XXXVIII IMITATION
différents aliments, ou qui en prennent plus qu'ils n'en peuvent digérer : ils étouffent leur chaleur naturelle, et, au lieu de faire un bon suc de tant de mets qui ont des qualités contraires, ils altèrent en peu de temps leur santé. Il semble donc qu'on doit conclure de-là, avec le savant orateur que je viens de citer, qu'il y a infiniment moins de danger d'en prendre un seul pour modèle que de tenter de devenir la Pandore des poètes en se parant de tous les ornements qu'on remarque dans les autres.
Pour moi, je voudrais un tempérament à ce conseil, qui me semble très-sage et très-judicieux : c'est de faire choix du prédicateur le plus accompli pour s'y attacher, pour l'étudier et pour faire son premier soin de l'imiter et de le suivre, pour ainsi dire, pas à pas; mais, comme il est difficile qu'il soit parfait et accompli dans le souverain degré, puisque Cicéron, le plus grand orateur de l'ancienne Rome, se plaignait que Démosthène même ne remplissait pas toujours ses idées et ne satisfaisait pas pleinement ses oreilles, je ne vois pas quel danger il peut y avoir à emprunter d'un autre ce qui manque à celui-ci. En effet, tel est pressé et fort dans ses raisonnements ; mais un peu de politesse ne gâterait rien, et adoucirait ce qui lui échappe quelquefois de trop rude et qu i choque les oreilles délicates. Cel ui-ci a de grands traits d'éloquence qui enlèvent quelquefois ses auditeurs; mais si, avec cela, il avait un peu plus d'onction et quelque chose de cet air dévotqui sied si bien à un homme qui parle de la part de Dieu, il ferait incomparablement plus de fruit. Cet autre c.-t juste dans ses discours, il ne perd jamais de vue son sujet, il est méthodique, il plaît, il persuade : s'il était un peu plus pathétique, je ne doute point qu'il ne remuât les consciences. Hé bien, prenez ce qui lui manque d'un autre qui aura son mérite et sa vogue. Entre plusieurs qui courent la même lice, il n'est pas extraordinaire que l'un surpasse l'autre en quelque point, et qu'il lui cède réciproquement en quelque autre chose, et que des deux on puisse faire un orateur accompli : qui peut donc empêcher d'imiter ce que l'un et l'autre ont de meilleur? C'est ainsi qu'entre les orateurs païens Cicéron est appelé Prince de l'éloquence, pour avoir imité la douceur dlsocrate, la subtilité de Lysias, la diction nombreuse d'Eschine, et en plusieurs endroits la force de Démosthène : tous orateurs célèbres et exctllents dans leur genre. Le même ne suit-il pas, dans ses écrits, le caractère de ceux qui l'ont précédé et de ceux qu'il a connus, de manière à faire entendre qu'il n'a pas perdu sa peine ni son temps \ les imiter? Qui pourrait donc empêcher de faire de même à l'égard des plus éloquents prédicateurs de notre temps? Car, sans parler de ceux qui vivent encore, et qui ne cèdent en rien à ceux dont nous avons Iôs ouvrages, on se souvient avec quelle force et quelle véhémence prêchait le P. de Lingendes; quelle était la douceur insinuante du P. Castillon; la majesté de M. de Lingendes, évêque de Sarlat, et depuis de Màcon ; la fluidité éloquente de M. Le Boux, évêque de Périgueux; les mouvements pathétiques de M. Joly, évêque d'Agen; la solidité de M. Biroat et du P. Giroust; la politesse et la dévotion du P. Cheminais ; la force du raisonnement du P. Bourdaloue, qui, sans contredit, a été le premier et le plus estimé prédicateur de son siècle; et les rares talents d'autres plus anciens ou contemporains de ceux-ci. Je suis persuadé que ceux qui se destinent à ce saint ministère trouveront dans les écrits de ces grands hommes de quoi imiter chacun selon son goût, son génie et son talent (1).
(l) On s'étonnera de ne pas voir figurer Bossuet sur cette liste. Bossuet n'a point été estimé, de son temps, comme prédicateur, autant qu'il méritait de l'être : ce n'est môme que depuis un demi-siècle à peine qu'on sait apprécier ses admirables