EXEMPLES DE L'ECRITURE
[Abraham]. — Comme Abraham, dans l'Ancien -Testament, a été le père des fidèles pour sa vive foi, il peut aussi passer pour un modèle de charité envers le prochain, puisqu'il se tenait à porte de sa maison pour trouver l'occasion de rompre son pain avec les étrangers. De si loin qu'il les découvrait, il n'allait pas seulement au-devant d'eux, il y courait, dit
S. Chrysostôme, de peur qu'un autre ne le prévînt dans ces actions de charité. Il les priait de permettre qu'il leur préparât à manger, et il croyait honorer Sara son épouse de lui donner lieu d'employer et de consacrer ses mains à cette œuvre de charité, comme il y mettait lui-même sa plus grande gloire. Sa charité envers son frère Loth n'est pas moins célèbre dans l'Ecriture : car, pour le retirer d'entre les mains de ceux qui l'avaient enlevé avec sa famille et tous ses biens, il assembla les plus résolus d'entre ses serviteurs, dont il composa une petite armée, et poursuivit ceux qui emmenaient son frère, qui lui eût été cher encore sous ce titre, n'eût-il pas été son proche parent, et leur enleva leur proie. Il employa même son crédit auprès de Dieu pour sauver les habitants de Sodome, et empêcher que leur ville fût réduite en cendres par le feu du ciel ; et, quoiqu'en ce point il n'ait pas été exaucé, il ne laisse pas encore en cela d'avoir tout le mérite de la charité.
[Job"]. — Le saint homme Job pourrait être aussi un modèle de la charité, si la patience, qui a été sa vertu dominante, ne l'avait encore rendu plus célèbre et n'était l'endroit par où plus ordinairement on le considère. Ce qui n'empêche pas qu'il ne soit redevable de sa sainteté, et de la considération que Dieu avait pour lui, et de la haute réputation qu'il s'était faite auprès des hommes, aux exercices mêmes de la charité, puisque lui-même avoue que la miséricorde, qui est une inclination bienfaisante et qui nous porte à soulager les misères d'autrui, était née avec lui, et s'était accrue avec le nombre de ses années. Il prend même Dieu à témoin des actions de charité qu'il exerçait, comment il était l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux, l'asile de tous les misérables.
[Moïse"| . — Cette vertu a rendu Moïse recommandable au peuple d'Israël, non-seulement pour l'avoir retiré de la servitude de l'Egypte et délivré de l'oppression de Tharaon, mais encore pour avoir employé ses prières auprès de Dieu pour arrêter le bras de sa justice, après que ce peuple fut tombé dans l'idolâtrie en adorant un veau d'or. Ce grand législateur, qui porte même le nom de Médiateur dans les divins livres, s'est offert comme une victime pour apaiser la colère du Seigneur , et la charité l'a porté jusqu'à demander d'être plutôt effacé du livre de vie que d'être témoin de la juste vengeance que Dieu voulait tirer de ce peuple rebelle: Obsecro, Domine, pcccavit populus isle peccalum maximum, feceruntque deos aureos : aut dimille eis hanc noxam, aut, si non facis, dele me de libro tuo quem scripsisli (Ex. 32).
[Mémie]. — Telle fut aussi la charité de Néhémie, laquelle éclata par les soins qu'il prit de procurer la liberté au peuple de Diau qui était resté de la transmigration, et par tout ce qu'il fit en faveur de ce peuple après son retour à Jérusalem, comme il est raporté au 2° livre d'Esdras.
[Tobie]. — Tobie s'est aussi signalé et même distingué par cette vertu,
comme il paraît par les œuvres de charité qu'il exerçait envers ses concap-
ifs : ce qui lui attira la persécution de Sennachérib, qui avait résolu de
le faire mourir, ce qui obligea ce saint homme de s'enfuir et de se cacher avec toute sa famille.
Je laisse les autres exemples, qui peuvent être rapportés à d'autres vertus, et que nous rapporterons aussi dans leur lieu. Le Nouveau-Testament nous en fournit encore un plus grand nombre, dont voici Us principaux qui regardent seulement la charité en général.
[Jésus-Christ]. — Le premier et le plus grand modèle de cette vertu est le Verbe incarné, qui, en tant que Dieu, est la charité même , et, en tant qu'Homme-DiEU, nous a donné les plus beaux exemples dans toutes les parties de sa vie : car, sans parler de sa naissance et de sa mort, qui en sont les marques et les preuves les plus incontestables, il l'a fait paraître : — 1° En supportant les défauts de ses disciples, du peuple et des pharisiens ; la grossièreté des uns, l'importunité et l'ingratitude des autres, la malice et la haine des troisièmes : tous lui en donnant tous les jours mille occasions. — 2° Par la compassion qu'il ne cessa d'avoir des misères, soit corporelles soit spirituelles, de toutes sortes de personnes. — 3° Par son application et son affectiQn à faire du bien à tout le monde : Apparuit benignitas et kumanitas Salvatoris nostri, comme parle l'Apôtre (Tit. III).
[S. Paul]. — La charité de S. Paul a été admirable, et ne pouvait être plus grande que de souhaiter d'être anathême à l'égard de Jésus-Christ pour ses frères : car, quoique le vériLable sens de ces paroles soit tout autre que celui qu'on lui donne communément, il ne laisse pas de marquer le zèle et la charité qu'il avait pour ses "frères : Optabam ego ipse anathema esse à Christo pro fratribus meis, qui sunt cognati mei secundùm carnem (Rom. ix).
[Le Centurion]. — Si la foi du centurion de l'Évangile attira l'admiration du Fils de Dieu même et mérita ses éloges, la charité de cet officier de guerre mérite sans doute et notre admiration et nos louanges, de ce qu'étant encore païen il prit lui-même le soin de la santé de son serviteur, et de ce qu'il voulut bien venir en personne prier le Sauveur de le guérir.
[Les premiers chrétiens]. — On sait quelle était l'union des premiers chrétiens et la grande charité qui était entre eux, jusque-là qu'au rapport du texte sacré ils n'avaient qu'un cœur et une âme : Multiiudinis credenlium erat corunum et anima una (Act. 4).
applications de quelques passages de l'écriture.
Terribilisut castrorum actes ordinata (Cantic. vi, 3). — S. Grégoire, expliquant ces paroles, dit que cette expression renferme un grand sens, et veut dire que, comme une armée rangée en bataille se rend formidable aux ennemis quand elle est bien serrée, unie et pressée, sans laisser de vide ou d'intervalle qui donne entrée à ceux qui l'attaquent, nous donnons de
328 amour du prochain.
même de l'effroi et de la terreur 3ux ennemis de notre salut quand nous sommes bien unis par les liens de la charité (Homil. 8 in Ezechiel) .
Latxim mandatum tuum nimls, dit le Prophète royal (Ps. 118). — Ce que S. Augustin applique à la charité, en disant que nous ne devons point donner d'autres bornes à notre charité que celles de toute la terre, si nous aimons véritablement Jésus-Christ, parce que ses membres sont répandus partout. « Si vous n'aimez qu'une partie de ceux qui lui appartiennent, dit-il, vous êtes divisé et partagé ; et si vous êtes séparé de la sorte, vous n'êtes plus membre de son corps; et si vous n'êtes plus un des membres de ce corps, vous n'êtes plus sous ce chef » (Tract, lin Epist. i Joannis.)
L'Eglise, dans l'Ecriture, est appelée un édifice dont tous les chrétiens sont autant de pierres vivantes, qui doivent se soutenir les unes les autres : car comme, dans un édifice , si chaque pierre se séparait des autres, tout l'édifice tomberait par terre, la même chose arrivera dans l'Eglise et dans la société des fidèles, si ceux qui la composent sont divisés. S'ils ne sont étroitement unis par la charité, qui doit être le ciment de cet édifice , le moyen que cet édifice puisse subsister ! C'est l'application que font S. Augustin et S. Chrysostôme de cet endroit de l'Écriture.
Dans le même sens, le prophète Ézéchiel dit de la part de Dieu, à ceux qui enduisent la muraille sans rien mettre avec la terre, qu'elle tombera : Die ad eos qui liniunt absque temperaturâ quôd casurus sit (Ezech. xm). Que veut dire ceci, demande un savant interprète, sinon que la charité est le ciment destiné à lier les pierres qui doivent entrer dans la structure de l'édifice spirituel ? Autrement ce sera un ouvrage qui tombera au premier vent, parce que toutes ses parties ne seront point liées ensemble.
Diliges proximum iuum sicut leipsum (Matt. xix, 19). — C'est-à-dire que nous devons aimer notre prochain d'un amour véritable, et non pas seulement comme nous aimons les choses nécessaires ou utiles, comme le pain, une maison, un oiseau, et les autres choses qui ne sont que pour notre commodité ou pour notre divertissement, et que nous n'aimons pas aussi comme nous-mêmes, mais seulement pour nous-mêmes. Or, nous devons aimer notre prochain comme nous nous aimons nous-mêmes, d'un amour désintéressé, et non pas l'aimer pour nous. C'est la remarque de S. Bernardin de Sienne (Serm. VII).
Mandatum novum do vobis, ut diligalis invicem (Joan. xm, 34). — H y a plusieurs raisons pour lesquelles le Fils de Dieu appelle ce commandement un commandement nouveau: en voici une qui nous regarde: c'est que l'on fait observer à la rigueur les lois qui sont nouvellement intimées, au lieu qu'à l'égard des autres on se relâche avec le temps de cette
première rigueur; jusque-là que, par l'inobservation, ou vient souvent à prescrire contre les plus justes et les plus salutaires. Or, le Fils de Dieu veut que le commandement qu'il nous fait de nous entr'aimer soit un commandement nouveau, c'est-à-dire qu'il ait toujours la même force et soit observé dans tous les temps, sans qu'aucune autre loi et aucune coutume contraire puisse jamais prescrire contre celle-ci.
Hocestprœceptum meum, ut diligatis invicem. (Joan. xv, 12). — Les rois et les souverains font assez ordinairement des lois conformes à leur humeur et à leur naturel: c'est pourquoi le Fils de Dieu, qui était porté à faire du bien à tout le monde, et qui a aimé les hommes d'un si ardent amour, a porté une loi conforme à cette inclination bienfaisante qui l'a fait descendre du ciel sur la terre. De manière que l'arbre qui sort de terre ne fait pas mieux connaître quelle était la nature de la semence que le jardinier y a enfoui, que cette loi fait voir ce qui était renfermé dans le cœur du Sauveur.
In charitate radicati et fundati (Ephes. 111,17). — L'Apôtre ne se sert de cette double métaphore, d'un arbre et d'une maison, que parce que, dit S. Thomas, afin que l'un et l'autre soient solidement affermis, ils ont besoin l'un de racines et l'autre de bons fondements. Or , un chrétien élève durant sa vie un édifice par ses bonnes œuvres ; c'est le langage du Saint- Esprit dans l'Écriture : il faut donc que cet édifice ait pour fondement la charité, qui soutient toutes nos bonnes actions, lesquelles sans cela ne sont d'aucun mérite. De plus, le chrétien, dit le Fils de Dieu, est un arbre qui doit produire des fruits pour la vie éternelle : si cet arbre n'a pour racine la charité, il sera bientôt renversé ; ou bien, ce sera un arbre mort, qui se desséchera bientôt.
Paler noster qui es in cœlis (Matth. VI). — Le Fils de Dieu n'a pas voulu quecelui qui récitecette prière, qu'il nous alui-même apprise, dise Mon Père, mais Notre Père, dit S. Chrysostôme, mais que, faisant réflexion que nous avons tous un père commun dans le ciel, nous nous considérions en effet comme frères, et qu'en cette qualité nous nous entr'aimions tendrement, et d'un amour d'autant plus fort qu'il doit l'être plus dans la grâce qu'il ne l'est dans la nature, les liens d'une même vocation à la vie surnaturelle et l'espérance du même héritage céleste devant l'emporter sans contredit sur les liens d'un même sang, s'il n'y avait que ceux-ci qui nous unissent. (Chrysost., Orat.de instituendâ secundùm Deum vita).
Ncmini quidquam debeatis, nisi ut invicem diligatis (Roman, xin, 8). — Dieu est notre souverain Seigneur, auquel, à raiaon de son souverain domaine et par mille autres droits qu'il a sur nous, nous devons tout l'amour dont
330 AMQUR DU PFOCHAIN.
tout notre cœur est capable. C'est pour cela qu'il l'exige de nous, et qu'il nous en a fait un commandement exprès, de manière que, si notre cœur était capable d'un amour infini, nous le devrions tout entier à cet Être suprême : Diliges Dominum Deum luum ex tolo corde tuo, etc. Or, de cette dette immense et infinie par laquelle nous lui sommes engagés au-delà de tout ce que nous lui pourrons jamais rendre, et qui fera par conséquent que nous lui serons toujours redevables, il en cède une partie à nos frères, et, cette partie étant de la même nature que l'autre, puisque c'est un droit fondé sur le même motif, nous ne pourrons jamais y satisfaire jusqu'à l'éteindre entièrement, ni en être quittes envers notre prochain non plus qu'envers Dieu même.
C'est chose étonnante que Je sus -Christ, en parlant du commandement de la charité, l'ait appelé un précepte nouveau : Mandatum novum do vobis. Eh quoi donc ? qu'y avait-il de nouveau dans une loi qui paraît aussi ancienne que l'humanité même? Dès qu'on est homme, et, par cela seul, obligé de vivre en société, n'a-t-on pas, dans la nature même de la société dont on devient membre, une obligation essentielle de pratiquer tous les devoirs de cette charité que le Seigneur regarde comme nouvelle ? Avant Jésus-Christ, n'était-il pas détendu de faire à son frère un plus mauvais traitement que celui que nous souhaiterions qu'on nous fit à nous-même? N'a-t-on pas été obligé dans tous les temps, et depuis l'origine du monde, de fournir aux besoins extrêmes d'un frère indigent, de ne pas noircir sa réputation par des médisances cruelles, de ne troubler point la paix domestique ou civile par des haines, par des froideurs et par de plus criminels emportements ? Sans doute, ces devoirs sont de tous les temps, de toutes les religions, de toutes les lois du monde. Pourquoi donc Jbsus- Christ appelle-t-il son précepte un précepte nouveau : Mandatum novum? C'est que le précepte de la charité chrétienne est tout à la fois et ancien et nouveau : il est ancien quant à la substance et à la matière du précepte ; mais il est nouveau eu égard au motif qui nous porte à aimer nos frères, savoir à les aimer pour Dieu; non plus simplement comme pour un législateur et pour un maître qui nous l'ordonne, ou pour un père qui nous l'indique, mais comme pour un père qui nous en presse, un rédempteur qui nous en conjure, jusqu'à se mettre même en la place de ceux que nous obligerons, et à recevoir comme lui étant personnel tout ce que nous leur pourrons Xaire.
§ iv.
Pensées et passages des SS. Pères.
Non diligis proximum tuum , si non ad bonum ad quod ipse tendis adducis.
August. De inoribus Eccl.
Nihil œquè amicum probat quàm oneris portatio. Taiilùm quisque portât quantum amat. Id. in Apocal.
Ut sciai honxo diligere proximum tanquàm seipsum, priùs débet, diligendo Dedm, diligere seipsum. Id. in Ps. 118.
Redeat unusquisque ad seipsum, et, si ibl invenerit charilatem fratris, securus sit quia transit de morte ad vitam. Id. Tract, v in Epist. Joan.
Nihil nocet corporis separatio, ubï est aniinorum vera et sincera conjunctio. Id. Seim. 42 De tempore.
Àut cupidîtate amatur aut charitate.
Non quod non sit amanda creatura ; sed, si ad Creatorem referatur ille arnor, jàm non cupiditas sed chantas erit :
tune enim est cupiditas cùm pr opter se amatur creatura. Id. 9 De Triuit.
Dilectio proximi certus gradus est ad dilectionem Dei. August. Contra Adimant.
Omnibus pari dilectione vita œterna optanda est, si non omnibus eadem possunt exhiberi dilectionis officia. Id. in Expos. Ep. ad Galat. vi.
Charitas quantbplùs impenditur, tantb pliis debelur, et nos tantb mag\s eam debemus qunnto ampliùs impenderimus:
cujus nos perpétuas debitores ostendit Apostolus. August. Epist. 53 ad Severum.
Semper debeo charitatem, quee sola} etiam reddita, semper detinet debitorem : redditur enim cùm impenditur; debetur anlem , etiamsi reddita fuerit; quia nullum est tempus quandb impendenda non sit, nec cùm redditur amiltitur, sed potiiis reddendo multiplicatur. Id. Epist. 62 ad Coclestin.
Proximus non sanguinia propinquitale
Vous n'aimez pas véritablement votre prochain, si vous ne tâchez de lui procurer le bonheur où vous-même aspirez.
Il n'y a point de marque plus certaine d'une véritable amitié, que de supporter les défauts de son ami. Autant on a d'amour pour lui, autant le supporte-t-on.
Afin que l'homme apprenne à aimer son prochain comme soi-même, il doit auparavant s'aimer véritablement soimême, en aimant Dieu comme il le doit.
Que chacun rentre dans soi-même, et, s'il remarque qu'il a de la charité pour son frère , qu'il soit assuré qu'il a passé de la mort à la vie.
L'éloignement et la séparation des corps ne préjudicie point à la charité, quand il y a une vraie et sincère union des cœurs et des esprits.
On aime ou par cupidité ou par charité. Non qu'on ne puisse aimer la créature; mais, si cet amour se rapporte au Créateur, ce n'est plus la cupidité, c'est la charité : il y a cupidité quand on aime la créature pour elle-même.
L'amour du prochain est un degré certain pour s'élever sûrement à l'amour de Dieu.
On doit souhaiter, par une charité commune, la vie éternelle à tout le monde, si l'on ne peut rendre à tout le monde les mêmes devoirs de charité.
Plus on exerce la charité envers le prochain, plus on est obligé de l'exercer; et lorsque nous lui rendons tous les devoirs que nous pouvons , nous sommes encore obligés de lui en rendre davantage, puisque l'Apôtre nous dit que nous lui sommes toujours redevables.
La charité me tient toujours redevable envers le prochain, lors même que je m'acquitte de ce que je lui dois, parce qu'il n'y a point de temps où on ne doive exercer la charité; et, lorsqu'on l'exerce, elle ne perd pas le droit qu'elle a d'exiger qu'on l'exerce encore davantage. Elle ne s'éteint point par-là; elle renaît plutôt en quelque façon et se multiplie.
La qualité de prochain ne se prend pas
AMOUIl DU PROCHAIN.
sed rationis societate pensandus est.
August. Epist. 52.
Omnishomo homini proximus. Non est cogitanda longinquitas generis , ubi est natura communis. August. De doctr. christ.
Charitas est glutinum animarum, societas fidelium, otio non frigida, actione non fracta; non fugax, non audax, non prœceps. Id. ibid.
Charitas aliis Manda, aliis severa, nulliinimica, omnibus mater. August. De catech. rudibus.
Per amorem Dei, omnes ei adhœremus; per amorem proximi, omnes ad invicem unus sumus, ut bonum commune omnium fiât singulorum, et quod quisque in se non habet in altero possideut. Id. De spiritu et litterâ.
Talis est natura sancti amoris etverœ charitalis, ut erogando crescat,et quantum in aliis plus expenditur, tantum in se abundantiùs cumuletur. Id. Serm.
206 De tempore.
Charitas et cupiditas simul esse non possunt : nisi una radicitùs evulsa fuerit, aliaplantari non poterit. Sine causa aliquis conatur ramos incidere, si radicem contemnit evellere : radix enim malorum omnium est cupiditas. Id iib. 50 Homil., 8.
Per amorem Dei amor proximi gignitur, et per amorem proximi amor Dei nulritur. Gregor., vu Moral. 10.
Qui diligit Dedm non eum contemnere potestprœcipienlem diligere proximum , et qui sanctè ac spiritualiler diligit proximum, quid in eo diligit nisi Dedm? August. Tract. C5 in Joan.
Nemo cœteris virtutum exercitationibus magnum quid se consequi putet, nisi rectè fratres diligat. Gyrill. Alexand. il c. 24 in Joan.
Proximum diligere pure non potest qui Deum non diligit : oporlel ergb diligi Deum priùs, ut in Deo diligatur et proximus. Bernard. De dilig. Deo.
de la proximité du sang, mais de la communauté d'une même raison.
Tout homme est le frère et le prochain d'un autre homme. On ne doit point se figurer un degré de parenté trop éloigné, là où la nature nous est commune.
La charité est le ciment des âmes , et fait une société entre tous les fidèles; l'oisiveté ne la refroidit point, l'action ne la rend point lâche et fatiguée; elle ne fuit point quand il faut rendre service; mais elle n'est point non plus téméraire et précipitée pour s'ingérer à contretemps.
La charité se montre affable aux uns et sévère aux autres, mais elle n'est ennemie de personne ; elle fait plutôt l'office de mère envers tousi
Par l'amour que nous portons à Dieu , nous lui sommes étroitement unis ; et par l'amour que nous avons pour le prochain, nous ne sommes qu'un avec lui. De cette manière, le bien qui est commun devient propre et particulier à chacun , et ce que chacun ne possède pas dans soi-même, il le possède dans un autre.
Telle est la nature du saint amour et d'une véritable charité, qu'elle croît en se communiquant ; et plus elle se répand au-dehors, plus elle devient abondante en elle-même.
La charité et la cupidité ne peuvent demeurer ensemble : si l'une n'est entièrement arrachée du cœur, l'autre n'y peut prendre racine. C'est en vain que quelqu'un prétend couper les branches, s'il néglige d'ôter entièrement la racine : la cupidité est la racine de tous les maux.
C'est l'amour de Dieu qui fait naître l'amour du prochain, et c'est l'amour du prochain qui nourrit l'amour de Dieu.
Celui qui aime Dieu ne psut pas dédaigner de lui obéir lorsqu'il lui ordonne d'aimer le prochain, et celui qui aime saintement et en esprit le prochain , quJaime-t-il en l'aimant , sinon Dieu même?
C>ue personne ne s'imagine faire beaucoup par l'exercice de toutes les autres vertus, s'il n'aime ses frères d'une véritable chariféî
Celui qui n'aime pas Dieu ne peut aimer son prochain d'un amour pur : il faut donc que Dieu soit aimé le premier, afin de pouvoir ensuite aimer le prochain en Dieu et pour Dieu.
Non recipio consolationem ubï video fratris desolationem. ld. Epist. 70.
Mandatum charitatis proximi simile est mandato charitatis divinœ : quoniam hoc illud inducit, ab Mo rursus munitur. Chrysost. Hoinil. in Matth.
Hoc in primis habet charitas, qubd cum utilitate sit facillima atquejucundissima. Id. Horuil. 2 in Job.
Quemadmodàm multi religiosi per charitatem sunt inius , ita per eamdem charitatis unionem singuli sunt multi.
ld. Horail. 77 in Joan.
Charitatis debitum , etiamsi semper solvatur, semper debetur. ld. Epist. 22.
Tanta charitatis vis est, ut cœlo latiorem facial animam : uiidè Paulus dicebat : «Dilataniini. » ld. Homil. 44 in Act. Apust.
Àlius amat quia redamatur , alius quia honore afficHur, alius quia utilitati sibi esse aut fore hominem putat :
Christi verb causa difficile quemquam invenies quiatnicum utoportet diligat:
omnes ferè sœcularium liuculorum nexu vinciuntur. Id. Homil. 6i in Matth.
0 nimiam Dei clementiam ! u ineffabilcm charitatem ! Prœmium nobis pollicctur si nos mutub diligamus , et ea nobis prœslemus quibus nos invicem indigemus : et nos ingrato animo renitimur ei cujus imperium beneficium est.
Laurent. Justinian.
Taie est bonum pacis quod ex mutuâ, charitate oritur, ut in rébus creatis nihil deleclabilius concupisci et nihil utilius possideri possit. Id.
Par est latitudo charitatis et mundi :
unam rempublicam, cœlum fecit et terram. Hildebertus, Episcopus Turonensis
Bonum et jucundum est sola charitas.
Hocprivilegium soli charilati scrvalum est ut cûm sit, non solàm bonum, sed omnium bonorum maximum, sit quoque jucundissimum. Omnis quoque alia virtus pœnajn habet annet:am. Thomas Villanova. in Conc.
Charitas in adcersis non déficit, quia patiens est ; inimicis non rependit, quia bcmgna est ; félicitas eam aliéna non
Je ne puis goûter de joie là où je vois mon frère dans la désolation.
Le commandement de la charité envers le prochain est tout semblable au commandement de la charité envers Dieu: le premier conduit à l'autre, il est soutenu et fortifié du second.
C'est le grand avantage de la charité, qu'avec le fruit et l'utilité qu'elle apporte elle est encore très-aisée et très-agréable.
Comme par le moyen de la charité plusieurs religieux ne font qu'un, pareillement, par l'union de la même charité, chacun est multiplié, comme si un seul était plusieurs.
La charité qu'on doit au prochain est une dette dont on lui est toujours redevable, bien qu'on la paie toujours.
Tel est le pouvoir de la charité, de donner à l'âme une étendue plus vaste que le ciel : ce qui faisait dire à S. Paul : Etendezvous.
L'un aime parce qu'il est aimé ; un autre parce qu'on l'honore; un autre enfin parce qu'il croit qu'on lui sera utile ; mais difficilement trouverez-vous une personne qui aime comme il faut son frère pour Jésus- Christ : presque tous les amis sont liés par les nœuds de quelques affection qui tient du siècle.
0 bonté admirable de notre Dieu ! ô ineffable charité ! On nous promet la récompense si nous nous aimons mutuellement, et si nous nous rendons les services dont nous avons réciproquement besoin :
et, par une ingratitude incroyable, nous résistons à celui dont le commandement est un véritable bienfait.
Tel est le bonheur de la paix et de la tranquillité qui naît d'une charité mutuelle, que de tout ce qui est créé on ne peut rien souhaiter de plus agréable ni posséder rien de plus utile.
La charité est d'une étendue égale à celle de l'univers : elle ne fait de la terre et du ciel qu'une même société et une seule république.
La charité seule possède tout à la fois le bien utile et le bien agréable; c'est un avantage qui n'appartient qu'à elle, d'être le plus grand de tous les biens et d'être encore le plus agréable : car, dans l'exercice des autres vertus, il y a de la peine et du travail.
La charité ne succombe point sous le poids des afflictions, parce qu'elle est patiente ; elle ne rend point iujure pour in-
cruciat, quia non œmulatur; conscientia mala non pungit, quia non agit perperàm. Bernard. Tract. De charit.
Charitas quœ Christi causa fundatur, firma, stabilis atque invicta est, nec ullâ re conquassatur ■. non obtrectatione, nonpericulis,non morte. Chrysost.
Homil. 61 in Matin.
Quicumque proximum suum ut seipsum diligit. quidquid boni sibimet cupit, et illi cupit pariter. Justinus. Dialog. cum Trip. Judœo.
Apud christianos, lex et norma amicitiœ quisque ipse est, atque eadem proximis velle quœ et sibi ipsis. Gregor.
Nanzianz.
Hoc plané est charitatis quœ est secundum Decm, omnes complecti. Si autem hune quidem diligis , illum verb minime, estamicitia secundùm hominem; sed nostra non est hujusmodi. Chrysost.
Hornil. 7.
Maxime propterea Christus advenit, ut cognoscerel homo quantum eum diligat Deus , et ide'o cognosceret ut in ejus amorem a quo priùs dilectus est, inardesceret. August ! De catech. rudibus.
Faciès et imago Christi nobis insculpta, quâ sui esse cognoscimur, charitatis gloria est. Cyrill. inJoan. xv.
jure, parce qu'elle est douce; le bonheur d'autrui ne l'afflige point, parce qu'elle est sans envie; sa conscience ne la ronge point, parce qu'elle n'agit point à la légère.
La charité qui a Jésus-Christ pour fondement est une charité solide, constante, invincible, qui ne s'altère point, ni par les soupçons, ni par les calomnies, ni par les dangers, ni par la mort même.
Quiconque aime son prochain comme soi-même lui souhaitera sans doute les mêmes biens qu'il se souhaite à soi-même.
Parmi les chrétiens, chacun est la loi et la règle de l'amitié qu'on se doit les uns aux autres , et il n'y a qu'à vouloir à son prochain le bien qu'on se souhaite à soi-même.
Le propre de la charité qui est selon Dieu est d'embrasser tout le monde. De sorte que, si vous aimez l'un et que vous n'aimiez pas l'autre , sachez que votre amitié est humaine et non chrétienne.
Jésus-Christ est principalement venu au monde et s'est fait homme afin que l'homme connût combien Dieu l'aime ; et qu'il le connût, afin de pouvoir plus facilement s'enflammer d'amour envers celui qui l'a si ardemment aimé le premier.
La figure et l'image de Jésds-Christ, imprimée en nous, par laquelle on puisse connaître que nous lui appartenons, est l'éclat de la charité.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie.
[Définilion]. — La charité envers le prochain est une vertu par laquelle nous aimons le prochain pour Dieu : de manière que , au sentiment de S. Thomas, l'amour de Dieu et l'amour du prochain ne sont qu'une mémo habitude , mais qui est le principe de différents actes : c'est-à-dire , pour m'exprimer en termes de théologie, que l'amour que nous portons à Dieu, et qu'on appelle dilection , ne s'attache pas seulement à Dieu, mais qu'il se répand encore sur le prochain : soit parce que celui qui aime Dieu doit particulièrement chérir toutes les personnes pour lesquelles ce grand
Dieu s'intéresse, et qu'il a destinées aussi à son amitié ; soit parce que les actes qui de leur fond se trouvent «tre d'une seule et même espèce, ou (ce qui est le même) qui se réduisent au même motif principal , appartiennent à une seule et même habitude (S. Thom., 2-2, quœst. 2b). Or, l'acte par lequel nous aimons Dieu pour sa bonté et ses perfections infinies, et l'acte par lequel nous aimons le prochain comme étant, aussi bien que nous, appelé à l'amitié de Dieu et capable d'aspirer ensuite à la possession de cette bonté infinie, sont si fort liés ensemble, comme il est visible, par leur rapport à cette bonté même qui fait le dernier motif de tous deux et tout leur objet principal, que la même habitude qui a la force de nous élever jusqu'à produire le premier ne peut manquer de nous élever jusqu'à l'autre. C'est comme de la surabondance de ce grand motif que naissent les actes de la charité envers nos frères. Sans cela, l'amour du prochain ne serait pas une vraie charité, parce que ce ne serait pas une vertu théologale , et que nous ne reconnaissons pour charité proprement dite que celle qui fait l'une des trois vertus théologales. Il n'y a pas, pour l'une et pour l'autre, deux principes différents. D'où on a raison de dire que ces deux sortes de charité , quand , par rapport à leurs diverses opérations, on les regarde comme deux vertus différentes , sont deux ruisseaux qui coulent de la même source, deux lignes tirées du même centre, et qui par conséquent doivent s'y réunir, deux anneaux d'une même chaîne, deux branches d'un même arbre, et, en un mot, deux actes ou deux suites d'actes provenant d'une même vertu habituelle.
[Les deux amours inséparables]. — De-là on infère que l'un de ces deux amours ne saurait subsister sans l'autre , parce que la même charité qui nous fait aimer Dieu nous porte à aimer le prochain comme son ouvrage le plus accompli et le plus cher , son image et l'objet de ses affections; et que celle qui nous fait aimer le prochain nous fait aimer Dieu en même temps, et, comme on dit, par un même acte, puisque nous n'aimons le prochain que pour l'amour de Dieu et pour le bien que Dieu a mis en lui, principalement de l'avoir destiné à la béatitude, qui n'est autre que luimême. Ainsi, l'amour de Dieu produit nécessairement l'amour du prochain, surtout si on ajoute ce commandement exprès qui nous a été fait d'unir l'un à l'autre, n'étant pas possible qu'on aime Djeu sincèrement en méprisant soit cetto loi qu'il nous impose, soit ce grand exemple qu'il nous donno d'aimer nos frères : de sorte que l'amour du prochain nourrit, entretient et fortifie l'amour de Dieu, puisque nous n'aimerions pas comme il faut nos frères, si nous ne rapportions cet amour à Dieu, et si nous ne les aimions en lui et pour lui. C'est co qu'enseigne S. Grégoire : Per amorem Dei amor proximi gignilur, et per amorem proximi amor Dei nutrilur (Moral. VII, 10).
Quoique, par la liaison nécessaire qui est entre ces deux amours, l'un fasse une conséquence pour l'autre, il y a cependant entre eux cette différence, qu'a remarquée S. Augustin (sur l'Epître aux Galates), qu'il est facile
aux hommes de se persuader faussement qu'ils aiment Dieu , parce qu'il ne se rencontre pas tant d'occasions de donner des preuves de cet amour ; mais, quant à l'amour du prochain, les injustices et les duretés que nous avons tous les jours l'occasion et si souvent le malheur de lui faire essuyer ne sont que de trop fortes marques du peu d'amour que nous avons pour sa personne ; et, comme on ne peut aimer Dieu en haïssant le prochain, dès-lors que nous nous surprenons dans une disposition de haine envers notre frère, nous devons sûrement conclure que nous n'aimons point Celui qui nous a créés les uns et les autres.
[Le prochain]. — La charité ne peut s'étendre sur les créatures irraisonnables, parce que de sa nature c'est une amitié qui consiste dans un mutuel amour, par lequel on se souhaite réciproquement et l'on se procure, selon son pouvoir et dans l'occasion, un véritable bien : car il est ici question d'une charité chrétienne , dont les hommes seuls sont capables. Nous pouvons bien aimer les créatures irraisonnables pour le service que nous en tirons , pour le besoin que nous en avons, pour le plaisir honnête et permis que nous y prenons ; encore devons-nous rapporter tout cela à une fin plus haute, qui est le service de Dieu et notre salut. Il faut même les aimer de telle sorte , qu'on ne s'y attache point avec ardeur : ce qui rendrait notre affection déréglée et criminelle : outre que, quand nous les aimons d'un amour même bien réglé, c'est pour nous, et non pas pour elles, que nous les aimons. Ainsi, de tout ce qui est autour de nous, il n'y a que l'homme que nous devons regarder comme notre prochain , et par conséquent qui puisse être l'objet d'une véritable charité.
Il est vrai que les anges non-seulement communiquent avec nous et ont part à la même béatitude, qui est le fondement de l'amitié chrétienne, et de plus qu'ils ont sur nous cet avantage d'être arrivés à cet heureux terme auquel nous aspirons tous comme à notre fin; aussi est-ce pour cette raison, comme remarque S. Thomas, qu'ils ont avec nous toute la proximité nécessaire pour avoir part à l'amour que nous devons à notre prochain. Néanmoins, les SS. Pères, sous ce nom de prochain, se contentent de comprendre l'homme , parce qu'en effet les plus grandes difficultés qu'il y a à vaincre, et pour lesquelles il a été nécessaire de faire ce commandement, et les occasions fréquentes et ordinaires que nous avons de l'observer, ne regardent proprement que l'homme.
Ce n'est pas assez de savoir ce qu'on doit entendre par le nom de prochain, si l'on n'est encore instruit de ce qui fait cette proximité, et d'où elle se doit prendre proprement afin d'être le motif de l'amour que nous devons à nos frères. Cette proximité, comme dit S. Thomas , ne se prend pas proprement de la nature, mais par rapport à la grâce: non de ce que nous tirons notre origine de ceux qui nous ont donné la vie, ce qu'on appelle proximité du sang, mais de ce que nous sommes tous marqués au caractère de Dieu , tous créés à sa ressemblance et pour la même fin, tous rachetés du même sang, tous appelés à obéir au même Père et à servir le
même Maître, tous capables de posséder un jour le même bien, qui est le bonbeur éternel : ce qui fait que la cbarité embrasse tout le monde en général, et regarde cbacun en particulier comme son prochain , sans en excepter qui que ce soit, quelque imperfection qu'il puisse avoir : au lieu que l'amitié humaine, n'étant fondée que sur cette qualité naturelle, se ressent toujours de la petitesse de son objet; outre qu'on peut se tromper en aimant ce qui ne le mérite pas, ou même en s'imaginant trouver dans une personne des qualités qui n'y furent jamais. Mais, en aimant son prochain pour Dieu, quel qu'il soit en lui-même, il est toujours digne de notre affection , et nous le devons toujours considérer comme notre prochain, que Dieu nous a commandé d'aimer, fût-il le plus méprisable et le plus imparfait de tous les hommes.
De-là il suit que le nom et le terme de prochain comprend tous les hommes indifféremment , selon S. Augustin , et par conséquent les pécheurs, puisque non-seulement ils sont hommes comme nous et nous sont unis par les liens de la nature, qui est l'ouvrage de Dieu, mais qu'ils sont, comme nous encore, appelés à la participation de la béatitude, participation qui, encore une fois, est le fondement de toute charité. Il faut pourtant bien remarquer que nous ne devons pas les aimer par rapport à leur péché, parce que le péché est un empêchement à la béatitude, et que ce serait participer à leur crime que d'y avoir de la complaisance. C'est pourquoi , nous pouvons distinguer deux choses dans le pécheur : — la première est sa nature et sa personne, et la seconde est son péché : on doit aimer l'une, et haïr l'autre de cette haine parfaite dont parle le prophète: Perfecto odio ocleram illos ; c'est-à-dire en faisant la distinction de la nature et de la personne, qui vient de Dieu et qui doit aller à Dieu — Il y a cependant encore une différence considérable à faire entre ces deux termes, nature et personne. La nature ne peut jamais être l'objet de notre haine ; et sous ce rapport il n'est pas permis de haïr le démon même, puisqu'en ce sens-là il ne nous présente qu'une créature de Dieu , et que Dieu a trouvé toutes ses créatures non-seulement bonnes mais très- bonnes, et qu'à parler dans cette précision il ne hait rien de ce qu'il a fait. Mais dans le pécheur, pour parler après S. Augustin, il y a deux choses : la nature, ou homme, c'est ce que Dieu a fait; et l'état, la qualité de pécheur, c'est uniquement l'ouvrage de l'homme. Or, la qualité de pécheur tombe absolument sur la personne, avec laquelle elle s'incorpore en quelque sorte : la personne reçoit toutes les dénominations morales , et forme avec elles comme un être tout différent. Et en effet, Dieu hait la personne du démon, quoiqu'il n'en puisse pas haïr la nature, et nous-mêmes nous devenons le sujet véritable de son aversion dès que nous péchons grièvement : ce qui ne tombe pas sur le péché seul, mais sur la personne même du pécheur. Malgré tout cela, il est certain que, tandis qu'un homme est encore dans la voie pour le salut, et n'est pas comme le démon qui ne peut plus y arriver, dont la sentence est prononcée t. i. 22
et dont la personne n'est aussi dès-lors pour nous, non plus que pour Dieu même, qu'un objet d'horreur et d'aversion; que, tandis, dis-je, qu'un homme est encore dans la voie, nous devons l'aimer au sens absolu : c'est notre prochain , puisqu'il a encore dans sa personne ce qui fonde entre lui et nous cette proximité qui nous le doit faire regarder favorablement tant qu'elle dure, et qui consiste dans le pouvoir d'arriver à la béatitude. Sussions -nous qu'il est réprouvé, il a cependant encore le pouvoir de se convertir ; et, hors d'une révélation, nous ne savons pas s'il n'est pas encore plus en passe que plusieurs qui se croient si justes d'arriver par sa conversion à l'heureuse immortalité.
[Charité et amitié]. — Comme le motif qui nous oblige d'aimer le prochain est Dieu même, il s'ensuit que toute sorte d'amour que nous pouvons avoir pour lui, toute amitié qui peut être entre les hommes , quelque étroite et forte, quelque honnête même et éclairée qu'elle puisse être, n'est pas toujours une vraie charité chrétienne, ou celle que le Fils de Dieu a tant exigée des chrétiens. Il y a un amour qui a pour principe une inclination purement naturelle ; une amitié qui n'est fondée que sur une ressemblance d'humeur et une conformité d'inclinations, et par laquelle on se souhaite ou l'on se procure mutuellement des biens temporels , la santé, la paix, les richesses : cette amitié, si elle est honnête d'ailleurs, n'est pas blâmable en soi , puisque c'est une vertu morale, que les païens ont souvent pratiquée dans un plus haut degré de perfection que les chrétiens mêmes; et, si nous y ajoutons quelque motif provenant de la foi, qui la rende surnaturelle, ce pourra être une amitié salutaire et sainte. Mais , si ce motif emprunté de la foi , pour relevé qu'il soit d'ailleurs, n'est pas celui que nous avons expliqué, ce ne sera point, encore un coup, une charité chrétienne, au moins prise en son sens plus propre et plus véritable. Que si la foi n'y entre point, nous perdons notre récompense, comme dit le Fils de Dieu, et en général nous perdons d'autant plus du mérite de notre charité que nous y mettons plus de ces motifs humains qui la corrompent ou qui l'affaiblissent.
[Le motif de la charité]. — S. Jean dit dans son Épitre Fe, iv, que celui qui osera publier qu'il aime Dieu, pendant qu'il hait son frère, est un menteur qui avance une fausseté manifeste. La raison de cette vérité, outre ce que nous en avons déjà dit, est prise de ce beau principe de la théologie, que les motifs des vertus chrétiennes sont indivisibles, et doivent agir également partout où ils se trouvent. Ainsi, la foi est indivisible dans son motif, qui est l'autorité d'un Dieu, lequel nous a révélé ses vérités saintes. Si nous en croyons véritablement un article par la considération de ce motif et par la soumission que notre entendement doit rendre aux divins oracles, nous nous soumettons à tous les autres articles qui nous sont révélés de même. De sorte que de vouloir partager sa foi, croire un article et non pas les autres, c'est la détruire et n'en avoir point du tout.
Il faut dire la morne chose du motif de la charité, qui est Dieu, que nous devons souverainement aimer. Ce motif s'étend indivisiblement sur Dieu et sur notre prochain : et, par conséquent, vouloir séparer l'amour que nous devons à notre prochain de celui que nous devons à Dieu, c'est détruire l'un et l'autre, et n'avoir point du tout de charité.
Comme l'amour que nous devons avoir pour le prochain est renfermé dans l'amour que nous devons à Dieu, il semble qu'il eût été à propos de ne faire qu'un seul précepte pour tous les deux : c'est une question que propose S. Thomas, en sa 2-2, quest. 42, art. 2. Mais, quoique la charité qui embrasse Dieu et le prochain soit une seule et même vertu, il a néanmoins été nécessaire d'en faire deux commandements différents , parce que cotte vertu a deux objets différents, dont l'un est subordonné à l'autre : savoir, Dieu et le prochain ; et qu'elle a ensuite, en général aussi, deux différents actes, dont l'un regarde l'autre comme satin. A quoi nous pouvons ajouter que tout le monde n'est pas capable de voir que l'un est contenu et renfermé dans l'autre : comme, dans les sciences spéculatives, tous ceux qui connaissent quelque principe ne connaissent pas pour cela toutes les conclusions qui y sont virtuellement renfermées. C'est pour cette raison qu'il est nécessaire de les proposer dans le détail, et chacune en particulier, tout comme les principes mêmes dans lesquelles elles sont renfermées, parce qu'on ne passe pas sitôt de la connaissance d'une de ces choses à la connaissance de l'autre : il faut faire pour cela des raisonnements que tout le monde n'est pas capable de faire.
Il est bon pourtant de remarquer que l'Evangile appelle ce second commandement, d'aimer le prochain, tout semblable au premier qui nous ordonne d'aimer Dieu. Il lui est tout semblable parce que, comme dit S. Chrysostôme, il en est comme l'effet et la suite. Et c'est ù quoi regardent ceux qui confondent ces deux préceptes et qui n'en font qu'un seul : ils les envisagent du coté du motif, qui est Dieu, et de la fin à laquelle ils tendent. En ce sens, ils disent que, comme il n'y a qu'une foi et qu'une espérance, il n'y a de même qu'une charité, et par conséquent un seul commandement pour elle. C'est pourquoi ils la représentent , non plus simplement par rapport à l'habitude, ainsi que nous avons déjà fait, mais par rapport à l'exercice même: comme étant toujours la même vertu, mais ayant comme deux bras , de l'un desquels elle embrasse Dieu, et de l'autre le prochain. « Le Seigueur, dit S. Augustin , a tellement ordonné ces deux commandements, que celui qui est pour Dieu est comme la fin , et celui qui est pour le prochain comme le moyen qui nous doit mener à cette fin. » Aussi sont-ils tellement unis qu'ils sont renfermés l'un dans l'autre , et qu'on n'en peut observer un qu'on n'observe l'autre en même temps.
[Pourquoi c'est un commandement]. — On peut demander pourquoi le Fils de Dieu appelle ce précepte d'aimer notre prochain « son commandement» :
Hoc est prœceptum meum, ut diligatis invicem. Et à cette question on peut répondre — 1°. Que c'est le commandement qu'il a eu le plus à cœur, qu'il a lo plus recommandé , qu'il a voulu qu'on observât le plus inviolablement ; c'est sa loi favorite, et qu'il a jugée la plus importante ; — 2°. Que c'est parce qu'il a employé toute la plénitude de l'autorité qu'il a reçue de son Père, et tout le droit que son sang lui a acquis sur nous, pour nous obliger à l'observer inviolablement : ce qui fait qu'il emploie encore les promesses et les menaces, et qu'il veut , à quelque prix que ce soit, que les hommes se soumettent à cette loi; — 3°. Qu'il l'appelle ainsi parce qu'il a voulu que la pratique de cette même loi fût la marque et le propre caractère par lequel on distinguât ses disciples des autres hommes. — 4°. Qu'il veut que nous regardions ce commandement plus particulièrement comme sien, parce qu'il en a fait là loi fondamentale de son Évangile, et a pris soin même que tous les autres commandements qu'il nous a faits, et qui sont en assez grand nombre, fussent compris dans celui-là.
Si vous demandez, de plus, en quel sens il l'appelle un commandement nouveau: Mandalwn novum do vobis, ut diligatis invicem; je réponds : — 1°. Que ce commandement est nouveau dans sa cause, parce qu'il ne vient point, dit S. Thomas, de l'esprit de l' Ancien-Testament, mais de l'esprit du Nouveau, qui est un esprit d'amour et de douceur; — 2°. Qu'il est nouveau, suivant S. Augustin, dans son effet, de renouveler les hommes: quia innovât homines : car, comme ajoute ce saint docteur, cet amour du prochain, renouvelé par Jésus-Christ, a fait un peuple nouveau de toutes les nations idolâtres et de tout le genre humain, partagé en tant de sectes , d'opinions et de superstitions extravagantes et monstrueuses : Hœc dilectio proximi génies, de universo génère humano, fecit novum populum (S. Augustin in Joan.) ; — 3° Qu'il est nouveau parce qu'il fait de ceux qui l'observent comme de nouvelles créatures : nova creaiura ; c'est-àdire des hommes d'une vie et d'une sainteté tout extraordinaire, sainteté qui donna autrefois tant d'admiration aux païens; — 4°. Que ce commandement est nouveau dans son idée, comme disent S. Chrysostôme et 8. Cyrille; qu'on lui a donné comme une autre forme , et voulu qu'il fût observé d'une manière nouvelle et incomparablement plus parfaite que dans l'ancienne loi : Mandatwm novum, quia novo modo servandum. On nous avait autrefois donné, pour modèle de l'amour que nous devions porter à notre prochain, l'amour que nous nous portons à nous-mème : Sicul teipsum ; mais le Sauveur a vu que ce modèle était encore trop imparfait, et que nous ne savions pas nous aimer nous-mêmes comme il faut : c'est pourquoi il a renouvelé la loi, en nous donnant un modèle plus assuré, plus parfait et plus accompli, qui est l'amour qu'il nous a porté lui-même : Sicut dilexi vos, ut et vos diligatis invicem; et en nous proposant même l'amitié qui est entre lui et son Père: Ut sint union, sicut et nos unvm
swnus vl dilectio quel dilexistimein ipsissit, et egoinipsis; — o°. Qu'ainsi
il est encore nouveau dans le motif par lequel on nous oblige d'aimer
notre prochain , savoir, pour l'amour de Jésus-Christ, qui prend comme fait à lui-même ce qu'on fait au moindre des siens : Mihi fecistis ; et pour l'amour de Dieu encore en ce sens plus particulier, que la loi de l'Évangile associe en tant de façons ces deux amours l'un avec l'autre : ce qui n'est point exprimé de la sorte dans la loi portée par Moïse. (Nous avons donné au § II encore une autre explication de cette expression, par laquelle le Sauveur appelle nouveau le précepte d'aimer nos frères). C'est donc à juste titre que ce commandement s'appelle nouveau.
[Comment on l'accomplit]. — Les paroles, que Jésus-Christ ajoute, comme pour expliquer ce commandement, souffrent quelque difficulté : Diliges proximum tuwm sicut teipswm, Vous aimerez votre prochain cormne^voaismème. Ces paroles, dit S. Thomas, ne signifient pas une égalité mais une mblauce qu'il faut qu'il y ait entre ces deux amours : Non œqualiter sed simililer significat'. Dieu, par-là, ne nous oblige pas d'aimer notre prochain autant que nous , parce que, la charité bien ordonnée commençant par soi-même , le cœur, comme il est raisonnable, prend pour soi la meilleure part; mais cette ressemblance veut dire, ajoute ce saint docteur, que, commeje me dois aimer d'un amour juste, saint et véritable, l'amour que je dois avoir pour mon prochain aura les mêmes conditions. S. Grégoire dit que ce commandement doit être expliqué par ces deux grands et raisonnables principes naturels, qui sont de ne point faire à un autre ce que justement nous ne voudrions pas qui nous fût fait, mais au contraire de lui faire ce que, dans l'ordre de la sagesse et de la justice, nous voudrions qu'on nous fit. Cette explication est appuyée de l'autorité du Sage (Eccl. 31), qui dit que nous devons connaître et apprendre ce que nous devons à notre prochain, par ce que nous croyons nous être dû. Nous croyons qu'on nous doit de la compassion dans nos maux et du secours dans nos besoins, et se réjouir de nos avantages : persuadons-nous donc que nous devons la même chose à notre prochain. Mais nous ne croyons pas que, dans la concurrence d'un droit égal de part et d'autre, notre prochain nous dût préférer à soi : nous ne lui devons donc pas non plus nécessairement cette préférence.
Les théologiens infèrent de ces mêmes paroles , Diliges proximum luum sieut teipswm, que nous pouvons et devons nous aimer nous-mêmes par. charité. Car enfin, Dieu ne nous obligerait pas d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, s'il ne nous obligeait en même temps de nous aimer du même amour : la charité envers le prochain doit être réglée sur celle que nous devons avoir pour nous-mêmes. Il est vrai que cet amour qui regarde n'est pas proprement une amitié, parce que l'amitié suppose deux personnes différentes dont elle unit les cœurs; mais c'est quelque chose de pins grand et de plus parfait, toutes ohoses d'ailleurs égales, que l'amitié même, puisqu'il est fondé sur l'unité, qui est lo principe dont toute union tâche de so rapprocher. Mais, comme l'amour réglé de nous-
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mêmes n'est pas seulement le principe, qu'il est encore la règle de l'amour que nous devons avoir pour autrui , S. Thomas, pour nous expliquer ce que c'est que cet amour véritable, remarque qu'il y a en nous deux sortes d'amours dont nous nous aimons nous-mêmes : — l'un qu'on appelle communément Y amour-propre, par lequel nous rapportons tout à nous, ou bien par lequel nous n'aimons que l'homme extérieur, c'est-à-dire notre corps, auquel nous procurons tous les plaisirs et toutes les commodités de la vie : celui-là est mauvais et déréglé; — l'autre par lequel nous aimons l'homme intérieur, et par lequel nous réglons la conduite de notre vie selon la loi de la raison : c'est celui-là que ce saint docteur appelle amour bien réglé, bon et juste. C'est donc selon ce second amour que nous devons régler celui que nous devons au prochain. Cette sage réflexion n'est pas seulement de ce saint docteur : elle paraît prise de S. Augustin , qui dit : Priùs vide si nôsti diligere teipsum : et lune tibi commendo proximum , quem diliges sicut teipsum (Confess. v, 15). A quoi S. Prosper ajoute: Tune diligimus proximum quandô, ad bonos mores et ad vitam œlernam sequendam , siculi nobis , corum saluti consulimus. Il suit de tout cela que ce n'est pas nous acquitter du précepte de l'amour du prochain que de l'aimer comme souvent nous nous aimons nous - mêmes , en lui procurant des plaisirs criminels et en lui prêtantlamain pour réussir dans les projets de ses passions honteuses : car l'amour qu'on doit au prochain ne souffre point qu'on lui fasse du mal, comme nous ne devrions pas non plus nous en faire : et peut-on faire à un homme un plus grand mal que de le favoriser dans ses crimes ?
Quant à la manière dont nous devons aimer notre prochain afin qu'on puisse dire avec vérité que nous l'aimons comme nous-mêmes, il est sans difficulté qu'il faut l'aimer de cœur et d'action : de cœur, en lui souhaitant tout le bien qu'il peut licitement se désirer à lui-même ; d'action, en faisant tout ce qui est en nous pour lelui procurer. « Quiconque, dit S. Augustin, aime son prochain comme soi-même lui souhaite les mêmes biens qu'il se souhaite à lui-même, et il lui procurera dans l'occasion les mêmes avantages qu'il se procurerait, s'il le pouvait.» Mais, comme il y a un bien unique et souverain qui doit être le but de tous nos désirs, savoir, le bonheur d'aimer Dieu en cette vie et d'en jouir dans l'autre, aimer notre prochain comme nous - mêmes c'est faire pour lui ce que nous devons faire pour nous , c'est-à-dire le porter, autant qu'il est en nous, à aimer Dieu d'un amour parfait, pour le faire arriver au même but où nous aspirons. L'aimer autrement, si du moins on ne fait rien qui le détourne ou qui l'expose trop à se détourner de celte principale fin, mais qu'on se contente de lui faire éviter des maux temporels ou de lui procurer des satisfactions innocentes, ce peut être une amitié d'une espèce, comme nous avons dit, fort inférieure : l'aider par une fausse compassion, ou par une affection encore plus fausse, à déshonorer et à perdre son âme, c'est ne lo point aimer du tout.
[Effets de la charité]. — Entre les effets de la charité envers le prochain, les uns sont négatifs et les autres positifs. — Les effets négatifs consistent à bannir les défauts contraires à la charité, desquels S. Paul fait mention dans sa Ire Épître aux Corinthiens : savoir, la colère, l'aigreur, les animosités, les ressentiments, les actions offensantes, les paroles désobligeantes, l'envie, l'orgueil, l'ambition, les soupçons désavantageux, les jugements téméraires, les interprétations malignes des intentions du prochain , une secrète et maligne joie de la peine et de l'humiliation d'autrui, et enfin un attachement excessif à nos intérêts. — Les effets positifs ont pour objet le mal et le bien du prochain : le mal, de quelque nature qu'il puisse être, pour l'en délivrer; le bien, pour le lui procurer. Si la charité ne peut le délivrer du mal , elle le console ; si elle ne peut le soulager, elle lui compatit; elle supporte ses défauts, lorsqu'elle ne peut y remédier; elle lui fait tout le bien , soit spirituel soit temporel , qu'elle peut , et , si elle ne peut le lui procurer, elle le lui souhaite.
[Ses motifs], — Les raisons et les- motifs qui nous doivent porter à aimer notre prochain, de la manière que Dieu le demande et que nous l'avons expliqué, sont — 1°. Parce qu'il est l'image de Dieu, ébauchée dans la création, destinée à être relevée infiniment plus par les traits delà grâce : d'où il suit que, si nous aimons Dieu, nous devons aussi aimer cette vive image qu'il a formée de ses propres mains , qu'il a destinée à l'aimer et à le connaître; — 2°. Parce que notre prochain a été racheté du sang du Fils de Dieu : car c'est pour lui que le Sauveur est mort , aussi bien que pour nous. Si donc le Fils de Dieu l'a aimé jusqu'à cet excès que de donner sa vie et verser tout son sang pour lui, de quel amour ne devonsnous point l'aimer, puisque ce divin Rédempteur nous ordonne de nous aimer les uns les autres de la manière dont il nous a aimés lui-même ? — 3°. Parce qu'il est membre du corps mystique du Sauveur, savoir de son Eglise. C'est la raison dont se sert particulièrement l'Apôtre : Multi unum corpus sumus in Christo , singuli autem aller allerius membra ; et dans un autre endroit : Pro se incicem sollicita sunt membra : si quid patilur unum membrum} compatiunlur omnia membra (Rom. XII; Cor. XII).
Non-seulement la nature et la qualité de l'amour que nous devons avoir pour notre prochain est comprise et exprimée, comme nous avons déjà dit, dans ces paroles du précepte: Diliges proximum luum sicut leipsum ; mais encore le degré de force , la grandeur et la perfection où ce même amour doit être porté, dans la notion que nous en avons donnée. Car, puisque le Fils de Dieu veut que l'amour quo nous devons avoir pour nous-mêmes soit, par ses conditions générales et par le motif qui fait son essence, la règle, la mesure et le modèle de celui que nous devons à nos frères, il veut bien encore qu'il le soit à proportion par sa vive ardeur et par sa constance. Or, il est constant, en général, que l'amour que nous avons
pour nous-mêmes est, de toutes les autres amours qui nous peuvent lier à quelque personne ici-bas, le plus grand, le plus fort, le plus puissant, le plus agissant, et en quelque manière le plus indissoluble. Tel doit être, à proportion , l'amour que Dieu exige de nous à l'égard de notre prochain. C'est pourquoi il ne dit pas que nous l'aimerons comme un ami son ami, parce que cette amitié est sujette à se rompre : ni comme un frère aime son frère, parce que l'amour fraternel se change assez souvent en une haine mortelle ; ni enfin comme un père aime son fils et un fils son père, on ne voit que trop d'exemples de la haine et de l'inimitié qui éteint tous les sentiments de l'amour le plus naturel : mais il veut que nous l'aimions comme nous nous aimons nous-mêmes, parce que tous les autres amours naturels cèdent à celui-ci, qui est grand, durable, fort et étendu, profond et vaste tout à la fois.
[Sa perfection]. — Que si nous voulons savoir combien, sans entrer dans tout ce détail, cette vertu est parfaite en elle-même, nous en devons juger par l'estime qu'en a marqué avoir le Fils de Dieu, en en faisant le fondement de sa loi et comme le signe et le caractère par lequel on reconnût ses vrais disciples. Nous n'avons encore qu'à considérer, avec S. Paul, qu'elle est le lien de la perfection : Super omnia autem hœc, charitatem habele, quod est vinculum perfeclionis fCol. XIII). C'est qu'en effet elle lie ensemble, contient et réunit une infinité de vertus qu'on n'exercerait pas sans elle : la patience et l'humilité dans les injures, la miséricorde, etc. En sorte que non -seulement, faute d'avoir la charité habituelle (de quoi nous sommes assurés dès que nous haïssons quelqu'un de nos frères), toutes nos autres vertus , quand nous paraîtrions encore en avoir d'éclatantes, perdent leur mérite, et devant Dieu sont comptées pour rien : Nihd mihi prodest: 'outre que, faute d'être attachés aux exercices que cette même charité inspire pour le prochain, nous manquons en mille occasions à ce que Dieu attend de nous. La ebarité fraternelle est d'une si grande étendue dans ses obligations et dans ses effets, qu'elle a de quoi occuper elle seule une infinité de vertus particulières. Toutes les lois de la seconde table sont de son ressort : et c'est pourquoi le même apôtre, après en avoir fait le dénombrement, nous assure que toute la multitude des préceptes est renfermée dans celui d'aimer le prochain : Et si quod est aliud mandalum, in hoc verbo instauralur : Biliges proximum luum si cul leipsum. Dilectio proximi malum non operatur. Pleniludo ergô legis est dilectio (Rom. XIII). Rien n'empêche même de dire que la charité envers le prochain est absolument le lien de toute perfection, puisqu'elle n'est pas seulement un amour du prochain, mais que, par l'effet du grand motif qui lui sert d'âme, elle est encore un véritable amour de Dieu, et qu'ainsi elle ne peut manquer de tout réunir, ces deux amours étant comme le centre où toutes les lois tendent et où toutes les vertus aboutissent.
PARAGRAPHE CINQUIÈME. 34o
[Ordre nécessaire]. — Comme toute la perfection du christianisme ne consiste presque que dans la charité, et qu'elle est la règle de tous nos devoirs, cette vertu par conséquent doit être la plus réglée de toutes les vertus chrétiennes : ainsi, il n'y a rien qui lui soit si essentiel que l'ordre. Voici ce que les théologiens ont unanimement décidé sur ce chapitre. — 1°. Cet ordre se doit mesurer selon la proximité ou l'éloignement qu'ont les objets différents à l'égard du principe souverain, qui doit être aimé sur toutes choses. Ainsi, là où il s'agit des intérêts de Dieu et de ceux du prochain, il est évident que nous devons préférer Dieu au prochain , puisque nous devons aimer Dieu plus que nous-mêmes, et par conséquent plus que tout le reste. Cependant, comme Dieu même est intéressé dans les bons offices que nous pouvons rendre au prochain , et qu'il y a des occasions où il faut quitter Dieu pour servir ses frères , voici le tempérament qu'y apporte S. Augustin (17 in Joan.) : L'obligation, dit-il, d' aimer Dieu, dans l'ordre du précepte, doit précéder l'obligation d'aimer le prochain ; mais Dieu veut souvent que, dans l'exécution, on lui préfère le prochain. C'est donc là le premier commandement, d'aimer Dieu préférablement à tout, et vers quoi d'abord doit se porter notre intention, ce qu'elle ne doit point cesser d'envisager. Et si Dieu veut cependant qu'on quitte son culte , ou plutôt qu'on le diffère, pour nous acquitter entre nous des devoirs de la charité, ce n'est pas que l'on abandonne cet amour, qu'on lui doit toujours préférablement à tout autre objet, mais c'est que l'exercice des devoirs attachés à la charité fraternelle, et qui lui servent de matière , se trouvent alors presser davantage, et sont par-là plus agréables, dans les circonstances, à Dieu que ceux qui le regardent plus directement. — 2°. Après Dieu, nous nous devons plus aimer nous-mêmes, selon l'âme, que nous ne devons aimer le prochain; mais on peut et on doit préférer le bien spirituel du prochain à son propre bien temporel, et quelquefois même risquer jusqu'à sa propre vie pour le salut de l'âme de son frère. Il faut consulter les casuistes pour voir les occasions et les circonstances où cela se peut, où cela se doit, et ce qu'il faut faire. Quant aux occasions où il ne s'agit, entre nous et nos frères, que de simples intérêts temporels qui ne regardent qu'eux et nous, la charité est généreuse ; elle n'aime point les disputes ; elle prend beaucoup sur soi; dure pour elle-même , commode aux autres, quoique toujours prudente, elle n'use pas en notre faveur de tout ce droit de préférence auquel nous pourrions vouloir regarder : mais c'est en cela même qu'elle fait mieux voir sa prudence , puisqu'elle choisit pour nous et nous fait préférer à de petits gains ce qui renferme une plus grande utilité spirituelle du prochain. — 3°. Dans la concurrence des besoins de différentes personnes, si tout le reste d'ailleurs se trouve pareil, la charité doit régler ses secours selon la proximité du sang ou de l'alliance , selon l'amitié, la patrie et les diverses liaisons plus ou moins étroites, communes ou particulières, qu'on peut avoir avec les personnes. Je dis « si tout le reste est pareil » : car, plus communément, on doit avoir égard aux
plus grands besoins, aux plus gens de bien, aux personnes à qui nous avons le plus d'obligation , et à l'occasion desquels nous voyons que Dieu sera plus glorifié par notre action.
§vi.
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[Étendue du commandement]. — La charité est un commandement si universel, que personne, sous quelque prétexte que ce soit, ne peut jamais en être dispensé. C'est la plénitude de la loi, l'essence de notre morale, le précis de l'Evangile, et, pour m'expliquer avec Tertullien, l'abrégé de toute la morale chrétienne : de sorte qu'on peut dire, avec le prophète, que ce commandement a une étrange capacité et une admirable étendue. C'est un arbre qui se divise en plusieurs branches; c'est toujours la même charité qui agit ; c'est elle qui s'intéresse pour les uns, qui compatit aux autres, qui s'abaisse pour ceux-ci, qui s'élève pour ceux-là; c'est elle qui est douce à plusieurs sans se relâcher de ses droits, sévère à quelques-uns sans les regarder comme ses ennemis, bienfaisante à tous comme une bonne et commune mère. (Fromentières, Serm. pour le sacre d'un cvèque. )
[Dieu et le prochain]. — Ce sont deux choses inséparables : si j'aime Dieu, il faut que j'aime mes frères, soit parce que Dieu a fait pour eux une extension de ses droits, comme dit S. Chrysostôme, soit parce que mon amour- doit être une imitation de celui du Fils de Dieu, qui, aimant son Père, nous a aussi aimés, comme dit S. Augustin. C'est un même flambeau, qui éclaire deux personnes dans une chambre : si je veux éteindre ce flambeau pour l'une, il faut que je l'éteigne aussi pour l'autre, parce qu'il les éclaire également toutes les deux : Hoc mandalum habemus , ut qui diligit Deum diligat et fratrem suum. C'est un même commandement, c'est un même amour : si j'aime Dieu, j'aime mon prochain; si je n'aime pas mon prochain, je n'aime pas Dieu, et je n'ai pas en moi cette divine charité dont je dois être animé. (Joly.)
D'où vient que l'apôtre S. Jean dit que celui qui n'aime pas son frère qu'il voit ne saurait aimer Dieu qu'il ne voit pas : Qui non diligit fratrem suum quem videt, Deum quem non vid-et quomodo polcsl diiigere ? comme s'il était plus difficile d'aimer Dieu que son prochain , et comme si la charité surnaturelle n'était pas ou le principe ou le modèle de la charité fraternelle? 11 semble que ce ne soit pas un grand eiiort à une àme éclairée
d'en-haut d'aimer Dieu, quoiqu'elle ne le voie pas. Les charmes infinis qu'il y a dans cet objet invisible, les adorables perfections qui sont dans cet Être souverainement bon et souverainement aimable, cette beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, cette majesté couronnée des rayons de sa propre essence, engagent, enlèvent et surprennent une âme par tant d'endroits, que, bien que ce soit une merveille qu'elle brûle de ce feu divin, ce serait un monstrueux prodige, dans la nature et dans la grâce, dit S. Bernard, de voir qu'elle n'en brûlât pas. Il n'en est pas ainsi quand on est obligé d'aimer Dieu dans ses créatures : elles ont si peu de perfections, et ces perfections si rares sont accompagnées de tant de défauts, que ces défauts donnent plus de mépris ou d'indifférence à un cœur que les perfections ne lui inspirent d'attachement et d'amour. L'aimer dans les pauvres ou dans les malades, où nos yeux ne voient que de pitoyables objets, où nos oreilles ne sont frappées que de cris et de plaintes, quoi de plus difficile? mais néanmoins quoi de plus nécessaire ? (Fromentières, Serm. pour N.-D. des Anges.)
Si un homme qui n'aurait jamais vu le Louvre, voyant ce magnifique palais, demandait à qui est cette maison, on lui dirait : « Ne savez- vous pas que c'est la maison du roi ? » Veut-on dire par-là qu'il n'y a que le roi qui y demeure ? Point du tout : qu'y ferait-il tout seul ? On veut dire que tous ceux qui y logent ont un rapport tout particulier à la personne du roi, comme ses domestiques et ses officiers. Ainsi vous demandez à qui appartient votre cœur : on vous répond : Lisez sur le frontispice de ce petit palais cette inscription en caractères visibles : Domini ego sum, J'appartiens à Dieu, je suis tout à lui. — Et n'y a-t-il que Dieu qui demeure qui loge dans ce cœur ? Les amis, les proches, les enfants n'y entrent-ils pas? — Oui, mais rien n'y entre et n'y loge, t plutôt rien n'a droit d'y •demeurer, qui n'ait du rapport à Dieu. C'est la comparaison de S. François de Sales. (Le P. Texier, Dominicale).
[N.-S. dans le prochain].— Demandez à S Élisabe h, duchesse de Thuringe et fille d'un roi de Hongrie, ce quelle trouve d'aimable dans une vieille lépreuse dont elle veut prendre elle-même le soin; quel charme elle aperçoit dans une pauvre enfant qu'elle seule peut supporter. « Ne me parlez pas de la sorte, me répondra-t-elle : ne voyez-vous pas Jésus-Christ au travers de toutes ces plaies et de ce pitoyable appareil? Cette lépreuse me paraît toute éclatante d'une beauté divine; cette enfant est lavée dans le sang de mon Maître. » Demandez encore à toutes ces personnes charitables quels motifs d'amour , quels attraits elles trouvent dans ces pauvres inconnus et dans ces misérables couverts d'ulcères : elles vous répondront que vous ne les connaissez pas, et qu'étant éclairées des lumières de la foi, elles les voient dignes du même amour qu'elles doivent à Jésus- Ghrist.
Ille animam suum pro nobis posuit : et nos debemus pro fratribus animas
ponere. 0 devoir du christianisme, que tu es mal entendu! Ceux-là en vérité n'ont pas compris ce devoir qui , lorsqu'on les conjure de vouloir céder quelque chose de leur intérêt, de supporter la mauvaise humeur d'une personne avec qui nous sommes obligés de vivre, d'user de quelque condescendance envers quelqu'un, répondent d'un air fier et colère : « Qui est cet homme, et pourquoi lui cèderais-je? pourquoi lui accorderais -je ce que vous me demandez ? Je veux qu'il sache que je ne lui dois rien. » Hélas ! si cela est vrai, la parole de S. Jean est donc fausse , quand il dit Debemus, Nous devons! Vous avez raison de demander qui est cet homme, car je vois bien que vous ne le connaissez pas. Demandez premièrement à la foi chrétienne, que vous professez, qui il est : elle vous dira que c'est un homme, tout odieux qu'il vous paraisse, que vous êtes obligé d'aimer, sous peine de votre damnation éternelle. Vous ne lui devez rien, ditesvous : et cette foi dit que , si vous êtes chrétien , vous lui devez amour pour haine, et bienfait pour ingratitude : Benefacite his quioderunt vos. Demandez à Jésus-Christ qui il est : il vous dira que c'est un homme qu'il a voulu rendre considérable en lui cédant toutes les obligations immenses que vous lui avez. Si donc vous ne lui devez rien, comme vous dites, vous n'avez jamais rien dû et vous ne devez rien encore à Jésus- Christ. (Le P. Texier.)
Que ce commandement d'un Dieu me paraît doux! qu'il me paraît humain! qu'il me paraît digne de la bonté et de la sagesse de Dieu I Qu'il est raisonnable que des hommes qui ont une même nature, une même religion, un même père, qui sont obligés de vivre en société, qui sont tous comme compagnons de voyage , qui tendent au même terme par la même voie, qui doivent être éternellement ensemble dans le ciel, qu'il est raisonnable, dis-je, qu'ils commencent à s'aimer dès ici-bas, et à se rendre mutuellement tous les offices que chacun serait bien aise qu'on lui rendît à lui-même! (Le P. de la Colombière.)
[Ordre dans la cbaritéj. — Il faut que tout le monde convienne que Dieu a établi un ordre constant et immuable dans ce qui regarde la charité; et, quoiqu'il soit l'objet unique de notre amour et qu'il doive en être la fin comme il en est le principe, cela n'empêche pas qu'il n'y en ait de plus proches et de plus éloignés qu'il nous est permis d'aimer, et par lesquels il faut que nos actions et nos désirs passent , comme par un milieu, pour remonter jusqu'à lui en qualité de fin dernière. Car, si nous aimions quelque chose hors de lui que nous n'aimassions pas pour lui, nous l'aimerions avec dérèglement, comme dit S. Augustin. Ainsi, c'est par rapport à ces divers objets qu'il y a un ordre certain qui ne change point, selon lequel ils occupent dans nos cœurs des places différentes , et que les uns sont préférables aux autres : ce qui fait la distinction et l'inégalité de nos devoirs. Dieu est donc ce principal objet, et tient ce premier rang dans la charité. On ne parle point de ce que nous nous devons à nous-
mêmes. Nos pères -viennent ensuite, puis nos frères, nos proches, et le reste. Ces obligations sont universelles; rien ne les change et ne les détruit, et jamais l'une ne prëjudicic à l'autre. Cependant il arrive souvent que les exercices de ces devoirs et les manières de les accomplir sont contraires et incompatibles : en sorte que l'assistance que nous voudrions rendre à nos frères et à nos pères est empêchée par le service que nous devons à Dieu , qui nous retire de toutes les autres obligations. (L'abbé de la Trappe, Devoirs monastiques).
La charité ne s'occupe pas seulement à empêcher le mal du prochain, mais encore à lui faire tout le bien possible. Car la charité, dit S. Paul, est bienfaisante; elle nous engage à estimer, à honorer et à aimer sincèrement notre prochain; à lui témoigner notre estime, en parlant obligeamment et avantageusement de lui; notre respect, en le traitant d'une manière civile et prévenante; notre amour, en lui souhaitant toutes sortes de biens, en se réjouissant de ceux qu'il possède, en lui procurant ceux dont il a besoin, en lui rendant tous les bons offices qu'il peut souhaiter de nous. (Le P. Nepveu, Réflexions chrétiennes) .
Une autre règle que Jésus-Christ nous donne , c'est d'aimer notre prochain comme nous voudrions qu'il nous aimât , de le traiter de la même manière que nous voudrions qu'il nous traitât. 0 la divine règle! elle parut si admirable et si raisonnable à un prince païen , qu'il la crut une preuve convaincante de la sainteté et de la vérité de notre religion qui l'enseignait. Gardons cette règle, et nous serons justes et saints. Nous n'avons qu'à prendre sur ce point .la loi de notre amour-propre : tout déréglé qu'il paraît , nous n'avons qu'à suivre ses mouvements là-dessus pour nous régler; tout injuste qu'il est, il nous fera rendre justice aux autres. Consultons donc notre propre cœur et les mouvements qu'il nous inspire pour nous-mêmes : demandons-nous souvent à nous - mêmes, quand nous avons à traiter avec le prochain : Voudrais-je qu'on usât de celte manière avec moi? qu'on me traitât avec dureté, qu'on me parlât avec mépris , qu'on médît ou qu'on raillât de moi avec malignité , qu'on me tournât en ridicule, qu'on relevât ou qu'on exagérât mes fautes les plus légères, qu'on empoisonnât malicieusement mes intentions les plus droites, qu'on jugeât mal de ma conduite sur les plus légères apparences, qu'on ne supportât point mes défauts, qu'on n'eût nulle condescendance pour mes faiblesses, qu'on ne me ménageât sur rien? Ne voudraisje pas qu'on eût avec moi une conduite toute contraire? Pourquoi ne la pas avoir avec les autres ? (Le P. Nepveu, L'esprit dit christianisme) .
Tertullien dit que la charité est le grand sacrement de la foi. Ce Père veut dire par-là que, comme dans les sacrements nous honorons Dieu sous des figures viles d'elles-mêmes et méprisables, ainsi à peu près, dans la charité, nous devons l'aimer en des personnes rebutantes d'elles-mêmes et haïssables». Si vous me demandez donc pourquoi j'exige de vous de
3o0 AMOUR DU PROCHAIN.
l'amour pour une personne où vous ne voyez que des sujets d'aversion, je vous réponds qu'en cette personne est contenu le grand sacrement de notre morale, dont cette personne n'est que l'écorce sous laquelle la foi nous apprend que Dieu a voulu se cacher.
Cet homme, dites-vous, qu'on veut que j'aime, est un homme qui n'a rien d'aimable. Quand cela serait, n'est-ce pas assez que Dieu vous déclare qu'il l'aime, pour vous obliger à l'aimer? Mais comment pouvez-vous penser qu'une personne n'ait rien d'aimable, que Dieu aime si tendrement? Peut-il aimer sans raison? Dieu peut-il aimer autrement qu'avec une raison infinie? 0 la grande raison d'aimer ceux qui ne vous paraissent pas aimables, même contre toute raison! (Le P. d'Orléans, Serm. sur l'Amour du rochain).
[Dans la charité la perfection]. — La charité envers le prochain est le haut point delà perfection. Car, puisque la perfection consiste dans l'amour de Dieu, et que l'amour de Dieu n'est parfait que quand il s'étend au prochain, il est évident que la perfection renferme l'amour du prochain, et que sans cet amour du prochain il n'est point de perfection. Ainsi, Dieu, voulant nous donner un modèle de perfection dans les fidèles de l'Église naissante, ne fait presque mention d'aucune autre de leurs vertus que de cette mutuelle union qui les faisait vivre en si grande concorde qu'on pouvait dire qu'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme: Cor union et anima una. Il ne parle que de cette charité ardente qui rendait tous leurs biens communs, qui obligeait les riches à vendre leurs biens, afin qu'il n'y eût point de pauvres.
Le vrai christianisme ne peut subsister avec aucune de ces choses qui détruisent l'amour du prochain, ni avec les aversions, ni avec les duretés, ni avec les mépris des autres, non pas même avec les froideurs ni avec les indifférences. En vain vous avez quitté le monde avec ses commerces et ses assemblées, si, dans le réduit que vous vous faites, vous ne laissez pas d'y entretenir et des aversions qui paraissent, et des jalousies qui éclatent, et des partis qui scandalisent. En vain vous aurez renoncé aux plaisirs, si, attaché à vos intérêts, vous êtes du nombre de ceux qui n'ont nul égard aux intérêts d'autrui. En vain vous pleurerez de dévotion, dans la ferveur de vos prières, si vous êtes de ceux dont l'impatience, la bizarrerie, la mauvaise humeur, ne laissent jamais un moment de vraie joie à leurs domestiques. (Le P. d'Orléans).
[Défauts contraires]. — Si nous étions animés de cet esprit de charité, nous ne serions point si médisants dans nos entretiens, si piquants dans nos railleries, si méprisants dans nos manières, si critiques dans nos jugements, si aigres dans nos paroles; nous ne nous ferions point un plaisir malin de trouver le ridicule de l'un, d'irriter la colère de l'autre, de brusquer ceux qui nous déplaisent. Compatissant aux faiblesses d'autrui et
rARAGRAMIE SIXIÈME. 3b 1
supportant, comme l'ordonne S. Paul, les défauts les uns des autres pour accomplir la loi de Dieu, nous saurions éviter ce qui déplaît, nous ménagerions les humeurs, nous aurions égard aux délicatesses, nous choisirions les endroits sensibles ; bien loin de vouloir apprendre ce que nous ne savons pas, nous tâcherions d'oublier ce que nous savons ; bien loin de deviner ce qui n'est point, nous fermerions les yeux à ce qui est; loin d'empoisonner ce qui est innocent, nous adoucirions ce qui est envenimé; et, au lieu de rendre incurable par les plaintes ex par les éclats ce qui se pourrait guérir par la patience et par la dissimulation, nous ferions de notre patience et de notre dissimulation un préservatif contre la haine et contre les maux qui la suivent. (Le même) .
[Compatir]. — La charité doit être sensible et compatissante pour être véritable. Job se glorifiait que la compassion était née avec lui, et croissait avec lui dès son enfance. Soit que ce fût la bonté de son naturel, soit que ce fût un pressentiment de ses misères à venir, plus il voyait de malheureux, et plus son cœur s'attendrissait sur les malheurs. Dieu nous commande par son prophète la miséricorde et la compassion. Il suppose que nous avons plusieurs espèces de tendresses et plusieurs cœurs pour le prochain, soit pour assister les nécessiteux, soit pour soutenir ceux qui pourraient le devenir, soit pour consoler les affligés, soit pour secourir les infirmes. Car la charité, dit S. Augustin, est susceptible de toutes sortes de passions : pour les disgrâces et les souffrances d'autrui, elle a ses troubles et ses inquiétudes; pour les dangers qu'elle prévoit, elle a ses appréhensions et ses craintes; pour les misères qu'elle connaît, elle a ses chagrins et ses tristesses; et, comme la grâce de Dieu a plusieurs formes pour guérir nos faiblesses et nos infirmités spirituelles, la charité de Dieu a différentes miséricordes pour compatir à toutes les peines et à toutes les afflictions temporelles. (Fléchier, Serm. pour l'ouvert, des États de Lan- (jaedoc).
[Éloge de la charité]. — Cette charité tient le second rang dans les lois divines, et même est proprement un second amour de Dieu, hors de Dieu ; et, bien qu'elle ne semble pas si noble que l'autre, on peut dire en quelque façon qu'elle a quelque chose de plus surprenant et de plus merveilleux. Car, quoique l'apôtre S. Jean nous dise que celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit devant ses yeux, à peine pourrait-il aimer Dieu, qu'il ne voit point, ce n'est pas, ce me semble, un grand effort d'aimer et d'honorer Dieu, quand on le considère en lui-même. De cette sorte, on y trouve toutes les beautés sans aucun défaut, on n'y voit que splendeur et que majesté; et tant s'en faut que ce soit une merveille de brûler alors de ce feu divin, qu'un cœur sans amour à la vue de cet objet serait un plus grand prodige qu'un homme sans cœur. Mais d'aimer Dieu en ses créatures, qui sont si peu aimables et où le peu de beauté qui s'y rencontre est accompagné de
tant de défauts, de l'aimer en ceux qui d'eux-mêmes ne sont dignes que de haine et de mépris, de l'aimer et de le servir dans les pauvres ou dans les malades où nos yeux ne voient que misères et que corruption ; mais de l'aimer dans les pécheurs où ses beautés divines se trouvent sinon souillées, au moins accompagnées de ce qu'il y a de plus horrible dans l'enfer : c'est sans doute le miracle et le chef-d'œuvre de l'amour. Or, c'est là que notre volonté, s'attachant malgré toutes ses répugnances à des objets si désagréables et si difformes, semble pratiquer souverainement le précepte qui nous commande d'aimer notre prochain , et même nos fimemis. Cependant c'est ce que fait cette vertu qu'on appelle charité : en même temps qu'elle prête des ailes à l'homme pour voler jusque dans le sein de Dieu afin de s'unir à lui, elle le charge d'un poids qui l'abaisse et le fait retomber vers la terre. Cette reine des vertus, qui, venant dans le cœur humain, l'ennoblit et lui donne droit à des couronnes immortelles, l'assujettit et l'asservit au moindre des hommes, et, en le faisant ami du Créateur, elle le rend serviteur des créatures. (Vie du cardin. de Bérulle, par Abert, m, 9).
[Extrémités à éviter]. — Quand c'est la passion, l'inclination ou l'intérêt, plutôt que la raison et la grâce, qui nous portent à aimer les personnes, et quand on leur fait plus de bien que le devoir et nos forces ne le permettent, il est aisé de voir que c'est une extrémité où ne va jamais la véritable charité, qui ne saurait aimer que selon Dieu. Mais aussi, quand on ferme son cœur à tout le monde, qu'on fait le philosophe indifférent, qui n'aime que soi-même, ou bien que, si l'on veut affectionner quelque personne, c'est en dédaignant les autres comme indignes de notre affection ; quand on ne veut point se laisser toucher à un sentiment si raisonnable et si nécessaire, qu'on querelle tous ceux dont on se sent tant soit peu importuné on incommodé; qu'on veut que tous les autres endurent de nous, sans être obligé de les souffrir ; qu'on fait profession d'être désobligeant, qu'on est regardé sur le pied d'un homme qui ne sait ce que c'est que de faire plaisir ; qu'on flatte plutôt ses amis qu'on ne leur témoigne de franchise, qu'on envie ceux qui sont heureux, qu'on méprise les misérables, qu'on conçoit trop légèrement de l'aversion des personnes: il n'est pas difficile de juger que l'amour du prochain ne produit point ces actes.
Quand on dit qu'il ne faut aimer son prochain que par des motifs surnaturels, ce n'est pas à dire qu'il faille étouffer les sentiments de la nature pour se laisser conduire aux inclinations de la grâce, et que, pour devenir spirituel, il faille se rendre insensible. La raison veut bien que nous ayons de la tendresse pour nos frères et pour nos proches, de la reconnaissance pour nos bienfaiteurs et do l'inclination pour nos amis ; la grâce ne s'y oppose point. Mais on entend que ces tendresses et ces inclinations naturelles soient toujours assujetties aux maximes de la raison et
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aux mouvements de la grâce; qu'on soit plus attaché, dans l'affection de ses proches, à la loi de Dieu, qui a fait les degrés de parenté, qu'à la chair et au sang, et que, dans les amitiés de nos intimes, nous pensions plutôt à notre devoir qu'à notre inclination. C'est en ce sens que parlait le Fils de Dieu, quand il disait qu'il fallait haïr son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, et toutes les personnes qui nous doivent être agréahles. Car il n'entend pas que nous renoncions à de si justes sentiments de la nature, mais seulement que nous ne leur accordions rien contre la loi de Dieu, et que nous en retranchions l'excès. (Le P. Haineuve).
[Volonté de Jésus-Christ]. — Si le Fils de Dieu s'est fait homme, dit S. Bernard, c'est afin que nous puissions aimer Dieu et le prochain tout ensemble en aimant sa personne incarnée, et afin que, nous étant accoutumés à aimer cet Homme que nous devons adorer, nous n'eussions point de peine à aimer, en sa considération, tous les autres hommes. Et ne savez-vous pas bien l'amour que vous lui devez et tous les biens dont vous lui êtes obligé? Quelque méconnaissants que vous puissiez être, vous ne sauriez nier une dette si juste. Eh bien ! il a cédé son droit à tous ceux qui demandent de vous quelque témoignage d'amour et quelque faveur : car, pour lui, il n'en a que faire. Il vous a fait signifier qu'il vous tiendrait quitte de l'obligation que vous lui avez, pourvu que vous secourussiez ce nécessiteux qu'il vous a envoyé ; il vous a témoigné que'vous étiez aussi assuré de mettre l'argent que vous lui devez entre les mains de ce pauvre qu'entre les siennes ; que toutes les assistances et tous les traitements que vous feriez à cet affligé, ce serait tout de même que si vous les aviez faits à sa propre personne, et qu'il demeurerait même votre obligé si vous vous acquittiez de cette obligation; qu'il deviendrait votre débiteur, au lieu qu'il est votre créancier, si vous lui payiez cette dette ; qu'il vous la rendrait même en cette vie avec une usure si excessive qu'elle irait à cent pour un ; qu'il vous en récompenserait dans l'autre par des récompenses éternelles. {Le même).
[Loi de grâce]. — On dirait que ce commandement qui nous a été fait, d'aimer notre prochain, a comme suivi l'ordre des temps, qu'il a eu son commencement, son progrès et sa plénitude : son commencement dans la loi naturelle, son progrès dans la loi écrite, sa plénitude dans la loi de grâce. Dieu y a de tout temps engagé les hommes ; mais il ne les y a pas toujours engagés par les mêmes motifs, ni portés à un même degré de perfection. Il en a jeté les fondements dans la loi de nature : car, pouvant nous faire naître de plusieurs hommes, il nous a fait sortir d'un seul, pour nous obliger à garder l'union entre nous, en nous rappelant à l'unité. Dans la loi écrite, ces devoirs d'une charité réciproque ont encore eu plus d'étendue. Mais qu'est-ce que Jésus-Christ, dans la loi de grâce, n'a pas fait pour donner à cet amour toute l'étendue et toute la perfection T. I. 23
qu'il pouvait avoir? Car nou-sculement il a confirmé ce qu'il avait déjà trouvé établi, il y a ajouté de nouveaux motifs et de puissantes considérations, en nous ordonnant d'aimer notre prochain comme cet Homme-DiEU nous a lui-même aimés.
Trouvez-moi une morale mieux méditée, conduite avec plus de sagesse, et plus avantageuse que celle-là au bien de la société. Quand on oblige mon prochain à m'aimer, à me secourir et à me donner son cœur, on m'oblige en même temps à m'acquitter envers lui des mêmes devoirs : les engagements sont réciproques, et il n'en faut pas davantage pour lier une société douce et éternelle. Ce commandement est le boulevard des Etats, le principe de la tranquillité et du repos public; et, si le précepte de l'amour du prochain était observé dans toutes ses circonstances, il n'y aurait ni vol ni meurtre ni adultère, la paix et la concorde régneraient partout ; mon' prochain respecterait mes intérêts comme ses intérêts propres, et s'attacherait à me servir comme je m'attacherais à l'obliger. Par-là, je ne me mettrais nullement en peine des disgrâces de la fortune et ne craindrais point d'insultes ; la même charité me mettant à couvert de tous ces malheurs, je trouverais dans les autres le même cœur de frère que j'aurais pour eux. Mais, ô tyrannie et injustice du cœur humain! pleins de l'amour de nous-mêmes, nous voudrions que tout le monde nous aimât, nous honorât, nous servît : et nous refusons à nos frères ces mêmes offices de charité ! Nous voulons bien prendre dans le commandement de l'amour tout ce qui nous est avantageux, et nous refusons le même privilège à notre prochain. Quoi de plus injuste?
Quand il s'agit d'intérêt temporel, la loi qui me commande d'aimer mon prochain ne me commande pas de lui céder absolument mes droits. Je puis raisonnablement les poursuivre, et quelquefois même ce serait un péché de ne le pas faire. Mais si, par mes poursuites, qui ne me serviraient qu'à le ruiner, je connais qu'il sera réduit à la mendicité, en ce cas il est de la charité chrétienne que je sois dur en quelque manière à moi-même, afin de pouvoir lui être utile ; et la justice veut qu'en de si fâcheuses extrémités je sacrifie mon droit à l'amour que je dois avoir pour lui. Ce n'est pas assez : je dis qu'il est de l'ordre de la charité chrétienne de préférer, en certains cas, les intérêts spirituels de notre prochain à nos intérêts temporels: comme notre intérêt spirituel et l'affaire de notre salut doivent être préférés à tout autre intérêt et à toute autre affaire: sans quoi, bien loin de nous aimer, nous nous haïrions. Ce grand et ce juste amour de nous-mêmes doit être le modèle de celui que nous devons à notre prochain, puisque nous sommes obligés de l'aimer comme nousmêmes; et par conséquent, s'il arrive que nous ne puissions ménager ses intérêts spirituels qu'en abandonnant nos intérêts temporels, comme ce qui est temporel est d'un ordre inférieur à ce qui est spirituel, la charité veut que nous cédions l'un pour l'autre. Tel est, adorable Sauveur, l'exemple que vous nous en avez donné, et telle la conséquence que
PARAGRAPHE SIXIEME. 33a
votre disciple bien-aimé veut que nous tirions de cet exemple. (Dictionnaire moral).
[Abus]. — Il est vrai qu'il y en a que nous aimons comme nous-mêmes: notre amour pour eux est souvent pire que notre haine, parce que nous les aimons avec dérèglement. Tel est l'amour qu'un père a pour uu fils qu'il place dans un poste dont son incapacité devait l'exclure, ou bien dans une condition à laquelle il n'était point appelé. C'est cet amour que la plupart des hommes ont les uns pour les autres : ouvrage de la cupidité, lieu formé par la chair et le sang, et par les intérêts réciproques de l'avarice, du plaisir ou de la débauche! Or, ce qui fait que nous ne nous apercevons pas du tort que nous faisons à notre prochain en l'aimant de cette manière, c'est que nous nous aimons ainsi et que nous voulons être aimés de même. Pour remédier à ce désordre, il faut remonter au prineipe, et apprendre comment nous devons l'aimer: c'est-à-dire qu'il faut préférer son salut à toutes choses, comme nous devons sacrifier pour le nôtre tout ce que nous avons de plus cher.
Qui de nous peut se vanter d'observer comme il faut le précepte de la charité ? Tout ce qu'on fait, dit S. Augustin, a pour principe la charité ou la cupidité: or, si nous considérions toutes nos actions dans leur principe, nous verrions que la cupidité en est presque toujours le mobile , et qu'ainsi tant de bonnes œuvres qui nous rendent témoignage que nous aimons le prochain, aumônes distribuées, malades assistés, prisonniers visités, services importants rendus, en sont souvent des marques bien équivoques, parce qu'elles peuvent avoir pour motif l'hypocrisie, l'amourpropre,la vanité. Xe considérons donc pas tant nos actions en elles-mêmes que le principe qui nous les fait faire, et nous trouverons sans doute que l'on s'abuse le plus souvent. (Mormiorel, xvne Dim. ap. la Pentec).
[Conditions]. — Il faut sans doute prendre garde àla manière dont on pratique la charité envers son frère, de peur de l'offenser ou de lui nuire en voulant l'obliger. Car tirer une personne d'une mauvaise affaire en la querellant ou la tançant trop aigrement de sa conduite, c'est mêler trop d'amertume dans uu plaisir pour le rendre agréable ; remédier aux besoins secrets d'un égal en prenant ensuite trop d'autorité sur lui, c'est le servir mal que d'eu vouloir faire son inférieur ; soulager un pauvre en insultant à sa misère, c'est empoisonner son cœur en même temps que l'on nourrit son corps ; aller trop doucement à des maux qui demandent de la force et de la vigueur, c'est manier trop mollement une plaie qui demande le fer et le feu ; aller trop rudement à des maux qui demandent de la douceur, c'est couper au lieu de saigner. Toutes ces circonstances montrent que, s'il y en a beaucoup qui ont de la charité pour le prochain et qui s'appliquent à lui rendre service, il y en a peu qui s'en puissent bien acquitter. (Anonyme).
3b6 AMOUR DU PROCHAIN.
[Amour universel]. — C'était une erreur fort commune parmi les Juifs, de borner l'amour du prochain au seul amour de leurs proches ou des seules personnes de leur nation, et d'en exclure tous les autres. Ils convenaient à la vérité que la loi divine leur imposait l'obligation d'aimer leurs frères comme eux-mêmes; 'mais, "par corruption ou*'par une fausse interprétation de la loi, ils resserraient ce prochain en d'étroites bornes. Ils ôtaient cette qualité à tous ceux qu'ils croyaient avoir quelque sujet de ne pas aimer; et, par une rupture visible de la charité, l'union qu'ils avaient avec les gens de leur pays leur était un sujet de division avec tous les autres peuples du monde. C'est pour cela que le Fils de Dieu, voulant détromper un docteur de la loi d'une prévention si injuste, lui fait entendre que tous les hommes, sans exception et sans réserve, sont ce prochain qu'il faut aimer; qu'il ne faut point faire de différence de l'ami et de l'ennemi, du compatriote et de l'étranger, du fidèle et de l'infidèle, du pauvre et du riche; mais que la vraie charité ne peut être resserrée dans aucunes bornes, et que, sans avoir égard ni à la distance des lieux ni à la différence de la religion, ni à la contrariété des humeurs, elle doit embrasser généralement tous les hommes : Xullum Jwminem excipit qui prœcipit ut diligas proximum : omnis homo omni ho mini proximus est, nec est cogitanda longinquitas generis ubi est naturel communis. (S. Augustin). De la Font, Entretiens eccl.)
[Amour effectif]. — Vous êtes obligés, en qualité de chrétiens, d'aimer votre prochain comme vous-mêmes. Vous n'en doutez pas; mais ce que vous devez bien comprendre, c'est que, quand le Fils de Dieu nous commande d'aimer nos frères, il ne se contente pas d'un amour stérile qu'on se flatte vainement de tenir enfermé dans le cœur, mais il veut que ce soit un amour effectif, qui paraisse au-dehors et qui produise du fruit. Celui qui croit n'être au monde que pour lui, qui n'a soin que de lui-même, qui ne rend point service au prochain quand il le peut, n'accomplit point le précepte qui nous oblige d'aimer nos frères... Ceux qui sont inutiles au prochain, ou qui ne s'appliquent point à le secourir, sont semblables au prêtre et au lévue dont il est parlé dans l'Évangile : ils passèrent sans se mettre en peine de secourir cet homme, lequel, étant tombé entre les mains des voleurs, avait été dépouillé, couvert de plaies et laissé à demi mort. Mais les hommes charitables, qui, toujours émus d'une sainte compassion pour leurs frères, se font une joie d'être utiles au prochain, sont semblables au Samaritain. Jésus-Christ nous propose lui-même cet excellent modèle, en disant que, si nous voulons témoigner que nous aimons nos frères, nous devons faire comme ce Samaritain : Vade, et tu fac simililer. C'està-dire, si, quand votre frère est dans la misère, vous passez sans le soulager, comme le prêtre et le lévite, vous n'accomplissez point le précepte de l'amour du prochain. Pour satisfaire à cette loi, il faut secourir notre prochain dans ses besoins; il faut que notre amour soit effectif; et nous
devons être convaincus que nous ne vivons en ce monde que pour nous rendre service les uns aux autres. (Lambert, Discours sur lavieeccl, VI.)
Il en est de l'amour du prochain comme de l'amour que nous devons à Dieu. Tout homme qui dit Seigneur, Seigneur, c'est-à-dire tout homme qui dit qu'il aime Dieu, n'entrera pas pour cela dans le royaume du ciel; il faut des œuvres et des preuves de cet amour : celui-là entrera seulement dans le royaume du ciel qui fait la volonté de mon Père. J'en dis de même de la charité du prochain. Il ne suffit pas de dire qu'on aime son prochain ; il faut des œuvres et des preuves de cet amour : et comme, en qualité de chrétiens, vous êtes indispensablement obligés d'aimer votre prochain, il est constant que vous ne l'aimez que quand vous êtes dans une sincère disposition de lui rendre tous les services dont vous êtes capables.
L'amour du prochain, selon S. Paul, est une dette dont on ne s'acquitte pas comme des autres, qu'on ne doit plus lorsqu'on les a une fois payées. Quoi que vous fassiez pour vos frères, vous leur devez toujours : et voilà pourquoi S. Paul prononce que nous demeurons toujours redevables de l'amour que nous sommes obligés d'avoir les uns pour les autres. « Plus nous rendons d'amour et de charité, plus nous en devons, » dit S. Augustin. — « Celui, dit S. Fulgence, qui ne croit pas devoir la charité à son prochain ne doit pas se réjouir comme s'il était quitte de cette dette, mais se pleurer soi-même comme étant sans charité. » Ne croyons donc pas faire grâce à nos frères, lorsque nous leur donnons des preuves de notre amour : souvenons-nous que c'est une dette que nous ne pouvons nous dispenser de payer. Nous sommes redevables à nos frères, à cause de la liaison qui est entre eut et nous. Nous sommes membres d'un même corps ; si la charité n'est point dans notre cœur, nous renonçons à cette union ; et n'étant plus unis avec nos frères, nous n'avons plus Jésus- Christ pour chef. (Le même. )
[Jésus-Christ modèle]. — Il n'est pas besoin de vous représenter ici ce que le Sauveur a fait et souffert pour marquer l'amour qu'il portait aux hommes ; à quel état injurieux à sa grandeur et à sa gloire il s'est abaissé ; combien il a essuyé de fatigues pendant sa vie, combien il a enduré d'opprobres et de tourments en sa mort, pour les affranchir de l'esclavage du démon. De si illustres témoignages de son amour envers les hommes, ne sont-ce pas des motifs assez puissants pour nous porter à les aimer, sans nous rebuter de leurs défauts ? S. Jean n'a-t-il pas eu raison de tirer cette conséquence, que, si Dieu a aimé les hommes avec tant d'excès, nous devons nous aimer de même les uns les autres : SisicBEUs dilexil nos, et nos debemus alierulrum dUigere (I Joan. ni)? Craindrez-vous donc désormais de souffrir quelque légère incommodité pour rendre service à vos frères dans leurs besoins, après avoir vu ce que le Fils de Dieu a fuit pour eux? (De la Font, Prône pour le XII0 dim. après la Pentecôte.)
[Peu de charité aujourd'hui], — Si l'esprit du christianisme consiste dans la charité, avouons que, dans le sein même de l'Église, on voit fort peu de cet esprit, fort peu de cette charité qui soit universelle. A-t-on jamais vu tant de haines, d'animosités, d'envie, de jalousies, de divisions, d'inimitiés immortelles dans les familles; tant de froideur et d'indifférence parmi les proches, si peu d'nnion parmi les citoyens d'une même ville ou les membres d'une même communauté ? Dirait-on que les chrétiens de ce temps soient les successeurs de ces premiers fidèles qui, selon S. Luc, n'avaient qu'un cœur et qu'une âme; dont la charité, au rapport de Tertullien, était si visible et si éclatante, que les païens les reconnaissaient et les discernaient des autres par cette marque en se disant les uns aux autres : « Voyez comme ils s'entr'aiment, se secourent, et se rendent tous les devoirs d'une parfaite charité ! Videle quomodô se diligant ! » Mais n'aurait-on pas plutôt sujet de dire que les fidèles ne se regardent plus entre eux comme frères, et que nous sommes arrivés à ces derniers et malheureux temps, prédits par le Sauveur du monde, où les hommes doivent se haïr les uns les autres, et vivre en des guerres, des divisions et des aigreurs continuelles, par une extinction entière de l'esprit primitif du Christianisme? (Le même.)
[Charilé désintéressée]. — La vraie charité est, selon S. Paul, pure et désintéressée; elle n'a point, dans l'amour qu'elle porte au prochain, de vue ni de prétention de ce qui peut lui être utile ou avantageux : Non quœrit quœ^ sua sunt. Elle n'est point telle que Dieu demande si elle n'est dégagée de tout motif de propre intérêt, si elle prétend, dans le bien qu'elle souhaite ou qu'elle procure au prochain, d'autre récompense que le plaisir de l'avoir fait. « Quand vous vous aimez, dit S. Augustin, vous aimez-vous pour l'amour d' autrui? n'est-ce pas pour vous?» C'est ainsi que vous devez aimer le prochain : il ne faut pas l'aimer par un principe d'intérêt pour les services qu'il vous rend, pour le bien que vous espérez en recevoir. Si vous l'aimez pour son bien, vous ne l'aimez point comme il faut : vous n'aimez que vous-même ; c'est à vous uniquement que vous rapportez l'amour que vous témoignez au prochain. Selon cette règle (ne dissimulons point ce qu'on ne voit que trop), que sont-ce, de bonne foi, que toutes les amitiés du monde, qu'un commerce ou d'intérêt ou de politique, qu'un trafic sordide de services que l'on se rend dans l'espérance d'en recevoir de semblables ou de plus grands? Le cœur n'entre point en tout ce commerce. Un tel amour, qui réfère tout à sa propre utilité ou à son plaisir, a-t-il quelque caractère, le moindre trait de cette charité singulière, désintéressée, que le Fils de Dieu est venu établir en terre parmi les hommes? L'amour même que la plupart ont pour leurs proches n'est qu'un amour fondé sur la chair et sur le sang, et ne tient rien de cet amour de charité que Dieu nous commande.
Quamdiù fecistisuni ex hisfralribusmeis minimis, mihi fccislis(Ma,tth.. xxv.)
Comme le Fils de Dieu a transporté sur notre prochain les droits qu'il a à notre amour et à nos services, S. Jean infère de l'amour qu'il a pour nous l'obligation que nous avons d'aimer notre prochain comme étant cessionnaire des droits de Dieu. Lorsqu'un créancier cède à un autre la somme que vous lui devez, il vous met dans l'obligation de la payer à celui auquel il a fait cette cession comme à lui-même. Comment cela? C'est que ce cessionnaire représente la personne de votre premier créancier ; il est entré dans tous ses droits, il est subrogé à sa place. Vous savez les droits infinis que le Fils de Dieu a sur vous, que vous lui êtes redevables de tout ce que vous avez, de tout ce que vous êtes, pour vous avoir créé par sa puissance et rachetés par son amour. Mais, comme il ne peut recevoir les effets de notre reconnaissance, il en a fait transport à nos frères ; il veut que nous acquittions en leurs personnes les dettes dont nous lui sommes redevables. (Le même.)
[Les premiers chrétiens]. — On voit éclater les prémices de cet esprit dans les Actes des Apôtres, qui est l'histoire de l'établissement du Christianisme. Car, comme dit l'historien, les chrétiens vivaient alors dans l'union, comme s'ils n'eussent eu qu'un même cœur et qu'une même âme. La propriété des biens, qui partage d'ordinaire les esprits, n'était pas un obstacle à cette union, parce que leurs biens étaient en commun. On apportait aux pieds des Apôtres les revenus, les possessions, les contrats et toutes les richesses qu'on possédait en particulier. Ce détachement de toutes choses ne servait qu'à affermir davantage leur union : ils n'avaient qu'un même esprit, parce qu'ils n'avaient qu'un même intérêt.
Les païens disaient, en parlant des fidèles: « Ils sont officieux, ils sont charitables, ils sont bienfaisants : ils sont donc chrétiens : car leur créance, leur morale, leur Évangile, est d'aimer son prochain et de faire du bien à tout le monde. » On crut cette nouvelle religion véritable, parce qu'elle en^ciçrnait d'aimer son prochain ; on se faisait chrétien en voyant l'union dans laquelle vivaient les chrétiens. Leur douceur, leur bonté, leur affabilité, leur modération, leur inclination à faire plaisir, persuadaient, bien mieux que tous les miracles, la doctrine qui faisait profession d'une vertu si bienfaisante, et la foi fit de plus grands progrès par l'opinion que conçurent les peuples de la sainteté de celui qui était l'auteur d'une loi si pure, selon la prière que le Sauveur fit à son Père, parlant des fidèles: « Afin, disait-il, qu'ils soient unis en nous, et que le monde, touché de celte union, croie que c'est vous, mon Tère, qui m'avez envoyé. »
Cet esprit d'union et de charité éclata dans une terrible peste qui suivit une grande guerre civile qui pensa ruiner la ville d'Alexandrie, sous l'empereur Gallienus, et dont Eusèbe de Césarée parle dans son histoire. Cette désola cette grande ville, auparavant si florissante. On y voyait, dit En» he, les chrétiens s'attacher auprès de ceux qui mouraient, et s'exposer courageusement ùla mort, en les exhortant à faire le sacrifice de leur vie,
dans la soumission de leur cœur ; et, après avoir recueilli avec charité les derniers soupirs des mourants, on les voyait laver, baiser, ensevelir leurs corps; pendant que, parmi les païens, le voisin devenait suspect à son voisin, l'ami se défiait de son ami, les proches étaient délaissés dans l'extrémité par leurs proches, le père abandonnait le fils, et les mères les plus tendres faisaient jeter par les fenêtres les corps de leurs propres enfants. Les chrétiens qui moururent dans les devoirs d'une si fervente charité attirèrent tellement la vénération des peuples, que l'Église d'Alexandrie les mit au nombre des martyrs. (Le P. Rapin, Esprit du christianisme) .
[Qualités de la charité]. — La charité est sincère. « Aimons, dit S. Jean ; mais témoignons notre amour par des effets, et non pas par des paroles. » Le caractère de l'amour humain ne consiste qu'en compliments, en civilités, en offres de services, en protestations d'amitié, en fausses confidences, en complaisances forcées, en vaines paroles, en promesses trompeuses, et en tous ces autres déguisements qui font le commerce le plus ordinaire de la vie du monde. Mais la charité chrétienne ne se contrefait point: elle ne dit que ce qu'elle pense, elle ne pense que ce qu'elle sent, et elle ne sent que ce qu'elle veut exécuter. Ses paroles ne démentent jamais ses actions, et ses actions sont toujours conformes à ses sentiments, parce qu'elle est essentiellement sincère, et qu'elle n'a pas d'autres voies pour s'expliquer que les œuvres: Charitas de corde puro... et fide non fictâ. (ITim. 1).
La vraie charité ne regarde que Dieu, et ne pense purement qu'à lui plaire. Ainsi , elle n'agit jamais par ces vues basses et terrestres, d'intérêt et de vanité, qui font agir les hommes... Toute son application, en faisant le bien, est de se couvrir pour ne pas paraître. Si elle fait l'aumône, elle la cache dans le sein du pauvre, comme dit l'Ecriture ; elle tire le voile sur son bienfait pour en dérober la connaissance, et elle se la déroberait volontiers à elle-même, s'il lui était possible, pour ne la confier qu'à son silence et à sa modestie. Le plaisir qu'elle a de faire du bien lui tient lieu d'une plus grande récompense que tous les applaudissements des hommes. Comme elle n'agit que pour Dieu, elle ne veut que lui pour témoin ; il est le seul motif des bonnes œuvres qu'elle fait : et c'est assez qu'il le sache, pour en être la récompense.
L'esprit d'équité est le principal caractère d'un chrétien charitable; et de toutes les vertus, la justice est celle qui lui est d'un plus grand usage, parce qu'elle lui sert à tenir toujours la balance égale entre lui et son prochain. Son emploi ordinaire est de secourir, de défendre et de servir ses frères : mais il le fait avec tant. d'affection, de zèle, qu'il n'y a point d'homme qui s'aime tant lui-même, en un sens, que le vrai chrétien aime son prochain. Car l'intérêt de son prochain lui est plus cher que son intérêt, et sa propre gloire le touche moins que la gloire de ses frères. 11
compte leurs avantages parmi les siens, il fait sa joie de leurs plaisirs; et, par une complaisance sans égale , il se transforme en leur humeur, et il prend quelquefois jusqu'à leur esprit. Il est cet homme universel qui, comme S. Paul, est tout à tous. Il est la consolation de l'affligé, l'appui du faible, le secours du nécessiteux, l'asile des persécutés, le conseil de tous ceux qui en sont dépourvus ; enfin, il n'y a point de faiblesse à laquelle il ne compatisse, ni de misères dont ses entrailles ne soient émues.
Il n'y a point de vertu dans le christianisme d'un usage plus universel que la charité : on trouve partout occasion de la pratiquer, parce qu'on trouve partout des misérables, et l'excès des misères auxquelles l'homme est sujet est d'une si vaste étendue, qu'on peut dire qu'il est de toutes les conditions. Ainsi, l'on peut exercer la charité envers les riches et les pauvres, envers les heureux et les malheureux, envers les savants et les ignorants , envers les superbes et les humbles , envers les vivants et les morts. On peut pratiquer cette vertu en public et en particulier, dans le domestique et au-dehors, à la cour et au désert; et, de toutes les conditions, la plus souhaitable au chrétien est celle où il a le moyen d'exercer la charité, comme le plus avantageux de tous les talents est celui qui est le plus utile au prochain.
La charité ne doit pas être indiscrète; car l'indiscrétion renverse l'ordre dans lequel la charité doit être pratiquée. C'est par l'indiscrétion que se font tous ces contre-temps qui dérèglent cette vertu. C'est ce qui fait souvent qu'après des médisances publiques on fait des réparations d'honneur plus à craindre que les médisances mêmes, et qui ne servent le plus souvent qu'à rouvrir la plaie qu'on prétend fermer. C'est par-là qu'on veut secourir les autres lorsqu'on n'est plus en état d'être secourable, comme le mauvais riche, qui fait le charitable après sa mort pour le salut de ses frères, qu'il voudrait avertir de leurs désordres , lui qui n'avait jamais pratiqué la charité pendant sa vie. C'est par ce renversement de raison qu'on fait des aumônes, et qu'on ne paie pas ses dettes; qu'on visite les prisons, et qu'on abandonne son domestique ; qu'on fait dans son testament des legs les plus chrétiens du monde en mourant , et qu'on ôte la paix et l'union à sa famille ; qu'on refuse à un véritable pauvre de quoi le tirer de la misère, et qu'on donne sans discrétion à un vagabond de quoi l'entretenir dans sa fainéantise, etc.
Il faut éviter un esprit d'empire et de domination qui se glisse assez ordinairement dans les exercices de charité. On est volontiers de toutes les bonnes œuvres, pourvu qu'on en ait la conduite et la direction; on entre dans tous les desseins et dans toutes les entreprises de charité, par la douceur qu'on y trouve à régler les choses avec quelque autorité , et par Le plaisir qu'il y a d'exercer ce petit empire qui s'exerce dans la connaissance des besoins du prochain et dans la distribution des secours qu'on y apporte : on se trouve régulièrement aux assemblées, comme à des occasions favorables de se produire, et l'on donne son bien à de nouveaux
établissements pour y régner. C'est par ce même esprit qu'on entre avec chaleur dans toutes sortes d'affaires; qu'on a de l'empressement pour s'y rendre nécessaire; qu'on aime la négociation, pour chercher des tempéraments dans les accommodements et dans les arbitrages; qu'on se mêle charitablement de tout; qu'on a l'esprit assez fertile en expédients pour être du conseil de tout le monde, et qu'on donne ses avis si libéralement sur la conduite de tout le genre humain. C'est le caractère de la charité de ce temps : elle veut être la maîtresse et ordonner de tout. C'est par ce même esprit qu'on n'a de zèle que pour les bonnes œuvres dont on est l'auteur, qu'on ne veut soutenir que le bien qu'on fait, et qu'il se trouve des gens qui ne peuvent souffrir qu'on protège la vertu que par leurs vues, par leurs lumières et par leur méthode. On condamne le reste, quelque bon qu'il soit, on n'y prend pas même d'intérêt, parce qu'on n'y a point de part.
Le plus grand de tous les obstacles à la charité est cet esprit du monde si opposé à l'esprit de Jésus-Christ; cette prudence de la chair et cette sagesse mondaine qui enseigne tant de maximes abominables de détruire par des moyens pleins d'artifices la réputation de son prochain, et de le décréditer dans l'opinion de ceux qui l'estiment, de violer les droits les plus saints, et de tout renverser pour parvenir à ce qu'on prétend. C'est par ce même esprit qu'on apprend aux enfants de qualité que la vengeance est la vertu de la noblesss, et que c'est une lâcheté que de pardonner. Les haines, les envies, les jalousies, les intrigues de débauches et d'ambition, les grands intérêts, les grandes passions, qui sont les effets ordinaires de cet esprit, régnent si fort dans le grand monde , qu'il ne peut y avoir aucune étincelle de charité. « Car celui, dit l'Apôtre, qui veut devenir ami du monde devient ennemi de Dieu. »
La voie sûre, et même infaillible, pour acquérir cette vertu, c'est de s'accoutumer peu-à-peu à en pratiquer les œuvres : car, en visitant le prisonnier, en consolant l'affligé, en secourant le nécessiteux, en instruisant l'ignorant, qui sont des actions qu'on peut faire tous les jours, et qu'on doit même faire dès qu'on est chrétien, on devient insensiblement charitable, et l'on acquiert cette sagesse céleste qui est le partage des humbles , et qui , sans étude et sans raisonnement, répand dans le cœur cette onction intérieure de l'esprit de Dieu qui apprend à aimer son prochain.
Si l'esprit du christianisme n'est autre chose que l'esprit de la charité, comme il paraît par ce que nous avons dit, voyons si nous sommes charitables, pour juger si nous sommes chrétiens : car la loi de la charité est la loi du Testament nouveau, écrite au fond de nos cœurs par l'impression du Saïnt-Espbit. De sorte qu'il serait étrange que des chrétiens, instruits dans une école d'union, formés sur les mêmes maximes, rachetés d'un même sang, nourris du même pain, qui ont une même foi, une même espérance, et qui doivent un jour être réunis dans la même gloire, n'eussent
pas le même esprit et ne s'aimassent point ! Mais, après tout, qu'en est-il ? A-t-on de la charité les uns pour les autres? l'intérêt, l'ambition, le dérèglement général des mœurs du siècle, n'ont-il pas répandu partout l'esprit de division? Et quel jugement doit-on faire du christianisme dans ces derniers temps, où les animosités, les jalousies, les procès, les querelles, les envies, les médisances, les murmures, les injustices, les vengeances, régnent avec tant de chaleur? A-t-on jamais vu tant de divisions dans les familles, tant de séparations dans les mariages, tant de froideur et d'indifférence parmi les proches? On n'a pas de charité pour ceux qu'on connaît : comment on aurait- on pour ceux qu'on ne connaît pas? On n'aime pas ses proches : comment aimer ceux qui ne le sont pas? On a de la dureté pour ses domestiques : peut-on avoir de la tendresse pour les étrangers ? Sommes-nous chrétiens avec des mœurs si languissantes? Ces derniers temps, où les hommes se doivent haïr les uns les autres, où la charité des fidèles doit si fort se refroidir, ces temps, dis-je, prophétisés par Notre-Seigneur, sont-ils déjà venus? (Le P. Rapin^ Esprit du christianisme).
[Charité source de bonheur]. — Si les prédicateurs pouvaient persuader aux chrétiens cette loi de la charité, ils renouvelleraient toutes les villes; ils en banniraient tous les vices, ils rétabliraient toutes les vertus. Dieu ! qu'ils auraient de joie d'avoir si heureusement rempli leur mission! Il n'y aurait plus d'avarice, plus de dureté de cœur pour les misères des pauvres, plus de vexation ni d'oppression, plus de scandales ni d'envie, plus de haine ni de vengeance. Ces villes renouvelées et réformées seraient une image de la céleste Jérusalem, où régnent la paix et l'union parce qu'il y a une charité parfaite entre ses habitants. (Le P. Texier, Serm. p. le IIIe dim. du Carême).
[Tout sacrifier]. — Le Disciple bien-aimé nous déclare que, s'il y a un seul intérêt qui ne soit pas sacrifié pour l'amour du prochain, la charité qu'on a pour lui n'est pas une véritable charité. Quel est le plus grand intérêt que l'on puisse avoir dans le monde? C'est la vie. Or, nous ne pouvons témoigner une plus grande charité à notre prochain que de donner pour lui notre vie, comme nous dit le même disciple : Majorent hâc dileclionem nemo habet , ut animam suam, ponal quis pro amicis suis (Joan. 15). Et c'est en cela, dit cet Apôtre, que la charité que le Fils de Dieu a eue pour les hommes a été grande, puisqu'il a donné sa vie pour eux : In hoc cognoscimus char i la (cm Dei, quoniam Me animam suam pro nobis posuit (I Joan. 3). Cela étant, dit encore ce même apôtre, nous ne devons pas faire de difficulté, ù l'exemple du Sauveur du monde, de donner notre vie pour l'amour de nos frères : El nos debemus pro fralribus animas ponerë. Peut-on parler plus nettement?
Il y a certaines occasions où l'on est obligé d'exposer sa vie pour le
salut du prochain, comme dit S. Cyprien dans le traité qu'il a fait de la mortalité qui de son temps moissonnait tous les hommes dans la "ville de Cartilage. Que fait, dit-il, cette maladie? Elle éprouve la charité des hommes : Pestis Ma explorât animas et voluntates sinrjulorum. Elle fait voir ce que les frères doivent à leurs frères, ce que les pères doivent à leurs enfants, ce que les enfants doivent à leurs pères; en un mot, ce que les hommes se doivent les uns aux autres, c'est-à-dire des secours et des assistances réciproques de charité. Et parce que nos frères sont dans le danger, parce qu'il s'agit de les assister dans leur extrême nécessité, quoiqu'il y ait du danger pour nous, nous sommes obligés de nous y exposer. Est-il permis de poursuivre mon droit en justice, et cet amour de mon prochain m'oblige-t-il à lui sacrifier mes intérêts en cette occasion? Instruisez-vous, Messieurs, de vos devoirs. Voici une des plus importantes questions que l'on puisse traiter. Oui, il vous est permis, quand cette justice s'accorde avec la charité. Car, quand cette charité sera altérée, ce sera une chose injuste, parce qu'en vous procurant un bien temporel elle vous fera perdre le souverain bien. Or, cela arrive dans mille circonstances où la conservation de son droit et celle de la charité sont incompatibles : comme quand, dans nos procès, nous n'avons d'autre dessein que de consumer notre partie en frais , ce qui arrive tous les jours : car alors, quelque bon droit que nous ayons, cette justice devient non-seulement injuste, mais barbare et cruelle. Ces deux vertus sont, en second lieu, incompatibles, du côté de nous-mêmes, si, après l'expérience de notre naturel, nous savons que nous ne pouvons poursuivre un procès sans que la passion s'y mêle, sans que le mépris, l'animosité, la haine et les calomnies y entrent : car alors la charité nous doit être plus précieuse que tous les biens de la terre. Ainsi, condamner tous les procès c'est être ignorant, comme les approuver tous c'est être prévaricateur : mais toujours il est constant que l'usage en est très-dangereux pour la charité. (Bourdaloue.)
[Désintéressement]. — La première chose que fit le Saint-Esprit pour établir entre les fidèles une parfaite union de cœurs et d'affections fut de les dépouiller de tout intérêt propre, et de leur ôter l'amour vicieux des biens temporels. Ce désintéressement fut comme les prémices de cet esprit de charité qui régna depuis entre eux. Nous lisons que, dès qu'ils eurent reçu la foi et qu'ils eurent été divinement régénérés par le Baptême, ils furent tellement renouvelés selon l'esprit, qu'ils n'étaient plus les marnes; ils se trouvèrent si fort unis d'affection, qu'ils se regardaient tous comme frères, se nommant ainsi, vivant véritablement en frères et n'ayant rien de propre. Leurs maisons, leurs terres, leurs héritages, leurs revenus leur étaient communs; afin, dit S. Augustin, que ceux qui n'avaient entre eux qu'un même esprit de religion n'eussent aussi qu'une même manière de vivre,ct que toute; choses fussent communes à ceux qui n'avaient qu'une même foi et à qui Jésus-Christ était toutes choses. Ils s'assistaient les uns
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les autres, parce que l'alliance qui est fondée sur l'amour de Jésus-Christ est plus forte que celle du sang , et unit plus étroitement les cœurs et les esprits. (Anonyme).
Faites un portrait de votre prochain aussi désavantageux qu'il vous plaira ; employez à peindre son esprit toutes les plus noires couleurs; dites, si vous voulez , que c'est une âme lâche, perfide, ambitieuse , intéressée; qu'il est violent et brutal; qu'il n'a ni esprit ni conduite, ni honneur ni religion. Tel qu'il est, Dieu le souffre, il lui fait du bien, il l'aime, et il vous ordonne de l'aimer. Mais il me persécute, direz-vous, il me maltraite, il me hait à mort! Nonobstant tout cela, Dieu l'aime, et tout ce que Dieu aime mérite infiniment d'être aimé. D'autant plus que cet homme en use avec Dieu comme il fait avec vous; qu'il l'offense, qu'il le déshonore, qu'il le trahit; et que, pour tout cela il ne laisse pas d'en être aimé. Quels seraient notre cœur et notre délicatesse, si nous trouvions indigne de notre amour ce que notre Dieu trouve aimable?
Le motif de la charité chrétienne que nous devons au prochain est universel, c'est-à-dire qu'il s'étend sur tous les hommes, comme le motif de la foi s'étend également à tous les articles de notre créance ; et comme, pour perdre la foi, il' suffit de douter d'un seul point de la religion, aussi, pour perdre la charité, il suffit qu'un homme soit banni de notre cœur. Si vous aimiez toute la terre à la réserve d'une seule personne, il faut que vous ayez une raison d'aimer les autres que vous ne trouvez pas en celle-ci. Cette raison est une raison naturelle; car, si elle était surnaturelle et divine, elle s'étendrait encore à celui que vous n'aimez pas: et par conséquent, Dieu n'étant pas le motif qui vous fait aimer, ce n'est rien moins qu'une charité chrétienne.
Dans les premiers siècles de l'Eglise, quoique les fidèles donnassent des exemples de toutes sortes de vertus, ils se signalaient néanmoins particulièrement par l'union qui était entre eux. En effet, Tertullien rapporte que c'était ce que les païens remarquaient davantage en eux, et ce qu'ils admiraient aussi davantage : « Videle, disaient-ils , videte ut se invicem diligant, et aller pro altero mori sint paralil Voyez, je vous prie , comme ces chrétiens s'entr'aiment, comme ils sont prompts à se rendre toutes sortes de services, et à s'entre-pardonner les petits déplaisirs qu'ils peuvent s'être causés mutuellement : Videte ut se invicem diligant! N'admirez-vous point cette douce facilité à se relâcher de leurs intérêts, à s'entre-céder les honneurs qu'ils pourraient exiger avec justice? Ne dirait-on pas que ce n'est qu'une famille, qu'ils n'out tous qu'un cœur et qu'une âme? Qu'il y a d'apparence qu'une religion qui unit si parfaitement des hommes si différents d'âge, d" qualité, de profession, est une religion sainte ! » Mais hélas! ne pourrait-on pas dire, des chrétiens d'aujourd'hui, dans un sens tout opposé: « Videle ut se invicem diligant 1 Voyez qu'elle charité règne parmi ces chrétiens et comment ils ont conservé l'esprit de Jésus-Christ ! Quelles traces en reste-t-il maintenant? Videle ut se invicem diligant! Voyez
comme ils se déchirent par leurs médisances , comme ils travaillent à se détruire, à se ruiner mutuellement; voyez comme ils tâchent de se surprendre, de se décrier les uns les autres; comme ils se chicanent, comme ils s'entre-ravissent et le bien et l'honneur. » Yoilà comme ils font aujourd'hui le scandale des infidèles, dont ils faisaient autrefois l'admiration. (Le P. de la Colonibière, Sermons).
[Charité indulgente]. — La charité oblige quelquefois d'être sévère envers le prochain. Telle doit être celle d'un supérieur à l'égard de ceux qui lui sont soumis, quand cela est nécessaire pour les corriger de leurs défauts et pour procurer leur salut. Mais, comme les hommes renversent ordinairement l'ordre des choses, il arrive que nous réservons toute la sévérité pour nos frères, et toute l'indulgence pour nous. Xous ne voulons leur faire grâce en rien , et nous voulons nous pardonner tout : au lieu que l'ordre de la charité chrétienne veut que nous pratiquions la rigueur et la sévérité envers nous-mêmes, par la pénitence et la mortification la plus austère, '(car, selon la maxime de l'Évangile, c'est alors que nous nous aimons d'un véritable amour) : tout au contraire, la charité étant bénigne, comme parle l'Apôtre, elle ordonne que nous ayons toute l'indulgence possible pour le prochain, pourvu qu'elle ne dégénère point en une lâche condescendance qui fomente ses désordres. Or, voici l'abus que l'on fait de cette maxime : nous ne manquons jamais de trouver quelque adoucissement aux lois sévères de l'Évangile, quand elles combattent nos intérêts, et nous rejetons toutes ces explications favorables dans ce qui regarde l'intérêt du prochain. Nous avons pour les autres la rigueur que Dieu veut que nous ayons pour nous , et nous avons pour nous la douceur que Dieu nous ordonne pour autrui. (Anonyme).
[Marque du fidèle]. — Le Fils de Dieu déclare que c'est principalement par la fidélité que nous aurons à observer le commandement de la charité qu'on reconnaîtra que nous avons son esprit et que nous sommes ses disciples, c'est-à-dire de véritables chrétiens. Comme s'il voulait dire, ainsi que remarque S. Augustin, que ce ne serait ni au pouvoir de chasser les dénions, de ressusciter les morts et de faire toutes sortes de miracles, ni au don des langues, ni au don de prophétie, qu'on reconnaîtrait ses disciples, parce que d'autres qui ne seraient pas ses véritables disciples auraient les mêmes avantages ; mais bien à la charité qu'ils auraient les uns pour les autres. Et en effet, le Sauveur déclare lui-même qu'au jour du jugement plusieurs lui diront : « Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé, chassé les démons et fait plusieurs miracles en votre nom? » auxquels il dira qu'il ne les connaît point pour être des siens. Et pourquoi ne les connaîtra-t-il point? Farce qu'ils ne seront point marqués au caractère qui distingue les siens, savoir la charité. (Le P. Nepveu, Esprit du christianisme) .
[Charité surnaturelle]. — L'affection naturelle est la première et tout ensemble la plus ordinaire des illusions qui se glissent dans l'esprit de charité. On aime son prochain, il est vrai, mais on ne l'aime que pour les qualités qui le rendent aimable; on ne le regarde que par l'endroit le plus agréable et par où il plaît le plus. C'est l'esprit, c'est la qualité, c'est l'humeur, c'est le naturel qu'on y considère ; et plus on est tendre à toutes ces considérations de la chair et du sang, plus on est insensible à toutes celles de la vertu et de la grâce. On croit que c'est aimer son prochain comme il faut, et que c'est vivre charitablement avec tout le monde, que de ne rien dire de fâcheux à personne, d'avoir de grands égards et de grands ménagements pour les intérêts de chacun en particulier, de faire à tout le monde des honnêtetés fort générales, par des démonstrations extérieures d'amitié qui dans le fond ne signifient rien. C'est profaner le nom de la charité que de le donner à des actions qui ne sont que les mouvements d'une inclination^ souvent corrompue , et les effets d'une habitude toute pure de suivre" son humeur. (Le P. Rapin, Esprit du Christianisme).
[Fraternité chrétienne]. — Nous devons regarder tous les chrétiens, de quelque pays et de quelque condition qu'ils soient, comme nos égaux et comme nos frères, sachant qu'ils viennent tous d'une même tige, qu'ils sont divinement régénérés par le sang de Jésus-Christ dans le Baptême, qu'ils ont avec nous un même Père qui est Dieu, qu'ils attendent un même héritage, Voilà quelle a été l'intention du Fils de Dieu quand il nous a appelés au christianisme, c'était de faire régner dans nos cœurs la charité et la dilection mutuelle : il a rendu les hommes tous égaux entre eux, en voulant que tous disent également à Dieu : Noire Père. Aussi est-ce le sentiment commun de tous les Pères de l'Église, que Dieu a voulu par-là étouffer les inimités , réprimer l'orgueil , exterminer l'envie et introduire la charité dans les cœurs. Or, cette égalité que le Fils de Dieu a voulu établir entre les fidèles est fondée sur l'union qu'ils doivent avoir entre eux, en ce qu'ils composent tous ensemble le corps de Jésus-Christ. C'est ce que l'Apôtre nous apprend par ces paroles: Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi en Jésus-Cgrist. // n'y a plus maintenant ni de Juifs ni de gentils, ni d'esclaves ni de libres : vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ. C'est-à-dire, de quelque condition que nous soyons selon le monde, nous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, pauvres ou riches, grands ou petits, nobles ou roturiers, esclaves ou libres, maîtres ou serviteurs, nous sommes tous égaux en qualité d'enfants de Dieu , et nous devons tous nous aimer comme frères. (Dom Barthélémy Carranza, Traité de l'Oraison dominicale).
[Supporter les défauts]. — Pour avoir cette charité patiente à souffrir les défauts du prochain, combien de victoires ne faut-il pas remporter sur
son naturel, sur son humeur, sur ses passions? que ne faut-il pas endurer? A combien de bizarreries et de caprices, de la part de ceux avec qui l'on vit, à combien de manières importunes, fâcheuses, choquantes, ne faut-il pas s'accommoder? Quelles aversions et quelles antipathies Daturelles ne faut-il pas surmonter ? Pour avoir cette charité, en combien de choses ne faut-il pas se contraindre? Par exemple, en combien de rencontres ne faut-il pas, par charité, se taire quand on voudrait parler, acquiescer quand on serait tenté de résister , excuser quand on aurait envie de contrôler, aimer mieux paraître dans l'entretien moins agréable et moins spirituel que d'offenser et de railler? De combien de prétentions justes ne faut-il point se relâcher? En combien de sujets et de conjonctures où il serait aisé de l'emporter, ne faut-il pas, pour le bien de la paix, plier et céder? (Bourdaloue, IIe Avent, sur la sévérité évangélique) .
[Amitié el charité]. — Aimer son prochain, c'est, Messieurs, une loi nécessaire que l'humanité seule a gravée au fond de nos âmes, et 'que le Créateur n'a fait qu'extraire, pour parler ainsi, du centre de nos cœurs pour en faire aux hommes un précepte extérieur et sensible : Diliges proximum lituin, dit Dieu: Vous aimerez votre prochain. C'est un principe que personne ne contredit : le Scythe, le barbare, le Juif, le gentil, sont sur cela d'accord avec le chrétien. L'obligation donc de s'aimer, de s'aider mutellement, quand on vit en société, est une obligation de raison et d'instinct, où la religion n'a point de part. Cependant il est incontestable que le christianisme a 'perfectionné la nature au sujet de la charité, dit S. Augustin : car, ne nous y trompons pas, il doit y avoir de la différence entre l'amitié que les païens ont les uns pour les autres, et la charité qui doit régner parmi les fidèles. S'en tenir précisément aux termes que la nature a prescrits en général à tous les hommes au sujet de l'amitié, c'est trop peu pour les disciples de Jésus-Christ; aimer par inclination naturelle, réserver son amitié et ses services à ceux que la sympathie ou que le hazard de la naissance nous ont assortis, ce n'est pas assez pour des chrétiens : Nonne et elhnici hoc faciunt ? des païens n'en font-ils pas autant? Si donc je n'avais aujourd'hui à parler qu'à la raison seule, je me contenterais de réveiller les sentiments d'humanité dans vos cœurs. Aimez, dirais-je, celui que le sang vous a uni, que le sort a renfermé dans une même ville : c'est un parent, c'est un allié, c'est un concitoyen ; tous ces motifs humains suffiraient sans doute à la raison. Mais aujourd'hui je prends bien une autre route; c'est à la foi que je veux parler, au sujet de l'union mutuelle qui doit être entre nous : Ce n'est plus la loi de l'humanité que j'examine, c'est le précepte de la charité chrétienne.
Ma charité, pour imiter celle de Dieu qui doit être son modèle, doit être universelle et s'étendre sur tous les hommes, comme le soin et la providence de Dieu s'étendent sur tout ce qu'il a créé. En effet, Dieu, comme créateur, manque-t-ii aux besoins d'aucune de ses créatures? Le champ
du mécréant n'est-il pas arrosé comme celui du fidèle attaché à son service? Le conservateur de l'univers ne répand-il pas les dons de la nature sur les justes comme sur les injustes? Qui pluit super justos et super injustes (Matt. 5). Telle doit être la charité chrétienne: justes, injustes, elle doit embrasser tout. Justes, super justos: je ne répandrai plus sur eux le venin de la censure ; la vertu sera mon plus ordinaire attrait, pour fixer toutes nies liaisons et pour former tous mes attachements. Super in justos : les moins parfaits ne seront pas exclus de ma charité ; je ne
■•■rai pas mon amitié même aux plus vicieux; j'épargnerai les plus coupables, je ne me déchaînerai point contre eux; je ne chercherai point
mlagement de mon cœur dans l'injuste comparaison que je ferai de mes vertus avec leurs vices. Obligé de fuir la compagnie des moins vertueux, je me souviendrai en même temps que je suis obligé de les aimer, de ne leur pas refuser le secours de la charité chrétienne. Ce sont deux préceptes qui ne se contrarient point. Si je ne suis point chargé par mon emploi de la conversion des [pécheurs, j'éviterai le commerce des moins réglés, par précaution pour mon salut; mais je ne conserverai point contre eux un zèle amer, qui les désespère ; mais je les aiderai de mes prières et de mes exemples, je les soulagerai de mon crédit et de mes vœux auprès de Dieu.
L'Apôtre nous fournit un puissant motif pour aimer nos frères: voici comme il parle au nom de Jésus-Christ : Commendat charitatem suam Deus in nobis: quoniam, càm adhàc peccatores essemus, Chrislus pro nobis mortuus est. Le Seigneur nous recommande la charité envers nos frères; mais par quel motif veut-il que nous les aimions ? C'est parce que Jésus-Christ est mort pour eux: Quoniam Chrislus pro nobis morluus est. Or, vous concevez assez à quoi nous engage ce motif si intéressant : si nous devons aimer nos frères parce que Jésus-Christ est mort pour eux, nous devons les aimer tous parce que Jésus-Christ est mort pour tous. Je le vois, ce frère, tout couvert du sang de son Dieu : contre ce motif, quelle désunion, quelle inimitié pourra tenir? Mais c'est un malheureux, dont j'ai reçu cent mauvais traitements ; c'est mon ennemi déclaré, qui me calomnie, qui me ruine par des procès injustes, qui me rend odieux par mille crimes qu'il m'impute faussement; ses emportements et ses brusqueries ne m'épargnent pas même en ma présence? Mais, après tout, il est l'objet de la complaisance de mon Sauveur ; c'est pour lui, c'est pour moi, que ce Sauveur a répandu son sang : pourquoi ne serait-il pas le lien d'une amitié mutuelle ? Vous m'aimez, mon Dieu: vous l'aimez aussi, cette personne que j'abhorre. Un ami commun rapproche les plus éloignés et calme les plus furieuses aigreurs. Il en sera désormais ainsi : je n'aurai plus d'ennemi, parce que je n'en puis avoir qui ne soit ami de mon Sauveur et de mon Dieu.
Ne nous y trompons pas: la charité seule est le caractère distinctif d'un christianisme sans fard, sans déguisement. C'est une marque certaiue
de piété : tout le reste est équivoque : In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei eslis, si dilectionem habueritis ad invicem. In hoc: ce n'est point ou à une contenance modeste ou à un extérieur mortifié que je jugerai de la solidité d'une dévotion véritable. In lioc: ce n'est point aux sentiments tendres et affectueux d'une oraison douce et tranquille que je mesurerai la sainteté d'un contemplatif. In hoc: ce n'est point à la rigueur d'une pénitence austère, ce n'est point à la sublimité d'une dévotion qui subtilise et qui raffine, etc. C'est à la ebarité, épurée par un motif surnaturel, qui s'étend à tous, et qui leur rend tous les bons offices qu'elle peut. (Le P. Catrou, manuscrit).
Par la grâce du baptême et de la régénération, nous sommes devenus enfants du même Père ; par notre consécration et notre adoption, nous sommes tous devenus des pierres du même édifice, tous membres du même corps. Nous ne sommes que plusieurs en un, dit l'Apôtre ; nous n'avons tous qu'un même Sauveur, qu'un même Créateur, qu'un même Dieu. Soutenus du même bras, nous sommes tous réunis dans ce même Jésus-Christ qui nous a racbetés de son sang, nous a tous élevés à la même dignité. Nous sommes tous prétendants au même bonheur, destinés au même terme. C'est ce Sauveur qui, rompant le mur de séparation qui était entre nous, a mis dans tous les différents peuples une même langue, n'a fait de toutes les nations qu'un même corps. Enfin, tous les chrétiens sont réunis en lui et par lui: la charité en est le lien. Le même culte qu'il exige de nous, les mêmes sacrements auxquels il nous appelle, la même doctrine dont il veut que nous soyons nourris, la même discipline qui nous règle: tout conduit à réunir tous les hommes et à les lier ensemble par une étroite charité. (Massillon, Carême).
[La patience]. — Le premier moyen d'observer la charité, et que l'Apôtre met à la tête de tous les autres préceptes, comme le plus important et d'un pins grand usage, c'est la patience: Charitas patiens est. Prétendre vivre en paix dans quelque société que ce soit, sans souffrir quelque chose tantôt de l'un, tantôt de l'autre, c'est peu connaître la misère et la faiblesse humaine. Il n'est pas possible , moralement parlant , qu'un homme parle et agisse continuellement avec tant de circonspection que jamais il ne lui échappe, ou par inadvertance ou par humeur, quelque parole ou quelque action qui nous offense. Je mets une société qui ne soit composée que de saints, et je dis que, bien que chacun d'eux s'étudie à ne choquer personne, ils auront encore tous à souffrir les uns des autres. Jamais les esprits et les jugements ne cadrent si juste, que ce qui paraît ni onnable à l'un le paraisse infailliblement à l'autre. Les plus grandes Lumières de l'Eglise, et même les Apôtres, n'ont-ils pas eu leurs différends el Leurs contestations? Si donc, dans ces occasions, on manquait de patience, bientôt on verrait la charité altérée. Que dirai-je du commun des chrétiens, et des occasions qu'ils se
donnent mutuellement de rompre les liens de la charité ? Combien de paroles brusques et choquantes; combien de colères, d'emportements; combien de railleries et de mépris ; combien de procès et de chicanes, de fourberies, de rapports malins ou indiscrets! Or, la charité, dit S. Paul, ne s'aigrit pas de tout cela, elle s'arme d'une patience invincible pour supporter tout: Non irritatur ; omnia sustinet. Remarquez, je vous prie, que , lorsque le grand Apôtre nous fait le caractère de la charité , il commence et finit par dire qu'elle est patiente. Pourquoi cela? C'est, dit S. Cyprien, que la patience en est le fondement, l'appui et la racine, et que la charité sans la patience ne peut ni subsister ni remplir ses devoirs : Toile chariiali patientiam, et desolata non durât; toile sustinendi tolerandique subslantiam, et nullis radicibus ac viribus persévérât. (Anonyme).
[Compatir]. — Tous les chrétiens sont unis par l'esprit de la grâce en un seul corps mystique, dont Jésus-Christ est le chef. Cette maxime est de S. Paul. Or, comme dans un corps naturel tous les membres compatissent à la douleur de celui qui souffre, il faut aussi que, dans ce corps mystique de l'Église, chacun des fidèles prenne des sentiments de compassion pour ceux qui sont affligés. Et voici ce qu'ajoute S. Augustin: « Si le pied, dit-il, qui de toutes les parties du corps est le plus éloigné du chef, est blessé, la langue s'en plaint aussitôt et crie qu'on lui fait mal ; l'oreille ne se ferme pas, les yeux regardent la plaie, la main s'étend, la tète s'abaisse, et tous les membres conspirent au soulagement de la partie malade. La blessure n'est pas commune à tous les membres ; mais ils travaillent tous, par une charitable compassion, pour celui qui souffre. Or, cela ne se fait point si les membres ne sont attachés au corps : car, si quelqu'un en est séparé et que les autres soient blessés, déchirés et douloureusement affligés, il n'y compatit plus, parce qu'il a perdu l'esprit de vie et la société naturelle qui le rendait sensible à leurs maux. C'est ainsi, dit ce saint docteur, qu'il faut raisonner des chrétiens. » Tandis qu'ils sont unis en un même corps, sous le Fils de Dieu leur chef invisible, et animés de son esprit de charité qui leur donne la vie, ils sont tous sensibles aux infortunes les uns des autres; et cet esprit d'amour leur communique une sainte compassion, comme si la calamité de la moindre partie de ce corps sacré leur était commune. Et quand un chrétien se trouve incapable de cette compassion et qu'il n'est point touché du malheur des autres membres de l'Eglise, c'est qu'il en est séparé et qu'il a perdu la charité qui l'animait : l'esprit du Fils de Dieu, qui lui donnait la vie, s'est retiré ; c'est un membre mort, et invisiblement retranché du corps des fidèles : séparation d'autant plus funeste, qu'elle est secrètement fulminée au tribunal de Dieu.
« Considérons, mes frères, dit S. Basile, l'amour que les membres du même corps ont les uns pour les autres : ils se défendent, ils s'aident, ils se protègent, et, si quelqu'un a de la douleur, tous les autres en sont touchés. Telle doit être l'union des chrétiens, que Jésus-Curist a reunis
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en lui comme autant de membres d'un même corps. » C'est cette union spirituelle que Tertullien appelle une espèce de seconde nature, qui lie et qui réunit tous les hommes: Naluriftcalœ jàm spiritualis condilionis germanitalem. C'est le commandement de Jésus-Christ, qui nous ordonne pardessus toutes choses d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, c'est ce commandement que S. Bernard appelle l'abrégé et comme l'esprit de tout l'Évangile : Hoc prœceplum totius Evangelii breviarium. (D'Aubignac, Instruction sur l'Aumône).
| Avantages de la charité]. — Multiludinis credentium eral cor unum et anima una. Les fidèles n'avaient qu'une âme et qu'un cœur: ils croyaient les mêmes choses, ils n'en aimaient qu'une seule; ce n'étaient, pour ainsi dire, qu'un entendement et qu'une volonté. Mais comment pouvaient-ils être unis de la sorte entre eux, sinon parce qu'ils étaient unis en Dieu? La charité fraternelle était produite par la charité divine : ils croyaient les mêmes choses parce qu'ils n'avaient qu'une même foi , ils n'en aimaient qu'une parce qu'ils n'étaient touchés que de l'amour de Dieu. Ainsi, ils s'attachaient aux mêmes vérités, ils aspiraient aux mêmes biens, et c'est ce qui les unissait. Dans le monde, vouloir les mêmes choses, c'est souvent un principe de désunion. Il y a entre les mondains une malheureuse conformité de pensées et de désirs ; et, parce qu'ils ne peuvent posséder ensemble les mêmes biens qu'ils souhaitent et auxquels ils aspirent, c'est ce qui les divise. Ils ont les mêmes principes, ils cherchent la même fin : mais c'est en rivaux ; ils ne peuvent se satisfaire sans se détruire. Dans la religion ,au contraire, l'union des pensées et des désirs fait l'union des volontés. Comme le même Dieu suffit pour tous, ils s'attachent au même objet sans jalousie, et par conséquent sans division. Ils travaillent de concert, et avec une parfaite intelligence, pour acquérir les biens de l'éternité ; ils courent dans la même carrière, et s'encouragent pour arriver au même but.
Combien y en a-t-il qui ne rendent service à leurs frères que par des vues purement humaines! On affecte de paraître bien intentionné, plein d'ardeur et de bienveillance envers son prochain, afin d'en obtenir par cette douceur apparente ce qu'on ne saurait emporter par une demande trop libre et trop impérieuse. Tout entre en commerce: assiduités, paroles obligeantes, offres de services, soins, travaux, présents, caresses ; si on oblige quelqu'un, c'est un principe d'intérêt. Voilà jusqu'où va le déguisement et l'artifice de l'amour-propre. Il n'est point de vertu qu'il n'imite en apparence : c'est lui qui arrache de la main des avares quelques largesses en faveur des misérables; c'est lui qui fait descendre les personnes les plus élevées dans l'obscurité des prisons et des cachots, et qui leur donne l'extérieur de l'humilité et de la miséricorde. Qu'on parcoure tous les états de la vie, on y trouvera des personnes qui, dans le bien qu'elles font au prochain, ne considèrent qu'elles-mêmes.
Jamais l'indignité ni l'ingratitude des hommes n'arrête le cours de ses bienfaits : elle prend trop d'intérêt à la gloire de l'ouvrier pour abandonner le soin de l'ouvrage, et l'amour qu'elle porte au Créateur ne cesse point de se répandre sur les créatures, quelque imparfaites qu'elle puissent être. Elle imite en quelque manière la charité de Dieu, qui ne suppose pas le mérite dans ceux qu'il aime, mais qui l'y met, et qui les rend aimables par son amour même. Les pauvres pleins d'infirmités et de misères, que chacun rebute avec une espèce d'horreur, une personne charitable les regarde avec compassion et avec tendresse. Sa foi lui découvre en eux des caractères dignes de respect; le sang du Sauveur, dont ils sont teints, mbellit et les rend agréables à ses yeux; et plus la nature souffre de s'approcher de ces objets si peu aimables par eux-mêmes, plus il se plaît à les considérer et à les servir. (Recueil des pièces de l'Académie Française, 1G73J.
[Vaincs excuses]. — On sait ce que l'on a coutume de dire d'ordinaire pour s'excuser d'aimer le prochain. Cette personne, dit-on, est si imparfaite et elle a tant de défauts: on ne se sent point porté à l'aimer. Mais ■ notre inclination que nous recherchons, dans cet amour que nous portons à nos frères pour supporter leurs faiblesses, ou bien le commandement que Jésus-Christ nous en a fait? Est-ce nous-mêmes que nous voulons aimer en eux ou Dieu? Il ne faut point être chrétien pour aimer de la sorte ; il suffit d'être païen. L'amour que Jésus-Christ nous ordonne est que, quelques défauts que nos frères aient, nous les aimions toujours autant que nous-mêmes et comme Jésus-Christ nous a aimés: Sicut dilexi vos. N'avions-nous point de défauts quand Jésus-Christ nous a aimés? Avions-nous même quelque chose qui fut aimable? Si le corps adorable du Sauveur dans l'Eucharistie se trouvait dans quelque lieu sale et peu convenable à sa sainteté, cesserions-nous pour cela de l'honorer? Cependant Jésus-Christ est dans notre prochain, tout défectueux que celui-ci soit: et nous le rebutons! Qu'on ne s'arrête donc plus à considérer les défauts du prochain : la charité couvre tout cela; le respect que nous devons à Jésus-Christ nous fait passer par-dessus tout. Quand nous aurons remédié à ce péché, nous pourrons dire que nous aurons retranché une des fautes où l'on tombe le plus souvent et que l'on reconnaît le moins. De plus, on pèche visiblement contre la charité : car nous devons aimer le prochain comme nous-mêmes ; nous le devons donc supp'orter comme nous nous supportons nous-mêmes. Et il est remarquable que l'Apôtre, ayant rapporté toute la loi au seul amour du prochain, réduit cii-uite tout l'amour du prochain à le supporter dans ses défauts. « Celui, dit-il, qui aime son prochain, accomplit la loi;» et ailleurs: « Supportezvous l'un l'autre, ctain-û vous accomplirez toute la loi de Jésus-Christ. » (Instruction* chrêt., XVI9 dim. après la Peut).
[Charité refroidie]. — Le premier mouvement que nous donne la charité quand nous aimons nos frères, c'est de les assister et de leur faire part des biens que nous avons. L'amour ne peut être avare ; et même il est tellement désintéressé, qu'il ne peut rien posséder qu'en commun. C'est pourquoi S. Jean nous assure qu'il est impossible que la charité que Dieu donne demeure en nous, si, ayant les biens de ce monde et voyant notre frère en nécessité, nous lui fermons notre cœur en les lui refusant. En effet, nous voyons que, dans le commencement de l'Eglise, quand cette charité était pleine et entière, les chrétiens donnaient tout leur bien sans réserve, comme ils donnaient tout leur cœur. C'est pourquoi nous lisons dans les Actes des Apôtres que, toute la multitude des fidèles n'étant qu'un cœur et qu'une âme, nul ne considérait ce qu'il possédait comme étant à lui en particulier , mais toutes choses étaient communes entre eux. D'où vient que, dans ce commencement de l'Eglise, il n'y avait point de personnes riches parmi les chrétiens, parce que ceux qui l'étaient vendaient tous leurs fonds de terre et leurs maisons, et en apportaient le prix aux pieds des Apôtres. Il n'y avait point non plus de pauvres parmi eux, puisqu'on se servait des biens qui étaient devenus communs pour les distribuer à chacun, selon qu'il en avait besoin. Cette affection mutuelle que les chrétiens se portaient les uns aux autres était si visible et marquée par tant d'effets, que les païens mêmes ne la pouvaient ignorer: « Voyez, disaient-ils entre eux, comme ils s'entr'aiment! »
Nous ne voyons presque plus aucune trace de la charité qui régnait dans ces premiers fidèles : tout le monde cherche ses intérêts, et nul ne cherche ceux de ses frères. Nous sommes arrivés à ces derniers temps où, à cause de la multitude de nos péchés, la charité étant refroidie, il ne nous reste pas une seule étincelle du feu que Jésus-Christ a apporté sur la terre. Nous n'avons aucune affection pour nos frères; nous sommes tous remplis de l'amour de nous-mêmes, et il semble que les chrétiens ne le soient plus que de nom, puisqu'ils n'ont pas ce qui est essentiel au christianisme. On ne voit quasi plus aucune marque de leur profession dans leurs mœurs. Us se font la guerre les uns aux autres comme les païens ; ils tâchent d'opprimer leurs frères par des calomnies et par des procès ; ils trouvent mille moyens de faire des injustices, et ils ne craignent point de les commettre quand elles peuvent servir à leur fortune. De sorte que, si les païens considéraient maintenant nos mœurs, ils ne diraient plus : Voyez comme ils s'entr'aiment! mais : Voyez comme ils s'entre-haïssent! Ils ne diraient plus : Voyez comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres! mais: Voyez comme ils se poursuivent à mort! Ils ne remarqueraient plus qu'ils se traitent en frères, mais ils leur reprocheraient qu'ils sont devenus ennemis les uns des autres, et enfin qu'ils ont abandonné Jésus-Christ, en renonçant à son amour pour suivre le parti de celui qui a haï ses frères depuis le commencement du monde. (De Sainte-Marthe, Traité de l'Aumône).
AMOUR DES ENNEMIS. 37b