‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 4)Chapitre 13 sur 25 · EXEMPLES DE L'ANCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT · texte numérisé non relu

EXEMPLES DE L'ANCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT

[Esther]. — Esther n'oublia jamais la bonne éducation qu'elle avait reçue de Mardochée : car, si la cour d'Assuérus ne gâta point son esprit, si elle conserva les sentiments d'humilité qu'il lui avait inspirés, malgré cette haute élévation dont l'orgueil est comme une suite nécessaire ; si elle jeûnait dans un lieu destiné à la bonne chère, et où la mollesse régnait; si elle regardait avec abomination sa couronne et son sceptre, si les jours auxquels elle devait paraître avec l'éclat d'une reine étaient pour elle des jours de deuil, et si, depuis qu'elle fut transférée de sa maison paternelle dans le palais du roi, elle ne goûta aucun plaisir : à quoi doit-on attribuer une si rare vertu ? A une sainte éducation. Ce portrait est tout à la fois et celui de la reine Esther et de la princesse Elisabeth. Les heureuses inclinations au bien qu'elle reçut du Ciel, soutenues par de nouveaux secours de la grâce, la défendirent contre les délices d'une cour superbe. Au lieu de s'enfler de son élévation, elle se faisait pitié à elle-même de s'entendre traiter avec ces qualités et ces titres d'Altesse et de Sêrènissime, si peu convenables à l'humilité d'une chrétienne, à l'humilité de la famille de Jésus-Christ, dont tous les enfants ne sont distingués que par la vertu. Cette vertueuse princesse était-elle obligée de paraître en public pour des solennités, elle gémissait sous ce poids de gloire qui l'accompagnait, et comme Esther elle disait à Dieu : « Vous m'êtes témoin, Seigneur, que votre servante ne s'est jamais réjouie de son élévation, mais en vous seul. »

[Tabitha]. — La charité semblait être née avec Elisabeth; l'amour des pauvres et de la pauvreté était gravé dans son cœur dès sa plus tendre enfance. Elle se plaisait à s'habiller comme les pauvres, à se mêler par-

mi eux et à les nourrir; ils mangeaient à sa table ; elle les servait, elle les revêtait de ses habits et leur en faisait de ses propres mains, imitant et peut-être surpassant la vertueuse Dorcas, dont il est parlé aux Actes des Apôtres : laquelle était pleine de bonnes œuvres, et si chérie des pauvres, qu'ils méritèrent par leurs prières et par leurs larmes que S. Pierre la ressuscitât. Quelle récompense recevra notre illustre princesse au dernier jugement ? Les pauvres ne la regarderont-ils pas comme leur mère, et ne l'environneront-ilspas pour être sa joie et sa couronne ? N'élèveront-ils pas leurs voix pour s'écrier : « Seigneur, bénissez le travail de ses mains, qu'elle en recueille à présent le fruit : Date Mi de fructu manuum suarum, et laudent eam in portis opéra ejus » — Trouverezvous le même accueil auprès des pauvres, lorsque vous paraîtrez au dernier jour, vous qui ne vous nourrissez que de leur substance, qui les dépouillez pour vous revêtir ? et ne devez-vous pas vous attendre au contraire, que vous serez confondus, en ce dernier jour, par ce juge toutpuissant, qui est le père des veuves et des orphelins que vous opprimez. Turbabuntur à facie patris orphanorum etjudicis viduarum.

[La femme forte |. — Ste Elisabeth a été une vraie femme forte, qui a parfaitement représenté les soins et les emplois de celle que le Saint-Esprit donne pour modèle à tout le sexe dans l'état du mariage. On peut dire que le portrait que fait l'Esprit-Saint de la femme forte dans l'Ecriture était celui d'Elisabeth : humble sans affectation, modeste sans art, habillée selon son rang et sa qualité mais sans luxe, elle inspirait de la vénération pour la vertu, et sa modestie et sa douceur la rendaient aimable. Son affabilité envers tout le monde et sa sagesse dans toutes ses paroles la faisaient admirer. Le soin de bien vivre avec l'époux que le Ciel lui avait donné, et de nourrir la paix et la piété dans sa maison, était une de ses principales occupations ; la vigilance sur toutes les personnes de sa cour et l'exactitude à payer le salaire de ceux qui étaient à son service, et à pourvoir à tous leurs besoins, n'étaient pas la moindre de ses qualités. Nul de la maison qui ne la regardât comme sa mère. Mais surtout on lui peut appliquer le commerce que faisait la femme forte de l'Ecriture : Gustavit, et vidit quia bona est negotiatio ejus. — Ce commerce de notre sainte consistait en trois choses : commerce de ses biens de fortune par ses aumônes, manum suam aperuit inopi ; commerce dans les services qu'elle a rendus en propre personne aux pauvres, et palmas svas extendit ad pauperes; commerce de tout son être par le sacrifice parfait de sa volonté aux ordres de Dieu sur elle. En quoi elle a fait voir non-seulement sa libéralité envers Dieu, mais la force invincible de son cœur :Mulierem fort em quis inveniet? Ajoutons que, comme la femme forte s'occupait à filer la laine pour faire des habits à ses domestiques, Omnes domestici ejus vestiti sunt dupliciôus, le travail de notre sainte ne consistait pas à faire des ouvrages d'or et de soie pour les employer à des usages de vanité;

elle s'employait avec ses femmes à filer de la laine ; elle en faisait faire ensuite de l'étoffe qu'elle donnait pour vêtir les pauvres et les religieux de S. François. Son occupation favorite était de raccommoder les habits des pauvres, ou de blanchir le linge qui sert à l'autel. Sa charité triomphait surtout dans les hôpitaux; elle désespérait, pour ainsi dire, les personnes charitables les plus ferventes; on ne vit jamais une charité plus héroïque, plus royale, plus chrétienne,

[David et Absalon]. — Que dirai -je de l'état pitoyable où elle se trouva, poursuivie par son beau-frère et chassée de son trône ? Ne rappelez-vous pas dans votre esprit l'histoire de David, qui, chassé de son trône par un fils ingrat et séditieux, persécuté par des sujets rebelles, insulté par Séméi, passe le torrent de Cédron accablé de douleur, et n'ayant pour toute consolation que son obéissance aux ordres de Dieu, qui permettait qu'il tombât dans cette extrême calamité ? Seigneur, dit-il, s'il faut reprendre la houlette et retourner à ma première condition de berger ! si vous voulez, mon Dieu, que j'abandonne le sceptre et la couronne, et que je descende du trône pour retourner à mon troupeau, me voilà soumis à votre Providence : Quodsi dixeris Non placet, prœsto sum (II Reg. xm). — C'est avec les mêmes sentiments que Ste Elisabeth souffre la persécution de son beau-frère. Abandonnée de tous, elle entre dans une église de S. François : là, elle se dépouille de toutes les marques de sa royauté et de la pompe mondaine ; elle se couvre de vêtements pauvres et déchirés, et dans cet appareil méprisable elle se trouve plus heureuse que le sceptre à la main et la couronne sur la tête, parce qu'elle est plus conforme à la pauvreté de Jésus-Christ, qu'elle veut désormais reconnaître pour son seul époux.

[Job]. — Mais Dieu même, en qui elle cherche la consolation, l'abandonne à une tristesse qui la fait tomber dans l'abattement et dans le dégoût de la vie et d'elle-même, aussi bien que le saint homme Job : Tœdet animam meam vitœ meœ. Il me semble voir la main de Dieu qui la frappe. Démon, je te permets de ravir le bien de Job, de ruiner ses maisons, de frapper son corps de maladie, de le couvrir d'ulcères et de pourriture ; mais, pour son âme, je te défends d'y toucher , dit Dieu à Satan : c'est à moi seul de l'affliger. Pendant toutes ces tribulations extérieures, Job fut tranquille ; mais, quand il fut frappé de la main de Dieu même, il s'en plaignit : Manus Domini tetigit me. Cette main l'a touché, non pas dans ses biens, dans ses maisons, dans son corps, mais dans son âme par l'amertume et la tristesse ; et, lorsque ses amis l'insultent au lieu de le consoler, il leur dit : Pourquoi me persécutez-vous aussi bien que Dieu même ? Quare persequemini me sicut Deus ? — Voilà une image des persécutions intérieures que Dieu fit éprouver à Ste Elisabeth, Après avoir passé par tant de tribulations et soutenu le poids de

tant d'adversités, cette âme sainte tomba dans une grande tristesse; la terreur des jugements de Dieu la jette dans le trouble ; elle tremble dans Tincertitude de son salut, elle voit son âme comme sur le bord des enfers. Mais elle se rassure par un redoublement de confiance dans la miséricorde divine ; elle lui dit, avec ce modèle parfait de patience auquel je la compare : Etiamsi occideris me, in te sperabo : ah ! Seigneur, quelque sujet que j'aie de craindre votre justice, j'espérerai toujours en votre bonté.

[Les martyrs], — Les martyrs ont triomphé de leurs tourments en trois façons ; ils ont eu comme trois élévations de courage dans leurs afflictions : ils les ont endurés avec patience, avec plaisir et avec triomphe. Disons qu'Elisabeth, en participant aux persécutions des martyrs, participe en quelque manière à leur esprit, et qu'une partie de la grâce qui a fait le courage de ces illustres persécutés a fait le triomphe de cette princesse affligée. Elle souffre ses maux avec patience, puisqu'elle ne donne aucune marque que son cœur soit sensible à ses pertes. Une autre qu'Elisabeth se fût plainte de sa perte ; elle eût accusé l'injustice de ses ennemis, elle eût murmuré peut-être contre la fortune, c'est-à-dire tacitement contre la providence de Dieu ; mais elle n'a de cœur ni de bouche que pour rendre grâces à Dieu, que pour prier pour ses ennemis; et nous pouvons dire d'elle ce que S. Zenon a dit de Job : Contempsit inperditis facultatibus divitem, dissimulâvit in amissis liber ispatrem, inpœnis corporisjustum : il a montré dans laperte de ses biens le peu d'estime qu'il faisait des richesses, dans la perte de ses enfants il ne s'est pas souvenu qu'il fût père, et dans les autres afflictions il a agi comme s'il eût oublié qu'il était innocent. Voilà les trois qualités d'Elisabeth dans le mépris et dans l'oubli qu'on fait d'elle ; elle souffre la pauvreté comme si jamais elle n'eût été riche, elle souffre les mauvais traitements qu'on fait à ses enfants comme si elle n'eût pas été mère ; elle souffre les persécutions comme si elle n'était pas innocente et comme si elle les eût mérités par ses crimes ; elle se souvient seulement qu'elle est chrétienne : c'est ce qui la fait souffrir avec patience, avec plaisir.

[Les saints qu'a loués S. Paul], — Quand on compare les circonstances de la vie de Ste Elisabeth avec la vie de ces héros de l'ancienne loi dont S. Paul fait le portrait, il semble que ce soit une même chose, et que cet apôtre voyait prophétiquement la sainte que nous honorons (Hebr. xi). « C'est par la foi que ces grands saints ont conquis les Boyaumes, qu'ils ont accompli les devoirs de la justice, qu'ils ont reçu l'effet des promesses, qu'ils ont été cruellement tourmentés, ne voulant point racheter leur vie présente afin d'en trouver une meilleure dans leur résurrection ; ils ont souffert les moqueries ; ils ont été éprouvés en toutes manières; ils ont été vagabonds, couverts de peaux de brebis et de chèvres, abandon-

nés, affligés, persécutés; eux dont le monde n'était pas digne, ils ont passé leur vie errant dans les déserts, dans les montagnes, et se retirant dans les antres et dans les cavernes de la terre. » Mettons à chacun de ces traits les circonstances de l'histoire de l'illustre princesse, et nous trouverons dans ce parallèle un éloge complet. Ce n'est que dans une vue de foi qu'elle à été souveraine, parce que la vocation du Seigneur l'a déterminée, et elle a été supérieure aux tentations de sa dignité par la grandeur de cette foi héroïque : Sancti per fidem vicerunt régna ; et lorsqu'elle l'a quittée, elle a vaincu le monde et les royaumes par une victoire plus pleine et plus parfaite. Elle a rempli tous les devoirs de la justice en tout état : dans sa jeunesse, sur le trône, et lorsqu'elle en est descendue. Operati sunt justitiam : ni l'adversité ni la prospérité ne l'ont pu détourner des voies de la justice. Aussi elle a ressenti l'effet des promesses du Seigneur, qui a toujours été son protecteur dans le temps del'affliction.

[Les saints de l'ancienne loi]. — C'est par le grand détail que l'on connaît mieux la justesse d'une comparaison et la ressemblance de la vertu des saints que l'on compare ensemble. Ste Elisabeth a-t-elle cédé à la vertu des plus illustres héros de la loi ancienne ? Comme eux, elle a été cruellement persécutée par ses proches, comme Joseph par ses frères ; comme eux, elle a souffert les moqueries de la cour et des courtisans qui se raillaient de sa simplicité : A lit ludibria experti sunt. Elle a été éprouvée en toute manière, puisque comme eux elle a été vagabonde et errante, abandonnée, affligée, persécutée par sa belle-sœur et par sa belle-mère, chassée de ses états avec ses enfants, logée dans une étable, allant d'un royaume d'où on la chassait dans un autre où elle était de nouveau maltraitée : Circumierunfinmelotis, egentes, angustiati, afflicti, quibus non erat dignus mundus. Mais ce qui relève infiniment sa gloire, c'est qu'elle goûtait avec plaisir ces ignominies, qu'elle jouissait de la liberté des enfants de Dieu au milieu de son esclavage ; qu'elle était comme insensible aux afflictions qu'elle souffrait, qu'elle regardait son exil, la nécessité, la pauvreté, avec un œil chrétien, et comme un passage aux délices et aux richesses qui ne finissent point, à ce royaume d'où les douleurs n'approcheront jamais. La belle-sœur de notre illustre princesse croyait lui nuire en la persécutant ; mais elle lui procurait des couronnes, et elle se punissait elle-même en exécutant, sans y penser, le jugement de Dieu, qu1 la privait de la bénédiction qu'Elisabeth était capable d'attirer sur elle, Quibus dignus non erat mundus.

APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE

Omnia detrimentum feciut Christum lucrifaciam (Philip . m). — De même, dit S. Paul, que les étoiles ont une clarté différente qui les distingue les unes des autres, aussi les saints ont des vertus qui font leur caractère particulier. Les uns ont excellé par le feu de la charité, d'autres par la blancheur de la pureté, ceux-ci par leur constance ; il y en a qui ont imité de plus près les humiliations du Sauveur. Ste Elisabeth de Thuringe s'est distinguée par une imitation continuelle de ce détachement universel qui a paru dans la vie de Jésus-Christ. Dès son enfance on ne vit rien en elle que de céleste. Les biens du monde attachés à son rang ne furent pour elle qu'un objet de mépris; elle crut qu'une chrétienne n'était digne de porter ce glorieux nom que lorsqu'elle regardait comme de la boue ce que les amateurs du siècle estiment davantage : Non laudis est possidere divitias, sed easpro Christo contemnere, disait-elle avec S. Jérôme. Que ceux qui ne portent point leur vue plus loin que le temps mettent leur bonheur dans la possession des grands biens ; ma gloire c'est de les regarder comme un fardeau dont on est heureux de se décharger, comme un obstacle au salut qu'il faut vaincre, comme de faux biens auxquels l'erreur des hommes a donné le nom de biens, et qui ne sont que des épines ; ils ne sont des biens que par le mépris que l'on en fait, parce que c'est par là que l'on acquiert Jésus-Christ : Omnia detrimentum feci ut Christum lucrifaciam.

Non habet amaritudinem conversatio illius, nec tœdium convictus illius, sed lœtitiam etgaudium(S&]). vin). — Sa conversation n'a rien de désagréable, sa compagnie rien d'ennuyeux ; on n'y trouve que satisfaction et joie. 11 fallait que Jésus-Christ fût le trésor de cette sainte, puisque dès son enfance elle se trouvait heureuse d'être avec lui, se dérobant souvent à ses compagnes pour s'entretenir avec la sagesse éternelle par la prière. Il fallait que Jésus-Christ se fût fait sentir à elle, puisqu'elle recevait avec tant d'avidité les paroles de la vie éternelle qu'il lui faisait entendre au cœur, puisqu'elle se privait pour lui des plaisirs que son âge et sa condition semblaient lui permettre. — Lorsqu'elle se retirait ainsi à vos pieds, Seigneur, avec quelle reconnaissance vous marquait-elle ses actions de grâces ! Quelle était sa ferveur dans son oraison ! le temps ne lui paraissait-il pas trop court dans un entretien si doux et si salutaire ? Non enim habet amaritudinem conversatio illius..., sed lœtitiam et gaudium. Pour nous, Seigneur, nous nous ennuyons avant même de paraître devant vous, parce que nous n'avons jamais goûté avec le prophète combien

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vos paroles sont aimables, et qu'elles sont plus douces que le miel : Quàrn dulcia faucibus meis eloquia tua ? super met ori meo (Ps. 118) ; parce que notre cœur ne vous regarde pas comme son plus grand bien et son trésor. Nous trouvons notre supplice, quand il faut vous prier, là où la jeune princesse trouvait son plaisir : Non enim habet amaritudinem, sed lœtitiam et gaudium.

Ab infantiâ crevit mecum miseratio, et de utero matris meœ egressa est mecum (Job.xxxi). — Dès l'âge de trois ans, comme si elle eût été prévenue de la raison et de la grâce, elle avait des inclinations si fortes pour les pauvres, que le moyen de l'apaiser lorsqu'elle pleurait était de lui donner quelque chose pour faire l'aumône. Etant un peu plus grande, on connut bien que la miséricorde croissait avec elle : Mecum crevit miseratio ; ou bien, comme porte une autre version, qu'elle se nourrissait de miséricorde : Nutrivit me miseratio. Elle entrait adroitement dans la maison royale de son père, et là elle prenait, sans que les officiers s'en aperçussent, ce qu'elle jugeait propre pour soulager les pauvres. Dieu voulut un jour témoigner par un signalé miracle combien il approuvait les larcins innocents de notre jeune princesse. Un officier courant et criant après elle de ce qu'elle emportait ce qu'il avait préparé pour le repas du roi son père, le roi survint en même temps, et, l'arrêtant par le bras, lui dit : a Eh bien, je vous y trouve encore, qu'est-ce que vous avez dérobé ? » Inspirée sans doute par cet esprit de charité qui la poussait à de semblables actions, elle répondit hardiment et sans hésiter que ce qu'elle emportait étaient des roses pour faire des bouquets, et en effet le roi ne vit que des roses qui exhalaient une odeur toute céleste.

Superabundo gaudio in omnibus tribulationibus meis. (II Cor. vu.) — S.Paul a voulu dire par ces paroles qu'il avait une joie si abondante dans le cœur, qu'elle surnageait et se répandait sur ses supplices pour les adoucir; ou bien que, par le moyen de cette joie, il est au-dessus de toutes les affections et qu'il les surmonte : Superabundo gaudio. Ce serait vaincre ces maux que de les endurer avec patience ; mais en faire la matière de sa joie, c'est les surmonter doublement : Superabundo gaudio. Ce qu'un apôtre a dit dans les chaînes, Elisabeth l'a éprouvé dans les persécutions. La nuit même de son bannissement, elle entra dans une église des religieux de S. François. Comme ils se levaient pour aller à matines, elle leur témoigna la joie qu'elle avait de son malheur, et les conjura de chanter le Te Deum pour remercier Dieu de ce présent et de cette grâce. Quel usage de ce cantique ! On chante le Te Deum en faveur des rois quand ils ont reçu quelque grand bienfait, ou bien quand ils ont remporté quelque grande victoire. Ah! il n'y a que notre jeune princesse qui le fait chanter pour avoir perdu son état et pour se voir perse-

cutée. C'est qu'elle change le nom des choses, et qu'elle soumet ici toutes les grandeurs, afin que après avoir enduré ces maux avec patience et avec plaisir, elle les endure avec triomphe.

Nolite diligere mundum neque en quœ in mundo sunt (I Joann. n). — Ces vérités, gens de cour, livrés non pas seulement aux plaisirs mais au raffinement le plus exquis des plaisirs, qui les faites succéder les uns aux autres, et qui passez ainsi vos jours dans les divertissements : Ducunt in bonis dies suos ; ces vérités, dis-je, ne viennent point jusqu'à vous, enchantés que vous êtes et du monde et de ce qui est dans le monde ; en vain on vous dit qu'il n'est que vanité, que corruption, que concupiscence, qu'orgueil de la vie : Ces vérités sont pour vous comme des tableaux que votre cœur courbé vers la terre ne peut approuver. Si elles paraissent un moment à vos yeux, elles s'évanouissent aussitôt, et vos cœurs retombent par leur propre poids dans les ténèbres. Mais, pour la sainte dont je fais l'éloge et dont vous admirez la vertu, ces vertus sont un pain solide dont elle soutient son âme, qu'elle digère et fait passer en sa substance, en se disant sans cesse à elle-même, pour se défendre contre l'enchantement des sens et des objets qui les frappent : Naimez point le monde ni ce qui est dans le monde : Nolite diligere mundum neque ea quœ in mundo sunt. Car le monde n'est qu'une figure qui passe en un moment, c'est une ombre et une vapeur qui s'élève et qui grossit : faut-il s'y laisser prendre, puisque après s'être grossie et étendue, cette vapeur se dissipe enfin sans qu'il en reste la moindre trace ? Vapor ad modicum parens (Jac. iv). Le monde n'est donc que l'objet de la félicité d'un rêveur, qui, sans être réellement heureux, a pensé qu'il l'était, et n'a rien trouvé dans ses mains à son réveil : il faut donc haïr le monde et tout ce qui est dans le monde : Nolite diligere mundum neque ea quœ in mundo sunt.

Beati pauperes spiritu (Matth. v). — L'amour de la pauvreté est un des fondements de la religion chrétienne. Il faut être avare pour soi-même en se refusant beaucoup de choses, afin de pouvoir donner beaucoup ; c'est une sage économie que l'Evangile nous enseigne de pratiquer, en attendant que le Maître paraisse pour nous faire rendre compte de notre négociation : Negotiamini dum venio. Qui est-ce qui avait mieux conçu que Ste Elisabeth combien il y a de périls dans les richesses, et combien il est difficile de n'y pas attacher son cœur? Elle se souvenait que Jésus-Christ les a comparées à des épines ; elle repassait dans son esprit que le jeune homme de l'Evangile ne suivit point le Seigneur qu1 l'appelait, parce que son cœur était collé à ses biens. Ces vérités imprimées dans le cœur de notre sainte, la portaient à se réduire aux bornes les plus étroites du nécessaire, à ne point mettre sa confiance en ces biens de fortune, puisqu'on ne la doit mettre qu'en Dieu, le véritable

bien, et que, l'enflure étant la suite inévitable de ceux qui possèdent des richesses, elle en devait faire un sacrifice en les mettant en dépôt entre les mains des pauvres. Ses aumônes étaient abondantes à proportion de son pouvoir, et son amour pour la pauvreté la portait à aimer les pauvres. Encore qu'elle mît une grande différence entre les riches qui n'avaient que les biens pour partage, et entre les pauvres qui n'avaient point d'autre bien que la vertu, c'est par cette vue de religion qu'elle considérait les pauvres comme ceux qui sont uniquement riches des biens de l'Evangile quand ils aiment la pauvreté : Beati pauperes spiritu; et qu'elle regardait les riches comme véritablement pauvres lorsque leur cœur était attaché à leurs richesses.

Vulpes foveas habent, et volucres cœli nidos : Filius autem Hominis non habetubi caput reclinet (Matth. vin). — La princesse Elisabeth se regardait dans un état violent au milieu de son élévation ; elle soupirait de se voir réduite, à l'exemple de son Maître, à vivre au milieu des siens comme parmi des étrangers, inconnue et même maltraitée, comme Jésus-Christ fut inconnu dans un lieu dont il était le souverain, et par un peuple qui l'attendait : In propria venit, et sui eumnon receperunt. Le Seigneur remplit ses désirs lorsque, maltraitée par une belle-sœur et par la mère de son époux, elle vécut à la cour d'abord comme une étrangère, ensuite chassée et proscrite, réduite à n'avoir pas d'asile pour reposer sa tête, et à être plus dépouillée des biens de la terre que les renards qui ont leurs tanières pour se retirer, et que les oiseaux qui ont leurs nids pour refuge : Vulpes foveas habent, et volucres cœli nidos ; Filius autem Hominis non habet ubi caput reclinet. La comparaison qu'elle fit d'elle au Sauveur lui servit de consolation dans une circonstance si humiliante. Combien de fois se dit-elle à elle-même, pour se soutenir dans cet état de rabaissement : Le disciple n'est pas au-dessus de son maître ; c'est un honneur à la créature d'être traitée comme son Créateur. Ne faut-il pas qu'il y ait des traits de conformité entre ce divin original et une chrétienne qui en doit être une copie vivante? Que les princes habitent donc des palais superbes, que les renards aient des tanières ; je consens à n'avoir pas où reposer ma tête, comme le Fils de l'Homme.

Sanctificatus est vir infidelis per mulierem (ïdelem (I Cor. xiv). — De quels artifices n'usa-t- on pas à la cour pour rendre Elisabeth odieuse au duc son époux ! La vertu de cette princesse était à charge à ceux qui aimaient les plaisirs du siècle et les pompes mondaines, ils se plaignaient qu'elle voulait la réduire à une règle aussi exacte que celle d'un monastère, et ils indisposèrent le prince contre son épouse en lui représentant que la vertu a plusieurs formes, selon la différence des conditions, qu'il ne fallait pas introduire dans une cour florissante la régularité d'un cloître, que c'était la décrier que d'en retrancher ce qui en relève l'éclat;

qu'il y aune kumilité pour le commun des chrétiens et une humilité pour les princes; que, encore que l'Evangile appuyé sur la pierre ferme ne varie point, néanmoins il suffisait d'en conserver le fond dans le cœur, et qu'il fallait que les grands relevassent leur grandeur par la magnificence ; que les peuples, qui jugent de tout par les yeux, mépriseraient et le prince et sa dignité si lui et sa cour n'étaient parés des ornements qui leur conviennent naturellement. Mais la vertu constante d'Elisabeth prévalut à toutes ces raisons spécieuses. Le prince est touché de la piété uniforme de son épouse ; il lui donne un pouvoir absolu sur son esprit ; il le règle par ses conseils ; il consent qu'elle se mette sur le pied de modestie qu'elle jugera à propos; il déclare que ceux qui suivront l'exemple de la princesse seront toujours en considération auprès de lui; enfin, elle le sanctifie par son exemple. — Tant il est vrai que la vertu, quand elle est constante et sincère, vient à bout de tous les obstacles, et qu'elle tourne le cœur des rois comme elle le désire.

AbsitmihigloriarinisiincruceDomininostri Jesu-Christi ! (Galat. vi).

— Il n'y a qu'une vertu héroïque qui puisse s'approprier ce langage avec justice; ce n'est même qu'après beaucoup d'épreuves, et des plus rudes, que Ton peut se persuader à soi-même qu'on ne se glorifie que dans la croix de Jésus-Christ. Il y a, pour ainsi dire, des bravoures en fait de dévotion ; les commençants font les plus beaux essais du monde, comme les enfants d'Ephrem habiles à tirer de Tare quand ils s'exerçaient par des combats feints, mais qui manquèrent de courage quand il fallut combattre. Filii Ephrem, intendentes et mittentes arcum, conversi sunt in die belli (Ps. 77). C'est beaucoup si nous rougissons de nos faiblesses, si nous prenons de fortes résolutions pour nous relever de nos fautes et nous combattre nous-mêmes. — La sainte que nous honorons cède à la nécessité de se parer pour paraître en princesse. Sa beauté, qui la faisait briller, est relevée par le brillant des perles et de tous les ornements que l'on croit être de la bienséance de sa condition. En cet état, elle entre dans une chapelle, et tourne les yeux sur une image de Jésus-Christ en croix. La disproportion de l'état où elle se voit avec celui de Jésus- Christ, dont la tête est couronnée d'épines, les mains teintes de son sang, le corps déchiré de coups, cette disproportion la frappe ; le remords la saisit; elle se confond, s'humilie, quitte cet appareil mondain, et promet à Jésus qu'elle ne se glorifiera plus que dans sa croix, dans ses souffrances, et qu'elle se fera un devoir de porter dorénavant les marques de ses plaies divines sur son corps, et non les livrées de Satan. A bsit mihi gloriari.

Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum (Matth. v).

— Heureux les pauvres de bon gré, parce que le royaume des cieux est pour eux. Cet oracle est également pour les humbles qui,n'ayant que de bas

sentiments d'eux-mêmes, se tiennent toujours dans le néant, et pour ceux qui ont embrassé l'état de la pauvreté volontaire, soit parce que, Dieu les ayant fait naître dans une condition dépourvue de tout bien, ils ont accepté librement une pauvreté dont ils ne pouvaient s'affranchir, soit parce que, nés dans une condition aisée, ils ont embrassé volontairement le parti de suivre nus Jésus-Christ. Il faut avouer qu'entre ceux qui agréent leur indigence, les rois et les princes doivent l'emporter pour le mérite, surtout lorsque, dépouillés de leurs Etats, de leurs richesses et de tout appui , ils tombent dans un dénûment entier et en font à Dieu un sacrifice volontaire. — C'est la situation où s'est trouvée notre illustre princesse. Pourvue de tous les biens qui conviennent à son état, elle se voit tout d'un coup réduite à une nécessité extrême, elle ne descend point du trône par degré, la pauvreté ne se montre pas à elle par mesure et avec ménagement, elle ne la voit point venir à pas lents, comme dans les décadences ordinaires, mais du trône elle passe dans une étable, d'un palais à une chaumine de branches d'arbres et de feuillages, d'un équipage de princesse elle fait la triste figure d'une personne qui mendie, et qui ne trouve point l'asile qu'on ne refuse pas aux plus malheureux. Accepter avec un cœur généreux ce dépouillement entier, cet abandon universel, n'est-ce pas une vertu qui efface le mérite de ceux qui, nés pauvres, agréent leur condition, et de ceux qui ont tout quitté volontairement? Cette princesse ne doit-elle pas être mise avec justice au rang de ceux que l'Ecriture appelle heureux? Beati, etc.

Filii Sanctorum sumus (Tob. vin). — Cette sainte était sortie d'une des plus illustres familles du monde; mais ce qu'elle y trouva de plus heureux, ce fut de pouvoir dire avec Tobie : Filii sanctorum sumus. Elle eut pour aïeul un saint conquérant de la Terre-Sainte, en faveur duquel Dieu fit tarir les eaux du Nil pour ouvrir un passage miraculeux à son armée ; elle eut pour époux un prince saint, qui couronna l'innocence de sa vie par une mort qui pouvait mériter le nom de martyre, puisqu'il la reçut en défendant Jèsus-Christ contre les infidèles, et ses enfants sanctifièrent la religion et le monde par les vertus qu'ils y pratiquèrent : de sorte qu'elle a pu dire avec la mère de Dieu : In habitatione (seu in hœreditate) sanctà corâm ipso ministravi : J'ai servi mon Dieu dans une famille de saints. (Eccli.xxiv).Dès son enfance elle fit paraître dans sa conduite une foi vive, une charité ardente, une sainte haine d'elle-même; elle se séparait souvent de ses compagnes pour épancher son âme dans la prière ; elle interrompait son sommeil pour faire des mortifications et des méditations au-dessus de son âge, et on peut dire que Dieu la conduisait dans ses voies dès le berceau, et qu'il la conserva comme la prunelle de son œil, aussi bien que Moïse.

i iv.

Passages et pensées des SS. Pères.

Omnis philosophiœ mugistra nobis est paupertas. Non ità laudamus Joseph cùm frumentum distribuebat sicutcùm carcerem habitabat. Augustin, in Ps. 76.

Seniper dives e<t christiana paupertas,nec pavet in isto mundo indigentia loborare, eut donatum est in omnium rerum Domino omnia possidere. Léo Serai. 4 Quadrag,

Fideli homini totus mundus diviiiarum est; totusplanè, quia tàm adversa quàm prospéra illius, œquè omnia serviunteiet cooperantur in bonum. Bernard. H in Cant.

Pauper innumerabiles riivitias possidens est pauper evangeheus, qui cùm Deum ipsum, bonorum omnium, fontem, geitet in corde, bonis indigere non potest. Beda n, in Prov. 13.

Si ergô hic nullo eget et nullas divi'tias habet, dives esl;reverà dives qui,paupertatem spiritûs habens, veras animœ opes ad se transtulit possidendas. Id. Ibid.

Non habet horrea ubi grana reponat, sed talem abundanhœn, ut habere mundum universum nihil existimet. Laurent Justin. De paupert. 4.

Parva dimisimus, et grandia possidemus:

centuplicato feenore promissa Christi redduntur. Hieron. ad Pammach.

0 quanta beatitudo pro parvis magna recipere, œterna pro brevibus, pro morituris semper viventia, et habere Dominum debitoreml Id. Epist. 15.

La pauvreté est notre maîtresse pour nous enseigner la parfaite philosophie.

Nous ne donnons pas tant de louanges à Joseph distribuant le froment qu'à Joseph dans la prison.

La pauvreté chrétienne est toujours riche, et celui-là ne craint point d'être tourmenté par l'indigence qui a le bonheur de tout posséder dans le Seigneur, le maître de toute choses.

Le monde entier est plein de richesses pour le juste. Je dis tout ce qui est dans le monde, parce que la prospérité et l'adversité lui sont également avantageuses et conspirent à son bien.

Le pauvre qui possède des richesses iDfmiesest le pauvre de l'Evangile, qui, dans son cœur possédant Dieu, source de tous les biens, ne peut souffrir l'indigence.

Si le juste ne manque de rien sans posséder néanmoins aucun bien, il est riche. Celui-là est véritablement riche qui, pauvre d'esprit, s'est rendu possesseur des vertus, les véritables richesses de l'âme.

Il n'a point de grange pour serrer ses grains, mais il méprise cette abondante provision, comme il méprise de posséder le monde entier.

Nous avons quitté de petites choses, et nous en possédons de grandes-, les promesses de Jésus-Christ sont remplies en rendant le centuple.

Quel bonheur de recevoir de si grandes choses pour de petites que nous avons quittées, d'en recevoir d'éternelles pour de passagères, pour de périssables d'immortelles, et d'avoir le Seigneur pour débiteur!

Ce qu'on peut tirer de la Théologie.

[Il est aussi glorieux à Dieu de lui être fidèle dans la prospérité que dans l'adversité]. — C'est, chrétiens, une question qui n'est pas moins utile qu'agréable, sur laquelle non-seulement les orateurs profanes, mais même plusieurs SS. Pères, ont étalé leur éloquence : dans lequel de ces deux états la force et la vertu est d'un plus grand secours, ou de demeurer dans les justes bornes de la modération dans la prospérité d'une florissante fortune, ou de souffrir avec constance la malignité et les plus cruels outrages de la persécution des hommes. Quelque prévenus que soient les esprits en faveur de l'adversité, qui a besoin d'un courage plus qu'humain pour se soutenir dans les disgrâces., et quoique l'on dise ordinairement que c'est là où la force parait avec plus d'éclat, la question cependant ne laisse pas d'être contestée, et le parti qui tient pour la prospérité ne manque pas de fortes et puissantes raisons, puisqu'il faut sans doute dans cet état un grand fonds de modération pour s'élever au-dessus de la fortune, pour maintenir son âme dans la môme situation, pour réprimer l'impétuosité de ses passions, pour garder enfin une extrême retenue en toutes choses, et n'user de sa puissance que dans les règles de son devoir : ce qui me fait entrer assez volontiers dans le sentiment du grand S. Augustin, que, pour être un grand saint dans l'adversité et dans les misères, on n'a besoin que d'une vertu, la patience ; au lieu que, pour vivre en chrétien dans la prospérité et l'amuence de toutes sortes de biens, toutes les vertus sont aussi nécessaires, parce qu'il y a mille mesures à garder, mille désordres à craindre, mille devoirs à régler et mille obstacles à surmonter.

Je vous laisse toute la liberté de vos sentiments touchant cette contestation ; quelque parti que vous embrassiez, je me servirai de vos raisons pour élever la gloire de l'incomparable Ste Elisabeth.

[Le salut chez les grands]. — Outre les difficultés communes à tous les hommes pour devenir saints, les grands ont des obstacles tout particuliers, et qui semblent attachés à leur condition. Les autres ont à combattre leurs passions, leurs vices et le penchant de la nature corrompue qui les entraînent vers le dérèglement ; mais les grands, outre cela, ont

à se défendre contre le monde, qui a bien d'autres charmes pour eux que pour le reste des hommes. Ils ont pour la plupart peu de piété et peu de sentiments de religion, ayant l'esprit dissipé par les objets qui frappent leurs sens, au lieu qu'ils auraient plus de besoin que les autres de rentrer souvent en eux-mêmes. Ils sont superbes et entêtés de leur propre grandeur, et cependant il faut qu'ils s'humilient pour être sauvés ; ils sont attachés aux biens de la terre et aux richesses, dont ils ont besoin pour soutenir l'éclat de leur fortune, et leur cœur en doit être absolument détaché ; ils sont naturellement portés aux plaisirs, et ont plus besoin que personne de la mortification chrétienne. C'est contre tous ces obstacles, et contre chacun de ces ennemis en particulier, que Ste Elisabeth eut à combattre.

[L'affliction éprouve la vertu]. — C'est une vérité constante, dans l'Ecriture, que l'affliction et les persécutions sont comme la pierre de touche de la vertu, sur laquelle on ne peut absolument compter avant qu'elle ait passé cette épreuve ; de sorte que, au lieu que l'on dit que c'est dans l'adversité et dans les disgrâces que nous éprouvons l'infidélité de nos amis, tout au contraire c'est par la fidélité que nous témoignons à Dieu dans les traverses et dans les persécutions qu'on nous suscite que nous faisons voir que nous l'aimons véritablement. C'est ainsi que, quand Dieu voulut faire paraître la fidélité de son serviteur Job, il permit qu'il tombât du faîte de la grandeur dans l'accablement de tous les malheurs de cette vie ; il voulut renverser sa fortune pour élever sa gloire, et le réduire en ce pitoyable état pour en faire un modèle de grandeur d'âme. Dieu avait trop de hauts desseins sur Elisabeth pour permettre que cet éclat manquât à sa couronne. En effet, sa vie n'a été qu'une suite de persécutions, un exercice continuel de la plus héroïque patience.

La grandeur est un fonds de sainteté ou de damnation, un instrument de vertu ou de vice, selon le bon ou le mauvais usage que l'on en fait. Il est certain que, lorsqu'une âme héroïque en fait un bon usage, elle n'a point de vertus médiocres ; mais, si elle est avantageuse pour la sainteté, elle lui est fort souvent fatale et pernicieuse, parce qu'il y a trois grands écueils qui lui font faire un horrible naufrage : l'impiété, l'injustice, le plaisir ! C'est ce que Ste Elisabeth a soigneusement évité.

[Deux sortes de croix]. — Il faut remarquer qu'il y a deux sortes de croix et de mortifications. Il y en a de volontaires, que la vertu embrasse et dont elle se fait un contre-poison contre le péché ; il y en a de nécessaires et qu'on ne choisit pas, mais que Dieu envoie pour purifier les cœurs. Ste Elisabeth a souffert les rigueurs de ces deux sortes de croix, en s'imposant volontairement des pénitences et en supportant avec une patience admirable les afflictions qu'il plaisait à Dieu de lui envoyer : comme de se voir privée d'un mari enlevé par la mort, et d'un trône usurpé par la tyrannie d'un ambitieux.

[Les grands du monde |. — Comme il est impossible d'entrer clans le ciel par une autre voie que celle des souffrances, qui en ont ouvert rentrée à un Dieu même, cette obligation de souffrir est plus rigoureuse pour les grands du siècle, qui, parmi l'abondance et les commodités de la vie dont ils jouissent, s'accoutument à regarder avec horreur tout ce qui fait de la peine à la nature ; mais Ste Elisabeth était persuadée de la première maxime de l'Evangile, qui nous oblige à porter chacun notre croix, et nous oblige à aimer les souffrances. Elle souffre de la part des hommes par la perte de son cher époux, que la mort lui ravit dans la Heur de son âge, et lorsqu'ils étaient le plus étroitement unis par les liens d'un amour chaste et innocent.

S. Augustin parlant de l'usage modéré que les grands du monde doivent faire des biens et des plaisirs même légitimes , les compare aux abeilles, qui descendent quelquefois sur les fleurs pour en tirer le suc mais qui après cela s'envolent dans leurs ruches. Il est permis aux gens du siècle de jouir des biens qu'ils possèdent selon l'ordre de la Providence, .et des douceurs attachées à leur condition ; mais les plaisirs les plus innocents en eux-mêmes peuvent devenir criminels par une attache déréglée : or, la religion demande que l'on en use modérément, et la perfection exige que l'on s'en prive, s'il se peut, entièrement. C'est ce que fit Elisabeth. Elle remonte sur le trône après en avoir été chassée, elle rentre dans son palais, elle se voit rétablie avec autant de pompe qu'elle avait été dégradée avec ignominie ; mais elle se dépouille volontairement de la pourpre qu'on avait voulu lui ravir ; elle descend, par humilité, du trône après qu'on l'en a fait descendre par violence, et le détachement évangélique fait en elle la même chose que la persécution de ses ennemis. Elle avait quatre filles d'honneur, les fidèles compagnes de ses disgrâces : elle s'enferme avec elles dans une petite maison et embrasse avec elles le tiers-ordre de S. François.

ï L'état religieux]. — Quand on entre en religion, on fait à Dieu un grand sacrifice. On quitte le monde entièrement, on le quitte par état et par profession, on le quitte pour toujours. On le quitte entièrement, parce qu'on ne renonce pas seulement à l'usage des biens, mais encore aux prétentions, on va même jusqu'aux espérances. On le quitte par état, parce qu'on se retire du monde dans la religion, et qu'on fait profession publique de l'humilité et de la pureté de l'Evangile. On le quitte pour toujours, parce qu'on le fait par vœu et d'une manière irrévocable. Je voudrais qu'il me fût permis de vous expliquer tous les avantages qui accompagnent l'entrée d'Elisabeth dans la religion : je dis seulement que cette sainte a eu cet avantage d'avoir porté la première couronne qui soit entrée dans l'ordre de S. François, c'est-à-dire qu'elle a été la première qui ait immolé les grandeurs à Tordre le plus pauvre et le plus humble de l'Eglise.

Endroits choisis des livres spirituels et des Prédicateurs.

[Saintes inclinations pour la vertu]. — Que l'on est heureux d'avoir reçu de Dieu de bonnes inclinations en partage, une âme droite qui se porte au bien, qui hait naturellement le mal, et qui porte dans son cœur l'Evangile gravé si profondément, que rien ne le peut effacer, ni les surprises du démon, ni la séduction du mauvais exemple, ni les discours des impies, ni une mauvaise éducation ! Ces traits vagues qui forment une vertu si parfaite, qu'il semble qu'elle ne soit que dans l'idée, est néanmoins le véritable caractère d'Elisabeth, princesse de Thuringe. Car la loi de Dieu fut toujours gravée dans son cœur; dès qu'elle eut connu son Créateur, elle lui rendit ses hommages par des actes d'adoration. Et quand est-ce qu'elle a commencé à le connaître ? N'est-ce pas aussitôt qu'elle a commencé à vivre ? La grâce alla au devant de la raison pour y suppléer, et cette princesse se sanctifia dès son enfance, se consacrant à Dieu avec un. dévouement si entier que rien ne fut capable, dans le cours de sa vie, d'interrompre et de retarder sa piété. Tout son cœur était droit, et ses inclinations heureuses. En vain le séjour de la cour lui offre tout ce que le monde avait de plus riant ; en vain Satan se sert de la mauvaise éducation de ceux qui étaient chargés d'élever la princesse ; en vain le monde séducteur la tente par le mauvais exemple, la sollicite par le spectacle de ses pompes : rien ne peut effacer l'Evangile écrit dans son cœur par le doigt de Dieu. (Anonyme).

[Vertu inébranlable], — Heureux celui qui ne s'est point laissé aller au mal par le conseil des impies! dit l'Ecriture : Beatus vir qui non abiit in consilio impiorum. Plus heureux celui qui a résisté à leurs conseils et à toutes leurs tentations : c'est la marque d'une vertu solide et d'une âme prévenue des grâces les plus puissantes. N'est-ce pas aussi l'un des plus grands avantages de l'illustre princesse dont je fais l'éloge ? Le siècle lui offre ses richesses et ses grandeurs et elle renonce à tous les désirs du siècle et à toutes ses grandeurs, non en se retirant dans une solitude,

mais au milieu du siècle même, dont elle triomphe. Elle est dans une cour tumultueuse, où toutes les passions établissent leur règne et font autant d'esclaves qu'il y a de courtisans : et elle se bâtit une solitude dans son cœur, où, recueillant ce qu'elle a de vertus, elle se sauve nonseulement des passions des autres, mais du bruit et du tumulte du monde. Elle se dérobe aux parties de divertissement; on la trouve prosternée aux pieds de Jésus- Christ crucifié, montrant dans cet intervalle ce quelle faisait toujours dans le fond de son cœur, et qu'elle y habitait comme dans un sanctuaire, où, sous les yeux du Père céleste, elle lui immolait tout ce quelle avait reçu de lui, ce que le monde essayait de lui enlever, mais en vain, puisqu'elle fut du nombre de ces heureux qui n'allèrent jamais dans la voie large par le conseil des impies, mais qu'elle y résista constamment ; en sorte qu'elle les réduisit au désespoir de jamais prévaloir contre elle. Beatus vir qui non abiit inconsilio impiorwn. (Le même).

[Le monde persécute Elisabeth] . — Si l'estime que l'on faisait de cette jeune princesse dans toutes les cours étrangères était singulière, il n'en allait pas tout à fait de même dans celle de Thuringe. L'envie qu'on lui portait employait toutes sortes de moyens pour la décrier. Car enfin, vous pouvez juger si des gens de la cour pouvaient s'accommoder de ce naturel, et s'il ne lui fallut pas déjà une fidélité à l'épreuve pour négliger les railleries continuelles des uns et le mépris des autres. Il n'y avait point de domestiques qui ne se fît un mérite de lui faire tous les jours quelque confusion, à dessein de tourner son esprit au génie et aux manières du monde, et de l'obligera se défaire de cette pieuse inclination qu'on regardait comme peu convenable au rang auquel on la destinait. Les autres, comme sa belle-sœur et les plus proches du landgrave, poussant leur malignité plus loin, envenimaient toutes ses actions, et leur donnaient tout le mauvais jour qu'ils pouvaient pour empêcher son mariage avec le jeune prince, et s'efforçaient de lui inspirer de l'aversion pour elle ; ceux qui la servaient étaient autant d'espions, qui, ne remarquant dans sa conduite que piété, douceur et condescendance pour tout le monde, plaignait leur sort de voir qu'on leur élevait une maîtresse qui ferait de la cour un monastère, et qui en bannirait le jeu, la pompe et les divertissements qui l'avaient rendue la plus galante de toute l'Allemagne. Elisabeth n'était pas insensible aux traits de la raillerie la plus piquante, mais elle était fidèle à Dieu, et jamais ni la crainte des hommes, ni leurs mépris, ni les préjugés que les courtisans formaient au désavantage de son humeur, ne purent l'empêcher de pratiquer les plus saints exercices de piété, dont elle ne se relâcha jamais pour tous les discours qu'on en put faire.

[Pour premier essai do sa vertu elle vainquit le respect humain]. — Ainsi, pour le

premier essai et la première épreuve de sa vertu, elle vainquit le plus grand et le plus dangereux ennemi de la sainteté, qui est le respect humain, et cette honte qu'on a de se déclarer hautement pour Dieu ; honte qui est un obstacle aux plus essentiels devoirs de la religion, et qui en détourne souvent les âmes lâches, lesquelles, jusque dans les obligations de la piété, se font un honteux esclavage des lois du monde. C'est le premier combat que le démon livre à ceux qui commencent à se donner à Dieu et qui embrassent la dévotion ; mais d'où nous pouvons juger combien notre sainte était déjà avancée dans la vertu d'avoir vaincu un ennemi aussi redoutable que celui-là, et d'avoir déjà entièrement triomphé du monde, qui, quand il ne peut nous séduire par ses charmes, nous attaque et nous poursuit par des discours, par des railleries et des censures. Or, cette victoire fut si entière et si parfaite dans Ste Elisabeth, qu'il semblait qu'elle eût pris à tâche de fouler le monde aux pieds, de le heurter dans toutes les maximes, et de prendre le contrepied de sa conduite. Elle n'a point de plus grand plaisir que de visiter les pauvres, de les instruire et de leur rendre les services les plus bas ; elle s'abandonne à toutes les ferveurs de la dévotion, et fait tant qu'elle bannit enfin de la cour le libertinage, l'impiété, le jeu, tous les désordres qui régnent dans celle des autres souverains, quand ils sont autorisés de l'exemple de ceux qui font la règle et la loi de tous les autres. (Houdry).

[Elisabeth dans son mariage]. — Cette princesse n'eut pas plus tôt épousé le landgrave, qui était un des plus puissants princes de l'Europe, qu'elle continua de vivre comme une sainte, et nt voir que Dieu n'exclut aucune condition du royaume des cieux, parce que, comme dit le Prophète royal, Dieu ôte l'esprit de prince, c'est-à-dire l'esprit de grandeur et d'indépendance, aux souverains quand il les appelle à son service : Qui aufert spiritum principum. (Ps. lxxv). — Car non-seulement cette princesse conserva les sentiments d'une humilité chrétienne dans sa grandeur, mais encore une âme toute pénétrée de ceux de sa bassesse. Lorsque tout la portait à l'orgueil, elle s'abaisse aux pieds de tout le monde ; elle n'a point de plus grand plaisir que de rendre jusqu'aux moindres services à ceux-là mêmes qui lui sont soumis ; elle ne souffre qu'avec chagrin les déférences et les respects que l'on rend à sa dignité; et, si elle est obligée de les souffrir en public, elle les défend dans le domestique à ses Officiers ; les titres d'Altesse, d'Excellence, de Grandeur, sont pour elle des injures qui l'outragent; les plus pauvres et lespersonnes de nulle considération sont ceux qui ont le plus d'accès auprès d'elle; prenant un singulier plaisir à dompter cette fierté si naturelle aux grands, et particulièrement à celles de son sexe qui sont élevées au comble des grandeurs. Ce sentiment d'humilité, qui la faisait sans cesse s'anéantir devant Dieu, lui avait fait quitter le faste et la pompe d'une

souveraine, n'ayant rien qui la distinguât à la cour que sa modestie, mettant son ambition et sa gloire à descendre aux plus vils ministères de charité • son humilité était ingénieuse à trouver des prétextes pour cela, et à en chercher les occasions. On eût dit qu'elle avait tout à fait étouffe ce reste d'amour-propre et anéanti ce désir de la gloire si naturel a ceux de son rang. De-là cette aversion pour le luxe des habits ; si elle était quelquefois obligée de se parer dans les cérémonies publiques, elles n'étaient pas plus tôt finies qu'elle prenait un habit de lame de sa façon, et, à un âge où cette passion a coutume d'être la plus forte dans l'esprit des femmes, notre sainte fit paraître . toute l'aversion possible pour cette somptuosité si peu conforme au christianisme, qui adore un Dieu pauvre et humilié. {Le même).

I Actions remarquables de Ste Elisabeth].— Le jour d'une grande fête, elle était accompagnée d'un brillant cortège, superbement vêtue, la couronne sur la tête • environnée de la splendeur de cette magnificence, elle entre dans l'église, et le premier objet qu'elle aperçoit c'est Jésus-Christ réduit pour son amour à la nudité de la croix. Frappée d'un si douloureux objet, elle penche sa tête couronnée, et, rendant ses yeux interprètes de ses sentiments, elle fond en larmes, se disant elle-même : « Voilà mon créateur, mon rédempteur et mon Dieu ! il expire sur une croix n'étant revêtu que de l'ignominie du Calvaire : et moi, misérable que je suis, je parais dans son temple revêtue de pourpre, couverte de pierreries ! une couronne d'épines ensanglante sa tête, et la mienne brille de l'éclat de l'or ! Ses disciples l'abandonnent, les Juifs le comblent d'outrages : et moi chacun m'honore, chacun me respecte, je suis environnée d'une cour nombreuse. Est-ce donc là le profond respect que j'ai pour Dieu ? est-ce la reconnaissance que je lui dois ? est-ce l'amour que je rends à son amour ? » Ainsi parlait Elisabeth ; mais la douleur étouffe sa voix ; elle pâlit, elle n'a plus de sentiment à la vue de la majesté du Dieu en présence de qui elle s'anéantit.

On ne vit jamais une charité plus héroïque, plus royale, ni plus chrétienne que celle d'Elisabeth. Dans le temps d'une famine qui affligeait l'Allemagne, elle prit occasion de l'absence du landgrave son époux pour faire distribuer aux pauvres de Thuringe et de Hesse tout le blé qu'on avait recueilli dans les terres de son domaine ; et, pour épargner aux pauvres la peine de monter au château de Marburg, qui était sur un roc fort élevé, elle fit bâtir dans le bas un grand hôpital où elle descendait à pied plusieurs fois le jour, pour vaquer par sa présence à tous les besoins des pauvres. On la voyait faire les lits des uns, apprêter ellemême à manger aux autres, les servir tous avec un zèle, une tendresse et un empressement qui la fit appeler dès-lors la mère des pauvres. Elle en nourrissait tous les jours neuf cents sous ses yeux, outre ceux qui étaient nourris par son ordre dans tous ses Etals.

Un jour, étant attendue à un repas de cérémonie, elle se hâtait de s'y rendre. En allant, elle entendit un pauvre demander l'aumône : comme elle n'avait rien sur elle, elle lui dit d'avoir patience, et qu'elle lui enverrait bientôt. Le pauvre, n'écoutait point de raison, et la priait de ne pas passer ainsi sans soulager un misérable. A ces paroles, la sainte sentit son cœur ému de compassion : elle s'arrêta et lui fit donner son manteau ducal, tout chargé de diamants, qui était son plus riche meuble, destiné pour les cérémonies d'éclat. Le pauvre le prit et sortit à l'instant du palais. On vint raconter aussitôt l'aventure à la compagnie : le prince sortit pour aller au-devant d'Elisabeth, et lui dit : Qu'avez-vous donc fait de votre manteau? — Le voilà, repartit-elle, suspendu. Le prince le voit, il le touche et croit que c'est le même qu'elle avait donné, ne pouvant s'imaginer que ce pauvre eût pu sans aucun scrupule emporter un ornement si précieux.

Si les pauvres sont des terres fertiles, selon la pensée de S. Paul, sur lesquelles Dieu verse ses abondantes bénédictions, quelles heureuses récoltes n'aura pas fait cette sainte, qui les a cultivées et ensemencées avec tant de soin : Qui seminat in benedictiombus , de benedictionibus et metet. C'est aussi dans ce commerce que notre sainte a rencontré toutes ces grandes richesses spirituelles, cette oraison sublime, cette pureté de conscience, cette humilité profonde , cette patience invincible, cette charité embrasée, et tous ces rares trésors des plus éminentes vertus dont Dieu enrichit son âme. Si j'en avais le loisir, je me servirais maintenant de l'exemple de cette sainte pour confondre les riches du siècle, qui ont le cœur serré et les mains fermées pour les pauvres. Riches cruels à eux-mêmes, puisqu'ils ne pensent qu'à ce qui peut servir pour le corps , et qu'ils haïssent leurs âmes , languissantes de faim , et ne lui préparent rien pour l'éternité, dit le grand pape S. Léon. (Le P. Texier).

[Soin des pauvres] . — Il arrive souvent, dit S. Jérôme, que les grands exercent la charité par le ministère des autres: ils envoient leurs aumônes aux hôpitaux, mais ils n'y entrent pas eux-mêmes ; ils ne les secourent pas de leurs mains. Pourquoi? Parce qu'ils sont trop délicats, et par conséquent ils ne peuvent pas souffrir la vue et la puanteur des ulcères, et les images de la mort qui se trouvent dans cet exercice : Scio multos divites, ob stomachi angustiam , exercer e misericordiam per aliéna ministeria, et clémentes esse pecuniâ, non manu. Mais les intérêts de la santé et la délicatesse de la nature n'arrêtent pas la charité de Ste Elisabeth ; elle-même entre dans les hôpitaux ; elle fait les lits des pauvres, elle les lave de ses propres mains, elle essuie leurs ulcères, elle panse leurs plaies, sans que l'horreur de ces cadavres vivants, ni la puanteur de ces membres pourris diminuent son ardeur : ah ! elle voit Jésus

caché dans ces misérables et c'est pour l'amour de lui qu'elle sacrifie ses biens, ses grandeurs et elle-même à la charité. (Biroat).

[Même sujetj. — Qui pourrait ici dire les victoires qu'elle remporta sur elle-même, dans l'aversion naturelle que l'on a de ces sortes d'objets et dans la délicatesse de sa complexion? de quel artifice ne s'avisa-t-elle point pour satisfaire en même temps et sa charité et le désir qu'elle avait de se vaincre ! Elle en fit entrer secrètement deux dans son palais, un tout hideux pour la faim qui lui dévorait les entrailles, et à qui un mal honteux rongeait la tête, qui n'était plus qu'une croûte d'ordures ; elle le lave et nettoie de ses propres mains toute l'infection ; elle prend soin de l'autre, qui était un paralytique travaillé d'un flux de sang, et lui rend toutes les assistances que l'on peut plutôt s'imaginer que décrire, dans un mal contagieux et dans un 'paralytique qui ne pouvait en façon du monde s'aider lui-même, ni épargner la peine aux autres de le soulager. (Anonyme).

|Mème sujet]. — Voulez- vous savoir qui était la favorite de notre duchesse ? L'histoire de sa vie nous l'apprendra ; c'était une pauvre femme toute couverte de lèpre, qu'on avait séparée des autres malades dans un coin de l'hôpital, parce que personne n'en pouvait souffrir la vue. C'était au chevet de son lit que notre sainte passait les plus douces heures de la journée, c'était elle qui lui mettait le morceau à la bouche; en un mot, c'était l'objet de ses soins les plus tendres et les plus assidus. Qu'est-ce qui a pu porter cette princesse à des actions si héroïques? C'est la foi- Et sur quoi est fondée cette foi ? Sur ces paroles sorties de la bouche de la Vérité même. « Ce que vous faites au moindre des miens, je le tiens fait à ma propre personne. J'ai été malade, et vous m'avez visité. » Et quoi ! puisque nous sommes tous chrétiens, n'avons-nous pas la même foi ? n'avons-nous pas lu ou entendu les mêmes paroles ? D'où vient donc que peut-être nous ne sommes jamais entrés dans un hôpital? d'où vient que le cœur nous soulève à la vue d'un pauvre, et que l'odeur d'un malade nous est insupportable ? Peut-être même que nous avons un cœur de bronze et des entrailles de fera la vue des misères de notre prochain. Ah ! je sais bien ce qui en est cause ; c'est que notre foi est morte, et qne jamais nous n'avons bien médité ces paroles de l'Evangile : Fsurivi, et dedistis mihi manducare; infirmus fui, et visitâstis me. C'est que jamais nous n'avons bien étudié cette haute théologie qui est, dit David, cachée en la personne du pauvre : Beatus vir qui intelligit super egenum et ponperem (Le P.Texier).

[Souffrances et persécutions]. — Quoique sa vie n'ait été qu'une suite de persécutions et un exercice continuel de la plus héroïque patience, cependant il semble qu'elles ne commencèrent proprement à l'accabler que

depuis là mort du prince son époux : car ce fut comme le signal qui donna main-levée à la haine d'une belle-mère et à la jalousie d'une bellesœur, qui lui en firent bientôt sentir les plus cruels effets. Elle n'avait pas encore essuyé les larmes que la mort d'une personne si chère lui avait fait répandre, et à peine avait-elle eu le temps de faire à Dieu le sacrifice de sa douleur, que les persécutions les plus outrageuses succédèrent aux afflictions les plus sensibles. Elle espérait que la mort du prince, rompant ses liens, la mettrait du moins enliberté, et qu'elle pourrait dire à Dieu, avec le prophète : Dinpisti vincula mea, je n'ai plus qu'à penser et à me consacrer uniquement à vous, ô mon Dieu, sans partage et sans division. Mais elle connut bientôt que c'était encore en lui seul qu'elle devait mettre son espérance, puisqu'elle se vit en même temps abandonnée de ses plus proches, qui devinrent ses plus grands persécuteurs. Dépouillée de ses Etats, elle croyait qu'une vie particulière la mettait à couvert de la haine des hommes et hors des atteintes de la fortune : et ce fut ce qui la mit hors de défense contre la fureur de ses ennemis. Enfin, elle embrasse la vie religieuse, elle y croit trouver un asile, et c'est là que sa patience est exercée par les plus rudes épreuves. Voici donc un modèle de constance dans tous ces états différents par où la Providence l'a conduite. Admirez les desseins de Dieu sur les justes, et vous allez voir de quelle manière il traite ceux qu'il chérit le plus tendrement.

Cette persécution commença par ses proches. Ceux que l'autorité du prince avait retenus pendant sa vie et dont il avait à peine arrêté les censures et les injures, et qui s'étaient servis de tous les artifices pour empêcher qu'il ne la prît pour son épouse, emploient maintenant la violence ouverte pour dépouiller ses enfants de la succession de leur père, et elle de la régence de ses Etats et de l'éducation de ses enfants. On gagne son beau-frère Henri pour être l'exécuteur de cet injuste dessein, et on lui met en tête que la représentation n'avait pas lieu dans la Thuringe, c'est-à-dire le droit de succession qu'ont les enfants aux biens de leur père, et qu'il ne serait pas le premier qui, à l'exclusion de ses neveux, aurait succédé à la principauté après leur frère aîné ; qu'il n'avait qu'à chasser Elisabeth, et se mettre de plein droit en possession des biens du prince défunt. La résolution en est prise, l'ordre donné, et l'exécution s'en fait sur-le-champ ; mais avec quelle violence et quelle inhumanité ! On la va trouver dans sa chambre, au milieu de la nuit, et on lui ordonne de sortir sur l'heure même, demi-habillée, avec défense d'emporter quoi que ce soit ; et, sans lui donner le temps de se pourvoir des choses les plus nécessaires, on la chasse honteusement de son palais, sans escorte et sans autre compagnie que deux ou trois filles de chambre, lesquelles font retentir l'air de leurs cris et de leurs gémissements. En cet état, capable de donner de la compassion aux cœurs les plus durs, elles vont errantes, durant les ténèbres de la nuit, de maison en maison

et de porte en porte, sans trouver personne qui veuille les recevoir par charité ; elles frappent, elles prient, elles se font connaître, elles conjurent par tout ce qu'il y a de plus saint, et par les paroles les plus touchantes, de donner le couvert pour cette nuit à leur maîtresse et à leur souveraine ; les uns la rebutent, les autres sont sourds à ces cris pitoyables, les autres la chargent d'injures et de reproches, jusqu'à ce qu'enfin elle rencontre une pauvre étable abandonnée, qui lui sert de retraite, et qui la fait souvenir que la glorieuse Mère de Dieu s'était vue réduite dans le même état et obligée de prendre un semblable logement.

Providence adorable d'un Dieu, où êtes-vous ? est-ce de la sorte que vous abandonnez vos plus fidèles amis ? Non, chrétiens, elle ne les abandonne pas; mais c'est ainsi qu'elle les éprouve, et que, pour faire davantage éclater leur vertu, elle semble se cacher pour un temps. C'est à ce rude combat qu'elle expose Elisabeth, qui fait paraître un courage plus quJhumain. Elle entre dans cette pauvre cabane comme dans son palais ; elle console les compagnes de son malheur, les rassure et les anime à souffrir pour Dieu ; et ce spectacle est d'autant plus ravissant aux yeux de Dieu, qu'elle ne souffre pas seulement avec patience, mais avec joie, avec une volonté soumise et un cœur rempli de confiance, qui adore les ordres de son Créateur dans cet état capable d'abattre une âme moins fidèle et moins solidement établie dans la vertu. Je n'avance point ceci sans raison ; car, ayant passé quelques heures dans ce déplorable abandon, avertie par le son d'une cloche, elle entre dans l'église des religieux de S. François, et fait chanter le Te Beicm après avoir perdu son état et ses biens, lequel cantique se dit ordinairement quand on a remporté quelque victoire ou reçu du Ciel quelque signalé bienfait. Aussi n'a-t-elle jamais remporté une victoire si signalée, jamais donné un si rude combat, jamais possédé une si riche couronne, jamais mieux mérité l'honneur d'un triomphe, que par cette constance et cette fidélité héroïque dans la plus fâcheuse révolution qui se fût faite depuis longtemps. (Houdry).

1 Ses épreuves]. — Qui pourrait compter ensuite les mépris, les insultes, et même les outrages qu'elle reçut de ses sujets, dans ce pitoyable abandon qui dura assez longtemps? Vous en jugerez par un seul trait, que je n'ai pu lire dans son histoire sans indignation.

Une malheureuse femme que la princesse avait assistée dans sa maladie, et qu'elle avait tirée de la mendicité par des charités considérables, se trouva de front et à sa rencontre dans un chemin boueux et rempli de fange. La princesse, déjà avancée sur la planche qu'on avait mise pour faciliter le chemin, aperçut cette femme qui entrait par l'autre bout, et, le chemin étantfort étroit, la pria d'attendre un moment qu'elle fût passée , lorsque cette impudente s'avance à grands pas, la heurte

insolemment, la pousse et la fait tomber dans le bourbier plein d'ordures, et, s1 arrêtant pour la considérer en cet état toute couverte de boue, avec un ris moqueur, la raille, l'insulte, la charge d'injures, pendant que la princesse, sans s'émouvoir d'un si sanglant affront, se relève, et va d'un visage tranquille laver ses habits.

Les traits qui sont prévus ou ne blessent point ou font une plaie moins profonde, parce que Ton prend des voies pour les parer; mais, lorsque ces traits sont imprévus et qu'ils partent de la main de ceux qui devraient être nos protecteurs, comment n'en être pas renversé? Aussi, David se plaint de ceux qui avaient ajouté de secondes plaies à ses premières plaies : Super dqlorem vulnerum meorum addiderunt ; et il se plaint de ceux qui, étant du nombre de ses amis, conversant familièrement avec lui, mangeant à la même table, lui avaient fait éprouver une noire perfidie : Si inimicus meus maledixisset mihi, sustinuissem utiquè ; tu veto, homo unanimis! (Ps. 54). — Notre illustre princesse, exposée à ces deux tempêtes imprévues, se soutient constamment. De qui est-ce qu'elle eût dû attendre du secours, lorsqu'elle fut privée du prince son époux? Sa belle-sœur, de concert avec sa belle-mère, ne doivent-elles pas être sa consolation, l'affermir dans ses Etats, les conserver à la postérité du landgrave et aux fils d'Elisabeth? C'est au contraire d'où leur vient la plus forte tentation ; l'une et l'autre conspirent pour la dépouiller, pour la bannir du palais avec ses enfants, comme s'ils étaient illégitimes. Elle est errante par la dureté des personnes qui lui étaient le plus intimement unies. Tu verô, homo unanimis. A cette première épreuve, qui avait fait une plaie profonde dans le cœur de la princesse, elle trouve une pauvre femme qu'elle avait secourue dans ses besoins qui l'accable d'injures, comme un David en fut accablé par Séméi en fuyant son fils Absalon qui l'avait chassé de son trône. (Le même).

[Réflexions]. — Il faut avouer, Chrétiens, qu'il y a eu quelque chose de surprenant dans la conduite de Dieu sur cette sainte princesse, et que nous ne pouvons assez pénétrer ; car sa vertu, sa douceur, son humilité dans une si haute naissance et surtout son naturel bienfaisant et les charités qu'elle répandait avec une espèce de profusion sur tous les misérables, et tant d'aimables qualités qui devaient lui attirer l'admiration, le respect et l'amour de tout le monde, semblaient ne lui attirer que des outrages et des persécutions. Mais c'était la voie que Dieu avait choisie pour la conduire à la plus haute sainteté, et en faire le modèle d'une vertu affligée et d'une constance à l'épreuve des plus rudes coups. La Providence pourtant ne l'a jamais abandonnée, et lui a fait trouver des ressources dans les plus grandes extrémités.

Les afflictions que Dieu envoie aux hommes pour les éprouver, ou pour les faire revenir à lui lorsqu'ils s'en sont écartés par le péché, sont appelées des visites de Dieu : Visitas eum diluculô, et subito probas iltum,

dit le saint homme Job ; et Dieu dit qu'il visitera les iniquités de son peuple en le frappant de ses fléaux : Visitabo in virgâ iniquitates eorum. Le Saint-Esprit se sert de cette expression figurée pour nous faire enten dre que les adversités sont des marques de son amour, comme les visites sont des témoignages de son affliction. Ainsi, Ton peut juger de l'amour de Dieu envers notre grande sainte par la multitude et la diversité des traverses par lesquelles il la purifia. Il lui donna de grands combats à soutenir pour lui faire remporter de grandes victoires : Certamen forte dédit illi ut vinceret. Mais, après que Dieu l'eut plongée dans un abîme d'afflictions et d'amertumes, il la plongea, pour ainsi dire, dans un océan de consolations et de délices, et elle put dire avec le prophète : Secundùm multitudinem dolorum meorum, consolationes tuœ lœtificaverunt animam meam. (Ps. 93). — Vous m'avez consolée autant que vous m'avez affligée, et les joies que vous avez répandues dans mon âme ont été dans la même mesure que les peines et les tribulations dont vous m'avez éprouvée. (Essais de Panêgyiiques).

[Elisabeth dans sa solitude]. — C'est ici le second état où nous pouvons considérer la constance de notre incomparable sainte. Après avoir composé à l'amiable avec son beau-frère, elle laissa ses principautés à ses enfants sous la tutelle de leurs plus proches, et, ne se réservant que son douaire, elle voulut absolument quitter la cour, et mener une vie particulière, où elle pût servir Dieu en toute liberté, et employer ses biens dans les plus saintes pratiques de la charité chrétienne. Elle croyait y vivre en paix ; mais Dieu, qui en veut faire un modèle de constance, permet qu'on pri suscite de nouvelles persécutions qui épurent son cœur ; car elle n'est pas plus tôt retirée de la cour qu'il semble que tout le monde se déchaîne contre elle, et l'on croit qu'elle mérite tous ces mauvais tourments, parce que sa piété et la promesse qu'elle avait faite à Dieu ne put souffrir qu'on lui parlât d'un second mariage, et ne voulut point écouter les propositions et les recherches des plus grands princes d'Allemagne ; on croit qu'à force de la persécuter on l'obligera enfin à s'y résoudre pour trouver de l'appui contre la violence , et que c'estle moyen d'en venir à bout. Dans cette vue, on traverse tous ses desseins et tous ses projets ; on s'oppose aux établissements qu'elle fait pour le service des pauvres et à l'emploi qu'elle veut faire de ses biens ; on l'inquiète sur la maison ou plutôt sur la chaumine qu'elle a fait bâtir pour sa retraite, et on la démolit. Obligée de céder à ce nouvel orage, elle quitte la Thuringe pour passer en Hesse, où elle espère plus de repos ; mais elle n'y est pas arrivée qu'on n'y peut souffrir l'éclat d'une telle vertu, et, comme les persécutions la suivaient partout, on emploie les affronts, la violence et les outrages pour l'en chasser. Elle quitte la ville et se retire dans un village, dans les masures d'une vieille maison abandonnée, et sous les ruines d'un degré elle se ménage une loge, qu'elle fait couvrir de feuilles

et de branches d'arbres pour se mettre à l'abri des injures du temps : elle y demeure inconnue à tous les hommes, et y mène une vie plus divine qu'humaine. Elle y fût demeurée le reste de ses jours, sans la considération de ses filles, qui ne pouvaient vivre dans un lieu si peu logeable et où elle-même pensa perdre les yeux par l'incommodité de la fumée, dont elle ne pouvait se défendre. (Houdry).

[Dessein d'enlrer en religion]. — Dieu, qui ne l'avait tirée de la cour, et préparée par tant d'épreuves, que pour l'élever au plus haut degré de la perfection, lui inspirale désir de la vie religieuse ; e-t, quoique l'exercice de la charité eût de grands attraits pour elle, particulièrement depuis que le souverain-pontife Grégoire IX, charmé du récit qu'on lui avait fait de sa vertu, eut pris son parti et sa défense, et mis sa personne et ses biens sous sa protection, en sorte que depuis ce temps-là elle pouvait servir Dieu et secourir le prochain en toute assurance, cependant Dieu lui fit connaître un état encore plus parfait : Adhuc excellentiorem viam vobis demonstro, comme parle l'Apôtre : ce fut la perfection évangélique dans l'ordre de S. François, qui venait tout récemment d'être canonisé. Elle se persuadait que, n'ayant nul commerce avec leshommes* les hommes l'oublieraient et cesseraient de l'inquiéter dans ses exercices de piété : elle en forma donc la résolution le propre jour du Vendredi-Saint, dans la pensée que cet état la rendrait plus semblable à son Sauveur crucifié. C'est là que Dieu, qui renverserait plutôt l'ordre de la nature que de permettre que les traverses et les contradictions manquassent à une âme sainte, lui prépare des croix plus exquises, plus intérieures et plus sensibles.

Le Pape, qui approuva son dessein, lui envoya le propre manteau dont s'était servi le grand et séraphique François durant sa vie, et que cette sainte reçut comme un précieux présent, qui lui mettait devant les yeux l'étroite pauvreté dont elle allait faire profession. Il lui assigna en même temps pour supérieur celui qu'elle avait choisi pour directeur, du vivant du prince son époux, et auquel elle obéissait comme à Dieu même, dont il tenait la place à son égard. Ce fut pour mettre les derniers traits à la patience d'Elisabeth, et achever d'en faire un modèle de constance et de fidélité. Cet homme était, à la vérité, un grand saint pour sa personne, et elle n'en pouvait choisir un d'un esprit plus éclairé et d'un désintéressement plus parfait ; mais c'était un homme d'une sainteté austère, d'une sévérité outrée, et qui traitait ceux qui étaient sous sa conduite à peu près comme lui-même, qui ne savait ce que c'était de pardonner à la faiblesse des hommes. {Le même),

[h mort]. — Ayant embrassé l'état religieux, elle était tout à fait morte au monde ; elle ne vivait plus que de l'amour de son Dieu, qu'elle ne perdait jamais de vue. Sa vie était une oraison continuelle, et son oraison

une sublime contemplation. Sa tendresse et sa confiance envers la Sainte Vierge était sa dévotion favorite : elle n'en parlait qu'avec des trans ports d'amour. Enfin, le Ciel voulut récompenser de bonne heure une si extraordinaire sainteté. Jésus-Christ lui apparut, et l'invita au séjour des bienheureux. Avertie du jour de sa mort, elle s'y prépara par un renouvellement de ferveur ; et, quoiqu'elle ne fût que légèrement malade, elle voulut recevoir les derniers sacrements : elle les reçut avec une piété si éclatante, que tous les assistants en furent dans l'admiration. Elle fit plusieurs discours pleins d'édification et fort touchants sur les avantages et la douceur de l'amour de Dieu, et sur la vanité des grandeurs du monde. Trois jours avant sa mort, elle pria que personne n'entrât dans sa chambre que ceux qui pouvaient l'aider à bien mourir. Enfin, elle rendit son bienheureux esprit à Dieu, âgée de vingt-quatre ans; elle en avait passé quatre, depuis sa viduité, dans des tribulations continuelles. (Houdry).

[Imitation de cette sainte J . — C'est ce modèle que je vous laisse à considérer. Elle a été fidèle à Dieu au milieu des grandeurs et des plaisirs d'une cour florissante, sans que tout cela ait été capable de séduire son cœur ; elle les a possédés sans attache, et elle sJen est vue privée avec une résignation admirable. Ah ! que cet exemple confondra un jour ceux qui s'oublient quand ils sont élevés au-dessus des autres, et qui oublient en même temps les devoirs de la piété chrétienne et toutes les obligations de leur état, sans penser que Dieu les a élevés pour servir aux autres d'exemples, pour soulager les misères de leur prochain, et pour soutenir, par le poids de leur autorité, la religion et les intérêts de Dieu ! Quel compte n'auront-ils point à rendre de l'emploi qu'ils auront fait de tant d'avantages et de bienfaits reçus du Ciel ! — Ensuite, comme cette grande sainte n'a pas été moins constante ni moins fidèle dans toutes ses disgrâces et dans les persécutions dont Dieu a voulu éprouver sa vertu, c'est, chrétiens, à cette marque que nous devons mesurer la nôtre. Mille gens font les braves, et se croient bien affermis dans la piété et dans le service de Dieu tant que rien ne les inquiète, que rien ne leur manque ; ils disent comme David : Dixi in abundantiâ meâ : Non movebor in ce 1er num. Ils se croient inébranlables ; mais, à la moindre traverse, à la moindre secousse, à la moindre contradiction, ils succombent, et toute leur constance est renversée : Avertisti faciem tuam à me, et factus sum conturbatus. C'est pourquoi personne, à proprement parler, ne se peut appeler vertueux si sa vertu n'a passé par cette épreuve de l'affliction, de la calomnie, des outrages, des persécutions des hommes, lesquelles font connaître la solidité et la grandeur de notre patience, et, comme dit l'apôtre S. Jacques, lui donnent le dernier achèvement. — Pour vous, Mesdames, qui avez embrassé l'état et suivi l'exemple de cette religieuse princesse, puisque vous combattez sous ses étendards, préparez-

vous aux mêmes combats : Certamen forte dédit Mi ut vinceret. Vous avez quitté et méprisé le monde comme elle ; mais il faut, à l'exemple de cette sainte , poursuivre votre victoire , c'est-à-dire en détruire les maximes, en arracher tous les sentiments, faire gloire de ses mépris, se vaincre soi-même, porter la croix du Sauveur, et persévérer constamment dans ces exercices jusqu'à la mort, pour mériter la couronne de l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite. {Le même).

Premier religieux des Carmes Déchaussés.

AVERTISSEMENT

Pour faire réloge de S. Jean de la Croix, ce serait assez de dire qu'il a été le disciple de l'incomparable Ste Thérèse, le premier religieux de son ordre, et son associé dans rétablissement d'une congrégation d'hommes contemplatifs, destinés à rétablir le Carmel dans sa première perfection. Cette illustre qualité cependant ne ferait tout au plus qu'un panégyrique ébauché, si nous ne savions, par le témoignage de Ste Thérèse même, que ce bienheureux disciple a été tout extasié en Dieu, un perpétuel contemplatif, toujours saintement perdu dans cette nuit obscure et lumineuse de l'âme, qu'il nous a si bien dépeinte dans ses écrits, un homme qui a plus vécu dans le ciel que sur la terre ; en un mot, un grand saint, ayant pris l'esprit d'une sainte qui a été l'admiration de son siècle.

Sur quoi je crois qu'il est bon d'avertir que, bien que la vie contemplative, les extases, les ravissements d'un esprit rempli de lumières extraordinaires et d'une volonté échauffée par les ardeurs d'un feu divin, soient le caractère propre du bienheureux Jean de la Croix, on ne doit pas néanmoins en faire le fond ni la principale partie d'un discours, parce que l'auditeur n'en pourrait tirer d'autre fruit qu'une admiration stérile des faveurs que Dieu fait à quelques saints, ce qui on ne doit ni souhaiter ni s'efforcer d'acquérir ; il vaut mieux s' attacher à l'exemple qu'il a donné d'une vie pauvre, humble, fervente, mortifiée, zélée et patiente dans les plus sensibles douleurs et les plus grandes persécutions, soit avant soit après la réforme de l'ordre du Carmel, à laquelle il a si heureusement travaillé.

Desseins et Plans.

I. — Vivo ego,jàm non ego, vivit verà in me Christus (Galat. n).

Le bienheureux Jean de la Croix a participé si avantageusement à la vie que le Sauveur des hommes nous a donnée, qu'il est difficile de le concevoir, et de faire ensuite le juste caractère de ce saint imitateur de la vie de Jésus-Christ. C'est pourquoi, afin de nous former une juste idée de lui, vous devez vous imaginer un homme qui n'a plus de commerce avec la terre, quoique le corps le contraigne dJy demeurer ; qui n'a plus d'engagement avec les sens, quoiqu'il soit obligé d'en user pour exécuter ce que Dieu lui ordonne ; un homme qui est tout dans le ciel, tout dans le sein de la Divinité, tout dans l'occupation des bienheureux : un contemplatif tout divin, qui semble avoir déjà passé dans l'autre vie comme une âme passe en l'autre monde lorsqu'elle est délivrée de son corps.

Voilà le tableau que l'histoire de ce grand homme nous en fait, et que je m'efforcerai de mettre en son jour en vous montrant que Dieu lui a communiqué les trois vies de Jésus-Christ.

La première est la vie souffrante, qui a commencé à l'élever vers son Dieu, en détruisant le péché et en l'appliquant uniquement au service de Dieu.

La seconde est la vie divine, qui l'a dégagé de ses sens et des choses matérielles pour le remplir des dons du Saint-Esprit, du don de prophétie, du don des miracles , et de la sainteté de Dieu, lequel prend soin de le conduire en toutes ses actions.

La troisième est la vie glorieuse, qui en fait un bienheureux avant sa mort, par sa transformation en Dieu, et par la participation des faveurs que les prédestinés reçoivent dans le ciel.

Ces vies sont des dispositions l'une à l'autre, la première à la seconde, la seconde à la troisième, et les trois ensemble feront connaître la vérité de ces paroles : Ego veni ut vitam habeant, et abundantibs habeant. Je suis venu pour donner la vie, voilà la première ; et pour la donner avec abondance, voilà la seconde ; et pour la donner encore plus abondamment, voilà la troisième.

II. — Qui facit concordiam in sublimibus suis (Job. xxm ) : il a joint1 et réuni ensemble les vertus les plus excellentes, mais les plus difficiles à accorder. C'est ce qu'on peut faire voir dans les trois parties de son

éloge.

Premièrement : Il a joint une grande innocence avec la pénitence la plus austère et la mortification ïa plus rigoureuse, dont aucun saint ait macéré son corps, non pour la satisfaction de ses péchés, mais par la crainte d'en commettre. On sait assez combien il est rare qu'une personne conserve longtemps l'innocence de son baptême ; et cependant S. Ambroise qui avait gouverné tant de consciences, assure qu'il lui a été plus facile de trouver des personnes qui aient passé innocemment toute leur vie que des âmes ayant fait une digne pénitence après leur innocence perdue : d'où l'on peut juger quelle a été la sainteté et le mérite de notre^ bienheureux, d'avoir conservé l'une toute sa vie, et d'avoir pratiqué l'autre dans la plus grande rigueur qu'on puisse s'imaginer, et par toutes les manières de souffrances, avec une patience invincible.

Secondement : Il a joint le plus haut degré de la contemplation avec les travaux de la vie apostolique, non seulement en procurant la conversion des pécheurs, mais en élevant les personnes vertueuses jusqu'au plus haut degré de la perfection : ce qu'on peut appeler une espèce d'apostolat plus sublime , et tout singulier : Qui facit concordiam in sublimibus.

Troisièmement: Il a joint la plus profonde humilité, les plus grandes humiliations, avec la science la plus sublime, la sainteté la plus reconnue, la réputation la plus éclatante.

1 Voilà ce qui a fait comme un mélange prodigieux dans la vie de ce bienheureux, et ce qui fait son caractère tout singulier. Qui facit concordiam in sublimibus suis.

III. — On peut tourner autrement ce plan, en faisant voir en ce grand

saint :

1°. La perfection d'une âme élevée au plus haut degré de la contemplation: car c'est la vie la plus excellente et la meilleure part que le Fils de Dieu a assurée à Madeleine : Maria optimam partent elegit.^ Et comme ce genre de vie suppose une âme qui est toute à Dieu, dont l'esprit n'est occupé que des grandeurs de Dieu, et qui n'a d'autres vues que de lui plaire, on peut faire voir comment notre bienheureux s'est disposé à cette vie si parfaite par la solitude etl'éloignement du monde, par la victoire sur ses passions, par un renoncement entier à soi-même et uirdépouillement parfait de tous les biens créés, et enfin par la haine extrême de son corps, qui a mérité que Dieu le comblât des pures délices de l'esprit.

2°. Les services qu'il a rendus à Dieu et à FEglise dans les labeurs de

la vie active, en travaillant d'abord au salut et à la conversion des pécheurs, et ensuite plus utilement à la réformation de Tordre du Carmel ; et Ton peut s'étendre sur les persécutions, les outrages, les humiliations, en un mot, toutes les peines qu'il a endurées pour ce sujet.

IV. — Qui vult ventre post me abneget semetipsum, tollat crucem suam et sequatur me (Matth. xvi). — Comme notre bienheureux n'a point eu d'autre vue ni d'autre passion que de suivre et imiter Jésus-Chrit, et d'exprimer, autant qu'il lui a été possible, la vie et la mort de cet Homme -Dieu, il en a cherché tous les moyens, et a rempli toutes les conditions que le Sauveur demande de ceux qui veulent être ses véritables et parfaits imitateurs : conditions qui sont renfermées dans les paroles de mon texte, et que le B. Jean de la Croix a parfaitement accomplies.

1°. Il faut que celui qui veut être de la suite de Jésus-Christ, c'està-dire qui fait profession de l'imiter et de pratiquer ses maximes, se renonce lui-même, c'est-à-dire qu'il n'accorde rien à la nature corrompue, qu'il dompte ses vices, ses passions et ses inclinations les plus naturelles, et qu'il renonce à ses plus chers intérêts pour s'abandonner entièrement à la volonté de Dieu. C'est ce qu'a fait Jean de la Croix.

2°. Tollat crucem suam, qu'il porte sa croix. Il ne faut que lire la vie de ce saint pour voir qu'aucun moment n'a été exempt de souffrances, de mortifications intérieures et extérieures, de persécutions au dehors et au dedans 4 de peines et de douleurs amères.

3°. Et sequatur me, qu'il me suive. Mais aussi, ayant suivi et imité le Sauveur dans ses travaux et ses tentations, comme parle l'Evangile, il a goûté les joies et les consolations qu'il fait ressentir à ceux qui sont fidèles à son service.

V. — Absit mihigloriarïnisi incruce Domininostri Jesu-Christi (Galat. vi). — Le saint homme dont nous faisons l'éloge, n'ayant pris le nom de Jean de la Croix que pour conformer toute sa vie à la croix et aux souffrances du Sauveur, comme la chose qu'il estimait la plus glorieuse qui fût au monde, c'est avec justice qu'il a pu dire, avec S. Paul, qu'il mettait toute sa gloire dans la croix, et qu'il n'avait point de plus grand désir que de participer aux souffrances de celui qui avait tant souffert pour lui, et qui avait préféré cette gloire à toutes les joies et à toutes les grandeurs de la terre . Qui,proposito sibi gaudio,sustinuit crucem, confusione contemptâ. Sur quoi l'on peut faire voir que Jean de la Croix a justement rempli et mérité ce glorieux nom :

1°. Pour avoir participé aux ignominies de la croix, à quoi il s'est

disposé par une humilité profonde, qui lui a fait souhaiter et môme souffrir les plus grands affronts, les mortifications les plus humiliantes, avec plus d'ardeur que les personnes du siècle ne recherchent les louanges et les applaudissements des hommes.

2°. Pour avoir participé aux douleurs et aux tourments de la croix par les mauvais traitements qu'il a soufferts de la part des hommes, et par les mortifications surprenantes qu'il s'est imposées lui-même.

3°. Mais aussi il a eu part aux douceurs de la croix par les joies et les consolations intérieures qui en sont comme les fruits, et par les faveurs et les grâces que Dieu fait à ceux qui souffrent quelque chose pour son amour.

VI. — Mihi mundus crucifixus est, et ego mundo (Galat. vi). Le monde est à mon égard comme un crucifié, et je suis réciproquement crucifié à l'égard du monde. — C'est par ces paroles que le grand Apôtre témoigne le mépris qu'il fait du monde, en disant qu'il est à son égard et dans son idée comme un crucifié, dont les Juifs avaient une extrême horreur, et qu'ils regardaient comme l'objet du monde le plus méprisable : Maledictus qui pendet in ligno. C'est-à-dire que,, au lieu que le monde n'a d'estime et de considération que pour les grands, les riches, les personnes recommandables par quelque bonne qualité, il souhaitait que ce même monde le regardât comme le dernier des hommes, qu'il le chargeât de confusion, d'opprobres et de malédictions, comme on faisait à l'égard d'un homme attaché à la croix : Mihi mundus crucifixus est, et ego mundo. Or, comme c'est par le mépris réciproque du monde pour les saints et des saints pour le monde qu'on peut parvenir à la plus haute perfection, je veux faire juger par-là à quel degré de sainteté Jean de la Croix est parvenu, puisque c'est à mon avis le caractère le plus juste que l'on puisse faire de son mérite et de sa vertu. — Ainsi, nous verrons dans la Première Partie, comment il a méprisé le monde en foulant aux pieds ses grandeurs et ses maximes, en sorte qu'il a été comme un crucifié à son égard et dans son idée : Mihi mundus crucifixus est.

En second lieu, Comment il a fait sa joie, son bonheur et ses délices de se voir méprisé, maltraité et persécuté du monde, c'est-à-dire des ennemis delà croix et des plus saintes maximes du christianisme, ne cherchant quà plaire au Sauveur qui, pour récompense des plaisirs et des joies du monde dont il a fait si peu d'estime, l'a comblé de grâces, de dons, de joies et de richesses intérieures; Mihi mundus crucifixus est, et ego mundo.

VIL — Dédit illi scientiam sanctorum, honestavit illum in laboribus. et comptevit labores illius (S ap . x) . — Le B . J e an de la Croi x a été Y un des saints ie

plus rempli de la science de Dieu, dont les travaux ont eu de plus glorieux succès, et que Dieu a comblé de ses bénédictions. Ce qu'on peut démontrer en détail.

1°. Dédit illi scientiam sanctorum. Il a eu la science des saints en ce qu'il est l'un de ceux qui ont suivi plus exactement les maximes de l'Evangile : car il a porté le dépouillement jusqu'au dernier degré, nonseulement en entrant dans l'état religieux, mais encore en y vivant dans une observance si étroite qu'il se retranchait beaucoup de choses que les plus sévères s'accordent à eux-mêmes. Il a porté l'amour de la Croix à l'excès, puisqu'il s'est mortifié dans tous ses sens, en tout temps, sans distinction, et de la manière la plus austère; en sorte que, à l'exemple de plusieurs saints, il aurait, ce semble, dû être obligé de demander pardon à son corps. Outre cela, il possédait la science des saints en ce qu'il pénétrait les divins nrystères les plus cachés, qui sont comme autant de sources où il a puisé cette bonne et merveilleuse théologie mystique, admirée de toutes les personnes les plus savantes et les plus éclairées dans cette science : Dédit illi'DEVS scientiam sanctorum.

2°. Honestavit illum in laboribus : parce qu'il l'a rendu père d'une nouvelle famille, qui a marché sur ses pas dans la pratique des plus hautes maximes de l'Evangile. La fondation de tant de maisons religieuses à laquelle il a eu part, où Dieu est honoré et glorifié, a rendu son nom immortel, et l'Eglise, qui jouit du fruit de ses travaux, l'a honoré après sa mort du titre de saint.

3° Complevit labores illius. Dieu a couronné ses travaux dans le ciel, par la gloire qu'il y reçoit pour tant de vertus, de travaux, de souifrances et de saintes actions qui l'ont rendu un parfait imitateur de Jésus-Christ. C'est ce que le Sauveur a voulu faire connaître lui-même par un miracle signalé, que nous ne lisons d'aucun autre saint : il s'est représenté luimême dans les reliques et les ossements de notre bienheureux, y paraissant visiblement tantôt attaché à la croix, tantôt comme un enfant couché dans une crèche, changeant à tout moment de forme et de figure, pour marquer par là l'union, la ressemblance et la conformité qu'il a eue avec lui dans toutes les actions de sa vie.

VIII. — Christo confïxus sumcruci (Galat.n).— La vie si austère de ce grand saint donne droit de lui appliquer ces paroles de S. Paul : Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ, et de montrer : 1° Que, dans tout le cours de sa jeunesse, il a pris la croix pour son partage, fuyant la société des jeunes gens de son âge qui vivaient dans le libertinage, évitant les jeux puérils, s' appliquant à la prière et à la mortification comme un jeune athlète qui se prépare au combat, pratiquant des pénitences proportionnées à son âge pour se disposer à de plus grandes.

2° Que dans la religion où il est entré, il a fait profession de mener une vie de croix, par la pratique fidèle des devoirs du religieux, ayant choisi, entre toutes les communautés, celle où l'observance y était plus étroitement gardée, enchérissant même sur la règle par des mortifications volontaires, par des jeûnes réitérés, par les rigueurs des saisons et les incommodités de la chaleur et du froid auxquelles il s'exposait, par les haires, les cilices, les disciplines fréquentes et des austérités continuelles.

3° Que, dans la nouvelle réforme et dans ce grand nombre de maisons de son ordre bâties sur le fonds de la Providence, il a appris à ses religieux à embrasser la croix de Jésus-Christ : par la voie de la persuasion, leur montrant que c'était l'esprit de leur saint fondateur ; par la voie de l'autorité, en qualité de supérieur et de provincial; par la voie de l'exemple, qui est là plus efficace, etc.

IX. — Quoique tous les saints méritent le culte et la vénération des fidèles sous quelque titre que l'Eglise les honore, d'apôtres, de docteurs, de martyrs, de confesseurs, etc., il y en a néanmoins qui, à raison de leurs travaux et des services importants qu'ils ont rendus à l'Eglise, méritent devant Dieu d'être honorés de ces glorieux titres, encore qu'ils n'en portent pas le nom, et que le commun des fidèles ne leur assigne aucun de ces rangs parmi les saints. — C'est ce que j'entreprends de faire voir en la personne du B.Jean de la Croix, coadjuteur de Ste Thérèse dans la réforme de l'ordre du CarmeL, premier religieux de ce nouvel ordre, savant contemplatif, grand et éclairé docteur dans la théologie mystique, dont il a pénétré tous les secrets. Voilà l'idée la plus avantageuse que Ton se forme communément de ce grand saint ; mais vous aurez toute une autre opinion de son mérite et de sa sainteté si je vous fais voir

1° Que, par son zèle et ses travaux ayant contribué à la réforme d'un ordre déchu de sa première ferveur, il a mérité le nom à' apôtre, parce que c'est une sorte de conversion plus glorieuse à Dieu, plus rare et plus difficile que celle des grands pécheurs, et par conséquent qui demande un zèle tout particulier.

2° Si nous faisons réflexion sur les lumières dont il a éclairé l'Eglise par ses admirables écrits, qui conduisent par degrés jusqu'à la plus haute perfection, on ne peut lui refuser la qualité d'excellent docteur.

3° Enfin, par les croix, les persécutions, les souffrances endurées pour une cause aussi juste qu'est celle d'avoir porté ses frères à la perfection de la vie religieuse, il a mérité la gloire du martyre.

C'est ce que nous verrons dans les trois parties de son éloge.

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