BONNE ET MAUVAISE. — FAUSSE CONSCIENCE
Tourment de la mauvaise conscience. — Paix et tranquillité d'une bonne conscience.
AVERTISSEMENT
Ayanty dans tout ce titre, à parler de la Conscience criminelle et innocente, de la paix et de la tranquillité qui accompagne la bonne, et du tourment que cause la mauvaise , la première chose à laquelle nous avons pris garde, c'est de ne pas confondre ce qui regarde la mauvaise conscience avec l'aveuglement d'esprit et l'endurcissement du cœur , qui en sont les suites : quoique ces trois sujets , dont nous avons parlé sous des titres différents , aient assez de rapport et de liaison pour qu'on puisse dire de chacun en particulier ce que Von dit des autres. Dans celui-ci , tout roulera sur les différentes espèces de Conscience ; sur la fausse qu'on se forme soi-même en voulant bien supposer de faux principes ; sur celle dont l'erreur est moins libre, ce qui s'appelle conscience trompée ; sur la conscience scrupuleuse ; sur celle qui est presque tout-à-fait éteinte; sur les alarmes et les troubles d'une conscience criminelle, et sur la tranquillité dont jouissent les gens de bien à qui la conscience ne reproche aucun crime.
Comme ce sujet est assez limité , je n'ai pu éviter de rebattre souvent les mêmes choses en des termes différents, parce que les auteurs dont je les ai recueillies se réunissent dans les mêmes pensées. Ce sera à ceux qui se serviront de ce recueil à choisir ce qui sera propre à leur sujet : et surtout on y trouvera de quoi faire mieux concevoir le déplorable état d'une conscience criminelle , qui souffre dès cette vie un enfer anticipé.
Desseins et plans.
I, — Le plus ordinaire sujet, ici, est la Fausse conscience : sujet , san contredit, le plus utile et le plus important, et que l'on peut diviser en ces deux points. Le premier, qu'il n'y a rien de si commun, et néanmoins de plus mal fondé , qu'une fausse conscience. Le second , qu'il n'y a rien de plus important, et néanmoins rien de plus rare et de plus difficile, que de remédier à une fausse conscience.
1er Point. — Il n'est pas ici question de ces péchés qui sautent aux yeux et qui donnent de l'horreur; comme des injustices visibles et criantes, des débauches outrées, des vengeances éclatantes, des adultères, des trahisons noires , des calomnies atroces , et d'autres semblables , sur lesquels il est rare et bien difficile qu'on se fasse la conscience : il faut plutôt dire qu'on l'a tout-à-fait éteinte, quand on n'a point d'horreur de ces sortes de péchés, et qu'on les commet sans scrupule. Mais il y en a d'autres sur lesquels il est aisé de se former une fausse conscience ; par exemple, parmi la noblesse, ne se fait-on pas un point d'honneur de repousser une injure et de la laver dans le sang de son ennemi ? on se fait la conscience là-dessus, contre le précepte de l'Évangile, sous prétexte qu'on ne peut vivre sans honneur, et qu'autrement on passerait pour infâme dans le monde. Dans le palais , combien de chicanes , de détours, de formalités inutiles et de délais , qui consument en frais les parties ? Tout cela semble permis par une fausse conscience. Dans le négoce, combien de fourberies ? On croit qu'on peut se dédommager sur les autres du tort qu'on nous a fait à nous-mêmes. Farmi les gens d'église, combien de simonies déguisées ! Parmi les gens du monde , combien de libertés, de luxe, de profusion ? Rien de plus commun, et cependant rien de plus mal fondé. Voici sur quoi on établit le plus ordinairement ces faux préjugés et ces fausses maximes , d'où naît une fausse conscience.
1°. On se fonde sur une nécessité prétendue ; on se figure qu'on ne pont faire autrement. Ainsi , cent personnes n'observent pas les jeûnes, et violent impunément le Carême, sur de légères incommodités, et s'imaginent une nécessité là où il n'y en a bien souvent pas l'ombre, et sur cela se mettent la conscience en repos. De même, on croit qu'on est obligé de soutenir son rang et sa dignité par le luxe et par des dépenses excessives, etc. — 2°. On se fonde sur la coutume: comme si la licence dans laquelle veut bien vivre le monde pouvait prescrire contre les lois <ln Dieu. Ainsi, la coutume semble autoriser ces modes d'habits Immodestes, ces nudités honteuses , ces familiarités trop grandes ; on se croit en droit
do faire ce que les autres font, et on se forme la conscience là-dessus ; — 3°. On se fonde sur l'exemple et sur le sentiment de gens de bien que l'on croit s'accorder avec le nôtre : on consulte des docteurs pour s'affermir et pour s'autoriser; mais on leur déguise l'affaire, et on change les circonstances, etc.
2e Point. — Il n'y a rien de plus difficile , et néanmoins rien n'est plus important , que de réformer une fausse conscience , de la rappeler de son égarement, et enfin de détruire les faux préjugés dont on s'est entêté : cela, quant à l'importance du moins de se désabuser, est une chose toute visible, puisqu'il y va du salut , et que cette fausse conscience , étant criminelle elle-même, ne peut excuser les péchés qu'elle fait commettre ni nous justifier devant Dieu. Mais il faut insister sur la difficulté d'apporter remède à un mal si considérable. Cette difficulté se prend de trois chefs :
1°. De l'habitude que Ton contracte dans le péché : car, comme on se persuade qu'une chose est permise et qu'elle nous paraît de plus utile, agréable , on la fait souvent ; et ensuite la même difficulté qu'on expérimente à rompre toute autre mauvaise habitude se trouve à rompre celleci : et il y a même plus de peine à vaincre, car il faut corriger l'erreur et l'illusion dans laquelle on a longtemps vécu, et dont on craint d'être détrompé ; et il faut corriger encore le goût qu'on a pris aux vices divers où Ton s'est abandonné sous un si mauvais guide ; — 2°. D'une certaine insensibilité à laquelle on arrive , qui fait que , ne ressentant aucun remords sur les choses où Ton s'est persuadé qu'il n'y a point de péché, on ne comprend presque pas même qu'il faille sortir de cet état. Rien ne presse, ce semble, d'être désabusé ; ou si on l'aperçoit, on, ne le sent pas ; — 3°. D'une opiniâtreté positive , par laquelle on fait gloire de défendre son sentiment, et l'on s'y autorise d'une manière si étrange, que de l'erreur on tombe dans l'aveuglement, et ensuite de précipice en précipice, d'où on ne se relève que par un des coups les plus rares de la miséricorde de Dieu. Concluons de -là qu'il n'y a rien que nous devions davantage appréhender que de nous former une fausse conscience , et sur quoi nous devions davantage nous examiner, pour le danger trop effrayant de se perdre, auquel on est exposé quand on est si mal appuyé.
II. — Sur le même sujet de la Fausse conscience, on peut traiter cet autre dessein, réduit à trois propositions :
La première : — Qu'il n'y a rien de plus spécieux que les prétextes dont se sert la fausse conscience, qui sont ordinairement : 1°. La coutume : ne faut-il pas faire comme les autres ? pourquoi se distinguer par des singularités qui marquent de l'orgueil et de la présomption ? 2°. Le sentiment des plus sages et des plus honnêtes gens, et qui sont en réputation de probité: est-il probable que ces gens-là voulussent se damner et agir contre leurs lumières véritables? 3°. La condescendance de ceux qui nou
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doivent servir de guides , lesquels se taisent sur notre chapitre ou connivent, et Dieu pour nous punir de n'avoir pas écouté la voix de notre vraie conscience, permet que nous soyons séduits.
La seconde : — Qu'il n'y a rien de plus funeste que les suites et les effets de cette fausse conscience : savoir, le calme et la tranquillité. Tant qu'on doute et qu'on n'est pas tranquille , le péché est encore timide ; on craint, on est chancelant; mais, quand on s'est fait la conscience, on croit, en faisant mal , faire bien. Cet état est funeste , parce que dès-lors rien n'est plus capable de nous ébranler : enfer, jugements de Dieu, on s'étourdit sur tout.
La troisième : — Qu'il n'y a rien de plus triste que la fin , et que le mal est incurable. 1°. L'entendement s'affermit dans son erreur, par de faux raisonnements ; 2°. Le cœur et la volonté s'attachent au mal, et l'attachement fait qu'on y persiste et qu'on y meurt.
III. — Sur le même sujet, on peut prendre pour dessein et pour division : 1°. Qu'il est aisé de se faire une fausse conscience ; — 2°. Qu'il est infiniment dangereux de se faire une fausse conscience ; — 3°. Qu'il sera inutile devant Dieu d'alléguer cette fausse conscience. — Ainsi , fausse conscience, facile à tourner au mal; fausse conscience, dangereuse à suivre: fausse conscience, excuse frivole au jugement de Dieu : c'est tout le dessein. (Bourdaloue, 4e sermon, 1er Avent).
IV. — Sur ce même sujet de la Fausse conscience3 on peut partager son discours en deux parties.
1°. Montrer que l'état d'une fausse conscience est un état très-commun, et cependant personne ne croit être en cet état : comme, à l'égard des connaissances et de la vie en général, une personne qui est dans l'erreur ne croit pas y être, et au contraire s'imagine que tous ceux qui ne donnent pas dans son sentiment sont dans l'illusion ;
2°. Combien cet état est dangereux et funeste: et néanmoins ceux qui y sont arrivés croient être en assurance, et ainsi se damnent sans y faire réflexion et sans s'en mettre en peine.
V. — En présupposant qu'il y a deux sortes de consciences, à parler en général, l'une bonne et l'autre mauvaise, on peut s'attacher à examiner les différentes agitations qui souvent les suivent, et quel fruit Dieu prétend que les hommes tirent de ces troubles intérieurs, qui n'arrivent pas sans un dessein particulier de la Providence.
Premièrement. Dieu éprouve les urnes les plus saintes et les plus innocentes par les troubles de la conscicnco. Montrer que cette sorte d'épreuvr Ml In plus rude, la plus sensible et la plus grande de toutes les peines, mais en mémo temps qu'il n'y a rien qui aide mieux à purifier une ûme, qui larendopius attentive à soi, plus humble, plus soumise, etc.
Secondement. Dieu épouvante les âmes impies par les troubles et les alarmes de leur conscience. Faire voir que ce supplice est comme un enfer anticipé, dont il punit leurs crimes dès cette vie, mais en même temps que c'est la seule ressource presque qui leur reste, tant qu'ils sont encore capables de sentir d'où vient le trait qui les blesse.
VI. — On peut faire un discours sur Ceux qui fuient leur conscience et sur les artifices de l'amour-propre :
1°. On ne veut pas rentrer en soi-même ni connaître l'état de sa conscience, de peur d'être obligé d'y mettre ordre: Noluit intelligere ut benè ageret, comme parle l'Ecriture; on ne veut pas renoncer à ses vices ni changer de conduite, et Ton se plaît dans une ignorance volontaire et affectée ;
2°. On se flatte sur ses désordres, quoiqu'on les connaisse; on se les cache à soi-même, en ce sens encore, en partie, et l'on se persuade que ce n'est pas sigrand'chose, qu'il y a plus de faiblesse que de malice, et qu'en un mot on n'est pas si coupable que quelques-uns, qui ne jugent que par les dehors, pourraient se l'imaginer;
3°. On prend pour de vains scrupules les véritables reproches de sa conscience. Ce n'est pas seulement peu de chose, ce n'est rien, que ce qu'elle trouve à dire dans notre conduite : on la fuit encore, mais en la méprisant, ou faisant semblant de le faire.
1er Point. — Rien n'est plus doux et- plus consolant que la paix et la tranquillité d'une bonne conscience.
2e point. — Rien de plus amer et de plus insupportable que les reproches, les remords et le tourment d'une conscience criminelle. — (De cette manière l'on peut joindre dans un corps de discours, tout ce qui regarde ce sujet).
VIII. — On peut s'arrêter uniquement à la Bonne conscience, afin d'en faire voir les marques et les avantages, dans les deux parties d'un discours.
Première Partie. — Les marques d'une bonne conscience: — 1°. Un esprit de componction pour les offenses qu'on a commises, comme dans S. Paul : quatorze ans après sa conversion, il conservait encore le regret et la douleur d'avoir été un persécuteur; — 2°. Le témoignage intérieur que cette conscience nous rend, d'aimer mieux tout perdre et tout risquer que de perdre l'amitié de Dieu par un péché mortel; — 3°. Le soin et la vigilance à éviter jusqu'aux moindres offenses.
Seconde partie. — Les avantages sont : — 1°. De ne rien craindre qui fasse peine, quand on craint uniquement Dieu ; — 2°. De trouver sa consolation dans soi-même, quand tout le monde serait contre nous; — 3°. D'être hors d'atteinte à tous les accidents de cette vie.
IX. — En prenant pour sujet la Bonne conscience, on peut se servir de ces paroles delà Sagesse: Venerunt mihi omnia bona pariler cumillâ; et montrer qu'en effet les trois espèces de bien qui nous sont connus se trouvent réunis dans une bonne conscience : l'utile, Vhonnële et le délectable,
1°. L'utilité : l'Écriture promet mille bénédictions à l'homme de bien qui craint Dieu et qui a la conscience nette, et le prophète royal, après en avoir fait un assez long détail, conclut par ces paroles :Ecce sic benedicetur homo qui timet Dominum. (Ps. 125).
2°. L'honneur et la gloire semblent être attachés à la bonne conscience, selon cette parole de l'Apôtre: Hœc est gloria nostra, testimonium conscientiœ nostrœ. (II Cor. 1) ; parce que la véritable gloire consiste dans l'estime que fait Dieu de nous; et d'ailleurs il n'y a ,que l'innocence, la grâce et une conscience exempte de crime qui nons puisse faire mériter l'estime de Dieu ;
3°. Le plaisir et la joie sont comme l'apanage d'une bonne conscience, jusque-là que le Sage l'appelle un « festin continuel; » et, en effet, c'est une joie véritable, solide et durable, que personne ne nous peut ravir, comme parle le Fils de Dieu même.