‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 4)Chapitre 12 sur 25 · Jérôme lui-même · texte numérisé non relu

Jérôme lui-même

0 quotiès, in eremo constitutus, et in illâ vastâ solitudine quœ, exusta solis ardoribus, horridum monachis prœstat habitaculum, putabam romanis me intéresse deliciis! sedebam solus, quia plenus eram amariiudiae. De peric. vitee solitar.

Horrebant sacco membra deformia, et squalida cutis situm JEthiopicœ carnis obduxerat; quotidiè gemitus, et si quando me repugnantem somnusimminens oppressisset, nudâ humo vix ossa hœrentia colhdebam.

Ibid.

De cibis verô et potu taceo, eùm, eliam ianguentes. monachiibï agita frigidâ utan*

Oh! combien de fois, étant dans le fond d'un désert et dans cette vaste solitude brûlée par les ardeurs du soleil, laquelle est la retraite des moines et qui les fait trembler, il me semblait être aux spectacles des Romains. Jetais seul, parce que j'avais le cœur plein d'amertume.

Mes membres défigurés étaient couverts d'un sac, la peau de mon corps était aussi noire que celle d'un Ethiopien ; mes jours se passaient en gémissements, et, si le sommeil m'accablait quelquefois malgré moi, j'achevais de froisser mes os , qui se soutenaient à peine, en les couchant sur la terre sans les couvrir.

Je ne parle point ici ni du boire ni du manger, puisque les solitaires, même

tur, et codum aliguid accepisse luxuria sit. Ibidem.

llle igitur ego, qui o') gehennœ metum tali me carcere damnaveram, scorpionum tantùm socius et ferarum, sœpe choris intereram puellarum; pallebant ora jejuniis, et mens œstuabat desideriis ; infrigido corpore et antehominem suumjàm carne prœmortuâ, sola libidinum incendia bulliebant. Ibid.

Itaquè, omni auxilio destitutus, ad Jesu jaçebam pedes; rigabam lacrymis, crine tergebam, repugnantem carnem hebdomadarum inediâ subjugabam. Ibid.

Memini me clamantem et diem crebro invenisse cum nocte, nec priùs à pectoris cessasse verberibus quant rediret, Domino in~ crêpante, tranquillitas. Ibid.

Ipsam quoquè ceilulam, quasi cogitaiionum mearum consciam, pertimescebam, et, mihimet iratus et rigidus, solus déserta penetrabam. Ibid.

Sicubi concavavallium, asperamonhum, rupium prœrupta cemebam, ibi meœ erat oratioms locus; illud miserrimœ carnis ergastulum collocabam, et {ut mihi testis est Deus) post multas lacrymas, post oculos cœlo inliœrentes ,nonnunquam videbar mihi interesse agmimbus angelorunt, Ibid.

Malefici in me garriuni, sed scio ad regnum cœlorum pervenire per infamiam et bonam famam. Epist.

Gratws ago Deo quod sum dignus habitus quem oderit mundus, et pati propter ipsum. Epist. ad Asellam.

Utinàm ob Domini mei nomen infidelium turba me persequeretur l Utinàm in opprobnum meum solidiùs insurgeret mundus ut tantùm merear à Christo laudari. Ibid.

Erras, frater, erras, si putas christianum unquàm persecutionem non pati : tune maxime oppugnaris si te oppugnari non sentis. Epist. ad Heliodor.

malades, n'usent que d'eau froide, et que ce serait une sensualité pour eux de manger quelque chose de cuit.

Moi donc, qui m'étais condamné à une sombre prison par la crainte de l'enfer, qui n'étais que le compagnon des scorpions et des bêtes sauvages, je me trouvais souvent en esprit aux danses des jeunes filles ; mon visage était défiguré par le jeûne, et mon cœur brûlait des mauvais désirs; dans un corps froid et dans une chair déjà morte, s'élevaient les seules flammes de la sensualité.

C'est pourquoi, privé de tout, je me jetais aux pieds de Jésus-Christ, je les arrosais de mes larmes, je les essuyais de mes cheveux ; je réduisais ma chair rebelle par le jeûne d'une semaine entière.

Je me souviens d'avoir souvent poussé des cris et la nuit et le jour sans intervalle, et de m'ètre frappé la poitrine, jusqu'à ce que le Seigneur qui me châtiait m'eût rendu le calme.

Je craignais même ma cellule, la regardant comme complice de mes mauvaises pensées; et, cruel, fâché contre moi-même, je me retirais seul au fond des déserts.

Sitôt que j'avais aperçu quelque antre dans une vallée ou quelque haute montagne escarpée, j'en faisais le lieu de ma retraite et de ma prière : là j'étendais ma misérable chair comme dans une prison ; et le Seigneur m'est témoin, qu'après beaucoup de larmes, après avoir tenu mes yeux attachés au ciel, il me semblait parfois être parmi les troupes des anges.

Des gens mal intentionnés murmurent contre moi et me décrient ; mais, soit par l' infamie ou par l'estime des hommes, je sais comment il faut parvenir au royaume de Dieu.

Je rends grâces à Dieu d'avoir été digne de la haine des hommes, et de souffrir persécution pour son amour.

Plût à Dieu que tous les infidèles s'élevassent contre moi pour avoir soutenu la gloire et le nom du Seigneur ! Je souhaite que le monde conspire à blâmer ma conduite,, afin que je puisse mériter l'approbation de Jésus-Christ.

Vous vous trompez, mon frère, vous vous trompez, si vous pensez qu'un chrétien puisse vivre sans persécution. Jamais vous n'en souffrez une plus grande que lorsque vous n'en éprouvez aucune.

Ce que S. Augustin a dit de S. Jérôme.

Non contemnendum arbitreris Hieronymum, qui grœco, hebraicoet lafr'no eruditus eloquio, in loco sancto et mcris litteris usque ad œtatem decrepïtam vixit. Augustin, contra Julianum.

Hieronymus omnes vel penè omnes qui ante ipsum de doctrind ecclesiasticâ scripserunt legit. Id. ibid.

Hieronymus tanquàm lampas ab Oriente Occidentem instar solis resplenduit. Id.

Ne croyez pas que Jérôme soit un homme méprisable, lui qui, ayant une parfaite connaissance des langues grecque, hébraïque et latine, a passé sa vie dans le lieu saint et dans l'étude des saintes lettres, jusqu'à une extrême vieillesse.

Jérôme a lu tous ou presque tous les auteurs qui ont écrit avant lui sur la doctrine de l'Eglise.

Jérôme a éclairé comme un flambeau, et brillé comme un soleil de l'Orient à l'Occident.

Passages qui peuvent convenir à ce sujet.

Débet divinarum Scripturarum doctor /zdelis et bona docere et mala dedocere, et, hoc opère et sermone conciliare aversos, remissos erigere, nescientibus quid expectare debeant intimare. Augustin. Doctrina Ghristi.

Ab hœreticis fides subvertitur, veritas corncmpitur, charitas scinditur; contentionum studium non pro veritate, sed pro appetitu laudis certat, tantaque est in his perversitas ut ventati cedere nesciant, ipsamque rectam doctrinam evacuare contendant. Isidor. De summo bono, ni.

Arius in Alexandrie una scintilla fuit; sed quia statim nonoppressus est, totum orbem ejus flamma depopulata est. Hieron.

Hœreticus est qui conceptam novi erroris perfidiam pertinaciter défendit. August.

Plus nocet falsus catholicus, quiim si verus appareret hœreticus. Bernard, in Cantic.

Zelum tuum inflammet charitas, firmet

Un fidèle interprête des divines Ecritures, destiné à combattre l'erreur, doit enseigner la bonne doctrine et décrier la mauvaise, réduire par ses discours et par ses œuvres ceux qui sont contraires à la vérité, encourager les lâches, et instruire les ignorants de ce qu'ils doivent attendre et espérer.

Les hérétiques renversent la foi, corrompent la vérité, rompent les nœuds de la charité ; dans les disputes, ils combattent avec chaleur, pour la gloire d'avoir remporté la victoire, et la perversité de leur cœur est telle que, ne pouvant se rendre à la vérité connue, ils s'efforcent de rendre inutile la saine et véritable doctrine.

Dans la ville d'Alexandrie , l'hérésie d' Arius n'était d'abord qu'une étincelle ; mais, pour n'avoir pas été étouffée dans sa naissance, elle est devenue une flamme qui a désolé le monde chrétien.

Celui-là est hérétique qui défend opiniâtrement une erreur contre la foi.

Un faux catholique est plus pernicieux à l'Eglise que s'il était hérétique déclaré.

Que la charité enflamme votre zèle.

constantia ; sit fervidus, sit circumspectus, sit invictus. Id. in Gantic.

Doctor, cùm fuerit virtutibus ornatus , tune est quasi optimum sal ; totus populus de Mo conditur, videndo eum et audiendo. Chrysost. Homil. 10 Operis imperf.

Sicut doctores propter bonam conversationem sunt sal guo populus conditur, ità propter verbum doctrinœ sunt lux, quâ ignorantes illuminantur. Id. Ibid.

Doctrina cum omni imperio dicetur quartdb priùs agitur quàm dicatur : nàm doctrina subtrahit fiduciam quando conscientia prœpedit linguam. Gregor. vi Moral.

Doctrina spiritûs non curiositatem acuity sed chariiatem aceendit. Bernard, in Gantic.

Qui congruâ doctrina unumquemque arguit, eruditum se et probabilem doctorem in conspectu omnium ostendit. Glossa ordin. in Philipp.

Non minus pium est docere animum sitientem quàm prœbere escam corporis.

Bernard, in Gantic.

Antè vita quàm doctrina quœrenda est.

Vita bona sine doctrina gratiam habet, doctrina sine bonâ vitâ iniegritatem non habet. Glossa ordinar. in Philipp.

que la science le fasse agir, que la constance l'affermisse ; qu'y soit fervent, circonspect, généreux et invincible.

Un docteur orné de toutes les vertus est comme un sel excellent ; sa présence et ses discours préservent de la corruption tout le peuple qui l'écoute et qui le voit.

Gomme la sainteté de vie a donné aux docteurs le nom de sel, parce qu'ils préservent le peuple de la corruption du péché, leur doctrine, en tant qu'elle éclaire les ignorants, a mérité le nom de lumière.

Lorsque les actions précèdent les paroles, on enseigne avec empire -, mais, si la vie dément la langue, ce qu'on enseigne perd toute sa force.

• L'esprit de la véritable science n'excite point la curiosité, mais elle allume la charité.

Celui qui s'élève, avec une science convenable, contre les défauts d'autrui, sans aucune acception, montre à tout le monde qu'il est un maître savant, digne d'être approuvé.

Ge n'est pas une action de moindre piété, d'apaiser la soif de l'esprit qui désire savoir ce qui est utile, que de donner au corps sa nourriture.

Il faut examiner la vie avant la doctrine d'une personne : la bonne vie sans la doctrine est agréable à Dieu ; la doctrine, sans la probité et la bonne vie, n'a pas la perfection nécessaire.

Ce qu'on peut tirer de la Théologie,

[L'esprit de pénitence]. — La qualité de pénitent ne répugne point à celle de docteur de l'Eglise, puisqu'il semble que Dieu n'a jamais choisi les saints pour instruire -et enseigner son peuple qu'après les avoir vus dans l'exercice et la pratique de la pénitence. On pourrait donner plusieurs raisons de cette conduite de la Providence divine ; mais il suffit d'en rapporter deux principales. — La première est que, la pénitence réprimant et étouffant pour ainsi dire la chair, elle vivifie et élève l'esprit,

comme le chante l'Eglise : Jejunium mentem élevât. Aussi, elle le rend plus propre à recevoir les connaissances des vérités éternelles et les lumières d'en-haut. — La seconde est que la pénitence, telle que Dieu la désire, est accompagnée de l'oraison ; on ne va sur la montagne de la myrrhe, au rapport de l'épouse des Cantiques, que pour s'élever sur les collines de l'encens Vado ad montem myrrhœ et ad collera thuris. C'est ainsi que Daniel jeûnait et priait en la présence de Dieu : Jejunabam et orabam ante faciem Dei cœli. Or, qui ne sait que c'est dans l'oraison, plutôt que dans les disputes des écoles et dans la lecture des livres, que les saints acquièrent cette haute doctrine qui les rend si admirables et si utiles à l'Eglise ? — Ces deux choses suffisent pour faire voir que j'ai raison d'aller chercher cet admirable saint docteur de l'Eglise dans le désert et dans l'exercice de la pénitence.

[Science et pénitence |. — Un des plus grands miracles de la grâce est dé faire un docte pénitent, parce que la science, parlant communément, est opposée à la pénitence. La pénitence, dit Tertullien, est une générale humiliation de l'homme ; et la science, dit S. Paul, enfle ceux qui la possèdent. Il' est bien difficile d'assujettir ces grands et savants esprits à ces lois humiliantes et rigoureuses. D'ailleurs, les avantages qui suivent la science dissuadent naturellement cette vertu, et semblent servir de fondement pour dispenser les hommes de ses rigueurs. Qu'un homme comme S. Jérôme, qui pouvait paraître avec éclat sur le plus auguste théâtre de l'univers, et qui était appelé à la cour de Rome, aille ensevelir dans un désert ses éclatantes lumières ; que celui que l'on reconnaissait dès lors comme l'oracle de l'Eglise se condamne à un si rigoureux silence : c'est ce que l'on aura toujours raison d'estimer un prodige. Qu'on vante tant qu'on voudra la pénitence des souverains, comme des David, des Théodose ; la pénitence d'un Jérôme est plus admirable. Pourquoi? Parce que cette vertu n'a humilié en eux que des sceptres, et n'a traîné dans la cendre que de la pourpre et des couronnes ; mais la pénitence de ce saint homme humilié traîne avec soi toutes les sciences et le plus grand esprit du monde.

[S. Jérôme supérieur aux autres docteurs]. — La foi de l'Eglise catholique étant'appuyée principalement sur les livres canoniques des saintes Ecritures, qui composent la parole de Dieu, il est certain qu'elle a une grande obligation à ceux qui nous les ont donnés purs et sincères, et qui se sont employés à les interpréter. Elle en a choisi, parmi un grand nombre, quelques-uns qu'elle a honorés du titre de docteurs, pour les avoir plus amplement expliquées, soutenues et défendues contre les hérétiques. Entre les SS. Pères grecs, on en compte quatre : S. Athanase, S. Basile, S. Grégoire de Nazianze et S. Jean-Chrysostôme. Entre les Pères latins, depuis le IVe siècle jusqu'au XIIe, nous en avons aussi eu

quatre : S. Grégoire pape, S. Ambroise évêque de Milan, S. Augustin évêque d'Hippone, et S. Jérôme, duquel nous parlons. Tous ont interprété, commenté F Ecriture -Sainte. Quoique Ton ne doive point faire de comparaison entre les saints en ce qui est de la sainteté, ni préférer Tun à l'autre, parce que Dieu seul connaît les mérites de chacun d'eux, cependant, en ce qui est de la doctrine et des services rendus à l'Eglise, on peut dire, en quelque sens, qu'elle a plus d'obligation aux uns qu'aux autres, et c'est par des marques assez claires que j'ose dire avec vérité que les travaux de notre saint docteur surpassent ceux des autres. Ayant vécu plus longtemps que les autres, il a aussi plus travaillé qu'eux, ayant commencé dès sa plus tendre jeunesse à composer. Les autres ne commencèrent à s'employer pour l'Eglise qu'après leur baptême, et ne furent baptisés qu'à l'âge d'environ quarante ans, mais Jérôme, en cet âge, avait déjà fait des commentaires sur plusieurs livres de l'Ecriture, ayant été baptisé dès son enfance. Ses travaux furent plus fructueux à l'Eglise, parce qu'il avait une parfaite connaissance des trois langues hébraïque, grecque et latine, en quoi il surpassa sans contredit tous les docteurs de l'Eglise. Pour ce qui est de ses commentaires sur l'Ecriture, il n'y en a point qui l'ait davantage éclaircie par l'explication des lieux obscurs. Ce qui fait que l'on peut dire qu'il a remporté la palme de la doctrine et des services rendus à l'Eglise sainte.

[Vertus de S. Jérôme |. — C'est une maxime incontestable, et très-marquée dans les saintes lettres, ça'îl faut toujours avancer dans le chemin de la vertu, que de n'y point avancer c'est reculer et se mettre au hasard de perdre son âme. C'est cette raison qui a fait marcher à grands pas dans cette voie, qui paraît impraticable aux gens du siècle, tant de grands hommes des premiers temps de l'Eglise, et plusieurs autres des siècles suivants. Mais, si cette maxime a persuadé un si grand nombre de saints d'embrasser la voie étroite de l'Evangile, on peut dire avec vérité que Tincomparable docteur S. Jérôme s'y est avancé à pas de géant. Il a parcouru toutes les provinces du monde chrétien pour observer de près les plus avantageuses manières dont les chrétiens pouvaient servir Dieu. Il a visité dans chaque pays les hommes les plus célèbres dans ce même dessein. Il a lu les auteurs les plus purs et les plus éloquents de chaque nation. Il a consulté tous les livres saints ; il en a observé avec attention jusqu'aux points et aux moindres virgules, pour y découvrir les sens qui étaient de Dieu, et les pouvoir discerner d'avec les paroles que l'esprit humain y avait insérées. Et, comme la divine Providence l'avait destiné à montrer un jour le chemin aux fidèles, à les instruire et à leur servir de guide dans la voie du salut, persuadé d'ailleurs qu'il fallait mettre premièrement en pratique ce que l'on voulait enseigner aux autres, il prenait de chaque personne qu'il voyait les différentes vertus et qualités auxquelles il les voyait exceller, et, les ramassant pour ainsi dire en sa

propre personne, il les mettait en pratique avec toute la perfection qui lui était possible. C'est ce qui a rendu ce grand saint si célèbre dans le monde chrétien, cJest ce qui Fa fait admirer de tout l'univers, et Ta fait non-seulement le conducteur et le précepteur des nations, mais le maître et le docteur du monde.

§ vi.

Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.

[Naissance et belles qualités de S. Jérôme]. — S. Jérôme, l'ornement du sacerdoce, si célèbre par sa haute piété, par son rare savoir, par ses doctes écrits, l'oracle du monde chrétien, l'une des plus grandes et des plus brillantes lumières de l'Eglise, était de Dalmatie. Son père, zélé chrétien et assez accommodé des biens de la fortune, eut grand soin de donner à son fils une éducation chrétienne ; et, comme il trouva dans cet enfant un esprit plus vif et plus brillant que Ton ne trouve communément dans les enfants de son âge, il résolut de ne rien épargner pour le cultiver. Après lui avoir fait prendre les premières teintures des langues dans son pays, il l'envoya étudier à Rome, sous le célèbre grammairien Donat, sous lequel le jeune Jérôme fit de merveilleux progrès dans les belles-lettres. Il passa ensuite sous d'autres maîtres, sous lesquels il apprit les beauxarts et les sciences humaines, au delà de tout ce qu'on pouvait attendre d'un écolier. Le goût qu'il avait pour la réthorique le rendit bientôt un des plus éloquents orateurs de son siècle. Sa facilité pour les langues le fit admirer, et le rendit si célèbre, qu'on l'estima un des plus savants hommes de son temps. Il s'exerça en la composition d'un grand nombre de discours et de déclamations qu'il récitait en public, et qui lui attirèrent l'estime de tout le monde. L'amour violent qu'il avait pour l'étude, joint aux sentiments de religion qu'on lui avait inspirés, fut comme un frein contre la fougue des passions qui agitent ordinairement la jeunesse, et qui étaient fort vives en notre jeune homme. (Groiset).

[Occupations du saint jeune homme]. — Jérôme reçut le baptême dans un âge déjà mûr, et dès ce jour de salut il fit profession de mener une vie véritablement chrétienne. Le désir de se conserver dans l'innocence l'éloi-

gna de tout ce qui pouvait être dangereux. L'abstinence, la mortification et la prière lui parurent d'abord les plus sûrs préservatifs contre la contagion. L'étude et les exercices de piété occupaient tout son temps. Il ne se contentait pas de lire et de remarquer, il s'occupait encore à transcrire des livres, dont il se fit une bibliothèque à son usage. Tous les dimanches, il allait, avec ses compagnons les plus vertueux, visiter les reliques des saints dans les catacombes et les caves des cimetières d'autour de la ville. Voici comme le saint Docteur en parle lui-même (Sup. Ezechiel. xl). a Quand j'étudiais à Rome, dit-il, j'allais, le dimanche, avec mes compagnons, visiter les sépulcres des apôtres et des martyrs. J'entrais dans ces grottes profondes. Tout y était si obscur, qu'il semblait que le prophète l'eût vu de ses propres yeux lorsqu'il dit : Descendant in infernum viventes (Ps. 54) ; et si par quelque fente on recevait de temps en temps un peu de lumière, qui tempérait l'horreur des ténèbres, on se rencontrait bientôt dans une si grande obscurité, qu'il paraissait visiblement que ce fût la région des morts, d'où toute clarté est entièrement bannie. » Il paraît par ces paroles du Saint, qu'il était autant rempli de piété que desavoir. (Le P. Duneau).

[Ses voyages]. — S. Jérôme, pour se perfectionner dans les sciences et dans la piété, entreprit de voyager. Il alla dans les Gaules, où il vit plusieurs savants hommes. Il s'arrêta particulièrement à Trêves. Bonose, son compatriote, élevé et nourri avec lui, ne le quittait point. A son retour des Gaules, il alla à Aquilée, où il demeura quelque temps auprès de l'évêque Valérien, un des plus saints et des plus savants prélats, qui se faisait un plaisir d'arrêter et de retenir le plus quJil pouvait auprès de lui tous les hommes savants et vertueux qu'il pouvait connaître. Ce fut là quJil lia amitié avec le prêtre Chromas, qui succéda depuis à Valérien ; avec Jovin, Héliodore, Ruffin, et plusieurs autres personnages éminents en savoir et en piété, le dernier desquels devint depuis son plus grand adversaire. Ayant renoncé, pour suivre le Sauveur, à la chair et au sang, il ne pensa plus à retourner en son pays ; mais il prit le parti de se retirer en Orient, qui était alors le pays le plus fécond en grands hommes. Ayant donc tout quitté, il partit avec le prêtre Evagrius, Innocent, Héliodore, et un valet pour tous, qui n'était chargé que de ses livres. Il parcourut la Thrace, le Pont, la Bithynie, la Galatie, la Cappadoce et la Cilicie, et s'arrêta quelques jours à Tarse, le lieu de naissance de S. Paul, pour apprendre Tidiôme de la langue maternelle de cet apôtre. Etant allé ensuite à Antioche de Syrie, il fit connaissance avec le fameux Apollinaire, dont l'hérésie n'était point encore connue.

Ce saint docteur, sentant chaque jour croître son amour pour la solitude, se retira dans un désert de la province de Chalcide, avec son cher Héliodore, Hylas et le prêtre Innocent. Les douceurs que S. Jérôme trouvait dans sa retraite furent bientôt troublées par la mort de ses deux

compagnons Héliodore et Hylas, et par la retraite d'Innocent en Italie. Dieu mit encore sa vertu à d'autres plus fâcheuses épreuves : il fut attaqué de diverses maladies, et ce qui lui fut beaucoup plus rude à supporter, c'est que, dans les intervalles que lui laissaient ses maux, il était cruellement tourmenté par des tentations d'impureté, dont nous avons parlé ailleurs, et par le désir involontaire, mais violent, des commodités de la vie qu'il avait abandonnées par un généreux sacrifice. (Groiset).

[Persécutions]. — S. Jérôme demeura quatre ans dans le désert de Chalcide, ne cessant de macérer sa chair par des jeûnes continuels et parles plus austères exercices de la pénitence. Mais ce qu'il eut encore de plus rude à souffrir dans sa solitude fut la persécution de certains solitaires schismatiques, qui, le voyant inviolablement attaché à l'Eglise romaine, n'oubliaient rien pour l'inquiéter. La violence que ces gens lui firent fut telle, qu'il fut contraint de quitter son désert. Il se retira donc à Jérusalem, et demeura quelque temps dans la campagne d'alentour, passant de solitude en solitude. Mais il s'arrêta particulièrement à Bethléem, qui eut pour lui de si grands attraits, qu'il résolut d'y fixer sa demeure. Mais il fut obligé de retourner à Antioche, où l'évêque Paulin, qui connaissait son rare mérite et sa haute vertu, le fit enfin résoudre à recevoir l'imposition des mains pour la prêtrise ; notre saint n'y voulut consentir qu'à condition qu'il ne serait obligé de s'attacher à aucune'Eglise particulière, qu'il ne quitterait point le genre de vie monastique qu'il avait embrassé, et qu'il aurait la liberté de passer ses jours dans la retraite. (Groiset).

|S. Jérôme à Rome], — La divine Providence, qui conduisait Jérôme comme par la main, mais cependant par différentes voies, permit que Paulin, évêque d' Antioche, allant à Rome avec S. Epiphane, emmenassent avec eux le saint docteur. Il ne fut pas plus tôt arrivé dans cette capitale de l'univers, que le pape S. Damase, qui connaissait son mérite, le retint auprès de lui, dans l'intention de s'en servir pour répondre aux consultations de l'Eglise. On ne tarda guère à reconnaître son mérite dans toute son étendue. La pénétration et la délicatesse de son esprit, sa profonde érudition, son rare savoir sur les matières de religion, son habileté dans l'intelligence des saintes Ecritures et de toutesles langues, l'avaient déjà mis en réputation dans la ville. Mais, lorsqu'on vit de plus près la sainteté de ses mœurs, sa modestie et son humilité, son genre de vie si austère, son recueillement intérieur et cette tendre dévotion qui se manifestait malgré lui à l'autel par ses larmes continuelles, chacun s'empressa de lui témoigner sa vénération, son estime et son respect. On venait en foule pour le voir, pour le consulter, pour l'admirer. Chacun voulait l'avoir dans sa maison ; et, comme la haute piété ne parut peut-être jamais avec plus d'éclat qu'alors parmi les dames romaines, il

y en avait très-peu parmi elles qui n'eussent une confiance entière en la direction de notre saint.

S. Jérôme, parfaitement instruit combien la direction des personnes du sexe est délicate, et combien un directeur doit être en garde contre tant d'illusions et de dangers qui l'environnent dans cette sorte d'emploi, se fit une loi de ne jamais regarder aucune femme en face, et d'éviter toute visite active et toutes les conversations trop fréquentes en matière même de piété. Il écoutait avec une modestie charmante ce qu'on lui proposait ; il faisait toujours en sorte de répondre en peu de paroles, et ne mêlait jamais dans ces sortes de conversations que ce qui regardait l'affaire du salut et le règlement de la conscience. Sa scrupuleuse pudeur, et la crainte continuelle qu'il eut toujours de rallumer les feux de la tentation, ne purent point le dispenser de se charger de la direction de quantité des plus vertueuses dames, dont même le souverain-pontife S. Damase voulut qu'il se chargeât. Entre les dames romaines qui consultaient ordinairement le saint sur les affaires de leur conscience, et qui firent un plus grand profit de ses conseils, on distingue principalement Ste Marcelle,, Ste Léa veuve, Ste Aselle vierge, Albine mère de Ste Marcelle ; les saintes Fabiola, Marcelline, Félicité,, et quelques autres, dont l'Eglise a canonisé et le mérite et la vertu. Mais les plus célèbres des filles spirituelles dont il dirigeait la conscience furent Ste Paule veuve, et ses filles Ste Eustochium et Ste Blésille, celle-ci d'un mérite et d'une vertu extraordinaires, et à la mort de laquelle notre saint, pour consoler cette admirable veuve, Ste Paule sa mère, et sa sœur Ste Eustochium, leur écrivit une si belle lettre, qui est un éloge magnifique des vertus de la défunte. (Groiset).

[La calomnie l'atteint]. — Pour bien connaître en quels dangers la plus rare vertu se trouve, et quelles embûches elle a à craindre de la part du monde et du démon, surtout quand il s'agit de la direction des dames, souvenez-vous de ce qu'il en coûta à S. Jérôme. C'était un homme vénérable et par sa doctrine et par son austérité, un homme crucjfié et mort au monde, un homme dont la vie était une affreuse et perpétuelle pénitence. Cependant quelles persécutions, quoique injustes, n'eut-il pas à soutenir ! quels bruits, quoique mal fondés, la critique ne répandit-elle pas contre sa conduite ! Malgré les sages précautions dont il usa dans la direction de ces illustres dames romaines qu'il avait gagnées à Dieu, de quelles' couleurs, quoique fausses, n'entreprit -on pas de le noircir ! de quelles apologies n'eut-il pas besoin pour justifier son zèle quoique saint, et ses intentions quoique pures ! Quelles plaintes ne faisait-il pas, et comment lui-même s'en est-il expliqué ? « Chose étrange ! (ce sont ses propres paroles, dans une de ses épîtres), avant que je connusse Ste Paule, tout l'univers se déclarait en ma faveur; il n'y avait point d'éloge qu'on ne me donnât; point de vertu qui ne fût en moi, point de

place où je n'eusse droit de prétendre, jusque-là qu'on me jugeait digne du souverain-pontificat ; mais depuis, ajoute-t-il, que j'ai commencé à honorer cette servante de Dieu et à prendre soin de son âme, dès-là, par une bizarre révolution, tout s'est soulevé contre moi ; on ne m'a plus trouvé aucun mérite, j'ai cessé d'être ce que j'étais, et toutes mes vertus m'ont abandonné : Sed postquàm illam pro merito castitatis colère cœpi, omnes me illico descruêre virtutes. » Que peut-on conclure de là ? Vous le voyez à l'œil : que, comme il n'y a rien à quoi la censure s'attache plus malignement qu'à ce qui regarde ces fréquents entretiens des ministres de Jésus-Christ avec ses épouses, rien où il soit plus difficile à un serviteur de Dieu d'avoir pour soi le suffrage du public, puisque les saints même les plus autorisés, tel qu'était entre les autres S. Jérôme, y sont à peine parvenus, aussi n'était-il rien où ce qui s'appelle exactitude de devoir, sainteté de mœurs, irrépréhensibilité de vie, soit plus nécessaire, et tout ensemble plus glorieux et plus conforme à l'esprit du christianisme. (Bourdaloue, Panégyrique de S. Etienne.)

[S. Jérôme quitte la capitale]. — Il n'y a point de doute que, lorsqu'on vit ce grand homme, issu d'une des plus nobles et des plus riches maisons de Dalmatie, qui possédait toute la politesse des belles-lettres, et qui, par ses longues études dans la théologie, s'était rendu le plus savant qu'il y eût alors dans l'univers dans les saintes écritures ; lorsqu'on vit, dis-je, cet homme si accompli sortir de Rome, abandonner tous les grands et illustres emplois que sa naissance, sa doctrine et sa probité lui faisaient mériter, pour aller se cacher dans les déserts de la Syrie et s'ensevelir tout vivant dans la caverne de Bethléem, je ne doute point que tout le monde ne murmurât, et peut-être même que les plus sages blâmèrent sa retraite. Quoi donc ! pouvaient-ils dire, fallait-il feuilleter tant de livres, parcourir tant de provinces, écouter les plus grands docteurs du monde, apprendre tant de langues, consommer tant de temps à l'étude, pour se cofiner dans un désert, et passer ses jours solitaire et retiré ! Je ne doute point que, comme les peuples s' affligent et soupirent à la mort de ces grands hommes, qui sont comme les âmes des républiques et les soutiens des états, la plupart des fidèles ne s'affligeassent aussi de la retraite de l'incomparable Jérôme, dont la doctrine était si nécessaire à l'Eglise ; et je crois que tous, d'un consentement, disaient que c'était une injustice de vouloir tenir sous le boisseau la lumière qui éclairait l'univers. Mais toutes ces plaintes étaient injustes et mal fondées, et l'on vit bientôt qull en était de la retraite de ce saint comme de la mort des justes, qui ne meurent qu'au jugement des insensés, puisqu'ils commencent à vivre au sentiment de Dieu, et qu'ainsi notre saint docteur n'était mort au monde que pour mieux vivre à Jésus-Christ, qu'il n'était retiré que pour être plus visible à l'Eglise, et qu'en un mot il n'avait désiré le repos que pour mieux travailler. (Le P. Texier).

[Ses austérités]. — Notre saint docteur, habitant du désert, y trouva la joie et la douceur dans l'austérité et les rigueurs de la pénitence. Si vous vouliez en juger par ce qui paraît au dehors, j'aurais bien de la peine à vous persuader que ce saint solitaire vivait content et en quelque sens bienheureux dans sa sollitude, puisque, si vous y entrez, vous n'y trouverez rien qui ne soit capable de vous prouver le contraire. Yous y Couverez un homme d'une naissance distinguée, élevé dans l'abondance et dans le« délices, qui, au lieu de palais, habite dans un pays perdu, dans une vaste solitude, embrasée des ardeurs du soleil, en un mot, dans un désert si affreux qu'il est capable, comme il le témoigne lui-même, de donner de l'horreur aux plus sévères anachorètes. Vous trouverez celui qui a passé ses premières années dans les plus florissantes académies de l'univers, qui a été reçu avec respect chez les plus célèbres et les plus saints personnages du monde, à Rome, qui a traité familièrement avec les saints pontifes, maintenant tout seul, n'ayant point, dit-il, d'autre compagnie que les serpents, les scorpions et les bêtes farouches, Scorpionum tantùm socîus et ferarum. Sa maison est le creux d'un rocher entouré de précipices ; son vêtement est un sac tout déchiré, qui ne vous empêchera pas de voir sa chair à demi-nue et toute hâlée et desséchée. Que si vous voulez savoir ses divertissements et ses emplois, vous apprendrez de sa propre bouche qu'il pleure jour et nuit, et que toutes ses occupations sont de prier, de soupirer et d'affliger sa chair. {Le même).

[Son humilité]. — Notre saint docteur, résolu de passer sa vie en retraite, et ayant fixé sa demeure dans l'antre sacré de Bethléem, envoya son frère Paulinien vendre tout ce qui lui restait des héritages de ses pères ; il en employa le prix à augmenter les cellules du monastère que Ste Paule avait fait bâtir. Là, il s'occupait à recevoir les pèlerins qui venaient visiter les saints lieux ; il leur lavait les pieds, et exerçait envers eux tous les offices de la charité chrétienne. La foule était quelquefois si grande auprès de ce saint homme, que souvent, n'ayant pas le loisir, durant le jour, de répondre aux lettres qu'on lui écrivait de tous les endroits du monde pour le consulter sur des questions difficiles, il était contraint de veiller les nuits, et d'interrompre les ouvrages qu'il composait sur l'Eriture, pour y répondre. C'était un spectable digne de l'admiration universelle, de voir un homme renommé pour son savoir s'humilier aux pieds des personnes même les plus viles, qui venaient en pèlerinage à Jérusalem, ce qu'il ne faisait pas par cérémonie une ou deux fois l'année, mais tous les jours, leur lavant les pieds et les servant comme par obligation, et de même qu'aurait pu faire un domestique gagé à cet effet. Où trouvera-t-on de grands personnages capables de remplir le monde de leurs écrits; et de se faire admirer par les productions de leur esprit, qui se veuillent réduire à une vie qui semble ne convenir qu'à ceux qui n'ont point d'autre talent que de.s'employer aux plus

vils ministères ? Je ne sais si, en tous les siècles, on pourrait trouver un abaissement pareil à celui de l'incomparable Jérôme, qui a uni la vie active avec la vie contemplative ; d'une manière tout admirable* (Le P. Duneau).

[Ses écrits]. — S. Jérôme, sans sortir de sa solitude, soutint les efforts de tous les hérétiques qui osèrent en ce temps-là s'élever contre l'Eglise ; et, comme c'est dans le sein d'un obscur nuage que se forment les foudres qui éclatent dans la suite avec beaucoup de bruit, et qui frappent les plus hautes montagnes, ainsi ce fut dans son désert que ce grand saint composa tous ces doctes écrits qui, comme autant de foudres, écrasèrent les Jovinien, les Origène, les Pelage, les Ruffin, et une infinité d'autres, qui faisaient tous les efforts possibles pour empoisonner les esprits de leurs erreurs. (Texier).

[Persécutions]. — Les exercices continuels de la pénitence auxquels s'adonnait notre saint docteur ne furent pas les plus rudes peines qu'il eut à souffrir dans sa retraite ; il eut beaucoup de traverses de la part des religieux schismatiques voisins de sa solitude, qui, le voyant inviolablement attaché à la communion de l'Eglise romaine, n'oubliaient rien pour l'inquiéter. Cette persécution alla si loin, qu'il fut contraint de quitter son désert, et de se retirer auprès de Jérusalem, où il demeura quelque temps dans la campagne d'alentour, passant ainsi de solitude en solitude, et cédant à la fureur de ses ennemis, ou plutôt de ceux de l'Eglise. Ce fut peu que cette persécution ; il en souffrit une bien plus violente de la part de Ruffin, et surtout de Jean patriarche de Jérusalem, qui avaient embrassé les erreurs d'Origène. Ces deux hommes eurent beau déguiser leurs erreurs sous les apparences du zèle et de la piété, Jérôme les démasqua, et fit sentir les égarements d'Origène ; ce qui mit en telle fureur le patriarche Jean, qu'il résolut de se venger de notre saint, quoi qu'il en pût arriver. Il le persécuta à outrance, et sa fureur fut telle, qu'il le menaça de l'excommunication, et lui défendit même l'entrée du Saint- Sépulcre. Il fit tous les efforts imaginables pour le faire exiler, et en fût venu à bout sans le crédit de Ste Paule, à laquelle notre saint se plaignit de l'avoir protégé en cela, et de l'avoir ainsi privé de la gloire d'être banni pour la défense de la vérité. — Notre incomparable docteur eut bien une autre attaque de la part des disciples de Pelage : car, ayant composé un grand ouvrage contre cet hérésiarque, où il réfute vivement ses erreurs, celui-ci fut si sensible aux coups que le saint portait à son hérésie, que, bien que son nom y fût épargné, il crut devoir lever le masque, et ne plus garder de mesures avec le saint docteur. Et comme le génie des hérétiques est un génie sanguinaire, il résolut de faire périr notre saint, de quelque manière que ce fût. Appuyé secrètement de Févêque Jean, qui gardait toujours le vieux levain de la haine

qu'il avait autrefois exercée contre S. Jérôme , Pelage communiqua sa fureur à une troupe de scélérats, qui vinrent fondre tout à coup sur les monastères qui étaient sous la direction du saint docteur. Ils y commirent tous les excès imaginables ; ils pillèrent les deux maisons, ils égorgèrent plusieurs personnes de l'un et de l'autre sexe ; tout y fut désolé par le fer et le feu, et Jérôme ne fut sauvé de cette horrible boucherie que par miracle. (Croiset).

|" Autres persécutions]. — En traitant le point des persécutions qu'eut à souffrir notre saint docteur, il est bon de reprendre la chose de plus haut, puisque l'on peut mettre aussi en ce rang les contradictions qu'il eut à soutenir à Rome au sujet de la direction des dames. Comme il se faisait un plaisir de louer les personnes vertueuses, aussi n'épargnait-il point les personnes qui vivaient dans le désordre, particulièrement lorsque les vices étaient publics et scandaleux. Par cette liberté il s'attira des ennemis, surtout à Rome , où les ecclésiastiques ne vivaient pas avec la modestie et la retenue que leur profession exigeait. Ces gens, pour mieux couvrir leur jeu et ne paraître point se défendre eux-mêmes, forgèrent sous mains des calomnies contre notre saint, l'accusant d'avoir trop de familiarité avec les dames, et cela sous prétexte de leur enseigner les saintes Ecritures. On ajouta môme qu'il traitait volontiers avec les mieux faites et les plus riches, tant pour contenter sa sensualité qu'à cause du profit qu'il en retirait. Le saint trouva d'abord à propos de ne se point défendre par écrit de ces injustes calomnies, mais de les supporter avec patience, sans s'en mettre en peine. Gratias ago Deo, dit-il, quôd sum dignus habitus quem oderit mundus, et pati pr opter ipsum. Et ailleurs : Utinàm, ob Domini mei nomen, infidelium turbame persequeretur ! Utinàm in opprobrium meum soiidiùs insurgeret hic mundus, ut tantum merear à Christo laudari !

Jérôme cependant, voyant que ses envieux poussaient les choses trop loin, et que chacun est obligé en conscience de défendre sa réputation des notes d'infamies qui s'étendent comme des taches jusque dans la postérité, afin de faire cesser le scandale qu'en pourrait prendre le prochain, jugea à propos de répondre à toutes ces calomnies. <c Qu'on produise, disait-il, un seul témoin qui puisse dire que j'aie reçu le moindre présent de la part de ces dames riches. Si j'ai persuadé à quelques-unes la conservation de leur virginité, quel crime ai-je commis en cela? Si je leur ai appris à servir Dieu avec plus de perfection qu'elles n'avaient fait par le passé, pourquoi blâme-t-on ce qui mérite d'être loué? Je suis, dit-on, un méchant, un lubrique, un menteur, qui trompe le public par le moyen de Satan. Les uns trouvent à redire à mes démarches et à ma manière de vivre , d'autres à ma contenance et à mes regards. J'ai vécu près de trois ans avec ces sortes de gens, écoutant avec patience toutes les détractions qu'ils faisaient de moi dans le public. J'avoue que j'étais

souvent environné d'une troupe de saintes vierges ; mais qu'elles rendent témoignage elles-mêmes si elles ont remarqué en moi quelque chose qui fût contre la bienséance d'un chrétien, et si jamais j'ai reçu d'aucune d'elles un seul denier. On ne peut m'objecter que mon sexe, et l'on ne m'a calomnié sinon lorsque, pour fuir le monde, Paule et Mélanie ont pris la résolution de se retirer à Jérusalem. (Duneau).

[Douceurs célestes que goûtait S. Jérôme]. — S. Jérôme, après nous avoir décrit la pénitence qu'il faisait dans sa retraite, prend Dieu à témoin que son âme a trouvé dans ce martyre extérieur des joies et des consolations inexplicables ; que l'eau de sa fontaine, son jeûne, sa grotte, son cilice, lui ont fourni des plaisirs qui ne se trouvent point dans les palais des grands ni parmi les fausses délices du siècle ; que, dans ce petit enfer en apparence, il a rencontré sur la terre un véritable paradis ; que, parmi la myrrhe de ses mortifications, il a senti les agréables parfums du divin époux : Ipse mihi testis est Dominus : post mullas lacrymas, post cœlo inhœrentes oculos, nonnumquàm videbar mihi interesse agminibus angelorum. Il n'est pas étonnant, après ce témoignage du saint docteur, que quelques Pères aient dit que les eaux de la pénitence procèdent d'une source pleine d'amertume, c'est-à-dire d'un cœur brisé de douleur et de contrition, mais que cependant elles sont si douces qu'aussitôt qu elles ont arrosé une conscience, elles en font un petit paradis terrestre, où l'on trouve le fruit de vie. C'est aussi ce que le prophète nous insinue par ces paroles : Ponet desertum ejus quasi dehcias, et solitudinem ejns quasi hortum Domini; gaudium et lœtitia invenientur in eâ (Isaï. lv). Et quand la parole de Dieu ne serait pas si expresse sur ce sujet, l'expérience de S. Jérôme suffirait pour nous convaincre que nous avons tort si nous avons peur de la pénitence ; pour nous apprendre que nous trouverons dans nos retraites, dans nos jeûnes et dans nos larmes, la paix que nous cherchons vainement ailleurs. (Le P. Texier).

[Sa mort). — Notre saint docteur, après tant de traverses, de veilles, de peines et de fatigues essuyées pour la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise, devait, ce semble, jouir du fruit de ses travaux. Il avait passé ses jours dans une pénitence continuelle ; il avait renoncé aux charges ecclésiastiques les plus éclatantes, pour se retirer dans un désert inconnu au monde ; il s'était presque privé lui-même de la qualité de docteur pour prendre celle de pénitent, et, ne pouvant immoler son propre corps en sacrifice pour le prochain, il lui avait du moins montré, par ses exemples et par ses écrits, la véritable voie qui conduit au ciel : et voici le temps où Dieu a résolu de le récompenser. Il y avait déjà longtemps qu'il languissait accablé d'années, de maladies et d'austérités, dont il ne relâcha jamais rien jusqu'à la mort. Il vit venir cet heureux moment, où il devait jouir du fruit de ses travaux, avecjune grande tranquillité, et,

content comme ce serviteur de l'Evangile qui avait été Adèle à faire valoir ses talents, il attendit avec une paix profonde la présence de son maître. Il jouissait déjà d'un avant-goût de la gloire auquel la sainteté seule a quelque droit ; et le corps atténué de tant de mortifications si ri~ goureuses, cédant enfin et succombant à la faiblesse, après avoir reçu les sacrements avec une nouvelle ferveur, plein de jours et de mérites, il rendit son âme à Dieu, après avoir passé plus de quarante années dans la solitude et dans les exercices de la plus austère pénitence. (Anonyme).

[Comment nous devons profiter de ses exemples]. — Mais quel est le fruit que nous pouvons retirer de la vie de ce grand saint ? C'est de profiter de ses exemples en nous adonnant sérieusement aux exercices de la pénitence. Deux motifs principaux l'obligèrent pour ce sujet à se retirer dans le désert : la crainte des jugements de Dieu et la connaissance qu'il avait de la faiblesse de son corps et de la pente naturelle qui le portait au mal. Nous ne pouvons nous représenter trop vivement ces deux motifs pour nous engager dans les exercices de la mortification. « Ne vaut-il pas mieux vivre ici dans l'austérité des jeûnes les plus rigoureux, se disait à lui-même ce grand saint, que de souffrir la faim éternelle des damnés ? n'est-il pas raisonnable que ce corps, qui devait servir de pâture aux flammes éternelles, souffre plutôt ici les ardeurs brûlantes de l'été et les glaces de l'hiver?» Combien d'entre nous doivent dire à plus juste titre ces paroles de ce saint docteur? N'avons-nous pas les mêmes raisons, et de plus fortes que lui, d'embrasser la pénitence et de nous donner tous entiers aux exercices de la mortification ? Chose étrange et difficile à concevoir ! les amis de ce juge terrible tremblent de frayeur, dans la pensée qu'il faut un jour comparaître devant son tribunal : et nous, qui sommes chargés de crimes, nous vivons avec autant de sécurité que si nous n'avions rien à craindre, et, quoique nous ayons commis un nombre infini de péchés, nous n'avons peut-être jamais versé une seule larme. Mettons fin à nos désordres ; embrassons la pénitence, jeûnons, prions, endossons le cilice ; nous ne pouvons trop faire pour apaiser la colère de Dieu prête à éclater sur nos têtes»»Animons-nous, par les exemples de l'incomparable S. Jérôme, si nous voulons recueillir les fruits promis à ceux qui auront non-seulement combattu avec courage, mais triomphé avec gloire des ennemis de leur salut. {Le même).

DE HONGRIE, Première religieuse du Tiers-Ordre de S. François.

Ste Elisabeth de Hongrie est admirable par tant d'endroits et s'est sanctifiée par tant de vertus différentes, qu'il est difficile de marquer sous un seul titre quel est son caractère particulier.

C'est pourquoi j'ai cru que, laissant à ceux qui entreprendront d'en faire l'éloge, le choix du dessein et du plan du discours entre ceux que nous avons donnés sur ce sujet, ou qu'ils inventeront eux-mêmes, ils feront bien de les remplir des actions et des vertus de cette incomparable sainte, en suivant les différents états dans lesquels elle a vécu, et qui sont tous marqués par des vertus singulières et des actions héroïques . — 1° Le temps de son enfance jusqu'à son mariage, ou sa piété envers Dieu, sa charité envers les pauvres, et la pratique de toutes les vertus propres à son âge et à son sexe, l'ont fait admirer. — 2° Pendant son mariage avec le landgrave de Thuringe, ou elle s'est signalée par ses grandes aumônes, par le soin des malades dans les hôpitaux et par toutes sortes de bonnes œuvres. — 3° Après /a mort du prince son époux et durant son veuvage, oh sa patience a été mise à l'épreuve des plus cruelles persécutions et des afflictions les plus sensibles ; où enfin, après avoir été rétablie dans ses Etats, elle embrassa la vie religieuse dans le tiers-ordre de S. François : là, tout ce qu'il y a déplus soumis dans l'obéissance, de plus rude et de plus humiliant dans la pauvreté, de plus austère dans la mortification du corps et des sens, fut employé par elle et en fit un modèle achevé de sainteté.

Desseins et Plans.

I. — Certamert forte dédit Mi ut vinceret : Dieu lui a suscité un rude combat, pour lui donner le moyen de remporter la victoire (Sap. x).

Je ne puis vous faire un portrait plus achevé de l'illustre princesse Ste Elisabeth, dont vous honorez la mémoire en ce jour, qu'en lui appliquant ces paroles que le Sage dit de l'ancien patriarche Joseph, que la divine Providence voulut faire passer par les deux états d'un extrême abaissement et d'une souveraine élévation, pour servir, dans l'une et dans l'autre fortune, de modèle de constanoe et de fidélité : Certamen forte dédit ilh ut vinceret. C'est, en effet, les deux grands combats que la vertu des justes a à soutenir , et les deux grandes épreuves auxquelles Dieu a coutume de les mettre, la grandeur et l'humiliation, l'abondance et la misère, ce qu'on appelle la prospérité et l'adversité ; car on peut dire que celui qui a passé par cette double épreuve est véritablement saint et véritablement grand. Il faut une force tout extraordinaire et une vertu au-dessus du commun pour ne pas être ébloui de l'éclat des richesses et des honneurs, pour se tenir ferme sur un pas si glissant, sans courir risque de tomber, et pour demeurer attaché à son devoir sans abuser de l'autorité que donne une haute naissance et la qualité de souverain. Aussi est-ce ce qui donne de l'admiration au Saint- Esprit même : Quis est hic, et laudabimus eum ? fecit enim mirabilia in vitâ sua. (Eccli. xxxi). — D'ailleurs, quelle grandeur d'âme et quel miracle de force et de constance ne faut-il point pour n'être pas ébranlé ni abattu par la chute de sa fortune, pour supporter la révolution la plus fâcheuse et la plus imprévue sans se plaindre, et enfin pour bénir Dieu dans les persécutions et dans l'accablement de tous les malheurs. C'est ce qui a fait admirer le courage et la patience du saint homme Job. Mais de voir une grande princesse, fille d'un roi, épouse d'un souverain, passer d'une extrémité à l'autre, et faire éclater dans l'un et dans l'autre état une fidélité constante et inébranlable, sans jamais se démentir, vous m'avouerez que c'est le caractère d'une vertu héroïque et d'une sainteté consommée. — C'est ce que nous verrons dans l'incomparable princesse de Thuringe, Ste Elisabeth, qui s'est tellement signalée dans l'un et dans l'autre état, que j'ose bien avancer, d'un côté, qu'il y a eu peu de personnes qui, dans une haute naissance et dans une égale fortune, se

soient servies comme elle de tous ses avantages pour les intérêts de Dieu, et qui y aient fait voir une plus grande fidélité ; et, de l'autre, peu qui, dans une révolution plus subite, aient fait éclater plus de constance et de générosité chrétienne parmi tant de malheurs. Voilà les deux grands combats qu'elle eut à soutenir, et les deux grandes épreuves par où elle a passé pour arriver au plus haut degré de sainteté : Certamen forte dédit Mi ut vinceret; et, comme ce sont les deux choses qui ont partagé toute sa vie, elles feront aussi tout le partage de ce discours. (Houdry, Panégyriques).

II. — Omnîa detrimentum fecî ut Christum lucrifaciam : J'ai méprisé toutes choses afin de posséder Jésus-Christ (Philipp. m). — Il y a bien de la différence entre le jugement des hommes et les sentiments des saints touchant la grandeur du monde. Ceux-là mettent leur gloire à le posséder, et ceux-ci mettent leur grandeur à le mépriser pour JÉsus- Christ : Non laudis est possidere divitias, sed eas pro Christo contemnere, dit S. Jérôme. Les premiers sont considérables aux yeux des hommes, les seconds sont grands devant Dieu ; la possession est souvent un coup de faveur, et le mépris est toujours l'effet d'une éminente vertu et d'une dévotion victorieuse au-dessus de tout ce que le monde a de plus grand: ce qui est d'autant plus glorieux, qu'il est difficile de garder cette souveraineté d'esprit parmi tant d'occasions qu'il y a de la perdre, parce que, dit S. Ambroise, il y a de la glu et comme des rets dans l'or et dans l'argent, est in auro viscus et in argento. Mais, si jamais cette vertu a paru avec éclat, c'est sans doute dans Ste Elisabeth et dans le mépris qu'elle fait des biens de la terre. — 1°. Elle les possède sans attache. — 2°. Elle les perd avec constance. Ce sont les deux parties de ce discours. (Biroat).

III. — Omnia arbitratus sum ut stercora, ut Christum lucrifaciam. (Philipp. m). — Les grandeurs que donne la fortune sont périssables et sujettes aux changements, celles que donne la grâce sont constantes et éternelles. Cette vérité, Elisabeth en était pleinement persuadée, car elle eut le courage de préférer les grandeurs du ciel aux grandeurs de la terre. J'ai regardé, dit-elle, les richesses, les grandeurs et les dignités du monde comme de la boue, pour ne prétendre qu'à la possession de Jésus-Christ. Sa naissance lui avait donné une des plus grandes principautés d'Allemagne, l'abondance des richesses accompagnait son autorité; mais elle méprisa tout, et refusa de régner dans le monde, pour régner dans le ciel. La sainteté n'est pas l'apanage d'une condition particulière ; tous les états lui conviennent ; elle ne dédaigne personne, et reçoit tout le monde : il faut pourtant avouer qu'elle ne paraît pas également

partout et que, comme une brillante couronne éclate plus sur une belle tête que sur une autre, ainsi la sainteté paraît avec plus d'éclat dans une personne royale que dans une personne d'une naissance obscure.

1°. Ste Elisabeth a consacré sa grandeur par le bon usage qu'elle en a fait.

2°. Elle a sacrifié sa grandeur par le mépris qu'elle en a fait.

Par cette conduite, elle nous a donné deux grandes instructions : — 1°: Qu'il n'est pas impossible de se sanctifier dans la grandeur. — 2°. Qu'il est plus sûr de l'abandonner que de la retenir, lorsque Dieu en inspire le dessein.

IV. — Mulierem fortem quis inveniet? (Prov. xxxi). — Comme la faiblesse semble être le partage des femmes, ce n'est pas sans fondement que Salomon considère une femme forte comme un trésor dont la rareté rehausse le prix, et dit qu'il faut traverser les mers les plus éloignées pour en trouver une qui mérite ce nom : Mulierem fortem quis inveniet? Le Saint-Esprit ne prend pas ici la force pour cette valeur guerrière qui s'est quelquefois trouvée au plus haut degré dans des femmes distinguées du commun de leur sexe ; il parle de cette force chrétienne nécessaire pour se faire cette sainte violence avec laquelle on emporte le royaume du ciel : Regnum cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud. Or, cette force chrétienne consiste en trois choses : à pratiquer de grandes vertus, à soutenir de rudes épreuves, à se priver des plaisirs permis. Les âmes basses ne peuvent s'élever jusqu'à la hauteur des vertus, les âmes lâches ne peuvent souffrir les tribulations inséparables de la piété, les âmes délicates ne peuvent s'abstenir des douceurs et des voluptés même licites, auxquelles la perfection de la piété veut que l'on renonce pour plaire à Dieu ; mais, comme c'est de la grâce de Dieu que vient cette force, et que cette grâce éclate davantage dans l'infirmité, comme dit S. Paul, Virtusin infirmitate perfîcitur, il ne faut pas s'étonner si le trésor d'une femme forte, que Salomon cherchait de son temps, est devenu commun dans le christianisme, où tant de vierges ont joint la palme du martyre au lys de la virginité, et remporté les deux plus grandes victoires de la religion. A la vérité, la glorieuse Ste Elisabeth, dont nous faisons l'éloge, a été privée de ces deux couronnes; mais les autres combats qu'elle a soutenus pour la gloire de Jésus-Christ ne laissent pas de lui avoir mérité le nom de femme forte :

1°. Elle a été forte à souffrir des choses pénibles.

2°. Elle a été forte à se priver des choses agréables.

Y .— Imitatores met estote sicut et ego Christi (I Cor. n). — Le Fils de Dieu

a fait trois choses pour glorifier son Père. — Premièrement, il a renoncé à sa grandeur, car il est sorti du sein de son Père : Exivi a Pâtre; et de cette sorte il a quitté toute sa grandeur et sa gloire. — 2° Il est venu dans le monde pour converser avec les hommes. — 3° Il s'est fait l'esclave des hommes, il a pris la forme d'un serviteur, et s'est soumis à servir jusqu'au dernier des hommes : Formam servi accipiens, venit ministrare et non ministrari. — Ste Elisabeth a imité le Fils de Dieu dans ces trois circonstances. Elle a quitté la grandeur et son trône, comme Jésus- Christ avait volontairement quitté le trône de sa gloire ; elle s'est retirée dans un hôpital, qu'elle préférait à son palais; elle se fit pauvre en se dépouillant de toutes choses, à l'exemple de Jésus-Christ, qui s'est fait pauvre et s'est dépouillé de toutes choses pour nous : Propter nos egenus factus est (II Cor. vm) ; de princesse qu'elle était, elle se fit la servante des pauvres, et des plus misérables. Ste Elisabeth, qui savait le péril qu'il y a à la cour, s'en retira lorsqu'elle y pouvait régner; mais elle ne s'en retira pas tant comme une fugitive qui craint un funeste danger que comme une victorieuse et une triomphante qui va faire de nouvelles conquêtes. Après avoir vécu à la cour comme un ange de lumière, et conservé son innocence au milieu de la corruption ; après avoir triomphé de toutes les tentations qui la purent attaquer, inspirée de Dieu, elle descendit du trône, quitta le sceptre, et, foulant sous ses pieds toutes les grandeurs et toutes les vanités du monde, se retira dans une sainte solitude et dans un ordre religieux ; elle prit publiquement le saint habit et les livrées de S. François. Voilà la victoire que la foi de Jésus-Christ remporte sur le monde : Hœc est Victoria quœ vincit mundum; fides nostra (I Joann. v). Ce n'est pas tout : elle s'enferma dans une grotte, où elle ne voulut pas être pauvre seulement des biens de la fortune, mais encore des biens du corps et de l'esprit ; elle se priva de tous les plaisirs des sens ; elle parlait sans regarder les personnes, et n'avait les jeux ouverts que pour contempler le ciel et les ouvrages de Dieu ; son esprit ne pensait plus aux choses de la terre ; elle se remplissait de l'esprit de Dieu, parce qu'elle ne considérait que Dieu, et elle pouvait dire, avec le prophète Isaïe : Seigneur, en considérant votre majesté adorable et vos divines perfections, j'ai conçu et enfanté dans mon cœur l'esprit de sanctification et de salut.

VI. — Respexit humilitatern ancillœ suce :I1 a jeté les yeux sur l'humilité de sa servante. — On peut démontrer, là-dessus, que :

1° Dieu l'a regardée favorablement, en la prévenant par des bénédictions de douceur dès son enfance.

2° Il l'a regardée sévèrement, en l'éprouvant par des adversités extraordinaires, pour la conduire à une vertu consommée.

3° Il lVregardée amoureusement, en faisant succéder aux tribulations qui traversent sa vie des joies et des consolations ineffables.

VIL — La grandeur peut être considérée sous trois rapports : 1°. Par rapport à Dieu. 2°. Par rapport au prochain, 3° Par rapport aux grands du monde.

1° Par rapport à Dieu, l'impiété rend les grands indépendants de Dieu.

2° Par rapport au prochain, l'injustice les rend cruels et impitoyables.

3° Par rapport à eux-mêmes, le plaisir leur fait rechercher une vie molle et délicieuse.

Voilà trois grands écueils que Ste Elisabeth a évités :

1° Par une parfaite soumission à Dieu dans sa grandeur.

2° Par une charité magnifique envers les pauvres.

3° Par une vie pénitente et pleine de traverses qu'elle a souffertes avec une patience admirable.

VIII. — Dominus mortificat et vivifîcat, Dominus pauperem facit et ditat, humiliât et sublevat (I Reg. il 6).

Premièrement. — Cette princesse a souffert au dehors les dernières épreuves : 1° Du côté de ses proches, qui l'ont persécutée jusqu'à la chasser de ses Etats. 2° Du côté de ses domestiques et des courtisans, qui ont fait de sanglantes railleries de sa piété. Au milieu de ces duretés, Jésus- Christ a répandu des douceurs dans son âme à proportion de ce qu'elle souffrait, pour la rendre plus avide des souffrances. Dominus mortificat et vivificat.

Secondement. — Cette princesse a été réduite à la dernière pauvreté, puisque : 1° Elle n'a trouvé d'asile dans aucun royaume, errant tantôt dans l'un et tantôt dans l'autre. 2° Elle a manqué presque de tout, n'ayant pas pour nourrir les princes ses enfants, et pour les loger une cabane composée de feuilles et de branches d'arbres. Néanmoins, 3<> Dieu l'a enrichie de ses grâces, en lui faisant comprendre qu'elle recueillerait ce qu'elle avait semé, que les biens de la fortune devaient être l'objet d'un renoncement généreux, et non pas d'un attachement criminel. Dominus pauperem facit et ditat.

IX. — Illum oportet regnare (I Cor. xv). Dieu doit régner partout, et pour cela,

Premier Point. — Jésus-Christ a régné dans le cœur de Ste Elisabeth : Oportet illum regnare : — 1°. Par un grand fonds de droiture, qui l'aren- T. XVII. 14

due incorruptible au milieu des délices de la cour, où la vertu la mieux affermie se soutient à peine. — 2°. Par une humilité sincère, qui lui a fait regarder son élévation avec mépris pendant que le reste deshommes, et surtout les courtisans, n'estiment heureux que ceux que la fortune élève : Beatum dixerunt populum cui hœc sunt. — 3°. Par un grand amour de la pauvreté, qui Ta portée à répandre ses biens dans le sein des pauvres, et à consentir à les perdre lorsque la divine Providence Ta ainsi ordonné.

Second Point. — Ste Elisabeth a fait régner Jésus-Christ : Oportet illum regnare : — 1°. A la cour, lorsque dans sa jeunesse elle a fait paraître une vertu à l'épreuve de toutes les tentations, railleries, piquantes injures, calomnies. — 2°. Dans le cœur de son époux, par ses sages conseils, par sa douceur et par ses bons exemples.

X. — La vertu si rare de Ste Elisabeth vient du mépris qu'elle a fait du monde pour posséder Jésus- Christ : Omnia detrimentum feci ut Christum lucrifaciam (Philipp. m). On peut montrer

1°. — Qu'elle a possédé de grands biens sans attachement, puisque — 1°. Elle a été infiniment humble, ne s'élevant ni de la beauté de son corps, ni de la pénétration de son esprit, ni de son beau naturel, ni d'être née dans une des conditions les plus distinguées. Elle a eu tous les biens de la nature, et elle les a méprisés pour gagner Jésus-Christ. — 2°. Elle a aussi méprisé tous les biens de la fortune, un mariage avantageux après la mort de son époux, les honneurs qui y étaient attachés et les richesses qui en sont inséparables. Son cœur ne tient à rien qu'à Jésus- Christ : Omnia detrimentum feci ut Christum lucrifaciam.

II0. — Qu'elle a perdu ses grands biens sans douleur, et même avec joie, — 1°. Parce qu'étant dépouillée de ses Etats elle considérait que cette perte lui acquérait le royaume du ciel. L'amour et la grâce de Jésus-Christ préférable à tous les royaumes du monde. — 2°. Parce que, étant réduite à la pauvreté et à une indigence extrême, elle ressemblait de plus près à Jésus-Christ, qui nous a enrichis, en se faisant pauvre pour nous. — 3°. Parce que, en souffrant la persécution, les mépris, les calomnies, les injures des pauvres mêmes qu'elle avait nourris de ses biens, elle s'est acquis un nouveau droit au royaume du ciel, puisqu'il est écrit : Heureux ceux qui souffrent persécution, parce que le royaume du ciel leur appartient : Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam, quoniam ipsorum est regnum cœlorum.

Les Sources.

Theodoricus Thuringus, de Tordre de S. Dominique, est le premier qui ait composé en huit livres la Vie de cette grande sainte et rapporté exactement ses vertus, les persécutions qu'elle a souffertes et sei actions les plus remarquables.

Jacobus Montanus en a aussi fait la Vie, et s'étend particulièrement sur ses aumônes et sur ses actions de charité.

Vadingus, en cent endroits de son Histoire, rapporte par année les faits, les vertus de la sainte, et en parle toujours avec éloge et admiration.

Surius, au 19 Novembre, a recueilli et mis par ordre ce que les autres en ont écrit, et surtout les miracles, les actions héroïques et les faveurs que notre sainte a reçues du Ciel.

Le P. Apollinaire de Valognes en a fait la vie en français, où il a ramassé tout ce que les autres en ont dit, avec de judicieuses réflexions.

On peut lire ce qu'en a écrit Ribadeneira dans la Fleur de la vie des Saints.

L'abrégé qu'en a fait le P. Croiset dans ses Exercices de Piété, au 19 Novembre.

Biroat, Panégyriques.

Le P. Texier, Panégyriques des Saints.

Houdry, Panégyriques.

Dans les Essais de Panégyriques, il y a trois desseins ou abrégés de sermons sur ce sujet.

Passages, Exemples, Figures et Applications de l'Écriture.

Domine, pravenisti eam in benedictionibus dulcedinis. Ps. 20.

Prœvenerunt oculi met ad te diluculo.

ut rneditarer eloquia tua. Ps. US.

Justus cor suum tradet ad vigilandum diluculo, ad Dominum qui fecit illam, et in conspectu Allissimi deprecabitur. Eccli. xxxix, 7.

In Joppe fuit quœdam dîscipula nomine Tabithn : hœc erat plena operibus bonis et cleemosynis quas faciebat. Act. ix, 36.

Circumdederunt Petrum omnes viduœ, fientes, et ostendentes ei tunicas et vestes quas faciebat illis Dorcas. Ibid. 39.

Beatm qui intelligit super egenum et pau~ perem! In die malâ liberabit eum Dominus. Ps. 40.

Tibi derelictus eH pauper, orphano eris adjutor. Ps. 10.

Dispersit, dédit pauperibus, justifia ejus manet in sœculum sœculi. Ps. 111.

Vende benedicti Pafrismei; possidete paratum vobis regnum à constitutione mundi. Esurivi enim, et dedistis mihimanducare-> sitivi,ct dedistis nrihi bibere; hospts eram, et collegistis me; nudus, et cooperuistis me; infirmus, et visilâstis me; incarcère eram, et venistis ad me. Quamdiù fecistis uni ex fratribus meis minimis, mihi fecistis.

Matth. xxv, 35.

Omnia detrimentum feci et arbitrer ut stercora, ut Christum lucrifaciam. Philip, iii,8.

Non habet amaritudinem conversatio illius, nec tœdium convictus illius, sed lœti' tiam et gaudium. Sa]), vin. 16.

Seigneur, vous l'avez prévenu des bénédictions de votre douceur.

Mes yeux se sont tournés vers vous dès le matin pour méditer vos paroles.

Le juste excitera dès le matin son cœur pour s'occuper du Seigneur qui est son créateur, et il offrira ses prières en la présence du Très -Haut.

11 y avait à Joppé une disciple des Apôtres.nommée Tabitha, riche en bonnes œuvres et en aumônes qu'elle faisait tous les jours.

Toutes les veuves environnèrent S. Pierre en pleurant , en lui montrant les robes et les habits que Dorcas leur faisait.

Heureux celui qui s'attendrit sur le pauvre pt sur l'indigent ! le Seigneur le délivrera au jour du jugement.

C'est à vous que le pauvre a été confié; vous êtes le protecteur de l'orphelin,

Le juste distribue ses biens : il soulage le pauvre-, sa justice demeurera éternellement.

Venez, les bien-aimés de mon Père, posséder le royaume qui vous est préparé dès la création du monde. J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire-, j'étais étranger, et vous m'avez reçu dans votre maison ; je souffrais la nudité, et vous m'avez couvert ; j'étais malade, et vous m'avez rendu visite; j'étais en prison, et vous m'êtes venu voir. Ce que vous avez fait ainsi au moindre de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.

Je me suis privé de toutes choses, et je les regarde comme des ordures, afin de gagner Jésus-Christ.

Sa conversation n'a rien de désagréable, ni sa compagnie rien d'ennuyeux ; on n'y trouve que de la satisfaction et de la joie.

Nolite diligere mundum, neque ea quœ N'aimez ni le monde ni ce qui est dans

nunt in mundo. I Joan. n, 15. le monde.

Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum Bienheureux les pauvres de bon gré,

est regnum cœlorum. Matth. v. 3. parce que le royaume des cieux est à

eux.

Vulpes foveas habent, et volucres cœU Les renards ont des tanières, et les oi-

nidos : filius autem hominis non habet ubi seaux du ciel ont des nids ; mais le Fils

caput reclinet. Matth. viii,20. de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.

Certamen forte dédit illi ut vinceret. Sap. Dieu lui a donné un grand combat à

x, 12. soutenir.

Inimici hominis domestici ejus. Matth. x, Les ennemis de l'homme sont ses do-

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