XLVI IMITATION
fice que l'on croirait que cela coule de source, comme nous lisons du célèbre Virgile, qui, en lisant les ouvrages d'Ennius, disait ingénieusement qu'il cherchait de l'or dans un fumier. Je crois qu'on ne peut blâmer ceux qui en font autant à l'égard des vieux sermonnaires : car, parmi une infinité de choses triviales, mal tournées et encore plus mal exprimées, on trouve quelquefois de belles naissances d'éloquence, des mouvements pathétiques et de riches pensées, dont on pourrait faire un très-bon usage. Ce serait polir un diamant brut, ou le tirer de la boue pour le placer en un lieu où il aurait tout son éclat ; ce seraitenfin mettre en œuvre d'excellents morceaux, qui, détachés d'une mauvaise pièce donneraient beaucoup d'ornement à une meilleure.
Pour ne rien laisser de conséquence sur cette matière dont les prédicateurs puissent tirer quelque instruction, je dirai que la meilleure ou plutôt la véritable manière d'imiter est celle que les plus excellents orateurs ont mise en pratique, qui est de s'efforcer d'égaler et même de surpasser ceux qu'on fait gloire d'imiter, du moins dans les endroits où cette imitation est plus visible, en mettant la pensée d'un autre dans un plus beau jour, et lui donnant un nouveau degré de perfection qu'elle n'a pas dans l'ouvrage de celui qui en est le premier auteur. C'est ainsi que plusieurs ont remarqué que Cicéron a toujours enchéri sur Démosthène, dans tous les endioits où il paraît manifestement qu'il l'a imité; et, de plus de vingt exemples qu'on en apporte, il suffira à ceux qui seront curieux d'en faire le parallèle de comparer l'exorde de la plus éloquente oraison de celui-ci, qu'on appelle Pro CO' rond avec le commencement de celle de Cicéron pour Murœnd, où l'on voit que l'orateur latin l'emporte sur l'orateur grec, que le tour qu'il donne à la même pensée est plus fin, et les termes plus choisis ; que tout cet exorde est enfin plus délicatement tourné, et qu'ainsi la copie est plus belle que l'original. C'est de cette sorte que je souhaiterais qu'on imitât les prédicateurs : car je suis sûr que les médiocres deviendraient bientôt excellents, et que les meilleurs se rendraient encore plus parfaits. A quoi Longin, ce judicieux auteur dont nous avons déjà parlé, ajoute qu'il serait bon, en travaillant sur un sujet, de penser comment s'y prendrait celui que nous avons dessein d'imiter, comment exprimerait-il cette pensée, ou bien quel jugement il ferait de nous s'il lisait notre ouvrage ou s'il écoutait nos discours. Si ce conseil est utile pour parvenir au style sublime dont parle cet auteur, il est bon encore de choisir quelque bel endroit à imiter, et de voir ensuite si l'auteur se reconnaîtrait en cette copie de lui-même.
Sur ces endroits si éloquemment touchés par un orateur dont le nom et le mérite peut faire des exemples, je fais les réflexions suivantes. La première, qu'un orateur quelque éminent qu'il soit, ne doit point rougir d'imiter ou d'adopter quelques pensées d'un autre, parce qu'enfin, l'esprit de l'homme étant borné, il se peut faire qu'un homme ait mieux rencontré en quelque chose qu'un autre, et que, pour faire un discours où tout se soutienne, il n'y a presque point de moyen que de faire comme ce peintre qui, pour représenter une beauté achevée, assembla toutes les personnes les mieux faites de son temps pour imiter ce que chacune avait de plus brillant. Pour moi, je ne doute point que, dans les pièces les plus achevées de tous les plus grands orateurs dont nous avons les ouvrages, si l'on voulait rechercher ce qu'ils ont imité les uns les autres, on n'en fit des volumes entiers, puisque nous entendons tous les jours des morceaux pris ou imités de Grenade, du P. de Lingendes et des autres, lesquels, en rendant leurs ouvrages publics, en ont fait un bien commun et ont donné droit à tout le monde de s'en servir. La seconde réllexion est que l'imitation, en matière de sermons et des autres dis-