heureux l'homme, puis-je dire avec Tertullien, heureux l'homme à qui Dieu fait tant de promesses! Trop coupable, cet homme, s'il se rend incrédule même aux serments de son Dieu ! (Le même) .
[Trop peu de cœurs confiants]. — En vain le Sauveur du monde nous remontre que nous avons un Père dans le ciel, qui a soin de nourrir les petits oiseaux, sans qu'ils aient la peine de semer ni de moissonner ; en vain répète-t-il que ce même Père donne aux lis de la campagne, qui ne savent ni travailler ni filer, de magnifiques habillements : il a beau dire ; les chrétiens, pour la plupart, ont peu de confiance en lui; plusieurs même n'en ont point du tout ; et dans les affaires fâcheuses ils comptent bien davantage sur leur adresse, et quelquefois sur de mauvais artifices, que sur les soins de la divine Providence. Si donc ils n'attendent point de la divine bonté des secours qu'elle ne refuse jamais aux plus petits animaux, et quVllo a promis à ceux qui s'en reposent sur clic, c'rst une marque
assurée que, dans le cœur, ils n'ont pas cette espérance qui est la marque des enfants de Dieu, et dont le terme et la récompense sont le royaume éternel. Cette espérance en la bonté divine étant donc une des portes du ciel, et sans elle nul ne pouvant se sauver, il s'ensuit manifestement que le nombre de ceux qui se sauvent ne peut être que trèspetit.
L'espérance chrétienne nous enseigne et nous anime à renoncer aux biens présents, dans la vue des biens à venir. C'est elle qui nous fait donner aux pauvres tout ce que nous avons, en nous assurant que ce que nous aurons donné nous sera rendu avec usure, quoique, jusqu'ici, personne n'ait vu que de loin, et comme au travers d'une nuée obscure, les grands avantages qui nous sont promis dans l'éternité. Il est facile de persuader à un laboureur de semer, parce que l'expérience de plusieurs années lui a appris que, pour un grain que l'on jette en terre, on en recueille cent autres, et que, si l'on sème avec peine, on fait la moisson avec joie; mais on n'expérimente pas ici-bas que l'aumône qui se donne aux pauvres produise le centuple dans le ciel, où personne n'a été. De-là vient qu'on a tant de peine à quitter des biens visibles, dans l'espérance d'en obtenir d'invisibles. Il y a encore une autre preuve de la grande difficulté que nous avons d'avoir une ferme confiance en Dieu; c'est la multitude de malheureux que l'on voit partout gémir, crier, s'abandonner au chagrin et au désespoir. Cependant il est certain que Dieu ne délaisse jamais ceux qui se confient en sa divine Providence, et que, s'il ne les délivre pas de leurs misères, il leur donne au moins la patience nécessaire pour en profiter. Quelquefois même il les console tellement dans leurs afflictions, qu'ils peuvent dire, aussi bien que S. Paul : Superabundo gaudio in omni tribulatione meâ. La quantité donc de personnes qui se plaignent dans leurs misères est une preuve certaine que, si nous avons dans la bouche ces paroles du psalmiste, Deus refugium nostrum et virtus, il y en a peu qui les aient véritablement dans le cœur.
Dieu a voulu que, parmi les hommes, les uns fussent riches et les autres pauvres, afin que tous eussent occasion de pratiquer la vertu, et qu'ils demeurassent unis ensemble par les liens d'un amour mutuel. De cette sorte, les riches exercent la charité et la miséricorde, et les pauvres, d'autre part, la patience et l'humilité. Les riches ont besoin des pauvres, soit pour labourer leurs terres, soit pour nourrir leurs troupeaux, soit pour plusieurs arts mécaniques sans lesquels ils manqueraient des commodités de la vie. Les pauvres, réciproquement, ont besoin des riches, qui leur donnent de quoi subsister; et quoique avec ce secours ils ne laissent pas d'avoir beaucoup à souffrir, ils auraient tort de murmurer contre la divine Providence. Car Dieu, qui aime tous les hommes et qui connaît leurs nécessités, ne manque jamais de donner à chacun d'eux ce qui lui est le plus convenable pour gagner le ciel. Il en use, en cela, comme un sage médecin, qui, selon la disposition des malades, ordonne aux uns la
dièto, aux autres de la nourriture. Combien y a-t-il de pauvres dans le ciel, qui, s'ils avaient été riches, n'ylfussent jamais entrés? (Bellarmin, Opuscules) .
[Défiance de nous-mêmes]. — Que la défiance que nous avons de nousmêmes est agréable au Seigneur. Nous nous en trouvons beaucoup mieux que de nous croire fermes et inébranlables, puisque Dieu confond ordinairement les âmes présomptueuses : Vous humiliez, Seigneur, ceux qui présument d'eux-mêmes et qui se glorifient de leurs propres forces (Judith, 6). Nous voyons, en effet, que plusieurs qui se confiaient en leur vertu ont lâchement succombé dans l'occasion de combattre : Ils ont lâchement tourné le dos à leurs ennemis aie jour du combat. (Ps. 77). Au lieu que ceux qui craignaient se sont soutenus dans le temps de l'épreuve; parce que la vue de leur fragilité les humiliait, les tenait sur leurs gardes, les faisait recourir à Dieu pour le jour de la tentation : Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort (II Gorinth.) Ne nous affligeons donc point, quand il nous semble que nous plierions si nous avions une violente attaque à repousser. Espérons alors seulement que nous résisterions, non avec nos forces présentes, dont nous connaissons trop l'insuffisance, mais avec le secours que Dieu ne manquerait pas de nous donner et de proportionner à notre besoin : Dominus mihi adjutor. (Le P. Ségneri, Méditations).
[Défiance et présomption]. — La confiance et la présomption sont deux choses bien différentes. La présomption, c'est d'espérer en Dieu au-delà des bornes qu'il nous a prescrites; la confiance, c'est d'espérer en lui dans les bornes qu'il nous a marquées. Or, les voici, ces bornes : c'est que, quand nous ne nous sentons point assez de force pour en venir à de grands combats, nous en désirions davantage, nous en demandions avec instance, nous nous préparions à ces grands combats par des combats plus légers, pour lesquels la grâce présente nous suffit : Exercez-vous à la piété, dit l'Apôtre. Mais, dans cet exercice, prenons garde de nous décourager, parce quev.ious sommes souvent vaincus, comme si ces petits désavantages nous rendaient indignes d'obtenir du Seigneur la grâce de remporter des victoires importantes. Perdre quelque chose en ces occasions, n'est pas toujours éloigner le secours de notre Dieu. Nous ne Péloignons que lorsque nous succombons par pure lâcheté et faute de vouloir combattre , comme si Dieu seul devait combattre et vaincre pour nous. Voilà ce qui déplaît à Dieu , qui ne voit alors dans nous que de la présomption, et non une vraie confiance. En effet, puisque le Seigneur est notre appui; c'est-à-dire puisqu'il nous aide, il s'attend que nous ferons aussi quelque effort de notre côté : autrement, il ne nous aiderait pas simplement, il porterait lui seul tout le poids. Ainsi, lorsque nous ne croyons pas avoir les forces qu'il nous faudrait pour vaincre les grandes difficultés que le démon nous fait voir
quelquefois dans l'avenir, souhaitons de les avoir, ces forces extraordinaires; prions le Seigneur qu'il nous les accorde dans le besoin; et cependant usons bien des grâces ordinaires qui nous sont données pour soutenir les épreuves communes. — Il me semble , ô mon Dieu , que je vous aime assez pour vous être fidèle aux dépens de ce que j'ai de plus cher au monde; mais, sans m'arrêler à examiner ce que je serais dans ces occasions délicates , il me suffit de savoir que vous êtes ma force et mon appui. La connaissance de ma faiblesse , loin de me décourager, ne servira qu'à, ranimer mon espérance. Vous prenez plaisir, Seigneur, à soutenir les faibles qui implorent votre secours avec confiance : me laisserez-vous tomber, quand je ne m'appuie que sur vous ?
L'incertitude d'être en état de grâce nous est si avantageuse, que nous ne devrions pas même accepter l'offre qui nous serait faite de nous en tirer. Pourquoi cela ? Pour marquer à Dieu que nous voulons entièrement dépendre de lui , et que nous mettons toute notre confiance en sa miséricorde. Je sais que mon Dieu est mon Sauveur; j'agirai avec confiance et je ne craindrai point (Is. 12). Ah! puissions - nous comprendre quel mérite c'est auprès du Seigneur que de lui remettre ainsi notre sort entre les mains ! C'est le plus grand sacrifice et le plus grand honneur que la créature soit capable de lui faire. Aussi cette confiance humble, vive, héroïque, est le moyen \q plus efficace pour assurer notre salut. Une sainte âme avait eu , durant plusieurs années , les plus cruelles inquiétudes, ne sachant si elle était en état de grâce : elle prit enfin une confiance si grande en la divine miséricorde, que, quand Dieu même lui aurait offert un gage assuré de son salut, elle l'eût refusé , disait-elle , afin de vivre toujours dans la dépendance de la bonté seule du Seigneur.
Il suffit , pour en venir là , que notre conscience ne nous reproche rien qui nous ait rendus dignes de la haine de Dieu , depuis que nous nous sommes de bonne foi réconciliés avec lui par la pénitence. Il suffit que nous soyons dans la disposition sincère de le servir de notre mieux, selon notre état, de lui plaire , de le glorifier. Il suffit que nous soyons résolus à ne le point offenser avec vue et avec réflexion, même en matière légère. Notre salut est sûr à ce prix. Si notre cœur ne nous fait point de reproche, nous avons un accès libre auprès de Dieu.
Il est vrai que les jugements de Dieu sont comme un profond océan qu'on ne saurait sonder ; mais à quelle ancre donc nous attacher ? C'est à lui-même. Recourons-y sans cesse par de ferventes prières, réclamons sa bonté dans tous nos besoins, conjurons-le de ne permettre jamais que nous lui devenions infidèles : la confiance que nous lui témoignons parlà nous sera plus avantageuse que toutes les assurances que nous pourrions recevoir de notre salut. Plus ces assurances croîtraient, plus notre mérite diminuerait. Vous sauverez votre âme, parce que vous avez mis votre confiance en Dieu, dit le Seigneur (Jerem. 39).
Non, je ne veux point d'autre gage de mon salut que la miséricorde
CONFORMITE. 479
d'un Dieu qui veut certainement me sauver, et qui ne peut me perdre que par ma faute. Mes péchés m 'alarment , mais votre bonté infinie , le sang que vous avez répandu pour moi, la résolution que vous m'inspirez d'être à vous, me rassurent. Je vous aime, Seigneur, ou du moins je veux vous aimer: fortifiez ces désirs, purifiez-les par votre grâce, ô mon Dieu! (Le P. Ségneri3 Méditations.)
[Notre ingratitude]. — Ne cherchons point d'autre cause de notre manque de confiance en Dieu que notre ingratitude et notre peu de dévotion. Quand on ne cesse de désobliger quelqu'un, on ne saurait croire que la personne désobligée , quelque pleine de bonté qu'elle soit, veuille nous faire plaisir. C'est proprement le témoignage de notre conscience qui affaiblit notre confiance en Dieu, et qui la rend si chancelante. D'où vient que les âmes fidèles, que les saints, ont tous tant de confiance en Dieu? c'est que leur conscience ne leur reproche aucune désobéissance considérable. Voulez-vous sentir cette forte, cette entière confiance en Dieu ? ne lui refusez rien de tout ce qu'il vous demande et alors vous le prierez sans défiance, et vous espérerez en lui sans hésiter. Rien ne nous est plus nuisible que ce manque de confiance en Dieu ; c'est ce défaut qui rend toutes nos prières infructueuses. Nous serions tout puissants auprès du Seigneur, si nous ne manquions de confiance en lui et de foi. (Croiset, Exercices de piété. )
A LA VOLONTÉ DIVINE. — RÉSIGNATION Soumission à ses ordres.
AVERTISSEMENT
Ce sujet de la Conformité et résignation de notre volonté avec celle de Dieu est lié avec deux ou trois autres, qui y entrent naturellement ou dont il est lui-même une partie. Il est comme insévarable de celui de la Providence, de laquelle on ne peut parler en prédicateur sans exhorter à se soumettre à $et ordres. Il est presque confondu avec la Confiance en Dieu dans
•180 CONFORMITE.
toutes nos affaires : car le moyen de lui marquer cette confiance sans s'y abandonner entièrement! Il a enfin une étroite liaison avec les afflictions et les adversités , parce que le but qu'on doit se proposer , quand on en parle, est de porter à les recevoir avec soumission, et à accepter de bon cœur tout ce qui nous vient de la main de Dieu, comme c'est le dessein de Dieu même lorsqu'il nous les envoie. Cela n'empêchera pas que nous ne fassions ici ce que nous avons déjà fait en d'aufres semblables sujets: c' ' est-a-dire que nous ne considérions la conformité à la volonté de Dieu que dans sa propre différence, en ne parlant des autres matières auxquelles elle est liée qu'en passant et par rapport à ce sujet principal.
Il est bon de remarquer que, quoique cette résignation puisse se rapporter à /'obéissance, elle est cependant une vertu plus générale, qui s'étend à toutes les occassons, à tous les emplois, à tous les temps et à tous les lieux, et qui renferme même les plus nobles et les plus héroïques vertus : de sorte qu'elle suffit seule pour sanctifier toutes 7t,os actions: et par conséquent c'est un des sujets les plus utiles qu'un prédicateur puisse traiter.
Desseins et Plans.
I. — Pour faire voir les avantages que Ton peut retirer de la conformité de notre volonté avec celle de Dieu, on peut considérer ce saint exercice : — 1° par rapport à Dieu, à la volonté duquel on se résigne et on se conforme; — 2°. par rapport à nous-mêmes, qui nous soumettons à ce que Dieu veut et demande de nous; — 3°. par rapport aux choses auxquelles nous nous soumettons et en quoi nous pratiquons cette parfaite résignation, qui sont tous les événements de cette vie, quels qu'ils puissent être, tous les emplois et les accidents les plus fâcheux. De ces trois rapports on fera facilement le partage d'un discours.
Première partie. — Cette pratique est le plus grand, le plus agréable et le plus glorieux sacrifice que nous puissions offrir à Dieu: rien de meilleur que de faire ce qu'il veut, et d'accepter de bon cœur tout ce qui vient de sa part. C'est le plus grand sacrifice: car que pouvons-nous faire davantage que nous donner nous-mêmes, qui est ce que nous avons de plus cher, et de lui immoler, entre autres, la chose dont on a plus de peine à se dépouiller, qui est notre volonté propre? C'est le sacrifice le plus honorable et le plus glorieux à Dieu, c'est-à-dire celui par lequel nous pouvons lui procurer le plus de gloire, puisque par-là nous le reconnaissons pour notre souverain Maître, le Tout-Puissant à qui rien ne peut résister et à
qui tout doit être soumis. C'est par-là qu'il règne en nous comme il règne dans tout le reste du monde. C'est enfin le sacrifice le plus agréable que nous lui puissions faire: car que peut-il exiger davantage de nous, qu'une soumission également prompte et fidèle à faire ce qu'il veut, à entrer dans tous ses desseins, et à accomplir enfin toutes ses volontés?
Seconde partie. — Par rapport à nous, qui nous résignons et nous abandonnons entièrement à la volonté de Dieu, — 1°. c'est l'exercice le plus saint, puisque toute la sainteté et la plus haute perfection que Dieu puisse demander et attendre de nous consiste à faire sa volonté. C'est la plus parfaite charité, comme il le dit lui-même : Qui observât mandata mea, Me est quidiligil me. — 2°. Comme par-là Dieu nepeut manquer d'être content de nous, c'est aussi le moyen d'être toujours contents nousmêmes, dans tout ce qui nous peut arriver, puisqu'il n'arrive rien contre la volonté de Dieu; c'est enfin le moyen d'être toujours heureux en cette vie, et de jouir même d'un bonheur approchant de celui des saints dans le ciel, qui font consister tout le leur à faire la volonté de Dieu. Bonheur inaltérable, qui nous met hors des atteintes de toutes les choses de ce monde; bonheur qui est dans nous-mêmes, qui dépend absolument de nous, et que personne ne peut nous ravir si nous ne le voulons pas.
Troisième partie. — Par rapport aux choses dans lesquelles nous nous soumettons à la volonté de Dieu: — 1°. Parla conformité de notre volonté à celle de Dieu, toutes les choses de ce monde nous deviennent indifférentes: les honneurs, les affronts, la gloire, la confusion, les richesses, la pauvreté, la santé, la maladie; c'est uniquement la volonté de Dieu qui nous fait donner la préférence aux unes sur les autres, et qui, hors de là, nous faittenir la balance dans l'équilibre; — 2°. Par-là nous en venons à un état où tout ce qui arrive nous est utile, contribue à notre sainteté, et sert à augmenter notre couronne et notre bonheur dans le ciel; — 3°. Par-là enfin, nous nous élevons au-dessus de toutes les choses de la terre, indépendants de tout, et semblables en quelque manière à Dieu même.
II. — 1°. Il est juste et raisonnable d'être parfaitement soumis à la volonté de Dieu, parce que, notre volonté étant courbée vers le mal, auquel elle a un penchant naturel, et celle de Dieu au contraire étant droite, juste, la justice et l'équité même, il faut nous y soumettre, régler la nôtre sur la sienne, et tâcher de nous y conformer en toutes choses;
2°. C'est une chose absolument nécessaire, si nous voulons jouir de la paix et du repos en cette vie : car, comme on ne peut résister à cette divine volonté, qui s'accomplit toujours d'une manière ou d'une autre, malgré toutes nos résistances, ne vaut-il pas mieux nous y soumettre de notre plein gré que d'être obligés de plier par force,sous l'empire de cette volonté supérieure et inflexible ?
3°. C'est une chose douce et agréable d'y être parfaitement soumis, ou T. n. 3i
plutôt c'est la source de toute notre joie et d'un repos solide et inaltérable.
III. — 1°. C'est le haut point de la prudence et de la sagesse chrétienne do connaître la volonté de Dieu : c'est pourquoi on doit s'y appliquer comme
l'affaire la plus importante pour le salut;
2°. C'est le haut point de la sainteté et de la perfection chrétienne, que de l'exécuter en toutes choses;
3°. C'est le bonheur de cette vie et de l'autre de s'y conformer parfaitement.
IV. — 1°. Tout ce qui arrive en ce monde arrive par les ordres de la volonté divine, et par conséquent il faut s'y soumettre de gré ou de force. C'est à nous à voir lequel des deux est le plus raisonnable et le plus avantageux;
2°. Tout ce qui nous arrive par l'ordre de cette volonté divine est toujours le meilleur et le plus expédient pour nous : et par conséquent c'est nous opposer à notre propre bien que d'y résister ;
3°. Rien n'est bien fait ni méritoire pour le ciel, ni agréable à Dieu, qui ne soit fait ou souffert dans la vue d'accomplir cette sainte voloeté.
V. — Toute notre sainteté et notre perfection consistent à faire la volonté de Dieu : ce qu'on peut prouver par trois raisons :
La première : parce que la volonté de Dieu est sainte et la règle de la sainteté même : d'où il suit que nous sommes saints à proportion de la conformité que nous avons à cette divine volonté.
La seconde: Parce que Jésus-Christ, qui est notre modèle, y a été conforme lui-même en toutes ses actions et dans tous les moments de sa vie; et, comme toute notre sainteté consiste à lui être semblables, la conformité à la volonté de Dieu est la chose en quoi nous pouvons plus parfaitement lui ressembler.
La troisième est que, si la plus haute perfection consiste dans la plus parfaite charité, ce qui est incontestable, il n'est pas moins constant que cette charité si parfaite consiste à être toujours prêt à faire la volonté de Dieu en toutes choses.
VI — 1°. La conformité à la volonté de Dieu nous rend parfaitement maîtres de nous-mêmes, et victorieux de toutes nos passions : car, pour accepter de bon cœur tout ce qui nous arrive et ne se troubler de rien, il faut avoir entièrement renoncé à sa propre volonté;
2°. C'est le moyen de s'élever au-dessus de toutes les choses humaines: puisque c'est par-là qu'on pare à tous les coups de la fortune; hors d'atteinte dès-lors à tous les événements et à la volonté des hommes.
VIL — Un homme qui refuse de faire la volonté de Dieu et de s'y soumettre est malheureux dès cette vie :
1°. Parpe que, ne voulant faire que sa volonté propre, il y trouve mille obstacles qu'il ne peut rompre ni surmonter, et par conséqnent est incessamment troublé, contredit, traversé, souvent confondu et obligé de céder ;
2°. Parce que Dieu l'abandonne aux désirs de sa volonté déréglée, comme parle le prophète: et par conséquent il trouve en lui-même son supplice, aussi bien que la source de son malheur. Car, ne pouvant satisfaire ses désirs et ses passions, il en est déchiré et ne jouit jamais du repos, comme dit S. Augustin: Slatuisli, Domine, ut omnis inordinatus affectus sibi ipse pœna sit.
3°. Parce que dans tout ce qui lui arrive contre sa volonté, il n'a aucune consolation, qui adoucisse la peine et le chagrin qu'il en ressent. En quoi sa peine est semblable à celle que souffrent, dans l'autre vie, ces malheureux esclaves de leur propre volonté, qui ne feront jamais rien de ce qu'ils voudront, et qui seront obligés de faire éternellement ce qu'ils ne voudront pas, comme S. Bernard l'a éloquemment exprimé dans les livres de la Considération.
VIII. — 1°. La conformité et la résignation à la volonté de Dieu est l'abrégé de toute la doctrine de Jésus-Christ: en sorte que cette seule maxime suffit pour régler notre vie et nos mœurs selon les préceptes de l'Évangile;
2°. C'est la perfection de toutes les vertus ; en sorte que cette conformité suffit seule pour nous rendre saints et parfaits ;
3°. C'est sur cela que Dieu réglera toute la récompense que nous espérons et que nous attendons dans le ciel, puisque c'est ce qui fait tout notre mérite sur la terre.
IX. — 1°. Un homme qui est soumis à la volonté de Dieu, et qui s'étudie à l'accomplir en toutes choses, est un homme selon le cœur de Dieu: c'est l'éloge que l'Écriture donne au saint roi David. Dieu écoute réciproquement ses prières et accomplit ses volontés: Volunlalem timentiumse faciet;
2°. C'est un parfait disciple du Sauveur, qui demande pour première condition un parfait renoncement à soi-même, c'est-à-dire de sa volonté propre, pour suivre en toutes choses la volonté divine;
3°. C'est un homme mort entièrement au monde, à soi-même, à toutes passions; à qui tout est indifférent, et qui ne cherche qu'à plaire à Dieu.
ï« — Trois choses sont nécessaires pour rendre un homme heureux,
i84 CONFORMITÉ.
lesquelles ne se rencontrent en cette vie que dans celui qui fait la volonté de Dieu et qui s'y soumet en tout ce qui lui arrive:
1°. Celui-là est heureux à qui il n'arrive rien contre sa volonté, à qui tout prospère, tout réussit : c'est le langage ordinaire que tiennent les hommes, et l'idée qu'ils se sont formée du bonheur de ce monde. Mais il est aisé de faire voir que cela ne se rencontre, que dans celui qui est entièrement résigné à la volonté de Dieu.
2°. Pour être heureux, il faut posséder le bien qui nous rend heureux, au-dedans de nous, en sorte qu'on ne nous le puisse ravir. Or, qu'est-ce qui nous est plus propre, plus à nous et plus dans nous-mêmes, que notre volonté, <jue rien ne peut empêcher de vouloir ce que Dieu veut ? c'est imiter le bonheur dont les saints jouissent dans le ciel.
3°. Il faut que le bien possédé, pour nous rendre heureux, remplisse tous nos désirs : cela se trouve dans l'homme qui veut tout ce que Dieu veut; il a f accomplissement de tous ses désirs en ne désirant que de faire la volonté de Dieu.
XL — La volonté a deux mauvaises qualités , que la soumission et la conformité à la volonté de Dieu peuvent seules corriger :
1°. Elle est défectueuse et tortueuse : il est donc juste qu'elle soit redressée sur une règle droite et infaillible, qui est la volonté divine ;
2°. Elle est légère , volage et inconstante : il faut donc qu'elle soit appliquée sur une règle ferme et invariable. Or, il n'y a que la volonté divine qui soit aussi ferme qu'elle est droite : et par conséquent elle peut seule fixer l'inconstance de la nôtre.
XII. — Nous avons grand intérêt à nous soumettre parfaitement à co que Dieu veut :
1°. Parce que sa volonté ne tend qu'à nous conduire au ciel ; 2°. Parce que notre soumission à sa divine volonté nous rend bienheureux dès cette vie,
XIII. — Pour être content et heureux dans cette vie, il faut deux choses, qui ne se rencontrent que dans la conformité à la volonté de Dieu :
La première, est de n'avoir rien à souffrir ; La seconde, de n'avoir rien à désirer,