‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 4)Chapitre 2 sur 25 · II. — Confidite, ego vicimundum (Joan. xvi · texte numérisé non relu

II. — Confidite, ego vicimundum (Joan. xvi

1°. S. Roch a commencé à vaincre le monde presque aussitôt qu'il y est entré : car il a combattu ses maximes dans un âge et dans une condition qui lui donnait tous les moyens d'en goûter les plaisirs et de suivre tout ce que le monde a d'agréable.

2°. Il s'est consacré au service des pauvres malades, et même des pestiférés, qui est l'emploi le plus opposé aux inclinations des gens du monde et de la nature corrompue.

3°. Il a vaincu ce monde de la manière la plus extraordinaire, en voulant mourir inconnu parmi ses propres sujets, persécuté, maltraité, et abandonné de ses proches, comme un S. Alexis et un S. Jean-Calybite, qui moururent inconnus dans la maison de leurs pères, dont ils ne furent reconnus qu'à la mort.

III. — A b infantiâ meâ crevit mecum miseratio (Job. xxxi, 18). — S. Roch a été un homme de miséricorde au sens où l'Ecriture appelle des hommes de richesse ceux qui y sont attachés de cœur et d'esprit. C'est le style de l'Ecriture de donner aux hommes le nom des choses dans lesquelles ils se sont rendus plus recommandables. Ainsi, elle appelle les hommes attachés aux biens de la terre Viri divitiarum, des hommes de richesses, et ceux qui sont employés aux œuvres de miséricorde Viri miser icordiarum, des hommes de miséricorde. Ainsi, dans l'usage ordinaire, on appelle gens d'affaires, hommes de lettres, hommes de guerre, ceux qui font profession publique de ces conditions et de ces emplois. C'est dans ce sens que je prends pour sujet de l'éloge de S. Roch ce glorieux titre d'avoir été un homme de miséricorde : je vous le ferai voir dans mon premier point ; et, dans le second, comment Dieu, qui veut bien porter le nom de Père des miséricordes, Pater miser icordiarum, s'est montré juste dans la récompense des services que ce saint lui a rendus en la personne des pauvres et des malades.

Premièrement. — La compassion de notre saint pour les pauvres et les misérables a commencé presque avec sa vie, par un amour tendre, qui dès ses premières années lui fit pourvoir à leur soulagement en leur faisant tout le bien qu'il pouvait ; mais cette charité miséricordieuse crût ensuite avec lui: dans un âge plus avancé, se voyant en possession d'un riche héritage, il le distribua aux pauvres, autant que les lois du pays le lui pouvaient permettre. Sa compassion croissant, et ne se contentant pas de les assister de ses biens en se dépouillant de tout, il s'employa aux plus rudes exercices de la charité, servant les pauvres malades dans les hôpitaux, et même les pestiférés, se consacrant tout entier à ce pénible et rebutant emploi, si opposé à la grandeur de sa naissance, et malgré toutes les répugnances que pouvait ressentir un seigneur de sa qualité, de son âge et de sa complexion. Enfin, le comble, la dernière

perfection de sa charité et de sa miséricorde, c'est d'avoir non-seulement exposé sa vie un grand nombre de fois en servant les pestiférés, mais de l'y avoir effectivement perdue en mourant victime de la charité, enlevé de ce monde par une maladie contagieuse dont il avait guéri une infinité de personnes.

Secondement. — La grandeur de la récompense que Dieu a donnée à cette charité miséricordieuse, dans cette vie et dans l'autre. Quand je dis que la miséricorde de S. Roch a été récompensée dès cette vie, je n'entends pas qu'elle ait été récompensée en même nature de biens, puisque, de la part des hommes et même de ses proches, il n'a reçu que des outrages et des rebuts, et, de la part de Dieu même, que des afflictions^ des souffrances et des maladies douloureuses; mais j'entends que, pour les œuvres de miséricorde temporelle que ce saint a exercées, Dieu l'a comblé de biens spirituels: — 1°. En détachant son cœur de l'affection des richesses, faveur et grâce inestimables puisque le Saint-Esprit appelle bienheureux celui qui est arrivé à ce degré de perfection. — 2°. Il a eu le bonheur de servir Jésus-Christ même en la personne des pauvres et des malades, bonheur qui lui a rendu ses travaux infiniment agréables et glorieux. — 3°. La gloire toute particulière qu'il a dans le ciel: car, comme le Sauveur ne laisse pas sans récompense un verre d'eau donné par charité et pour son amour, que n'aura-t-il point donné à notre saint pour tant de bons offices, d'aumônes, de travaux, de dangers? Quelle gloire devant tous les hommes, au jour du dernier jugement, lorsque Dieu fera voir à la face de l'univers tous les services que ce grand saint lui aura rendus ? — 4°. La gloire que Dieu lui a procurée en ce monde, parle pouvoir qu'il lui a communiqué de guérir les maladies les plus désespérées, et par la vénération publique et les prières qu'on lui adresse dans les temps de peste dont la justice divine frappe souvent les villes et quelquefois des royaumes entiers. '

IV. — lmitatores met estote} sicut et ego Christi. (I Cor. iv, 10). — Quoique la vie du Sauveur soit le modèle de tous les véritables chrétiens, qui, pour être saints et du nombre des prédestinés, comme dit S. Paul, doivent être conformes à ce divin original, il faut pourtant avouer qu'il y aura toujours une différence, ou plutôt une distance infinie, entre la sainteté de cet Homme-DiEu et celle des plus grands saints. Nous voyons même que ses plus parfaits imitateurs, loin d'en exprimer tous les traits, se sont bornés les uns à une vertu particulière, les autres à quelques actions plus marquées, et les autres enfin à quelque partie de sa vie à laquelle ils se sont plus affectionnés et en quoi ils ont cru pouvoir mieux réussir. C'est ce qui fait que presque chaque saint a son caractère propre et particulier, qui le distingue des autres, etpar lequel il s'est rendu plus

semblable à celui qui est un modèle achevé de toutes les vertus et de toutes les différences de sainteté. — Or, si vous voulez savoir en quoi S. Roch, que l'Eglise expose en ce jour à notre vénération, a pris à tâche d'imiter le Sauveur, et en quoi il sJest particulièrement distingué , je vous dirai qu'il ne faut que parcourir la suite de sa vie pour y remarquer une excellente copie de la vie conversante du Sauveur parmi les hommes:

1°. Ce saint a employé toute la sienne à guérir les malades et à faire du bien atout le monde : en sorte qu'on lui peut appliquer justement ces paroles : Pertransiit benefaciendo et sanando omnes (Act. x).

2° Pour tous ses bienfaits, pour les services qu'il a rendus aux hommes, il n'a reçu de leur part que des outrages et de l'ingratitude. Voilà dans Jésus-Christ un modèle de miséricorde et de patience : voilà dans S. Roch une copie et une parfaite image de l'une et de l'autre ; mais qui doit à son tour servir de modèle à ceux qui m'écoutent. C'est le partage de son éloge.

V. Numquid considerâsti servum meurn Job, qubd non sit ei similis in terra ? (Job. i). — Il est rapporté, au livre de Job, que Dieu demanda un jour à Satan si, dans le tour de la terre qu'il avait fait à dessein de nuire à quelqu'un, il avait bien considéré son fidèle serviteur Job, dont il fit en même temps l'éloge, en disant qu'il n'avait point son semblable dans le monde, personne qui l'égalât en fidélité ni en vertu. — Je ne suis pas assez téméraire pour disputer à ce saint homme la gloire d'avoir été trouvé le seul digne de l'admiration des anges et des hommes, et proposé comme un modèle de fidélité envers Dieu, et de charité envers le prochain ; mais je ne craindrai point d'avancer qu'entre tous les saints de la nouvelle loi le glorieux S. Roch a eu une parfaite ressemblance avec le saint homme Job :

1°. Dans les vertus rapportées par l'Ecriture, au témoignage de Dieu même : droiture du cœur, crainte de Dieu, fuite du péché, fidélité au service du Seigneur. Ce sont les qualités que Dieu même fit valoir au démon , comme pour insulter à sa malice : Homo simplex et rectus , ac timens Deum, et recedens à malo. Ce sera le sujet de la première partie.

2°. Nous le verrons appliqué aux œuvres de miséricorde, dévoué au service des pauvres malades, comme un autre Job, qui disait que la miséricorde était née et avait crû avec lui : Crevit mecum miser atio : en sorte qu'il était un asile ouvert à tous les misérables.

3°. Nous le considérerons enfin, dans le troisième point, comme un modèle de patience dans les rudes épreuves que Dieu fit de lui, comme d'un autre Job, en l'affligeant d'une terrible maladie, la peste, dont il avait guéri les autres, et en l'exposant aux insultes, aux mépris et aux

outrages de ses plus proches, dont il se vit abandonné, et à qui il ne voulut point se faire connaître. A quoi nous pouvons ajouter qu'il fut ensuite récompensé de Dieu , qui l'avait réduit à ce pitoyable état, plus libéralement, dans le ciel et sur la terre, que le saint homme Job, qu'il rendit doublement plus riche, plus heureux et plus considérable qu'il n'avait été avant d'être éprouvé par tant de fâcheux accidents.

Les Sources

Surius, 16 Août, rapporte au long la vie de S. Roch, mais on l'accuse d'avoir dit des choses incertaines et sans aucune preuve.

Le P. Théophile Raynault a fait l'abrégé de la vie du même saint, et cite les auteurs qui en ont parlé plus amplement : savoir,

Albertus Krantzius, IX Metrop. 15.

Petrus Exquilinus, Appendix ad ' S anctorum natales, 15. — Claudius de Rota; Petrus Pinus : Ludovicus Maldura.

Epitome des Annales ecclésiastiques. Oderici Reginaldi, à l'année

Les Pères du concile général de Constance ont reconnu le mérite et la sainteté de S. Roch en lui décernant les honneurs dus aux Saints pour avoir été délivrés, par son intercession, d'une peste qui ravageait la ville pendant que l'assemblée s'y tenait.

Baillet, au 16 Août, fait l'histoire historique de la vie du saint, mais révoque en doute, à son ordinaire, ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus glorieux.

Biroat, Panégyriques, en a un sur ce sujet. Le P. Texier, Panégyriques.

Discours chrétiens sur les principales fêtes.

[Les Saints Pères qui ont traité du soin des malades |. — S. Augustin, au livre De bono patientiœ, a beaucoup de choses qui viennent à ce sujet. — Voir aussi son traité De visitatione infirmorum, qui est peut-être d'un autre auteur.

Passages, Exemples, Figures et Applications de l'Écriture.

Pertransiit benefaciendo, et sanando omnes. Act. x, 38.

Circuibat omnes civitates, curans omnem languorem et omnem infirmitaiem. Matth.

ix, 35.

Omnis turba quœrebat eum tangere, quia virtus de illo exibat et sanabat omnes. Lucae vi, 19.

Non te pigeât visitare infirrnum. Eccli. vu, 39.

Deus qui sanat omnes infirmitates. Ps.

In tua infirmitate ne despicias teipsum, sed ora Bominum, et ipse sanabit te. Eccli. xxxviii, 9.

Domine, ecce quem amas infirmatur.

Joan. xi, 3.

Infirmitas hœc non est ad mortem, sed pro gloriâ Dei. Ibid.

Exinanivit semetipsum, formam servi accipiens. Philipp. n, 7.

Curam illius habe. Lucse x, 36.

In duritiâ manûs tuœ adversaris mihu Job. xxx, 21.

Quia acceptas eras Dec-, necesse fuit ut tentatio probaret te. Tobiae xn, 13.

Hanc tentationem ideo permisit Deus evenire Mi ut posteris daretur exemplum patientiœ. Tobiae n, 12.

Crevit mecum miser atio. Job. xxxi, 18.

Infîrmus eram et visitâstis me. Matth.

xxv, 36.

Quamdiù fecistis uni ex minimis meis, mihi fecistis. Matth. xxv, 40.

Quis infèrmatur, et ego non infirmor. II Cor. xi, 29.

Sequebatur eum multitudo magna, quia videbant signa quœ faciebat super fus qui infirmabantur. Joan. vi, 2.

Suscipite infirmos. I ThessaJ. v, 14,

Il a passé en guérissant partout les malades, et faisant du bien à tout le monde.

Jésus allait de tous côtés dans les villes, guérissant toutes sortes de maladies et de langueurs.

Tout le peuple tâchait de le toucher, parce qu'il sortait de lui une vertu qu} les guérissait tous.

Ne soyez point paresseux à visiter les malades.

C'est Dieu qui guérit toutes sortes de maladies.

Ne vous abandonnez pas dans vos maladies, mais priez Dieu, et lui-même vous guérira.

Seigneur, celui que vous aimez est malade.

Cette maladie ne va point à la mort, elle est pour la gloire de Dieu.

Il s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'un serviteur.

Prenez soin de ce malade.

Votre main paternelle , ô mon Dieu , me traite en ennemi.

Parce que vous étiez agréable à Dieu, il a été nécessaire que Dieu vous éprouvât.

Dieu permit que cette épreuve lui arrivât, afin que sa patience servît d'exemple à la postérité.

La miséricorde et la compassion ont crû avec moi.

J'étais malade, et vous m'avez visité dans mon infirmité.

Ce que vous aurez fait au moindre dès miens, je le tiendrai comme fait à moimême.

Qui est infirme sans que je le sois avec lui ?

Une grande foule de peuple le suivait, parce qu'ils voyaient les miracles qu'il faisait sur ceux qui étaient malades.

Ayez soin des faibles et des malades.

EXEMPLES ET FIGURES TIRES DE L'ECRITURE

| Le Sauveur envers les malades]. — C'a été remploi le plus ordinaire du Fils de Dieu sur la terre de rendre la santé aux malades, dans tous les lieux où sa charité l'a conduit ; et F Evangile est rempli des guérisons surprenantes qu'il opérait partout : Pertramiit benefaciendo et sanando omnes. Tantôt les premiers et les plus considérables des villes le priaient de prendre la peine de venir dans leurs maisons pour guérir des personnes près d'expirer ; tantôt les peuples accouraient en foule, et étendaient les malades sur les chemins par où il passait ; et tantôt enfin, ce charitable médecin prévenait lui-même leurs prières, et leur demandait s'ils voulaient être guéris. Or, quoique le Sauveur aitlaissé ce pouvoir à ses Apôtres, et qu'il l'ait souvent communiqué à des saints en particulier, pour preuve du pouvoir et du crédit qu'ils avaient auprès de lui, ce n'est pas néanmoins un moyen ordinaire auquel on doive s'attendre, et la Providence ne nous a laissé que des secours humains ; mais, comme elle a des ressources infinies, il excite la charité des personnes vertueuses à leur donner toutes les assistances nécessaires. Que cet emploi est saint, qu'il est agréable à Dieu, puisque c'est celui qui occupait ordinairement le Fils de Dieu ! — C'est là sans doute l'exemple que se proposa S. Roch pendant la plus grande partie de sa, vie ; c'est ce qui l'obligea à ne point passer de ville dont il ne visitât les hôpitaux, pour y servir les malades et les secourir dans toutes leurs nécessités ; c'est ce qui le porta à ne point épargner sa vie même pour subvenir aux nécessités du prochain, puisqu'il s'exposa toujours plus volontiers à servir les pestiférés, pour contenter l'ardeur de la charité qui le pressait.

[La piscine publique |. — Quand je considère les hôpitaux, les places publiques, et quelquefois même les grands chemins, tellement pleins de misérables et d'infirmes, qu'ils surpassent de beaucoup en nombre ceux qui sont dans les maisons, je me figure cette piscine de l'Evangile, tout entourée de galeries, où l'on ne voyait que boiteux, aveugles, paralytiques, qui attendaient que l'ange vînt troubler l'eau. Or, quelle eau peuvent demander de nous tous ces malades dont le monde est plein, si ce n'est celle que la charité et la compassion doivent faire couler de nos yeux à la vue de tant de maux? Mais S. Roch ne se contente pas d'une compassion stérile et infructueuse; il va par les carrefours et les places publiques; il pénètre dans les recoins et les endroits les plus cachés ; il sort de la ville et parcourt les chemins, pour amener dans la piscine, c'est-à-dire dans les hôpitaux, tous les malades et les infirmes. Il ne s'en tient pas à troubler iVjmu, comme cet ange de l'Evangile, mais, par la puissance que

Dieu lui a conférée, il remet en parfaite santé, par ses soins et encore plus par ses prières, tous les infirmes qu'il peut découvrir, même ceux qui sont attaqués des maladies les plus désespérées : imitant en cela nonseulement l'ange du Seigneur, mais le Sauveur même, duquel il est dit : Pertransiit benefaciendo et sanando omnes.

|EhY|. — La divine Providence, qui autrefois s'était servie de corbeaux pour nourrir ses prophètes, voulut se servir d'un chien pour porter quelque nourriture à S. Roch. Ce chien dérobait tous les jours autant de pain qu'il en fallait pour la nourriture de notre saint, qui, était tombé malade et qui était caché seul au fond d'un bois, manquant de tout secours humain : ce qui lui arriva lorsque, après avoir servi les malades, et voulant retourner dans son pays, parce que sa vertu était trop connue dans les hôpitaux où il était, il fut frappé par hasard d'un coup de flèche, et en même temps frappé de la peste, et contraint, par sa faiblesse, de se coucher au pied d'un arbre.

[Daniel à BabyloneJ. — Je ne puis considérer S. Roch dans sa jeunesse, s'exerçant dans la maison paternelle à la pratique des plus hautes vertus, que je ne me rappelle en même temps le jeune Daniel, qui passa aussi sa jeunesse dans le palais de Nabuchodonosor, vivant dans l'innocence, refusant de prendre la même nourriture que ce prince, et rejetant toutes les douceurs de la vie, celles même qui étaient permises ; conservant un visage serein au milieu des austérités les plus rigoureuses ; adorant le Dieu d'Israël parmi la multitude d'un peuple idolâtre qui fléchissait le genou devant la statue d'un homme superbe. En vous mettant devant les jeux la vie de ce jeune prophète, j'ai fait, sans y penser, le véritable portrait de notre saint vivant dans la maison de son père ; sobre dans son manger, mortifié dans ses regards, retenu dans ses paroles, ne prenant que des divertissements honnêtes et permis, et ne se les permettant que pour éviter l'esprit de singularité ; fuyant les compagnies suspectes. Combien évita-t-il de dangers par cette sage précaution ! Maître de son cœur, arbitre de ses actions, pouvant satisfaire tous ses désirs, et ne manquant d'aucune chose pour les contenter, de quelle vertu n'eut-il pas besoin pour conserver son innocence au milieu d'une cour abondante en toutes sortes de délices !

[Moïse]. — L'Apôtre S. Paul, pour louer la fidélité de Moïse, dit qu'il abandonna la cour de Pharaon, et ne voulut jamais avouer qu'il fût le fils de la fille de ce prince, préférant à cette qualité celle de simple serviteur de Dieu : Negavit se esse fdium fihœ Pharaonis. Ce grand homme aime mieux être affligé avec le peuple de Dieu que de s'abandonner aux délices de la cour de ce roi rebelle aux ordres de Dieu. <— S. Roch imite parfaitement co grand exemple: il quitte ses parents, il renoBCd, pour

ainsi dire, à la qualité de leur fils, il abandonne tous les avantages qu'il pouvait se promettre de sa naissance, il foule aux pieds toutes les espérances et les prétentions de sa fortune : tout cela pour vivre pauvre, inconnu, pour devenir un vil serviteur des malades dans un pays étranger, pour s'attacher à la croix du Sauveur, n'ayant rien de plus cher au monde que de se conformer à ce divin original.

APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE

Infirmus eram, et visitâstis me (Matth. xxv). — Il faut, à la vérité, un grand fonds de charité pour se donner entièrement à la pratique de toutes sortes de bonnes œuvres ; mais qui peut douter qu'il n'en faille une toute particulière pour faire son occupation du service des pauvres malades, surtout s'ils sont attaqués de maladies dangereuses? Il n'y a rien, dans ce vil ministère, qui flatte l'inclination naturelle ; tout y rebute les sens ; les' fonctions en sont tout à la fois et humbles et pénibles : en sorte que, si on ne l'envisage que par des vues humaines, le dégoût naît facilement parmi des exercices si rebutants. Les pitoyables objets dont il faut prendre soin nous l'inspirent, et les services les plus bas qu'il leur faut rendre n'ont aucun attrait qui puisse en adoucir la peine. Il n'y a que des yeux chrétiens qui se puissent faire à ces tristes spectacles ; et encore, si l'on n'est animé d'une sainte ferveur et d'un courage plus qu'humain, les sentiments d'une dévotion passagère qui nous y auront porté par quelque heureuse rencontre n'auront pas assez de force pour nous y faire persévérer. Mais, pour l'exciter, cette constante et généreuse ferveur, dans tous ceux qui prennent quelque intérêt ou quelque part dans ce grand ouvrage, il ne faut que rappeler dans leur esprit que c'est le Fils de Dieu même qu'ils assistent en la personne de ces malades. Ce fut, à la vérité, un avantage singulier et un bonheur incomparable aux saintes dames dont parle l'Ecriture, lesquelles suivaient partout le Sauveur et fournissaient à ses besoins ; mais la présence de ce divin objet qu'elles avaient devant les yeux faisait une telle impression sur leur esprit, qu'elles s'estimaient heureuses de lui rendre ces bons offices. S. Roch n'eut pas l'avantage de servir le Fils de Dieu en sa propre personne, mais il en eut tout le mérite en le secourant dans ses membres, et non-seulement en les secourant en tant que malades, mais encore en tant que pauvres, puisque en cette qualité le Sauveur a aussi besoin du secours de ceux qui les assistent, et c'est ce qui a porté ce grand saint au plus haut comble de la perfection.

Confidite: ego vici mundum (Matth. xvi). — Quoique ce soit un grand acte de vertu et un grand effet de la grâce de quitter le monde, ces deux choses sont d'autant plus à remarquer que la personne qui le quitte le connaît davantage, parce que des différentes qualités des hommes dépend la différence des combats qu'ils rendent, et l'honneur des victoires qu'ils remportent. Il n'est pas difficile à un homme de basse condition, qui n'a pas de grands biens dans le monde, ni de grandes prétentions, ni aucune autre espérance, de renoncer au siècle et à toutes ses grandeurs. Ce renoncement n'est pas fort difficile. Mais quand on voit un homme de qualité, qui a de grands biens, de grandes prétentions, et à qui" tous ces objets se présentent avec leur pompe, les fouler cependant aux pieds et surmonter tous ces empêchements par la fuite, il peut assurément dire avec l'Apôtre, et d'une manière même plus excellente : Ecce nos reliquimus omnia, nous avons tout quitté pour Dieu. Il faut avouer que cette victoire est difficile, et d'autant plus glorieuse au Sauveur, qui est le principe et le motif de ce mépris, que la personne a plus de distinction dans le monde. Or, si jamais le monde s'est présenté à quelqu'un avec ce qu'il a de plus attrayant, c'a été au grand S. Roch, qui était fils unique et seul héritier d'une des plus nobles maisons de sa province, puisqu'il était fils d'un prince de Montpellier. Quelles oppositions n'a-t-il pas eu à soutenir, quels obstacles à vaincre, pour quitter ce que le monde a de plus charmant ! honneurs, plaisirs, richesses ! Il lui fallut tout fouler aux pieds, pour pouvoir dire avec l'Apôtre : Omnia arbitror ut stercora ut Christum lucrifîciam (Philip, ni).

Charitas Christi urget nos (II Cor. v). — Considérez S. Roch depuis sa naissance jusqu'au dernier soupir de sa vie; suivez-le dans tousses voyages, il fait plus de trois cents lieues de pays; réfléchissez sur toutes ses actions : en trouverez-vous quelqu'une qui ne porte le caractère de la charité ? Y a-t-il une province dans le monde chrétien où l'on n'ait point ressenti les charitables effets de son intercession? Les Pères assemblés au concile général de Constance implorèrent avec succès son secours, dans un temps où la mort et la contagion semblaient être d'accord pour faire d'affreux déserts des villes et des provinces les plus peuplées. La France même, s' étant mise sous laprotectionde ce grand saint, a reconnu l'efficace de ses prières, et a été obligée d'avouer qu'il n'a jamais manqué de compassion ni de tendresse pour ceux qui ont eu recours à lui. C'est de là que les peuples l'ont invoqué comme saint avant même que l'Eglise l'eût canonisé. Si vous voulez qu'il ait la même tendresse à votre égard, imitez la sienne envers les pauvres malades, le plus tendre objet de son amour et de ses soins.

Crevit mecum miseratio (Job. xxxi). — Si la miséricorde a présidé à la naissance de S. Roch, elle a aussi travaillé à son éducation, et on peut

dire de lui ce qu'on rapporte de Job, que la miséricorde croissait avec lui, jusqu'à ce qu'enfin Dieu, le voyant en état de remplir ses devoirs, lui ordonna, par une inspiration intérieure, d'aller secourir les pauvres dans les hôpitaux. Ce fut là, grand Saint, le noble emploi qui vous fut confié ; ce sera le sujet de vos victoires, ce sera aussi le sujet de votre gloire. Jamais un prince ne reçut avec plus de joie le commandement d'une armée, jamais un grand du monde ne reçut de son roi le gouvernement d'une province avec plus d'allégresse, que notre saint reçut la commission de secourir les malades, et de travailler dans les hôpitaux. Il quitte tous les soins du siècle pour s'acquitter du ministère dont la divine Providence l'a chargé. Il se déguise en pèlerin, de crainte d'être connu en France ; il abandonne les espérances qu'il pouvait avoir dans le monde et s'en va dans un pays étranger, tout ardent d'entrer au plus tôt en exercice et de s'acquitter des devoirs de cette charité.

Infirmas eram, et visitâstis me, etc. (Matth. xxv). — C'est une chose digne de toute notre attention, que, dans les services que l'on rend aux pauvres, on pratique en même temps toutes les œuvres de miséricorde dont le Sauveur nous fit le détail pendant sa vie, et dont il daignera encore nous faire le dénombrement au jour du dernier jugement. Parle moyen de l'aumône, on soulage leur faim et leur soif: Esurivi, et dédistis mihi manducare. Et vous n'attendez pas qu'ils vous viennent importuner; vous prévenez leurs demandes et leurs prières. Ce sont des étrangers et des pèlerins que vous recevez dans une maison qui ne leur appartient pas, et vous fournissez de quoi les entretenir : Hospes eram, et collegistis me. Vous revêtez des personnes nues : les habits, le linge, et tout ce qui est nécessaire pour les garantir du froid, sont les vêtements dont vous couvrez le Fils de Dieu en leurs personnes : Nudus eram et cooperuistis me. Ce sont des malades que vous visitez, ou que vous envoyez visiter de votre part. etc. Voyez combien d'actions de charité on peut pratiquer dans la seule assistance des pauvres malades.

Homines pestilentes dissipant civitatem (Prov. xxix). — La peste est un mal si subtil et si terrible en même temps, qu'à moins d'une prompte et sage précaution il est difficile de ne le pas gagner ; il s'insinue si imperceptiblement, qu'il vient, pour ainsi dire, par toutes sortes de voies. Ce mal contagieux se communique par la proximité, par toutes les choses qui servent aux usages ordinaires, et même par la respiration. Si l'on demeure avec un homme qui a la peste, e t si l'on développe des marchandises, si l'on se sert des habits, des livres, des papiers qui viennent des lieux qui en sont infectés, ou que l'on respire cet air malsain, on gagne presque toujours cette pernicieuse maladie. Il en est ainsi des maladies de l'âme. Comme, par le péché originel, le vice est devenu plus commun que La vertu, on s'y attache davantage* et cette peste morale gagne et

corrompt insensiblement toutes choses. On pèche comme les autres, et Ton engage ensuite les autres à pécher ; on tombe comme les autres, et Ton entraîne ensuite les autres par sa chute ; en un mot, on reçoit insensiblement cette pernicieuse contagion, et on la communique aux autres. S. Roch, persuadé de ces vérités, et voyant que les maladies contagieuses des corps étaient souvent une suite de celles des âmes, ne borna point sa charité à prendre tous les soins nécessaires pour guérir les malades infectés de la peste, mais il les pressa, par ses vives exhortations, par ses fervents discours, à penser sérieusement aux maladies de leurs âmes, et ce fut le moyen par lequel il convertit une infinité de ces malheureux, et guérit les corps et les âmes en même temps.

Curam illius habe (Lucse x). — C'est à vous, grand Saint, que Dieu adresse cette commission; c'est là le ministère dont il vous charge. C'est sa voix qui vous appelle du superbe palais de vos parents dans les hôpitaux; il vous ordonne de quitter toutes les grandeurs du siècle, de laisser là toutes vos possessions, de renoncer à tous les titres d'honneur, et de n'en rechercher point d'autre que de prendre le soin des pauvres, des malades et des blessés, que de le servir dans ses membres infirmes. Ce doivent être là désormais les objets de vos soins ; c'est ce que la divine Providence recommande à votre charité. Dieu veut que vous considériez cet emploi comme le seul héritage qui vous convient, comme le seul moyen de lui plaire, et la seule voie pour parvenir à la souveraine félicité.

§IV

Passages et pensées des SS. Pères et autres.

Facilius est aliquandb œgrotare quàm II y a quelquefois moins à souffrir

(pgrotantem curare. Poêla tragicus Euri- d'être malade que de prendre soin d'un

pides. malade.

Quid boni habeat sanitas languor osten- La maladie fait connaître le prix de la

dit. Hieron. Epist. santé.

Coneris expellere morbum animis quo- Faites, pour guérir les maladies de

modo amie us hujus sœculi solet morbum votre âme, les mêmes efforts qu'un hom-

corporis. Augustin, lib. l Homil. 38. me passionné pour le siècle fait pour

guérir celles du corps.

Divind dispensalione agitur ut prolixiora 11 arrive, par une sage disposition de

vitia œgritudo prolixior exurat. Greg. Ho- la Providence, que la durée de la mala-

mil. ix in Evang. die est proportionnée à celle du crime.

'Medicina utraque, tam corporis quàm L'une et l'autre guérison, tant duàorps

animœ est à Deo. Id. demorib. Eccles,28. que de l'âme, vient de Dieu.

Mederi opus misericordiœ est. Id. iv de doctrinâ Ghristi.

Dei imago est homo benefaciens. démens Alexandrin. Stromat. n.

Nihil adeb habet divinum homo quam benefacere. Gregor. Nazianz. Orat. xvi.

Ubi Deus veram misericordùim invertit, ibi imaginem suce pietatis agnoscit. Léo, Serai, x de Quad.

Nos si in his charitatis officiis (?iempè ergà peste infectos) obierimus, ad Dominum evolabimus. Bernardin. Senensis.

Sive moriamur, sive superstites vivamus, in juvandis ejusmodi peste infectis nonpossumus, Deo sermendo, non luerari, Id.

Guérir les malades et procurer leur santé est une œuvre de miséricorde.

Un homme qui fait du bien à tout le monde est une vive image de Dieu.

L'homme n'a rien qui l'approche plus de Dieu que de faire du bien aux autres.

Là où Dieu trouve la miséricorde envers les misérables, il y reconnaît l'image de sa bonté.

Si nous mourons dans ces exercices de piété au service des pestiférés, nous irons sûrement au ciel.

Que nous mourions ou que nous évitions la mort en assistant les personnes frappées de peste, nous ne pouvons que gagner beaucoup en servant Dieu dans cet exercice de piété.

Ce qu'on peut tirer de la Théologie.

[Dieu veut que les chrétiens s'appliquent aux œuvres de charité]. — Il n'est pas étonnant que Dieu ait soin du salut des hommes, et qu'il nous recommande de nous secourir mutuellement dans les nécessités spirituelles des âmes ; mais de voir qu'il étende une partie de sa providence à ce qui regarde les nécessités du corps, et qu'il veuille pourvoir par notre moyen au soulagement de ses misères, c'est sans doute un grand sujet d'admiration aussi bien que de reconnaissance. Il veut que la charité quJil a allumée dans nos cœurs, et dont il nous a donné tant d'exemples, s'occupe à cet emploi si bas et si vil en apparence ; que, toute spirituelle qu'elle est, elle prenne soin des infirmités corporelles du prochain. — On peut en donner plusieurs raisons, dont la première est afin que notre charité ne soit jamais oisive, et qu'elle ait toujours de l'occupation : car, si nous veillons seulement sur les nécessités spirituelles du prochain, il sera fort rare que nous puissions le secourir, parce que ces sortes de besoins ne paraissent pas ordinairement à nos yeux, et ne tombent pas sous les sens, au lieu que les nécessités du corps sont pour la plupart apparentes, que les maladies sont assez fréquentes dans le monde, et nous fournissent

à tout moment un ample sujet d'exercer notre charité et d'en produire des effets. — Une autre raison, c'est que les pauvres, et surtout les malades, ne pouvant pas se soigner eux-mêmes, il a voulu que ceux qui sont en santé, et qui ont des moyens, eussent soin de leur guérison. — Une troisième raison, que nous pouvons encore apporter, est que, Dieu s'étant obligé par les lois de sa providence à secourir tous les hommes dans leurs nécessités et dans leurs maladies, comme il ne le fait point par ses mains, n'étant pas obligé de faire toujours des miracles, il le fait par les mains d' autrui, en voulant que les hommes se soulagent les uns les autres, et qu'ils servent en cela de supplément à sa providence, dont l'économie est d'agir par les causes secondes, nous substituant, pour ainsi dire, à sa place, pour nous donner lieu de mériter. — S. Roch conçut parfaitement ces vérités. Il ne se borna point à secourir le prochain dans les nécessités communes, mais il faisait toute son occupation de guérir les malades les plus désespérés, et ceux même qui donnent le plus d'horreur à notre délicatesse.

[La foi dans le soin des malades]. — Il faut avoir une foi beaucoup plus vive pour reconnaître Jésus-Christ dans les pauvres malades, ulcérés et accablés de toutes sortes d'infirmités, que dans les autres pauvres que nous voyons communément devant nos yeux pleins de santé, et dont la seule indigence a besoin de notre secours. La raison de cela est que le Fils de Dieu est tellement caché dans les pauvres malades qu'il est difficile, à notre naturel dur et délicat, de s'imaginer qu'il veuille nous paraître sous des figures si rebutantes. Se représenter Dieu dans un roi, la difficulté n'est pas grande ; l'éclat dont il est environné peut nous donner quelque idée de sa gloire et de sa souveraine félicité. Croire que nous le voyons dans un juge, dans une personne constituée en dignité, on y peut découvrir quelque trait de sa souveraine autorité ; dans les personnes mêmes du commun, s'il n'y a rien qui nous démontre la présence de Dieu, du moins n'y a-t-il rien qui la combatte. Mais croire le voir dans un hôpital, caché sous la figure d'un malade plein d'ulcères qui par leur infection semblent défendre de s'en approcher, il faut assurément une excellente foi, et encore plus pour le servir en ce déplorable état. — Or, combien S. Roch était-il éloigné d'avoir une foi si ^ive, si nous en jugeons par sa seule condition ! C'était un jeune seigneur, né avec des inclinations toutes contraires au service d'un hôpital. Il aimait la gloire : et il la sacrifie au service des malades ; il était né dans un état dont la délicatesse et la mollesse semblent être inséparables : et les corps les plus infects ne le rebutent point ; il panse les plaies les plus invétérées ; la pourriture des malades les plus abandonnés ne lui fait point horreur ; il semble au contraire qu'il mette sa souveraine félicité à les servir.

| De l'assistance des malades]. — Quoique ce soit servir Dieu même que d'exercer les œuvres de charité envers les pauvres, pris en général, c'est une chose beaucoup plus méritoire de le reconnaître et de lui rendre service en la personne des pauvres malades dans les hôpitaux : et je trouve deux ou trois choses plus capables de nous y porter. — La première est que, ceux qui sont reçus dans ces hôpitaux étant pauvres et malades en même temps, ils ont plus de besoin de secours, comme plus incapables de se soulager et de chercher leur vie, ou de travailler pour avoir de quoi subsister. La pauvreté seule nous doit inspirer des sentiments de compassion pour leur misère ; mais la pauvreté jointe à la maladie rend leur misère extrême, et par conséquent nous impose une obligation plus pressante de les assister : ce qui est fondé sur le précepte de l'aumône, lequel, dans le sentiment des théologiens, oblige seulement les riches de donner aux pauvres le superflu de leur bien dans les nécessités communes et ordinaires ; mais cette obligation s'étend jusque sur une partie du nécessaire quand la misère est extrême et qu'il y va de la vie de ces pauvres. Or, si jamais la nécessité des pauvres est de cette nature, c'est sans doute dans leurs maladies, parce qu'elles les mettent hors d'état de se procurer eux-mêmes de quoi vivre, et leur ôte tout moyen de se soulager par leur travail, et que d'ailleurs ils ont besoin de beaucoup plus de choses en cet état. De plus, étant dans une plus grande impuissance de se pourvoir, ces besoins ne leur peuvent être fournis que par les aumônes des personnes qui sont plus à leur aise, et, faute de ce secours et de ce soulagement, ne sont-ils pas tous les jours en danger de leur vie, laquelle, selon les règles de la charité chrétienne, est préférable non-seulement à l'éclat et à la bienséance de votre condition, mais à tout ce qui n'est pas nécessaire à maintenir votre vie propre ? de sorte que, quand vous en devriez être incommodés, moins bien nourris, moins avantageusement pourvus et établis, la charité chrétienne demande que vous préfériez la vie de ces pauvres à tout cela, et vous devez croire que c'est à votre égard une obligation indispensable. — Notre saint ne chercha point tant de raisons ni de ménagements ; non-seulement il donna son superflu, son nécessaire même, mais il vendit tous ses biens et sacrifia sa propre vie pour subvenir aux nécessités des malades et sauver la vie aux pestiférés. Quelle serait votre résolution, grands du monde, riches du siècle, dont l'orgueil, l'avarice et la délicatesse sont dans un si haut degré, si l'on en demandait autant de vous ?

| Les justes exercés par la maladie]. — S. Chrysostôme marque plusieurs raisons pour lesquelles Dieu exerce par des maladies la patience des justes : voici les principales. — La première, c'est afin que les grandes choses que le Tout-Puissant opère par leur ministère ne soient pas des occasions de s'en faire accroire, mais que, convaincus de leur faiblesse par les maux qu'ils souffrent, ils s'humilient et s'anéantissent devant le Sei-

gneur. La seconde, afin que tous ceux qui sont témoins de leurs actions héroïques et de leurs miracles, lesvoyant sujets aux infirmités communes, reconnaissent qu'ils sont de même nature que les autres hommes, et que, s'ils font des choses extraordinaires et au-dessus des forces humaines, ce n'estpoint à eux mais à Dieu qu'il en faut donner la gloire. La troisième, afin que Dieu fasse voir en eux l'efficace de sa grâce, qui, par de si faibles instruments, opère tant de merveilles, en suppléant par sa vertu à ce qu'il leur manque de force. La quatrième, afin que le monde voie avec admiration la patience de ces hommes si généreux, et avec quel désintéressement ils servent Dieu pour lui-même, et non pour les consolations qu'ils en reçoivent. La cinquième , pour augmenter leur mérite, et ensuite leur récompense dans le ciel, et les fortifier par les couronnes qu'il leur réserve dans l'éternité. La sixième, afin que l'exemple des saints nous console si nous tombons en de pareilles infirmités. La septième, afin que , quand on nous propose l'exemple de ces grands hommes, sujets aux mêmes faiblesses que nous, nous nous souvenions que, si nous participons à leurs souffrances, nous aurons part à leur couronne et à leurs mérites. La huitième, pour nous apprendre que le vrai bonheur de cette vie n'est pas renfermé dans la santé, dans les divertissements et les plaisirs. — Ce furent les raisons aussi pour lesquelles Dieu permit que le grand S. Roch fût frappé de cette maladie contagieuse dont il lui avait conféré la grâce de guérir ceux qui en étaient attaqués.

[ta mortification |. — Il n'y a pas lieu de s'étonner de lire, dans les saintes Ecritures, qu'un David criminel s'est dépouillé de la pourpre royale pour se couvrir de sac et de cendre, qu'il a mêlé des cendres dans son pain, et des larmes dans sa boisson. Il était raisonnable que cette chair adultère fût punie, et que celui qui, après avoir reçu de Dieu tant de grâces, avait répandu le sang innocent, satisfît à la justice divine par de rigoureux châtiments. Je ne suis point surpris quand je vois dans l'horreur des déserts les Madeleine et les Pélagie s'ensevelir toutes vives sous des rochers, et demeurer renfermées dans l'obscurité des cavernes : ce sont de grandes pécheresses, qui ont besoin de faire de grandes pénitences. Mais quel rapport, s'il vous plaît, entre l'innocence et la pénitence de S. Roch? et pourquoi un enfant de douze ans, qui a toujours vécu dans la pratique de la vertu, qui a conservé son innocence baptismale, exerce-t-il contre luimême des austérités si extraordinaires? Un grand homme disait autrefois que, dans l'état de pénitence, le pécheur, se voyant poursuivi par un Dieu irrité, se couvre d'un sac et met des cendres sur sa tête, afin que, travesti de la sorte, et pour ainsi dire déguisé, il pût, s'il était possible, se rendre méconnaissable aux yeux de Dieu. Mais S. Roch n'a pas besoin de ce déguisement : pourquoi donc les larmes coulent-elles continuellement de ses yeux ? pourquoi ces soupirs tirés du fond de sa poitrine

quand il prie ? À voir ce cilice dont il est couvert, on le prendrait pour quelque grand pécheur. N'aurait-il point dessein de nous le faire accroire ? Nous savons cependant que c'est un enfant de douze ans, qui a toujours conservé son innocence. Aurait-il la pensée de se rendre méconnaissable à Dieu ? Non : tout au contraire, il a le dessein de se rendre d'autant plus agréable à ses yeux qu'il accomplira en lui-même, comme dit S. Paul, ce qui manque à la passion du Sauveur.

[Le martyre de la charité]. — S. Roch ne se contenta pas de servir les pauvres et les malades en général, mais encore les pestiférés en leur particulier ; et, en travaillant à leur sauver la vie, non-seulement il exposa la sienne une infinité de fois, mais il la perdit effectivement par une héroïque charité. De grands théologiens tiennent que ceux qui meurent dans ce charitable exercice meurent véritablements martyrs, et que l'on peut mériter la couronne du martyre aussi bien dans les hôpitaux des pestiférés que sur les échafauds où l'on faisait mourir les chrétiens; et l'un des plus savants hommes du siècle passé (Le P. Théophile Raynaud), a fait un traité pour montrer que quiconque s'expose , par le motif d'une charité chrétienne, au service de ces pauvres abandonnés, s'il meurt dans ce saint exercice, est véritablement martyr, non-seulement dans l'application de ce nom, qu'on donne assez ordinairement à ceux qui consument leur vie ou dans les travaux de la pénitence, ou dans les austérités de la vie religieuse, et qu'on étend presque à tous les travaux, et toutes les persécutions qu'on souffre pour Dieu, mais dans le sens propre et dans la signification du mot de martyr, comme serait de mourir pour la foi; et c'est ce qu'ils appellent être martyr de la charité. Sentiment qui est appuyé sur celui de l'Eglise, laquelle compte parmi ses martyrs plusieurs saints morts dans cet exercice ; le Martyrologe romain, approuvé du Saint-Siège, en rapporte plusieurs. Que si ce sentiment n'est pas un article de foi, il est appuyé de celui des premiers Pères de l'Eglise, en conséquence de quelques passages de l'Ecriture, et des raisons de parité et de convenance avec le martyre souffert pour la foi, ou pour quelque autre vertu, sur quoi l'on ne forme aucun doute. Des docteursne manquent pas de bonnes et de fortes preuves pour soutenir leur sentiment, et satisfont à toutes celles qu'on pourrait leur opposer. Or, cette opinion supposée comme véritable, le glorieux S. Roch n'a-t-il pas mérité la couronne du martyre autant de fois qu'il s'est exposé à la mort pour assister les personnes frappées de peste, par le motif d'une ardente charité, puisque non-seulement il est mort dans cet exercice, mais que cet exercice a été la véritable cause de sa mort ?

|S. Roch a été canonisé en deux manières]. — Il y a deux sortes de canonisation dans l'Eglise : l'une par l'oracle du Souverain-Pontife, l'autre par la voix des peuples. Dans la première, les papes mettent les saints sur

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les autels par la déclaration qu'ils font de leur sainteté, les exposantainsi à la vénération des peuples ; dans la seconde, la réputation de leur sainteté commence par la vénération des peuples, et de là passe aux autels. Le Saint-Esprit préside à ces deux déclarations ; avec cette différence, cependant , que, dans la première canonisation, il n'agit qu'en inspirant le Souverain-Pontife, qui déclare la sainteté de la personne, et la met au nombre de ceux qui sont honorés dans l'Eglise, mais dans la seconde il agit sur l'esprit de tout un peuple; il ne parle là que par une bouche seulement, et ici il exprime le mérite d'un saint par cent mille bouches. — Telle fut la réputation de S. Roch : il reçoit avantageusement la récompense par la gloire que l'on rend à son nom, et par l'honneur que lui rend toute l'Eglise. Combien y avait-il alors de princes et de rois sur le trône, combien de grands seigneurs de son temps qui sont morts dans les combats, qui même ont été célèbres par leurs victoires ; cependant leurs noms sont demeurés dans le silence, et leur gloire s'est évanouie comme une ombre. En même temps qu'on a mis leurs ossements dans le tombeau, on y a aussi enfermé leurs triomphes et leur grandeur : Periit memoria eorum cum sonitu ; mais la gloire de S. Roch sera stable jusqu'à la fin des siècles, et son nom sera célèbre jusque dans le séjour de l'immortalité.

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