PS. CXLIV
OcuHDei in diligentes se. Eccli. xxxrv,
Ego diligentes me diJi</o. Prov. vm, 17.
Si dederit homo omnem substantiam domûs suœ pro dilectione, quasi nihil despiciet eam. Cant. vin, 7.
Fortis est «i mors dilectio : dura sicut
inftrnus œmulatio Iquœ mullœ non
potuerunt extinguere charitatem, nec ftumina obruint illam. IbiJ.
Prœbe,filt mî,cor tuum mihi,et oculi lui lias meas custodiant. Proverb. xxm,
Ordinavit initie charitatem. Cant.n, 1.
Ouidiliguut Decu conservabunt viam illms. Eccli. il, 18.
Qui diligunt Deum, replebuntur lege ipsius. III. Ht.
Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces.
Prenez garde seulement, et ayez soin sur toutes choses , d'aimer le Seigneur votre Dieu.
Je vous aimerai, Seigneur, vous qui êtes ma force ; le Seigneur est mon ferme appui, mon refuge, et mon libérateur.
Le Seigneur garde tous ceux qui l'aiment.
Les yeux de Dieu sont sur ceux qui l'aiment.
J'aime tous ceux qui m'aiment.
Quand un homme aurait donné toutes les richesses de sa maison pour le saint amour, il les mépriserait, comme s'il n'avait rien donné.
L'amour est fort comme la mort, et le zèle de l'amour est inflexible comme l'enfer... Les grandes eaux n'ont pu étiindre la charité, et les fleuves n'auront point la force de l'étouffer.
Mon fils, donnez-moi votre cœur, et que vos yeux s'attachent à mes voies.
Il a réglé en moi mon amour.
Ceux qui aiment Dieu demeureront fermes dans ses voies.
Ceux qui aimeut Dieu seront remplis de -;;t loi.
In omni virtute tuâ dilige eum qui te fecit. Eccli. vu, 32.
Omni vitâ tuâ dilige Deum et invoca illum in salute tuâ. Eccli, xm, 18.
Universa delicta operit charitas. Prov.
In charitate perpétua dilexi te.levem.
xxxiii, 3.
Traham eos in vinculis charitatis.
Osée, xi, 4.
Si diligitis me, mandata mea servate.
Joan. xiv, 15.
Qui habet mandata mea et servat ea, ille est qui diligit me; qui autem diliget me, diligetur a Pâtre meo, et ego diligam eum, et manifestabo eimeipsum. Id. xiv,
Si quis diligit me, sermonem meum servabit, et Pater meus diliget eum, et ad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus. Id. xiv, 23.
Ignem veni mittere in terram, et quid volo, nisi ut accendatur? Luc xn, 49.
Finis prœcepti est charitas. I. Tim.
Plenitxido legis est dilectio. Rom. xm, 10.
Si linguis hominum loquar et angelorum, charitatem autem non habeam, faclus sum velut œs sonans aut cymbalum tinniens. I. Cor. xm, 1.
Charitas nunquam excidit. Id. Ibid.
Sectamini charitatem. I. Cor. xiv. 1.
Quis nos separabit a charitate Chrisli?
Tribulatio, an angustia, an famés, an nudilas, an periciolum, an perseculio, an gladius? Roiri. vin. 35.
Certus sum quia neque mors, neque vita, neque Angeli, neque Principatus, neque vif lûtes, neque instantia, neque futura, neque creatura alia, poterit nos separare à charitate Dei quœ est in Christo Jesu. Id. Ibid.
Nos ergb diligamus Deum , quoniam ipse prior dilexit nos. 1. Joan. iv, 19.
Videte qualem charitatem dédit nobis Deus, ut filii Dei, nominemur et simus. Ibid. m, 1.
Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo et in totâ anima tuâ: hoc est maximum et primum mandatum. Matth.
xxii, 37.
Si quis non amat Dominum nostrum Jesum-Ciiristum, sit anathema. I. Cor.
xvi, 22.
Scimuft quoniam diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum. Rom. vin.
Aimez de toutes vos forces celui qui vous a créé.
Aimez Dieu toute votre vie, et invoquez-le pour être votre salut.
La cbarité couvre toutes les fautes.
Je vous ai aimé d'un amour éternel.
Je les attirerai à moi par les liens de la cbarité.
Si vous m'aimez, observez mes commandements.
Celui qui a reçu mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime; celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et je l'aimerai aussi, et je me découvrirai à lui.
Si quelqu'un m'aime, il gardera mes commandements, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.
Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que désiré-je sinon qu'il s'allume?
La fin des commandements, c'est la cbarité.
Toute la loi, c'est l'amour.
Quand je parlerais le langage de tous les bommes et des anges mêmes, si je n'ai point la cbarité, je ne suis que comme un airain sonnant et une cymbale retentissante.
La charité ne finira jamais.
Recherchez avec ardeur la charité.
Qui nous séparera de l'amour de JÉsus- CuiïisT? Sera-ce l'affliction ou les déplaisirs, ou la faim, ou la nudité, ou les périls, ou le fer et la violence?
Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni toute autre créature, ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Aimons donc Dieu, puisqu'il nous a aimés le premier.
Considérez quel amour le Père nous a témoigné, de vouloir que nous soyons enfants de Dieu de nom et d'effet.
Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit : c'est le premier et le plus grand commandement.
Si quelqu'un n'aime point Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'il soit anathème.
Nous savons que tout tourne à bien pour ceux qui aiment Dieu.
EXEMPLES DE L'ANCIEN TESTAMENT
'"Abraham]. — L'exemple d'un amour généreux et constant, et à l'épreuve de tout, fut sans doute celui du saint patriarche Abraham. Jamais amour ne fut mis à une plus rude épreuve , et jamais la préférence qu'on doit donner à Dieu en ce point n'a davantage éclaté que lorsque Dieu lui commanda de lui offrir en sacrifice son propre fils. Les SS. Pères sont éloquents sur ce chapitre. « Dieu, dit S. Ambroise, ne se contente pas de lui commander de sacrifier son fils : il l'appelle son cher fils , son unique, le bien-aimé de son cœur : Toile unigenitum luum, quem diligis, Isaac ; et cela pour donner plus d'atteinte à l'amour paternel , pour lui attendrir le cœur sur la triste destinée d'un fils qui lui était si cher, et pour lui inspirer plus de compassion. » Il veut même qu'il le lui aille offrir sur une montagne éloignée, afin que durant tout le chemin il ait le loisir d'y réfléchir, de donner lieu d'agir à la passion, d'exciter pir C3 moyen des sentiments toujours plus vifs de compassion et de tendresse. Il permet, de plus, que ce fils l'entretienne pendant le voyage du sacrifice qu'il va faire, et qu'il lui demande où est la victime. Et tout cela à dessein de voir si la tendresse, se réveillant sans cesse dans son cœur, ne l'emporterait point sur le commandement que Dieu lui avait fait, et d'éprouver la fidélité de son amour par tant d'attaques et en tant de manières différentes. Faut-il s'étonner si , après une telle preuve qu'Abraham donne de l'amour qu'il avait pour Dieu, Dieu lui rendit ce glorieux témoignage, qu'il était sûr de son amour, et qu'il reconnaissait à cette épreuve que cet amour n'était pas moins grand qu'il était sincère : Nimc cognovi quod limeas Deum. Ce n'est pas que Dieu ne le connût parfaitement auparavant; mais c'est qu'il. le connaissait désormais d'une autre manière, savoir, après l'avoir éprouvé : c'est pourquoi il appelle ensuite ce patriarche son ami ; il eût réciproquement pour lui un amour tout particulier, et lui en fit ressentir les effets en le comblant de bénédictions dans la suite des temps.
[Moïse]. — Il est rapporté, au Xe chap. du Deutéron., que Moïse ne se contenta pas d'avoir mis à la tête des dix commandements, qu'il intima de la part de Dieu, celui d'aimer Dieu de tout son cœur et de toutes ses forces ; mais que ce grand législateur, qui avait cet amour fortement gravé dans le cœur, voulant l'imprimer aussi dans le cœur de ce peuple dont il connaissait la dureté, ajouta aux termes de la loi les plus puissants motifs qui pouvaient obliger les Israélites à l'observer, savoir : les perfections divines, les bienfaits qu'ils avaient reçus de lui; et qu'il leur expliqua encore la manière dont ils devaient observer ce grand précepte : Et mine, Israël , quid Dominus Deus Ums petit à te, nisi ut limeas Dominum. Deum tuum et ambules ;n viis ejus, et diligas eum et servias Domino tuo in loto corde tuo et m totâ a ni, tin ti'i'i , custodiasque mandata Dorai ni ? Et ensuite il représente à ce peuple les avantages qu'il recevra de l'observation de ce même pré-
2 i G a mo cr, de dieu.
cepte, savoir : la protection de ce Maître souverain de l'univers, les bénédictions qu'il en doit attendre, et tout ce qu'on peut alléguer pour obliger les cœurs les plus insensibles à aimer un Dieu qui les a tant aimés le premier.
[Josué]. — Josué, successeur de Moïse dans la charge de conducteur du peuple d'Israël, pressentant que sa fin approchait, rassembla, à l'imitation de son prédécesseur, tout ce qu'il avait de courage et de force pour lire la loi de Dieu à tout le peuple, l'exhorter à la garder et lui faire renouveler l'alliance qu'il avait faite avec Dieu. Mais voici ce qu'il lui recommanda particulièrement : Hoc lantùm prœcavete diligentissiritè, ut cliligalis Dominum Deum vestrum. Ce grand homme pouvait-il davantage marquer son amour envers Dieu qu'en usant du pouvoir et de l'autorité qu'il avait sur ce peuple pour lui recommander sur toutes choses d'aimer Dieu?
[David]. — David est celui, dans l'ancienne loi, qui a témoigné le plus d'amour à Dieu: car c'est le témoignagne que lui rend l'Ecclésiastique (47): De omni corde suolaudavil Dominum et dilexit Detjm qui fecil illum. Et luimême disait à Dieu : Diligam te, Domine, fortitudo mea. Et, en cent autres endroits, il exprime les sentiments de son cœur, le désir de voir et de posséder Dieu : Quandù veniam et a/pparebo ante faciem Dei? Tantôt m'appelle le Dieu de son.cœur, et proteste qu'il ne veut et qu'il ne cherche que lui, et qu'il veut garder fidèlement sa loi : Quid enim mihi est in cœlo et à te quid volui super lerram? Defecii caromea et cor meuni; Deus coi-dis mai, tes pas mea Deus in œternum.. . Mihi a vtem adkœrere Deo bonum est, ponere in Domino Deo spem meam (Ps. 72). Il parle enfin de Dieu en des termes si tendres et si affectueux, qu'ils inspirent le même amour à ceux qui les lisent et qui les entendent.
EXEMPLES DU NOUVEAU- TESTAMENT
[S. Pierre]. — S. Pierre s'est particulièrement distingué dans l'amour du Sauveur, par la ferveur qu'il a témoignée en toutes les rencontres : mais il le marqua d'une manière spéciale lorsque, interrogé trois fois par le Fils de Dieu même s'il l'aimait, et s'il l'aimait plus que tous les autres, il s'affligea de cette demande comme s'il eût cru que le Sauveur eût douté de son attachement à lui; et la réponse qu'il fit marque assez les sentiments de son cœur: Domine, lu omnia nôsti, tu scis quia amo le (Joan. 21). Mais, comme ce n'est pas assez de protester de paroles qu'on aime Dieu, et que Dieu même, qui sonde les cœurs, en veut des preuves plus sûres qui sont les actions, qui en a donné des marques plus certaines que ce grandApôtre, qui a conservé toute sa vicia douleur et le regret d'avoir désavoué son cher Maître au temps de sa passion , qui s'est ensuite consumé de fatigues et de travaux pour le faire aimer, et enfin qui a souffert la mort de la croix pour se rendre semblable à celui qui avait souffert le même supplice pour le al ut de tous les hommes?
PAR.VGRA.PHE TROISIEME.
[S Jean]. -Qui pourrait douter de l'amour que le bien-aimé d.scip e S Lu a eu pour celui qui l'a si teudremeut aimé le premier? S'il a ete e dise nie le plus aimé, ne faut-il pas conclure qu'il a été par conséquent le p us aimant, puisque l'amitié n'est autre chose qu'un amour mutuel de £ ^sonnes qui n'ont qu'un cœur, et que l'amour dans ce discip alnt à répondre à toute l'affection du Fils de Dœu, ne pouvait être que Tv 1 Rendre et la plus ardente charité, laquelle le rendait toujours ^us agréable à ce doux Sauveur, qui ne l'avait prévenu et ne lui en avait tait L don qu'exprès pour se le rendre aimable? Ce qui tait que c'est avec rai- Von qu'on l'appelle le disciple de la charité, puisque son cœur en était i ut rempli, qu'il ne parlait d'autre chose, et qu'il nous a enseigne dan „ue de ses épitres, que cet amour ne consiste pas en paroles, mais qu il le faut témoigner par ses actions.
[S- Madeleine]. - Il n'est pas nécessaire de rapporter ici exemple de Madeleine, dont l'Évangile même fait l'éloge, et qui mérita d entendre de la propre bouche du Sauveur que plusieurs péchés lui étaient remis parce qu'elle avait beaucoup aimé : RetoiUwttur et peccata multa^mmam dttexit mdlun, Nous devons seulement admirer la force de la grâce qui a pu changer l'amour profane, dont le cœur de cette pécheresse était souiUe, eu un amour saint et tout divin, et d'une mondaine faire un modèle de
P7stepnaull - H ne faut que lire les Épîtres de S. Paul pour juger combien son cœur était embrasé de l'amour du Sauveur, dont il avait été l'ennemi et le persécuteur le plus animé. Car tantôt il défie toutes les créa ures e tous les accidents de cette vie de le séparer de Jésus-Christ, auque il e ait uni si étroitement par les liens de la charité: Quis nos separabit a chanlale Christi? Tantôt il prononce anathème à celui qui n'aime pas ce divin Sauveur; tantôt il déclare qu'il ne vit que pour lui: Vivo ego, jeun non ego; ,;„,, verô m me Christus. Il fait une profession publiquede ne ™utre chose que Jésus-Christ crucifié; il ne prend point d'autre qualité dans se Mtres que celle de Serviteur de Jésus-Christ; enfin, il proteste que ce Sauveur est tout son bien, sa richesse et son bonheur, méprisant tout le reste et n'en faisant pas plus de cas que de la boue, pour gagner, posséder et retenir Jésus-Christ par une ardente charité, qui attire en effet réciproquement l'amour de ce Maître adorable. Pouvait-il exprimer en des termes plus forts l'amour et l'attachement qu'il avait pour celui qui avait usé d'une si grande miséricorde à son égard ?
APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE
Diliqes Domîmm Deum tuum... in totâ mente tuâ (Matth. 22). Aimer DlEU de tovA son esprit, c'est l'aimer d'un amour d'estime et de ^éférenee à tout 1, reste. Mais qu'est-ce que l'aimer d'un amour d estime? G est s attacher à lui préférablemeut à tous les êtres créés; c'est lui donner son cœur
comme un tribut qui est dû au plus parfait de tous les êtres, et à qui on ne peut le refuser sans injustice. Une âme qui médite, qui pénètre les perfections divines, se sent tellement ravie de leur beauté, qu'elle conçoit du mépris pour tout ce qui n'est pas Dieu : connaissant que toutes les créatures ne sont de leur fond qu'un pur néant, qu'elles ont reçu de Dieu tout ce qu'elles possèdent, et que ce qu'elles ont reçu de plus glorieux n'est qu'un faible rayon émanné de cet éclat dont toutes les perfections divines sont couronnées, elle regarde comme une folie de quitter Dieu pour s'attacher à ces créatures. Persuadée de la grandeur de Dieu, cet Être souverain, charmée de ses perfections adorables, elle s'en forme les plus excellentes idées; elle n'en parle qu'avec éloges, avec respect, avec admiration, avec transport; elle se soumet avec plaisir à ses ordres; elle lui sacrifie tout ce qu'elle a de plus précieux; elle révère généralement tout ce qui le regarde. Et, comme toutes les plus brillantes étoiles disparaissent au premier rayon du soleil, aussi tout ce qu'il y a au monde de plus beau, de »plus grand, de plus magnifique, de plus pompeux, comparé à l'idée qu'elle s'est formée de Dieu, lui paraît si petit, si faible, si vil, si misérable, qu'elle ne peut assez s'étonner que les hommes en fassent tant d'estime.
Fortis est ut mors dileclio (Gantic. 8). S. Augustin (sur les Ps. 47 et 121), expliquant ces paroles, dit que la charité est forte comme la mort, ou parce que, comme personne ne résiste et ne peut résister à la mort par quelque artifiee, par quelque remède qu'on s'efforce soit de l'éloigner soit de l'éviter, de même le monde ne peut rien contre la violence de la charité; ou bien, en prenant la chose d'un autre sens, parce que, comme la mort est forte pour nous ôter la vie du corps, la charité l'est au contraire pour nous garantir de la mort éternelle; ou enfin parce que la charité nous donne une espèce de mort en nous faisant fermer les yeux à toutes les choses de ce monde, pour ne vivre plus qu'en Dieu et pour Dieu.
Lorsque le peuple de Dieu fut mené captif en Perse, il cacha, par ordre du prophète Jérémie, le feu sacré dans un lieu secret et qui n'était connu que de peu de personnes. Après plusieurs années, lorsqu'il fut retourné à Jérusalem, on chercha avec soin ce feu qu'on avait enfoui dans un lieu profond et dans une espèce de puits, et on ne trouva plus qu'une eau boueuse, froide et épaisse. Mais Néhémie, voulant offrir à Dieu les sacrifices ordonnés par la loi, fit mettre cette même eau boueuse sur l'autel, et du bois dessus, et aussitôt elle devint un grand feu, avec l'admiration de tous les assistants. C'est ce qui est rapporté dans l'histoire îles Machabées. Mais voici l'application qu'en font quelques interprètes. La même chose, disent-ils, arrive au co^ur de l'homme, qui est un lieu profond où Dieu a mis et répandu le feu de son divin amour, comme parle S. Paul: Charilas Dei diffusa est in cordibvs nostris per Spiritum-Sanctum qui datas eslnobis. Or, il arrive souvent que, faute de connaître et de méditer les vérités célestes, ce feu se ralentit et s'éteint lout-à-fait, et se change
PAHAGRAPUE TROISIEME. 240
en boue par l'effet contagieux des plaisirs du monde, auxquels le cœur se livre entièrement. Mais quand le Soleil de justice, qui est Dieu, daigne jeter dessus quelque rayon de sa miséricorde ou quelque lumière de ses grâces, dans quelque fervente méditation, aussitôt la flamme de la charité, toute froide et éteinte qu'elle était, se rallume, et par ce moyen on recommence à aimer Dieu, et nos sacrifices lui deviennent agréables.
Apparu il Dominus in flammâ ignis , de medio rubi (Exode, 3). Comme l'amour de Dieu est appelé dans les saintes lettres un feu dont brûlent les bienheureux dans le ciel et les saintes âmes sur la terre, on peut dire que dans le ciel il est semblable à ce buisson ardent qui apparut autrefois à Moïse et brûlait sans se consumer : parce qu'enfin il n'y a rien à purifier ou à consumer dans un lieu où rien de souillé ne peut avoir accès. Mais la charité dans les saints sur la terre est un feu consumant... Deus luus ignis consumens est (Deut. 4). Il ne se contente pas de consumer tous les restes de nos péchés par une sainte componction : il consume jusqu'au corps par la pénitence et par une mortification continuelle; il consume la vie des martyrs par les tourments les plus affreux; il consume les forces et la santé des apôtres par les continuels travaux qu'il leur fait endurer : il fait sacrifier aux uns tous les avantages de la naissance, de l'esprit et de la fortune, et employer aux autres leurs biens et leurs richesses en aumônes et en bonnes œuvres, renoncer à leur liberté; et enfin il consume tout ce qu'il y a d'humain et de terrestre dans un cœur.
Dixil Dominus, eu jus ignis esl in S ion et caminus ejus in Jérusalem (Isaïe, 31, 9). Le sens que S. Grégoire donne à ces paroles est remarquable. Comme une fournaise dit quelque chose de plus que du feu simplement, parce qu'un feu peut être en assez grande quantité, au lieu qu'une fournaise embrasée est quelque chose de plus étendu et de plus ardent, ainsi, dit ce Père, le feu de la charité commence ici-bas, allumé petit à petit par la méditation ou par la contemplation des choses divines, ce que semble signifier le mot de Sion ; au lieu que dans le ciel, qui est la Jérusalem ou la vision de paix, il sera dans sa perfection, et comme une vaste fournaise où tous les cœurs des bienheureux seront embrasés, et ne s'éteindra jamais. (5. Grégoire, Homél. 21, sur Ezéchiel.)
Ord 7 'nu vil in me charitatem, scu Vexillumejus super me char itas (Cant. 2). La charité, dit S. François de Sales, est comme l'étendard de la milice chrétienne; elle est à la tète de toutes les vertus qui doivent combattre les vices: c'est elle que toutes les vertus doivent suivre, et c'est sous cet étendard qu'elles doivent se ranger; c'est, en un mot, sous cette bannière que le Fils de Dieu, qui est notre chef, veut que nous combattions.
Nihileratin lemplo quod non auro legeretur (III Reg. 6). D'où vient
250 AMOfR DE DIEU.
que Dieu veut que son temple soit tout couvert et orné de lames d'or? Personne n'ignore que l'or est le symbole de la charité, et il ne faut qu'entendre cette parole de l'Apocalypse pour en être convaincu : Saadeo tibi emere à me aurum ignilum. Or, le Saint-Esprit nous exprime par-là qu'il veut que notre âme, qui est son temple, soit revêtue et ornée de l'or le plus pur de la charité, et qu'il n'y ait rien en elle qui n'en soit tout éclatant.
InfuniculisAdamtrahameos, in vinculischaritatis (Osée, 11,4). Dieu attire les hommes par les liens d'Adam lorsqu'il use de menaces et qu'il emploie les fléaux de sa colère pour nous faire retourner à lui après nous en être éloignés. Mais, quand il emploie ses bienfaits, ses promesses et les récompenses, il emploie alors les liens de la charité pour attirer les hommes à son service, parce qu'il n'y a rien de plus capable de gagner leur cœur que les bienfaits, qui sont un témoignage de l'affection que l'on a pour nous, et pour ainsi dire le langage du cœur.
Nec mihi nec tibi sit, sed dividalur (III Reg. 3). Dans l'exemple de ces deux femmes qui contestaient devant Salomon à qui appartenait un enfant, celle qui ne put souffrir qu'on partageât cet enfant et qu'on le coupât en deux donna des marques évidentes qu'elle était la véritable mère; au lieu que celle qui consentit à ce partage fit voir qu'elle était une mère supposée : Nec mihi nec tibi sit, sed dividalur. Ainsi parle le démon, cet usurpateur du cœur de l'homme. Semblable à cette fausse mère, il verra aux pieds du trône de Salomon partager cet enfant, sans en être ému de compassion; il hâtera même cette exécution par ses pressantes sollicitations: convaincu qu'il ne lui appartient pas de droit, il voudrait qu'il fût partagé : dividalur. Parce que nous ne sommes point à lui, il permet volontiers ce partage, plutôt que de nous perdre tout-à-fait ; il souffre facilement que nous le quittions pour un temps, pourvu qu'un abandon total ne nous sépare pas entièrement de lui. U n'en est pas de même de vous, ô mon Dieu ! Souverain et unique maître de notre cœur, vous n'y voulez point de partage; père tendre et affectionné pour nous, vous aimeriez mieux nous perdre tout-à-fait que de nous voir partager notre cœur et ne vous en offrir qu'une partie, abandonnant l'autre au monde et au démon, vos ennemis déclarés.
Supereminenlem scienliœ charitatem (Ephes. 3). Nous voyons par ces paroles que l'apôtre S. Paul préfère incomparablement la charité à la science: car c'est comme s'il disait: Charitalem quœ mpereminet scienlia'. Ou bien il veut dire, au sentiment de quelques-uns, que la charité est ellemême une science suréminente; comme s'il disait : Supereminentem seientiam charilatis : parce que quiconque la possède parvient bientôt à la sublime connaissance de Dieu. Aussi y a-t-il cette différence, dit S. Au-
gustin, entre les connaissances des choses divines et les connaissances des choses naturelles, que celles-ci précèdent nécessairement l'amour qu'on leur porte parce qu'elles en sont la cause, au lieu que la charité précède d'ordinaire les grandes lumières que nous avons de Dieu, parce que c'est lui-même qui se communique à ceux qui l'aiment : comme le Sauveur disait à ses Apôtres fJoan. 15): Vos dixi amicos, quia omnia quœcumque auilivi à Pâtre meo nota feci vobis. De-là vient que nous voyons quelquefois des personnes simples, sans étude et sans pénétration, avoir de plus nobles sentiments de Dieu que les plus grands génies, parce qu'elles l'aiment d'un plus ardent amour, et que, dans la charité, la connaissance suit l'amour plutôt qu'elle ne le précède, et que Dieu remplit leur esprit de lumières à mesure que leur cœur est rempli d'ardeur.
Pensées et sentiments des SS. Pères.
Ponderibus suis aguntur omnia et lornm suum petunt : amor meus pondus meum,illo feror qubcumque feror.August.
13 Conf.
Minus, Domine, te amat qui aiiquid tecum amat quod propter te non amat.
ld. 1U Conf. 29.
Qui amat aliud Deum, amare non potest, occupatam habet animam. ld. alio loco.
0 ignis qui semper ardes et nunquàm cxtingueris! ô Amor qui semper uris et nunquàm tepescis! accende me, et accendar : accende, inquam, ut tolus te diligam solum. ld. Médit.
Quisquis cognoscit te. diligit te, siiî obliviscitur ; amat te plusquàm se; relinquit se ut veniat ad te. Id. Solil. 6.
Quid tibi *umipse, ut amari tejubeat u me, et nisi faciam irascaris mihi, et mineris ingentes miserias? Hei mihi!
parûmne est ipsa miseria, sinon amem
!■ ' M 1 Conf .•;.
Toutes les choses sont entraînées par leur propre poids et tendent à leur centre : le poids qui m'entraîne, c'est l'amour de mon Dieu; c'est lui qui me porte partout où je vais.
Celui-là, Seigneur, a moins d'amour pour vous qui aime avec vous quelque chose qui ne se rapporte point à vous.
Celui-là ne peut véritablement aimer Dieu qui aime quelque autre chose : la place est prise, et la capacité de son âme est remplie.
Feu divin qui brûlez sans cesse et qui ne vous éteignez jamais, flamme de la charité qui brûlez sans que jamais votre ardeur se ralentisse , embrasez-moi ! embrasez-moi, dis-je, afin que je vous aime de toute mon âme, et que je n'aime que vous !
Quiconque a le bonheur de vous connaître ne peut manquer de vous aimer; il s'oublie lui-même pour ne penser qu'à vous; il vous aime plus que lui-même, il se quitte pour aller à vous.
Que suis-je, mon Dieu! pour que vous me commandiez de vous aimer, et pour vous irriter si je ne vous obéis, pour me menacer même des derniers malheurs?
Hélas ! n'est-ce pas un malheur affreux que de ne vous pas aimer?
Ycrus amor non sentit amarihtdinem, sed dulcedinem, quia soror amoris dulcedo est,sicut soror odii est amaritndo. Id. 13 Conf.
In te delectatur justus, quia amor tuî suavis et quietus ; nàm pectora quœ possides, dulcedine et suavitate repies:
è contra, amor sœculi et carnis anxius est et perturbât us. Animas certè quas ingredUur quietas esse non patitur. Id.
Médit. 35.
Qui amat non laborat, etomnis labor non amantibus gravis est : solus amor est qui nomen difficultatis erubescit.
Id. 13. Conf.
Quomodô grave est- mandatum Dei?
Àut enim quisque non diligit, et ideb grave est ; aut diligit, et grave esse non potest. Id. De Naturâ et Gratiâ, 9.
Vœ animœ audaci quœ speravit, si h te recessisset, se aliquid melius habituram! Versa et reversa in tergum et in latera : et dura sunt omnia, et tu solus requies. Id. 6. Conf. 16.
Cœlum et terra, et omnia quœ in eis sunt, ecce nndique inihi dicunt %t te a me m, nec cessant dicere omnibus, ità utsinlinexcusabiles. Id.,lib. lO.Confess.
Ipsum Decm si amare pigebat, saltèm nunc redamare non pigeât. Id. De cateehis. rudibus.
Nihil tàm durum atque ferreum quod non amoris igné rincaiur. Id. Demoribus Ecoles.
Charitas in omnibus Dei donis ità excellit, ut etiam Deus dicta sit: Deis enim est charitas. Id. Epist. 143, ad Julian.
Nulla major est ad amorem invitatio quàm prœvinere amantem , et ni mis durus est animus qui, si dilectionem nolebat impendere,nolit rependere. Id. De eatechis. rudibus.
Nescio utrum magnificentius Charitas commendari possit quàm ubi dicitur Decs Cbaritas est : brevis laus , sed magna laus; brevis in sermone, magna intellectû. Id. tract, 9, in Epist. Joan.
IHhil prosunt cœtera dona sine Ch"ri-
Le véritable amour ne sent nul dégoût et nulle amertume, il n'a que de la douceur, parce que la douceur est la sœur de l'amour, comme l'amertume est celle de la haine.
Le juste trouve en vous des délices, parce que votre amour est doux et tranquille : car vous remplissez de suavité et de douceur les cœurs que vous possèdes. L'amour du siècle, au contraire, et l'amour charnel sont inquiets et toujours dans le trouble ; du moins ils ne laissent jamais en repos les cœurs où ils ont trouvé accès.
Celui qui aime ne sent nulle peine , et toute peine au contraire est insupportable à qui n'aime point, il n'y a que l'amour qui rougirait du nom même de peine ou de difficulté.
Comment la loi de Dieu serait-elle rude et difficile? Car, ou bien l'on n'aime pas Djec, et c'est ce qui la rend rude ; ou on l'aime , et alors elle ne peut être fâcheuse.
Malheur à l'âme téméraire qui a cru trouver mieux en vous quittant ! Elle se tourne de tous côtés, et tout lui est dur. Il n'y a qu'en vous, ô mon Diec ! que l'on trouve du repos.
Le ciel et la terre, et tout ce qui est renfermé dans leur sein, me disent qu'il faut vous aimer ; ils le publient à tous les hommes, de manière qu'ils sont inexcusables s'ils ne vous aiment.
Si vous aviez de la peine à aimer Diec, du moins n'en ayez point à présent à aimer celui qui vous a aimé le premier.
Il n'y a rien de si dur et de si insensible qui ne s'amollisse par le feu de l'amour.
La charité est tellement au-dessus de tous les dons de Diec. qu'elle porte le nom de Died même : car Dieu est charité.
Rien n'a plus de force pour se faire aimer que d'aimer tout le premier : et il faut qu'un cœur soit bien dur et bien insensible si, ne voulant pas commencer à aimer le premier, il refuse au moins de rendre amour pour amour.
Je ne sais si l'on peut faire un plus magnifique éloge de la charité, que de dire que Dieu même est charité. Kloge bien court et bien ample tout à la fois : court en paroles, mais ample dans le sens qu'il contient.
Les autres dons et présents du Ciel ne
PAnAGRAI'HE QUATRIEME.
taie : adde Charitatem, etprosunt omnia, detrahe Charitatem, et nihil sunt cœtera. ld. Serm. 50, DeVerb. Doin.
Ubi charitas non habitat, non ibî habitat Decs; si autem Charitas ibi habitat, Deus ibi habitat. Id. in Ps. 149.
In omnibus Scripturis, supereminentissimam viam, supereminentissimum locum Charitas obtinet. Id. in Ps. 103.
Quidquid habeas, si Charitatem solam non habeas, nihil prodest Ubi : alia si non habeas, hanc habe, et implêsti legem. Ld. tract, in Epist. Joannis.
Vbi Charitas est, quid est quod possit déesse ? Ubi autem non est, quid est quod possit prodesse! ld. tract. 80, in Joan.
Quœ una Chariias si adsit , omnia rectè /iunt ; si autem desit Ma, omnia frustra fiunt. ld. 2, contra Cresc. 12.
Sicut corpus sine anima mortuum est, sic anima sine Charitate nwrtua reputabitur. Id. 9, in Epist. Joan.
Charitas est animœ pulchritudo :
quantum in te crescit amor, tantùm crescit pulchritudo. ld. 9 in Epist. Joan.
Charitas sine gaudio esse non potext. ld. in Ps. 76.
Brève prœceptum Ubi prœcipitur :
Dilige et fac quod vis. ld. 7 in Epist. Joan.
Nos ipsos tanlb magis diligimus quanto diligimus Deum. Id. 8, De Trinit. 8.
Qui plenus est charitate plenus est Deo, quia apertè scriptum est : Bel s charitas est. ld. iu Ps. 98.
Firmamentum est salutis habere radicem charitatis. Id. 2, in Epist. Joan.
Charitas est columna et firmamentum diligcntibus Deum. ld. in commun.
Ser. (i.
Animus velut pondère fertur quocumquè fertur: jubemur itaquè detrahere de pondère cupiditatis quod accedil ad pondus charitatis. ld. , Epist. 89, ad Hilard.
Si viundi amor habitet, non est quà Dei amor intrel: recédât amor mundi, ut inhabilet amor Deij melior accipiat tiicuin. Ideb cum cxhauseris cor tuum
servent de rien sans la Charité : unissezleur la Charité , tous sont d'un grand usage ; ôtez la Charité, le reste est compté pour rien.
Là où la Charité ne se trouve point, Dieu ne peut demeurer ; que si la Charité y demeure, Dieo s'y trouve immanquablement.
Dans toutes les Écritures, la Charité tient toujours le rang le plus éminent et la première place.
Quelque belles qualités que vous possédiez, si vous n'avez pas la Charité , elles ne vous sont d'aucune utilité : mais ayez la Charité, quand elle serait toute seule, vous avez accompli toute la loi.
Là où est la Charité, qu'est ce qui peut manquer? Là où elle n'est pas, de quoi tout le reste peut-il servir?
Si la Charité seule se rencontre, tout le reste va bien : si elle vient à manquer, tout ce que vous ferez de bien sera inutile.
Comme le corps snas l'âme est mort et n'est qu'un cadavre , ainsi l'âme sans charité doit être tenue pour morte.
La Charité fait toute la beauté de l'âme ; autant l'amour de Dieu croît en vous, autant la beauté de votre âme reçoit de nouveaux accroissements.
La joie et la paix accompagnent toujours la charité.
Voici un commandement compris en peu de mots : Aimez Dieu, et puis faites ce qu'il vous plaira.
Autant nous aimons Dieu, autant avonsnous un véritable amour pour nousmêmes.
Celui qui a le cœur rempli de charité l'a rempli de Dieu même, parce qu'il est clairement écrit que Dieu est Charité.
Le plus ferme appui et la plus certaine espérance de notre salut, c'est d'avoir en nous la racine de la charité.
La charité est comme une ferme colonne et le soutien de ceux qui aiment Dieu.
L'esprit a son poids comme le corps, qui l'entraîne : on nous ordonne d'ôter quelque chose au poids de la cupidité, pour ajouter à celui de la charité.
Si l'amour du monde habite en nous, l'amour de Dieu ne trouve pas par où entrer. Il faut donc que l'amour du monde su retire pour faire place à l'amour de
amoreterreno, hauries amorem divinum.
Id. 2, in Epist. Joati.
Non est amandum quod amanti et fruenti amatori auferri potest. Ciijus ergb rei amor amandus est, nisi quînon potestdeesse, dùmamalur? Id.Sô, Quœst., quœst. 35.
Biligamus id quo nihil melius est, hoc est Decs : cui si aliquid diligendo vel prœponimus vel œquamus, nosmelipsos diligere nescimus. Id. de 50 Homil., honiil. 35.
Disce amare in creaturâ creatorem, et in factura factorem; nec teneat te quod ab illo factum est, ut amittas eum à quo et ipse factus es. Id. in Ps. 39.
Quid est amandum ? Quod nobiscum potest esse (sternum. Id. Homil. 3T.
Cùm dicit Scriptura' toto corde, totâ mente , Deum esse diligendum , nullam vitœ nostrœ partem relinquit quœ vacar e debeat, et quasi locum dare ut aliâ re fruivelit; sed quidquid aliud diligendum occurrit , illùc rapiatur quo totius dilectionis impetus currit. Id. De doctrine Christi. 22.
Serb te amavi, bonitas thm antiqua et tàm nova ! serb te cognovi ! Id. 10 Conf.
Facile quœlibet bona possunt perire quœ non possunt sine charitale prodesse. Arubrosius De vocat. II gent. 3.
Nihil amantibus durum, nullus labor difficilis: amomus et nos Deum, et facile videbitur. Hieronymus quod. in Serm.
Prœcipis mihi, Domine Deus, ut diligam te : hoc et possum et debeo.
Cyprian. Serm. de Christi Bapt.
Thésaurus indeficiens est amor divinus, quem qui habet dives est, quo quicumque caret pauper est. Basil, in Hexam.
Quo mag\s in rébus divinis versatus quis fuerit, eb magls accendit flammam dilectionis. Theodoret. Decharit.
Altare Dei est cor nostrum, in quo jubetur ignis semper ardere, quia necesse est e$ illo ad Deum flammam
Dit:u; il faut que le plus noble soit préféré. C'est pourquoi , lorsque vous aurez vidé votre cœur de tout amour terrestre, vous attirerez l'amour de Dieu.
Il ne faut point mettre son affection en des choses qui peuvent être ravies à ceux qui les aiment et qui en jouissent.
Quelles choses faut-il donc aimer, sinon celles qu'on ne peut perdre en les aimant ?
Aimons un objet qui n'a rien au-dessus de lui ni rien qui l'égale : cet objet, c'est Dieu. Si en aimant nous lui préférons quelque chose, ou si nous prétendons lui rien égaler, nous ne savons pas nous aimer nous-mêmes.
Apprenez à aimer le créateur dans la créature, et l'ouvrier dans son ouvrage. Que ce qu'il a créé ne vous attache point de telle sorte, que vous perdiez celui qui vous a créé vous-mêmes.
Que faut-il aimer? Sans doute, ce qui peut éternellement subsister avec nous.
Lorsque l'Écriture dit qu'il faut aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, elle prétend ne laisser aucune partie de notre vie vide, pour faire place à quelque autre bien dont l'âme puisse être occupée. Que s'il se présente quelque autre objet digne de notre affection, il faut qu'il soit entraîné par le cours impétueux de l'amour de Dieu , qui doit emporter tout le reste avec lui.
Je vous ai aimée trop tard, ô bonté si ancienne et si nouvelle ! trop tard je vous ai connue!
Que les autres biens périssent , à la bonne heure, puisque, sans la charité, ils ne peuvent nous être utiles !
11 n'y a rien qui soit rude et difficile à ceux qui aiment : aimons Dieu, et tout nous deviendra facile.
Vous me commandez, mon Dieu, de vous aimer : c'est ce que je puis et ce que je dois faire.
L'amour divin est un trésor inépuisable : celui qui le possède est riche , et celui qui en est privé est véritablement pauvre.
Plus une personne est versée dans les choses de Dieu, plus elle s'embrase des flammes de l'amour divin.
Notre cœur est comme un autel consacré à Dieu, où le feu sacré de la charité doit toujours brûler, parce qu'il faut que
charitalis indesinenter ascendere. Greg.
15 Moral. 7.
Bivinus sermo cùm Deum diligi prœcipit, non solùm narrât ex quo, sed etiam informat ex quanto, cùm subjungit ex toto corde ; ne videlicet qui perfectè Deo servir e desiderat sibi de se nihil relinquat. Id. 10 Moral.
Nunquàm est amor Dei otiosus:
operatur eiiim magna, si est; si autem operari renuerit, amor non est. Id., Honiil. sup. Ezechiel.
Charitas omnium virtutum apex ac veluti arx. Joau. Damasc, Orat. de Transfig.
Nullum habere terminum débet charitas. quia nullo potest claudi fine Divinitas. Léo. Serai. 10 de Quadrag.
A'e mihi dicas « Diligo Beum etiam plusquàm meipsum., » Verba sunt ista :
ostende hocipsis operibus, sidiligiseum plusquàm teipsum; dilige plusquàm argentum, et tune credam qubd et plusquàm teipsum Muni diligas. Cùm verb pecunias propter Deum non contemnas, quomodo teipsum contemnes ? Chrysost.
Hoin. 5, iii Thess.
Rationalis animus, qui sine dilectione esse non potest, aut Dei amator est aut mundi. In dilectione Dei, nulla nimia; in dilectione mundi, cuncta sunt noxia.
Léo Serm. 5, De jejunio.
Machina mentis est vis amoris, quœ hanc . dùm à mundo extrahit, in alta sustollit. Gregor. 6 in 5 Job.
Cum atnatbEus, non aliud vult quàm amari : quippè non aliud amat nisi ut amelur, sciens ipso amore beatos qui se amaverint. Bernard. Serai. 85 in Cant.
Non sine prœmio diligitur qui sine prœmio est diligendus. Id. alicubi.
Quantitas cujusque animœ œstimatur de mensurû churilaiis quam habet. Id.
Sènn. 27 in Cant.
Amor dignitatis nescius, dignatione dives, affeetu potens.suasu efjicax. Quid violentiusl triumphat de Deo amor.
la flamme de l'amour monte sans cesse de lui vers Died.
Lorsque la divine parole nous commande d'aimer Dieu , et qu'elle ajoute que ce doit être de tout notre cœur, non-seulement elle nous apprend de quelle faculté de notre âme cet amour doit partir, mais encore dans quelle étendue : c'est-à-dire qu'il faut que celui qui veut parfaitement servir Dieu ne se réserve rien pour soi-même de tout sou être.
Jamais l'amour pour Dieu n'est inactif:
s'il est véritable , il opère de grandes choses; et s'il refuse d'agir, ce n'est plus l'amour de Dieu.
La charité est la perfection et le souverain degré de toutes les vertus; elle en est comme la citadelle.
La charité ne doit point avoir de bornes, parce que la Divinité, qui est infinie, n'en peut avoir.
Ne me dites point J'aime Dieu , et je l'aime plus que moi-même : car ce sont là des paroles : faites voir cet amour par vos actions. Si vous l'aimez plus que vous-même, montrez que vous l'aimez plus que votre argent, et alors je croirai que vous l'aimez effectivement plus que vous-même. Mais, comme vous ne renoncez pas à vos plus petits intérêts pour l'amour de votre Dieu, comment puis-je croire que vous êtes prêt à renoncer à vous-même?
L'âme raisonnable , qui ne peut être sans aimer, aime nécessairement ou Dieu ou le monde. Dans l'amour de Dieu, il ne peut y avoir d'excès, dans l'amour du monde tout est préjudiciable.
L'amour est, à l'égard de l'esprit, comme une machine qui le retire du monde et qui l'élève vers le ciel.
Lorsque Dieu nous aime, il ne prétend autre chose par-là que de se faire aimer de nous, dans la connaissance qu'il a que cet amour rendra heureux ceux qui l'aiment.
On n'aime point sans récompense celui qu'où doit aimer sans aucune vue d'en être récompensé.
Lajuste règle de la graudeur d'une âme se doit prendre de la mesure de la charité qu'elle possède.
La charité n'a nul égard à la dignité des personnes; elle est riche dès-là que Dieu a daigné nous enrichir; «lie est
Quid tam non violentum? amor est. Id.
Serni. Ci in Cant.
Yerè dulcis et suavis cibus charitas, quœ fessos alleviat , débiles roborat, jugum veritatis facit suave. Id. De gradibus bumil.
Quid rétribuant Domino pro omnibus quœ retribuit inihi? Urget me ratio et justitia naturalis totum me tradere illi à quo me totum habere sentio, et ex me tolo diligere. Id. De aiuando Deo.
Causa diiigendi Deuu Deus est. Id., ibid.
Dignus plané qui redametur , quia ipse prior dilexit nos. Ibid.
Modus diiigendi Deum est diligere sine modo. Id., ibid.
Dulcis tyrannus amor. Gregor. Nazianz.
urat. 28. *
Martyrium cordis. Bernard. Serm. in Signum magnum.
SU in le charitas, et erit plenitudo scientiœ : quid enim nescit qui scit Deum diligere, qui charitas est? August. in Psalm. 79.
Non prœcipit Scriptura nisi charitatem: quid culpat nisi cupiditatem ? Id. 3l De doctr. Cbristi, 10.
JYon tam virtus potens quàm virtutum potentia dicenda est charitas, omnium intima vis ac medulla. Ricbard. à S.- Yictere.
Solus amor est quem à nobis Dels exigit, aut cùm beneficiis obruit, aut cùm flagellis corripit; deniquè, quidquiddivinâ lege indicitur adsolum amorem reducitur. Solve tributum amoris, et Domino noveris esse satisfactum. Jd.
Charitas virtus est in quâ nec minimum opus respuitur, et sine quâ nec maximum acceptatur ; non prœdicalio , etiamsi fiât linguis angelorum; non fides, etiamsi montes transférât; non eleemosyna , etiamsi facultates exhauriat. Id.
Charitas sponte potest deseri, non violenter auferri; ofj'ertur omni, auferlur nulli, ita ut nullus nisi suo vitio illâ careat. Id.
0 insuperabilis virtus, charitas! quœ
puissante par la force de son affection, et efficace par la vertu qu'elle a de persuader. Quoi de plus fort, puisqu'elle triomphe de Dieu même 7 Et quoi de moins forcé, puisqu'elle este amour?
La charité est un mets doux et délicieux, qui soulage ceux qui sont fatigués, donne de la force aux faibles, et rend léger le joug de la vérité.
Que rendrai-je à Dieu pour tous les biens que j'ai reçus de lui? La raison et l'équité naturelle m'oblige de me livrer entièrement à celui de qui j'ai tout reçu, et de l'aimer de tout moi-même.
La raison qui nous oblige d'aimer Dieu c'est Dieu même.
Dieu mérite un retour de notre amour, parce qu'il nous a aimés le premier.
La mesure de notre amour envers Diel', c'est de l'aimer sans mesure.
L'amour est le doux tyran de nos cœurs.
C'est le martyre du cœur.
Ayez la charité, et vous aurez la plénitude delà science: car que peut ignorer celui qui sait aimer Dieu, lequel est tout charité'?
Qu'est-ce que l'Écriture nous prescrit autre chose que la charité ? Et que blâmet-elle, que la cupidité?
La charité ne doit pas tant être appelée une vertu puissante que la force et la puissance de toutes les vertus.
L'amour est la seule chose que Dieu exige de nous, soit qu'il nous accable de bienfaits ou qu'il nous corrige par les fléaux qu'il nous envoie. En un mot, tout ce qui nous est ordonné par la loi divine se réduit au seul amour: payez à Dieu le tribut de la charité quevous lui devez, et vous l'aurez satisfait.
La charir? est une vertu où rien n'est rebuté ni réputé petit, et hors de laquelle rien, pour grand qu'il puisse être, ne peut être bien reçu: ni la prédication, quand elle se ferait dans la langue des anges ; ni la foi, quand elle transporterait les montagnes; ni l'aumône, quand on s'épuiserait en donnant tous ses biens.
On peut laisser perdre la charité, mais elle ne peut nous être ôtée par force : on la présente à tout le monde, et on ne la ravit à personne; de sorte que c'est uniquement notre faute si nous en manquons.
0 vertu invincible, qui as triomphé de
ipsum quoquc insuper abilem superâsti, celui-là même qui est invincible, lorsque,
dùm victus amore Deus humiliavit se- vaincu par l'amour, il s'est abaissé jus-
melipsum , formam servi accipiensl qu'à prendre la forme d'un serviteur!
Illnc illa fidelium intrepida constantia , De-là cette constance inébranlable du
quâ, supplicia et mortem calcantes, lœti cœur par laquelle les saints, méprisant.
per médias mortis fauces ad patriam les supplices, s'en retournent dans leur
reverluntur. ld. patrie joyeux et triomphants, à travers
les horreurs de la mort.
Verè magnus est qui magnam halet Celui-là est véritablement grand qui a
charitatem. 1 Imitât. Christi. une grande charité.
Non colitur DEC3 nisi amando. Augus- Dieu n'est adoré que par l'amour, tin. in P3. 7 7.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie.
[Définition]. — La charité envers Dieu, selon la notion qu'en donne le Maître des Sentences , est un amour ou une dilection par laquelle on aime Dieu pour lui-même; ou, selon S. Augustin, c'est un mouvement de l'âme qui porte à jouir de Dieu pour lui-même. Mais il semble qu'il vaut mieux la définir ici par l'habitude que par l'acte, en disant que c'est « une vertu iufuse par laquelle l'homme aime Dieu pour lui-même, et le prochain et tout le reste pour l'amour de Dieu » : ce qui est plus conforme au sentiment de l'Apôtre : Charilas Dei diffusa est in cordibus noslris , per Spirilum-Sanclum qui datus est nobis. Sur quoi S. Augustin dit ces paroles : CliarilasDEi dicta est diffundi in cordibus noslris, non quânos ipsediligit, sed nos facit amalores suos : « Quand l'Apôtre dit que la charité est répandue daus nos cœurs, l'on entend par-là non la charité par laquelle Dieu mous aime, mais celle par laquelle il fait que nous l'aimons. » Or, l'amour actuel par lequel nous aimons Dieu n'est pas répandu dans nos cœurs, mais plutôt s'épanche de nos cœurs vers Dieu : il faut donc entendre ces paroles de l'habitude : ce qu'il est nécessaire de remarquer, pour ne rien confondre sur ce sujet.
[Excellence], — La charité est sans contredit la plusnoblo et la plus excellente de toutes les vertus, parce qu'elle regarde Dieu immédiatement, et qu'elle nous y porte d'elle-même. Aussi tient-elle le premier rang entre '■rtus qu'on appelle théologales, ce qui fait que les théologiens rappellent la forme, l'âme et la vie de toutes les autres vertus, le principe et la source de tous nos mérites. Elle s'appelle la forme de toutes les vertus surnaturelles , parce qu'elle en est la perfection, qu'elle leur donne l'être, la force et l'action, puisque sans la charité elles sont de nul prix et de i- 17
258 AMOUR DE DIKU.
nulle valeur devant Dieu. Elle en est aussi la vie, parce que sans la charité les autres vertus sont mortes : ainsi, la foi est morte quand elle n'opère pas par la charité, comme parle S. Paul; et lorsque le même Apôtre assure que la foi nous justifie, cela s'entend toujours de la foi qui est vivifiée par la charité. Elle s'appelle enfin le principe, la racine ou la source de tous nos mérites, soit parce que, sans elle , nos bonnes actions ne méritent aucune récompense dans l'éternité, soit parce que les moindres actions, et les plus indifférentes d'elles-mêmes, sont d'un prix incomparable quand elles sont faites par le motif de la charité. Ce qui fait que l'Apôtre nous avertit de faire toutes nos actions dans cet esprit : Omnia vestra in charitate fiant (I Cor. ivi).
Toute la loi est comprise dans ce double précepte de la charité, d'aimer Dieu sur toutes choses, et d'aimer le prochain comme soi-même. Le Verbe incarné, qui s'appelle Parole abrégée, a lui-même abrégé et renfermé toute sa doctrine dans ces deux points, sur lesquels roule tout le reste : In his duobus universa lex pendet et prophètes. C'est la fin de toute la loi : comme l'amas des matériaux , des pierres, des bois et de tout le reste, a pour fin un édifice à la construction duquel tout le reste est destiné. C'est pourquoi, encore que ce commandement soit unique, il embrasse néanmoins en puissance tous les autres, et il n'y en a aucun qu'il n'accomplisse, parce que, comme dit Jésus-Christ lui-même (Joan. xiv), celui qui m'aime, gardera mes commandements.
Ce précepte d'aimer Dieu de tout son cœur s'appelle le plus grand et le premier de tous. C'est le plus grand : — 1°. Pour la nécessité, parce que sans l'accomplir on ne peut être sauvé : d'où vient que S. Augustin dit qu'il suffit tout seul : Sola char i tas sufficit si adsit; cœlera omnia nihtf prosunt si charilas sola desit. — 2° A cause de l'excellence de la charité, que S. Paul appelle la plus noble et la plus excellente de toutes les vertus : Major autem horum est charitas. — 3° Pour son utilité, parce que l'observation de ce précepte emporte avec soi et renferme l'observation de tous les autres. — 4° Pour sa facilité et sa douceur, puisqu'il est conforme à la nature raisonnable , et que d'ailleurs U n'y a rien de plus doux et de plus agréable que d'aimer le souverain bien.
[Précepte]. — S. Thomas (2-2, quœst. 184, art. 3) nous enseigne, après l'avoir appris de S. Augustin, que l'amour de Dieu sur toutes choses n'est pas matière de conseil simplement, mais qu'il est commandé dans toute l'étendue des termes de la loi, quoique ce grand commandement ne se puisse accomplir sur la terro dans toute la perfection qu'il s'observe dans le ciel : c'est-à-dire que nous devons aimer Dieu autant qu'il est en notre pouvoir, et que ce commandement n'est poiut, comme les autres, renfermé dans de certaines bornes au-delà desquelles il ne soit plus qu'un conseil, mais que nous sommes obligés d'aimer Dieu de toutes nos forces> et de nous efforcer do procurer en nous l'accroissement de ces forces
mômes, en croissant en grâce , afin d'avancer de plus en plus cet amour, comme dit S. Faul.
Le même S. Thomas (2-2, quœsl, 24, art. 8), considérant que la perfection de l'homme consiste dans l'amour de Dieu , et que le Sauveur dans l'Évangile nous ordonne de nous rendre parfaits, demande si, en cette vie, on peut avoir un parfait amour de Dieu. Pour résoudre cette question, il suppose que nous pouvons envisager la perfection de cet amour, ou par rapport à l'objet aimé , qui est Dieu, ou par rapport à la personne qui aime, qui est l'homme en cette vie, ou enfin par rapport aux circonstances et aux. conditions du véritable amour. Par rapport à Dieu, la véritable règle et la mesure que nous devons garder en aimant, c'est de l'aimer sans mesure, comme dit S. Bernard. Or, pour l'aimer de la sorte il faudrait, ce semble, l'aimer d'un amour infini , ce qui n'est pas possible à une pure créature, et il n'y a que Dieu seul qui puisse s'aimer autant qu'il mérite d'être aimé : ce qu'il y a donc à faire est de ne nous pas donner nous-nièrncs des bornes en cette matière, mais d'aller toujours en avant, tant que nous ponvons. Par rapport à la personne qui aime, la charité se peut nommer parfaite, ou quant à la ferveur actuelle et continuelle de l'amour, ou quant à l'accomplissement de ces conditions mêmes que nous avons dit qu'il devait avoir, et qui font le sujet du troisième rapport. Pour ce qui est de la ferveur actuelle et continuelle, la charité ne peut être parfaite en ce monde, mais seulement dans le ciel : car les besoins et les occupations de cette vie ne permettent pas d'avoir toujours, et sans interruption, l'esprit et le cœur attachés à ce divin objet. Mais, si nous avons égard aux conditions et aux circonstances de la véritable charité, qui sont d'aimer Dieu de tout son cœur et de toutes les puissances de son âme, sans partage et sans réserve, non-seulement notre charité peut mais encore elle doit être parfaite en cette vie, et c'est une des erreurs de Calvin d'avoir soutenu que ce précepte, pris en ce sens et de cette manière, était impossible à l'homme en cette vie.
[Précepte naturel]. — La nature mémo nous enseigne que nous devons aimer Dieu sur toute chose, pour deux raisons. Premièrement, parce que nous aimons naturellement tout ce qui est bon, beau et parfait en soi. Or, la raison ne se forme point une autre idée de Dieu que celle d'un Être souverainement parfait et qui possède tout ce qui peut attirer notre amour. En second lieu, nous aimons, par un instinct naturel, tout ce qui nous fait du bien, puisque nous voyons que les bêtes mêmes sont sensibles aux bienfaits, et ont de l'amour pour ceux qui les nourrissent. D'où S. Bernard, après S. Basile et S. Chrysostôme, soutient que c'est un précepte naturel aux infidèles mêmes d'aimer Dieu sur toutes eboses, parce que la voix de la nature se fait assez entendre au fond de leur cœur, et que., par une justice natureUe, dit ce Père, la seule raison leur découvre quils doivent aimer de tout leur cœur celui auquel ils ne peuvent ignorer qu'ils se doivent tout entiers. Ce qui se doit entendre d'un amour naturel:
car, pour ce qui est surnaturel, cela ne se peut sans avoir la charité habituelle que Dieu doit produire dans nos cœurs, et sans une grâce actuelle qui nous y excite.
[Élendue du précepte]. — Si l'on ne peut pas toujours aimer Dieu d'un amour actuel en cette vie, on peut demander à quoi nous sommes donc précisément obligés en vertu de ce précepte, si indispensable dans l'ancienne et dans la nouvelle loi. Les théologiens répondent qne nous sommes obligés : — 1°. de ne rien faire qui soit contraire à l'amour que nous devons à Dieu ; ou, ce qui est la même chose, de ne jamais préférer à cet amour quelque bien créé que ce puisse être : c'est pourquoi, si l'occasion se présentait de perdre nos biens, nos amis et notre vie même, plutôt que n'aller contre ce précepte, l'amour que nous devons à Dieu doit l'emporter sur tout cela, et nous oblige de renoncer plutôt à tout. — 2°. Mais, de plus, nous sommes obligés d'exercer de temps en temps des actes de cet amour; parce que le commandement qui nous y oblige n'est pas seulement un précepte négatif qui oblige toujours et en tout temps, mais encore affirmatif, qui doit être mis quelquefois en pratique, qui quelquefois n'oblige pas et souvent oblige.
S. Thomas ajoute que, par cette loi et par ce précepte, Dieu ne nous commande point un amour de tendresse et sensible, parce qu'il n'est pas toujours en notre pouvoir. « C'est pourquoi, dit-il, il ne faut point s'inquiéter si nous sentons plus d'amour pour les créatures que nous n'en tentons pour Dieu : il suffit que nous l'aimions préférablement à tout le reste, que dans la concurrence nous renoncions plutôt à tout qu'à l'attachement que nous lui devons. » Il dit de plus que, par cette totalité de cœur et d'âme qui est exprimée dans ce précepte , Dieu ne prétend point nous défendre d'aimer d'un amour bien réglé les créatures. Cela est évident, puisque parla seconde loi il nous commande d'aimer notre prochain comme nous-mêmes : ce qui suppose que nous pouvons légitimement nous aimer nous-mêmes après lui, comme les premiers, puisqu'il veut que ce sage amour que nous conservons pour nous serve de modèle à celui qu'il veut que nous ayons pour les autres. Ce saint docteur déclare enfin comment nous devons aimer Dieu, de tout notre cœur et de toute notre âme , et que cela se doit entendre en deux manières, comme notre fin et apprétiativement, c'est-à-dire que nous devons aimer Dieu comme la dernière fin de fous nos amours et le centre de toutes nos affections, en sorte que, si nous aimons quelque autre chose, ce soit en Dieu et pour Dieu. Pour ce qui est de l'amour apprétiatif,nous avons déjà dit que c'est préférer l'amour de Dieu à tout le reste, qu'on doit être prêt à lui sacrifier.
[Ce qui lui est contraire]. — De-là nous pouvons inférer, avec le même S. Thomas (2-2, quœst. 24, arl. 12J, qu'il n'y a point de péché, quel qu'il soit, qui ne soit opposé à ce saint amour, comme une de ses extrémités. Il regarde le péché mortel comme son ennemi capital, avec lequel il ne peut
demeurer un seul moment, et le véniel comni3 un acte contraire aux siens, quoiqu'il ne s'oit pas incompatible avec son habitude; et, entre tous les péchés véniels, ceux qu'il aie plus en aversion sont les affections déréglées pour quelque créature que ce puisse être, et les refroidissemonts de dévotion pour Dieu. Que si, après cela, il est permis de donner une extrémité d'excès à l'amour de Dieu, contre lequel on ne pèche jamais, à parler véritablement, que par défaut, c'est connu? donner dans l'excès quandon veut marquer à Dieu qu'on l'aime par des actions qu'il ne souhaite point , ou qu'on veut faire plus que notre état, la raison et la grâce ne demandent de nous.
Il en est de la charité comme de la foi : son essence est indivisible. Si je doute volontairement d'un seul article proposé par l'Eglise, je n'en crois aucun de foi divine : ainsi, quand je néglige ou que je transgresse quelque commandement delà loi, je n'ai point de charité. Car quoique, comme dit S. Thomas, il y ait une petite et une grande charité, la petite, aussi bien que la grande, se doit étendre à l'observation de tous les préceptes : c'est pourquoi elle est appelée la plénitude de la loi, non-seulement ù cause que ce commandement surpasse tous les autres, mais encore particulièrement, parce que, dans son unité, il les renferme tous et n'en exclut aucun. De manière que l'amour de Dieu met, dans l'àme de celui qui aime véritablement, une disposition généralo à faire tout ce qui est commandé, ' et à ne rien faire de ce qui est défendu. C'est de la sorte qu'il faut expliquer ce passage de S. Jacques : Quicumqae totam legem servaverit, offendal autem in nno, factus est omnium reus.
A quoi l'on peut ajouter ce qu'enseigne S. Augustin, que, comme tous les préceptes se réduisent au commandement d'aimer Dieu, de même aussi toutes les vertus, en un sens, ne sont qu'une seule et une même charité, qui se diversifie en plusieurs manières, et prend' divers noms selon les différents objets auxquels elle s'attache. D'où il suit encore que toutes les actions que font les vrais fidèles ne sont qu'un même acte d'amour de Dieu, qui prend diverses formes : Omnia bona opéra unum opus suni charilalis. Ce sont les paroles de S. Augustin sur le Ps. 89. Ce qui ne se doit pas entendre en telle sorte, qu'il n'y ait point d'autre vertu que la charité, ou que les actions faites par le motif propre des autres vertus ne soient ni méritoires ni agréables à Dieu; maisVest qu'elles doivent être ou commandées ou réglées par la charité, ou du moins en être accompagnées, c'est-à-dire faites par une personne qui a la charité.
[Explications], — Diligcs Dominvm Deum tuum ex toto corde tuo, et ex totâ anima luâ, et ex lolâ mente tuâ, et ex totâ virtule f«â(Marc, 12, 30). Voici l'explication que la plupart des docteurs donnent à ces paroles. — Nous aimons de tout notre cœur , ex toto corde, quand nous allons et que nous nous unissons à lui par tous les mouvements de notre cœur, et que nous y attachons toutes nos affections. — Nous l'aimons de tout notre esprit, ex totâ
mente, quand notre esprit s'occupe de lui, qu'il est le principal objet do nos pensées, et que le plus grand de nos soins est de considérer ses divines perfections et de méditer ses vérités éternelles. — Nous l'aimons de toute notre âme, ex lotâ anima, quand nous le regardons dans l'usage que nous faisons de toutes les facultés de notre âme , et que nous nous employons entièrement à le servir. — Nous l'aimons de toutes nos forces, ex lotâ virtute, lorsque, en lui rendant une obéissance exacte dans toutes les choses qu'il nous a prescrites, nous l'avons devant les yeux, et qu'observant jusqu'au moindre de ses commandements, nous nous le proposons comme l'unique but de toute notre conduite. Ce qui n'empêche point qu'on ne puisse donner à ces paroles d'autres explications aussi naturelles , comme ont fait plusieurs prédicateurs.
S. François de Sales (Traité de l'Amour de Dieu) remarque que le concile de Trente explique ce divin commandement d'aimer Dieu par le mot de dilection plutôt que par celui à'amour, parce que, encore que la dilection soit un amour, elle n'est pas cependant un simple amour, mais un amour accompagné de choix et d'élection, comme les termes le signifient, et comme le marque S. Thomas lui-même : c'est-à-dire que Dieu demande un amour de choix , un amour qui doit prévaloir sur tous nos amours et régner sur toutes nos passions, qu'entre tous nos amours le sien soit le plus cordial, le plus ardent, le plus général ; qu'il domine sur tout notre cœur, qu'il occupe toutes nos puissances, qu'il soit le plus relevé et le plus ferme; qu'il remplisse tout notre esprit, exerce toute notre force et toute notre vigueur, etc.
Les autres expliquent tout ceci en un mot, en disant qu'aimer Dieu de la manière que la loi le commande, c'est l'aimer seul, d'un amour de préférence; c'est-à-dire ne l'aimer pas seulement ou par intérêt ou par quelque sympathie, mais lui conserver le premier rang, qui lui est dû à une infinité de titres, sans que jamais rien entre en comparaison avec lui; être toujours fortement résolu de conserver son amitié et de lui plaire en toutes choses, aux dépens de quoi que ce soit; tellement que, remplis des idées, des grandeurs et des perfections de Dieu, nous disons avec l'Archange S. Michel: « Quis ut Deus ? Que peut-il y avoir de comparable à Dieu? »
Quoique l'amour que les saints ont pour Dieu en cette vie soit incomparablement moins parfait que celui des bienheureux dans le ciel, il semble néanmoins avoir cet avantage, que c'est quelque chose de plus d'aimer un Dieu caché sous le voile de la foi, et de l'aimer lors même qu'il nous afflige et qu'il nous châtie. Au moins est-il constant que l'amour des bienheureux est un amour de nécessité et de récompense, un amour qui ne croît plus, et qui ne fait plus croître la sainteté, au lieu que celui des saints sur la terre est un amour de choix et de mérite, un amour qui peut recevoir et donner toujours à la vertu de nouveaux accroissements.
[Marques de la charité]. — Il est vrai qu'en cette vie nous ne pouvons savoir
d'une certitude entière si nous avons la charité, comme dit le Sage: Nescit ftomo utrùm amore an odio dignus sit. Ce qui ne se doit pas seulement entendre de l'amour que Dieu nous porte, mais de celui que nous avons pour Dieu, parce qu'étant assurés de l'un on le serait conséquemment de l'autre. Il y cependant des marques par lesquelles nous pouvons en avoir une certitude morale : en voici les principales. — La première est de voir si nous gardons les commandements de Dieu : c'est la marque qu'en donne lui-même le Fils de Dieu: Qui habet mandata mea et serval ea} ille est qui diligit me (Joan. xrv). — La seconde, si nous sommes disposés non-seulement à mourir plutôt que de rien faire qui lui puisse déplaire, mais encore 3 faire avec joie ce qu'on connaît lui être le plus agréable, et à accepter de bon cœur les afflictions, les croix, les persécutions par où il lui plaît de nous éprouver. — La troisième enfin, si nous pensons souvent à Dieu, si nous lui offrons notre cœur, et si nous cherchons les occasions, les moyens de lui témoigner que nous l'aimons, en lui disant avec S. Pierre : Domine, tu scis quia amo te.
S. Augustin propose une question : il demande si Dieu nous aime parce que nous l'aimons, ou plutôt si nous l'aimons parce qu'il nous aime. « Xous l'aimons, dit l'apôtre S. Jean, parce qu'il nous a aimés le premier. » D'où ce Père conclut que c'est un don de Dieu d'aimer Dieu; que c'est lui qui nous donne de quoi l'aimer, puisque celui qui n'en est pas aimé ne l'aime pas. Que ce raisonnement ne serve pas néanmoins à favoriser notre lâcheté, en nous persuadant que, si nous sommes froids et indifférents pour Dieu, c'est que nous n'en sommes point aimés : car Dieu ne nous a-t-il pas donné assez de marques de son amour en nous donnant son Fils, et par combien de grâces et de bienfaits particuliers ne nous a-t-il point témoigné, cet amour?
[Autres observations]. — Les théologiens sont partagés, dans leurs opinions, sur la béatitude de l'autre vie. Les uns croient qu'elle consiste dans la claire vue de Dieu, les autres dans l'amour que les bienheureux lui portent, et les autres la font consister dans ces deux choses ensemble : mais on ne peut douter que le souverain bonheur de l'homme en ce monde ne soit d'aimer Dieu: — 1°. Parce que c'est l'unique et l'indispensable moyen d'acquérir le bonheur de l'autre vie, qui sera grand et parfait à proportion de notre amour sur la terre; — 2°. Parce que notre dernière fin, qui doit faire notre souverain bien, ne doit point être au-dessus des forces de ceux qui y agirent; autrement l'inclination que la nature nous a donnée de tendre à notre souverain bien et à notre dernière fin serait vaine etinutile. Or, il n'y a personne qui, avec le secours de la grâce, laquelle ne nous manque point, no puisse aimer Dieu de la manière qu'il l'exige de ses créatures raisonnables ; au lieu qu'il y en a très-peu qui le puissent connaître, et même que personne ne le connaît parfaitement en cette vie.
Pour la manièro dont Dieu nous a ordonné do l'aimer, il a voulu exiger
de la créature raisonnable tout ce qu'elle a de plus précieux. Il a voulu lui demander toutes ses pensées en lui commandant de l'aimer de tout son esprit; il a voulu lui demander toutes ses affections en lui demandant son cœur ; il a voulu lui demander toutes ses actions et tous ses mouvements en lui demandant son âme, qui en est le principe. En sorte que par ce pré" cepte, étendu au point qu'il l'est, il n'a voulu laisser à l'homme aucune partie vide de lui ; il a voulu le tout remplir, afin qu'il ne désirât point se remplir d'aucune autre chose : JYullam partem vacuam in ipso reliquit, ut nullâ re alla velit frui, dit ce saint Père.
S'il est vrai que l'amour aspire à la perfection, l'on doit aimer sur toutes choses celui qui rend parfaits ceux qui l'aiment. C'est ce que les créatures, ne sauraient faire, quelque parfaites qu'elles soient; mais, en aimant Dieu, qui est la souveraine perfection, nous devenons semblables à lui, et nous sommes changes en lui en quelque manière, selon l'oracle du disciple bien -aimé : Celui qui aime Dieu demeure en Dueu, et Dieu demeure en lui. C'est la doctrine de S. Augustin : « Souvenez-vous, dit-il, que vous devenez une même chose avec l'objet que vous aimez : si vous aimez la terre, vous êtes terrestres ; si vous aimez le ciel, vous êtes célestes ; et si vous aimez Dieu, vous êtes en quelque manière changés en Dieu : ce qui se doit toujours entendre moralement: Talis quisque est qualis est ejus dilectio: terrain diligis, terra eris ; cœlum diligis, cœlum eris ; Deum diligis, Deus eris. (2 in i Joan.)
L'amour de Dieu est tellement essentiel à la religion chrétienne, que c'est proprement en cela qu'elle est différente de la Synagogue. Celle-ci n'a reçu qu'une loi de crainte qui fait des esclaves, au lieu que celle-là a reçu une loi d'amour qui fait les enfants. C'est pourquoi la première loi a été gravée sur des pierres, pour marquer la dureté du peuple Juif; la seconde au contraire a été gravée dans le cœur même des hommes, selon la promesse que Dieu en avait faite par ses prophètes. « Il a répandu dans nos cœurs son amour par le Saint-Esprit qui nous a été donné » , comme dit S. Paul. C'est ce qui a fait dire au Sauveur qu'il n'était venu au monde que pour répandre ce feu d'amour : Jgnem veni mittere in lerram, et quid volo nisi ut accendatur ? (Luc. xn).
On pourrait dire: Ne faut-il donc aimer que Dieu seul, et ne peut-on aimer aucune créature sans faire tort à 'ce souverain amour qui est dû au Créateur ? On peut et on doit aimer quelques créatures, cela est sans doute ; mais on les doit aimer pour Dieu, non pour elles-mêmes. Ainsi l'on ne partage pas avec elles l'amour qui n'est dû qu'à Dieu seul, parce que c'est Dieu qu'on aime dans elles: car, comme remarque S. Augustin, puisqu'il fiut aimer Dieu de tout son cœur, il faut que tout ce qu'on aime hors de Dieu se rapporte à Dieu : Ut quidquid al nul diligendum venerit, illud rapialur quo totius dilectionis impetus fluil (In Ts. 123). De cette manière, eu expliquant le commandement d'aimer Dieu, on explique en même temp.; celui d'aimer le prochain et la manière en laquelle on le doit aim^r.
Non, no devons aimer que Dieu de cette sorte d'amour dans lequel notre J2E5E et queqS. Augustin appelle «"^r^TS est un amour dans lequel nous nous arrêtons sans aller plus loin, et ^sans le rapporter à une autre fin et à un autre objet d'amour, supérieur a ce q«Lons. Il n'y a que Dieu, encore une fois, &*»™£^ de la sorte, puisqu'il n'y a que lui qui soit notre fin dernier et notre sou verain bien! auquel, par un ordre inviolable de la loi e erne 1 non sommes obligés de rapporter généralement toutes nos «^ et J0^ mouvements de notre cœur. Mais nous pouvons aimer les créature, d une autre sorte d'amour inférieur, dans lequel notre volonté ne s arrête pas. e» que le même S. Augustin appelle diketionem transUonam, parce que nous rapportons cette affection à une affection supérieure, qui règne dan, notre cœur et qui donne le branle à tous les mouvements de notre ame C'est pourquoi, ce grand saint ayant dit, dans un endroit, que nous ne pouvons aimer que deux eboses, Dieu ou les créatures; que le premier amour est la ebarité, principe de tous les biens, et l'autre la çupidi racine de tous les maux, il ajoute, pour bien faire entendre la vente de cette maxime: « Non qu'on ne puisse aimer les créatures, mais, lorsque cet amour se rapporte à Dieu, ce n'est plus cupidité, c'est chante : JSon quod •non sit amanda creatura ; sed, si ad Creatorem referlur ilk amor, non jam cupiditas sed charitas eriin (De Discipl. Cbr. 2).
Quand l'Ecriture nous dit que nous devons aimer Dieu de toutes nos forces, cela nous apprend qu'il ne faut pas seulement renfermer 1 amour que nous avons pour Dieu an-dedans de nous, mais que nous devons le produire au-debors par nos actions, et agir selon toute l'étendue de nos forces, pour montrer que l'amour que nous avons pour Dieu n est pas seulement un amour spéculatif, qui se passe en des idées sublimes, en cfe, pensées vaines et en des résolutions sans effet, mais un amour qui se pa.se dans l'action, et qui n'agit pas avec tiédeur et avec lâcbeté, mais avec toute la force de notre âme et de notre corps. C'est ce que S. Jean demande de nous lorsqu'il dit: « Mes chers enfants, n'aimons pas Dieu seulement de bouche et par parole, mais en effet et en vérité. » Il ne s'agit pas des seuls bon? désirs, il s'agit de l'exécution ; et en vain nous nous persuaderons que nous aimons Dieu de tout notro cœur et de toutes nos forces, lorsqu il n'en paraîtra rien dans nos actions et que notre vie sera contraire a nos
par-
Dès-lors que nous sommes capables d'amour, pouvons-nous connaître uverain bien, la source de tous les biens, le seul bien véritable, et ne le pas aimer? Qu'y a-t-il dans tout l'univers, qui puisse toucher notre cœur, que Dieu ne possède éminemment? Graudeur, beauté, puissance, bonté, vous n'êtes dans tous les objets créés que des ombres très-imparfites: Dieu seul est grand, sage, puissant et bon. Dans les créatures, les qualité; aimables sont partagées en différents sujets, et elles sont accompagnées de tant de défauts qu'cllos ne plaisent souvent que de loin: Dino
seul a toutes les perfections, sans aucun mélange qui déplaise : plus on le voit de près, plus on l'admire; rien qui ne nous porte à l'aimer. La majesté parmi les hommes inspire du respect, mais elle ne gagne pas toujours les cœurs: en Dieu au contraire, son infinie grandeur le rend encore plus aimable. L'esprit se perd dans cet océan de perfections infinies, mais le cœur y trouve sa véritable félicité.
§ vi.
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[Obligation.]. — Comme, entre tous les préceptes divins, celui d'aimer Dieu est le premier et le plus indispensable , il n'y en a point aussi dont l'obligation soit plus claire et plus évidente. Il semble qu'elle ne puisse être ignorée que de ceux qui seraient assez aveugles et assez malheureux pour ne pas connaître qu'il y a un souverain Être ; et l'on peut dire que, si les cieux et tout ce que l'univers enferme nous parlent incessamment de sa magnificence et de sa gloire, ils nous disent en même temps l'obligation que nous avons de l'aimer. Car serait-il possible que l'on sût qu'il est l'auteur de tous ces ouvrages, que toutes ces merveilles sont les effets de sa bonté et de sa puissance, qu'elles ont pris dans cette source iufinie de toutes sortes de richesses ce qui éclate en elles de bon et de beau, et que l'on ne crût pas qu'on est obligé de l'aimer?
Il en est de l'amour à l'égard de Dieu comme de l'adoration, si toutefois l'aimer et l'adorer sont des actions distinctes. Sa majesté souveraine est l'objet de l'adoration qu'on lui rend, et sa bonté iufinie est le motif de l'amour que les hommes lui doivent ; et comme le commandement d'adorer Dieu n'est qu'une confirmation de ce devoir si essentiel que contractent toutes les créatures raisonnables en commençant d'être, de même le précepte de l'aimer ne fait rien que confirmer cette loi immuable avec laquelle nous naissons : et quand Dieu n'aurait pas prononcé ces paroles 'Diliges Dominiim Bexjta luum, nous ne laissons pas d'être dans l'obligation de l'aimer, Mais, sans nous arrêter à toutes ces considérations générales, regardez-vous vous-même, et vous trouverez cette vérité dans le sentiment de votre cœur beaucoup mieux que vous ne pouvez rapprendre dans les réflexions et les raisonnements des hommes. Moïse disait au peuple de Dieu, parce que sa dureté lui était connue : « Adressez-vous à vos pères et à vos ancêtres: Interroga patrem tuum, et annuntiabit tibi ; majores tuos, et dicent tibi (Dcut. 32). Pour moi, je vous renvoie à vous-même: interrogez votre propre conscience ; considérez avec attention toutes les choses
que Dieu a faites en votre faveur, dans l'ordre de la grâce comme dans celui de la nature. Vos entrailles seront émues, et vous ne connaîtrez plus ni de devoir ni de précepte que celui de l'aimer.
Depuis que Dieu nous a dit qu'il avait aimé les hommes jusqu'au point d'envoyer son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse point mais qu'il ait la vie éternelle, nous ne saurions plus douter de quel amour nous sommes obligés de l'aimer, puisque nous ne pouvons ignorer qu'une grâce infinie mérite et exige une reconnaissance infinie. La reconnaissance est une disposition de Justice et de charité tout ensemble ; c'est un sentiment du cœur qui se règle et se mesure par la nature du bienfait, par la qualité du motif et de la personne qui le confère : et, comme il n'y a rien en ceci qui ne soit infini, il faudrait que la reconnaissance, pour être proportionnée, fut infinie. Mais, si cela n'est pas possible, parce que l'homme, étant borné dans sa nature, l'est aussi dans tous ses sentiments et ses dispositions, au moins on ne saurait disconvenir qu'il ne doive à son bienfaiteur et à son Dieu toute la reconnaissance dont il peut être capable , et qu'il ne soit obligé de l'aimer de tout son cœur, de toutes ses forces et de toutes ses puissances.
On doit croire avec beaucoup de fondement que l'amour de Dieu ne s'acquiert point par une instruction étrangère, mais que, dès le moment que l'homme a été créé, notre inclination naturelle nous a donné une faculté raisonnable qui nous a fait trouver en nous-mêmes cette inclination à aimer Dieu. Nous n'avons pas besoin d'instruction, ajoute S. Basile, pour aimer avec ardeur ce qui nous touche par des considérations domestiques, par les engagements de la nature, et nous sommes portés par notre propre inclination à vouloir du bien à ceux auxquels nous avons de l'obligation. Qu'y a-t-il de plus admirable que la beauté de Dieu ? Pouvons-nous nous former une idée plus agréable, dans notre esprit, que celle de sa magnificence ? Que peut- on concevoir de plus impétueux que le désir que Dieu fait naître dans une âme blessée de la divine charité?
S. Augustin réduit toutes les vertus à la charité seule : il dit qu'elle prend des noms différents selon ses mouvements, ses exercices et ses applications différentes : qu'elle s'appelle tantôt tempérance, lorsqu'elle empêche que la volupté ne corrompe l'amour que nous portons à Dieu; tantôt force, lorsqu'elle fait que nulle adversité ne nous en sépare ; justice, quand elle no souffre pas que l'on serve un autre que lui; et tantôt pru- '■, quand elle s'applique à discerner les choses de peur qu'on ne se Laisse surprendre par l'artifice et par lo déguisement. (L'abbé de la Trappe, Des devoirs de la vie monastique).
[Marques). — Voyons un peu, dit S. Augustin sur le Ps. 85e, voyons un peu si cous êtes disposés comme il faut à aimer Dieu de tout votre cœur, c'est-à-dire à aimer Disu d'un amour de préférence à toutes choses. C'est votre cœur, dit-il, que J'interroge, et non votro bouche : Respondeat cor
vestrum, [retires : dites-moi, si Dieu vous laissait sur la terre dans la possession de tous les biens, dans la jouissance de tous les honneurs et de tous les plaisirs, dans une santé parfaite, et qu'il vous dît : « Je te donne tout cela, tu le posséderas toujours, et tu ne seras jamais sujet à la mort ; mais aussi je te déclare que tu n'entreras jamais dans ma gloire, et que tu ne me verras jamais; » répondez-moi, votre cœur se réjouirait-il? et Il possession étemelle de tous les biens créés l'emporterait-elle dans votre esprit?^ Ah ! gauderes ? Si cela est , je vous déclare , dit S. Augustin, que vous n'avez pas encore commencé à aimer Dieu, et que votre cœur n'est pas dans la disposition qu'il faut pour garder sa loi, puisqu'il y a quelque chose qu'il est prêt à préférer à Dieu : Si gauderes, nondùm ccepisti esse amator Dei. Cette joie montre que l'amour temporel prédomine sur l'amour de Dieu, et il n'en faut pas davantage pour violer l'ordre de la charité. (Le P. Texier, XII* Dim. ap. laPentec).
[Dieu seul]. — Le monde serait bien aise de partager avec Dieu le cœur de l'homme, et l'homme même ne serait pas fâché de trouver une voie d'accommodement entre l'amour de Dieu et l'amour du monde; mais Dieu défend cette division par le premier de tous ses commandements : Vous aimerez, dit-il, voire Dieu de tout voire cœur, de loul votre esprit, de toutes vos forces, par une entière conformité de votre volonté à la sienne, par une soumission respectueuse de votre jugement à ses ordres, par un fidèle emploi de toutes vos puissances à son service. « On ne peut servir deux maîtres en même temps, dit Jésus-Christ : si vous aimez l'un, il faut que vous haïssiez l'autre. » Et puis, serait-il juste que lu Créateur de l'homme entier ne possédât qu'une partie de son cœur, pour laisser l'autre à son ennemi? Quel sujet mêms aurions-nous de vouloir faire ce partage, et quel avantage y trouverions-nous, si ceux dont le cœur est divisé périssent incontinent ? Division est cor eorum, nunc in le ri ban t.
De plus, ô mon âme ! quand ton Dieu ne serait pas aussi aimable qu'il l'est, ne devrais-tu pas l'aimer par la raison seule qu'il a eu de l'amour pour toi, lors même que tu n'en avais point pour lui? Le Tère éternel t'a aimée de tout son esprit, en te donnant son Fils, qui est la sagesse et le terme de sa connaissance ; de tout son cœur, en te donnant son Saint- Esprit, l'amour personnel et le principe de tous les dons ; de toute sa force et de toute sa puissance, en se donnant inséparablement lui-même, après avoir épuisé toute sa fécondité. Pourrais-tu te défendre d'aimer le dernier des hommes qui t'aimerait infiniment moins?
L'amour que nous concevons pour Dieu doit être semblable à celui que Dieu a pour nous; et quand même il n'en aurait pas pour nous, nous serions obligés d'en avoir pour lui, sans y rien prétendre que de l'aimer. La vraie charité est contente d'elle-même, et le fruit du pur amour est le seul amour. « J'aime parce que j'aime, disait S. Bernard, et je n'aime que pour aimer. » Un sentiment si désintéressé n'est pas cependant infruc-
tueux et sans récompense ; mais il est vrai qu'un amour moins pur, pourvu qu'il soit saint, ne laisse pas d'être toujours nécessaire et fort utile.
Ce feu divin est comme le feu élémentaire, qui ne dit jamais c'est assez; plus l'âme qui est éprise aime son Dieu, plus elle désire de l'aimer, parce qu'elle le connaît plus aimable. Les effets ne répondent jamais à ses désirs ; elle croit toujours n'avoir rien fait après tout ce qu'elle a pu faire, et elle reconnaît en cela qu'elle a plus reçu de Dieu qu'elle ne lui a pu donner, parce que l'amour du cœur humain ne peut égaler un objet inliniment aimable; il s'enflamme toujours de plus en plus : et ce cœur ainsi embrasé voudrait que toutes les créatures brûlassent du même feu. Dans l'ardeur néanmoins qui fait concevoir à une âme de si ardents désirs, elle demeure contente de ne les effectuer qu'autant qu'il plaît à Dieu de le lui permettre.
Oh ! qu'une âme est heureuse quand elle est fortement établie dans la charité! Elle tire de grands avantages des choses du monde les plus désavantageuses: Diligentibus Deum omnia cooperaniur in bonum. N'est-ce pas la charité qui combat, et qui défait tous les vices au lieu que chacune des autres vertus ne détruit que son contraire? N'est-ce pas elle qui sanctifie les actions indifférentes en les animant de son esprit? Ne relève-t-elle pas les vertus même au-dessus de leur rang en rehaussant leur mérite et la parfaite charité ne fait-elle pas la plus sublime perfection? Mais elle est aussi rare, cette charité parfaite, que l'amour propre est commun, et Ton pourrait bien donner ce sens à ce que nous lisons au ive livre d'Esdras : Dabit terram multam mdè fiât fictile, pnrvum autem pidverem undè aurum fiât: on trouve dans la terre beaucoup d'argile, mais peu d'or.
Votre amour, ô mon Dieu ! ne s'est pas contenté d'avoir fait à l'homme tant de biens: il a fallu, pour vous satisfaire, que vous fissiez souffrir à un Homme-Dieu des douleurs et des supplices inconcevables. Père éternel! en me donnant votre Fils, vous m'avez donné ce que vous aimiez autant que vous-même, et il semble que vous m'avez aimé plus que lui en l'immolant pour l'amour de moi. O amour qui êtes si bon envers un si misérable pécheur, comment avez-vous pu être si sévère à l'égard du Saint des saints ? O mon âme ! si tu dois aimer ceux qui te haïssent, combien es- tu obligée d'aimer celui qui t'a tant aimée ! Mais, si tu ne peux lui rendre sang pour sang, qui t'empêche de lui rendre amour pour amour? Ah ! Seigneur, si je ne puis vous aimer autant que vous méritez d'être aimé, «lue ne puis-je au moins vous aimer autant que tous les esprits célestes ! (Le P. Dozenne, La morale de Jésus- Christ).
[Tout à Dieu]. — Jésus-Christ veut tout seul posséder ce qu'il a acquis
par son sang. 11 a acheté notre cœur et notre amour à si grand prix pour
en jouir tout seul ; c'est une gloire qu'il se réserve et qu'il ne veut point
partager avec un autre: et tu veux, chrétien, que le démon, auquel tu te
•U indignement par ton péché, ait part à ectto gloire! Malheur, dit le
Saint-Espkit, à celui qui a un cœur double I Mais de-là qu'arrive-t-il ? C'est que Dieu, justement irrité de ce mépris et de l'injure qui lui est faite par cet infâme partage, se retire de cette âme et la laisse toute dans la possession du démon. (S. Augustin, sur S. Jean).
[Diverses formes]. — Il y a un amour naturel : par cet amour les pères aiment leurs enfants, et les enfants leurs pères. Il y a un amour de sympathie: par cet amour, nous aimons ceux qui ont les mêmes inclinations que nous. Il y a un amour réciproque , par lequel nous aimons ceux qui nous aiment. Il y a un amour de réflexion et d'approbation : nous aimons ceux que nous jugeons aimables. Il y a un amour de complaisance: nous aimons ceux qui nous plaisent. Nous pouVons aimer Dieu de tous ces amours, et la charité que le Sant-Esprit répand dans nos cœurs les élève tous quand nous agissons chrétiennement.
Le commandement qui nous est fait d'aimer Dieu est appelé grand par excellence. — 1°. Il est grand dans son étendue : car il oblige généralement tous les hommes. Un malade est dispensé de jeûner et do faire de longues prières, mais jamais il n'est dispensé d'aimer Dieu. Un pauvre est dispensé de faire l'aumône; mais aimer son Dieu, c'est pour lui un devoir indispensable. Et c'est, selon S. Augustin, la raison pour laquelle David appelle ce commandement un commandement large et étendu : Latv/m mandatum luwm nimis. — 2°. Ce commandement est grand par rapport à sa dignité: c'est pourquoi il est ordinairement comparé à l'or et au feu, dont l'un est le plus noble entre les métaux, et l'autre entre les éléments. — 3°. Ce commandement est grand par rapport à sa durée: car il embrasse tous les temps, et il subsistera pendant toute l'éternité. Dans le ciel, plus de foi puisqu'on y verra Dieu à découvert, plus d'espérance puisqu'on le possédera, plus do miséricordo ni spirituelle ni corporelle puisqu'il n'y aura plus de misérables; prophéties, vertus chrétiennes, tout cela cessera, dit l'Apôtre : la charité seule ne cessera pas. {La science de la Cita ire).
[Excellence de la charité"). — Que la charité a de grands avantages sur toutes les autres vertus," puisque c'est par elle que nous devenons une même chose avec Dieu! La nature humaine peut-elle prétendre à quelque chose de plus sublime? Vous nous avez donné, Seigneur, votre divine ressemblance dans la création ; mais nous vous pouvons dire que vous en retracez tous les traits d'une manière plus noble par le moyen de la charité que vous répandez dans nos cœurs, au milieu de notre corruption. Tous formâtes la première de vos mains, vous retracez la seconde par votre esprit. Dans ce premier état, vous ne fites que des hommes ; mais par votre amour, dans le second, vous nous faites vos enfants, vos épouses, vos favoris, vos copies, vos héritiers. Par le moyen de votre amour, nous commentons à vous posséder, dès cette vie, à peu près comme les saints
vous possèdent dans le ciel, et vous commencez à nous posséder comme vous nous remplirez un jour. Il faut donc que nous imitions ces bienheureux esprits, que nous ne nous occupions que de vous, que nous ne pensions qu'à vous, que nous mettions toute notre joie en vous; que nous nous détachions de toutes les créatures, comme ils sont séparés de tout ce qu'il y a de créé pour s'occuper uniquement de vous. Nous devons vivre dans ces dispositions pour vous témoigner que nous vous aimons véritablement, et travailler avec une extrême assiduité à vous donner des preuves de l'amour que nous vous portons et du désir que nous avons de vous plaire. (Anonyme).
[Charité rare]. — L'amour se produit en mille manières: l'esprit ne s'occupe que de l'objet aimé, on ne se lasse jamais d'en parler, on ne trouve de goût qu'en ce qui lui plait. Avec quel soin et quel empressement s'acquitte-t-on de tout ce qui lui fait plaisir! avec quelle ardeur prend-t-on à cœur ses intérêts! Or reconnaît-t-on à ces marques qu'on aime Dieu? Car, sans parler de es grand nombre d'infidèles qui ne le connaissent point, combien peu, parmi les fidèles mêmes, qui l'aiment véritablement! Ces libertins, qui n'ont presque point de religion et qui vivent dans une licence effrénée, aiment-ils Dieu? Ces personnes mondaines, ou esclaves de leurs passions ou idolâtres d'elles-mêmes, aiment-elles Dieu? Est-il aimé de tant de gens qui le sacrifient tous les jours à un plaisir, à un vil intérêt qui vivent dans un éternel mépris de sa loi et de ses maximes, qui font si peu de cas de son amitié? Et parmi ce nombre de vrais Israélites qui ne fléchissent pas le genou devant l'idole, combien qui aiment véritablement I)n;r?... Hélas! un Dieu si bon, si bienfaisant et si aimable, n'est pas aimé ! Il a beau nous demander notre cœur ! Il pourrait nous l'enlever de force : il veut que nous l'aimions sans contrainte : et tandis que nous le donnons, ce cœur, que nous le livrons au premier-venu, nous le lui refusons !
Ingrats que nous sommes ! Dieu n'en a-t-il pas encore assez fait pour mériter notre cœur? disait Moïse à tout le peuple d'Israël. Faut-il de nouveaux bienfaits, faut-il de nouveaux miracles ? Avez-vous oublié ces flots suspendus pour vous délivrer des mains de vos ennemis; cette manne venue du ciel pour vous nourrir, cent autres merveilles que Dieu a opérées? Popvk stulle: insensés que vous êtes! comblés de tant de bienfaits témoins de toutes ses merveilles, vous aimez tout autre que lui! Qu'un Dieu aime les hommes, c'est une bonté bien surprenante, à la vérité- mais enfin ce sont ses créatures: mais que ces hommes n'aiment pas Dieu quelle apparence de raison peuvent-ils avoir pour excuser une si noire et si impie Ingratitude? Quand on pense un pou désérieusement à une conduite si déraisonnable, l'esprit se révolte et s'indigne contre son propre cœur, nu il au fallu un commandement exprès d'aimer Dieu, oh» <jue cla est humiliant à l'homme! A une créature raisonnable fallait-il autre
chose qu'une permission de vous aimer: et, avec ce commandement : vous n'êtes pas aimé des hommes I
Depuis quand puis-je me flatter que j'aime Dieu de tout mon cœur et de toutes mes forces? Ma conscience me rend-t-elle ce doux témoignage, que je vous ai aimé de la sorte un seul jour? Que de retours sur nousmêmes dans nos plus grandes ferveurs ! que de déguisements d'amour propre dans nos plus ardents désirs ! que de vues humaines dans le zèle qui paraît le plus épuré ! que de mélange impur dans nos dévotions les plus tendres! Certes, si l'homme ne peut savoir s'il est digne de l'amour ou de la haine de son Dieu, il n'est pas moins vrai que l'homme ne peut savoir d'une science certaine s'il aime son Dieu de la manière qu'il est obligé de l'aimer. (Le P. Croiset, Retraité).
[Sentiments et actes]. — Il -s'élève quelquefois dans les âmes des plus grands pécheurs des sentiments si tendres vers Dieu, par des saillies si fortes, que toute l'impiété ne peut les arrêter. Tertullien les appelle eruptiones animœ, des saillies et des élévations d'une âme qui raisonne, et qui, sentant sa misère, voudrait aller à Dieu pour s'unir à lui: eruptiones animœ. On l'entend même, cette âme, sous le poids des passions qui l'accablent, soupirer pour son Dieu, gémir, et souhaiter quelquefois d'être avec lui ; on voit même les plus libertins, au milieu de leurs passions, dans le fort même de leurs plaisirs, pousser quelques soupirs vers le ciel, pour implorer le secours de ce Dieu de bonté ; on les voit dans leurs maladies, aidés de quelques grâces, réclamer le souverain médecin. Or, qu'est-ce que tout cela? Est-ce là remplir le commandement d'aimer Dieu? Non: ce sont bien là des sentiments, mais ce ne sont pas des actes d'amour. Il faut que ces actes passent le sentiment. Ce ne sont pas des conversions, mais ce sont, dit S. Bernard, des inquiétudes d'une âme troublée et tourmentée par ses passions, et qui voudrait bien s'échapper de leur tyrannie; ce sont des efforts, des élancements d'une âme qui pousse en haut les flammes de ses désirs et qui voudrait aimer Dieu. Eruptiones animœ: voilà ce qui se trouve dans nos âmes, et ce que la nature et la grâce y ont gravé.
Quand Dieu nous ordonne de l'aimer de tout notre esprit, est-ce à dire que nous ne puissions avoir d'autres pensées ? Non : ce n'est point qu'il nous défende de songer à autre chose qu'à lui. Mais voici ce que signifient ces paroles du précepte : c'est que nos pensées doivent être tellement réglées par l'amour de Dieu, qu'elles se rapportent toutes à lui : et c'est ce qu'il faut bien remarquer. Ainsi, quand il nous ordonne de l'aimer de tout notre cœur, et de lui donner par conséquent toutes nos affections, est-ce à dire qu'il nous défende tout sentiment d'amitié, qu'il faille étouffer toute affection de tendresse et de bienveillance pour nos frères ? Non : il n'a pas voulu éteindre ces sentiments d'amitié, de tendresse et de bienveillance pour nos frères, et réduire les hommes à une indifférence qu'il condamne lui-même; mais seulement que ces amitiés soient tellement
épurées de toute affection au péché, qu'elles puissent être réunies à ce centre de toute dilection, qui est Dieu. Quand il commande que nous l'aimions de toute notre âme, est-ce à dire que nous ne puissions jamais agir que pour lui, ni faire aucun mouvement que vers lui? Non : ce n'est pas la volonté de Dieu que nous ne nous appliquions jamais à aucune chose du monde ; il y a certaines choses même qu'il nous ordonne de faire : mais, ce qu'il exige par-là, c'est que toutes nos actions et tous nos mouvements soient tellement conduits et gouvernés, qu'ils puissent être dirigés par ce seul motif de l'amour de Dieu et rapportés à lui.
Ce qui empêche que toutes sortes d'amours ne soient compatibles avec celui de Dieu, c'est que, dès qu'il y a dans le cœur quelque tendresse pour un objet, il n'y a qu'insensibilité pour tout autre: car enfin, ce cœur n'est nas iufini; il ne peut tant contenir d'objets à la fois; il retranche d'un côté ce qu'il donne de l'autre. Or, comment voulez-vous aimer votre Dieu, qui veut votre cœur tout entier, et contenter ces richesses, cette vanité, dont vous êtes les malheureux esclaves ? Croyez-vous que ce Dieu, qui s'appelle jaloux, ne soit pas offensé de l'amour que peut lui rendre un cœur partagé? Yoilà donc ce qu'il exige de nous, quand il veut que nous l'aimions de tout notre cœur et de toutes nos affections, c'est-à-dire sans aucun partage.
Dans le temps de prière et d'oraison, il y a dans l'esprit de l'homme quelques pensées pour Dieu; mais, hors de là, tout est pour le monde. Dans les pratiques de dévotion, il y a quelque chose pour Dieu ; mais, hors de là, tout est pour le plaisir et les divertissements. Dans les exercices de la piété chrétienne, il y a quelque chose pour le culte de Dieu; et hors de là tout est pour les créatures. Yoici donc ce royaume divisé dont le Sauveur a dit qu'il tomberait dans la désolation; voici ces deux parts qui sont condamnées dans l'Évangile. Mais ce qu'il y a encore de plus déplorable et de plus monstrueux, c'est que la part de Dieu est pire que celle du monde, et qu'on lui donne moins qu'aux créatures.
C'est à vous, âmes mondaines, que je parle. Interrogez votre cœur propre : pouvez-vous dire à Dieu : Je vous aime comme vous me le commandez? Vous le dites peut-être: mais comment l'entendez- vous? Ce ne sont que des termes qui n'ont nulle force dans votre bouche. Pour moi, quand d'un côté je vois tant d'attachements sensibles, terrestres, ardents pour le monde et pour votre personne, et que de l'autre je considère l'étendue de ce commandement qui vous oblige d'aimer Dieu de tout votre esprit, de tout votre cœur, de toute votre âme, je conclus que vous ne pouvez dire avec justice: Je vous aime, Seigneur, comme vous le commandez ; et vous ne pouvez le prononcer sans être démenti par vousmêmes. Si vous dites, je vous aime de tout mon esprit, que vous diront toutes ces pensées de fortune, d'intérêt, de plaisir? etc. (Sermon attribué, à Massillon).
[Combien peu on aime Dieu]. — Quo nous serions heureux si nous pouvions dire avec vérité que nous aimons Dieu ! C'est le devoir du chrétien, c'est l'occupation des saints, c'est la vie éternelle, de le connaître et de l'aimer. Mais e>t-ce aimer Dieu que de croire faiblement sa vérité ? que d'entendre indifféremment sa parole? que de suivre négligemment ses volontés ? Estce aimer Dieu que de partager son cœur entre lui et le monde , et mener une vio demi-chrétienne et demi-païenne? Est-ce aimer Dieu que do remplir son cœur et son esprit de vaines idées d'ambition et de fortune, et de s'arrêter aux biens passagers qu'on possède , et oublier les éternels qu'on espère ? Est-ce aimer Dieu que de murmurer des afflictions qu'il nous envoie, comme si notre vie ne devait être qu'une longue suite d'événements heureux , et comme s'il y avait pour nous une dispense d'être conformes à l'image de Jésus-Cuiust et de participer à ses souffrances ? (Fléchier, Panégyrique de S. Augustin).
[Marques]. — C'est par l'action, et non par les paroles, qu'on prouve son amour, et quiconque refuse d'agir pour le service de celui à qui il témoigne de l'affection fait voir clairement qu'il ne l'aime pas. Jacob aimait llachel, et pour l'obtenir de Laban il le servit pendant quatorze ans. Tel est l'exemple que tout chrétien doit suivre, pour prouver à son Dieu qu'il l'aime; il faut le servir, non pendant un temps, mais pendant toute cette vie, pour mériter de le posséder dans l'autre, puisque cet attachement au service de Dieu , cette fidélité à garder sa parole et à observer ses commandements, cette persévérance dans la participation de sa patience et do ses souffrances jusqu'à la mort, est la preuve infaillible que nons l'aimons : Siquis diligii me, sennonem meum servabit. Voilà donc la pierre de touche à laquelle on peut s'éprouver soi-même, et connaître si l'on aime véritablement Dieu, savoir l'obéissance à sa loi.
Le Fils de Dieu répondit au docteur qui lui demanda quel était le grand commandement de la loi : « Diliges, Vous aimerez. » Il ne dit pas « Vous craindrez, » parce qu'aimer dit beaucoup plus que craindre : la crainte est le commencement de la sagesse, mais l'amour en est la perfection , et le parfait amour chasse toute crainte. Dieu donc ne veut pas seulement quo les hommes le craignent connue un maître, mais qu'ils l'aiment commo un père. Diliges Duminum : vous aimerez le Seigneur, celui qui, étant le souverain de toutes choses, est en droit de se faire obéir, et qui, préférant notre cœur à tous les biens de la terre, se contente de nous commander de l'aimer. Diliges Deum: vous aimerez Dieu, c'est-à-dire le premier et le souverain Être, et par conséquent l'Être infiniment aimable. Deum luum: votre Dieu, le Dieu que vous servez, qui vous a choisis pour son peuple, qui vous a préférés à toutes les nations de la terre, et qui vous a comblés de bienfaits. Tels sont les motifs d'aimer Dieu : où en trouver de plus forts cl de plus puissants ?
Uuel est notre aveuglement ! Ce premior précepte n'est plus regardé que
PAliAGIÏAPlIB SIXIEME.
comme le dernier; ce grand précepte n'est plus traité que comme le plud petit et le moins important. Les uns disputent de sa possibilité : ils le croient si élevé au-dessus des forces de l'homme, qu'ils s'imaginent qu'on ne le peut accomplir que dans l'autre vie; les autres de sa néccs;i!é : ils le restreignent si fort, qu'ils n'exigent des chrétiens que quelques actC3 d'amuur do Dieu, dans certaines occasions qui n'arrivent que rarement. Comprenons bien que ce précepte n'est point impossible, puisque le Seigneur nous le fait. « Le commandemenL que je vous fais aujourd'hui, ditil par Moïse, n'est point au-dessus de vous, n'est point éloigné de vous. » Mais, pour en venir à l'aimer aussi parfaitement que nous le pouvons, au lieu do n'en produire des actes que dans la nécessité , de disputer si nous y sommes obligés ou non, nous devons nous élever à cet amour parfait par des actes aussi fréquents que fervents, nous efforcer de le faire croître en nous de plus en plus, et d'en acquérir la perfection par nos prières et par nos bonnes œuvres. (Monmorel).
[Amour constant]. — « Écoute, Israël, dit Dieu dans le Deutéron. : souvienstoi quo le Seigneur ton Dieu est unique. » Et quelle conséquence tirezvous delà, Seigneur? C'est que vous l'aimerez de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces. Car quelle alliance entre l'unité de Dieu et le grand précepte de l'aimer de toute l'étendue de notre cœur, si ce n'est pour nous apprendre que l'un est la conséquence de l'autre, et que, Dieu étant unique, il ne nous est pas permis de diviser notre amour pour en donner une partie à la créature?... Notre cœur est tout à Dieu: il ne nous en demande pas le tribut comme une rente, mais comme un dépôt qui lui appartient entièrement, et dans le fonds et dans les fruits.
Dieu avait ordonné, dans la loi ancienne, que le feu sacré brûlât toujours sur l'autel, et aux prêtres d'en entretenir continuellement les flammes en lui fournissant de nouvelle matière, la nuit aussi bien que le jour. Ce feu était le symbole de la charité qui doit .oujours brûler, dans le cœur des chrétiens, qui en est l'autel. C'est un feu qu'il faut entretenir jour et nuit par les bonnes œuvres, par un saint usage de tous les moments de ;a vie, par une application continuelle à Dieu, autant que notre faiblesse le peut permettre, par uno grande fidélité à répondre à ses gràees. Ceux qui laissent éteindre ce feu, ou qui le rejettent de leurs cœurs pour les embraser d'un feu profane, ne sout pas moins coupables que 2\adab et Abiu, qui, contre les ordres qui leur avaient été donnés, se servirent dans leurs encensoirs d'un feu commun et ordinaire pour offrir à Dieu de l'encens. Ils ne sont pas menacés d'une mort moins funeste que celle de ses deux enfanta d'Aaron, qu'un feu dévorant consuma et réduisit on cendres, pour punition de leur crime. (Discours chrétiens).
[Amour nécessaire]. — Il est naturel d'aimer ce qui est bon : il est donc encoro plus naturel d'aimer ce qui est souverainement bon ; il est encore
plus naturel d'aimer un Dieu qui nous aime. Quand nous nous détournons de cet objet souverainement aimable, nous étouffons les lumières de noire raison, nous faisons violence à notre cœur, et nous l'empêcbons de suivro sa pente naturelle. Se forcer pour ne point aimer Dieu, se contraindre pour fuir ce qui seul peut nous rendre souverainement heureux, n'estce pas se vouloir du mal à soi-même? n'est-ce pas être l'ennemi de son bonbeur ? Ecoutons notre raison, laissons aller notre cœur, ne lui faisons pas une violence qui nous est si funeste ; puisqu'il est fait pour Dieu, permettons-lui de le cbercber et de se reposer en lui. Notre cœur est fait pour aimer Dieu, et pour n'aimer que lui : jamais nous ne serons tranquilles, jamais nous ne jouirons de la paix, pendant que les objets créés rempliront notre cœur, et que nous serons assez malheureux pour substituer la créature à la place du Créateur.
Ramassez toutes les grâces que Dieu vous a faites, tous les titres dont il vous a bonorés, toutes ses promesses, tous les biens dont vous êtes en possession, tous ceux que vous espérez; dites avec le prophète que le Seigneur a multiplié ses miséricordes ; écriez-vous avec le même prophète : « Qui pourra comprendre les miséricordes du Seigneur? » Mais quel effet produira sur vous la vue de ses miséricordes ? Je sais ce que vous sentiriez à l'égard d'un homme qui vous aurait obligé en mille rencontres : je connais votre cœur ; vous vous piquez de générosité; quand on fait le récit de ces ingratitudes, de ces oublis qui déshonorent parmi les hommes, vous frémissez et vous vous sentez incapables de tomber dans de semblables fautes. Or, oublier les bienfaits de Dieu , être insensible à ses grâces , lui refuser un cœur qui est la seule reconnaissance qu'il demande de nous , n'est-ce pas la plus monstrueuse de toutes les ingratitudes?
Mais encore, quelle raison pouvez-vous avoir de refuser votre cœur à Dieu ? A qui le donnez-vous, ce cœur que vous lui enlevez ? Vous en serez vous-même dans la dernière confusion, quand vous mettrez dans la balance, d'un côté Dieu , et d'un autre côté ce que vous lui préférez. Car, quelque adresse que vous ayez pour vous déguiser votre injustice, il n'est que trop vrai que vous en faites la comparaison. Dieu s'offre à vous; vous le savez, vous n'en pouvez douter; il s'en est trop souvent expliqué; le monde s'offre à vous, et vous présente les biens : vous avez à délibérer entre Dieu et le monde. Il est donc certain que, quand vous aurez prononcé, celui du côté duquel vous vous rangerez aura la préférence et remportera la victoire dans votre cœur. Parlez maintenant : est-ce Dieu que vous voulez, est-ce le monde son ennemi? Mais c'est à tort que je vous demande que vous vous expliquiez : vous l'avez déjà fait : ce jugement honteux est déjà prononcé; déjà vous avez dit dans votre cœur que le monde est plus aimable que DieuI (Lambert, Disc, sur la vie ecclésiastique).
[Aimer Dieu). — Quoi! mon Dieu, non-seulement il est juste que je vous
aime, mais je ne trouve même mon propre intérêt que dans votre amour. Nulle joie pure, nulle paix, nulle félicité sur la terre, que dans le cœur de ceux qui vous aiment. J'avoue que je leur porte envie. Et à quoi tient-i* que je n'aie le môme bonheur; et pourquoi ne vous aimé-je pas? Hélas l je serais au désespoir de mourir sans vous avoir aimé. Quel horrible malheur de ne vous pas aimer en mourant 1 Et d'où vient que je ne veux pas vous aimer durant la vie ? (Le P. Croiset).
Vous m'avez commandé, Seigneur, de vous aimer, et vous me menacez des derniers malheurs si je ne vous aime. Y a-t-il un malheur égal à celui de ne vous point aimer ? Et c'est pourtant le malheur où je me suis si volontiers et si souvent engagé, par le plus déplorable de tous les aveuglements. Qu'y avait-il donc, dans un Dieu si grand et si bon, qui fût digne de mépris, ou plutôt qui ne fût infiniment aimable ? Mais , comme si vous vous fussiez défié, ô mon Dieu ! ou des attraits de votre beauté ou de l'insensibilité de mon cœur, que n'avez-vous pas encore fait pour m'engager à vous aimer ! Vous m'en avez pressé par vos bienfaits , sollicité par vos grâces ; vous m'y avez animé par vos promesses, obligé par vos commandements ; enfin, vous y avez attaché ma perfection, mon repos, ma gloire, mon bonheur pour le temps et pour l'éternité. Toutpuissant que vous êtes, Seigneur, pouviez-vous faire davantage pour me p*orter à vous aimer ? Mais ai-je pu faire davantage pour m'en défendre? Car, hélas ! je suis contraint de l'avouer à ma confusion, jusqu'ici je ne vous ai point aimé, ou je vous ai trop peu ou trop tard aimé : Serô te amavi, pulchritudo lom anliqua et tàm nova, sera te amavi ! Faites, Seigneur, que désormais je n'aime que vous, et que, si j'ai été assez malheureux pour vivre tant d'annés sans vous aimer , il n'y ait pas un moment qui me reste à vivre qui ne soit tout occupé en cet amour. Faites que je répare par la ferveur de mon amour ce qui manque à sa durée; faites, ô mon Dieu, que je vous aime autant que j© vous ai offensé ; faites que la grandeur de mes péchés soit tout ensemble le motif et la mesure de mon amour. (Le P. Nepveu, La manière de se préparer à la mort).
[Excellence de la charité]. — La charité est à l'âme ce que le cœur est au corps, la partie la plus cachée et la plus précieuse, parce qu'elle donne le prix à toutes les vertus, et, au lieu de tirer de l'éclat des ornements qui l'environnent, elle les rend elle-même précieux. Sans la charité, la foi n'a point de vie, ni l'espérance do mouvement, ni la prudence de lumière, ni In force de vigueur, ni la justice de poid^, ni la tempérance de mérite, ni le mérite de récompense : et l'on peut dire que celui qui a perdu l'amour de Diett a tout perdu, parce que. tout le reste n'est rien, et lui seul tient lieu do toutes choses. Aimez Dieu : d'un seul acte de charité, vous réparez toutes vos pertes, vous faites revivre toutes vos bonnes œuvres, vous rentrez dans tous vos droits, et vous acquittez toutes vos dettes. (Le P. Nouet, Méditations sur les saints).
[Sa force]. — Il me scrnblo que l'amour do Dieu a une force indicible, qui triomphe do tous les obstacles. Quand un homme est épris d'un violent amour pour une beauté terrestre, combien cette passion lui fait-elle faire do choses surprenantes ! Il devient persévérant malgré de véritables rebuts; il est patient dans les maux, sans savoir si on lui tiendra compte; il est insensible à tous les autres objets, quoiqu'il s'en rencontre de plus beaux que celui qu'il aime; il fait des présents avec profusion; il néglige ses plus importantes affaires, toujours prêt à exposer sa vie pour écarter ce qui s'oppose à son prétendu bonheur. Non, mon Dieu, nous ne vous aimons point comme nous devrions vous aimer, ô beauté infinie, qui êtes le bonheur certain do ceux qui persévèrent dans^votre recherche I Que les païens aient inventé des prodiges pour relever les forces de l'amour profane: l'amour saint en fait faire de plus grands. C'est lui qui a fait triompher de joie les Apôtres et les disciples du Sauveur dans les persécutions de la Synagogue; c'est lui qui a fait trouver des délices à un S. Laurent sur les charbons ardents; c'est lui qui a rendu tant de jeunes vierges victorieuses de tous les attraits du monde; c'est lui qui a porté une infinité de saints à exercer sur un corps innocent des mortifications plus affreuses que la mort. Donnez-nous, Seigneur, cet amour fort et généreux, afin que, nous élevant au-dessus des sens, nous renoncions à tous les charmes du monde.. Rompez pour cela toutes les attaches qui nous retiennent à la terre; renversez tous nos desseins quand ils ne vous sont pas agréables , et forcez nos volontés rebelles à vous demeurer soumises. (Anonyme).
[Ce que c'est]. — Aimer véritablement Dieu, ce n'est pas dire à Dieu qu'on l'aime, ce n'est pas dire à Dieu qu'on le désire ; de même qu'aimer Dieu et désirer Dieu parfaitement, ce n'est pas dire à Dieu qu'on l'aime et qu'on le désire parfaitement. Ces déclarations, ces expressions, ces pensées, se passent dans l'esprit et résident dans l'esprit : mais il s'en faut bien que tout ce qui est dans l'esprit soit dans le cœur. Qu'il serait facile d'être parfaitement vertueux, si toutes ces pensées et tous ces discours étaient do véritables sentiments et de véritables mouvements du cœur! Comme il est certain que, pour être justifié, il ne faut qu'aimer Dieu plus que toutes choses, et que, pour l'être parfaitement , il ne faut qu'aimer Dieu parfaitement, il n'y a rien de si aisé quo d'être à toute heure parfaitement justifié, puisqu'il n'y a point d'heure où l'on ne puisse dire sans peine que l'on aime Dieu souverainement et uniquement. Ce n'est ni par la languo ni par l'esprit qu'on aime véritablement, mais par le cœur.
Encore que tout amour de Dieu soit saint, il n'est pas vrai néanmoins que tout amour de Dif.:; soit capable de nous sanctifier et de nous justifier de nos péchés. Cela n'appartient qu'à l'amour de Dieu qui détache réellement le cœur do tous les engagements criminels, qui lui fait préférer Dieu à toutes choses, non par des désirs stériles, mais par des réflexions fermes et effectives. Voilà quel est l'amour de Dieu qui suffit pour nous
obtenir la rémission do nos péchés. Mais cet amour est souvent longtemps «recédé par do faibles désirs, par do légères complaisances, qui se joignen à nos bonnes pensées : et ces mouvements faibles no rendant point encore Dieu maître do notre cœur; no produisant point un retour à Dieu solide et effectif, et no donnant point lieu de dire que nous aimons véritablement Dieu, ils no suffisent nullement pour nous réconcilier avec Dieu. {Traité d'oraison).
[Sentiments «l'amourj. - 0 Beauté éternelle, principe de toutes les beautés divines et humaines ! Beauté si nouvelle et si ancienne, que j ai commence tard à tous connaître et à vous aimer! 0 Seigneur! dans quelles épaisse, ténèbres étais-je malheureusement enseveli, pendant qu aveugle adorateur des beautés temporelles je ne rendais point mes hommages a la votre, dont elles ne sont que de faibles images! Hélas! mon Dieu, je vous cherchais, sans y penser, en m'éloignant de vous; j'embrassais l'ombre au heu u corps ; je prenais des plaisirs passagers pour l'objet de ma véritable félicité- et les couleurs trompeuses dont le mensonge se pare séduisaient élément et mon esprit et mon cœur. Hélas! puis-je m'en souvenir sans horreur ? je vous désirais jusque dans le centre du crime ; j aimais la douceur funeste du péché qui me séparait de vous et me tenait lieu de vousmême Cependant, ô Seigneur! au milieu de cette nuit profonde, je tournais de temps en temps mes yeux vers vous, et quelques rayons passagers, qui se dissipaient aussitôt, me découvraient mon égarement. Combien de temps ai-jc gémi dans la servitude du péché! Combien de fois ai-je fléchi les genoux devant les idoles de chair et de boue! (Sentiments de S. Augustin).
rGrallds par la charité]. - Donnez à un homme l'empire de l'univers, avec l'autorité la plus absolue qui puisse être ; qu'il possède toutes les richesses, tous les honneurs, tous les plaisirs qu'on peut désirer; donnez-lui la sagesse la plus accomplie que vous pourrez imaginer : qu'il soit un autre Salomon, et qu'il n'ignore rien de tout ce qu'un esprit peut savoir; ajoutez-y le pouvoir de faire des miracles : qu'il arrête, si vous voulez, le soleil, qu'il divise les mers, qu'il ressuscite les morts, qu'il participe a la puissance de Dieu, dans un degré aussi éminent que vous voudrez; qu'il ait encore le don de prophétie, le discernement des esprits, la connaissance du secret des cœurs : je dis que le moindre degré de sainteté que cet homme aura, la moindre action de charité qu'il fera, vaut mieux que tout cela; qu'elle l'approche plus du souverain bien et lui donne un être plus excellent que ne lui donneraient tous les autres avantages, >'il les avait. (Anonyme) .
Ce qui nous rend dignes de l'affection de Dieu, c est que nous sommes l'ouvrage de sos mains et que nous avons un cœur capable de l'aimer: le reste est inutile et de nulle considération. L'esprit, la politesse, la nais-
OgO AMOUR DE DIEU.
sance, les biens, l'élévation, sont des qualités qui éblouissent nos yeux, mais qui ne donnent pas un cœur mieux formé et plus disposé à aimer notre Créateur. Ainsi, le dernier de tous les hommes ne peut ignorer qu'un roi, un conquérant, n'ont pas plus de droit que lui de prétendre à la tendresse et à l'amour d'un Dieu. Que cette pensée est consolante! et qu'elle prouve bien la sainteté de notre religion ! D'un autre côté, sûrs qu'un Dieu juste et saint doit aimer ceux qui l'aiment, comment ne compterions-nous pas sur un retour sincère et véritable de la part de ce premier Etre, si nous nous rendons ce témoignage qu'il est l'unique objet de nos vœux: nous qui nous glorifions d'adorer un Dieu qui est le témoin de nos plus secrètes pensées, et qui fouille dans les replis les plus cachés de no» cœurs; nous qui expérimentons si souvent que ce Dieu nous console intérieurement quand nous semblons appréhender de n'en être pas aimés, et qui nous reproche le moindre accablement d'esprit qui marque de la défiance ? (Sermon manuscrit du P. Etienne Chamillard) .
[Combien Dieu est aimable]. — L'idée que tous les entendements se forment
de Dieu, c'est d'être un Être souverainement parfait et souverainement
aimable, parce qu'il possède toutes les perfections possibles, et qu'il ne
serait plus Dieu s'il lui pouvait manquer quelque chose qu'il pût acquérir.
De là (chrétiens) quelle source d'amabilités pour emporter la préférence
de notre amour sur tout le reste, puisque, comme l'Ecriture le dit de la
Sagesse incréée, qui n'est autre que Dieu même, les perfections de toutes
les créatures doivent être comptées pour rien, et ne peuvent seulement
entrer en comparaison avec les siennes : Omni a quœ âesiderantur huic non
valent comparari (Prov. 3). Tout ce que nous voyons en ce monde, tout
cet éclat qui nous éblouit, toute cette puissance qui nous étonne, toute
cette grandeur et cette majesté que nous y admirons, ne sont qu'un petit,
écoulement de cet Être souverain, et par conséquent qui ne peut souffrir
de comparaison : Huic non valent comparari. Sur lesquelles paroles, il faut
remarquer, avec S. Thomas, que l'Écriture ne dit pas que Dieu est plus
grand que tous les biens qui sont au monde, mais encore que tous les biens
possibles que les hommes peuvent imaginer ou souhaiter : Omnia quœ de-
siderantur; ni qu'il les laisse tous bien loin au-dessous de lui, mais que
tous les autres ensemble ne peuvent pas même raisonnablement entrer en
concurrence avec lui. Entre un grand bien et un plus petit, il y a quelque
comparaison, et la proportion de l'excès fait qu'on en mesure la distance;
mais Dieu est si parfait, qu'on ne peut dire, à proprement parler, qu'il soit
plus grand que ses créatures, parce que toutes ensemble ne sont rien en sa
présence, selon cette parole du prophète: Omnes génies, quasi non sint, sic
sunt coràm eo. L'unité se peut comparer avec le nombre de mille, ou de
cent mille, si vous voulez, parce qu'à force de la multiplier vous l'égalerez
enfin; une goutte d'eau peut être comparée à tout l'océan, parce qu'on en
peut assembler une telle quantité qu'elle sera une mer d'une aussi grande
étendue que celle qui entoure toute la terre : mais les perfections de toutes les créatures ne peuvent faire rang avec celles de Dieu, parce qu'à quelque comble qu'elles puissent arriver, il y aura toujours une distance infinie, et par conséquent jamais de proportion. Aussi dit-il lui-même un jour à Moïse qu'il est celui qui est: Ego sum qui sum: c'est-à-dire si parfait, que rien ne paraissait devant lui. Vous diriez que sa puissance, qui a donné l'être à toutes choses, le leur ravirait quand elles paraissent en sa présence; que sa bonté, qui a tiré tout l'univers du néant, l'anéantirait une seconde fois quand il se montre devant lui ; et que, s'il a vu sortir toutes les créatures de son sein, il les verrait se fondre et s'éclipser, parce qu'elles ne sont plus rien quand elles sont comparées à celui qui seul mérite le nom de grand et de parfait. Donc, mon cher auditeur, quand vous donnez la préférence de votre amour à tout autre qu'à Dieu, savez-vous bien que, non-seulement vous courez après l'ombre en laissant le bien véritable, mais encore que ce que vous aimez et ce que vous poursuivez avec tant d'ardeur, comparé à Dieu, n'est pas une goutte d'eau comparée à la vaste étendue de la mer ?
Outre que tout ce que vous pouvez aimer dans ce monde, s'il y a quelque chose digne de vos affections, se trouve dans Dieu, qui le contient de son fond, et encore infiniment davantage. Comme si l'on ramassait tout ce qu'il y a de grand, d'exquis et d'admirable dans ce monde, pour le réunir dans un seul objet; vous y renfermeriez aussi toutes les amabilités différentes des autres êtres; et ce qui partagerait votre esprit et votre cœur, étant séparé, réunirait dans lui seul toutes vos admirations et tous vos désirs. Dites mieux : s'il y avait une infinité de créatures dont chacune fut infiniment parfaite, et puis qu'on ramassât toutes ces perfections dans une seule, celle-là non-seulement les surpasserait toutes, mais de plus aurait tout ce que les autres peuvent avoir. C'est tout ce qu'il faut dire de Dieu; et c'est aussi tout ce que notre esprit peut concevoir de cette grandeur souveraine, qui, dans la simplicité de son être, renferme une infinité de perfections toutes infinies, puisqu'il n'y a rien dans Dieu qui ne soit Dieu même. Et ainsi, s'écrie S. Anselme, Quid por mulla vagaris, homuncio, quœrens bona animœ et corporis ? Ama unum bonum quod est omne bonum, et salis est: Cœur humain, pourquoi tant chercher de tous côtés, et te donner en proie à tous les objets, au lieu de t'attacher à ce premier et à ce souverain bien qui renferme tous les biens, qui en contient toutes les amabilités, qui en possède toutes les perfections ? Quid per mulla vagaris ? Tu cherches ici un bien, là un autre; là sont tes richesses, ici ton honneur, on un autre endroit tes plaisirs : hé! tu es partagé, et chaque objet t'attire de son côté. Mais, en aimant Dieu, tu réunis toutes ces lignes dans leur centre, tons ces ruisseaux dans leur source, tous ces rayons épars dans leur soleil: « Ama unum bonwm,quod est omne bonum: Aime Dieu, qui est toutes choses, et tout à la fois. » Regarde, considère, examine tout ce qui te peut plaire et enflammer tes désirs, honneurs, richesses, délices; donne-
leur l'infinité dans leur étendue et dans leur durée : c'est ce que tu trouveras dans Dieu, et encore plus parfaitement : Ama unum bonum, quod est omne bonum, et sufficit.
Pour concevoir quels sont les charmes de la beauté de Dieu, il faudrait que Dieu nous découvrît la majesté de son visage, et qu'il répandit dans nos âmes un seul rayon de cette gloire qu'il étale sur l'empirée : alors notre cœur, à qui il faut tant de motifs pour l'échauffer maintenant, et tant de considérations pour l'exciter à aimer ce divin objet, s'y porterait nécessairement de tout le poids de ses inclinations et de toute l'étendue de ses désirs; il s'y attacherait sans réserve, sans réflexion sur lui-même, et sans que rien l'en pût distraire ni divertir un seul moment. Or, je vous demande, combien faut-il que cet objet soit ravissant pour tenir attachés, collés et abîmés, tous les entendements des anges et des hommes, durant une éternité tout entière, sans jamais se lasser! Quels attraits ne doit point avoir cette souveraine beauté, pour éteindre dans les bienheureux l'amour de toute autre chose, en allumant toujours de nouveaux désirs, sans ennui, sans dégoût, mais toujours au contraire avec une nouvelle admiration, un nouveau plaisir, un nouvel amour ? Mais, dans l'impossibilité où je me vois de vous l'exprimer, je vous permets de donner l'essor à vos esprits, et de ramasser tout ce qu'il y a de beau dans les créatures, tout ce qui vous charme et vous ravit, et peut-être détourne votre cœur du service de Dieu, et, après avoir parcouru tout ce qui peut charmer les yeux, de donner la liberté à votre imagination de se figurer tout ce que les grâces de l'art peuvent ajouter à celles de la nature; pourvu que vous fassiez cette réflexion : Hélas 1 tout cela n'est qu'un petit crayon de cette beauté divine, des traces et des vestiges bien légers et bien grossiers que Dieu a épars dans ses créatures, pour m'attirer à l'amour de cette première beauté 1 Celui qui en a tant répandu sur les fleurs et sur les astres, sur tout le reste, que n'en possède-t-il point lui-même! S'il en a tant donné, que n'a-t-il point retenu ! Si chacune séparément nous ravit, que ne doit point faire celle qui les possède et les ramasse toutes ! Elle est telle en effet, cette divine beauté, qu'elle suffit à Dieu même, la contemplation de sa propre beauté l'ayant occupé pendant toute l'éternité et le rendant infiniment bienheureux: AmatBEVs, dit S. Bernard ; nec aliundè hoc habet, sed est ipse undè amat. Jusque-là que la seule vue de cette beauté souveraine serait capable de changer tous les tourments de l'enfer en un paradis de délices: en sorte qu'une personne qui souffrirait seule tous les supplices des damnés, si, au milieu des flammes dont elle serait investie, si, parmi les ardeurs brûlantes qui la dévoreraient sans la consumer, si, dis-je, parmi toutes les horreurs de ce lieu infortuné, un seul rayon de cette divine beauté perçait l'épaisseur de ces ténèbres pour se faire voir à découvert, dans le même instant sa rage et son désespoir se changeraient en une joie inexplicable ; cette vue charmerait toutes ses peines, et la ferait nager dans un océan de plaisirs. Concevez donc, si vous pouvez, quelle doit êtr
cette beauté, dont la vue fait proprement le paradis, et la privation l'enfer de l'enfer même ; et, après vous en être formé la plus noble idée que vous pourrez, étonnez-vous de vous-même , de l'avoir si peu aimée jusqu'à présent. Pvlchriludo tàm anliqua et tàm nova, sera te amavi ! Ab! beauté éternelle, si ancienne et si nouvelle tout à la fois, que j'ai tardé à vous consacrer mes affections ! (Anonyme).
[Un exorde]. — Je me souviens, Messieurs , dès l'entrée de ce discours, de ce qui est rapporté, dans les Vies des Pères du désert, de cet ancien anachorète qui avait blancbi dans les grottes et dans les solitudes, et qui, sur ses vieux jours, eut envie de devenir savant, lorsque la science n'a plus d'autre usage que d'aider à bien mourir. Il se transporta pour cet effet dans une célèbre académie , où les arts et les sciences étaient en vogue plus qu'en aucun autre lieu du monde : et là, de maître qu'il était dans la haute et véritable science du ciel, il se fait écolier pour apprendre celles des hommes. Il ne fut pas plus tôt assis sur les bancs pour écouter, qu'un docteur monte en chaire, la tête chargée de spéculations, pour les débiter à ses auditeurs, lequel débuta justement par la question que nous traitons : Ulrùm Deus sit ex loto corde diligendus, si Dieu doit être aimé de tout notre cœur et de toutes nos forces. Le saint solitaire, bien surpris de voir mettre en avant cette proposition pour servir de sujet d'une contestation indécise, se lève brusquement, et, prenant congé de la compagnie, retourne s'enfoncer dans sa grotte, tout scandalisé de voir qu'on faisait un point de controverse d'un premier principe qui, à son avis, était si évident qu'il ne fallait pas être homme pour en douter ; et puis, donnant la liberté à ses larmes pour déplorer l'aveuglement des hommes et sa vaine curiosité : « Ah ! je vois bien, s'écria-t-il, que je suis plus savant que je ne pensais, puisqu'il y a plus de trente ans que je tiens pour infaillible ce qui est encore en question parmi les plus grands docteurs de ce siècle ! » Plût à Dieu, Messieurs, et je le dis de bon cœur, que cette noble assemblée me fît aujourd'hui le même affront ! je l'estimerais bien glorieux, et je préférerais volontiers la satisfaction que je recevrais, de vous voir si parfaits, à mon petit intérêt. Mais je vois bien que ni vous ni moi n'en sommes encore à ces termes, et que je ne dois point craindre de vous faire un entretien d'un des premiers éléments de notre foi, pour vous convaincre qu'il faut aimer Dieu. (Sermon manuscrit du P. Catillon).
[La perfection]. — Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes les forces : en sorte que l'on rapporte à Dieu toutes ses pensées et toute son intelligence, comme on tient de lui toutes ces choses. Car, en disant qu'il fallait l'aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, il n'a pas laissé la moindre partie où il nous soit permis de ne ! > pas aimer, et pour ainsi diro de faire place à quelque autre chose
que ce soit. Mais il faut que toute l'impétuosité de notre amour, allant à Dieu comme un torrent rapide ou un grand fleuve, entraîne avec soi et porte là tous les autres objets qui se présenteront pour se faire aimer. Il ne sert de rien de dire que, le précepte de l'amour de Dieu, étant affîrmatif, ne peut pas obliger pour tous les temps et pour tous les moments de la vie, parce que cette règle ne peut avoir lieu dans le premier précepte, qui marque l'obligation de s'attacber à Dieu, par amour, comme à la fin dernière. Comme il n'y a rien qui ne doive se rapporter à cette fin, l'obligation de l'aimer s'étend généralement à toutes les actions de la vie. Ce n'est pas qu'on soit obligé de faire à tous moments des actes de l'amour de Dieu ; mais on est obligé, dans toutes ses actions, de n'avoir point d'autre fin que lui.
Toute la perfection du chrétien étant comprise dans le commandement d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, comme on ne peut pas douter qu'elle n'y soit comprise, il est évident que tous les chrétiens sont indispensablement obligés de tendre à la perfection, et qu'ils pèchent contre le premier commandement autant qu'ils y manquent. Ainsi, tendre à la perfection n'est autre chose que s'établir et s'avancer toujours de plus en plus dans l'amour de Dieu : ce qu'on acquiert en n'agissant jamais que par le principe ou par le mouvement de la charité. Il n'y a pas d'autre manière de s'y avancer et de s'y établir (Anonyme).
[Fia charité rare]. — Faisons, je vous prie, réflexion sur les paroles du Fils de Dieu à l'égard du plus grand des commandements : « Vous aimerez Dieu, dit-il, de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit, de toutes vos forces. » Or, est-ce aimer Dieu de tout son esprit en faisant si peu d'estime, étant si peu pénétré, de la grandeur infinie de sa majesté adorable? Certainement ce divin maître a bien dit que le monde ne le connaissait point. Si on en avait une juste idée, on verrait que tout l'univers en sa présence, que toutes les créatures, ne sont rien. Comment, avec cette connaissance, pourrait-on avoir encore tant d'estime des biens, des plaisirs, des honneurs de la terre ? comment une telle estime peutelle compatir avec l'amour de Dieu, formé par l'essor de tout notre entendement ? — Mais ensuite il faut aimer Dieu de tout son cœur et de toutes ses forces. 0 mon Dieu, combien en est-on éloigné! Il est vrai que l'avare aime l'argent et les biens temporels de tout son cœur, le voluptueux l'objet de ses plaisirs, l'ambitieux les grandeurs et les honneurs du monde : aussi ne pensent-ils à autre chose : ils en parlent à toutes sortes d'occasions, ils en sont tout occupés ; ils aiment la terre et les choses de la terre, et ils le font assez paraître par leurs paroles et par leurs actions : mais quelle marque donne-t-on dans le monde qu'on aime Dieu? y a-t-il rien qui y soit plus oublié? Si l'on pouvait voir ce qui se passe dans l'esprit des hommes, qu'on les verrait peu occupés de Diru, tout remplis qu'ils sont
des créaturesl Si l'on pouvait entendre ce qui se dit parmi eux, dans toute la terre, qu'on en trouverait peu qui parlent de Dieu! Les cours des grands sont pleines de courtisans, le palais de la justice de gens qui plaident, les boutiques des villes de marchands et d'artisans, les campagnes de laboureurs : mais qui s'applique à chercher Dieu, dans tous ces emplois ? qui en parle dans les conversations? Cependant c'est une vérité : on pense aux choses que l'on aime, on en parle, on s'y applique ; mais tout le monde ne fait pas le sujet de ses occupations et de ses entretiens de la manière dont il faut aimer Dieu , parce qu'il ne le connaît ni ne l'aime pas. {Le chrétien inconnu).
Considérons cette loi par laquelle Dieu nous commande de l'aimer : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute voire âme , de toutes vos forces et de tout votre esprit. Ces paroles marquent clairement que Dieu exige pour son service toute l'application de nos puissances et de nos forces, dans toute leur étendue. En demandant tout, il n'exclut rien ; et par conséquent, si nous donnons à Dieu tout ce qu'il doit avoir, il ne nous restera rien, ni pour noua ni pour les créatures, sinon par rapport à Dieu. Que si nous leur donnons quelque chose de notre application sans rapport à Dieu, nous en diminuerons d'autant nos forces; nous ne servirons pas Dieu dans cette plénitude de cœur avec laquelle Dieu veut être aimé et servi. Ce que Jésus-Christ enseigne dans l'Evangile, que nul ne peut servir deux maîtres, ne signifie autre chose que ce que Dieu nous a commandé par cette première loi. Dieu ne souffre point que nous partagions notre amour entre lui et les créatures ; Jésus- Christ ne peut souffrir que nous partagions notro service entre deux maîtres. Il nous ordonne de n'avoir en vue que le service de Dieu, nous occupant uniquement du soin de lui plaire, et du reste nous abandonnant uniquement à sa prudence.
Cette grande loi de l'amour do Dieu, Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur, pour être accomplie selon le dessein de Dieu même, oblige à de grands devoirs, et il n'est pas concevable jusqu'à quel point Dieu veut que nous l'observions : mais notre vie est pleine de mille rencontres qui nous empêchent de remplir les devoirs de ce grand précepte. Il ne se présente à nos yeux aucun objet qui ne débauche notre cœur, si la prudence ne nous engage à nous tenir sur nos gardes. Toutes les créatures sont autant de pièges à l'égard de ceux qui sont peu avisés, dont le nombre est infini : car il n'y en a pas une qui ne puisse, ou par ses attraits ou par son opposition, empêcher le cœur humain de se donner tout à Dieu, comme il y est obligé. Hélas ! les grandes choses que Dieu nous a révélées do lui, les œuvres merveilleuses qu'il a faites pour nous, les charmants objets qu'il nous a mis devant les yeux pour gagner notre amour, tout cela ne méritc-t-il pas bien que nous noua attachions entièrement à lui et quo nous lui consacrions toutes no3 affections? (Le P. Surin, Lettres spirituelles).
286 AMOUH DE DIEU.
[Amour sans partage]. — Dieu demande un amour entier et une application totale de notre cœur et de toutes nos puissances à cet incomparable objet. Il demande tout notre cœur, parce qu'il a fait tout notre cœur : Totum me fecisti, ut tolum me haberes. 11 mérite tout notre cœur , parce qu'il a des attraits infinis, capables d'attirer toutes nos inclinations ; il mérite tout notre cœur, parce qu'il peut contenter tous nos désirs. Mais comment pouvons-nous lui rendre cet amour que nous lui devons, et qu'il veut de nous, si nous le partageons avec les créatures ? Nous devrions l'aimer infiniment si nous en étions capables, et, quand nous aurions des cœurs infinis, nous devrions les lui donner tous : mais, n'en ayant qu'un en notre pouvoir, il faut le lui donner tout entier; et, si nous en ôtons une partie , nous ne lui donnons pas cj qu'il mérite. Il n'en est pas ainsi des autres objets : nous pouvons eu aimer plusieurs à la fois, parce qu'étant finis dans leurs mérites ils peuvent ê:re limités dans les recherches que nous en pouvons faire; mais il n'y a que Dieu seul qui peut mériter notre cœur, parce qu'il n'y a que lui seul qui soit infini, et, si nous donnons à quelque autre créature ce privilège, c'est plutôt un effet de notre passion que de son mérite. Mais je ne puis aimer Dieu d'un amour de préférence, c'est-à-dire d'un amour digne de lui, si je ne l'aime entièrement et si l'amour que je lui porte n'est indivisible : Amor Dei in corde esse non potes tubi non est solus : si l'amour de Dieu ne règne seul dans notre cœur, il n'y peut demeurer. La raison vient de la nature de cet amour, qui est un amour d'appréciation et un amour de préférence qui estime Dieu plus que toutes les créatures. De plus, du côté du cœur, qui n'est pas capable d'avoir deux amours prédominants, c'est une contradiction dans la volonté, de vouloir préférer Dieu à tout, et de lui préférer quelque chose : Aut solus est, aut summus non est. Cet amour étant de préférence, il doit être seul; et, quoiqu'il nous soit permis d'aimer les autres créatures , ces autres amours étrangers étant subordonnés à ce premier comme légitime, et les autres objets n'étant aimés qu'à cause de Dieu, nous pouvons dire que cet amour est seul, puisqu'il est le seul mobile des autres. Cet amour est encore le maître, parce qu'il ne souffre rien de contraire. Nous pouvons bien sentir de3 mouvements opposés à l'amour de Dieu ; ce sont des naissances de sédition et des commencements de révolte que l'amour de Dieu peut étouffer avant que la liberté les ait approuves; mais, si nous partageons notre cœur avec les vanités, les plaisirs et les intérêts, si nous les aimons au préjudice de Dieu et sans cette subordination que j'ai dit, il est évident que nous détruisons cet empire dominant et que nous le bannissons de notre cœur. Pourquoi? Il ne peut être dans un cœur, s'il n'y c^t par cette puissance impérieuse. Las 1 vous lui ôtez cette puissance quand vous partagez votre cœur avec une créature, et vous lui ôtez la qualité de maître absolu quand vous lui en ôtez quelque partie.
La différence qu'il y a eutro Dieu et le démon, par rapport à la pos-
session de notre cœur , est la môme qui se trouve entre un tyran et un roi légitime qui est assuré de ses droits, qui a un pouvoir absolu, une autorité souveraine : il demande tout l'empire, comme un bien qui est à lui; il veut régner tout seul; mais un tyran qui n'a pas de droit se contente d'une partie, et il lui suffit de le partager. Ainsi Dieu, qui a des droits absolus sur nos cœurs, les demande tout entiers; il veut être le maître absolu ; mais le démon, comme il n'y a pas de droit, n'a gardo de demander^ un cœur tout entier ; il se contente d'en dérober une partie , disant comme cette malheureuse femme dont il est fait mention au 3e livre des Rois : Nec mihi nec tibi sil, sed dividatur. Elle avait étouffé son fils en dormant ; elle va prendre celui d'une autre femme qui était couchée dans la même chambre, et met le sien à la place. Le procès est porté devant Salomon : chacune de ces mères dit que l'enfant qui reste vivant lui appartient, mais avec cette différence que la mère légitime ne veut point qu'on divise l'enfant; elle aime mieux s'en priver que de le voir ainsi partagé : et la fausse mère consent à ce partage. C'est ainsi que le démon, encore plus cruel, parle du cœur de l'homme : Nec mihi nec libisit, sed dividatur : qu'il ne soit ni à Dieu ni à moi, mais qu'il soit partagé; que Dieu en prenne ce qu'il voudra pourvu que j'en aie une partie. Mais ce qu'il ne peut faire par ses mains, il le fait tous les jours par les nôtres.
Co partage devient encore plus criminel et cette division plus injuste, si nous considérons à qui nous nous donnons, ou avec qui nous partageons notre cœur, au préjudice du Seigneur auquel il appartient uniquement. Car à qui le donnons-nous? Au monde, à l'intérêt, à la vanité; en un mot, à des créatures qui ne le méritent pas, qui en sont positivement indignes, qui n'y peuvent prétendre sans injustice et sans faire tort à la gloire de Dieu, puisqu'elles n'ont rien en elles-mêmes qui puisse mériter quelque droit sur notre cœur. De plus, elles n'ont rien à nous donner qui puisse récompenser cette prodigve obéissance et ce parfait dévouement dont nous faisons profession à leur égard. Je veux que l'or et l'argent, à quoi nous attachons notre cœur, soient innocents en eux-mêmes ; je veux qu'en tant qu'ils sont des moyens pour pourvoir aux nécessités de la vie ils méritent quelque soin et quelquo affection morne ; mais, hélas l si ce sont des objets d'eux-mêmes innocents, ils deviennent assez coupables dès qu'ils tentent l'avarice des hommes et qu'ils dérobent un cœur qui est dû à Dieu : ce sont des instruments dont le démon so sert pour vous perdre. ( Biroat, 3Ô dim. de Carême, 3° serm.).
[Témoignages], — Personne n'ignore le mérite de la charité, et il n'est pas possible de rien ajouter aux admirables éloges que les Pères en ont faits. S. Clément d'Alexandrio l'appelle lo principal emploi du chrétien ; S. Chrysostômo lo plu3 excellent des dons do Dieu ; S. Grégoire de
Nazianze le grand article de la science des saints ; S. Jérôme la mère de toutes les vertus; S. Prosper l'abrégé de toutes les bonnes œuvres. Enfin il n'y a aucun des SS. docteurs qui, parlant de cette incomparable vertu, ne lui donne toujours, sans hésiter, le premier rang parmi tout ce qu'il y a de plus sublime dans l'ordre de la grâce. Ces titres, au reste, sont d'autant plus glorieux à la charité, qu'ils ne sont qu'une interprétation fidèle de ce que les Apôtres, et Jésus-Christ lui-même nous en ont enseigné. (Anonyme).
[Charité facile] — Que cette vérité est consolante I S'il fallait, ô mon Deiu ! pour vous marquer notre amour, vous faire de riches présents, entreprendre des choses difficiles, supporter de grands travaux, hélas! Seigneur, que deviendraient le pauvre, le faible et l'infirme ? Mais, puisque vous vous contentez d'un bon cœur, d'une volonté pleine et entière, c'est bien notre faute, si nous manquons à vous donner des témoignages éclatants de notre amour. Car enfin, quoi de plus aisé que de vouloir du bien à celui de qui nous avons reçu des grâces si considérables, en si grand nombre, et avec qui nous avons des liaisons si étroites ! C'est, chrétiens, ce qu'il faut souvent considérer, pour exciter dans nos cœurs ce désir de faire à Dieu l'unique bien que nous pouvons lui faire, qui est de procurer sa gloire autant qu'il est en notre pouvoir. Aimer quelqu'un, c'est lui vouloir du bien : or, dire qu'on lui souhaite ce bien, sans tâcher ni se mettre en peine de le lui prouver effectivement quand l'occasion s'en présente et sans la rechercher, c'est se moquer, ou tout au plus le payer de vains compliments. (Anonyme).
La facilité de l'amour de Dieu est fondée sur la nature et sur le penchant du cœur même : de sorte qu'il faut que le cœur se fasse violence pour ne pas aimer Dieu : violence également cruelle et funeste, qui le prive du plus grand de tous les biens. Dans toutes les autres choses, dit S. Augustin, les hommes peuvent apporter quelque excuse, quelque prétexte ; mais , à l'égard de l'amour de Dieu , il leur est impossible de se défendre à aucune excuse. Yous pourrez me dire: Je ne saurais jeûner ; mais pouvez-vous dire : Je ne puis aimer ? L'amour est le mouvement le plus naturel et le plus aisé du cœur de l'homme; ce serait même une violence pour lui de ne pas aimer, tant il est né pour l'amour : et, s'il est né pour aimer, peut-il ne pas aimer celui qui est uniquement aimable ? « N'est-ce pas une monstrueuse ingratitude, s'écrie S. Chrysostôme, de ne pas aimer Dieu , Dieu qui ne laisse pas de nous aimer quoiqu'il n'ait nul besoin de nous ? Et nous, au contraire, nous ne pouvons nous résoudre à l'aimer, quelque besoin que nous ayons sans cesse de lui! «Nous préférons et les biens de fortune et l'amitié des hommes, et le repos et les aises de notre corps, et la gloire de ce monde, à celui qui n'a rien voulu préférer à nous, et qui, n'ayant qu'un seul Fils, l'a livré à la mort pour notre
lut! (Bréteville, L'éloquence de la chaire et du barreau, 1. II.)
PAK AGRAFEE SIXIÈME. 289
[Dieu nous aime]. — Si le plaisir est le charme et l'amorce de l'amour, il faut aimer par-dessus toutes choses celui qui nous rassassie de vrais plaisirs. Cet amour n'est point traversé par l'absence; on n'y pousse point de soupirs perdus, on n'y entend point de plaintes qui ne soient pas écoutées : Dieu est toujours auprès de ceux qui soupirent pour lui; il les accompagne en leurs voyages, il demeure toujours avec eux, et même dans eux; il adoucit leurs amertumes; il répond non-seulement à leurs paroles, mai* même à leurs pensées; et si quelquefois l'on souffre pour lui, il rend pour une douleur passagère mille plaisirs solides et éternels : outre que quiconque aime Dieu est assuré que Dieu l'aime, et même que Dieu l'a aimé avant qu'il aimât Dieu, et que l'amour qu'il a pour Dieu n'est qu'un effet de l'amour que Dieu a pour lui. N'est-ce pas un grand motif pour aimer Dieu que d'être assuré qu'on en est aimé? (Recueil des pièces présentées à l'Académie Française, 1703.)
[La charité nécessaire]. — C'est une chose si essentielle, non-seulement à un chrétien, mais à toute créature raisonnable, d'aimer Dieu autant qu'elle le peut aimer, qu'elle n'a pas besoin pour cela d'un précepte particulier. Cette obligation réside dans le fond de son cœur : la créature qui a de la raison est née pour aimer comme pour adorer, et, si elle doit adorer Dieu parce que sa majesté est infinie, elle doit l'aimer parce que sa bonté n'a point de bornes : ainsi, aimer et adorer est toute l'essence de la créature raisonnable. S'il a plu à Dieu de nous faire un commandement de l'aimer, ce n'a été que pour confirmer cette loi immuable dans laquelle nous naissons, et non pas pour nous imposer une nouvelle obligation : car, quand il ne nous aurait jamais ordonné d'aimer, nous ne laisserions pas d'y être obligés. Ce commandement est imprimé dans la nature même ; et, tant que Dieu sera infiniment aimable, le premier des devoirs de la créature qui est capable de le connaître sera de l'aimer. — La manière de s'acquitter de cette obligation est que le désir d'aimer Dieu doit occuper tous les sentiments du cœur d'un chrétien. Il faut qu'il excite son cœur et qu'il le renouvelle par des mouvements et des élévations vives et fréquentes, et qu'il conforme, autant qu'il pourra, sa volonté à la connaissance qu'il a de ce que demande de lui la grandeur de ce précepte. Il faut, pour aimer Dieu de tout son pouvoir, qu'il soit l'objet des actions de son esprit, et qu'il puisse dire avec le prophète : « Providebam Domina m m conspectùjneo semper (Ps. lo) : Seigneur, mon cœur est occupé sans relâche en votre présence. » Il faut que sa volonté s'y porte par tous ses mouvements, et qu'il s'écrie avec le même prophète : a Hors de vous, Seigneur, je ne puis rien désirer de ce qui est dans le ciel ou de ce [qui est sur la terre : Quid iiiihi est in cœlo, et à te quid volai super lerram ? (Ps. 72). » Il faut que la mémoire d'une créature raisonnable soit toute remplie de Dieu, et qu'elle lui dise, comme ces chastes lévites : « Que ma langue se dessèche et s'attache à mon palais, si je perds jamais lo souvenir de mon l. PJ
Dieu : Adhœreat lingua faucibus mets, si non meminero lui (Ps. 72). » Il faut aussi que toutes ses actions extérieures et sensibles aient Dieu pour principe et pour fin tout ensemble : de sorte qu'il n'agisse que pour lui et dans sa vue , et que , s'il travaille , s'il parle , s'il lit, enfin quelque action extérieure qu'il pratique, tous ses exercices et toutes ses occupations différentes se rapportent à la gloire de Dieu, selon ce précepte de l'Apôtre : Sive ergô manducalis sive bibilis, sive aliud quid facitis, omnia in gloriam Dni facile (I Cor. ix). Ainsi Dieu se rencontrera dans toute la conduite du chrétien; il sera occupé de Dieu dans tout le détail de sa vie; et, comme toutes les facultés et les puissances de son âme, aussi bien que de son corps, l'auront pour objet, il sera vrai de dire qu'il l'aimera de tout son cœur, de toutes ses forces et de tout son pouvoir. (L'abbé de la Trappe. Explication de la règle de S. Benoit).
[Contrastes]. — L'amour des créatures est une passion inquiète et tumultueuse, qui rend un cœur esclave et le livre en proie à mille autres passions : l'amour de Dieu est doux et tranquille; il éteint les passions déréglées, il rassassie l'âme, et la met dans cette beureuse liberté dont jouissent les enfants de Dieu. Nous avons beau faire : quelque aimable, quelque accompli que soit l'objet auquel notre cœur s'attacbe sur la terre, il ne saurait nous rendre heureux un seul moment. Que d'accident? fâcheux ! que de changements imprévus ! que de revers , que de traverses troublent notre repos! La crainte qu'il ne se rebute, l'assurance de le perdre un jour, alarme et inquiète. L'amour des créatures est inséparable des troubles et des chagrins. Tous seul, ô mon Dieu ! qui faites toute notre félicité, vous seul pouvez être à nous autant de temps que nous le voudrons. Nulle aventure, nul accident, nulle puissance ennemie, ne peut nous enlever ce trésor, et nous n'avons point à craindre, en un objet si aimable , nul dégoût ni changement. Supposons même qu'il se trouve un objet créé digne de notre amour : qui pourrait nous assurer qu'il nous juge digne du sien? Ce Dieu si puissant, si parfait, si aimable, non-seulement ne dédaigne pas notre cœur, mais il s'y plaît; il veut bien, pour ainsi dire , en faire ses délices , comme il le témoigne par le prophète : Deliciœ tneœ esse cumfiliis hominwm. Une naissance obscure, une médiocrité de génie, une disgrâce, nous rend le rebut du monde : mais, si nous aimons Dieu, ce Dieu nous regarde avec des yeux de complaisance; les grands nous méprisent, mais Dieu nous aime; nos envieux, nos concurrents nous haïssent, mais Dieu nous chérit : et nous ne pouvons nous résoudre à lui rendre amour pour amour ! Toute notre félicité, et dans ce monde et dans l'autre, ne consiste proprement qu'à aimer Dieu; toutes les pratiques de piété ne sont que pour nous faire aimer Dieu davantage, et nous n'avons de mérite qu'autant que nous aimons Dieu. Voilà à quoi doivent tendre toutes nos dévotions et toutes nos pratiques. Excitons en nous cet amour de Dieu tendre et affectueux. Tâchons de faire toutes nos
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bonnes œuvres par le- motif de l'amour de Dieu. Si nous visitons les pauvres malades ou les prisonniers, si nous pardonnons l'injure, si nous faisons l'aumône , faisons tout cela comme des preuves que nous donnons à Dieu de notre amour. Pensons avec attention combien Dieu mérite d'être aimé , le malbeur de ceux qui ne l'aiment point , et les grands avantages de ceux qui l'aiment. Soyons une bonne fois convaincus que toute notre fortune consiste à aimer Dieu, et que sans cet amour nous ne sommes rien, fussions-nous les premiers bommes du monde. Disons à Dieu ces paroles d'un grand saint : « Donnez-moi seulement, Seigneur, votre amour et votre grâce, et je suis assez ricbe. (Le P. Croiset, Exercices de piété).
[Charité commandée par la raison]. — Il est étrange que nous ayons besoin qu'on nous prouve que nous devons aimer Dieu , qu'il ait été même nécessaire de nous faire un commandement, sous les plus grièves peines, d'aimer un Dieu infiniment aimable et qui nous aime infiniment. Mais ce qui est encore bien plus surprenant, ce qui doit révolter tout esprit raisonnable, c'est que, avec toutes ces raisons si convaincantes que nous avons d'aimer Dieu, avec ce commandement si exprès et si positif d'aimer Dieu, avec la connaissance de tous les malheurs et de toutes les peines effroyables qui accableront indispensablement tous ceux qui n'auront pas aimé Dieu, ce Dieu si bon, si puissant, si juste, si bienfaisant, si aimant, ne soit cependant nullement aimé I Voilà ce qui paraît aussi incompréhensible que l'éternité même ! Pouvons-nous connaître la source de tous les biens, le souverain bien, le seul bien véritable, et ne le pas aimer? 11 faut, ô mon Dieu! que vous soyez bien peu connu, puisque si peu de gens vous aiment; il faut que le cœur de l'homme soit bien mauvais, si, connaissant Dieu, il ne l'aime point. Si Dieu ne nous avait pas fait un précepte de la charité , on pourrait dire peut-être que c'est par une espèce de respect qu'on ne sent pas pour lui cette extrême tendresse; mais, puisqu'il nous permet, qu'il nous commande même de l'aimer, estil possible de s'en défendre, et peut-on avoir quelque raison valable de ne le point faire ? Qu'y a-t-il dans tout l'univers , dans toutes les créatures existantes et possibles , capable de toucher notre cœur, que Dieu ne possède avec suréminence? Grandeur, beauté, puissance, bonté, vous n'êtes dans tous les objets créés que des ombres très-imparfaites : Dieu seul est grand , sage , puissant , bon. Dans les créatures , les qualités aimables sont partagées en différents sujets, et elles sont accompagnées de tant de défauts , qu'elles ne plaisent souvent que de loin : Dieu seul a toutes les perfections, sans aucun mélange qui puisse déplaire. Plus on le voit de près, plus on l'admire; rien qui ne nous porte à l'aimer. La majesté, parmi les hommes, imprime le respect, mais elle ne gagne pas toujours les cœurs : dans Dieu, sa grandeur infinie le rend encore plus plus aimable. L'esprit se perd dans cet océan infini de perfections pures et infinies ; mais le cœur de l'homme y trouve sa véritable félicité. Aussi ce
qui fait le bonheur souverain des bienheureux dans le ciel, c'est de voir Dieu et de le posséder. De-là cet amour divin qui comble de joie, de douceur, de paix et de délices ineffables les hommes et les anges. On peut dire que dans le ciel on est tout esprit et tout cœur, pour ne connaîire et n'aimer que Dieu. Pourquoi donc ne pas commencer dès cette vie à goûter le bonheur des saints, en aimant Dieu de tout notre cœur? (Croiset, Exercices de piété).
[La pratique de la vérin], — L'excellent moyen de surmonter toutes les difficultés qui se rencontrent dans le chemin de la vertu, c'est d'aimer de tout son cœur celui après lequel nous marchons dans cette voie étroite. La loi de Dieu est douce dans tout ce qu'elle nous commande, dans tout ce qu'elle contient, à celui dont le cœur est plein de charité; et, si nous y trouvons quelque chose de dur, c'est que nous n'aimons point. « L'amour, dit S. Jean, que nous avons pour Dieu consiste à garder ses commandements, qui ne sont point pénibles. » S'ils nous paraissent pénibles, c'est que notre cœur est de glace, c'est qu'il est plein de l'amour du monde et de nous-mêmes, c'est qu'il est vide de l'esprit de Dieu. L'avarice commande les choses les plus dures et les plus difficiles : elle commande de passer les mers, de s'exposer à mille périls, où il s'agit souvent de perdre jusqu'à la vie : l'avarice est obéie; on ne craint point de suivre avec promptitude, avec avidité, ce que ce misérable esprit d'intérêt nous dicte, nous commande avec empire: s'agit-il de suivre les ordonnances de Dieu, qui sont douces, qui sont faciles à exécuter? nous ne pouvons nous y résoudre, nous les rejetons. N'estil pas honteux que le monde, ce tyran qui n'ordonne que des choses dures et pénibles, ait plus d'autorité sur nos cœurs que Dieu? N'est-ce pas une chose honteuse qu'on oppose de continuelles difficultés quand Dieu parle, et qu'on en surmonte de plus considérables quand il est question de plaire au monde! (Lambert).
[Marque de la charité]. — Aimer Dieu pour les bienfaits qu'on en a reçus, c'est un amour reconnaissant; l'aimer pour ceux qu'on en espère, c'est un amour intéressé; l'aimer quand même on n'en espérerait rien, c'est un amour dégagé de tout intérêt, un amour pur et gratuit: mais l'aimer dans les châtiments mêmes, dans les afflictions, dans les croix, appelez-le comme il vous plaira; pour moi, je n'ai point de termes assez forts ni assez propres pour vous expliquer la nature de cette sorte d'amour. Il est vrai, S. Augustin nous apprend qu'il y a un amour tempérant, qui s'abstient des plaisirs défendus pour Dieu; un amour fort, qui souffre toutes sortes de persécutions pour Dieu; un amour juste, qui se sépare des créatures pour ne servir que Dieu; un amour prudent, qui cherche tout ce qui peut le conduire à Dieu : mais quel nom donncra-t-il à celui qui veut s'abstenir de tout, qui veut souffrir tout, qui veut se séparer de tout ce qui est capable de l'éloigner de Dieu, non-seulement quand il n'en tire nulle récom-
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pense, mais quand il lui envoie afflictions sur afflictions? (Eloges hislorijites).
[S. Pierre modèle]. — Vous aimez Dieu; du moins vous le dites; et, si la vérité de l'amour dépendait de ce témoignage, il n'y aurait aucun de vous qui ne l'aimât. Les faux et les vrais dévots, les pécheurs et les justes, les habitants de Babylone et les citoyens de Jérusalem, les tièdes et les fervents, ceux qui vivent de l'esprit du monde et ceux qui y ont renoncé, ont tous sur ce point une même conformité de langage. Ceux même qui ont plus d'amour pour Dieu sont souvent ceux qui appréhendent davantage de n'en point avoir, quand ils se citent au tribunal de leur timide conscience; tandis que d'autres, qui n'en ont point, se flattent d'une vertu dout ils ne connaissent ni la nature ni les devoirs. Voulez-vous les connaître et les remplir, ces devoirs? Jetez les yeux sur le prince des Apôtres, et formez-vous sur un si excellent modèle. S'il n'avait eu pour son Maître qu'un amour en idée et en désir, qu'un amour indifférent et froid, jamais il n'aurait eu la témérité de lui dire : « Seigneur, vous savez que je vous aime ; » prenant pour témoin de sa charité celui-là même qui aurait été témoin du contraire. Mais il l'aime véritablement, il l'aime de tout son esprit et de tout son cœur, de toute son àme et de toutes ses forces : Tu scis, Domine, quia amo te. En effet, parlant de la sorte, et se rapportant moins à ce qu'il sentait lui-même qu'à ce que le Fils de Dieu voyait en lui, c'est, selon S. Bernard, comme s'il lui avait dit : Vous savez, Seigneur, que je vous aime plus que je n'aime mes biens et mes intérêts personnels, plusquàm mea\; que je vous aime plus que mes parents et mes meilleur b amis, plusquàm meos; que je vous aime plus que moi-même et ma propre vie, plusquàm me. Peut-on trouver un amour plus parfait, et par conséquent plus propre à nous servir de règle dans notre amour? (Eloges historiques) .
[Charité entière]. — Dieu peut être aimé en trois différentes manières : — 1°. Autant qu'il est aimable; — 2°. Actuellement, en produisant continuellement des actes d'amour; — 3°. Habituellement, c'est-à-dire autant, qu'on le peut aimer sur la terre. Il faut donc aimer Dieu de tout notre cœur, en le lui consacrant uniquement, et à lui seul; il faut l'aimer de toutes nos forces/en travaillant sans relâche à avancer toujours de plus en plus dans le saint amour; enfin, il faut l'aimer de tout notre esprit, c'est-àdire que notre esprit soit toujours occupé de lui. Nous l'aimerons ainsi si nous employons nos sens aie glorifier, nos langues pour le bénir, nos mains pour faire des aumônes et toutes les sortes de bonnes œuvres dont nous sommes capables. Quoi de plus juste, quoi de plus utile, dit S. Bernard, puisque Dieu est notre souverain bien, puisqu'il nous aime de toute éterttité, qu'il nous comble continuellement de ses bienfaits, et qu'il nous a donné son Fils pour nous sauver par sa mort? Il n'y a rien de plus puissant pour engager une personne à nous aimer que de la prévenir par notre
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amitié: et certes, notre cœur est bien insensible et bien froid, il est plus pesant que la terre, il est plus dur que les rochers, si, Dieu nous ayant prévenus le premier de son saint amour, de ses continuels bienfaits, avec une si libérale magnificence, nous lui refusons notre amour, nous ne lui rendons pas amour pour amour? (Péan).
[Amonr confiant]. — Un juste timide et craintif voudrait bien aimer son Dieu, et il l'aime en effet; mais, inquiet surjson amour, il n'ose se dire à lui-même qu'il l'aime véritablement. Attentif à toutes les fautes qu'il a commises et qu'il peut commettre chaque jour, ingénieux à se faire des péchés nouveaux, subtil dans les raffinements du scrupule, il s'exagère à luimême chacun des défauts qu'il a ou qu'il croit avoir; il oublie la miséricorde qui les pardonne, et ne songe qu'à la justice qui les venge. Dieu est pour lui un Dieu irrité et un Dieu terrible. Il vit avec lui, non comme un enfant avec un bon père ou comme une épouse vertueuse avec son époux aimable, mais comme un domestique avec un maître, et un maître dur et fâcheux, qui voit tout et qui ne pardonne rien. A la vérité, il marche avec fidélité dans les routes du salut et des commandements de Dieu ; mais c'est avec tristesse et avec pesanteur. A tout moment il s'arrête pour prévoir les tentations; il les excite quelquefois à force de les craindre, il les augmente à force de les combattre avec trop de contention. Il n'y a point de victoire qui ne lui fournisse mille sortes de scrupules. Tout lui coûte, tout lui est pénible, parce que la joie ne le soutient pas : et c'est ce qui fait que, ne pouvant guère s'élever de terre, vous le voyez toujours marcher dans ses voies avec une langueur insupportabl.e (Anonyme).
[Dieu parfait J. — Nous aimons Dieu par la connaissance que nous avons de ses perfections infinies, et telles sont les connaissances que nous avons de sa majesté, telles sont aussi les affections que nous avons pour lui. Or, nous ne pouvons aimer Dieu que nous ne l'aimions de tout notre cœur : car il ne se peut partager, et veut avoir tout ou rien, et nous ne le pouvons aimer de tout notre cœur, ex loto corde, que nous ne l'aimions ex totâ mente, de tout notre esprit. C'est-à-dire que notre esprit, portant sa vue haute et élevée par-dessus toute la nature, voit et découvre des excellences infinies et des perfections ineffables qui sont en Dieu, et, vaincu par cette connaissance, il confesse que toutes les créatures, quelque nobles, quelque riches, quelque accomplies qu'elles puissent être d'elles-mêmes et par leur chef, ne sont cependant que des néants de toute essence, de toute puissance, de toute noblesse et de toute perfection, et qu'il vaut mieux perdre l'univers entier que de perdre l'amitié d'un Dieu. Ce qui suppose un entendement relevé, qui considère Dieu comme un être infiniment parfait, et la perfection même; et plus il connaît Dieu, plus il y découvre de grandeurs et des perfections, pour ainsi dire, infiniment infinies. Mais, tout au i-onfrairc, aimez-vous une créature, vous la pourriez peut-être bien aimer
de tout votre cœur, ruais non pas de tout votre esprit, parce qu'il ne reconnaît jamais en elle des perfections qui ne soient accompagnées de quelque imperfection : car, ou vous désirez un peu. plus d'esprit ou un peu plus de beauté ou un peu plus de fidélité : tellement que, pour aimer une créature de tout votre cœur, si cependant vous le pouvez faire, il faut nécessairement fermer les yeux à toute imperfection, parce qu'il est impossible que vous n'y en reconnaissiez quelqu'une. Pour aimer une créature, il ne faut jamais la considérer tout entière, et il faut toujours fortifier la volonté en affaiblissant l'esprit et le jugement par lesquels on peut clairement discerner les défauts qui se rencontrent dans l'objet aimé. Aimer donc une créature de tout son cœur, cela ne peut venir que de faiblesse dans la pensée, parce que, plus vous examinez une créature, plus vous y trouvez d'imperfections et de sujets de dégoût en votre amour. Au contraire, en Dieu, l'esprit va toujours découvrant de plus en plus des perfections plus grandes; plus vous approchez de lui par la connaissance, plus ses grandeurs vous paraissent excellentes et dignes d'arrêter tout votre esprit, et de rassasier pleinement votre cœur : à peu près comme celui qui, éloigné de quelque lieu, verrait le ciel qui le couvre, les croirait tous deux se toucher et être égaux en hauteur, mais qui, plus il s'approcherait de ce lieu, plus il en trouverait le ciel éloigné et élevé au-dessus de ce même endroit. Ainsi, plus on réfléchit sur les grandeurs de Dieu, et plus y découvre-t-on de merveilles : de telle sorte qu'il est souverainement aimé de notre cœur, parce que notre esprit le trouve souverainement aimable. (Le P. Antoine de S. Martin de la Porte, Conduites de la grâce),
[Dieu seul digne de nous]. — Tous les dons et tous les talents exquis des créatures ne sont-ils pas venus de Dieu, et ne sont-ils pas rentrés dans cet Etre immense, éternel, immuable, infini, qui, par son excellence, l'emporte sur toutes les grandeurs imaginables, qui, par ses charmes, est audessus de toutes les beautés, qui surpasse toutes les puissances par l'étendue de sa force, qui efface toutes les injustices par son intégrité, toutes les douceurs par les suavités de sa clémence et de sa longanimité, qui brille d'un éclat de gloire et de lumière en comparaison de laquelle les clartés les plus éblouissantes ne sont qu'obscurités et ténèbres? Ce sont les idées que S. Augustin nous donne des amabilités de Dieu, et qu'il tire de ces paroles du Sage : Qui fecit forlia forlior est, et qui fecit pulchra pulchrior est. Mais quand, par une supposition, qui me paraît presque impossible, on me trouverait une personne ornée d'un mérite solide et parfait, autant qu'il le peut être dans un objet créé, serait-ce un mérite constant et permanent, et par conséquent serait-ce un vrai mérite, un mérite digne des affections d'une âme qui, étant créée immortelle, ne doit jamais aimer que ce qu'elle peut espérer d'aimer toujours? Qu'une infirmité, qu'une maladie survienne ii cette personne si charmante, n'a-t-elle pas bientôt effacé les traits les plus ravissants do l'esprit, aussi bien que ceux du corps? Un chagrin que l'on
prend un peu trop vivement ne suffit-il pas pour renverser l'économie de la plus belle humeur et du naturel le mieux fait? N'est-il pas des âges et des saisons où les beautés les plus éclatantes se ternissent, des conjonctures d'affaires, d'embarras et d'intrigues, où les esprits les plus mûrs, les cœurs les plus intrépides, s'agitent et se troublent; où la vertu des hommes les plus modérés et les plus maîtres d'eux-mêmes semble en quelque manière les abandonner? Vous seul, ô mon Dieu! renfermez en vous tout ce qu'il faut pour avoir droit d'exiger cet hommage fixe et constant de notre amour, parce que vous seul êtes- toujours le même : Tu aulem, idem ipse es. (Anonyme).
[Dieu ne méprise personne]. — Quelque supériorité qu'ait le Seigneur audessus des puissances les plus souveraines du monde, il en use à notre égard d'une manière bien différente des princes de la terre. Ceux-ci estiment trop heureux ceux qui sont dans une condition inférieure à la leur, s'ils veulent bien leur permettre d'approcher de leurs personnes et de leur donner des témoignages de leur attachement respectueux; encore est-ce un honneur qui n'est accordé qu'à ceux qui tiennent les premiers rangs parmi leurs sujets. Si ceux d'un état médiocre sentent dans leur cœur une sincère affection pour leur prince, il ne leur est presque pas permis de le produire au-dehors; et quoique rien ne soit plus glorieux à un grand que d'être aimé, quoique rien ne soit plus doux à un bon cœur que de savoir qu'il est aimé, la majesté d'un souverain demande un respect qui permet à peine à ses sujets de lui faire connaître jusqu'où va l'amour qu'ils lui portent. Pour vous, ô mon Dieu! vous ne rejetez aucun de ceux qui veulent vous offrir le sacrifice de leur cœur. Vous êtes grand, vous êtes la source de toute grandeur: vous voulez bien cependant nous permettre, vous nous commandez même de vous aimer, et, comme si vous craigniez qu'une timidité trop respectueuse ne nous en empêchât, vous nous en faites un précepte formel, dans lequel vous n'admettez point d'acception de personnes. Le simple et l'ignorant peuvent vous aimer d'un amour aussi tendre, aussi généreux, que le génie le plus sublime et le docteur le plus consommé; le pauvre et l'artisan peuvent vous aimer d'un amour dont vous ne leur êtes pas moins obligé que de celui du monarque. (Anonyme).
[Dieu esl constant]. — Il ne faut point craindre d'éprouver dans l'amour de Dieu ce qui arrive ordinairement dans les liaisons d'une amitié dépendante et >oumise par laquelle on tient aux grands du siècle. Un caprice, une bizarrerie d'humour, un soupçon fondé sur la moindre formalité à laquelle il paraîtra que vous avez manqué à leur égard, les refroidit, les éloigne, les choque, et vous fait déchoir de leurs bonnes grâces. Ils trouvent un plaisir secret à se figurer en vous quelque défaut de fidélité qui puisse anéantir tout le mérite de vos assiduités et de vos services passés, parce que cela leur persuade aisément qu'ils sont dégagés de l'obligation
où ils croient être de vous en payer la juste valeur. Notre Dieu, plus équitable et plus fidèle, ne cherche point ainsi de vains prétextes pour se détacher de ceux qui l'aiment, et pour payer par des défiances injustes, par des disgrâces qu'on n'a point méritées, l'amour sincère qu'on lui porte. Ce qui doit le plus nous assurer de son cœur, c'est qu'il voit à fond toutes les dispositions du nôtre. Nous ne formons pas un désir, nous ne poussons pas un soupir, nous ne faisons pas une démarche pour son service, dont il ne soit témoin pour nous en tenir compte et nous en récompenser.
Nos froideurs, nos ingratitudes, nos infidélités, sont bien capables de rebuter Dieu et de nous faire rejeter de lui. C'est ainsi qu'en useraient les amis du monde qui auraient le pouvoir et l'autorité, pour se venger d'un ingrat et perfide ami. Mais votre bon cœur, ô mon Dieu! vous fait prendre à notre égard des sentiments bien différents. Dansnos révoltes mêmes, vous dissimulez, vous excusez nos fautes. Vous tâchez de rejeter par bonté sur notre faiblesse des excès qui viennent beaucoup plus de notre malice, et, lorsque l'action est trop noire pour admettre les tempéraments que votre miséricorde voudrait y apporter, vous suspendez les châtiments qu'elle mérite. Votre patience arrête vos vengeances et les diffère. Quoique les moindres péchés soient opposés à votre amitié, vous ne voulez pas que les plus énormes nous inquiètent jusqu'à nous décourager entièrement.
Que nous reste-t-il à faire, si ce n'est de déplorer, avec S. Augustin, le malheur que nous avons d'avoir vécu si longtemps sans vous aimer, ô beauté toujours ancienne et toujours nouvelle 1 Jusqu'ici je ne vous ai point aimé. Si, frappé de vos bontés et de vos excellences que mes yeux dessillés commencent à apercevoir, je vous fais l'entier dévouement de mon cœur, c'est trop tard, ô mon Dieu 1 que je vous en offre le sacrifice : Sera te amavi ! Fallait-il vivre si longtemps sans vous connaître et sans vous aimer? Mais comment ai-je pu vous connaître, enseveli que j'étais dans le bourbier de mes continuelles passions, auxquelles je m'étais entièrement abandonné l Agréez, Seigneur, quoique fort tard, l'hommage d'un cœur contrit et brisé de douleur et de regret pour ses excès passés. Il n'est pas besoin d'autres peines, pour punir mon indifférence, ma lâcheté, que le repentir d'avoir vécu jusqu'ici dans un tel aveuglement, et les sentiments d'indignation que j'en ressens contre moi-même.
C'est aujourd'hui, ô mon Dieu! que je veux commencer à vous aimer, pour continuer le reste de ma vie : Diligam te, Domine. Comme l'amour que vous avez eu pour moi n'a pas été stérile, je veux aussi vous 'faire connaître par les effets celui dont mon cœur brûlera désormais pour vous, sans que rien puisse jamais l'éteindre , moyennant le secours de votre grâce. Car qu'y a-t-il qui puisse jamais me séparer de vous ? Quis me separabit à char Haie Chrisli ? Sera-ce l'amour du plaisir, le respect humain, le point d'honneur, la complaisance, les railleries des libertins, les fausses maximes du monde, qui sont cependant si contraires à votre loi? Il est vrai que, si je fais réflexion sur ma conduite passée et que je juge par elle
de l'avenir, hélas! j'ai tout à craindre de mes passions et de mon naturel, n'ayant que trop connu par ma propre expérience combien je suis faible de moi-même. Mais, ne m'appuyant que sur le secours de votre grâce, et non sur mes propres forces, je vous promets, Seigneur, que rien de tout cela ne sera jamais capable de me faire perdre votre saint amour. Non, mon Dieu, ni la crainte de la mort ni l'amour de la vie, ni la crainte de l'enfer, ni la prospérité, ni l'adversité, ne me sépareront jamais de vous. Je vous offre tout ce que je possède et tout ce que je suis. Vous m'avez donné un esprit pour vous connaître, et une volonté pour vous aimer ; mais j'ai fait tout le contraire : je veux désormais ne les employer que pour vous : c'est un bien qui vous appartient à tous les titres imaginables : je vous en renouvelle aujourd'hui l'hommage. (Anonyme).
("Différence]. — Il est bon de remarquer ici une différence qui paraît considérable entre l'amour de reconnaissance, ou de bienveillance, par lequel nous répondons à toutes les bontés dont nous sommes obligés à Dieu, et l'amour de la vérité, de la sagesse et de la justice. C'est que, si nous aimons par reconnaissance, nous serons bien aises de marquer notre bonne volonté dans toutes les occasions, nous ferons tout pour plaire à Dieu, et nous appréhenderons extrêmement de rien faire contre sa volonté. Cependant cet amour, qui est très-saint, qui nous porte à faire le bien et à fuir tout ce qui a l'apparence du mal, n'est pas directement opposé au dérèglement du péché, et n'en détruit pas immédiatement et formellement l'affection. On se prive, à la vérité, de la satisfaction de le commettre, parce que l'on veut faire la volonté de Dieu ; mais, si le plaisir de témoigner à Dieu son amour l'emporte sur le plaisir criminel dont le péché flatte le cœur, il n'étouffe pas le sentiment de ce plaisir, et ne fait pas haïr le péché pour lui-même.
Il ne se peut pas faire que celui qui aime Dieu ne s'aime pas lui-même, ou, pour mieux dire, il n'y a que celui qui aime Dieu qui [sache s'aimer lui-même sans imperfection. Car celui-là s'aime très-bien qui travaille soigneusement à se procurer la jouissance du véritable et souverain bien : et, si ce bien n'est autre que Dieu, comme le bon sens et la raison nous le montrent très-clairement, qui peut douter que celui qui aime Dieu ne s'aime lui-même, puisqu'il ne peut s'aimer que relativement à Dieu, en Dieu et pour Dieu, qui est le principe dominant de son amour, pour lequel seul il s'aime lui-même, en sorte que Dieu seul est le point de vue de tout son amour? (Anonyme).
[Douceur de la charité]. — Quel sujet de consolation pour un chrétien qui
sait ce que c'est que Dieu, qui connaît et la douceur et l'utilité de son
mour, de se rendre à lui-même ce témoignage : — Je puis aimer Dieu, et
l'aimer entant que les plus grands saints l'ont aimé ! Je puis aimer Dieu,
ci rien n'est capable de m'en empêcher, ni le caractère de mon esprit, ni
la disposition 'de mon corps, ni l'état de mes affaires et de ma fortune. Je ne puis pas espérer d'acquérir jamais ces lumières si vives et si pénétrantes qui ont brillé dans plusieurs grands saints, et qui ont fait d'eux l'admiration du monde. En vain prétendrais-je à cette réputation, à ces emplois distingués, à ce comble d'bonneur et de dignité où plusieurs d'entre eux ont été élevés par leur mérite et par leur vertu. Je ne leur envie point toutes ces choses; peut-être qu'elles me seraient funestes et que je n'en ferais pas le même usage qu'ils en ont toujours fait. Quoi qu'il en soit, sans avoir autant de science, autant de gloire sur la terre, autant de crédit parmi les hommes, je puis avoir autant d'amour qu'ils en ont eu. Je ne demande rien davantage : cela seul me tiendra lieu de toutes choses, et il ne m'arrivera jamais de me plaindre tant que je serai le maître d'un si grand bien. Que la perfidie, que l'injustice des hommes me dépouille de tout ce que la Providence m'avait confié de richesses, de tout ce que je puis avoir acquis d'honneur et de bien par mon travail et par ma conduite ; que les forces, que la santé m'abandonnent à la fleur de mon âge ; que les plus cruelles maladies me fassent ressentir toutes les douleurs de la mort : dans cet état je puis encore aimer Dieu ; je puis l'aimer autant, et même davantage, que si je jouissais d'une santé parfaite et de toutes les faveurs de la fortune. De quoi me plaindrais-je donc? quel mal toutes ces disgrâces me peuvent- elles causer, si elles ne me sont point un obstacle pour aimer Dieu? (Le P. de la Colombière).
[Connaissance de Dieu]. — Que faire pour aimer Dieu sur la terre autant que nous en sommes capables ? Tâchons de le connaître le plus parfaitement qu'il nous est possible. Formons-nons une haute idée de cet Être suprême par tous les objets qui nous en représentent ici-bas l'excellence. Servonsnous de toute notre foi pour accroître en nous la connaissance de ses divines perfections. Méditons-les souvent, et toujours avec une grande attention. Surtout demandons-lui la grâce de le bien connaître. C'est par ce moyen que tant de saints, de l'un et de l'autre sexe, ont fait de si grands progrès dans le divin amour. Ce fut là leur principale occupation, d'étutudier les perfections de Dieu, de le connaître toujours de plus en plus, afin de se porter d'autant plus ardemment à l'aimer qu'ils le connaîtraient mieux.
Un excellent attribut de l'amour des bienheureux, c?est qu'il ne s'éteint jamais : il est dans leur cœur comme le feu dans sa sphère. Notre amour n'est pas de même : il s'éteint souvent, et cela pour deux raisons : 1°. Nous ne lui donnons pas l'aliment propre à l'entretenir ; 2°. Nous le laissons étouffer par les choses qui lui sont contraires. L'aliment de notre amour, ce sont les exercices spirituels : ils le nourrissent, ils le fortifient, et l'empêchent ainsi de s'éteindre en lui fournissant toujours de l'aliment. Les choses qui lui sont contraires, ce sont les désirs de la chair. Elle n'a point rte plus grand ennemi que l'amour de Dieu; elle n'est attentive qu'à le
détruire, elle n'est, ce semble même, occupée qu'à cet unique ouvrage. Il est donc bien à craindre qu'elle ne prévale souvent sur lui ; et nous savons par expérience qu'elle n'en vient que trop souvent à bout. Cette juste crainte n'a point lieu dans le ciel), parce que les saints y sont assurés d'aimer toujours, parce que la cbair y est non-seulement soumise mais conforme à l'esprit, et qu'ils n'ont plus besoin de ranimer un feu toujours également allumé. Nous ne saurions ignorer par combien d'endroits l'amour de Dieu est prêt de s'amortir à toute beure dans notre cœur : usons, alin de l'y conserver, des mêmes moyens dont les saints ont usé pendant qu'ils vivaient sur la terre. Quand ce feu sacré était une fois entré dans leurs cœurs, ils l'y entretenaient par la prière, par la méditation, par tous les exercices de piété ; ils faisaient leur affaire capitale de rompre tous les liens de la cupidité. Suivons leur conduite, et l'amour divin brûlera continuellement dans nos cœurs, comme le feu sur l'autel des holocaustes : Ignis in altari semper ardebit (Levit. 6).
Il n'y a point de milieu pour moi : il faut que je brûle éternellement du divin amour dans le ciel, ou que je sois éternellement plongé dans ces feux dévorants que la divine colère ne laisse jamais éteindre. Mais ya-t-il ici à balancer ? C'est du feu de votre amour, Seigneur, que je veux être l'heureuse et l'éternelle victime. Commencez en ce moment, je vous en conjure, à l'allumer dans mon cœur : me voici résolu à y étouffer tout autre amour. Je sais, mon Dieu, qu'il est réservé aux bienheureux dans le ciel de vous aimer sans mélange, sans partage ; mais je n'ignore pas aussi qu'avec votre grâce je puis vous aimer assez sur la terre pour mériter de vous aimer purement et parfaitement dans le ciel. Je sais que, pendant que je serai sur la terre, mon amour pour vous peut toujours s'éteindre, et que je ne puis même m'assurer pleinement qu'il brûle dans mon cœur : mais je sais aussi que je vous aime, si je fais ce que je puis pour vous aimer, et que je ne cesserai jamais de vous aimer que par ma faute. Je n'aurai donc désormais d'autre soin dans la vie que d'entretenir et d'accroître en moi le feu de votre amour. Je ne vis, hélas 1 je ne vis véritablement, qu'autant que je vous aime : votre amour est la véritable vie de mon âme dans le temps, le seul gage de son heureuse immortalité. (Le P.Ségneri, Méditations).
[Moyen]. — Un moyen sûr de gagner beaucoup pour le ciel, sans qu'il nous en coûte beaucoup , c'est de nous exercer à de fréquents actes d'amour de Dieu, c'est de nous accoutumer à ne rien faire que dans la vue de lui plaire. Alors nous ne pourrons plus nous plaindre d'être hors d'état d'entreprendre pour Dieu les grandes choses que nous admirons dans les autres. Car Dieu est content si nous l'aimons autant qu'il nous est possible de l'aimer dans notre état, et il ne nous demande rien de plus. Vous regrettez de ne pouvoir pas offrir au Seigneur les austérités, les veilles, qui sont d'ailleurs dues à vos fautes : suppléez-y d'un autre côté ; remplacez
ces macérations par des actes d'amour de Dieu : il n'exige pas de vous davantage. Multipliez les actes d'amour, et remplacez par-là avec usure ce ijue vous ne pouvez pas supporter d'austérités et de travaux ; ces actes d'amour lui feront oublier les peines qui vous seront dues. Vous ne pouvez lui procurer de la gloire ni par la prédication ni par la direction des âmes? aimez-le, et il ne vous demandera plus rien. Vous êtes engagé dans le monde par un état, et les affaires temporelles, les soins domestiques, l'éducation d'une famille nombreuse, emportent la meilleure partie de votre temps : acquittez-vous de toutes ces dettes dans l'intention de plaire à Dieu ; il sera aussi satisfait que si vous aviez le plus dignement rempli les sublimes fonctions de l'apostolat.
Par quelle voie pensons-nous que les saints soient parvenus à une rare sainteté ? c'est moins par les actions héroïques qu'ils ont faites que par le grand amour qui les leur a fait faire. Le Sauveur ne loua pas Madeleine d'avoir beaucoup fait, mais d'avoir beaucoup aimé. Madeleine alors n'avait encore pratiqué aucune austérité pour ses fautes passées ; mais l'amour de son Dieu lui avait fait répandre des torrents de l'armes : Quoniam dilexit multùm. Oui, mon Dieu , c'est le cœur que vous demandez : dès-lors qu'il
vous, vous êtes content de tout le reste. Pénétrant, comme vous faites, le fond des cœurs, vous estimez les choses par l'amour qui en est le principe, et vous ne jugez pas de l'amour par le peu qu'il produit au-dehors. Ainsi, Seigneur, les plus petits, les plus obscurs devoirs de mon état, parce que je les remplis avec amour, me tiennent lieu auprès de vous de tout ce que je pourrais et voudrais entreprendre de plus grand pour votre gloire : c'est en cela même que vous paraissez grand en comparaison des autres maîtres ! Je m'appliquerai donc, non à faire de grandes choses, mais à rendre grandes les moindres choses que je ferai pour vous, par l'amour dont je veux désormais animer toutes mes actions. Est-il rien de plus grand, de plus noble pour l'homme, que d'avoir pour fin unique de toutes ses actions le bon plaisir de Dieu, et les œuvres de Dieu pour l'unique sujet de ses louanges!
La conduite de l'avare, tout insensée qu'elle est, peut néanmoins nous servir de règle dans notre amour pour Dieu. Car quel amour est dû à la fin dernière? un amour de préférence; et c'est celui que le Seigneur nous demande ici : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu. L'avare sacrifie tout pour mettre à couvert son trésor : comme lui, ne comptons pour rien toutes nos peines, pourvu qu'à ce prix nous conservions toujours la possession de notre Dieu. Nous sommes au reste indispensablement obligés d'exercer dans la vie des actes formels d'un tel amour, d'un amour de Dieu sur toutes choses. Je dis des actes formels, parce que l'observation des autres Commandements renferme toujours quelque amour pour Dieu: Celui qui sait mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime (Matlh. xxn).
il n'y a point encore ici d'acte formel et précis d'amour de Dieu : l'obation de ses commandements es* une marque de l'amour que nous lui
portons, et non pas l'amour même. Les actes d'amour de Dieu qui ne sont point distingués de l'observation de sa loi sont plutôt des actes d'obéissance envers lui, comme étant notre souverain maître , que des actes d'amour envers lui en tant qu'il est notre fin dernière. Nous sommes cependant obligés de former de ces actes d'amour, surtout lorsque nous sommes tentés et en danger de commettre quelque pécbé. Je vous aimerai donc désormais, Seigneur, et je serai tout à vous. C'est votre amour qui réglera tous les mouvements de mon cœur, qui mettra toutes mes puissances en œuvre, qui fera le principe de toutes mes actions. Oui, mon Dieu, je vous marquerai mon amour en préférant votre bon plaisir à toutes cboses, et en ne m'écartant, pour quoi que ce soit au monde, de la voie de vos commandements. {Méditations du P. Ségneri).
[Charme d'aimer Dieu]. — Le précepte de la cbarité ne tient pas seulement le premier rang par sa dignité, il le tient encore par sa douceur. C'est la charité qui nous adoucit ce qu'il y a de rude et d'amer dans la pratique de tous les autres commandements : quelle douceur ne doit-elle donc pas renfermer? Qui pourrait expliquer quelle joie l'âme ressent lorsqu'elle aime son Dieu? Elle trouve du plaisir à le louer, à l'honorer, à lui obéir; mais elle en goûte infiniment davantage à l'aimer. Car le contentement de l'âme naît de la convenance qui se rencontre entre lie et son objet, et qui forme une douce union entre les deux. Or, l'objet le plus proportionné à l'âme, c'est Dieu; c'est là sa vraie nourriture, qui lui plaît toujours et dont elle ne se dégoûte point. L'âme est aussi la puissance la plus proportionnée à Dieu : car elle cherche sans cesse de quoi se nourrir et ne se rassasie jamais. Ainsi, l'étroite union de l'âme avec Dieu est la plus délicieuse qui se puisse imaginer : et c'est l'ouvrage de la charité.
Si vous ne l'éprouvez point , apprenez- le des saints qui l'ont éprouvé. Tous s'écrient avec l'épouse : Son fruit est doux à ma bouche. Si vous n'en pouvez dire autant, cela ne vient ni de l'objet ni de la puissance, mais du peu d'union qu'il y a entre l'un et l'autre. Appliquez-vous à l'exercice de l'amour de Dieu, delà contemplation, de la pénitence; et vous goûterez les fruits de la charité. Mais à peine avez-vous touché des lèvres à cette manne délicieuse, que vous la laissez. Il faut quelque chose de plus pour en connaître le goût; ce n'est point aux lèvres mais à la bouche que le fruit en est doux : Fruclus ejus dulcis gulturi. D me serait glorieux, Seigneur, que vous voulussiez seulement souffrir d'être aimé de moi : qu'il m'est donc glorieux que vous veuillez bien me faire un commandement de vous aimer, et que vous me menaciez des plus terribles effets de votre colère si je ne vous aime! Je mettrai donc, ô mon Dieu, toute ma gloire à vous aimer; mais, en même temps que j'y trouverai ma gloire, combien y trouverai-je aussi de douceur 1 Tout autre objet m'ennuie, me dégoûte : vous seul pouvez contenter mon cœur, que vous n'avez fait que pour
tous. Je vous marquerai mon amour en vous protestant cent fois le jour que mon cœur est à vous. (Le P. Ségneri, Médit.)
[Amour dans les saints]. — La première qualité de l'amour des bienheureux, c'est d'être très-pur. Ils aiment Dieu, nous l'aimons aussi : mais ils n'aiment que Du u , et nous aimons autre chose que lui , ou du moins autre chose avec lui. Par ce mélange, notre amour est beaucoup moins noble que celui des saints : car la qualité du feu est proportionnée à ce qui en fait la matière : Secundùm ligna sylvœ , sic exardescit ignis (Eccli. 28). C'est par cette raison que l'amour des bienheureux ne peut être plus parfait qu'il est. Ils n'aiment que Dieu, son bon plaisir, sa gloire; ou, s'ils s'aiment eux-mêmes en quelque façon , ce n'est que Dieu qu'ils aiment en eux. L'amour de Dieu est dans leur cœur un feu dévorant qui détruit tout autre amour : Ignis consumens est. Tâchons de purifier jusqu'à ce point notre amour : n'aimons rien hors Dieu, et dans toutes choses n'aimons que lui. C'est bien fait que d'aimer les créatures en lui; mais la perfection est de n'aimer que lui dans les créatures. Alors notre amour n'est plus mêlé; il n'a plus pour objet que Dieu, et Dieu seul. C'est en cela que S. Augustin s'étudia à se perfectionner sans cesse, dès qu'il eut une fois mis son cœur entre les mains de Dieu. Celui qui abandonne le Créateur pour aimer la créature, disait-il, commet une grande injustice: Injuste amalur, deserlo Mo, quidquid ab illo est.
Une autre perfection de l'amour des bienheureux , c'est l'ardeur : ils sentent qu'ils aiment Dieu, et ils le font sentir aux autres. C'est ce qui fait dire à un prophète non pas que leur cœur seulement mais que leur visage est enflammé comme des charbons ardents: Aspeclus eorum quasi carbonum ignis ardentiwn (Ezech. 1). Au contraire, l'amour que nous avons pour Dieu ne se montre pas aux autres, et nous ne le sentons pas nous-mêmes : lorsque nous aimons le plus sincèrement, nous ne savons pas certainement si nous aimons. Mais , quoique notre amour ne se manifeste pas par luimême, comme celui des saints, il peut se faire connaître suffisamment par ses effets. On ne laisse pas de discerner les justes sur la terre, par leur persévérance dans le bien. Xe tenez donc point caché votre amour pour Dieu. Croyez- vous que ce soit une honte que de l'aimer? Si vous ne pouvez convaincre les hommes que vous l'aimez, tâchez de les convaincre que vous faites gloire de l'aimer. Que toutes vos pensées, toutes vos paroles, toutes vos affections, n'aient que cet unique but d'aimer Dieu, de faire tout pour son amour. Que la crainte de déplaire au monde, que tout respect humain , ne vous empêche jamais de lui marquer hautement l'attachement que vous avez pour lui.
Plus l'homme croît en amour pour Dieu, plus il trouve que Dieu mérite d'être aimé. Dieu ne saurait jamais être en soi ni plus ni moins aimable , parce qu'il l'est infiniment : il semble néanmoins le devenir davantage, il semble augmenter sans cesse on bonté, par rapport à l'homme qui l'aime,
et qui s'efforce d'égaler par son amour une bonté à laquelle il ne voit, point de bornes, une bonté qui lui paraît s'étendre à mesure qu'il avance en amour pour elle, une bonté qui le ebarme , qui le ravit, qui le transporte bors de lui-même par son immensité : Accedet homo ad cor altum, el exallabitur Deus. Heureux les bommes qui ont le cœur grand, qui ont le cœur élevé en ce sens ! Vous l'acquérerez, cette grandeur et cette élévation, si vous comprenez que vous êtes uniquement fait pour Dieu. C'est une bassesse indigne de votre naissance que d'aimer autre ebose que lui ; c'est ramper comme un ver dans la poussière et dans l'ordure : Levez-vous, Sion, levez-vous, et revètez-vous de votre force (Isaïe, 52). (Le même).
[L'extase]. — Les extases qu'éprouvent les hommes d'oraison nous sont encore exprimées par les paroles du propbète. Il y a deux sortes d'extases : l'une de l'esprit , l'autre de la volonté. La première naît d'une grande admiration , et la seconde d'un grand amour. L'âme appliquée à méditer profondément ou la bonté ou la beauté de son Dieu , trouvant toujours son objet infiniment au-dessus de tout ce qu'elle pourrait s'en imaginer, est frappée alors d'un tel étonnement , qu'elle sort enfin d'elle-même, extasiée, comme la reine de Saba lorsqu'elle vit la gloire de Salomon : Non habebat ullrà spiriiwn. Et c'est ainsi que se forme l'extase de l'esprit. Dans le temps que l'homme vaque à l'oraison, Dieu le touche au plus profond du cœur, et l'attire à lui par un amour si doux, que l'âme, comme entraînée, s'élève en quelque sorte au-dessus du corps pour s'aller unir à celui qui l'appelle de loin : Levez-vous, hâtez-vous, ma bien- aimée... et venez (Cantic. 2). C'est ainsi que se forme l'extase de la volonté. Dans l'une et dans l'autre, l'homme est élevé par les transports de l'admiration et de l'amour : mais Dieu est encore plus élevé que l'homme, parce qu'il surpasse toute l'admiration et tout l'amour dont l'esprit et le cœur humain sont capables : Accedet homo ad cor altum, et exallabitur Deus (Ps. 6). C'est dans les doux transports d'admiration et d'amour que se forment les extases de l'esprit et de la volonté , mais il n'y a que ceux qui les éprouvent , ô mon Dieu ! qui sachent combien , dans ces heureux moments, vous paraissez grand et aimable! Je ne vous demande pas, Seigneur, de ces faveurs éclatantes : j'en suis trop indigne, je suis trop coupable d'en abuser : que je puisse seulement vous montrer toujours ma fidélité et mon amour, par un acquiescement entier de l'esprit et de la volonté à tout ce que vous me demandez, à tout ce que vous ordonnez de moi. (Le P. Ségneri, Médit.)
[Qualités de la charité]. — « Je me dois à Dieu, dit S. Bernard, parce qu'il m'a fait : que lui donnerai-je parce qu'il m'a refait, parce qu'il m'a racheté , et avec des témoignages si éclatants de miséricorde? Je me dois deux fois à Dieu. » Ce saint docteur pourrait dire : Je me dois à Dieu une infinité de fois. Si je ne considère que moi-même, que lui rendrai-je pour
l'amour de lui? Que me restera-t-il à lui offrir, si je souhaite de rendre gloire à ses adorables perfections? Si lolum me debeo pro me facto , quid jàm (uhlampro refeclo, el refeclo hoc modo? (L.De dilig. Deo, c. 2). Quand on parle de l'obligation d'aimer Dieu, on découvre toujours de nouveaux motifs de l'aimer, on trouve toujours de nouvelles choses à dire. Comment donc avons-nous besoin de tant de pressantes considérations pour nous résoudre à aimer un Dieu qui nous aime ? Pouvons-nous trop aimer Dieu? pouvons-nous même l'aimer assez? Ne devons-nous pas aimer Dieu ? et ne mérite-t-il pas d'être aimé pour l'amour de lui ? Et la manière de l'aimer, n'est-ce pas de l'aimer sans mesure? Causa diligendi Deum, Deus est : modus, sine modo dihgere.
N'est-il pas vrai qu'une personne qui peut accomplir la loi en aimant Dieu peut encore suppléer à la petitesse de son cœur par l'ardeur de sa charité? Si Dieu ne nous demande que notre amour, n'est-il pas vrai que, malgré notre faiblesse, nous ne pouvons encore l'aimer d'un amour assez tendre et assez fort? bonheur qui doit nous remplir de joie. Nous ne pouvons pas assez aimer Dieu: je conviens que cette réflexion est triste et humiliante ; mais enfin il se contente de notre amour. Nous n'avons donc pas d'autre parti à prendre que de lui consacrer tout notre cœur. C'est à quoi nous exhorte S. Bernard : Si quantum eum diligere debes non potes, dilige ergo eum ex tolo corde (In cœnâ Dom., S. 1). C'est l'unique moyen de dédommager Dieu en quelque manière, et de nous consoler nous-mêmes de notre incapacité et de notre néant. Ne le partageons pas, ce misérable cœur : il est déjà assez petit, il est déjà assez froid.
Si vous aimez des choses que Dieu condamne, pouvez-vous croire que vous aimez Dieu, et pourriez- vous le persuader à quiconque aura quelque teinture de religion? Inutilement vous exhortera-t-on d'aimer Dieu, taudis que vous aimerez les jeux, les spectacles dangereux, les compagnies déréglées et voluptueuses, tandis que vous ferez profession d'être du grand monde ; que vous vous ménagerez avec les personnes qui vous scandalisent, et que, par respect humain, vous approuverez leurs actions et leurs manières; tandis que vous entretiendrez ces liaisons et que vous souffrirez ces libertés qui allument dans votre âme des désirs impurs ; tandis que vous blesserez la modestie chrétienne par les excès de votre luxe, et que vous n'aurez dans l'esprit que des projets d'ambition. A quoi servira-t-il de vous dire qu'il faut aimer Dieu, parce que vous lui devez tout votre cœur, si vous voulez toujours contenter vos passions , et ne songer qu'à votre plaisir? Aimer Dieu, et aimer en même temps quelque autre chose, et aimer tout à la fois les objets mêmes que Dieu nous défend d'aimer, n'en est-ce pas assez pour nous couvrir de confusion? (Le P. La Pesse.)
[Bonté de Dieu]. — Considérons, je vous prie, que Dieu a pensé à nous et qu'il nous a aimés de toute éternité; que, par un effet de ce même amour, u 20
il nous a créés dans le temps marqué par sa providence préférablement à une iniinité d'autres créatures qu'il a laissées dans le néant , et qui l'auraient mieux servi que nous ; qu'il nous a fait naître de parents catholiques, qui nous ont procuré une sainte éducation, pendant que tant d'autres sont ensevelis dans les ténèbres du paganisme, sans connaissance aucune du vrai Dieu. Faisons une attention particulière à ses bienfaits, en considérant qu'ayant encouru la haine de Dieu par le péché originel, ce même Dieu a envoyé son Fils pour nous racheter ; que c'est pour cola qne cetHomme-DiEU a travaillé l'espace de trente-trois ans, et qu'il a donné jusqu'à la dernière goutte de son sang ; que, par un amour spécial, il a offert pour nous à son Père le prix de son sang, nous distinguant par -là d'une infinité d'autres , et qu'il a prié que les mérites de sa Passion nous fussent appliqués d'une manière particulière. C'est en vertu de cette prière, qui a été la marque de son amour particulier pour nous , que nous avons été appelés à la religion chrétienne, pendant que tant de barbares sont condamnés, ayant eu le malheur de naître dans l'idolâtrie. Ajoutons à cela tant de grâces particulières que nous avons reçues de Dieu depuis que nous sommes au monde : tant de saintes pensées, tant de bons mouvements , tant de saints désirs, tant de différents dangers dont il nous a préservés ; mais surtout la patience qu'il a eue à nous souffrir, dans le temps même que nous l'offensions et que nous abusions de ses grâces, n'ayant pas permis que nous fussions morts dans ce funeste état , comme tant d'autres, qui , quoique moins coupables peut-être que nous, sont maintenant dans l'abîme, où ils seront éternellement l'objet de la haine de Dieu et le sujet de ses vengeances, pendant que nous sommes celui de ses miséricordes.
Qui a pu porter Dieu à penser à moi? se doit dire à lui-même chacun de nous; à y penser de toute éternité, à m 'aimer, à me donner l'être, à me combler de tant de bienfaits? Ce n'est pas qu'il eut besoin de moi, ni qu'il trouvât rien en moi d'aimable. Il voyait au contraire toutes mes iniquités , et les péchés que je devais commettre contre lui. Il n'y a donc que sa pure bonté et son amour pour moi qui l'aient pu engager à me faire tant de faveurs. Que je dois donc aimer ce Dieu de bonté et de miséricorde ! Que ne dois-je pas faire pour lui marquer ma reconnaissance ! Hélas ! si un prince de la terre m'avait fait la moindre des faveurs que j'ai reçues de Dieu, je croirais devoir sacrifier pour lui et mes biens et ma vie. N'yaurat-il donc que Dieu pour qui je serai insensible? Ses bienfaits, pour être infinis, en méritent-ils moins ma reconnaissance ?
Quel excès de bonté, ô mon Dieu de m'avoir tant aimé, quoique mon indignité vous fût très-connue! Mais quel excès d'ingratitude de ma part de vous avoir si peu aimé, vous qui méritez tant delV-tre! Touslesmoments de ma vie devaient être employés à vous aimer, puisqu'il n'y en a pas un qui ne soit marqué par quelqu'un de vos bienfaits. Mais hélas ! à peine en trouverai-je un seul où je vous aie véritablement aimé. Que je vous ai
connu tard, ô Dieu de mon cœur! Sera te cognovi, sera te amavi! et que jai commencé tard à vous aimer ! Je suis si sensible au moindre petit bien que je reçois des créatures ; elles m'encbantent, elles m'entraînent, elles me captivent, et s'emparent si aisément de mon cœur ! et vos bienfaits, vos perfections, vos bontés, tout infinis qu'ils sont, ne pourront-ils point amollir la dureté de mon cœur pour vous en faire aimer ? Rendez- vous-en le maître, et y établissez votre demeure. N'y a-t-il pas assez longtemps que je vis dans un profond oubli de vos bienfaits, insensible à vos bontés, rebelle à votre grâce, sourd à vos inspirations, désobéissant à votre loi ? Quand est-ce que je vous aimerai sans inconstance? (Anonyme).
[Noire amour est trop faible]. — Si nous pouvions concevoir une infinité d'amours, nous les devrions tous concevoir pour Dieu; et, pour la même raison, nous lui devons encore plus que cela; nous serions obligés de l'aimer d'une infinité d'amours infinis, si notre cœur était capable de les renfermer. La seule sagesse de Dieu, la seule providence, la seule justice, la seule miséricorde demande tout notre cœur, toute l'étendue de notre respect et de notre tendresse, et un respect, une tendresse d'une étendue immense, autant que la faiblesse de la créature peut s'y accommoder. Il faut raisonner de la même manière sur toutes les autres perfections de Dieu, parce quelles sont toutes égales, et quelles sont toutes Dieu luimême, qu'elles sont son essence. Voyez , je vous prie , combien notre amour est éloigné de l'amour que Dieu mérite. Nous n'avons qu'un cœur : ce cœur est très-petit, il est inconstant, il est toujours partagé, attaché aux choses créées. Qu'il aime peu un Dieu que nous devrions tant aimer ! qu'il est ingrat, puisqu'il aime si peu un Dieu dont la magnificence le comble à tous moments de tant de grâces, de tant de faveurs ! Qu'il est froid, puisque, parmi tant de feux du divin amour qui l'environnent, il ne peut encore être échauffé, que dis-je ? il ne peut même être ému 1 Dieu n'exige pas do ce cœur misérable qu'il l'aime d'une manière digne de ses attraits infinis : il n'est pas capable d'un si excellent amour ; mais en quoi il est principalement coupable, c'est qu'il n'aime pas son Dieu, même d'une manière proportionée à sa petitesse.
Quand nous n'avons qu'un objet à aimer, auquel nous devons tout notre amour et qui le mérite tout entier, notre cœur tend de tout lui-même à cet objet, et par conséquent il y tend avec plus de rapidité, parce que toutes ses forces sont réunies. Or, il est évident que Dieu seul doit emporter tout notre cœur : il mérite tout son attachement ; nous ne pouvons lui en dérober le moindre mouvement sans une horrible injustice. Nous appartenons à Dieu : il veut nous posséder tout entiers, et il ne peut nous posséder que par sa grâce, qui suppose notre amour. Si l'on fait attention à cette vérité, il sera absolument impossible de partager son cœur, parce que, Dieu étant notre fin, et nous, ne pouvant tendre vers lui que par tout notre amour, si nous partagions notre cœur, ce serait
vouloir aller à lui de la moitié de nous-mêmes : et nulle créature ne peut aller à sa fin de la moitié d'elle-même. Il est encore tout visible qu'il y a une contrariété nécesaire entre l'amour de Dieu et l'amour de la créature. Qui aime Dieu n'aime pas la créature, et qui aime la créature ne peut aimer Dieu en même temps : les seuls termes sont une démonstration claire et nette de la vérité. Ces âmes neutres, s'il faut ainsi parler, qui s'imaginent rendre à Dieu ce quelles lui doivent, tout attachées qu'elles sont à des objets naturels que leur penchant leur fait aimer, sont dans une illusion aussi grossière que criminelle. Quel mépris, qu'elles osent égaler Dieu en quelque manière à un néant !
De qui la créature tient-elle les qualités qui la rendent aimable? n'estce pas de Dieu ? Les attraits de toutes les créatures sont dans Dieu sans mélange d'imperfections, sans variation, sans inconstance, sans fin. Si nul objet passager n'est si beau ni si bon par lui-même, et qu'il reçoive de Dieu ce qu'il a de beau et de bon, la plus grossière raison doit conclure sans peine que la beauté et la bonté de Dieu méritent infiniment davantage nos empressements et notre tendresse, puisqu'elles sont la source pure et inépuisable de tous ces agréments des créatures qui nous enchantent. Dérèglement sans doute incroyable, qui nous cache les attraits de Dieu là même où ils éclatent plus visiblement ! Ceux qui n'aiment que par inclination, s'ils sont raisonnables, peuvent-ils tourner leur amour ailleurs que vers Dieu? Dieu n'a-t-il pas toutes les perfections qui peuvent plaire à toutes sortes d'esprits? Les belles qualités qui sont répandues dans toutes les créatures ne sont-elles pas toutes dans Dieu et n'en a-t-il pas une infinité davantage ? et dans Dieu ne sont-elles pas toutes infinies? Celui qui nous a faits est meilleur sans doute que les choses qu'il a faites, dit S. Augustin; celui qui a créé les belles choses est plus beau que ces belles choses. Vous pouvez donc trouver dans Dieu tout ce que vous pouvez aimer. Qui fecit omnia melior est omnibus : qui pulchra fecit pulchrior est omnibus.
Dieu ne mérite pas seulement un amour infini et une infinité d'amours infinis; mais il est encore aimable en une infinité de manières, parce qu'il a répandu en quelque sorte ses attraits sur toutes les choses que nous pouvons aimer. S. Augustin développe cette pensée par un long détail dans qes Soliloques. Cette lumière, cette fleur, ce fruit qui vous plaît vous avertit que Dieu vous doit plaire encore davantage, puisque c'est sa beauté et sa bonté qui vous rendent aimables toutes les autres choses. C'est Dieu qui vous échauffe par le feu, qui vous rafraîchit par l'eau, qui vous éclaire par le soleil, qui vous nourrit par les productions de la terre : vous devez donc aimer Dieu dans toutes les choses que vous aimez ; et, comme vous aimez des choses diverses par divers amours, vous devriez réunir tous ces amours pour aimer Dieu, puisque vous pouvez l'aimer et que vous êtes obligé de l'aimer en tout ce que vous aimez.
Si nous considérons sur combien de titres est fondée l'obligation que
nous avons d'aimer Dieu, que pourrons-nou3 penser de notre froideur? Il n'y a que Dieu, parlant à la rigueur, qui puisse nous faire un commandement de l'aimer : les hommes n'ont nul droit sur notre cœur. La nature nous rend chères diverses personnes ; mais nous devons rapporter à Dieu la liaison que nous avons avec elles. De lui seul nous pouvons recevoir la loi qui régie souverainement nos affections, et il nous a commandé trèsfortement et très-expressément de l'aimer : Hoc est prirnum et maximum mandalum : ce commandement est le premier et le plus grand de tous les commandements; l'on peut même dire qu'il est l'unique, en quelque sorte, qui nous ait été imposé. Dieu nous commande de l'aimer ; « Hé ! mon Dieu, s'écrie S. Augustin, qui suis-je à votre égard, pour me faire un commandement si pressant de vous aimer, pour me faire de si terribles menaces si je ne vous aime pas? Que vous importe de posséder un cœur a ussi méprisable que le mien ? Quid tibi ego sum, ut amari te jubeas à me ? Vous n'avez qu'à m'abandonner aux dérèglements de mes aveugles inclinations pour me châtier : car en effet quelle plus grande misère que de ne pas vous aimer ? et certes l'on peut dire que qui ne vous aime pas est ennemi de soi-même et de tout ce qui vous appartient. »
Quand nous aimerions Dieu autant qu'il nous aime, ce qui n'est pas possible, notre amour serait encore indigne de lui, parce que Dieu a des attraits infinis qui nous doivent transporter, et que Dieu n'a nulle obligation de nous1 aimer que celle qu'il a la bonté de s'imposer. Nous lui devons tout ce qu'il trouve d'aimable dans nous, et nous sommes obligés par toutes sortes d'engagements à lui consacrer notre cœur et toutes nos affections. Dieu est par lui-même tout ce qu'il est, et il ne peut nous rien devoir. Or, un amour qui est dû, et qu'on ne peut légitimement refuser, ne doit nullement être comparé à un amour qui est l'effet de la seule miséricorde. Je veux même que nous aimions Dieu plus qu'il ne nous aime (cette supposition est encore, selon notre manière de penser et de parler, plus impossible que la première) , je veux, dis-je, que nous l'aimions davantage qu'il ne nous aime : encore ne pourrait-il pas y avoir de proportion entre notre amour et son amour, parce qu'un Dieu et une créature n'ont rien par quoi on les puisse comparer; et en vain s'efforcerait-on de les mettre en parallèle, par quelque endroit et en quelque manière que ce fut : on ne pourrait remporter pour fruit de sa témérité que d'avoir travaillé inutilement et d'être accablé de la gloire du Créateur, auquel uae misérable créature aurait osé se comparer. (Le P. de la Pesse).
[Consacrer tout à Dieu]. — Nous n'avons point do plus sûr ni de meilleur parti à prendre que de consacrer à Dieu tout notre cœur. C'est à quoi nous exhorto S. Bernard: Si quanlîun ewm diligere debes non potes, dilige • um ex toto corde. C'est l'anique moyen de dédommager Dieu, en quelque manière, et de nous consoler nous-mêmes de notre incapacité et de
310 AMOUlt DE DIEU.
notre néant. Ne le partageons pas, ce misérable cœur : il est déjà assez petit, il est déjà assez froid. N'aimons pas en esclaves un Dieu qui nous aime en père. Ne mesurons pas notre amour , quand il s'agit d'aimer un Died qui nous a aimés sans mesure. Craignons-nous d'aller au-delà de nos obligations envers lui? de lui témoigner plus de reconnaissance qu'il ne nous a fait de bien ? Si nous entrions dans le détail de ce que noua lui devons, sa seule miséricorde pourrait assurer notre confiance, et nous craindrions avec sujet de l'offenser en nous offrant à lui. Nous sommes bien éloignés de pouvoir nous acquitter auprès de Dieu : il ne faut donc pas diminuer ce que nous pouvons lui présenter.
Nous devons à Dieu, et à lui seul, tous les amours que nous pouvons concevoir pour divers objets comparés les uns aux autres. Qui refuserait à Dieu cet amour que nous appelons de préférence , et qui est le premier de tous? Dieu n'est-il pas la source de tous les êtres et de toutes les perfections qui s'y peuvent rencontrer ? Ne renferme-t-il pas dans son essence divine tout ce que nous pouvons estimer, admirer et aimer? Nous parlons d'un Dieu qui est nécessairement le principe et le centre de toute beauté et de toute bonté : la plus brutale impiété rougirait de le mettre en parallèle avec quelque objet que ce fût, et je crains de blesser par de semblables réflexions le respect que nous devons à son infinie Majesté : voilà à quoi nous contraint le peu d'amour que nous avons pour lui. Il est donc évident que nous devons préférer Dieu à tout ce qui n'est-pas lui-même.
Il y a une espèce d'amour que l'on nomme un amour de complaisance: c'est cet amour qui nous porte à nous réjouir de ce que l'objet que nous aimons est aussi parfait qu'il l'est en effet. Puisque nous ne pouvons pas douter des perfections infinies de Dieu, il est naturel que nous trouvions du plaisir dans l'estime qu'elles nous inspirent et dans les bommages que nous leur rendons. Dieu doit nous paraître si grand, que ce doit aussi nous être un sujet de joie de l'adorer comme tel. C'est l'effet ordinaire de l'admiration, de nous complaire dans la beauté et dans la bonté de son objet, surtout si son objet est en même temps l'objet de notre amour. Quels sont les sentiments des saints, quand ils témoignent à Dieu leur joie ineffable dans la considération de ses perfections! Le grand Augustin ne pouvait modérer les transports de son contentement, lorsqu'il répandait son cœur à la vue des grandeurs et des attraits ineffables de Dieu.
Ce n'est pas as-ez do préférer Dieu à toute autre chose; ce n'est pas assez de se réjouir pour l'amour de lui des perfections qui lui sont essentielles : il faut encore lui souhaiter, lui procurer tous les biens qu'il peut recevoir. Dieu ne peut recevoir dos créatures qu'une gloire extérieure : cette gloire consiste dans la parfaite soumission de ces mêmes créatures; et, à L'égard de l'homme, elle consiste dans l'amour qu'il a pour Dieu. De sorte que, par une suite naturelle de? sentiments que la Divinité nous inspire, nous sommes obligés de l'aimer, parce que c'est l'uniquo gloire
que nous lui puissions donner... Les attraits de toutes les créatures sont en Dieu sans mélange d'aucune imperfection , sans variation , sans inconstance, sans fin. Si donc nul objet passager n'est ni beau ni bon par lui-même, et qu'il reçoive de Dieu ce qu'il a de beau et de bon, la plus grossière raison doit conclure sans peine que la beauté et la bonté de Dieu méritent infiniment davantage nos empressements et notre tendresse, puisqu'elles sont la source pure et inépuisable de tous ces agréments qui nous enchantent.
Nous pouvons connaître combien nous sommes peu capables d'aimer Dieu, puisque durant des siècles infinis notre amour peut croître sans arriver jamais à un point d'ardeur qui égale la beauté et la bonté de son objet. Quelle défiance ne devrions-nous pas concevoir d'un amour que nous ne pouvons entretenir que durant quelques moments de vie ? Nous ne pouvons donc aimer Dieu que bien faiblement : nous n'avons qu'à considérer ce qu'il est et ce que nous sommes pour convenir do cette humiliante vérité. (Le P. de la Pesse).
[Aimer Dieu pour lui-mêmej. — Tout ce que Dieu demande de nous, c'est que nous l'aimions à cause de lui-même, et non pas à cause de tous les biens que nous pourrions attendre de sa bonté. C'est là ce qu'on appelle amour gratuit et désintéressé. Et tout le dérèglement opposé à cette idée d'amour gratuit et sans intérêt , c'est d'aimer Dieu pour quelque autre bien que ce soit. Ainsi, les âmes qui sont charmées ou des beautés ou des bontés de Dieu, ou de ses beautés et de ses bontés tout ensemble; qui désirent avec ardeur de le voir; qui veulent de toute l'étendue de leur cœur posséder cet unique bien qui a tant d'attraits pour elles, qui ne conçoivent pas qu'elles puissent jamais avoir de véritable joie, jusqu'à ce qu'elles en jouissent, sont de chastes et de véritables épouses, qui brûlent pour Dieu du feu le plus pur que la charité puisse allumer dans nos cœurs. C'est ce quo S. Augustin a fort bien remarqué, lorsqu'il dit (In Ps. 134) : « Aimer gratuitement, c'est aimer non pas à condition d'une récompense que l'on nous propose, parce que notre grande récompense sera Dieu même, que nous aimons gratuitement, et que nous devons tellement aimer que nous ne cessions jamais de le désirer pour notre récompense, comme celui qui seul est capable de nous contenter. » On ne peut donc marquer plus positivement et plus nettement un amour qui, désirant une récompen-e , ne laisse pas d'être gratuit, parce qu'il ae désire point d'autre récompense que Dieu même. (Anonyme).
[Dieu trop peu aimé], — Ce n'est pas un petit motif d'aimer Dieu, de voir combien Dœo e^t peu aimé. La chose parait incroyable : un Dieu infini ini'iii aimable nous permet de l'aimer : quel honneur à une vile créaton- ! Notre cœur peut-il n'être lias continuellement embrasé de ce divin amour? quel autre objet peut le toucher ou l'occuper un moment?
C'est ainsi que pense tout esprit raisonnable. Hélas ! Dieu nous permet de l'aimer : est-il bien obéi ? L'amour se produit en mille manières : l'esprit ne s'occupe que de l'objet aimé ; on ne se lasse jamais d'en parler; on ne trouve du goût que dans ce qui lui plaît; tout ce qui est contraire à ses sentiments nous révolte : peut-on conclure de là que nous aimons Dieu? Avec quel soin et quel empressement s'acquitte -t-on de tout ce qui lui fait plaisir ? Avec quelle chaleur prend-t-on à cœur ses intérêts? Quelle inquiétude sent-on au moindre soupçon de lui avoir déplu? Quelle appréhension a-t-on d'encourir sa disgrâce? Reconnaît-on à ces marques qu'on aime Dieu ? Sans parler de ce grand nombre d'infidèles qui n'aiment pas Dieu , combien peu, parmi les fidèles mêmes, qui l'aiment ? ces libertins qui n'ont presque point de religion, et qui vivent dans une licence effrénée, aiment-ils Dieu? ces personnes mondaines, ou esclaves de leurs passions, on idolâtres d'elles-mêmes, aiment-elles Dieu? i (Le P. Croiset, Exercices de piété).
[Illusions.] — La plupart des chrétiens ne s'aiment qu'eux-mêmes, lorsqu'ils se flattent le plus d'aimer Dieu. Rien n'est plus ingénieux à se déguiser que l'amour propre. Mais est-il aisé de s'y méprendre? L'amour de Dieu a un caractère inimitable. Il est pur, désintéressé, généreux, constant, ennemi des passions, doux, patient, mortifié, humble. Quand on est orgueilleux, immoriifié, impatient : quand on n'a que des éclairs de ferveur, des caprices de dévotion ; quand on ne cherche que ses propres intérêts, sa satisfaction, sa propre gloire : aime-t-on Dieu ? Les effets les plus ordinaires de l'amour de Dieu sont une douceur inaltérable, une humilité sincère, une patience à l'épreuve de tout. Les adversités l'excitent, le feu de la persécution l'embrase, la mortification le nourrit. C'est une erreur de s'imaginer que l'amour de Dieu ignore les devoirs de la civilité et les bienséances. Rien n'inspire tant d'honnêteté, do charité, de politesse même, que la véritable piété. Les chagrins naissent d'un cœur agité et inquiet: l'amour divin tranquillise le cœur et répand une onction intérieure qui l'amollit, l'adoucit, et rend même l'esprit pliant et souple. En un mot, l'assemblage de toutes les vertus se rencontre dans tous ceux qui aiment véritablement Dieu. (Le P. Croiset, Exercices de piété.)
AMOUR DU PROCHAIN, etc.