DES BONS MODELES. XLV
et qu'on ne les reconnaisse plus, ou bien de les renfermer en si peu de paroles qu'on leur ôte toute leur grâce et toute leur beauté. 11 faut être bien habile pour garder les proportions dans un raccourci, et bien expérimenté pour donner une grande étendue aux choses qui ont déjà leur juste mesure. C'est en quoi excellait Cicéron, qui savait étendre les choses qu'il imitait des autres orateurs, et les resserrer en telle sorte qu'il leur laissait tout leur agrément.
Mais, après avoir rapporté les principaux défauts où l'on tombe le plus souvent en imitant les plus excellents orateurs, voici ce que j'ai pu remarquer pour les imiter si bien et les suivre de si près, que la copie ne cède guère au modèle, ou qu'en cédant la gloire de l'invention à celui qui en est le premier auteur, celui qui marche sur ses pas n'en mérite pas moins par une heureuse imitation : ce qui arrivera infailliblement si l'on sait bien mettre en usage les observations suivantes. La première est que, comme l'on condamne avec juste raison l'imitation gênante et servile par laquelle on s'astreint tellement aux pensées ou aux termes d'un autre, qu'on n'ose y rien ajouter ni en rien retrancher, on doit au contraire, pour bien imiter, les accommoder à son génie, prendre ce qui convient au sujet que l'on traite, et laisser le reste, comme, dans un festin où l'on charge une table de toutes sortes de mets, chacun n'en prend que ce qui est de son goût, et autant qu'il lui est nécessaire. C'est de cette manière que les SS. Pères ont imité ceux qui les ont précédés, prenant les pensées les uns des autres, et les exprimant en d'autres termes, ou en leur donnant un nouveau tour : comme des ornements qui ne perdent rien de leur prix et de leur beauté pour être détachés de leur propre lieu et placés dans un autre. Ainsi, nous voyons que S. Bernard a emprunté plusieurs choses de S.Augustin, S. Augustin de S. Cyprien et S. Cyprisn de Tcrtullien qu'il appelait son maître et dont il lisait continuellement les écrits. Cette imitation s'appelle libre, parce qu'on ne s'astreint point aux paroles, et qu'on se contente d'entrer dans le sens d'un auteur et de se le rendre propre, sans qu'il soit nécessaire d'avertir de qui on a emprunté : en quoi l'imitation est différente de la citation, qui ne se sert du bien d'autrui qu'après en avoir, pour ainsi dire, demandé la permission.
Une autre manière d'imiter, assez semblable à celle-ci, et qui n'est pas moins permise ni moins louable, c'est d'emprunter d'une langue étrangère quelques pensées auxquelles on donne le tour de la nôtre. On voit bien des prédicateurs qui étudient les langues dans cette vue, qui usent d'un droit d'aubaine que leurs auditeurs ne sont pas en état de leur disputer, si ce n'est qu'ils ne veuillent plutôt user de représailles, parce que les étrangers s'accommodent réciproquement très-bien de nos discours et commencent à prêcher à notre manière. J'y consens, pourvu que ce ne soit point une simple traduction, mais qu'on accommode à notre génie ce que l'on prend chez eux ; autrement, je n'excuserais pas une personne de larcin, quoiqu'un de nos meilleurs auteurs, accusé d'être plagiaire de la sorte, ait répondu que dépouiller ainsi les étrangers était plutôt une conquête qu'un vol. Je crois qu'il eût parlé plus juste s'il l'eût appelé un commerce, et s'il se fût souvenu que c'est assez ordinairement une marchandise de contrebande, si on ne la rend propre à nos usages.
Je ne sais si je dois ajouter ici une troisième manière d'imiter, que quelques-uns appelleront plutôt une compilation, ou un recueil de diverses pensées et d'expressions qu'on tire des auteurs même les plus inconnus et des livres qui n'ont pas grande réputation, mais qui ne laissent pas d'avoir quelque chose de bon, et que des prédicateurs trouvent le moyen d'insérer dans leurs discours, avec tant d'arti-