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DES BOXS MODELES. XXXVII

chrétienne. J'ajoute seulement que l'on se peut tromper dans le jugement qu'ont fait ces prédicateurs. Pour ne point s'y méprendre, il faut s'en rapporter à la voix publique, juger de la bonté de l'arbre par les fruits qu'il produit, par l'effet que leurs discours font sur nous, et enfin consulter le sentiment de ceux qui sont les plus capables d'en porter un jugement sain et désintéressé.

Je prévois qu'on ne manquera pas de faire ici une question, qu'il n'est peut-être pas si facile de résoudre : savoir, s'il vaut mieux s'attacher à un seul, après avoir prudemment délibéré sur le choix qu'on en a fait, ou bien en imiter plusieurs, qui, pour n'être pas tous dans le même degré de perfection, ne laissent pas d'avoir chacun quelque chose d'excellent : l'un l'expression plus nette et plus noble, l'autre la force et le mouvement, et celui-ci la disposition et l'arrangement du discours. D'ailleurs, comme c'a toujours été une chose rare de trouver un orateur accompli et qui réponde à l'idée que nous pourrions nous-mêmes nous en former, il semble qu'il est nécessaire de prendre de plusieurs de ce qu'on ne peut rencontrer dans un seul. Voici ce qu'en dit un grand orateur : c'est le glorieux martyr Edmond Campian, dans un petit traité qui se trouve parmi ses ouvrages (1). Il est vrai qu'il ne parle que du style et de l'expression ; mais les mêmes raisons concluent pour tout le reste. c Il est plus aisé et plus sûr de s'arrêter à un seul, qui passera pour le plus accompli, quoiqu'il n'excelle pas également en tout, que d'en imiter plusieurs, et de s'enrichir, pour ainsi dire, de leurs dépouilles. » Bien des raisons doivent nous en convaincre.

Il y a différents caractères d'éloquence, différents génies, différentes manières de disposer et de traiter les sujets; et par conséquent il paraît que c'est vouloir tenter l'impossible que dé prétendre les réunir dans une même personne, puisqu'une manière détruit souvent ou du moins exclut l'autre. Une éloquence véhémente, rapide et figurée, ne peut s'accommoder de la douceur d'un style coulant et uni. De sorte que, comme ces manières d'écrire et de s'exprimer sont aussi différentes dans les orateurs que le ton de leur voix, on ne peut les imiter tous que l'un ne gâte ou n'affaiblisse l'autre, ou que de ce mélange il ne naisse quelque chose de monslrueuxou d'irrégulier : d'où vient que, quandonditquepourdevenirbonorateur ilfaut imiter les plus excellents, celase doitentendre parrapport au génie decelui qui imite. SiCicéron eût voulu imiter le caractère de Démostbène, toujours serré et foudroyant, il n'eût jamais si bien réussi qu'en suivant son propre génie et en le perfectionnant par l'imitation de Platon, d'Isocrate et des autres, dont l'éloquence était moins emportée. De manière que c'est perdre son avantage et gâter son talent que de quitter son naturel pour en prendre un autre. J'en ai connu quelques-uns à qui une imitation forcée a fait perdre entièrement ce qu'ils avaient de bon, et qui eussent réussi s'ils l'eussent cultivé, et d'autres qui, pour avoir voulu être pathétiques ou tonnants en chaire, ont fait comme la grenouille de la fable qui crève à force de s'enfler pour imiter le mugissement du taureau ; et d'autres enfin qui, pour avoir voulu imiter quelques prédicateurs qui avaient la vogue, ont dégénéré en une affectation ridicule, laquelle a tout gâté.

Ajoutez qu'il y a peu de personnes d'un jugement assez solide et d'un goût assez exquis pour savoir démêler le bon d'avec le mauvais dans ceux qu'ils écoutent, et qu'il en est des esprits qui veulent tirer profit de tout comme des corps nourris de

(i) Jésuite, théologien, historien, né à Londres en 1540, exécuté en I58t sous prétexte de conspiration contre la reine Elisabeth, conspiration dont il était, cela va sans dire, parfaitement innocent. (Edit.)

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