XXIV DE LA MANIERE
que de cette perfection que l'art y a pu donner : car, pour les talents de la nature, la dévotion, l'air pathétique et touchant, on ne peut juger des anciens que sur la oi de leur réputation, qui est venue jusqu'à nous, et que les sermons qu'ils nous ont laissés de leur façon ne soutiendraient pas aujourd'hui, puisque nous avons de la peine à les souffrir, du moins la plupart de ceux même qui ont fait le plus de bruit.
Mais, soit que les choses dégénèrent insensiblement lorsqu'elles sont parvenues à leur dernière perfection, soit qu'il se trouve des personnes qui les gâtent à force de vouloir sans cesse raffiner, je crois que l'éloquence de la chaire commence déjà à décliner, et qu'elle se perdra peu à peu si l'on ne s'oppose au raffinement et à la délicatesse de quelques-uns. Voici les réflexions que j'ai faites sur cela.
Premièrement, en voulant rendre le discours trop poli, on lui ôte beaucoup de sa force et de sa majesté, et même ce qu'il y a de plus puissant pour persuader l'esprit et pour toucher le coeur. Car on commence à retrancher les autorités des SS. Pères, les passages latins de l'Écriture, les exemples et les actions des saints, et les raisonnements un peu poussés et étendus, pour De laisser plus qu'une morale toute pure, qui, n'étant appuyée et soutenue que de la beauté du langage et de l'expression, ne peut avoir d'autre effet que de flatter l'oreille ou d'éblouir l'esprit pour quelque temps: «Et tout ce qui en reste, disait un grand prélat depuis peu, est que l'on se récrie, comme après avoir entendu un instrument de musique bien touché : Cela est beaul » Mais ou n'en retient rien, parce qu'il n'en demeure qu'une légère idée. De plus, par un raffinement outré, de peur de dire des choses trop communes, on combat souvent des vices imaginaires: on va fouiller dans les replis du cœur humain pour y trouver des dérèglements et des passions dont les effets ne paraissent point au-dehors, et, pour s'attirer la réputation de bien entendre la morale, on en feint une qui est souvent de nul usage, parce qu'on laisse les désordres publics pour s'attacher à des vices particuliers dont on fait le caractère et U censure, où peu de personnes prennent part. Il y en a d'autres qui, pour se former sur de grands modèles, disent dans une assemblée de peuple tout ce qu'on pourrait dire à la cour, comme si tout le monde était sujet aux mômes désordres, et si l'un des premiers devoirs du prédicateur n'était pas de proportionner sa morale à la qualité et à la portée de ses auditeurs. Si celle d'un livre n'est pas si sujette à ce reproche, je crois pourtant qu'elle doit être commune à tout le monde, comme le livre peut tomber en toutes sortes de mains.
Je ne veux pas dire par-là qu'on doive bannir de la chaire ni la politesse du langage lorsqu'elle est sans affectation, ni les peintures morales qu'on appelle caractères, ni les censures des vices : il n'y a dans tout cela que l'excès qui doit être rejeté.
On aurait aussi grand tort de blâmer tous les portraits que l'on fait des mœurs : ils sont trop nécessaires; mais ils doivent être bien ménagés, et non pas employés à toute occasion. Cette manière de prêcher a été réellement si en vogue durant un assez longtemps, qu'on a vu des sermons entiers qui ne contenaient autre chose. On commence un peu à revenir de cetentètement, et on a reconnu qu'avant que d'avoir établi solidement une vérité, ces caractères qui viennent à tout propos, et ces invectives que le peuple écoute si volontiers, ne servent souvent qu'à donner sujet d'en faire des applications malignes aux présents el aux absents : ce qui attire quelquefois de fâcheuses affaires au prédicateur. Son discours et son temps seraient sans doute plus utilement employés, si, après avoir découvert la source du mal, il en suggérait le remède et exhortait à s'en servir. Ajoutez que, ces peintures des