DES BONS MODELES. XXXV
votre citerne et buvez dans les ruisseaux qui coulent de votre source : souvenezvous seulement d'en faire part aux autres, et de les faire couler pour l'utilité publique. » Mais, comme il y a peu de personnes de ce caractère ou d'un esprit si fécond, si riche, qu'ils n'aient jamais besoin de rien emprunter, ceux qui n'ont ni un génie supérieur ni assez d'acquit pour fournir à la prédication ont besoin du secours d'autrui : ils ne peuvent rien faire qui soit du goût du temps sans avoir devant les yeux d'illustres modèles, afin de perfectionner ce que la nature n'a fait qu'ébaucher en eux.
Ce n'est pas une chose qui soit particulière a l'éloquence, soit prof.me soit sacrée : cela est commun à tous les arts, dont on ne peut même apprendre les premiers principes sans qu'un autre enseigne par où il faut commencer, et quelles règles il faut suivre pour conduire un ouvrage à sa perfection. Tous les peintres ne se vantent-ils pas d'avoir été les élèves des plus excellents maîtres ? Les sculpteurs et les architectes ne suivefit-ils pas, les uns les plans qu'on leur a tracés, et les autres les originaux qu'ils ont devant les yeux? l'art n'imite-t-il pas la nature? et l'art, quel qu'il soitj peut-il aller à rien d'achevé sans être cultivé et sans s'efforcer de parvenir à ce qu'il y a dans ce genre même de plus parfait? Dans les sciences aussi bien que dans les arts, ne profite-t-on pas des lumières des autres ? La philosophie, la théologie, la médecine, l'astronomie, seraient-elles parvenues au point où nous les voyons, si l'on n'en avait reçu les leçons des plus savants maîtres, et si leurs disciples, par une louable émulation, n'avaient suivi leurs traces? car sans cela toutes les sciences seraient demeurées dans l'imperfection de leur première origine. Ne se perfectionne-t-on pas, enfin, dans la vertu? n'apprend-t-on pas à vivre sur l'exemple des personnes polies et vertueuses? En un mot, tout le bien que fait le bon exemple dans le monde ne se communique-t-il pas par l'imitation ?
Certes, bien loin que l'éloquence, et particulièrement celle de la chaire, se puisse dispenser de cette loi commune, on peut assurer qu'elle n'est jamais plus nécessaire que dans cet art qui enseigne la manière d'entrer dans le cœur humain, de remuer les passions, et de savoir les exciter ou les calmer selon notre gré : parce que, pour y réussir, il faut du naturel et de l'industrie, du génie et de l'artifice, de l'expression et du tour, pour s'insinuer dans l'esprit, pour persuader et pour émouvoir: ce qu'on ne peut apprendre plus sûrement qu'en remarquant avec soin ce qui a coutume de produire tous ces effets. C'est pourquoi, de tous les moyens que la rhétorique nous enseigne pour cela, le premier et le principal est l'imitation. L'expérience, me direz-vous, ne nous peut-elle pas apprendre cet admirable secret? Elle peut, sans doute, nous y aider beaucoup; mais toute la vie à peine pourra-t-elle suffire pour acquérir cette expérience. L'étude et les préceptes y sont aussi d'un grand secours; mais vous savez que ce chemin n'est guère moins long que le premier. La voie donc et la méthode abrégée est l'exemple , et ce n'est que par l'imitation qu'on met l'exemple en pratique. Il faut donc supposer que le fond de l'éloquence est le naturel, que l'art ensuite perfectionne par l'exercice et par l'imitation. L'exercice y fait beaucoup, on n'en peut disconvenir, et l'on dit communément qu'un apprenti devient maître avec le temps : mais ce qui y contribue le plus, sans contredit, c'est l'imitation, puisque c'est ce qui rectifie nos idées, ce qui élève notre esprit, réforme ce qu'il y a en nous de défectueux, supplée bientôt à tout ce qui nous manque, et enfin ce qui nous fait faire de grands progrès en peu de temps. De manière que je suis persuadé qu'avec un esprit médiocre et sans beaucoup de talent on ne laisserait pas de devenir bon orateur, en ne travaillant jamais que d'après d'excellents modèles.