‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 5)Chapitre 34 sur 75 · DES BONS MODELES. XLIII · texte numérisé non relu

DES BONS MODELES. XLIII

Le premier défaut se commet par excès, c'est-à-dire en imitant si exactement le discours d'un autre qu'on se l'approprie en le prenant tout entier, ou la plus grande partie: ce qui s'appelle plutôt un larcin qu'une imitation. 11 y a bien des gens qui ne se font nul scrupule de cette espèce de larcin, lequel, pour n'être défendu ni puni par les lois de la justice, ne laisse pas d'être honteux et condamné par les gens habiles; et c'est assez d'en avoir été convaincu pour être tellement décrié qu'on ait bien de la peine à en revenir. C'est pourtant, à mon avis, une faute bien pardonnable à ceux qui ont charge d'âmes et qui sont obligés de nourrir leur troupeau du pain de la parole de Dieu, mais qui, élant accablés d'une multitude d'autres occupations, n'ont pas le loisir de composer des sermons, et à ceux qui, faute d'étude et de capacité, ne pourraient s'acquitter de leurs obligations sans le secours du travail d'autrui; à ceux enfin qui, poussés d'un véritable zèle, croient par ce moyen le rendre utile au prochain : car alors ils partagent le mérite d'une sainte action avec l'auteur des discours, qui ne les donne souvent au public qu'à ce dessein.

Ce défaut saute aux yeux, et il n'y a personne qui n'accuse celui qui le commet d'être plagiaire plutôt qu'imitateur. Mais en voici un autre qui n'est pas moins blâmable, quoiqu'il ne soit aperçu que des plus éclairés: c'est de prendre un endroit d'un côté, et un endroit d'un autre, et faire un ouvrage de pièces rapportées, comme ces peintres qui ne veulent pas passer tout-à-fait pour copistes, mais qui prennent un personnage de l'un et une posture de l'autre. Il n'y a que les savants peintres qui reconnaissent de qui chaque pièce est prise, mais les moins habiles voient que l'assemblage est d'un apprenti. Et la fable de la corneille doit avertir ces rassembleurs de pièces mal cousues, et souvent mal assorties, que, quand chacun aura repris ce qui lui appartient, il ne leur restera que la honte de se voir dépouillés de tout.

Je dois pourtant faire ici justice aux personnes qu'on pourrait accuser de larcin, au lieu qu'elles usent seulement de leur droit. C'est en ce qui regarde le choix d'un dessein, soit de morale, soit de mystères, ou d'un panégyrique. Car enfin, comme les mêmes sujets reviennent toujours dans les chaires, il est difficile, pour ne pas dire impossible, parmi une si grande multitude de prédicateurs, de ne se pas rencontrer avec quelqu'un dans le dessein, dans le plan et dans la division d'un discours sur le même sujet, à moins que cette division ne fût tellement marquée qu'elle lût aussitôt reconnue pour être de quelque prédicateur fameux, qui s'en serait servi le premier. A moins de cela, c'est un bien commun, sur lequel tout le monde adroit, ou une matière sur laquelle chacun peut travailler : il n'y a que la forme qu'un y met qui fasse la différence des ouvrages et des ouvriers qui y ont mis la main.

Ce qui me fait souvenir d'une contestation assez plaisante qui arriva, il y a quelques années, entre deux prédicateurs qui ont fait bruit en leur temps, et que leur mérite a élevés à l'épiscopat. L'un, qui n'était pas encore évêque, prêchant à St-André-des-Arcs la Passion du Sauveur, prit pour texte ces paroles : Manus omnium contra eum; et son dessein fut que trois mains avaient frappé le Fils de Dieu, et lui avaient fait souffrir ce que les évangélistes rapportent de lui : savoir, la main de la justice de son Père éternel, qui avait exigé de lui une telle satisfaction; sa main propre, parce que lui-même s'était offert à la mort et avait donné la liberté à tou.es les passions les plus violentes de lui déchirer le cœur et de l'affliger; enfin, la main de ses ennemis et de ses bourreaux, qui l'avaient mis dans le pitoyable état que nous dépeint Isaïe. Ce dessein, ayant été écouté et reçu avec applaudissement,

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