‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 5)Chapitre 35 sur 75 · XLIV IMITATION · texte numérisé non relu

XLIV IMITATION

fut rapporté à l'autre prédicateur, déjà évêque, qui venait de prêcher au Louvre tout le même sujet et la même division, ayant pris pour texte : Propter scelera popxdi mei percussi eum. Celui ci se récria, en bonne compagnie, que ce dessein lui avait été pris, et qu'il y avait assez de personnes qui, l'ayant entendu plusieurs fois à la cour et dans les principales églises de Paris, en pouvaient rendre témoignage. L'autre, pour se justifier, allégua qu'il l'avait trouvé dans la méditation cxivedu R. P. Bourgoin, où il parle des âmes du Purgatoire, et que le P. Bourgoin le tenait lui-même d'un autre prédicateur qu'il avait autrefois entendu. M. Biroat, qui prêchait en même temps, l'a depuis imprimé dans son Carême, en changeant le texte et déguisant un peu ce plan. Ce qui montre qu'il est assez ordinaire que plusieurs se rencontrent dans le même dessein, et que ceux qui accusent les autres d'être plagiaires en ce point pourraient eux-mêmes être convaincus d'avoir pris d'un autre tout ce qu'ils veulent qu'on croie leur être plus particulier.

Il y a un troisième défaut dans l'imitation, dont il est plus difficile de se garantir, parce qu'on est entraîné par le torrent de la coutume et par la foule de ceux qui l'approuvent. C'est que, sitôt que quelque prédicateur s'est distingué par quelque nouvelle manière de composer, laquelle est bien reçue, quelque vicieuse qu'elle soit on veut aussitôt l'imiter, comme il n'y a pas longtemps que les sermons partagés et coupés en divisions et subdivisions étaient tellement à la mode, parce qu'un fameux prédicateur en avait amené la coutume, qu'on a été plus de vingt ans avant de s'en défaire, quoique tout le monde connût assez qu'elle était contraire à la véritable éloquence, qui veut qu'on donne plus d'étendue aux preuves et aux raisons pour les mettre dans leur jour. On introduisit ensuite un autre défaut, qui pensa ruiner toute la force et la solidité de la prédication : ce fut de remplir les sermons de peintures ou de caractères de mœurs, où l'on employait tout le temps à raconter ce qui se fait dans le monde, les intrigues, les entretiens, les débauches, au lieu d'en donner de l'horreur, et d'en détourner par de fortes raisons et par les menaces de la justice de Ditu. L'excès en était sans doute blâmable, mais tout le monde y donnait aveuglément, et d'un ornement du discours, quand un caractère de cette nature était bien placé, on en faisait un véritable défaut, en mettant ces peintures partout et eu les faisant venir à tout propos.

Il y en a d'autres qui, pour avoir lu ou entendu deux ou trois bons sermons, les prennent pour règle de tous ceux qu'ils composent, par une imitation vicieuse, parce qu'ils ne font pas réflexion que ce qui est bon dans un sujet ou dans un genre de discours n'est pas supportable dans un autre. Les personnes qui en usent de la sorte marquent bien qu'elles ont peu de justesse d'esprit, et tout ensemble peu d'acquit, de faire venir à tout, ce qui leur a une fois frappé l'esprit, et de le faire entrer dans tous leurs sermons, à quelque prix que ce soit. Il s'en trouve même plusieurs qui croient avoir bien imité un prédicateur en se servant de quelques expressions qui lui sont familières ; mais ils marquent de l'affectation en les répétant presque à chaque période. Ainsi, j'ai connu un prédicateur lequel, parce qu'un plus habile que lui disait quelquefois dans les choses importantes : Remarquez ceci; Appliquez-vous à cela; Écoutez-moi; le disait si souvent qu'il lassait ses auditeurs, et, à force de dire Écoutez-moi, on ne l'écoutait plus, t Si tout ce que vous dites est à remarquer, lui dit-on un jour après son sermon, avertissez-en une bonne fois pour toutes; ou plutôt dites de bonnes choses, et l'on saura bien les remarquer. •

Je mets enfin, pour dernier défaut de l'imitation, d'ajouter tant de choses aux pensées d'un autre pour les développer et pour les faire entendre, qu'on les défigure

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