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Desseins et Plans.
L — On peut prendre pour texte, pour dessein et pour division d'un discours ces deux paroles de l'Apôtre : Charitas paliens est, benigna est (I Cor. xm) : montrer — dans la première Partie, que la charité consiste à souffrir du prochain tout ce qui serait capable de nous éloigner de lui si l'on agissait par les seuls sentiments de la nature ou de la raison ; — et dans la seconde, que la même vertu consiste à ne lai donner de notre part aucun sujet de souffrir de nous. — On peut, dans l'exorde, expliquer les avantages de la charité sur les autres vertus, et les éloges que les S3. Pères, après l'Écriture, lui donnent: comme lorsqu'ils disent qu'elle est le fondement de toute la perfection chrétienne, et le lien qui tient tout en état ; que le Fils de Dieu l'a laissée par testament à ses Apôtres, dans le dernier discours qu'il leur fit, et qu'il a voulu que ce fût le caractère par lequel ses disciples se distinguassent des autres hommes. Mais, comme l'amour ne doit pas seulement demeurer renfermé daus le cœur, et qu'il doit paraître au-dehors par nos actions, en voici deux marques (celles que nous venons de dire) qui ne peuvent être équivoques.
La première, qui fait la matière du 1er Point, c'est de souffrir : — 1°. Les défauts personnels du prochain, ses inégalités, ses caprices, ses grossièretés, sa mauvaise humeur; — 2°. Les injures ou les injustices qu'il nous fait, et que nous ne pouvons empêcher par les voies qui sont permises. L'on peut s'étendre sur la délicatesse des hommes, qui ne peuvent souffrir les uns des autres la moindre chose qui les choque, et montrer que la charité doit excuser tant qu'elle peut les actions du prochain, tantôt sur l'intention qu'il a eue, tantôt sur la surprise, et croire qu'il y a eu plus d'erreur que de mauvaise volonté. — 3°. Nous devons souffrir ses ingratitudes, ses infidélités et les injustices les plus criantes et les moins excusables, tous les mauvais services qu'il nous rend ; et pour cela étouffer les ressentiments de notre cœur et l'aimer, nonobstant la haine qu'il a conçue contre nous : de manière qu'au lieu que, dans les amitiés naturelles, l'amour attire l'amour, dans la charité chrétienne la haine que le prochain a contre nous nous doit être un motif de nous attendrir sur lui, par la compassion que nous avons de le voir sujet à un défaut si déraisonnable.
La seconde marque, qui fait le sujet de la 2° Partie, est de ne donner ni sujet ni occasion à personne de souffrir : Charitas benigna est : a quoi on parviendra : — 1°. En s'abstenant de tout ce qui pourrait choquer. ( Xe point s'imaginer que c'est peu de chose, mais en juger par nous-mêmes : car souvent ce que nous appelons rien blesse sensiblement les autres) ; —
2°. En cherchant toutes les occasions de lui rendre service et de vaincre le mal par le bien ; — 3°. En réparant les injures que nous pourrions lui avoir faites. N'oublier jamais ce grand principe de la charité : de ne faire à personne ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit à nous-mêmes.
II. — Un autre dessein de discours sur la charité, lequel réunit ce qui s'en peut dire de plus juste et déplus fort, est démontrer: — 1°. L'obligation que nous avons d'aimer notre prochain en général ; — 2° Les devoirs auxquels nous oblige cet amour.
lre Partie. —L'obligation d'aimer notre prochain est fondée : — i°. Sur le commandement exprès et formel que Dieu nous en a fait, dont on peut faire voir l'équité, la nécessité et l'utilité. Faire comprendre que c'est en particulier le commandement de Jésus-Christ; un commandement nouveau, et pourquoi. — 2°. Elle est fondée sur les raisons et les motifs qui nous doivent rendre le prochain aimable, quoiqu'il n'ait aucune bonne qualité naturelle qui puisse attirer notre affection. 11 est fait à l'image de Dieu et porte sa ressemblance ; il est racheté du sang du Fils de Dieu, et Dieu même l'a aimé jusqu'à donner sa vie pour lui. Outre la ressemblance qu'il a avec nous dans la nature, il en a une autre dans la grâce, que nous devons estimer infiniment davantage ; il est destiné à la même fin que nous; il nous est uni par les liens d'une même foi, d'une même religion, et par la participation aux mêmes sacrements.
2°. Partie. — Pour les devoirs de la charité, ils se rapportent en général aux deux suivants : — Le premier, de ne lui faire jamais de mal : ce qui est compris dans les qualités que S. Paul explique en détail (I Cor. xm); — Le second, de lui souhaiter et de lui procurer tout le bien que nous pouvons ; embrasser ses intérêts et les ménager, prendre part au bonheur qui lui arrive, le consoler ou le secourir dans ses afflictions ; lui faire, en un mot, tout le bien, et temporel et spirituel, qui sera en notre pouvoir. (Les œuvres de miséricorde de l'une et de l'autre espèce sont assez connues, si l'on en veut venir à quelque détail léger et concis).
III. — On peut prendre pour sujet et pour partage ces deux vérités, dont les preuves sont claires et faciles.
Lu première : que quiconque n'aime pas son frère n'aime pas véritablement Dieu, quelque prétexte qu'il allègue ou quelque excuse qu'il apporte peui justifier sa froideur, son indifl'érence ou l'averrion qu'il a conçue '(•mitre celui qui l'a offensé, et quelque raison qu'il croie avoir de ne le pas aimer : parce que ces deux amours, envers Dieu et envers le prochain, se règlent et se mesurent l'un par l'autre, et que la parole de Dieu est expresse sur ce sujet.
La seconde : que Dieu ne peut réciproquement aimer celui qui hait son
ou qui n'a pas d'amour pour lui, parce que, outre que ces deux
vérités suivent l'une de l'autre et sont étroitement liées ensemble, c'est tou-
jours sous cette condition que Dieu nous offre sa grâce, qui est inséparable de son amitié. Etc.
IV. — Développer et expliquer à quoi la charité chrétienne nous oblige à l'égard du prochain, en vertu du commandement que nous en avons.
1°. A l'aimer en Jésus- Christ : c'est-à-dire d'un amour saint et véritable, qui ait pour fin de rendre notre frère plus vertueux et plus parfait, et de lui procurer, autant qu'il est en notre pouvoir, le bonheur éternel, en lui donnant les moyens de se sanctifier : car c'est ainsi que tous les Pères l'expliquent.
2°. A. l'aimer pour Jésus-Christ : cest-à-dire pour l'amour que l'on porte au Sauveur, en considérant sa personne dans nos frères, et leur faisant tout le bien qu'on peut en cette vue, comme si on le faisait au Sauveur lui-même. Ce motif ouvre un beau champ pour s'étendre. Quamdiù fecislis uni exhis fret tribus mets minimis, mihi fecistis (Matth. xxv, 40).
3°. Enfin, à l'aimer comme l'a aimé Jésus- Christ lui-même, qui a tout fait, tout souffert, tout entrepris pour son amour. C'est porter la charité jusqu'à sa dernière perfection, en observant non-seulement ce qui est de précepte, mais encore ce qui n'est que de conseil.
V. — Le Fils de Dieu, qui nous a si étroitement commandé et recommandé si souvent l'amour du prochain, nous a aussi enseigné la manière dont il veut que nous l'aimions : et nous en pouvons faire le sujet d'un discours. Cette manière, en général, peut être prise sur trois modèles, qui marquent pour nous trois obligations.
La première est d'aimer notre prochain comme nous nous aimons nousmêmes: Diliges proximum tuum sicut teipsum. Ce qui dit bien des choses, mais particulièrement que, comme l'amour que nous avons pour nousmêmes est le plus grand, le plus fort et le plus puissant, telles sont aussi les qualités de l'amour que nous devons avoir pour le prochain.
La seconde est de l'aimer comme nous souhaitons qu'il nous aime nous-mêmes : Omnia quœcumque vultis ut faciant vobis homines, et vos facile Mis (Luc. vi).
La troisième, de les aimer comme Jésus-Christ nous a aimés: Manda tum novum do vobis, ut diliejalis invicem sicut dilexi vos (Joan. xv). Or, vous savez jusqu'où il a porté l'amour qu'il a pour nous. Etc. (V. P. Nepveu, Réflexions chrétiennes).
VI. — Prendre pour dessein et pour division trois qualités les plus essentielles à la charité envers le prochain.
La lro : elle doit être surnaturelle dans son motif: c'est-à-dire que tous les services que nous lui rendons doivent être faits en vue de son salut.
La 2" : elle doit être universelle dans son étendue : c'est-à-dire que nous
dovons aimer d'une charité chrétienne tous les hommes, de quelque qualité qu'ils soient, sans distinction de pays, de fortune et de rang.
La 3° : elle doit être constante dans sa durée : nous ne devons jamais cesser de l'aimer, quelque sujet qu'il nous puisse donner de dégoût, de haine, etc.
VII. — La charité nous porte à faire à l'égard du prochain ce que l'amour propre nous fait faire à l'égard de nous-mêmes. Nous avons une grande délicatesse pour tout ce qui nous regarde, tout ce qui regarde nos commodités, notre intérêt, notre honneur, tous nos avantages; une grande attention à les rechercher, une extrême vivacité contre tout ce qui les attaque, une tristesse inconsolable quand nous nous voyons opprimés. A. l'égard du prochain, tout le contraire: une grande indifférence soit pour les biens soit pour les maux qui lui peuvent arriver ; un fond de dureté, de jalousie et de malignité même. — Or, la charité prend, comme nous avons dit, le contre-pied: grande indifférence et grande dureté pour nous-mêmes ; grand empressement, grande indulgence pour les autres. Prendre part à tous leurs chagrins, nous réjouir de leurs heureux succès, ménager jusqu'à leurs moindres intérêts, nous relâcher souvent en leur faveur de nos propres droits : ce sont là les traits ordinaires de la charité. Et en même temps nous pouvons considérer dans cette conduite deux grands avantages, pour ceux qui sont assez maîtres de leur cœur pour pouvoir le tourner ainsi. Nous en ferons les deux points d'un discours.
l,r Point. — En nous comportant de la sorte, il est peu à craindre que nous donnions dans des excès, et que nos œuvres aillent facilement audelà des justes limites, comme lorsqu'il s'agit de nous : parce que — 1°. Les bornes qui nous sont prescrites sont, quand nous agissons pour nous-mêmes, beaucoup plus étroites qu'elles ne le sont quand il faut servir le prochain; et l'on n'a jamais blâmé nul des saints de ce qu'ils faisaient en faveur d'autrui ce qu'ils n'auraient pas cru pouvoir faire pour eux-mêmes sans se trop flatter; — 2°. Cette facilité et cette bonté générale et commune envers tous nos frères ne peut venir de la passion : or, ce n'est que la passion qui nous fait si facilement aller au-delà des justes mesures, quand il s'agit de nos propres avantages, ou de ceux des personnes que nous n'aimons que pour des liaisons ou par des vues naturelles et particulières qui ne sont elles-mêmes qu'une suite de l'amour propre.
2e Point. — Il yapeu lieu d'appréhender que nos œuvres alors soient inutiles pour le ciel, ou peu méritoires, comme il arrive pour l'ordinaire que l'est tout au moins ce que nous faisons par une recherche trop naturelle de nous-mêmes. Chercher son repos, son établissement, son plaisir, sa gloire, quand on ne donnerait, parmi tout cela, dans nulle extrémité qui parût vicieuse de soi, qu'y a-t-il là de fort surnaturel ? Mais avoir pour ses frères, et sur ces choses mêmes, une complaisance et des empressements qu'on ne
se permettrait pas pour soi; mortifié en tout ce qui nous touche, n'avoir que douceur pour les autres ; aller au-devant de tout ce qui leur peut plaire, pourvu que d'ailleurs il ne s'y trouve rien de mauvais : cela ne peut venir que d'un principe surnaturel, et de cet amour généreux que le Fila de Dieu a voulu être le caractère et la marque propre du christianisme.
VIII. — Ce que c'est qu'aimer en chrétien et par une charité surnaturelle.
1°. C'est aimer ce qui de soi n'a rien d'aimable, et par conséquent aimer le prochain avec ses défauts et ses imperfections, ses ingratitudes, ses infidélités, ses trahisons : comme, dans la foi, on croit ce que la raison ne peut comprendre ; et la foi n'est jamais plus vive que lorsqu'il y a plus d'obscurité et d'obstacles à surmonter. Avoir de la tendresse et de la douceur pour ceux qui n'ont pour nous que de l'aigreur et de la dureté; vouloir ot faire du bien à ceux qui nous veulent et qui nous font le plus de mal, c'est aimer en vrais disciples de celui qui, lorsque nous étions encore pécheurs, s'est livré pour nous : Cùm adhùc peccatores essemus.
2°. C'est, malgré tous ces sujets de rebut, savoir trouver, dans ce qu'on veut bien aimer ainsi, toujours quelque chose d'aimable, excuser les fautes, découvrir des endroits moins défectueux, faire comme les mères à l'égard de leurs enfants, avoir des yeux ingénieux ou indulgents comme les leurs ; regarder surtout au motif surnaturel et véritable qui nous dirige en tout ceci, contempler en notre prochain l'image de Dieu, la part qu'il a à la même rédemption, sa vocation à la même fin, sa prédestination peut-être arrêtée, quoiqu'il soit encore dans l'égarement, etc.
IX. — La charité pour le prochain nous doit faire aimer nos frères dans l'esprit du christianisme ou de Jésus-Christ.
1er Point. — Expliquer, sous un autre jour, quel est cet esprit, qui demande un amour désintéressé, un amour de bienveillance, et non de cupidité; un amour de cœur, un amour pur et saint : De corde puro et de conscientiâ bond, comme parle S. Paul (I Tim. i).
2e. Point. — Faire voir combien il y a peu de gens qui aiment le prochain par une charité chrétienne et véritable, et rapporter, pour cet effet, toutes les manières dont la plupart des hommes s'entraiment les uns les autres. 11 y en a de vicieuses et de mauvaises, d'indifférentes et de purement morales, par lesquelles on ne mérite rien : Quant mercedem habebilis? dit le Fils de Dieu, nonne et ethnici hoc faciunt? Il faut donc montrer comment, par-là, on ne satisfait point aux devoirs de la charité.
X. — Montrer comment Dieu doit être le motif et le modèle de notre charité.
1°. Il en doit être le motif: nous devons aimer le prochain pour Dieu. Développer ce que c'est et ce que l'on doit entendre par aimer le prochain
pour Dieu; quelle est la fin que nous devons avoir en vue dans l'amour que nous lui portons, et quelles sont les marques par lesquelles nous pouvons connaître si nous l'aimons véritablement pour Dieu.
2°. Il en doit être le modèle. Aimons le prochain comme Dieu même nous a aimés. Il l'a fait: — 1°. En nous prévenant et en nous recherchant le premier ; — 2°. En nous aimant sans intérêt, sans qu'il eût besoin de nous, étant bienheureux de lui-même ; — 3°. En nous aimant d'un amour immense : il n'a rien épargné pour nous témoigner cet ardent amour.