EXEMPLES DE L'ECRITURE
[Gédéon]. — Deux rois des Madianites ayant fait mourir quelques Juifs qui leur demandaient quartier, Gédéon les prit enfin eux-mêmes, et, les ayant fait venir, leur dit : « Quels étaient les hommes que vous avez tués sur le Thabor? — C'étaient des gens faits comme vous, lui répondirentils (Similes lui), et l'un deux paraissait comme s'il eût été fils de roi. — Vous avez raison: c'étaient mes frères, leur dit Gédéon : Fratres mei erant. Je vous jure par le Seigneur que, si vous leur aviez fait quartier, je ne vous f mourir ; mais, puisque vous avez été si cruels à leur égard,
vous mourrez sans ressource. » Effectivement, s'étant levé, il les tua.
[David]. — David favorisa de sa protection et de ses bienfaits, après la mort de Saiil, tous ceux qui lui appartenaient, quelque mauvais traitement qu'il eût reçu de ce prince durant sa vie : Nwmquid superest aliquis de domo Saiil, ut faciam cum iUo misericordiam Dei, dit-il: N'y a-t-il plus personne de la maison de Saiil, afin que j'aie pour lui la miséricorde de ? 11 disait bien : La miséricorde de Dieu : car, si c'eût été celle d'un homme, elle eût été bientôt épuisée (// Reg. ix).
Le môme réprima tous les sentiments d ! vengeance contre Séméï, qui le chargeait d'injures ei qui le poursuivait à coups de pierres : ce qui devait ce semble, insupportable à un si grand roi, dans l'affliction où il était . se voir insulté par un misérable! Ce prince ne voulut pas néanmoins quo ceux qui l'accompagnaient eu tirassent une prompte et juste
vengeance : « Quid mihi et vobis, filii Sarviœ ? cvr efficimini mihi hodiè in Satan? Laissez-le en paix. » (II Reg. xvi). On peut voir par ces paroles jusqu'où allaient le respect et la religion de David. Il appelle la malédiction que lui donnait ce scélérat un commandement de Dieu, auquel il ne faillait pas s'opposer. Il regardait plutôt son humiliation, que Dieu voulait qu'il souffrît par cette voie, que la faute de Séméï.
Le regret que ce môme saint roi conçut de la mort d'Absalon fait voir son bon cœur, puisque la rébellion de ce fils dénaturé ne fut pas capable d'y étouffer ou d'y éteindre l'amour paternel. Il témoigna bien qu'il aimait encore ce perfide et cet ingrat, qui lui voulait ravir la vie et la couronne: car, lors même que celui-ci le poursuivait avec plus de fureur et l'obligeait de s'enfuir, David conservait pour lui toutes les tendresses d'un père, et donnait des ordres pour lui sauver la vie, en cas qu'il fût vaincu : Servate mihi puerum Absalom. Et quels sentiments de douleur ne fit-il point éclater après sa mort!
Mais le grand exemple de la modération de ce même roi est d'avoir étouffé tous les sentiments de vengeance envers Saûl, son plus cruel ennemi, et le plus déclaré contre lui. Après tant d'outrages qu'il en avait reçus, David le trouva un jour à son avantage dans une caverne où il le pouvait tuer impunément, et par sa mort s'assurer la couronne et vivre en paix, sans avoir plus rien à craindre. Il se contenta de lui couper un morceau de sa robe, pour marquer qu'il avait été en son pouvoir de lui faire plus de mal. Cet exemple de modération fut si puissant, qu'il toucha le cœur de l'implacable Saiil, qui se réconcilia avec David pour un temps; mais la haine que la jalousie y avait d'abord excitée se ralluma dans la suite: au lieu que l'amour que David conserva toujours pour l'oint du Seigneur alla jusqu'à le pleurer après sa mort, et à récompenser ceux qui l'avaient honoré de la sépulture. S. Chrysostôme étale toute son éloquence à louer la générosité de David. Le P. de Lingendes a employé un sermon entier à la mettre en son jour, et Reina l'a fait valoir de même dans le sermon sur l'amour des ennemis.
[Job]. — Le saint homme Job avait déjà pratiqué, avant David, cette héroïque leçon d'aimer ses ennemis, et de ne leur point rendre le mal pour le mal, puisqu'il prend Dieu à témoin qu'il ne leur a jamais souhaité de mal, et qu'il ne s'est jamais réjoui de celui qui leur arrivait: Si lœtalus sum ad ruinam ejus qui me oderat et gavisus sum quôd invenisset eos malum: non enim dedi ad peccandum guttur meum,ut expelerem maledicens animam ejns.
[Joseph]. — Il n'y a rien dans tout l'Ancien-Testament de plus tendre et de plus touchant que le pardon que le patriarche Joseph accorda à ses frères, et l'accueil qu'il leur fit après en avoir été si inhumainement traité. On ne le peut lire dans la Genèse sans en être attendri. Car non-seulement il leur pardonna l'outrage qu'ils lui aviient fait, de l'avoir vendu comme un esclave, mais, de plus, il les combla de bienfaits. Et ce qui est à remarquer, c'est que ses frères, craignant qu'après la mort de leur père Jacob 1
ne se vengeât des injures qu'ils lui avaient faites, vinrent aussitôt le trouver pour lui dire qu'une des dernières paroles que leur père leur avait dites, avant de mourir, était de le venir prier de sa part d'oublier le crime qu'ils avaient commis en le vendant aux Ismaélites. A quoi le débonnaire Josepb répondit : « Nolite timere : vos coyitâslis de me malum, sed Deus ver lit ittud in bonum: ego pascam vos et parvidos vestros. Consolatnsque est eos, et blandè ac lenlter est loculus. Ne craignez rien de ce côté-là: Dieu a tourné à mon avantage et au vôtre le mal que vous pensiez me faire. Du re-tc, rassurez-vous : j'aurai soin de vous et de vos enfants ». Et il les consola par des paroles obligeantes et pleines de tendresse.
[Laban]. — Nous lisons aussi dans la Genèse que, le patriarche Jacob ayant fui secrètement de la maison de son beau-père Laban, et ayant emmené ses fils et ses dieux, Laban le poursuivit à main armée, et, l'ayant atteint sur la montagne de Galaad : « Tu vois bien, Jacob, lui dit-il, que tu es entre mes mains et que j'ai le pouvoir de me venger de l'affront que tu m'as fait: mais le Dieu de ton père m'est apparu et m'a dit: Prends bien garde à ce que tu vas faire : je te défends de dire à Jacob la moindre parole qui le puisse offenser; il est sous ma protection : Deus patris vestri heri dixit mihi : Cave ne loquaris conlrà Jacob quidquam durius. » Et incontinent après il contracta avec lui une nouvelle amitié, et confirma les nœuds de leur première alliance.
[Esaù], — Nous avons aussi un exemple d'une haine irréconciliable en la personne d'Esaû à l'égard de son frère Jacob : Oderat semper Esaù Jacob, pro benedictione quâ benedixerat ei paler. C'était une haine invétérée et enracinée dans le fond de son âme : Oderat ; et il disait en soi-même : Viendra le temps où mon père mourra, et alors, ne craignant plus rien, je ferai éclater ma vengeance: Dixit in corde suo : Venient dies luctàs patris mei, et occidam Jacob fralrem meum.
[Saiil], — La haine que Saùl avait conçue contre David était si grande et si implacable, qu'elle s'étendait sur tous ceux qui lui rendaient quelque service: car Achimélech lui ayant donné quelques pains sanctifiés, dans la faim extrême qui le pressait, non-seulement Saùl le fit mourir avec quatre-vingt-quatre prêtres, mais, par une fureur sans exemple, fit passer au fil de l'épée tous les habitants de la ville sacerdotale, sans épargner ni les animaux ni les enfants qui étaient à la mamelle : tant étaient grandes la haine et la vengeance qui animaient ce prince.
[Noire-Seigneur]. — Dans la nouvelle loi, le Fils de Dieu est le premier et le plus illustre modèle du pardon des injures et de l'amour des ennemis: de manière qu'on peut dire que, comme il en a fait un précepte qu'il a appelé tout nouveau, il en a aussi donné un nouvel exemple, durant toute sa vie, mais plus particulièrement à la mort, puisqu'étant attaché à la croix, couvert de plaies et souffrant des douleurs inconcevables, la première parole qu'il proféra fut de demander pardon pour ses bourreaux mêmes: Pater, dimitte UUs: non eninb sciwit quid faciuul.
[S. Élicnne]. — Le premier qui a imité le Sauveur dans une action si héroïque est S. Etienne, qui pria pour ceux qui le lapidaient, et qui se mit à genoux pour obtenir plus facilement leur pardon : Positis genibus oravit, dicens : Domine, ne statuas Mis hoc peccatum. Et, comme a remarqué S. Augustin, il se tint debout quand il pria pour lui-même, et il flécbitles genoux quand il pria pour ses plus cruels ennemis, pour témoigner le désir extrême qu'il avait d'obtenir leur pardon.
[S. Paul et Philémon]. — S. Paul marque combien il avait à cœur que les premiers chrétiens observassent ce commandemeut du Sauveur, de pardonner les injures, puisqu'il s'entremet auprès de Philémon en faveur d'Onésime, qui avait été esclave de ce premier et qui avait volé son maître. Voici les termes dont il écrit à Philémon sur ce sujet: Si habesmesocium, suscipe Muni sicut me; si autem aliquid nocuit tibi aul débet, hoc mihi imputa. Ego Paidus scripsi meâ manu; ego reddam: ut non dicam tibi qnod ieipsum mihi debes. Si vous me considérez comme votre ami et étroitement uni à vous, recevez-le comme moi-même : que s'il vous a fait tort ou s'il vous est redevable de quelque chose, je m'offre de vous satisfaire pour lui. C'est moi Paul qui vous écris de ma main ; c'est moi qui vous le rendrai : pour ne pas vous dire que vous me devez tout ce que vous êtes. »
[Le serviteur ingrat]. — La parabole que le Sauveur fait, dans l'Evangile, du mauvais traitement dont le père de famille usa envers un serviteur qui ne voulut pas remettre une petite dette à l'un de ses compagnons, après qu'on lui eut remis à lui-même une dette infiniment plus considérable ; cette parabole, dis-je, tient lieu de tous les exemples pour montrer que Dieu n'usera point de miséricorde envers celui qui refuse de la faire à son prochain, et avec quelle sévérité il traitera ceux qui ne veulent rien pardonner. Cette parabole est assez connue, et rapportée dans S. Matthieu, 18. Mais ce qu'il faut bien remarquer, ce sont ces paroles dont use le père de famille envers cet impitoyable créancier: « Serve nequam, nonne debitum dimisi tibi, quoniam rogâsti me? nonne ergô oportuit et te misereri conservi lui? Méchant serviteur, je t'avais remis toute la dette, à ta simple prière: ne devais-tu pas user d'une semblable miséricorde envers ton compagnon, à mon exemple? Je révoque la grâce que je t'ai faite. » C'est ainsi, conclut le Sauveur, que mon Père céleste se comportera envers vous: Sic et Pater meus cœlestis faciel vobis (Matth. xviii).
APPLICATION DE QUELQUES PAROLES DE L'ÉCRITURE
Non extendam manum meam in Dominum meum, quia chrislus Domini est (IPieg. xxiv, 11). — Ce sont les paroles que dit le saint roi David en luimême, lorsqu'il pouvait tuer Saûl qu'il rencontra seul dans une caverne, et que, en considération de sa dignité, il ne lui fit aucun mal. C'est le christ, c'est l'oint du Seigneur : à Dieu ne plaise que je mette la main sur lui! C'est la pensée que nous devrions avoir et la réflexion que nous
devrions faire, quand il s'agit de tirer vengeance des injures que nous avons reçues d'un ennemi, Christus Domini est: c'est un chrétien; c'est mon frère; il porte l'image de mon Dieu; il est comme consacré par le sang de Jésus-Christ, dont il porte le nom ; il est couvert de sa protection.
Obsecro ut obliviscaris sceleris fratrum tuorum (Gen. l, 17). — Ce furent les paroles que Jacob mourant envoya dire à son fils Joseph, et que les frères mêmes de celui-ci lui portèrent, craignant qu'il ne se ressentît de l'injure qu'ils lui avaient faite. Mais nous devons nous imaginer que Jésus-Christ notre Père, en mourant sur la croix, nous a fait dire les mêmes paroles, lorsque nous pensions à tirer vengeance d'un affront ou de quelque injure que nos frères nous ont faite: Obsecro ut obliviscaris sceleris fratrum tuorum.
Nous pouvons encore nous appliquer dans le même sens ce que Lahan dit à Jacob, qu'il poursuivait pour se venger de l'injure qu'il prétendait que ce saint patriarche lui avait faite : « Deus Patris vestri heri dixit mihi : Cave ne loquaris contra Jacob quidquam durius: Prends garde de rien dire à Jacob qui le puisse blesser le moins du monde. »
Inspice et fac secandùm exemplar quod tibi in monte monstratum est (Exod. xxv, 40). — C'est ce qu'on peut dire à un vindicatif, après l'exemple que le Fils de Dieu nous a donné sur le Calvaire, de pardonner à nos ennemis. Qu'est-ce que ce Sauveur n'a point souffert de ses bourreaux et de ceux qui ont conspiré contre sa vie? On ne vous a pas encore condamné à la mort comme lui ; on ne vous a pas attaché comme lui à une croix ; vous n'avez été ni vendu ni flagellé comme lui: mais imitez pourtant ce divin modèle: pardonnez, et vous ferez ce qu'il a fait.
Qui odii frai rem suwm homicida est (I Joan. m, 13). — Celui qui hait son frère est homicide. Et de qui est-il homicide? demande S. Augustin en expliquant ces paroles de l'évangeliste S. Jean? Ce n'est pas de la personne qu'il hait, parce que la haine ne porte pas toujours un vindicatif à ôter la vie à son ennemi: mais, répond ce Père, c'est qu'il est homicide de soimême et de son unie, à qui il donne le coup de la mort par un énorme péché. C'est en en sens qu'il faut entendre ce que dit un des amis de Job: Verè stuitum interfieit iracmdia; et cet autre passage de S, Jean: Qui non diligit (fralres) manet in morte.
Commendat charitatem suam Deus in nobis (dit S. Paul), quoniam, cùm adhùc peccatores essemus, secmdùm tempus Christus pro nobis mortuus est (Roni. v, 8). — 11 faut bien peser, dit S. Thomas, ce mot Commendat, qui marque la charité immense que Dieu a eue pour nous, d'avoir voulu
mourir pour des ingrats et pour ses ennemis: car alors la charité est recommandable, quand elle est gratuite, sans espérance de retour. Comment donc mieux faire connaître la charité infinie de Dieu envers nous qu'en faisant voir, par les obstacles qui semblaient devoir l'empêcher et par les excès inouïs de miséricorde et de faveur qui n'ont pas laissé de la suivre, combien elle était gratuite? Entre nous et les autres hommes, il est encore plus vrai de dire que rendre amour pour amour n'est pas une chose fort extraordinaire : mais il n'y a rien qui paraisse plus gratuit, et par conséquent qui devienne plus recommandable, que d'aimer ses ennemis mêmes.
C'est du précepte d'aimer les ennemis que les interprètes entendent ces paroles du prophète royal: Lalum mandatum tuum nimis. C'est à quoi il semble que S. Augustin ait fait allusion quand il parle du précepte d'aimer ses ennemis : Si coarclantar vasa carnis, dilatenlur spalia charilalis : Si le cœur d'un homme charnel est trop étroit pour embrasser en même temps ses amis et ses ennemis, il faut que la grâce donne de l'étendue à notre charité, pour aimer ce qui paraît à nos sens, et à la raison même, n'avoir rien d'aimable. Les sens, la raison, la nature, semblent s'opposer à ce précepte; mais la charité chrétienne, plus, étendue et plus éclairée, ne distingue point l'ami d'avec l'ennemi; elle embrasse également tous les deux: Si coarclanlur vasa carnis, dilalentur spalia charilalis.
Vox sanguinis fralris lui clamai ad me de terra (Gènes, iv). La voix du sang d'Abel monta jusqu'au ciel pour demander vengeance du fratricide commis en sa personne. Il n'en est pas de même du sang du Sauveur, qui a été répandu pour nos crimes et par nos crimes: car ce sang, au lieu de demander justice de ses ennemis, demande miséricorde pour eux: Clamai in nobis verba pacifica, comme parle S. Cypricn. Mais on peut ajouter qu'il ne poussera pas une voix de miséricorde pour ces vindicatifs impitoyables qui ne veulent point pardonner et qui ne respirent que la vengeance.
Dominus rétribuai pro me, disait à Dieu le saint roi David (Ps. 137). Voici le sens que S. Augustin donne à ces paroles : « Seigneur, je n'ai pas voulu tirer vengeance de mes ennemis, qui m'ont indignement persécuté et outragé : je vous l'ai laissé faire, et je vous ai entièrement remis le soin de me faire justice. Vous savez mieux que moi la punition qu'ils méritent, et, comme c'est un droit que vous vous êtes réservé, je n'ai eu garde de l'usurper: Domine, rétribue pro me: ego non retribuo: tu rétribues pro me. Sœvianl inimici quanlàmlibet, tu rétribues quod ego non possum. »
Miserere mei, Deus, secund àmmagnam misericordiam luam. — Cette grande miséricorde que David demande à Dieu, c'est, dit S. Augustin, le pardon de ses péchés. C'est la plus grande miséricorde, parce que l'état du péché
est la plus grande misère: c'est pour l'obtenir que nous prions. Or, cette grande miséricorde de Dieu n'est promise qu'à ceux qui feront eux-mêmes la plus grande de toutes les miséricordes, qui est de pardonner les offenses qu'on leur a faites : parce que, comme assure le même S. Augustin, c'est l'action de la plus grande et de la plus magnifique bonté que puisse exercer un chrétien.
Ut silis filii Patris veslri qui in cœlis est, qui soient suum oriri facit super bonos et malos, et pluit super juslos et injuslos (Matth. v, 4o). On pourrait demander pourquoi le Fils de Dieu fait plutôt mention de ces bienfaits qu'il fait indifféremment aux bons et aux méchants, de faire luire son soleil sur eux et de faire pleuvoir sur leurs terres. On peut répoudre: — 1°. Qu'il ne refuse à personne ces sortes de bienfaits, pour nous marquer que nous ne devons exclure personne des nôtres , quelque mauvaise volonté qu'ils aient pour nous ; — 2°. Parce que ce sont les principaux, afin que nous ne refusions pas d'obliger nos ennemis mêmes, dans les plus importantes occasions; — 3°. Parce que c'est par leur moyen qu'il nous accorde tous les autres biens nécessaires à la vie, pour nous faire entendre qu'il ne faut rien refuser à personne de ce qui est en notre pouvoir; — 4°. Parce que ce sont des bienfaits communs, pour nous dire que, si nous ne sommes pas obligés de faire des grâces particulières, nous ne pouvons du moins nous dispenser à leur égard des devoirs que nous devons à tout le monde; — S0. Parce que Dieu donne ces sortes de biens avec abondance, pour nous enseigner la manière dont nous devons nous comporter envers le prochain.
Esto consentions adversario tuo cita, dàm es in via cum eo, ne forte tradat te adversarius judici, etc. (Matth. v, 2o). — Ces paroles, au sentiment de quelques interprètes, nous doivent faire souvenir que nous ne sommes pas les juges de nos ennemis, et par conséquent que ce n'est point à nous à nous faire justice; mais nous avons un juge commun qui les jugera, et nous avec eux, et qui nous condamnera infailliblement si nous refusons de leur pardonner, et même au plus tôt.
§ iv.
Pensées et passages des SS. Pères.
Chrfstus addidit legem , certâ nos Jésus-Christ, par une loi particulière, sponsione constringens ut sic nobis pec- a fait avec nous une espèce d'accord et cata dimitti postulemus, sicut nos debi- d'engagement mutuel, qui est qu'on toribus nostris dimUtimus. Cyprian. de nous remette nos offenses de la manière Orat. domin. que nous pardonnons à ceux qui nous
ont offensés.
Quale crimen est nolle dimittere , quod martyrio non potest exoraril Id., ibid.
Patienter exspectemus ultioms diem , nec ad vindictam doloris nostri querulâ festinatione properemus. Id. De bono patientise.
Omnis injuria, cùm patientiam ostenderit, eodem exitu dispungilur qubd Idum aliquoà constantissimee duritiœ hbratum et obtusum : concidit enim ibidem irrita opéra et infructuosâ, et nonnunquàm, vepercussum in eum qui emittit, reciproco ictu sœviet.lerluh. De patientià.
Quid refert inter provocantem et provocatum, nisi qubd ille prior in vuileficio deprehendilur, at ille postremb * Id. ibid. 10.
Christianus nullius est hostis. Id. ad Scap. 2.
Ad ralionem obseqxdi prior est maiestas imperantis. Id.
Amicos diligere omnium est, inimicos autem solorum chrislianorum. Id. ad Scap. l.
Quid est ad pacem Dei accedere sine pace, ad remissionem debitorum eum retentione? Quomodb placabit Patrem iratus in fratrem? Id. De orat. 5.
Qui cilb movetur injuria facit se ilignum videri contumeliâ, dùm vult indignus videri. Ainbros. i ûffic. G.
Beneflcium se vulabal accepisse augustes memoriœ Theodosius cùm rogarelur ignoscere; et lune propior eral veniœ cùm fuisset commotio major iracundiœ, et optabatur in eo quod timebatur in aliis. Id. De obitu Tbeodos.
Si te non lœsit {rater, obsequium meretur ut diligas; si lœsit, magls obsequium mrretur ut vincas : hœc enim nostrœ christianitatis summa est, ut amantibus vicissitudinem , lœdentibus patientiam rependamus. Ambr. Serai. 10.
Quel énorme crime est-ce de refuser de pardonner, puisque le martyre même ne peut nous en obtenir la rémission!
Attendons avec patience le jour de la vengeance du Seigneur, et ne prévenons point nous-mêmes ce temps, par un ressentiment précipité ou par nos plaintes et nos murmures.
Toute injure qui trouve une patience à l'épreuve est comme un trait lancé contre une ebose d'une dureté impénétrable, lequel s'émousse et tombe à terre sans effet, et sans entamer ce qu'il a frappé. Il arrive même quelquefois qu'il retourne contre celui qui l'a lancé, et le frappe à son tour.
Quelle différence mettez -vous entre celui qui attaque et celui qui, étant attaqué, rend injure pour injure, sinon que celui-là est le premier à faire le mal, et celui-ci le dernier?
Un ebrétien n'est ennemi de personne.
Celui qui a fait la loi du pardon des injures, quoiqu'il fût le souverain législateur, a bien voulu s'y soumettre tout la premier»
Aimer un ami, c'est ce que fait tout le monde; mais aimer ses ennemis, voilà le ebrétien.
Comment solliciter la paix de Dibu quand ou ne la donne pas soi-même, la rémission de ses offenses quand on la refuse aux autres? Comment celui qui est en colère contre son frère apaisera-t-il l'esprit de son Père justement irrité?
Celui qui est sensible à la moindre injure, et se rend implacable quand il l'a reçue, montre par-là qu'il mérite d'en recevoir, plus il veut faire croire qu'on lui en fait injustement.
L'empereur Tbéodose, d'auguste mémoire, croyait avoir reçu un insigne bienfait, lorsqu'on le priait de pardonner une injure; jamais il n'était plus disposé à pardonner que quand il s'était senti plus ému et animé contre quelqu'un. Ainsi l'on souhaitait de trouver en lui ce que l'on craint dans les autres.
Si votre frère ne vous a point offensé, il mérite que vous l'aimiez; s'il vous a fait. injure, il mérite davantage que vous l'obligiez, afin d'avoir la gloire de vaincre ie mal par le Lieu: carc'eétla perfection delà loi chrétienne , de rendre amour pour amour à ceux qui nous aiment, et de
CmusTCS. cùm posset ulcisci, maluit immolari. Ambros.
Qui referre injuriam nihlur, eum ipsum h quo lœsus est gestit imitari. Lactaut. vi Institut. 18.
Magnificentissimœ bonitaiis est signum. uttuum quoque inimicum diligas, et ei qui tibi malv/m viilt et faeil, tu bona sempervelis faciasque, dùmpossis.
Augustin. Enchirid. 73.
Si non dimiseritis, non dimittet Deus.
Ad tîim magnum sonitum qtii non expergisdtur non dormit, sed mortuus est. August. ibid. 74.
Nihil mirabilius in rébus humanis quam diligere inimicos. Id. Conf.
Quem vis contemnere, pretium ejus attende, et cum morte Christi totum nxundum appende. August. De verbis Domini.
Quisquis pacem differt , occasionem quœrit nunquam ignoscendi. Id.
Recole in omnibus justificationibus Domini : nihil mirabilius et difficilius eut quam ut suos quisque diligal inimicos. August. Serm.7 in ps. 113.
Sciendum est Chris lum impossibilia non jubere, sed perfecla, quee David fecit in Saùl et in Absalon. Id. Serm. 58 De teinp.
Per amorem hominis inimici efficeris amicus Dei , imb non solùm amicus sed etiam films. Id. Serin. 5 De sanctis.
Sacrificium christianorum. Id. 50 bomil. Homil. 29.
Libet hominem vindicari, et nondùm est Cliristus vindicatus! Ibid. Homil. 42.
Non est aliud majus sacrificium quod Deo debeamus. August. Hom. 6.
Si ego prior dimisi, dimitte velposteà.
tnvenis patrem : imitare patrem : si enim imita ri non vis, exhœredari disponis. Augustinus.
pratiquer la patience quand on nous a offensé.
Jésus-Christ, pouvant se venger de ses ennemis, a mieux aimé mourir pour eux.
Celui qui s'efforce de rendre injure pour injure met son plaisir à imiter celui qui l'a offensé.
C'est le caractère d'une bonté bienfaisante, et qui est arrivée au plus haut point de sa perfection, d'aimer jusqu'à un ennemi, et de vouloir toujours du bien et d'en faire à celui qui vous veut et qui vous fait le mal qu'il peut.
Si vous ne pardonnez, Dieu ne vous pardonnera pas. Celui qui ue se réveille point au bruit de cette tonnante menace n'est pas seulement dans l'assoupissement, il est mort.
Rien n'est plus digne d'admiration dans les choses de ce monde que d'aimer ses ennemis.
Considérez ce que mérite celui que vous méprisez, et la grandeur du prix par lequel il a été racheté : mettez l'univers avec la mort de Jésus-Christ dans la balance.
Celui qui diffère de se réconcilier avec son frère cherche l'occasion de ne le faire jamais.
Repassez dans votre esprit tous les moyens d'opérer notre justification que le Fils de Dieu nous a laissés : vous n'y trouverez rien de plus admirable ni de plus difficile que ce qu'il a ordonné, qui est d'aimer ses ennemis.
11 faut être persuadé que le Sauveur ne nous commande point des choses impossibles, mais des choses parfaites et sublimes : dans l'ancienne loi, David les a pratiquées à l'égard de Saùl etd'Absalon. En aimant votre ennemi, vous devenez l'ami de Dieu, et même son fils adoptif.
Le pardon des injures, voilà le sacrifice des chrétiens.
Vous voudriez qu'un homme fût vengé, et Jésus-Christ ne l'est pas encore !
Il n'y a point de sacrifice que nous puissions faire à Dieu comparable à celui de pardonner les injures.
Si j'ai pardonné le premier (dit Jésus- Christ), pardonnez du moins à mon exemple. Vous trouvez en moi un père miséricordieux: imitez-le; car, si vous refusez de le faire, vous vous préparez à perdre son héritage.
Non putes te fortem quia percutis pugno, victus convicio : non est ista fortitudo si conviciatus perculies, quoniam ab ira victus es, et valdè stultum est hominem victum fortem dicerc. August.
in Ps. 92.
Hoc est imaginarium, Deum credere esse propitium lis qui iram portant in corde. Gregorius.
Charitas vera est cùm et in Deo diligitur amicus, et propter Deom diligitur inimicus. kl. Homil. 38 in Evang.
Illud imperium beneficium est. (Loqnilur de mandate» diligendi inimicos.) Hieronym.
Dùm negas fratri misericordiam , tibi claudis Patris indulgentiam. Augustin.
Serm. 182 De teinpore.
Quâ fronte dices Domino « Remitte mihi multa mea peccata, » si tu pauca conservo tuo non remiseris? Cyrill. Hierosol. Catech. 2.
Si quandb animus tuus acceptœ injuries dolore exarserit, fac tibi Christus Cliristique vulnera in memoriam veniant, quantulaque pars hœc sint eorum qvœ Dominus tuus perpessus est : hâc ratione animi dolorem, velut aspersâ aquâ, extinxeris. Gregor. Nazianz. Sentent.
I mi tatione Dei gloriosius est injuriant tacendo fugere quam respondendo superare. là.
Vindicta cœlestis inimicum diligere !
Paulinus.
Magna et ineffabilis misericordia !
cùm in se quidem peccatum est , ad nudas tantùm preces servo remittit ; cùm autem in conservum videt crudelem, suam revocat liber alitatem (Alludit ad servum cui Dominus remiserat decetn millia talenta). Chrysost. Homil. 27 in Gènes.
Nihil Deus ità odit et aversatur ut hominem ullionis avidum, et in animo suo perpétuas inimicitias servantem.
Tantum ejus peccati damnum est, ut misericordiam Dei revocet, nec locum habere sinat. Id. ibid.
Si tanlummodb non lœdis eum qui te lœsxt, avertas te tamenab eo,nec liben-
Ne croyez pas être fort et courageux, parce que vous frappez de la main celui qui vous a offensé de paroles. Ce n'est pas une action de force de frapper celui qui vous a ainsi outragé, parce que vous êtes vaincu par votre passion, et c'est folie d'appeler fort et victorieux celui qui succombe et qui est vaincu.
C'est une ebose imaginaire de croire qu'un bomine qui conserve de la baine contre son frère obtiendra miséricorde de Dieu.
Alors la ebarité est véritable, quand on aime son ami en Dieu, et 6on ennemi pour l'amour de Dieu.
Le commandement que Dieu nous a fait d'aimer nos ennemis est un bienfait dont nous lui sommes redevables.
Lorsque vous refusez à votre frère le pardon, vous vous fermez à vous-même la porte de la miséricorde que Dieu vous offre.
De quel front pouvez-vous dire à Dieu « Remettez- moi mes péchés qui sont grands et nombreux, » si vous ne voulez pas remettre à votre frère de légères offenses ?
S'il arrive qu'au souvenir de quelque injure vous vou3 sentiez ému de colère, rappelez dans votre esprit ce que le Fils de Dieu a souffert pour vous, et combien peu vous souffrez en comparaison. Par ce moyen, vous jetterez de l'eau sur le feu qui commence à s'allumer, et vous étoufferez votre ressentiment.
Il est plus glorieux de dissimuler une injure, à l'exemple d'un Dieu même, que d'en triompher par une réponse vive et piquante.
Vengeance toute céleste que d'aimer un ennemi !
Grande et ineffable miséricorde du Seigneur! lorsque le péché l'attaque en sa propre personne, il le remet et le pardonne à la seule prière d'un serviteur qui l'en conjure; mais, lorsque ce serviteur ingrat se rend inexorable envers son compagnon, il révoque le pardon qu'il avait si libéralement accordé.
Dieu n'a rien plus en horreur qu'un vindicatif qui conserve et qui fomente de l'inimitié dans son cœur. Le dommage que cause ce péché est tel, qu'il révoque le pardon que Dieu avait accordé, et ne laisse plus lieu à sa miséricorde.
Si, vous contentant de ne point offenser celui dont vous avez été offensé, vous
ter eumvideas, manet sine dubio vulmis in pectore. et dolor augescit in corde. Chrysost. De compunct.
Kihil facit homines ità Deo similes sicut inimicis parcere. ld. Honiil. 27 in Gènes.
Qui vindictam adornat seipsum tormento aflicit, iram sibi uti, cnrnificem apponens, sua ipsius viscera dilanians.
Chrysost. Homil. De simultate.
Non exactor sit vindictœ qui pelitor est veniœ. Léo. Serm. 5 De quadr.
Imitatio Dei dilectio est inimici. Cogita te non inimico sed tibi ipsi benefacere; non inimicum diligere, sed Deo obaudire. Chrysost. Homil. 7 in Ephes.
Qui inimico infensus est , semper habet peccatum, vivitque in peccalo. Joan. Damasc.
Libéra conscientia ante tribunal Christi dicere poterit : « Dimitte , Domine, quia dimisi. » Caesarius in Adrnonit. 2.
Quantumvls dimitti tibi cupis, dimitte; imb, homo, intellige quod, remittendo aliis, veniam tibi ut ipse dedisti. Petr. Chrysol. Serm.
Se peccatorem et peccaturum homo cogitet , et tune incipiet amare veniam, non amare vindictam. ld. Serai. 139.
Remitte peccanti, remitte pœnitenti, ut, cùm peccaveris , repensetur in veniam. Id.. ibid.
Vicit pœnam , judicem prœvenit, evasit judicium, qui, remittendo, antè sibi veniam quàm delinqueret jàm providit.
Petr. Chrysol. ibid.
Homo, penès te est potestas veniœ, in te est indulgentiœ jus , tu tibi remissionis auctor es constitutus. ld. Serm.
Mihi adversùs eos quivUulerunt inju-
conservez encore de l'aversion pour lui et ne le regardez pas de bon œil, il n'y a point de doute que la plaie de votre cœur n'est pas fermée, et la douleur qui demeure s'accroît plutôt.
Rien ne rend les bommes plus semblables à Died que de pardonner à des ennemis.
Celui qui se prépare à tirer vengeance se met lui-même à la torture, en se faisant de sa colère un bourreau qui lui déebire les entrailles.
Que celui qui demande à Dieu le pardon de ses péchés ne pense pas à tirer vengeance des injures qu'on lui a faites.
Ce en quoi nous imitons Dieu, c'est l'amour de notre ennemi. Faites réflexion que c'est vous-même que vous obligez, et que ce n'est pas tant aimer votre ennemi qu'une soumission que vous rendez à un maître qu'il vous importe de ménager.
Celui qui a de la baine contre son ennemi vit et demeure toujours en état de pécbé.
Une conscience qui n'a rien à se reprocher sur l'article de la charité, paraissant devant le tribunal du Sauveur, pourra lui dire : « Pardonnez, mon Dieu , parce que j'ai pardonné. »
Pardonnez autant que vous souhaitez qu'on vous pardonne à vous-même ; ou plutôt, soyez assuré qu'en remettant aux autres les injures, vous vous êtes procuré à vous-même le pardon.
Oue chacun pense sérieusement qu'il est pécheur et qu'il ne se garantira jamais entièrement de péché : et alors il s'affectionnera à pardonner et à fuir la vengeance.
Pardonnez à celui qui pèche et à celui qui se repent, afin qu'on vous en tienne compte quand vous aurez péché vousmême.
Celui-là s'est mis à couvert du châtiment, a prévenu son juge, a échappé à la rigueur du jugement, qui, en accordant aux autres le pardon, a pourvu d'avance à ce qu'on lui pardonnât à lui-même.
Homme pécheur, il est en votre pouvoir d'obtenir le pardon de vos péchés ; vous avez droit de demander miséricorde, et en quoique manière de vous absoudre vous-même, en pardonnant à votre prochain.
C'est pour moi une peine assez grande
riam, sat\s gravis pœna est referendœ pœnœ potestas. Gregor. Naziauz. Orat.
ad 150 Episcop.
Malum in ferre peccare est; reddere malum gravius est. Origenes.
Quâ fronte volo ut Decs mihi dignelur dimittere multum, cùm ego non acquiescam dimittere parum? S. Léo.
Mira res : Judϕclamabant: Crucifige!
et Jésus clamabat: Ignoseeî! (Beruard.)
Yincar injuriis, vincam obseqtiiis; invitis prœstabo, ingratis adjiciam ; honorabo et contemnentes me. ld. Epist.
Diligcre inimicos magïs divinum est qulun humanum. Id. Tract, de Passione.
Flagellis cœsus , spinis coronatus , clavis confossus, aflixus patibulo, omnium tamen injuriarum immemor :
Ignosce, ait, illis, quia nesciunt quid faciunt! (Id. Serin. 4 De pass.)
Magna virtus est si non lœdas h quo lœsus es; si cui nocere potuisli parcas : nobile vindictœ genus est ignoscere victo. Hugo Victor. 7 De anima.
Nulli christiano quemcumque odîsse permittitur. S. Léo.
Amare amicos humanitai est, inimicos thristianilas. Hieronym.
Non dedignetur quod fecit Chris tus facere christianus. August.
Multa deliquimus, in multis offendimus, et Dominus ex suâ humanitate dédit hanc viam reconciliationis. Chrysost. Horu. de Siniultate.
Dominus jussil : dura jussit , sed magna promisit. Aug. Serm. 254 De teinpore.
In eo quod malus est quis eorum , utrùm usquè in finem perseveralurus sil ignoramus ; et plerumquè , cùm tibi videris odisse inimicum, fratrem odisti, et nescis. Id. in Ps. 54.
d'être en pouvoir de punir ceux qui m'ont offensé.
C'est un péché que de procurer quelque mal à son prochain ; mais c'est encore un péché plus grave de s'en venger et de rendre mal pour mal.
Avec quel front puis-je prétendre que Diec daigne me remettre de grandes offenses, lorsque je ne puis me résoudre à en pardonner de petites?
Merveille surprenante! les Juifs crient à haute voix « Qu'on lu mette en croix; » Jésus crie du haut de cette croix « Mon Père, pardonnez-leur! »
Que je sois accablé d'injures, je tâcherai de vaincre parles bons offices que je reluirai; je servirai mes ennemis malgré eux; je comblerai de bienfaits les ingrats, et d'honneurs ceux qui me méprisent.
Aimer ses ennemis est quelque chose de divin plutôt que d'humain.
Le Sauveur, déchiré de fouets, couronné d'épines, percé de clous et attaché à la croix, oubliant cependant toutes les injures , s'écrie : Mon Pire, pardonnezleur, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils fontl
C'est un grand acte de vertu de ne point faire de mal à celui qui nous a offensé, de pardonner à celui auquel on est en pouvoir de donner des marques de ressentiment; c'est enfin une manière bien noble de se venger, d'épargner celui qu'on a vaincu.
Il n'est pas permis à un chrétien de haïr qui que ce soit.
Il ne faut qu'être homme pour aimer ses amis, mais pour aimer ses ennemis il faut être chrétien.
Il ne faut pas qu'un chrétien ait honte de faire ce que Jésds-Christ a fait lui-même. Nous avons péché en bien des mauières et nous offensons en bien des choses la divine majesté ; mais le Seigneur, par un excès de bonté, nous a donné ce moyen de faire avec lui notre réconciliation.
Le Seigneur l'a commandé , et en cela il nous a fait un commandement rude et difficile ; mais il promet de grandes répenses.
Nous ne savons pas si cet homme injuste, l'un des méchants qui nous exercent, persévérera dans sa malice jusqu'à la fin; et bien souvent, lorsque vous ne pensez haïr que votre ennemi , vous
haïssez votre frère, et vous n'y faites pas réflexion.
Grave prœceptum, sed grande prce- Ce précepte, de pardonner les injures, miu,n. August. Serin, de S. Stephauo. est difficile et pesant, mais la récompense
en est grande.
Diligere inimicos culmen est bonitatis, Aimer ses ennemis, c'est le haut point pietath fastigium, divinœ philosophiœ de la clémence, le souverain degré de a documentum, Chrysolog. pi«é, une leçon d une philosophie toute
divine.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie.
[Xos ennemis «ont notre prochain]. — Comme la charité du prochain en général renferme tout ce qui est compris sous ce nom, par la même autorité et pour les mêmes raisons que nous sommes obligés d'aimer le prochain, nous sommes aussi obligés d'aimer nos ennemis, quelque tort qu'ils nous aient fait ou quelque outrage que nous en ayons reçu : d'où il faut conclure que nous ne pouvons, sans violer la loi, exclure personne de l'amour que nous devons à tous, ni du pardon que nous leur devons accorder. C'est l'erreur où étaient les pharisiens, de ne comprendre sous ce nom de prochain que leurs amis: Audîstis quia diclum est anliquis: Diliges proximum tuum et odio habebis inimicwm luum.
[A quai oblige le précepte]. — Il est de nécessité, pour accomplir le précepte de la charité, d'être dans une telle disposition intérieure de cœur envers notre ennemi, que nous soyons dans la résolution de le servir et de le secourir dans les occasions d'une urgente nécessité : autrement, on pourrait dire que nous n'aurions aucune charité pour lui : ce qui choquerait évidemment le précepte de l'Evangile. Hors les rencontres d'une nécessité pressante, s'il n'y a du scandale d'ailleurs et une marque trop évidente de rupture, il est seulement de la perfection de la charité, et non pas de nécessité de salut, de le servir pour l'amour de Dieu.
La charité nous ordonne donc d'aimer nos ennemis, non pas comme ennemis ou en tant qu'ennemis, car ce serait participer à leur péché et vouloir leur damnation; mais nous les devons aimer en tant que notre prochain, appelé à la jouissance de la même béatitude que nous: c'est la distinction qu'apportent les théologiens, après S. Clément d'Alexandrie (1). .Mais on ne peut conclure de-là qu'on les puisse haïr considérés comme ennemis , parce que c'est leur personne que nous sommes obligés
(1) C'a toujours été l'usage dans l'Eglise de France de donner à Clément d'Alexandrie le titre de saint. Tous nos auteurs en font foi, Fleury, Bossuet, Longueval, etc., el ''u voici une preuve nouvelle. (Éditeur.)
d'aimer, quelques défauts et quelques vices qui s'y rencontrent. Seconde distinction : nous sommes obligés de les aimer chrétiennement, c'est-àdire, en vue de Dieu, et non pas pour les bonnes qualités qu'ils pourraient avoir d'ailleurs, et de leur pardonner, de même, uniquement pour l'amour de Dieu. Car de les aimer par une inclination naturelle et de ressentir pour eux la même tendresse que nous aurions pour nos amis, c'est ce qui souvent ne nous seraitpas possible, et ce à quoi par conséquent le précepte du Fils de Dieu ne s'étend point.
On ne peut cependant révoquer en doute qu'un chrétien ne doive donner à l'extérieur des marques de cet amour envers ses ennemis, du moins celles qui sont communes et qu'il doit à tout le monde: comme de témoigner qu'on est fâché du mal qui lui arrive, qu'on se réjouit de sa prospérité, qu'on est disposé à le servir quand il aura besoin de nous, et autres semblables. Mais il faut bien être persuadé que l'amour que nous leur devons ne doit pas être tel qu'on se contente de paroles, et qu'il est nécessaire d'en venir aux effets, dansi'occasion. Pour ce qui est des marques d'une affection particulière et des démonstrations de bienveillance dont nous usons envers nos amis, ce n'est qu'un conseil d'en user envers nos ennemis.
Voici les marques par lesquelles on peut juger qu'on ne pardonne pas sincèrement les injures, et qu'on n'a pas une véritable charité pour ceux qui nous les ont faites: — Ne vouloir point voir ceux contre lesquels on a du ressentiment, qu'après les soumissions et les satisfactions qu'ils nous auront rendues ; n'avoir avec eux que des liaisons apparentes et des réconciliations où il ne paraît que contrainte; ne rien faire, dans l'occasion, pour leur faire connaître que nous n'avons contre eux aucune aigreur; n'en parler qu'avec quelque mépris; ne leur point parler, ou, quand onne s'en peut dispenser, ne le faîre qu'avec dédain, avec une froideur et avec un ton et une contenance qui marquent l'altération de notre esprit; fuir ordinairement leur rencontre et leur abord, et ne vouloir point avoir aifaire à eux.
[Manière de pardonner]. — Pardonner de cœur à ceux qui nous ont offensés, c'est oublier tellement les injures qu'on nous a faites, que nous soyons, à l'égard de ceux de qui nous les avons reçues, comme s'ils ne nous les avaient point faites; c'est désirer qu'on n'en tire aucune vengeance; et non-seulement ne pas désirer en tirer ainsi raison par nous-mêmes ni par d'autres, mais ne pas même souhaiter que la vengeance vienne de la part de Dieu, et avoir dans notre cœur la même affection pour notre ennemi que s'il avait toujours été notre ami. C'est ainsi que nous devons pardonner, parce que c'est ainsi que nous désirons que Dieu nous pardonne, et la manière dont il nous pardonne en effet lorsqu'il se réconcilie avec nous, touché par notre pénitence. C'est ainsi encore que le Fils de Dieu nous assure que nous serons mesurés sur la même mesure dont nous aurons mesuré les autres.
Il est encore à propos de remarquer ici que, quand nous disons à Dieu que nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, cela ne se doit pas prendre en ce sens que ce soit assez d'être prêts de pardonner lorsque nos ennemis nous en prieront, comme nous prions Dieu qu'il nous pardonne: car nous devons leur pardonner avant même qu'ils nous en prient. Le Fils de Dieu nous le fait assez entendre quand il dit dans S. Marc: Lorsque vous vous présenterez pour prier, pardonnez d'abord, si vous avez quelque chose contre quelqu'un, afin que voire Père vous pardonne aussi vos péchés. Ce que S. Augustin confirme par ces paroles: Quand il est ordonné, dit-il, de prier pour nos ennemis, ce commandement ne nous est pas seulement fait pour quand ils nous demandent pardon, car alors ils ne sont plus nos ennemis: et il n'y a personne qui pût dire avec vérité qu'il prie pour celui auquel il n'aurait point pardonné.
[Conduite de Dieu]. — Quoique quelques théologiens enseignent que Dieu révoque le pardon qu'il avait accordé à ceux qui ne veulent pas pardonner, et que leur sentiment semble appuyé sur la parabole du méchant serviteur qui ne voulut pas remettre peu de chose à son compagnon, après que lui-même eut reçu de son maître un acquit entier d'une grosse somme, c pendant, comme Dieu ne se répent jamais d'avoir fait grâce aux pécheurs, et que ses bienfaits comme dit l'Apôtre, sont immuables, ce qu'on peut dire de plus certain sur ce point, c'est que ce refus qu'un homme fait de pardonner à son frère est un péché si énorme, qu'il égale à certains égards tous les autres qui lui ont été pardonnes, et que, si Dieu ne révoque pas la miséricorde qu'il a déjà faite au pécheur qui n'en veut point faire aux autres, il le juge pourtant digne, pour ce seul péché, d'un châtiment aussi rigoureux que s'il ne lui avait point voulu pardonner auparavant, et en effet il ne le veut plus ici: marque que ce péché donne même plus d'indignation et répugne plus au pardon que les autres. Ce qui revient à ce que dit l'apôtre S. Jacques: Judicium sine miser icordiâ illi qui non fecit misericordiam. C'est pourquoi le Fils de Dieu termine cette parabole par ces paroles terribles: Sic et Pater meus cœleslis faciet vobis si non remiseritis, unusquisque, fratri suo de cordibus vestris (Hatth. xvm).
[Précepte praticable et juste]. — Ce précepte, au reste, quoique difficile, n'est point impossible, non plus que tous les autres que Dieu nous a intimés: et le dire ce serait accuser Dieu d'injustice, puisqu'il y en aurait à commander aux hommes des choses qu'il ne serait pas en leur pouvoir d'accomplir. C'est pourquoi, il faut toujours supposer que Dieu nous donne les grâces pour lui obéir en un point qu'il a tellement à cœur. Et quoi qu'en aient dit quelques païens et quelques vindicatifs aveuglés par leur passion, il ne passe pas même les forces de la nature de pardonner par des considérations humaines, puisque des infidèles se sont réconciliés et ont pardonné de bonne foi des injures atroces.
Ci- c. unmandement est juste et conforme à l'équité naturelle: — 1°. Quand
il n'y aurait que la seule autorité de celui qui l'a établi : car, pour justifier une chose, c'est assez de savoir que Dieu le veut, sans qu'il soit nécessaire d'eu apporter d'autre raison. Il a eu droit de nous imposer cette loi: elie est donc juste; — 2°. Il a eu, de plus, une juste raison de nous faire ce commandement, qui est d'empêcher que personne n'usurpât une autorité qui n'appartient qu'à lui seul, savoir, celle d'être juge en sa propre cause: ce qui est défendu par toute sorte de droit, divin et humain : autrement» l'univers serait rempli de meurtres et de mas>aeres, qui suivraient infailliblement s'il était permis à chacun de se venger. — 3°. Parce qu'il n'y a que Dieu qui connaisse la grandeur de l'offense et la peine qui lui est due; et, si chacun s'en faisait juge, la passion porterait facilement à l'excès, Les vengeances deviendraient éternelles. Ainsi, c'est pour le bien commun et pour celui de chaque particulier que Dieu a établi cette loi, parce que celui qui nous commande de pardonner à notre prochain lui commande aussi de nous pardonner réciproquement, et par ce moyen il a pourvu à la sûreté publique.
[Juges et magistrats]. — Comme le commandement de DiEu'n'est souvent pas assez pui-sant pour arrêter la vengeance, et que d'ailleurs les hommes qui seraient dans la résolution de pardonner tous les outrages qu'on leur ferait seraient exposés aux insultes de ceux qui ont perdu la crainte de Dieu, Dieu a communiqué un rayon de son autorité aux juges et aux magistrats, afin de punir les crimes, et d'empêcher que les gens de bien ne soient opprimés par les méchants : et de-là il suit qu'on peut, et même qu'on est quelquefois obligé, de demander satisfaction d'une injure considérable qu'on aura reçue, et qu'il faut pour cet effet des voies de justice qui soient permises. C'est pour cela que, dans l'Ancien-ïestament, il y avait des moyens de justification que Dieu avait établis, et maintenant il y a des juges et des tribunaux, auxquels il est permis d'avuir recours, soit pour se défendre soit pour repousser une injure: car on n'est pas toujours obligé de dissimuler ou de garder le silence en toutes sortes d'occasions; et, pourvu qu'on garde la modération nécessaire et qu'on conserve la charité, il est permis de poursuivre son droit et de tirer raison par ces voies-là d'une injure qu'on aura reçue.
[Réserve]. — Pour ne rien dire d'outré en cette matière, il faut encore convenir que, par rapport à certaines personnes considérables qui ont reçu quelque injure atroce, il n'y a point d'obligation de prévenir son ennemi: ce serait peut-être avilir par-là la dignité du caractère que l'on porte, et donner sujet par sa facilité, à des esprits mal faits, de tirer de cruels avantages de l'humilité d'autrui, ou, par certaines raisons de famille, laisser une tache d'infamie dans sa maison. Mais il ne faut pas faire une règle générale de cette maxime, dont plusieurs pourraient abuser.
[Récompenses promises]. — Comme ce précepte de pardonner et de faire même du bien à ses ennemis est difficile, et que la nature y sent de
grandes répugnances, le Sauveur l'a voulu adoucir par la grandeur des récompenses qui y sont attachées, dont une des plus considérables est que par ce moyen nous devenons enfants de Dieu et semblables à lui. Car, quoique par la grâce du baptême nous soyons enfants de Dieu et que nous entrions dans sa famille, cependant cette filiation, qui nous est commune avec tous les chrétiens, ne nous sera d'aucun avantage si nous ne la soutenons par l'amour que nous aurons pour nos ennemis. « Aimez-les, dit le Sauveur, afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste » : vous ne le seriez donc pas, si vous ne les aimiez pas, conclut de là S, Chrysos-« tome.
[Pardon des péchés]. — Le Fils de Dieu, pour nous obliger à pardonner les injures, en a fait une condition indispensable pour obtenir nous-mêmes le pardon de nos offenses: de manière qu'il est impossible que nous obtenions la rémission de nos péchés si nous ne pardonnons. Nous tirons cette conséquence de plusieurs principes : — 1°. Dieu, comme arbitre souverain de ses grâces, peut apposer à ses faveurs telles conditions qu'il lui plaît: or, il a accordé le pardon de nos péchés au pardon des injures, comme il se voit en plusieurs endroits de l'Evangile; — 2°. Parce qu'il est impossible que nous ayons une véritable douleur de nos péchés tant que nous conserverons cette haine contre nos ennemis, qui est l'un des plus grands péchés, et qu'elle subsistera dans nos cœurs ; — 3°. Parce que ce péché a en toi une spéciale opposition à la miséricorde de Dieu, qui pardonne sans cesse. Ainsi, comme Dieu veut que nous lui soyons semblables, c'est particulièrement en ce point, parce que nous ne pouvons lui ressembler en sa puissance, en sa majesté, ni en ses autres perfections, mais uniquement en sa miséricorde. Pour nous y engager par un motif tiré du sujet même, il nous promet, si nous voulons pardonner, de nous faire miséricorde à nous-mêmes, qui "est la chose dont nous avons le plus besoin, que nous n'obtiendrons jamais sans cela, et que nous ne pouvons même lui demander sans prononcer nous-mêmes notre arrêt.
[Grièveté de la vengeance]. — Le souvenir et le ressentiment des injures a cela de particulier et de plus criminel que n'ont pas les autres péchés, qu'il est de plus longue durée, qu'il continue presque sans interruption, et qu'on ne rappelle l'injure que pour le commettre de nouveau. S. Jean Damascène en rend la raison : — C'est, dit-il , que les actes des autres péchés durent peu: un homme qui commet un homicide, un larcin, a bientôt accompli ce qu'il voulait ; ce sont des péchés qui s'achèvent en peu de temps, après quoi on ne continue plus. Dans ces mêmes péchés pour la plupart, il y a du temps et de l'intervalle où l'homme peut se repentir ; et, quoique l'idée lui revienne encore de ses crimes, il ne les approuve pas pour cela si vite, il n'en souhaite pas de nouvelles occasions, et par conséquent ne les commet pas. Mais le vindicatif pèebe à toutes les heures de sa persévérauce à ne pas pardonner encore. Il ne pense jamais
aux injures qu'il a reçues qu'il ne fomente et qu'il n'aigrisse le mouvement de sa vengeance, et qu'il ne fasse encore d'autres actes de son péché. D'où il faut conclure que, demeurant en cet état, il ne fait jamais aucune bonne action, mais plutôt ajoute iniquité sur iniquité : Qui inimico infensus est,semper habet peccatum, vivitque in peccato, dit ce Père.
La vengeance est injuste, considérée dans ses effets : — 1°. On ne garde presque jamais l'égalité entre le châtiment et l'offense: pour une injure, on en rend cent ; pour une petite médisance qu'une personne aura faite de nous, on la déchire à tout propos, et dans toutes les rencontres; — 2°. — Parce qu'on court à la vengeance par toutes sortes de voies; tout paraît légitime contre un ennemi, et on veut que tout le monde entre dans les sentiments de notre passion; — 3°. Le vindicatif est injuste à l'égard du magistrat revêtu de l'autorité publique, l'ordre de la justice demandant que nul ne soit juge en sa propre cause; — 4°. Il est injuste à l'égard de lui-même, quoiqu'à parler dans la rigueur de l'école la justice et l'injustice soient toujours à l'égard d'un autre ; mais cela n'empêche pas qu'il ne se fasse un tort considérable, en s'attirant la vengeance de Dieu.
Celui qui se venge agit contre tous les principes de la raison. Il est contre la raison de se faire à soi-même une blessure profonde pour en faire une légère à un homme qui nous a offensé. Il est contre la raison de ne pas vouloir donner peu pour obtenir beaucoup. Il est contre la raison de désobéir à Dieu pour contenter sa passion. Il est contre la raison de se livrer à un ennemi cruel, qui nous veut perdre dans l'éternité, pour faire une injure à un ennemi qui ne nous peut nuire dans l'affaire de notre salut. Si le vindicatif est encore capable de quelque réflexion, qu'il écoutec du moins une fois ce que la raison lui inspire.
[Autres observations]. — Quand on dit que les lois permettent de repousser la force par la force, cela ne veut pas dire qu'il soit permis de rendre injure pour injure à celui qui nous a le premier offensé, et, comme on dit, de lui rendre la pareille : mais c'est-à-dire que, lorsqu'on vous fait injure, vous pouvez vous y opposer, empêcher, s'il se peut, qu'on n'exécute ce qu'on attente ; mais ce n'est pas à dire aussi que, quand elle est faite, il vous soit libre de la venger. Autrement, il vous serait permis d'aller vous-même piller les maisons de ceux qui pillent votre bien injustement. Hé! quels désordres ne suivraient point de-là? C'est pourquoi, la loi qui permet de repousser la force par la force ne regarde point l'injure qu'on nous a faite, mais seulement celle qu'on s'efforce de nous faire.
Cela n'empêche pas qu'on ne puise soutenir son droit dans un procès, et redemander en justice les biens que l'on nous a injustement ravis, et enfin que l'on ne puisse combattre pour l'État dans une guerre légitime : car la charité n'est point contraire à la justice, et il se peut faire que les effets extérieurs, en ces rencontre,;, soient des marques d'une haine appa-
rente, tandis que le vrai amour règne dans le cœur. Mais, comme cela est difficile, c'est avec raison que les Pères et les théologiens assurent qu'il est dangereux de s'engager dans un procès et de déclarer la guerre, et qu'on n'en doit venir là qu'après avoir tenté toutes les voies d'accommodement, et tâché de terminer à l'amiable nos différends.
C'est le point d'honneur et l'intérêt de notre réputation qui sert le plus ordinairement de prétexte à la vengeance, parce qu'on appréhende de passer pour lâche si l'on ne tire raison d'un affront, même aux dépens de sa vie. Voici quelques vérités qui demanderaient de plus longs raisonnements. On les trouvera plus développées dans les trois derniers sermons que le P. de Lingendes a faits sur l'amour des ennemis. — La première, que c'est un acte de générosité, non-seulement chrétienne mais même morale, de souffrir les injures et de les pardonner : Aristote le prouve au IVe livre de ses Morales, et en apporte la raison. — La seconde, qu'il n'y a nul caractère de force, nulle marque de courage, à poursuivre la vengeance d'une injure, parce que le seul naturel impétueux et la colère, qui est le propre des personnes les plus lâches, nous y poussent. — La troisième, que le véritable honneur se doit mesurer par l'estime et par le jugement que les sages font de nous : d'où il faut conclure que le duel est plutôt une action de furieux qu'un acte de générosité et de courage.
Comme il n'y a point de précepte plus important que celui-ci, il n'y en a point aussi dont l'observation soit plus recommandée, et l'infraction punie de peines plus rigoureuses. C'est de-là que dépend particulièrement la société des hommes et le bon ordre du monde. Il a donc fallu que le Fils de Dieu ait employé toutes sortes de moyens pour porter les hommes aie mettre en pratique. Mais le plus puissant dont il se soit servi, c'est son propre exemple, lorsque ses ennemis lui ont fait souffrir la mort, de toutes les morts la plus cruelle, et que dans ses plus cruels tourments il a prié pour ceux qui le faisaient souffrir.
§ VI
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[Obligation de pardonner], — Plusieurs prétendent, encore aujourd'hui, quo ce commandement d'aimer ses ennemis est impossible, comme quelques païens l'ont prétendu autrefois. Non, chrétiens, cette impuissance prétendue que vous alléguez, ne vient point de la chose même, elle vient de la malignité de votre fond. Vous ne pouvez pas ici vous excuser, comme du jeûne, sur la maladie ou sur la faiblesse de votre complexion : la santé
n'y est pour rien. Il ne s'agit point d'aumônes : vous pourriez vous en excuser sur vos besoins. On ne vous demande point un exercice pénible, des méditations profondes : vous pourriez apporter sur cela votre peu de suffisance; on vous demande seulement de pardonner à la personne qui vous a offensés. Le tort qu'elle vous fait est personnel: vous pouvez le relâcher ; il ne vous en coûtera qu'un peu de violence que vous ferez pour le ciel, et cette violence sera même payée dans le temps, par le repos d'esprit où vous vous mettrez en pardonnant.
Ce serait ici le lieu de vous tracer l'image d'un cœur possédé du désir de la vengeance ; mais qui le peut mieux que vous, qui en avez senti les traits les plus vifs? N'est-ce pas un enfer anticipé que de brûler jour et nuit d'un feu cuisant, qui sans cesse vous retrace le souvenir de la personne que vous poursuivez comme d'un monstre odieux , qui grossit l'injure, qui vous enflamme d'indignation, qui vous soulève à la vue de votre ennemi? Quelle rage, s'il est beureux et s'il réussit dans ses entreprises! quel dépit, s'il est honoré! quel désespoir, s'il est puissant! quelle envie, si on en parle bien! quelle appréhension, s'il a le dessus! quels soupçons, s'il a de l'adresse et de l'habileté! quelle inquiétude pour suivre les menées qu'il trame peut-être contre vous ! quel orage de passions qui se succèdent sans cesse! Ah! combien de fois a-t-on souhaité, dans le secret du cœur, de n'avoir jamais formé cet ornge ni remué l'affaire où l'on s'est engagé! cependant, esclave du respect humain, on n'en veut pas avoir le démenti; on redouble ses soins; on met tout en œuvre, argent, amis, crédit, pouvoir, artifices; et, après des fatigues incroyables qu'on a essuyées dans le cours d'une vengeance: « Je ne puis, dit-on, pardonner, cela est trop difficile. » Hélas ! Seigneur ! si vous aviez ordonné par une loi toutes les peines que se donne un vindicatif, qui l'observerait? qui ne s'excuserait sur une impuissance absolue ? qui ne condamnerait votre loi de tyrannie?
Si quelqu'un eut jamais droit à la vengeance, c'a été JÉsus-CmusT. 11 avait reçu tous les outrages imaginables : vous le voyez sans honneur, attaché à une croix, entre deux criminels, nu, abreuvé de fiel, chargé de malédictions et traité comme le dernier des hommes. Si l'injure croît à proportion de la personne, je veux bien n'oublier pas ici votre mérite et votre rang; mais n'oubliez pas le sien. Enfin, il n'ignorait pas en quoi consiste le véritable honneur, et il ne pouvait se tromper dans le jugement qu'il en faisait : Vidisli pendenlem, dit S. Augustin, avdi clamantem! Vous sentez toute la grandeur de l'outrage; il révolte votre esprit jusqu'à ébranler votre foi: Audi clamantem, écoutez. Ce qu'il va dire en cet état, non pas longtemps après l'outrage, mais dans le fort de l'action, dans l'insulte môme, dans les approches de la mort la plus honteuse, confondra sans doute votre délicatesse: Pater, dimilte Mis! Il ne dit pas: « Juge des vivants et des morts, vengeur de l'innocence opprimée! » Ce ne sont point ces titres odieux dont il a besoin : Pater: c'est le nom de Père qu'il
emploie, pour exciter, réveiller sa tendresse et pour obtenir plus aisément ce qu'il demande. « Dimitte Mis: Pardonnez-leur la trahison, le parjure, les calomnies, la violence, l'envie, enfin le déicide infâme qu'ils commettent. Pater, dimille: oubliez tous ces crimes dont l'idée seule redouble votre colère, et pensez seulement que vous êtes mon Père, et que c'est un Fils mourant qui vous prie. Ittis: A eux; mais encore, à qui? A ce peuple ingrat que j'ai préféré à toutes les nations du monde; à Judas qui m'a trahi; aux pharisiens qui m'ont livré; à Pilate qui m'a condamné; à Hérode qui m'a traité d'insensé; aux faux témoins qui ont déposé contre moi; aux bourreaux qui m'ont attaché à cette croix: pardonnez-leur, mon Père: Nesciunt enim quid faciunt: ils ne connaissent point l'énormité de leur crime. » Voilà, chrétiens, de quelle manière votre Dieu a vengé sa mort, en priant pour ses ennemis.
Quand pardonnerez-vous ? pourquoi pas à présent, au sortir de cette église? Attendez-vous que la mort mette fin à votre ressentiment, qu'elle vous surprenne la haine dans le cœur? Pourquoi différer? Cela ne sert qu'à envenimer la plaie: Quisquis pacem dijfert, occasionem quœritnunquàm i, dit S. Augustin. « Il en est de ceci, dit S. Chrysostôme, comme d'un os disloqué, qui se remet plus aisément sur l'heure, et plus difficilement après un long temps. » — Mais il y a du temps que nous ne nous voyons plus. — Hé quoi! prétendez-vous qu'il y ait prescription pour la haine, et qu'à force de conserver des inimitiés on les rende légitimes? Quelle excuse devant Dieu ! mais, au contraire, quelle édification pour le prochain, quand les personnes dont la mésintelligence était si scandaleuse dans une ville rentrent dans leur devoir et se réconcilient! (Le P. Cheminais).
[L'oraison dominicale]. — Le Fils de Dieu a mis, dans la prière que nous faisons lous les jours à Dieu de nous pardonner: Pardonnez-nous, Seigneur, nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés : de sorte qu'un chrétien qui a reçu quelque injure et qui en recherche la ni'ê, ne voulant point pardonner à son ennemi, en prononçant cette oraison demande à Dieu qu'il ne lui pardonne point. Cette prière est son propre arrêt, qu'il prononce lui-même, et Dieu lui dit secrètement: « Je te juge, malheureux, par ta propre bouche: Ex ore luo te jvdico. Tu me pries de te pardonner comme tu pardonnes à ceux qui t'ont offensé : tu ne veux pas leur pardonner : tu me pries donc de ne te point pardonner à toimême? Hé bien! je le veux; j'exauce ta prière. » Ainsi, lorsque le vindicatif prononce cette prière ayant toujours la haine vivante contre son ennemi, Dieu prononce l'arrêt de sa condamnation. « C'est ainsi, dit S. Chrv ostôme, que Dieu fait dépendre de nous le pardon qu'il nous doit accorder ou refuser, et nous rend maîtres de l'arrêt qu'il doit prononcer un jour. » (Anonyme).
[Loi proprement évangéliquej. — Ni la morale de Socrate ni celle de Moïse, ni la philosophie ni l'ancienne loi, n'ont connu cette vertu. Le précepte d'aimer son ennemi est du Nouveau-Testament : cette maxime si sainte ne peut sortir que de l'école d'un Dieu, tant elle est élevée au-dessus de l'homme. C'est aussi Jésus-Christ qui en est l'auteur, et c'est lui en personne qui nous l'enseigne : E<jo autem dico vobis, diligile inimicos veslros. Ce sont les paroles du Sauveur du monde : voilà notre croyance, notre Évangile, notre morale, et le caractère véritable de notre religion. Les autres marques du chrétien, comme la dévotion, la pénitence, l'espérance en Dieu, l'humilité, le martyre même, peuvent être des marques équivoques : le seul amour des ennemis ne l'est point : le chrétien ne peut parfaitement se distinguer que par-là, et embrasser la foi, c'est embrasser l'obligation d'aimer le persécuteur en aimant la persécution.
Comme le monde met sa morale à ne pardonner point , en faisant une vertu de la vengeance, et que le plus haut point de la perfection chrétienne est d'aimer son ennemi, c'est en cela que le chrétien doit se signaler davantage. La philosophie n'a pu encore en venir là, et c'est ce qu'il y a de plus difficile dans le christianisme. Mais, après que Jésus-Christ nous a appris ses intentions sur ce point, par son exemple et par sa doctrine, le chrétien doit se dépouiller de ses ressentiments et de ses faiblesses pour pardonner l'injure qu'on lui fait, s'il veut agir en chrétien. Il est vrai que les païens ont reconnu, au travers des ténèbres de leur morale, quelque ombre de celte vertu, et il en paraît des traits grossiers dans leurs actions les plus éclatantes; mais, après tout, ce n'est que par un esprit de vanité qu'ils pardonnent: leur clémence n'est qu'un orgueil secret, qui recherche l'éclat et la réputation. La clémence chrétienne, au contraire, ne recherche que l'intérêt et l'avantage de celui à qui elle pardonne, et ne fuit rien tant que la vanité.
Que dirai-je de ces haines éternelles et de ces aversions invétérées qu'on entretient si scandaleusement? On ne peut parler à celui de qui on a reçu un affront, on ne peut même le voir; on croit son ressentiment juste, parce qu'on en a été offensé. Qu'y a-t-il de plus opposé à l'esprit du christianisme, qui ne peut pas même souffrir de froideur ni d'indifférence ? On se flatte aussi dans la manière dont se forme la conscience, dans ses haines et dans ses aversions; on croit qu'on ne veut pas de mal à celui dont on a reçu l'offense: et, lorsqu'il arrive quelque disgrâce à cette personne, on en triomphe de joie; et quand on a dit: « Je ne lui veux point de mal, mais je ne puis le voir, ni avoir de commerce avec lui », on appelle cela l'aimer chrétiennement.
L'amour que le Fils de Dieu a eu pour les hommes n'a jamais paru davantage que dans sa passion : car, en cette même nuit où les hommes conspiraient contre sa vie, ce Dieu de bonté ne pensait qu'à donner aux hommes des marques de sa tendresse : et il leur donna son corps sacré, pour la nourriture de leurs âmes, en même temps qu'un de ses disciples,
par une noire trahison , le livrait à ses ennemis pour lui donner la mort. Il meurt, en effet, chargé d'opprobres et d'ignominies, après avoir été traîné de tribunal en tribunal, délaissé des siens, abandonné de tout le monde; il meurt dans l'infamie publique, attaché à une croix, parmi les blasphèmes de ceux qui le font mourir : mais il meurt dans un silence , dans une douceur, dans une tranquillité, dans une patience et dans une paix, qui donnent de l'étonncment à ses bourreaux... Et parmi les horreurs d'une mort si dure et si cruelle, tout plongé qu'il est dans la douleur et dans l'amertume , il n'ouvre ses yeux mourants et ne les tourne vers le ciel qu'afin d'implorer la miséricorde de son Père pour ceux mêmes qui le font mourir : il donne son sang, et il meurt pour le salut des bourreaux qui le crucifient. Quel excès d'amour ! qu'il est incompréhensible à notre esprit ! S. Chrysostôme avait raison de dire que la plus grande preuve de la divinité de Jésus-Christ est d'avoir aimé jusqu'à ceux qui le faisaient mourir : car il faut être Dieu pour aimer d'une manière si élevée au-dessus de l'homme. (Le P. Rapin, Esprit du christianisme, ch. 2).
[Même sujet]. — Un grand saint disait que , quoique ses ennemis le condamnassent sans raison, ils en avaient peut-être quelqu'une secrète à laquelle il n'aurait peut-être rien à répondre s'ils lui faisaient la grâce de la lui découvrir. C'est pousser la chose à un point de délicatesse que les siècles précédents n'ont jamais vu. Le mot de patience est trop faible pour exprimer une si excellente disposition d'une douceur qui n'a point d'exemple. 0 vous que la moindre chose irrite, et qui pour des riens concevez des haines immortelles, vous que nulle satisfaction ne peut jamais apaiser, laissez-vous toucher et confondre à ce grand exemple.
Il faut aimer ses ennemis du fond du cœur, et ne pas imiter ceux qui se forcent en quelque manière afin de prier Dieu pour leurs ennemis , et qui ne le font que par réflexion , et non par une inclination véritable et par une plénitude de volonté, comme demande le Fils de Dieu : Nisi remisnrilis fralri de cordibus veslris. Ils aiment plus leurs ennemis de la langue que du cœur. Dieu ne veut point que nous les aimions par grimace, et que nous ajoutions au péché de la haine la fausse gloire d'une charité inaire. Il pénètre, il sonde le fond de nos cœurs : et, comme il a dit par son Apôtre que celui qui hait son frère est un homicide, il voit dans le inonde, parmi les chrétiens , un grand nombre d'homicides , qui ont à ! i vérité les mains innocentes, mais qui ont le cœur envenimé par la haine. (Anonyme.)
[Désordres, suite de la vengeance]. — Pour vous faire voir combien cette loi do la religion est d'accord avec l'équité naturelle , faites cette réflexion avec moi : — S'il était permis à tout homme de se venger, quel désordre ne verrait-on pas régner dans les États et dans les républiques! Les juges et les magistrats seraient sans autorité, toutes les sociétés sans discipline, les
villes sans police. Comme la vengeance excéderait toujours l'offense reçue, tout serait plein d'injustice; comme dans la réparation qu'on exigerait on se croirait toujours le plus blessé , on verrait toujours de la barbarie parmi les bommes. D'ailleurs , comme l'agresseur se croirait en droit de se plaindre contre l'offensé et qu'il se ferait juge dans sa propre cause, il ne ferait jamais de réparation, il ne voudrait jamais se donner le tort : et de-là les baines irréconciliables dans les familles, les divorces dans les mariages. De p'ius, si la vengeance était permise au particulier sur son égal ou inférieur, elle devrait l'être aussi sur le supérieur. Or, quel renversement! Quel juge assis sur son tribunal oserait rendre la justice ? Car qui se croirait justement condamné? Quel magistrat oserait?... Et ainsi quel renversement! Les vengeances se multiplieraient; le monde ne serait plus qu'un amas de furieux, toujours armés les uns contre les autres, méditant sans cesse la perte l'un de l'autre, et toujours attentifs à ebereber les moyens de s'exterminer les uns les autres.
Est-ce autoriser l'insolence, introduire la violence et les outrages, que d'établir une loi qui arrête tant de désordres , qui prépare tant de repos aux familles, de paix aux républiques , et qui met le bon ordre et l'union partout? Pieux et saints fidèles des premiers temps, voyait-on parmi vous des troubles et des inimitiés ? La ebarité ne faisait de tous qu'une âme et qu'un cœur: mêmes pensées, mêmes volontés, mêmes sentiments. Cette loi d'amour les égalait tous en biens, en vertus, en satisfactions; et, sans toueber à l'inégalité de la condition, elle mettait en eux l'égalité de justice et de miséricorde. Point d'ennemis, point de vengeance, point de ressentiment des injures. Voilà ce que produirait cette loi du pardon, si elle était exactement observée.
Quand un ennemi s'élève sur vos ruines, qu'il vous supplante dans vos emplois ; quand un autre par ses importunités vous décrie dans le monde, vous fait perdre votre crédit et votre bonneur, et qu'il détruit peut-être par ses médisances la fortune qui ne subsistait que sur la bonne odeur de votre réputation: si vous vous en prenez à lui, vous êtes dans l'erreur. Ce n'est point à lui que vous devez vous en prendre de ces mauvais offices qu'il vous rend : c'est Dieu qui s'en sert pour vous châtier et pour vous éprouver. Vous cherchez sur la terre la cause de ces infortunes, de ces décadences, de ces revers, et l'auteur en est dans le ciel; c'est là d'où sort cette main invisible qui vous frappe. Levez les yeux jusque-là, et vous verrez que c'est Dieu qui fait servir les passions de vos ennemis à vous purifier en vous outrageant.
Jésus-Christ rcgarde-t-il sa mort comme l'ouvrage de l'injustice de ses ennemis ? leur en attribue-t-il toute la faute ? Au contraire , n'excuse-til pis ses bourreaux comme ne sachant ce qu'ils font? Il n'envisage cette mort cruelle que comme un calice amer que le Père éternel lui avait préparé dès le commencement des siècles. Tels ont été les sentiments de tous les justes à l'égard de ceux qui les ont persécutes : ils respectaient les
IW'aux dont Dieu se servait pour les châtier. Les premiers fidèles respeciaiont la main qui les frappait , et révéraient la puissance des Césars, si fatale à la religion ; ils regardaient les glaives teints du sang de leurs frères comme l'instrument de leur gloire et comme les marques de la miséricorde de Dieu sur eux. Enfin, les premiers chrétiens n'étaient ennemis de personne, dit ïertullion, et ils aimaient tout le monde sans distinction. Vous leur aviez appris, ô mon Dieu! que les hommes, si grands ennemis qu'ils puissent être, ne peuvent rien sur vos serviteurs, si la puissance ne leur en est donnée d'en-haut. Donc un chrétien persécuté sur la terre ne doit envisager dans l'injustice qu'on lui rend et dans l'injure qu'on lui fait qu'une main favorable , qui veut le frapper et l'humilier pour le rendre plus pur et plus glorieux.
Pourquoi refuser d'imiter l'exemple du Sauveur sur la croix , lorsqu'il demanda pardon pour ses bourreaux ? Ah ! les ruisseaux de sang qui coulent de son corps ne seront-ils point capables d'éteindre la vengeance de ces hommes misérables qu'il est venu racheter ? Ce cœur ouvert d'une lance et percé de plaies mortelles ne peut-il ouvrir le cœur des chrétiens pour leurs frères ? Cette langue mourante, qui fait un dernier effort pour demander au Père éternelle salut de ses bourreaux, n'cxcitera-t-elle point les disciples de ce même Jésus à pardonner de légères offenses? (Attribué à Massillon.)
[Imiter la divine miséricorde]. — Pour calmer le désir qu'un fidèle peut avoir de se venger, il suffirait, ce me semble, de lui dire : Souvenez-vous des sentiments que vous avez à l'égard de Dieu après l'avoir offensé , et vous concevrez les sentiments que vous devez à votre frère qui vous a fait tort. Vous avez fait injure à Dieu en péchant ; vous êtes devenu aussi l'objet de sa vengeance; vous êtes à' la merci de sa justice, et il peut vous punir quand il lui plaira. N'est-il pas vrai que vous souhaitez sincèrement que Dieu vous pardonne? que c'est à vous un grand sujet d'inquiétude d'être obligé de douter de sa clémence à votre égard? que vous ne sauriez être tranquille tant que vous l'avez pour ennemi? Votre frère vous a irrité par une injustice, par une violence, par un affront; vous ne pouvez vous résoudre à lui pardonner : j'ai peine à comprendre comment vous pouvez désirer de si bonne foi le pardon dont vous avez besoin auprès de Dieu, et en même temps vous obstiner avec tant d'opiniâtreté dans le refus que vous faites à votre frère du pardon que vous lui devez. Dieu a-t-il sujet d'être plus indulgent que vous? l'injure dont vous voulez tirer raison est-elle plus énorme que l'injure dont vous craignez la vengeance ? Vouloir qu'un Dieuoublie votre péché, et ne vouloir pas oublier la faute d'un homme ! il y a une confusion de sentiments qui doit vous faire sentir l'indignité de votre procédé. Je pourrais vous dire que c'est une contradiction visible, selon les principes du christianisme , de prétendre obtenir miséricorde devant Dieu sans avoir de miséricorde pour vos semblables, et qu'il ne vous im-
porte pas en effet que Dieu se venge , si vous êtes déterminé à vous venger. Mais je me contente de vous demander comment vous pouvez allier l'idée du pardon que vous souhaitez avec l'idée du pardon que vous refusez.
Le Fils de Dieu est le Seigneur et de celui qui offens.e et de celui qui est offensé : il a répandu son sang, il est mort pour tous les deux, et par ce témoignage de ta. miséricorde il les a tellement unis l'un avec l'autre, qu'ils ne peuvent cesser de s'aimer mutuellement sans cesser de l'aimer lui-même. Ils lui appartiennent également, et ils ne sauraient se haïr et se nuire réciproquement sans faire tort au maître dont ils sont la conquête et auquel ils doivent la même soumission. Le Fils de Dieu ne s'est pas contenté de les lier ensemble en les rachetant au même prix, il s'est lié lui-même à eux par des nœuds qu'ils ne peuvent rompre sans mépriser son alliance et sans outrager sa personne. En se faisant homme, il les a faits enfants de Dieu, et il est devenu leur frère : de sorte que, par cette affinité, les coups qui sont portés à l'un ou à l'autre retombent sur lui. Il n'est pas de fidèle assez méchant pour ne pas tenir à grand honneur la liaison que son Sauveur a daigné contracter avec lui : il y a néanmoins des fidèles assez méchants pour déshonorer cette liaison dans leur prochain. Cette personne que vous persécutez, que vous voudriez perdre, est, comme vous, un frère de Jésus-Christ: de quel front, pour tirer raison d'une offense, osez- vous vous en prendre à Jésus-Christ même? (Remarques sur divers sujets de religion et de morale, t. III.)
[Les saints]. — Tâchons de marcher sur les traces de ces glorieux patriarches et de ces premiers martyrs dont l'Écriture - Sainte fait des éloges si magnifiques. Imitons un Joseph, qui paya par des bienfaits les outrages qu'il avait reçus de ses frères; un Moïse, qui-pria pour ce peuple rebelle qui lui faisait continuellement la guerre; un David, qui rendit toujours au roi Saùl le bien pour le mal ; un S. Etienne, qui , lors même qu'on le lapidait, demandait au Ciel miséricorde pour ses bourreaux ; un S. Paul, qui, après avoir été persécuté cruellement par les Juifs, travaillait sans cesse à leur conversion. Ces grands exemples ne doivent-ils pas nous porter à obliger, dans la vue de Dieu, ceux mêmes qui sont nos plus grands ennemis ? (Anonyme.)
[Le Pater.] — Faisons une sérieuse attention à la condition que le Sauveur a mise à la demande qu'il nous fait faire à notre Père céleste en lui disant : Remettez -nous nos offenses comme nous les remettons à ceux qui nous ont offensés. Nous serons convaincus de la facilité avec laquelle nous pouvons obtenir le pardon de nos péchés en ce qu'il le fait, pour ainsi dire, dépendre de nous-mêmes : car nous sommes en droit de demander au Seigneur qu'il nous accorde le pardon de nos offenses, si nous avons pardonné à notre prochain celles qu'il nous a faites. On ne saurait assez
admirer ici la conduite du Fils de Dieu. Son dessein ayant toujours été d'établir la charité entre les hommes, il s'est servi pour cela du besoin que nous avons, par le sentiment de notre misère, de recourir à sa grande miséricorde, c'est-à-dire de nous accorder la plus grande de ses grâces, qui est le pardon des péchés , puisque l'état du péché est la plus grande misère : et, pour nous l'accorder, il a voulu nous obliger à faire pareillement à notre prochain la plus grande grâce qui dépende de nous, qui est de pardonner de cœur les offenses qu'on nous a faites. De sorte que c'est comme une convention tacite qu'il a faite avec nous : Voulez-vous que je vous fasse la plus grande de mes miséricordes , qui est de vous accorder le pardon de vos péchés? Je le veux, mais à condition que vous ferez aussi de votre part à vos frères la plus grande miséricorde que vous puissiez leur faire, qui est de pardonner à chacun les injures qu'il vous a faites, et de les oublier entièrement.
C'est ainsi , selon S. Chrysostôme , que Dieu fait dépendre de nous le pardon qu'il nous doit accorder ou refuser; c'est ainsi qu'il nous rend maîtres de l'arrêt qu'il doit prononcer un jour, « Comme vous aurez jugé votre frère, dit-il, je vous jugerai vous-mêmes.» Cela étant, de quelle excuse couvrirez-vous le refus que vous aurez fait de pardonner à votre frère? Direz-vous qu'il vous a maltraité sans sujet? Mais c'est ce qu'on suppose, puisqu'on vous ordonne de lui pardonner ! S'il y avait de la justice dans le traitement qu'il vous a fait, il n'y aurait point de péché : c'est donc son injustice, c'est donc son péché, qu'on demande que vous pardonniez ; comme c'est pour des péchés semblables et pour beaucoup d'autres, peut-être encore plus grands, que vous demandez à Dieu qu'il vous pardonne. Mais, avant même qu'il vous accorde le pardon, il vous fait grâce en vous le faisant demander de la sorte, et vous apprenant à être doux et charitable envers vos frères. De quels supplices donc ne seronsnous pas dignes, si, après que Dieu a mis ainsi notre salut en notre pouvoir, nous nous perdons volontairement en nous trahissant nous-mêmes ? Comment osons-nous demander à Dieu qu'il ait de la douceur et de l'indulgence pour nous , si , dans une chose même qui dépend de nous , nous sommes cruels et inhumains envers nous-mêmes? Pour pardonner véritablement à ceux qui nous ont offensés, il faut effacer de notre mémoire les injures, comme si jamais elles ne nous avaient été faites, et avoir dans le cœur la même affection pour ceux de qui nous les avons reçues que s'ils avaient toujours été nos amis. (B. Carranza, Traité de l'Oraison dominicalé).
Ce mot comme se peut entendre en deux manières: car, ou il a la force d'un terme de comparaison et de similitude , et c'est en ce sens que nous demandons à Dieu que, comme nous remettons les injures et les offenses qu'on nous a faites, il nous pardonne aussi nos péchés; ou ce mot est conditionnel, et c'est en ce sens que le Fils de Dieu lui-même le prend lorsqu'il dit : Si vous pardonnez aux hommes les failles qu'ils font contre
41 fi AMOUR DES ENNEMIS.
vous , votre Père céleste vous pardonnera aussi les vôtres. Mais, soit que l'on prenne ce mot dans l'un ou l'autre de ces sens, il nous marque également l'obligation que nous avons de pardonner; et que, si nous voulons que Died nous pardonne nos péchés, il faut nécessairement que nous pardonnions à ceux qui nous ont offensés. Car Dieu veut que l'affection que nous nous devons les uns aux autres soit mutuelle, puisqu'il méprise et rejette même les sacrifices et les offrandes de ceux qui ne sont pas réconciliés avec leurs frères. Et c'est même une loi indispensable de la nature , qui nous ordonne de nous comporter à l'égard des autres de la même manière que nous voulons qu'on se comporte envers nous. ( Catéchisme du Concile de Trente, Oraison dominicale.)
[La haine défendue]. — Dès le temps de l'ancienne loi, le Seigneur ne s'était pas contenté de voir les mains de son peuple nettes et pures du sang de leurs frères, il voulait encore que leur cœur fût exempt de haine. Car voici comment il s'en explique au chap. xixe du Lévitique : « Non oderis frai rem (inim in corde tua : Vous ne haïrez point votre frère au fond de votre cœur; » c'est-à-dire, comme l'explique S. Augustin , ce n'est point assez de ne pas troubler la société des hommes par des actions violentes ; ce n'est point assez de ne pas tremper vos mains dans le sang de vos frères : il faut encore que le cœur soit calme, sans fiel et sans amertume ; et, de même que, dans l'amour que j'exige de vous, ce sont moins les démonstrations du dehors que j'attends qu'un véritable attachement de cœur pour moi, de même, à l'égard de vos frères, c'est du cœur que j'attends le premier sacrifice de votre haine et de votre aigreur : Non oderis fralrem luum in corde luo. (Anonyme.)
[Pardon agréable à Dieu]. — Un des plus grands témoignages que nous pouvons rendre à Dieu de notre amour, c'est d'aimer notre ennemi pour l'amour de Celui qui nous l'ordonne. La raison se prend de la difficulté qu'il y a d'aimer cette personne qui nous a offensé. Il n'est pas malaisé (l'aimer, la nature nous y porte; il n'est pas difficile d'aimer les autres hommes, la raison nous le persuade : mais d'aimer notre ennemi, ô Dieu ! quelle peine ! C'est une action qui semble contraire à la nature, opposée à laraison et à toutes les maximes du monde. Or, comme, en matière de foi, plus les vérités que nous connaissons sont difficiles en elles-mêmes, plus aussi nous témoignons avoir de respect à la parole et aux lumières de Dieu, qui sont élevées au-dessus de notre esprit, nous devons dire la même chose des motifs de notre charité : plus les objets que nous aimons nous paraissent haïssables, plus aussi nous témoignons avoir un amour plus grand et plus fort envers Dieu, qui est le motif de notre amour. Ah! il faut que cet amour soit bien fort, pour vaincre toutes les difficultés qui s'y opposent ! « O Dieu ! dit S. Augustin , quel effroyable objet qu'un ennemi qui nous fait quelque injure! Ubi nil oculus videl nisi quod displicere
videtur ! » où nos yeux ne voient rien qui ne nous déplaise; où rien ne paraît pour attirer notre amour; où tout entretient nos ressentiments et notre haine , où toutes les qualités de la nature qui nous le rendaient aimable sont comme effacées et absorbées par les injures que nous en avons reçues.
« Admirable disposition, dit S. Grégoire de Nysse, qui nous rend en quelque façon participants du pouvoir de Dieu, à qui seul il appartient de pardonner les péchés! » Je pardonne les péchés, et je les pardonne à moinu me quand je pardonne à mon ennemi cette injure qu'il m'a faite. Partout ailleurs, je dois imiter Dieu comme mon exemple; mais , dans cette occasion, dans le pardon de mes ennemis, je somme la miséricorde de Dieu de m'imiter moi-même, en lui disant avec ce saint docteur : « Fac quod feci , imilare servum luum : peccata dimisi, et tu dimille : J'ai fait ce que vous m'avez commandé: imitez mon pardon par le vôtre; j'ai pardonné mes injures , pardonnez - moi mes péchés : je vous somme de votre parole, et j'attends l'effet de votre promesse. »
— C'est trop presser un homme, dira un vindicatif obstiné; nous ne voulons pas pardonner, et nous avons des raisons pour ne pas le faire. — Vous ne le voulez pas ! Ah ! funeste parole ! et qui semble plutôt sortir de la bouche d'un démon que de celle d'un chrétien ! Mais , avant de passer outre , savez-vous bien ce que vous dites ? Vous ne voulez pas pardonner à votre ennemi ! vous ne voulez donc pas que Dieu vous pardonne, puisqu'il est impossible de recevoir autrement le pardon de vos péchés, si vous ne pardonnez les injures qu'on vous a faites? Ne dites point que vous ne pouvez gagner cela sur vous : c'est votre mauvais cœur qn'il faut vaincre d'abord, vous le devez par charité et par obéissance; et si vous me dites que vous ne voulez pas, il faut que vous sachiez que votre réprobation est assurée par le refus que vous faites. Hé ! que deviendrez-vous , malheureux , après avoir vécu dans le péché? si vous mourez sans recevoir le pardon de vos péchés, n'êtes-vous pas perdu sans ressource ? Et si vous persistez dans votre obstination, quelle miséricorde y a-t-il à espérer pour vous, en la refusant si opiniâtrement à votre frère?
Dieu , comme souverain maître du monde , a voulu pourvoir efficacement à la société publique, et pour cela il s'est rendu comme le protecteur de la vie, des biens et de l'honneur des hommes : et parce que le plus grand ennemi de cette société est la vengeance, il a voulu employer son autorité afin de l'empêcher de nous nuire. C'est pournous mettre à l'abri de l'injustice les uns des autres qu'il a fait ce commandement. Si, d'un côté , il nous commande d'aimer nos ennemis, il commande de l'autre à nos ennemis de nous aimer ; s'il met nos ennemis sous sa protection pour les défendre de notre colère , il nous met sous sa sauve-garde, pour nous défendre de leur fureur : et de cette mutuelle défense et de cette réciproque protection résulte la sûreté publique que Dieu prétend dans la conservation de l'univers. C'est pour les avantages mêmes que nous trouvons dans ce t. i. 27
commandement que S. Jérôme nous exhorte à le garder : Fngratî animi sumus, si resislimus ci cujus imperium beneficivm est.
Lorsque nous avons le pouvoir et l'occasion de nous venger de notre ennemi, nous devons dire ce que David disait à ses soldats, quand ils lui. disaient qu'il devait se venger de Saùl : Non extendam manus meas ad cum, quia christus Domini est : Je ne porterai pas mes mains sur ce prince, c'est l'oint du Seigneur; à travers son crime, je vois un Dieu qui me le défend : voilà le motif qui me porte à lui pardonner. Ah ! si on nous reproche notre lâcheté et si on nous demande pourquoi nous pardonnons à notre ennemi , disons à ces personnes en leur montrant le crucifix : « Voilà le motif du pardon que j'accorde ; c'est Jésus-Christ attaché à la croix que je considère au-dedans et au-dehors de cet homme : voilà le maître qui me commande de pardonner. »
Je sais hien que nous voudrions pouvoir séparer le sang du Sauveur de celui de notre ennemi ; que nous souhaiterions qu'il nous fût permis de diviser les intérêts de l'un de ceux de l'autre; que nous tâchons, du moins dans nos pensées, de démêler les droits de Dieu de ceux de l'homme, afin de pouvoir haïr l'homme plus librement, le considérant à part, comme séparé de Dieu, et avec ce qu'il a par lui-même. Mais l'Évangile nous apprend que ces séparations sont impossibles; que Jésus-Christ est attaché à notre prochain ; et qu'ainsi nous ne pouvons haïr l'un sans envelopper l'autre dans notre crime : à peu près comme il est impossible de profaner les espèces du sacrement de l'autel sans offenser en même temps le corps du Sauveur, qui y est renfermé et qu'elles couvrent sous leurs voiles. Vous voulez haïr votre ennemi: votre haine et votre vengeance ne s'arrêtent pas à votre frère. Vous ne pouvez ignorer que le Fils de Dieu s'intéresse en ce qui le touche , et qu'ainsi la haine que vous avez contre cet homme passe jusqu'à votre Dieu; vous le haïssez en sa personne.
La vengeance est la plus dangereuse et la plus criminelle de toutes les passions. L'Ecriture la compare à deux choses, les plus violentes qui soient dans la nature : aux tempêtes de la mer et au feu; pour exprimer, par ces deux comparaisons, les deux états de la vengeance. Quand elle est encore dans le cœur de celui qui la conçoit, elle ressemble à une furieuse tempête , qui trouble et bouleverse toute la mer où elle s'est formée : voilà l'image d'un cœur vindicatif: il est agité de mille désirs, troublé de mille inquiétudes, déchiré par mille remords de sa conscience, et pour se venger de son ennemi il se tourmente cruellement lui-même : Cor impii quasi marc fervens. Mais, quand la vengeance sort au-dehors, elle se jette avec la violence et l'impétuosité du feu qui ruine et qui consume tout ce qui se présente. Tantôt elle sort par les yeux , et menace de ses regards ceux qui sont les objets de sa rage; tantôt elle se jette sur la langue, et ternit par ses médisances l'éclat de leur réputation; mais , pour comble de sa fureur, elle arme les mains de ceux qu'elle anime, pour attenter à la vie même de leurs ennemis. C'est cette passion qui prépare les poisons,
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qui aiguise le fer , qui fait les meurtres , les duels, les parricides. Pauvre Franco, qui as été si souvent le témoin et le théâtre des effets de cette passion , tu portes dans ton sein les funestes monuments de sa violence , marqués avec le sang de tes enfants égorgés dans ces combats, et avec les larmes de ceux qui restent pour les plaindre et pour les condamner î
On dit qu'il y a de la lâcheté à souffrir et à pardonner une injure; que, lorsqu'on endure un affront, on en attire un autre, et qu'il y a de la gloire à se venger. Ainsi, la raison étant corrompue par ces maximes , et l'intérêt de la gloire venant à se mêler avec les ressentiments de la vengeance , ce mal devient presque incurable dans les cœurs mêmes des chrétiens, et fait que le monde porte quelque image de l'enfer, où les vengeances durent toujours et où les haines sont éternelles. (Biroat.)
[Pardonner présentement]. — De deux choses l'une : ou vous êtes résolus de pardonner un jour à vos ennemis, ou vous êtes résolus de ne leur jamais pardonner. Xe leur pardonner jamais, quelle résolution! quelle fureur! Versassiez-vous autant de larmes qu'il y a de gouttes d'eau dans la mer, "z-vous tout votre corps en sang, endurassiez- vous tous les plus rigoureux supplices, si vous n'êtes résolus de pardonner à vos ennemis jamais Dieu ne vous pardonnera : article de foi. Mais, si vous êtes résolus de leur pardonner un jour, pourquoi pas aujourd'hui? En différant de vous réconcilier avec eux, vous différez de les avoir pour amis, vous qui voulez bien qu'ils le soient un jour. Vous vous exposez, de plus, jusques au temps où vous leur pardonnerez, à un évident péril de damnation : car, si vous êtes surpris par la mort, qui vous a dit que Dieu vous tiendra compte du projet d'une réconciliation future, lui qui vous jugera sur l'état présent auquel il vous trouvera? (Dictionnaire moral).
[La hoinc est déraisonnable]. — Haïr un ennemi est une vengeance tout-à-fait inutile et qui ne fait du mal qu'à vous. Si une personne que vous haïssez n'est pas moins puissante, une aigreur, un ressentiment ne change rien à sa situation; c'est vous seul qui portez te, ut le poids de cette haine, outre que cette haine est une vengeance qui vous est dommageable. Votre frère vous avait offensé, et vous n'étiez pas moins agréable devant Dieu. Si vous eussiez reçu cette injure avec patience, il aurait porté lui seul la peine de son offense; vous auriez consacré en vous l'injure qu'il vous a faite, et par-là votre condition aurait été mille fois préférable à la sienne. Mais, dès l'heure que vous avez formé le dessein de vous venger et que vous le haïssez, c'est vous qui portez toute la peine d'une injure qui vous était avantageuse, et pénible à votre frère. La haine, enfin, que vous portez à votre frère est un arrêt que vous portez contre vous-même : car on ne vous pardonnera qu'autant que vous aurez pardonné. C'est la sentence que -Christ a prononcée contre vous, et vous la ratifiez par le désir de vous venger.
Tous savez l'histoire de Saûl : fut-il jamais prince plus agité? et cependant quel est le prince qui eut jamais plus de sujet de passer des jours agréables et tranquilles ? Elevé sur le trône de Juda , aimé de ses sujets, craint des rois ses voisins, favorisé du Seigneur, aidé des sages conseils de Samuel, que pouvait-il lui manquer? et que lui fallait-il davantage pour le rendre tranquille? Il vert se venger de David, et ce seul désir de vengeance le rend de tous les hommes le plus malheureux. De-là cette haine qui le déchire, les agita dons qui le troublent; de-là les vengeances d'éclat qui le rendirent odieux dans tout Israël; de-là ces tmtes inquiétudes et ces pénibles courses. Il se défie de tout, jusqu'à se défier de lui-même; il roule mille pensées odieuses; sa vie lui devient à ebarge : en sorte que la haine ne lui laisse pas un seul moment à goûter le plaisir d'une glorieuse royauté. Il aurait pu vivre heureux s'il eût vécu sans haine, et la vengeance l'a rendu malheureux.
J'en appelle à vo're propre conscience : lorsque vous haïssez un ennemi, que vous vous proposez de vous en venger, cette haine n'est-elle pas un poids accablant sur votre cœur, qui l'embarrasse, qui l'agite, qui lui cause mille inquiétudes? Ce projet de vengeance n'est-il pas un levain sccri t de votre unie qui empoisonne tous vos plaisirs, qui vous rend distrait dans vos entretiens, tri>te, morne, inquiet, importun à vos amis et à charge à vous-même, et qui vous fait trouver partout présent l'objet de votre passion? Si vous avez dessein de vous venger, que de mesures ne faut-il pas garder! quels troubles avant que de les exécuter! que de précautions pour en chercher les moments favorables! que d'artifices pour cacher vos injustices ! que de détours pour dérober aux yeux de votre ennemi et de ceux de son parti les ruses et les pièges que vous voulez lui tendre ! Mon D:eu ! quand vous ne nous auriez pas fait une loi de l'amour de nos ennemis, n'aurions-nous pas dû nous en faire une à nous-mêmes?
David était un prince dont la valeur et le courage s'étaient signalés entre tous les rois d'Israël : des lions écra-:és, des géants vaincus, des rois désarmés et soumis, étaient la moindre portion de ses conquêtes; tout contribuait à le rendre glorieux; et si jamais conquérant eût dû braver un ennemi et se venger de ses affronts, c'eût été sans doute celui-là. Quand Saûl tomba entre ses mains, ce n'est plus le conquérant de la Palestine, redoutable à toutes les nations, c'est un agneau qui sait charmer son ennemi par sa douceur : et David doux et patient est un objet qui s'attire bien plus de bénédictions et de louanges que David terrible et redoutable, et le prince qui souffre charitablement les injures que son ennemi lui a faites est plus glorieux qu'au milieu des acclamations et des triomphes des filles d'Israël. (Massillon).
Souvent celui dont vous vous croyez offensé ne le sait pas même, etn'eil a pas eu la pensée. Tous vous faites juge de ce qui se passe dans son cœur; vous enflez, vous grossissez, vous interprétez, vous empoisonna.
paroles les plus innocentes, les actions les plus simples; votre délicatesse, leur donne des couleurs si noires, des intentions si malignes, que cet homme, à vous entendre parler, ne pense qu'à vous nuire. (Le P, Cheminais).
[Nos dettes envers Dieu]. — Tout péché mortel est une dette de dix mille talents, pour ni 'expliquer en termes de l'Evangile, à laquelle ne pouvant satisfaire, nous pouvions être condamnés à des tourments éternels. Dieu, tout miséricordieux et indulgent, a effacé toutes ces obligations autant de fois que nous l'en avions supplié. Dites-moi , est-il raisonnable que nous soyons plus rigoureux envers nos frères que Dieu ne l'a été envers nous? Cent deniers que nous doit un de nos frères sont-ils comparables à des millions dont nous sommes redevables à ce puissant créancier? Les offenses de notre frère contre nous égalent-elles les nôtres contre Dieu? ses ingratitudes ont-elles rien de pareil aux nôtres? 11 nous a fait tort, je le veux; il nous a méprisés, je l'accorde; il nous était obligé par les bons offices que nous lui avions rendus, il les a oubliés; il a reçu des bienfaits de notre libéralité, il en est ingrat; il nous doit le bien qu'il a, l'honneur et la vie, c'est beaucoup : mais qu'est-ce en comparaison des grands biens que nous avons reçus de la main libérale du Créateur? Comment donc, cruels et ingrats que nous sommes , avons-nous le courage de refuser à notre conserviteur ce que nous voulons obtenir de notre maître? Comment osons-nous condamner notre frère, en voulant être absous par son juge? Comment nourrissons-nous dans notre cœur de la haine contre l'image vivante de celui dont nous recherchons l'amitié? Nous demandons à Dieu qu'il nous remette les sommes immenses que nous lui devons, et nous sommes de rigides exacteurs de peu de chose. (Le P. Duneau, Sermon pour le xxie dim. apr. la Penlec).
[On s'attire les mauvais procédés]. — Il faut éviter le procédé de quelques-uns, qui se plaignent d'un outrage, mais qui ne se plaignent jamais del'inconsidération par laquelle ils s'y sont exposés; qui accusent la malice de celui qui leur nuit, mais qui n'accusent jamais la conduite par laquelle ils se la sont attirée; qui s'aigrissent contre le déplaisir qu'on leur rend, mais qui ne s'aigrissent jamais contre le peu de soin qu'ils ont eu d'aller au-devant et de le détourner. Il ne faut pas croire, pour cela, que les personnes vertueuses soient insensibles, comme ces anciens stoïques : tant que la vertu ne nous rendra pas invulnérables, elle ne nous empêchera pas de témoi- ■ quelque douleur : mais autre chose est de soulager son cœur par un M'nt secret, et autre chose de former des desseins de tirer vengeance du tort qu'on nous a fait. (Livre inlituléLa, conduite du sagej.
Les Juifs immolaient à Dieu des animaux, qui signifiaient la colère et la vengeance, pendant qu'ils la conservaient dans leur cœur : aujourd'hui, il
ne veut plus de ces figures ni de ces victimes: mais il nous commande d'étouffer dans nos cœurs les passions qu'elles signifiaient. Aimez vos ennemis. L'accomplissement de ce précepte est si nécessaire pour le salut, que Dieu, par un excès de bonté, veut que l'on interrompe le culte que nous avons commencé de lui rendre à l'autel, pour aller nous réconcilier avec nos ennemis. Il veut dire sans doute, par-là, que la plus agréable victime que nous puissions lui offrir sur l'autel est la passion de la vengeance. (Le même).
[Défense juste]. — On pourrait dire que la nature nous apprend à ne nous pas laisser opprimer et fouler aux pieds, à ne pas souffrir qu'on nous offense, de quelque manière que ce soit, sans en témoigner du ressentiment. C'est un droit avec lequel nous naissons, et auquel nous ne pouvons renoncer : les animaux mêmes, par le seul instinct naturel, n'en sauraient voir d'autres contre lesquels ils ont de l'antipathie, qu'ils ne se jettent dessus, et ne les déchirent avec leurs griffes et avec leurs dents. Il nous arrive quelque chose de pareil quand nous rencontrons notre ennemi : car, dès qu'il paraît, nous nous sentons tout émus; la bile s'échauffe, le sang bouillonne; nous ne respirons que la vengeance. Ce mauvais raisonnement ne peut venir que d'un esprit aveuglé par la passion, qui confond une juste défense avec une vengeance injuste. Il n'y a rien à blâmer dans une juste défense; on peut repousser la force, et c'est ce que la nature nous enseigne : mais on ne doit pas se faire raison à soi-même d'une injure qu'on a reçue. Il vous est permis d'empêcher qu'on vous maltraite ; mais la loi de Dieu vous défend de vous venger quand on vous a maltraité. C'est aux juges et aux magistrats établis de Dieu qu'il appartient de faire justice à ceux qu'on a offensés. (Bellarmin, Des sept paroles de J.-C. en croix).
[C'est J.-C. qui ordonne]. — « C'est moi, dit le Fils de Dieu, qui vous parle : £7/o aulem dico vobis : Diligite inimîcos veslros : C'est moi qui vous le commande : aimez vos ennemis. » Si un homme vous le disait, vous pourriez lui objecter la grandeur de l'offense et la justice de votre ressentiment. Si une personne que vous considéreriez vous le disait, vous pourriez lui répondre que vous lui obéiriez en d'autres choses, mais qu'en celle-là vous avez été trop vivement aigri. Si un prince ou un roi vous le disait, vous pourriez suspendre votre vengeance, et donner quelques marques d'une réconciliation extérieure, pendant que vous garderiez dans le cœur une inimitié cachée, qui éclaterait tôt ou tard. Mais c'est Dieu qui vous parle; c'est Dieu qui vous le commande : Aimez vos ennemis, et faites du bien à ceux qui vous haïssent. A des ordres si précis qu'avez-vous à répondre? « Ad rationem obsequii prior est majestas imperantîs, dit Tertullien : De tous les motifs qu'on a d'obJir, le premi r e '■ la majesté etl'infinie dignité
PARAGRAPHE SIXIÈME. 4fi3
do celui qui vous commande. » Passions, taisez -vous! bienséances humaines, plaisir de se venger, atrocité de l'injure, indignité de l'ennemi, raison humaine, taisez-vous : c'est Dieu qui parle, il lui faut obéir.
Ne me dites pas: Ce commandement est difficile. L'était-il moins à David? l'était-il moins à S. Etienne? Il est difficile, mais c'est Dieu qui vous le fait; il est difficile, sa seule volonté doit vous faire surmonter toutes ces difficultés. Si, dans une violente persécution, il vous demandait votre vie, comme à tant de martyrs, vous devriez la lui donner; s'il vou demandait jusqu'à la dernière goutte de votre sang, vous devriez le répandre et le lui offrir avec joie : il vous demande d'aimer vos ennemis et de leur pardonner: c'en est assez pour vous engager à l'accomplissement de ce précepte.
Il faut se désabuser d'une erreur pernicieuse, et qui est assez ordinaire, qui est qu'on peut conserver sa haine contre un ennemi jusqu'à ce qu'il nous ait satisfait, ou lui faire connaître l'aversion que nous avons de le voir et de lui parler jusqu'à ce qu'il nous ait rendu justice. Le commandement que Jésus-Christ nous fait d'aimer nos ennemis et de leur pardonner est un commandement qu'il appelle nouveau, et qu'il a fait lui-même: Mandatum novum; Mandatum meum. Or, s'il supposait une satisfaction précédente de la part de notre ennemi, ce ne serait plus ni un commandement nouveau ni un commandement que lé Sauveur eût fait le premier : c'est une loi que la nature nous fait, que l'humanité nous prescrit, et à laquelle les païens se sont volontairement assujettis. Il faut donc que le commandement du Fils de Dieu, pour avoir cette grâce de la nouveauté, ait quelques circonstances particulières qui n'ont jamais été dans les autres : et cette circonstance particulière est d'aimer ceux qui nous haïssent, qui, bien loin de chercher les moyens de réparer les injures qu'ils ont faites, s'opiniâtrent à nous persécuter.
Nous ne l'éprouvons que trop, que ce n'est qu'hypocrisie et dissimulation dans la plupart des réconciliations que l'on fait. On diffère à faire éclater son ressentiment, on attend le temps propre pour se venger, on dissimule son inimitié et sa haine, on donne au-dehors quelques marques d'affection et de confidence ; mais au-dedans on est bourrelé par sa passion, déchiré par son envie, et souvent on prend sujet de venger la querelle de Dieu pour tirer raison d'une injure qu'on aura reçue. Toute l'Écriture est pleine de ces fausses amitiés et de ces réconciliations politiques. (Joly xxi° dim. après la Peut.).
[Sagesse de ce commandement], — Admirable sagesse de Dieu, qui, dans le gouvernement de l'univers et dans la conduite de son Église, a trouvé l'invention d'unir tous les cœurs et de les mettre tous à l'abri les uns des autres, parmi les inimitiés qui naissent entre eux, et parmi les injures fI" ils ' - uns aux autres dans la société qu'ils ont ensemble! Favo-
rable Providence, qui, par cette loi de charité, Lient tous les fidèles si bien
unis, qu'elle les rend invincibles à tous les efforts de l'enfer et victorieux. de toutes les puissances de la terre !
Quand nous aimons nos amis, nous trouvons en eux de grands attraits qui excitent notre amour : ils ont de l'amitié pour nous, ils nous ont rendu de bons offices, ils ont des qualités attrayantes, qui sont comme de secrets aimants qui nous attirent, et comme d'insensibles nœuds qui nous lient: mais, quand nous aimons nos ennemis, nous ne voyons rien dans leurs personnes qui sollicite notre cbarité : ils ont des défauts qui attirent notre mépris ; ils nourrissent des inimitiés qui excitent notre baine ; ils nous font des outrages qui allument notre colère; tellement que c'est malgré toute la répugnance de notre nature que nous commandons à notre cœur de les aimer. Il ne faut donc pas douter que notre amour ne soit surnaturel et divin.
Le Fils de Dieu l'appelle son commandement : Hoc est prœceplum meam ; soit parce qu'il n'y a que lui qui puisse juridiquement nous prescrire cette loi, par l'empire qu'il a sur notre cœur et par le pouvoir qu'il a d'y allumer l'amour et d'y éteindre la baine ; soit parce qu'étant venu pacifier et réconcilier les hommes avec Dieu, c'est à lui seul de 'pacifier et de réconcilier les hommes avec les bommes ; soit enfin parce que c'est l'unique loi qu'il a publiée dans le monde. Car il ne paraît pas dans l'Evangile qu'il ait fait d'autre commandement : partout ailleurs il ne donne que des conseils et des avis ; mais, en cet endroit, il fait un précepte, il établit une loi, il parle en souverain, il s'explique en législateur.
Quand Dieu vous commande d'aimer vos ennemis et de prier pour ceux qui vous persécutent, il ne vous oblige pas d'avoir pour eux les mêmes tendresses que vous avez pour vos amis, ni de leur rendre les mêmes devoirs que vous rendrez à vos bienfaiteurs ; il ne vous oblige pas, en abandonnant vos ressentiments et vos baines, d'abandonner aussi vos droits et vos plaintes : il vous permet de poursuivre par des voies légitimes la réparation de votre bonneur flétri, et la restitution de vos biens injustement usurpés; mais il ne veut pas que ce soit par un esprit d'inimitié et par un mouvement de vengeance. Il souffre que, pour vous défendre de l'oppression, vous recouriez aux juges, qui sont les ministres de son autorité; mais il vous défend d'entreprendre de vous-mêmes aucun acte d'bostilité ou de vengeance, de crainte que la passion, qui va toujours à l'excès, ne vous fasse passer les bornes de la raison et toutes les lois de l'équité. (De la Volpillière).
[Pardon chrétien]. — La réconciliation chrétienne renferme bien d'autres difficultés que le simple pardon des ennemis. L'on ne pardonne pas en chrétien comme l'on pardonne en païen. Quand on ne pardonne qu'en païen, on ne pardonne ni en tout temps ni en toutes conjonctures. On pardonne quand un ennemi n'est pas assez considérable pour mériter notre colère; on pardonne (juand la fortune a pris elle-même soin de nous
venger, et qu'elle nous a ôté l'envie de faire du mal à qui elle n'en a déjà que trop fait; on pardonne quand on se trouve dans un certain point d'élévation, d'où il est honteux de descendre pour chercher une vengeance obscure, où l'on ne peut que souiller ses mains dans un sang vil et méprisable; on pardonne quand un ennemi, soumis et implorant notre secours ou notre clémence, n'a plus ni pouvoir ni envie de nous nuire : mais on ne pardonne pas de même à un ennemi puissant et heureux, à un ennemi fier et armé. Le chrétien n'en use pas ainsi: le chrétien doit pardonner en tout temps, le chrétien doit pardonner en toutes rencontres, le chrétien doit pardonner également à toutes sortes de personnes, sans distinction du grand et du petit, de l'inférieur et de l'égal, du rebelle et du soumis, parce que Dieu lui ordonne de pardonner également à tout le monde. Il y a quelque chose de plus. Quand on ne pardonne qu'en païen, on ne peut pardonner qu'à-demi ; on peut pardonner en oubliant, on peut pardonner en méprisant, on peut pardonner en conservant de l'indifférence et de la froideur; le chrétien ne pardonne pas ainsi: le précepte de la réconciliation ne permet ni le mépris ni l'indifférence ni la froideur. Il faut aimer comme auparavant; il faut secourir dans le besoin et dans la nécessité, comme auparavant; il faut se voir et se parler comme auparavant.
Il y a longtemps qu'on prêche que c'est une erreur de se persuader qu'on ne pèche pas contre le précepte de la réconciliation lorsque, en gardant pour le bon exemple les dehors de la société, on retient au-dedans un fond de rancune qui éclate en mille occasions ; ou quand, pour garder le précepte de la charité, étouffant au-dedans les désirs de la vengeance, on ne peut se résoudre à rendre les devoirs de la société. Erreur, dis-je: on ne garde point le précepte de la réconciliation si on ne pardonne du fond du cœur, si on n'en revient aux termes du précepte de la charité; et on n'en revient là qu'en aimant sincèrement, qu'en aimant cordialement, qu'en aimant, en un mot, comme on s'aime soi-même. (Le. P. d'Orléans, Sermon sur les inimitiés).
[La loi du pardon]. — L'autorité souveraine du législateur et le domaine absolu d'un Dieu à qui nous devons l'être et la vie nous obligent d'écouter son commandement avec respect: car que pouvons-nous répondre, que ce que dit l'Ecclésiaste : « Sermo illius poteslate plenus est, nec dicere quisquam potest: Quarè ità facis? (Eccl. vm). Sa parole est pleine d'autorité et de pouvoir: et qui est Linsolent qui osera lui demander raison de son commandoincnt. ? Taisez-vous, sentiments injustes, dépits, colères, vengeances ; c'est un Dieu qui parle : Silele à facie Domini (Sophon. n). Quoi! sa parole arrête les tempêtes et réprime l'insolence des dots: et elle ne pourra pas réprimer les mouvements de vos haines et les emportements de votre colère? (Le P. Texier, Sermon Ier venir, de Car.).
[Penchant à la vengeance]. — Nous avons un effroyable penchant à la ven-
gcance; la nature nous y emporte avec tant de rapidité, qu'elle nous ôte souvent la liberté de suivre et même de consulter la raison. De-là vient que non-seulement on oublie Dieu en ces rencontres, mais qu'on s'oublie encore soi-même: on court à la vengeance sans crainte, sans armes, sans précaution ; on méprise les plus grands périls, ou plutôt on ne les aperçoit pas. Quelle violence ne faut-il pas se faire à soi-même pour résister à cette violence de la nature ? De plus, on a tant de peine à dissimuler son ressentiment, lorsque l'intérêt ou l'ambition, ou la crainte d'un plus grand mal, semble le demander; il faut faire de si grands efforts pour empêcher que la passion n'éclate, ou par les actions ou par les paroles! Quelque soin qu'on ait pris pour calmer son cœur, quelque espace de temps qui se soit écoulé depuis l'injure, la seule vue de la personne qui nous a offensé, ou même le simple souvenir de l'offense, détruit quelquefois en un moment l'ouvrage du temps et de la raison, et réveille la nature qu'on croyait éteinte. On sent que tout le sang s'enflamme malgré nous; les yeux se troublent, le visage change de couleur, tout le corps tremble, l'esprit même se confond et ne se possède plus.
Dans le temps qu'on est outragé, ou lorsque la mémoire de l'injure est encore récente, on ne saurait exprimer les mouvements que la nature excite, soit dans l'ànie soit dans le corps. Pour moi, je me représente une mer sur laquelle les vents sont déchaînés, et qu'une horrible tempête agite et bouleverse en mille manières : tantôt, elle s'élève jusqu'au ciel, puis elle s'ouvre jusqu'aux abîmes; tantôt elle est poussée vers le bord avec tant d'impétuosité, qu'on dirait qu'elle veut couvrir tout le continent d'un seul flot; puis elle se retire avec tant de vîtesse, qu'on croirait qu'elle change de lit ou qu'elle s'engouffre dans les enfers : vous ne voyez que montagnes d'eau qui s'élancent jusqu'aux nuées, qui s'entre-choquent et qui se brisent avec un bruit épouvantable.
Les dévots tâchent bien de couvrir leurs ressentiments de quelque prétexte spécieux de zèle ou de justice; mais il en est bien peu qui tâchent de les étouffer. Les vicieux déclarés se vengent avec éclat : les dévots de? profession se vengent quelquefois sourdement, sans qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes. Les autres emploient les armes et la violence pour se satisfaire : ceux-ci le font quelquefois par le silence et par la modération. Enfin, ceux qui sont bien éloignés de se venger eux-mêmes sont quelquefois bien aises d'être vengés par d'autres : on a de la complaisance à voir que celui qui nous voulait nuire est tombé lui-même dans le piège qu'il nous tendait; on apprend avec plaisir que son procédé est condamné des honnêtes gens; on se réjouit des disgrâces qui lui arrivent. Tout cela, c'est exercer une véritable vengeance. (Le P. De la Colombière, Méditations sur la Passion) .
Le grand S. Augustin a eu un juste sujet de dire que ce nouvel amour, que le Fils de Dieu a apporté sur la terre, a donné une nouvelle étendue au cœur de l'homme: Latiludinem eharitas fecit. Ce cœur était auparavant
fort resserré, et les bornes en étaient fort étroites : Dieu y avait un peu de place, le prochain n'y en avait presque point, et les ennemis n'y en avaient point du tout, ou, s'il y avait quelque place pour eux, elle était occupée par la haine et par la vengeance: enfin ce feu sacré, que le Sauveur est venu apporter sur la terre, a tiré le cœur de sa petitesse, et lui a donné assez d'étendue pour recevoir et ses amis et ses ennemis. (L'abbé de Bretteville).
[Il est difficile de pardonner]. — DanslescommandementsdeDiEU, je n'en trouve point qui soit àbeaucoup près si difficile que celui d'aimer un ennemi et de pardonner une injure. Il n'y arien, ni dans la nature, ni dans la raison humaine, ni dans la prudence du monde , qui soit capable de nous convaincre qu'il faut aimer comme nous-même un ennemi qui nous veut un mal de mort, et beaucoup moins de nous en faciliter la pratique. La nature nous apprend à repousser une injure, mais non pas à l'oublier: expérience, raisonnement, prudence, politique, intérêts et respect humain, vous n'avez point de bouclier impénétrable aux traits d'une colère irritée; vous n'avez point de raison assez puissante pour fortifier et soutenir un esprit contre les ils de la colère et de la vengeance. La prudence du siècle nous apprend iju'il faut dissimuler une injure quand on n'a pas les moyens de s'en venger, mais non pas à pardonner. L'intérêt nous apprend qu'il faut se commander, quand cela est utile à nos affaires ou avantageux à notre réputation; mais il ne sait ce que c'est que souffrir un affront pour faire un acte de vertu. Enfin, la raison nous dicte qu'il ne faut pas être ombrageux ni s'offenser de peu de chose ; mais d'étouffer son ressentiment et de ebérir celui qui nous outrage, et lui rendre le bien pour le mal, c'est ce qui surpasse toutes les forces et toutes les lumières naturelles : car, pour se vaincre en ces rencontres, il faut passer par-dessus tout ce qui est le plus difficile et le plus odieux dans la nature. (Le P. Nouet, Méditations) .
[Le Sauveur en croix]. — Pesons toutes les paroles que le Sauveur attaché à la croix proféra en faveur de ses ennemis. Pater : Il l'appelle son Père, non son Di/.u ni son Seigneur, parce que dans cette occasion il a besoin de la bonté d'un père, et non de la sévérité d'un juge. Ignosce : Pardonnez; comme s'il disait: « Moi, qui suis votre Fils, je pardonne, quoique je souffre dans toutes les parties de mon' corps: pardonnez aussi! » Mis: A. qui m'ont traité si cruellement et si injustement : à Pilate qui m'a condamné contre ses propres lumières; aux princes des prêtres qui m'ont livré entre ses mains par haine et par envie; aux bourreaux qui m'ont attaché à la croix; à tout ce peuple qui a demandé ma mort; à tous les hommes qui en sont la cause. Non enim sciunt quid faciwni: Il ne peut justifier leur crime; il l'excuse sur leur ignorance: « Car ils ne savent ce qu'ils font. » 0 charité de Jésus, qui surpasse toute connaissance ! dit
l'Apôtre. S'occuper à procurer du bien à ceux dont on a reçu toutes sortes de mauvais traitements, et s'en occuper dans le temps même qu'on en est accablé, c'est avoir une ebarité forte comme la mort, une ebarité qui souffre tout, et que toutes les eaux de la tribulation ne peuvent éteindre. (Anonyme).
[L'honneur]. — Quand Dieu n'aurait eu aucune raison d'imposer aux hommes un précepte si difficile, penseriez-vous avoir un légitime prétexte pour n'y point déférer , et pour vous venger d'un affront reçu ou d'une injure qu'on vous aura faite ? Dieu n'a-t-il pas le pouvoir de vous faire un commandement, et de vous obliger à l'observer sous peine même de la vie? Et pourquoi non aux dépens de votre honneur, quand même il y serait intéressé ? Dieu n'en est - il pas le maître aussi bien que de votre vie? Ainsi, dans ce pardon qu'on me presse d'accorder, il s'agit, ditesvous, de mon honneur, et il y va de ma réputation : je le veux, quoique cela soit très-faux : mais il y va de son honneur qu'il soit obéi : son honneur lui est-il moins considérable que ne vous est le vôtre? Est-il juste que vous conserviez le vôtre, et que Dieu perde le sien? Mais raisonnons plus juste : est-ce perdre son honneur que de le risquer pour une cause si légitime, comme est celle d'obéir aux lois de ce Maître souverain? Mais enfin, pensez-vous le pouvoir conserver, cet honneur, contre sa volonté et les ordres de sa providence? Ne peut -il pas trouver mille autres moyens de vous en priver, pour vous punir de la préférence injuste que vous faites du vôtre au sien? Qui conlemnunl me erunt ignob lies : il peut rendre la vie, et il la rend avec usure , à ceux qui l'ont prodiguée pour son service et pour sa querelle : pourquoi nepourra-t-il pas rendre de même au centuple l'honneur qu'on aura méprisé pour son amour? (Le P. de Lingendes.)
[Remercier Dieu de cette loi]. — A considérer la chose parles lumières mêmes de la raison , c'est une des grandes obligations que nous ayons à Dieu, de nous avoir donné une loi de pardonner les injures. En effet, imaginonsnous que Dieu a porté une loi toute contraire, et qu'il y a une obligation de se venger qui n'est pas moins étroite que l'est celle de pardonner à ses ennemis : à quelle extrémité ne serions-nous pas souvent réduits ? Si c'est un plus puissant que vous qui vous a offensé , si vous avez reçu quelque sanglant outrage d'un égal, si plusieurs ont conspiré ensemble pour vous perdre , quel moyen d'en tirer vengeance ? Et, comme l'a remarqué S. Isidore de Damiettc , les inimitiés iront, à l'infini, parce qu'une injure attirera une vengeance , et cette vengeance ne pourra se faire sans une nouvelle injure, à laquelle succédera une autre vengeance, sans qu'on trouve de fin à cet enchaînement et à cette vicissitude d'injures et de vengeances, qui s'entre-suivront nécessairement: au lieu que celui qui souffre avec patience étouffe à l'instant cette inimitié. (Le P. de Lingendes.)
Si la vengeance est permise, les lois n'ont plus qu'à se taire ; leur ministère est inutile, tous les tribunaux doivent être fermés : chacun s'érige un tribunal particulier, y prononce souverainement dans sa propre cause , et exécute, de son autorité, les jugements qu'il a prononcés. Je ne prétonds point montrer les suites d'un tel désordre : on les comprend assez dès qu'on les entrevoit. Chacun, devenant l'estimateur de l'injure qu'il a reçue, en étend la compensation j usqu'où il lui plaît ; la balance et le glaive que la justice avait remis entre les mains du magistrat passent entre les mains des plus forts ou des plus audacieux. Tous les hommes, armés les uns contre les autres, rejettent la société civile dans ia première confusion dont les législateurs avaient eu tant de peine à la tirer. (De Sacy, traité de l'Amitié, III.)
[Vaines excuses]. — Quand Dieu a porté une loi et que vous manquez à l'observer, ne dites jamais , mon cher auditeur : « C'est que je ne puis ; » mais dites : « C'est que je ne veux pas. » Dès que Dieu le commande, vous le pouvez, puisqu'il ne commande rien d'impossible. Cela est difficile, j'en conviens : mais, difficile tant qu'il vous plaira, Dieu l'ordonne , c'est assez. Vous pouvez même et vous devez vous servir de cette difficulté pour relever le mérite de votre soumission. Vous le voulez, mon Dieu, et j'y consens : vous voyez ce qu'il en coûte à mon cœur. Ji en faut étouffer tous les sentiments, et les sentiments les plus naturels ; il faut que je m'arrache en quelque sorte moi-même à moi-même pour faire cette avance, pour prononcer cette parole, pour donner ce nouveau témoignage d'une amitié que je suis prêt à renouer pour vous, et qui paraissait si justement rompue : mais , plus la répugnance est vive, plus vous me tiendrez compte de l'effort que je fais pour la vaincre. Je veux vous montrer combien je vous aime, en aimant ce qu'il y a, ce me semble, pour moi de moins aimable. S'il y avait moins à combattre, moins à prendre sur moi, vous y seriez moins glorifié, Seigneur, et j'aurais moins de quoi vous marquer ma fidélité. C'est bien peu, ce que je fais : mais , après tout , témoin que vous êtes de ma faiblesse, vous voyez que je ne puis rien faire de plus grand. Que m'importe ce que dira le monde } si vous êtes , mon Dieu, content de moi ? On me raillera, on me traduira : mais que le public tourne contre moi toute sa censure, je vous rendrai, Seigneur, l'obéissance que je vous dois. Il y va de mon salut , et qu'ai-je de plus cher ? Ne voyons - nous pas les plus obstinés se réconcilier au lit de la mort? Pourquoi vivrais-je dans un état où je ne voudrais pas mourir ? pourquoi n'aurais-je pas maintenant le même courage que j'aurais alors ? Un mourant n'est touché que de la juste terreur des châtiments de Dieu , qui sait punir durant toute l'éternité la transgression de son commandement: mais, dès cette heure, est-il moins terrible pour moi, ce même Dieu? ses ordres sont-ils moins formels et moins sévères? Vous me les avez
fait annoncer; vous avez parlé, Seigneur, vous parlez encore; je ne les puis ignorer, et il ne me reste qu'à les accomplir.
A ce caractère tout divin , Dieu vous reconnaîtra pour ses enfants : Ut sitis filii Pqtris vestri. Ce n'est pas à dire que vous deviendrez précisément par-là les enfants de Dieu, mais que vous paraîtrez enfants de Dieu. On ne paraît pas toujours ce que l'on est, parce qu'on ne soutient pas toujours, par sa conduite et par ses actions, la dignité dont on est revêtu ; mais, en pardonnant, vous ferez voir que vous appartenez spécialement à Dieu, parce que vous porterez l'image de Dieu et que vous en aurez le trait le plus marqué : Ut silis filii Pairis vestri. Car que fait ce Père commun? Il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants ; il fait tomber la rosée du ciel sur les justes et sur les pécheurs : disons quelque chose de plus particulier : il nous supporte , tout rebelles que nous sommes ; il ne se contente pas de nous supporter, il nous prévient; ce n'est point encore a<sez pour lui de nous prévenir, il nous attend, lors même qu'il se voit rebuté avec plus de mépris; enfin, après nous avoir longtemps attendu.-;, il nous reçoit au moment où nous voulons rentrer en grâce avec lui. Belles leçons ! leçons personnelles, puisque tout cela se passe à l'égard de nous-mêmes; leçons, pour ainsi dire, journalières et toujours présentes ! Etudions-les, non-seulement pour les connaître, mais pour les pratiquer.
On est si délicat dans le monde , quand il s'agit des moindres avances ! si l'on consent à un accommodement, du reste on ne veut point entendre parler de faire les premières démarches ; chacun se retranche sur ses droits et fait valoir ses prétentions. Quels ménagements ne prend-t-on point pour venir à une entrevue? Il faut pour cela trouver un lieu indifférent et neutre ; il faut que tous les pas qui se -font de part et d'autre soient mesurés, que tous les termes dont on doit se servir soient mis dans la balance et pesés : on ne marche que par artifice et par machine. Mais notre Dieu, tout grand qu'il est, n'est-il pas, au contraire, le premier à nous inviter, à nous rappeler, à nous rechercher ?
Ah ! chrétiens, qu'aurez-vous à répondre quand Dieu, vous faisant comparaître devant son tribunal, vous dira, comme ce maître de l'Evangile: Serve nequam, omne debilum dimisi iibi : Méchant serviteur, je me suis relâché pour vous de toute ma sévérité : Nonne ergô oporluil, et te misereri conservi lui ? Ne deviez-vous donc pas avoir la même indulgence pour votre frère ? Parlez : quelle excuse peut vous justifier ? Est-ce la dignité, le rang? Mais qui suis-je, moi, et qui êtes-vous ? cependant, tout Dieu que je suis, je vous ai pardonné. Est-ce la grièveté de l'offense? Mais fùtes-vous jamais aussi indignement traité, aussi injustement méprisé, que je l'ai été par vous-même ? cependant je vous ai tout pardonné. Mais qu'avez- vous fait? vous vous êtes livré à vos ressentiments; rien n'en a pu modérer l'excès; mais vous avez cherché par-là à vous faire craindre, e tvous ne vous êtes en effet rendu que trop redoutable : point d'interces-
sions, de sollicitations assez puissantes pour vous gagner. Or, voilà désormais la règle que je garderai dans la décision que j'ai à faire de votre sort : je prendrai la même mesure; je laisserai celle que j'aurais suivie, et j'agirai selon la votre. Vous me l'avez dit tant de fuis : Pardonnez comme nous pardonnons: vous serez exaucé: vous n'avez pas pardonné comme moi , je ne pardonnerai pas plus que vous ; même froid, même indifférence de ma part , même rigueur à vous faire rendre compte de tout , à vous redemander tout ; plus de pardon pour qui n'a rien voulu pardonner : Sic Pater cœleslis faciet vobis. — Profitons, chrétiens, de ces menaces, car ce ne sont encore que des menaces pour nous ; prévenonsen les effets; ayons la consolation de pouvoir dire un jour à Dieu, avec une sainte assurance: « Faites, Seigneur, ce que j'ai fait : j'ai tout remis, remettez-moi tout. » (Le P. Giroust, Carême, 1er vendredi.)
[Sujets frivoles de haine]. — Considérez combien les sujets qui font naître la haine sont souvent vains , puérils et frivoles : un mot , un refus , un manque d'égards, peut-être moins que tout cela; et, si l'on rapprochait deux personnes divisées , si on les contraignait d'expliquer les causes de leur division , souvent elles auraient bien de la peine à en apporter une qui fût sensible. Cependant, de-là que de médisances , que de calomnies, que de faux rapports mutuels, que de procès intentés, que de mauvais offices rendus! Quelle inondation a produite une si petite source, et où ne va-t-elle pas nous entraîner ? Ah ! Messieurs, il est encore temps de l'arrêter : sacrifiez votre haine au fond du coeur ; ne sortez point de ce saint lieu que vous ne l'ayez laissé expirer; remportez sur vous une victoire que vous ne partr gérez avec personne, et d'autant moins suspecte de vanité qu'elle n'aura que Dieu pour témoin. (Anonyme.)
[Réconciliation extérieure nécessaire]. — L'obligation de se réconcilier audehors n'est pas moins expresse que l'obligation de pardonner au fond du cœur; mais, j'ose le dire, elle est sujette à être contestée : parmi les personnes qui conservent des inimitiés scandaleuses , on tient plus à la difficulté de se réconcilier qu'à la difficulté de pardonner. Tel est le langage de tous ceux qui s'obstinent dans leurs haines : — « Pour moi, dit-on, je ne sens point d'aversion secrète au fond du cœur ; si les dehors paraissent condamnables, du moins le principe est sain : j'ai fait à mon Dieu le sacrifice de mon ressentiment, je le renouvelle au pied des saints autels. » Mais lorsqu'on exhorte ces personnes, lorsqu'on les presse de rendre la réconciliation aussi publique que les démêlés ont été scandaleux , c'est alors qu'on rappelle toute sa fierté naturelle, et qu'on cherche des excuses ù son péché.
Voyons si le Fils de Dieu a borné le précepte de la réconciliation aux
- sentiments du cœur, ou s'il l'a poussé jusqu'aux démonstrations du
dehors. Voici comment il s'exprime: Vade prias reco/iviliari fratri luo
(Matth. y, 24). — Allez : ce n'est donc plus un changement qui se termine au cœur, il fant faire des démarches. Il y a plus : il descend jusqu'aux particularités , jusqu'aux circonstances du temps et du lieu : du temps, c'est lorsqu'un frère susceptible d'aigreur a reçu de nous un sujet légitime d'entretenir une froideur secrète au fond du cœur; du lieu, c'est l'autel qu'il faut quitter, c'est le sacrifice qu'il faut abandonner, c'est un esprit irrité qu'il faut aller adoucir : Relinque m/mus luum anle altare. Comme si le Seigneur eût voulu dire: « Quoique le sanctuaire où vous présentez votre offrande soit un lieu consacré à la sainteté de mon culte, quoique ce soit au pied de mes autels qu'il faille faire le sacrifice de sa haine, cependant le sacrifice du cœur ne me suffit pas. Partez, abandonnez et l'offrande et le lieu saint, allez porter le baiser de paix à vo-tre frère, avant de présenter une bouche téméraire à ma table : ne vous rapprochez point de moi, que vous ne vous soyez rapproché de votre frère : Relinque munus luum. )) Le précepte est donc constant; mais il n'est pas moins juste.
Oui, Messieurs, la loi de Jésus -Christ aurait été imparfaite si elle ne nous avait ordonné une réconciliation extérieure et publique. Voici pourquoi. C'est que, dans les préceptes dont le Seigneur est l'objet immédiat, le cœur suffit, et les démonstrations du dehors sont inutiles. Vous m'ordonnez de vous aimer, Seigneur ; vous apercevez mon amour au fond de mon cœur : il suffit, cet amour, pour me rendre digne et de la justification et de vos complaisances. Mais , en face des préceptes qui regardent le prochain, le cœur ne suffit pas ; la main doit y avoir part : Dieu, qui nous a formés pour la société, a fait les préceptes delà charité par rapport au bon ordre de la société même. Hé ! que m'importe, à moi, que le cœur de mon frère soit sans aigreur s'il me refuse les agréments du commerce, les assistances, les soulagements de la vie civile? Quel monstre dans la république, de voir le fils séparé du père, l'épouse de son époux , le frère de son frère, et le citoyen de son concitoyen! Il fallait donc leur ordonner de se rapprocher de la même manière qu'ils s'étaient divisés. (Anonyme).
AMOUR DÉRÉGLÉ DE SOI-MÊME; Recherche de ses intérêts; précepte de nous haïr nous-mêmes, etc.
AVERTISSEMENT
Quelque vaste et indéterminé que paraisse d'abord ce sujet, on peut cependant en faire la matière d'un discours particulier, en considérant /'Amour- ]>ropre en lui-même , sans s'étendre sur tous ses effets , qui sont sans nombre, et dont plusieurs peuvent être le sujet de sermons différents. Il faut seulement remarquer :
1°. Que TAmour-propre n'est distingué de la concupiscence, ou de la convoitise, que de nom , ou tout au plus par la différente manière d'agir contre la loi de Dieu. Car la convoitise, qui est une suite et un effet du péché originel , est cette pente et ce penchant qui nous porte vers les biens sensibles, pour y trouver notre satisfaction :et V amour-propre nous fait rapporter toutes choses à nous-mème , comme à leur fin , et nous chercher nous -même en tous les objets qui se présentent à nous.
2°. Que V Amour -propre, dont nous traitons ici, n'est pas tout-à-fait la même chose que /'Amour de soi-même: car le premier se prend en mauvaise part et est toujours un vice , parce que c'est un amour de soi-même déréglé; au lieu le second est une vertu quand il est bien réglé, puisque, dans l'ordrt de la charité, nous devons tenir auprès de nous-mème le premier rang après Dieu.
Quoique travailler à détruire et à déraciner V Amour-propre soit la même chose que de pratiquer la mortification, dompter ses passions, se vaincre soi-même et résister aux inclinations de la nature corrompue , cependant ce nom (/'Amour-propre, qui est plus général, donne lieu d' attaquer plus directement tous les vices comme réduits à un seul , et fournit assez de matière , sans entrer dans un détail trop vague de la mortification des sens, des passions, de la propre volonté, et de tout ce qui pourrait avoir rapport à ce sujet.
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Desseins et Plans.
L 'Amour-propre est notre plus grand ennemi, puisqu'il met le plus grand obstacle: — 1°. A notre salut; — 2°. A la perfection chrétienne, et particulièrement dans l'état religieux : — D'où il faut conclure que nous devons travailler toute notre vie à le détruire, autant qu'il nous est possible, et à lui faire une guerre irréconciliable.
Première partie. — Ce que doit faire un chrétien, en général, pour faire son salut, est de fuir le mal et de faire le bien. Or, en premier lieu, l'amour déréglé de nous-même, que nous appelons amour-propre (qui, à proprement parler, n'est autre chose que cette concupiscence et cette inclination vers les biens sensibles que nous apportons avec nous en naissant, et qui demeure toujours en nous après que le péché originel a été effacé par le Baptême), l'amour-propre, dis-je, est ce qui nous porte le plus au mal : et de ce côté-là, c'est assurément notre plus grand et notre plus dangereux ennemi : — 1°. Parce qu'il est lui-même le principe de tous les maux, c'est-à-dire de tous les vices et de tous les péchés, qui sont le grand et unique obstacle à notre salut : c'est donc le premier de nos ennemis, et qui met ensuite tous les autres en mouvement. — 2°. C'est un ennemi domestique, qui est au milieu de nous, que nous portons partout, qui est enté dans le fond de notre nature, et par conséquent qui ne meurt qu'avec nous. — 3°. L'ennemi le plus rusé et le plus artificieux, aussi bien que le plus opiniâtre. — 4°. L'ennemi le plus difficile à vaincre, qu'on peut bien affaiblir et dompter, mais non pas détruire entièrement. D'où il faut conclure qu'il est un plus grand obstacle au salut que la mauvaise éducation, que le mauvais naturel, le mauvais exemple, parce que tout cela n'a de force pour nous entraîner au mal et pour nous perdre qu'autant qu'il nourrit, qu'il fomente et entretient l'amour-propre.
La seconde chose qui est absolument nécessaire pour le salut, c'est de faire le bien : Déclina à malo et fac bonum (Ps. 36). Nul chrétien n'en peut douter ; quoique dans la pratique la plupart se contentent de ne commettre point de ces péchés criants, d'inj ustices, de débauches outrées, de désordres, qui déshonorent dans le monde, et négligent la seconde partie des devoirs du chrétien, qui est de pratiquer les bonnes œuvres, dont l'obligation n'est pas moins étroite, moins indispensable aux adultes : ce qui a fondé cette distinction, si commune et si connue, des préceptes négatifs, qui obligent toujours et en tout temps, et des préceptes positifs, qui n'obligent qu'en certaines occasions et en certaines circonstances. Cela présupposé, qui peut douter que notre amour-propre ne soit le plus grand obstacle à la pratique de toutes les vertus chrétiennes'.' — 1". 11 nous en détourne par les
difficultés réelles ou imaginaires qui s'y rencontrent, et qu'il appréhende si vivement : car la même inclination qui nous fait rechercher nos aises et nos commodités nous fait fuir la peine, le travail et la difficulté. — 2°. Il corrompt toutes les bonnes œuvres qu'on ne peut se dispenser de pratiquer, en n'y cherchant que sa propre gloire, l'approbation des hommes, le désir de leur plaire, ou quelque autre intérêt humain, au lieu de les faire pour Dieu et pour quelque bon motif. — 3°. Des meilleurs actions considérées en elles-mêmes il fait les plus grandes injustices, qu'il couvre du nom de zèle et de l'intérêt de la gloire de Dieu, etc.
Seconde Partie. — L'amour-propre est le plus grand obstacle à la perfection à laquelle nous sommes obligés d'aspirer, et que Dieu demande de nous, dans l'état où sa Providence nous a appelés. Pour en être convaincu, il faut remarquer que la perfection que nous devons nous efforcer d'acquérir consiste en ces trois choses : savoir, la mortification de toutes les passions, Y observation exacte et régulière des devoirs de son état, et enfin une ferveur de charité qui nous fait marcher avec joie, avec une sainte allégresse et avec' une égale activité, dans le service de Dieu et dans la voie de la sainteté. Or, il n'est pas difficile de montrer combien l'amour-propre est opposé à ces trois choses. — 1°. Pour la mortification des passions : on ne peut douter que celui-là ne soit le plus parfait chrétien et le plus parfait religieux, qui en est plus le maître, qui les a domptées et entièrement soumises par une constante et continuelle mortification. Mais qu'est-ce que l'amour-propre et à quoi se fait-il connaître, en quoi consiste-t-il, sinon à suivre ses passions, à contenter tous ses désirs, à n'user de nulle modération, de nulle retenue dans ses appétits déréglés? — 2°. Si la perfection consiste à s'acquitter ponctuellement et dans la dernière exactitude des devoirs de son état, n'est-ce pas l'amour-propre, ennemi de toute gêne et de toute contrainte, et qui ne trouve pas son compte dans une si grande régularité, qui s'y oppose et nous arrête? — 3°. Pour ce qui est de la ferveur nécessaire pour arriver à la perfection, et qui fait qu'un cœur ne se lasse point mais poursuit constamment sa course, qui ne sait que c'est l'amourpropre qui nous rend lâches et inconstants, par l'attachement à nos plaisirs, à nos intérêts, à nos commodités? etc.
II. — 1°. L'amour-propre est contraire à l'amour que nous devons à Dieu, au prochain et à nous-mêmes, par la destructian totale de la charité.
2°. Il est opposé à la grâce, soit habituelle par la préférence criminelle, que nous nous donnons à nous-mêmes, de nos propres intérêts à ceux de Dieu; soit actuelle, lorsqu'on rejette les lumières du Ciel ou qu'on y résiste, pour suivre le penchant naturel qui nous porte aux biens sensibles.
3°. Il est opposé à toutes les vertus, à toutes les bonnes œuvres et à toutes les actions de piété, par la crainte qu'on a de se contraindre et de se faire la
43G amour-propre.
violence nécessaire pour vaincre la peine et le travail qui accompagnent la pratique du bien.
III. — L'amour-;jro;;re et l'amour de nous-même ne sont pas toujours une même chose, quoiqu'on les confonde assez souvent : car, comme nous l'avons dit dans l'Avertissement, l'amour de nous-même, quand il est réglé, est une vertu et une charité que nous nous devons ; et par l'amour-propre en entend toujours le dérèglement de la concupiscence, qui nous porte à la recherche de notre plaisir et de notre intérêt. Or, après avoir expliqué cette différence, on peut, pour l'instruction et pour la direction spirituelle des auditeurs, faire voir :
1°. Ce que l'amour-propre a de commun avec la charité que nous nous devons à nous-même, pour découvrir les ruses et les artifices de cet amour déréglé qui nous trompe et nous séduit, et nous tenir sans cesse sur nos gardes, de crainte qu'il ne nous enlève le fruit et le mérite de nos bonnes œuvres. Il semble d'abord ne demander aussi, lui-même, rien qui ne soit juste et permis ; mais il ne s'en tient pas à ce qu'il propose ; insensiblement il étend les bornes qu'il s'était prescrites , ouvre des chemins dangereux, etc.
2°. Il ne tarde pas d'avancer des maximes et de marquer des prétentions ouvertement mauvaises. Expliquer encore cela, et achever par ce second détail démontrer la différence de ces deux amours, dont l'un est juste et commandé de Dieu, et l'autre injuste et défendu par l'Evangile, et montrer quelles sont les vraies marques qui les discernent, pour nous porter à détruire l'un et à établir l'autre.
IV. ■ — On dépeint d'ordinaire l'amour avec un bandeau sur les yeux, pour faire entendre qu'il est aveugle; mais ce que les païens ont dit de l'amour en général, on le voit manifestement dans l'amour-propre, qui rend presque tous les hommes aveugles, d'un aveuglement d'autant plus funeste et plus dangereux que moins on le connaît et moins on s'en aperçoit. Pour le faire connaître, et remédier à un mal qui paraît incurable, il faut remarquer, avec Tertullien, qu'il y a deux sortes d'aveuglements qui conviennent à l'amour-propre : savoir : Non vhlcre quod est, et vide re quod non est : Xe voir pas ce qui est, et voir ce qui n'est pas.
1°. Non videre quod est. L'amour-propre fait que nous ne voyons pas nos défauts, quoiqu'ils sautent aux yeux de tout le monde: c'est pourquoi, pour s'en défaire, il faut s'en rapporter aux yeux des autres, aux avis charitables de nos amis, et aux répréhensions de ceux qui ont autorité sur nous.
2°. Videre quod non est. Il grossit nos vertus, nos talents, nos perfections, et nous représente à nous-même tout autre que nous ne sommes. De ce double aveuglement naît l'orgueil et la présomption , qui nous empêchent de nous connaître nous-même : en sorte qu'on se glorifie de ce
qu'on n'a pas, ou bien de ce qui ne le mérite pas, et qu'on ne se confond pas de ce qui devrait nous humilier et nous inspirer un bas sentiment de nous-même.
V. — 1°. L'amour-propre est la source, la cause et le principe de tous les vice?, comme la véritable charité, au sentiment de S. Augustin, est la cause et le principe de toutes les vertus, les contient, se transforme en elles, les anime et les vivifie toutes: ce qui se peut voir par une induction que l'on trouvera dans la suite de ce traité.
2 . Mais, ce qui est déplorable et qui fait que ce même amour-propre est aussi souvent la cause et le principe de notre perte et de notre réprobation, c'est que, pendant que nous suivons les mouvements de cet amour déréglé de nous-même, jamais nous ne nous défaisons de nos vices ni ne nous corrigeons de nos défauts. Il en est encore comme la garde et le soutien, non pas seulement le principe.
VI. — On peut faire les deux parties d'un discours de ces deux maximes de l'Évangile, sur lesquelles il semble que roule toute la loi du Fils de Dieu.
La première : Que l'amour-propre est une véritable haine de soi-même, parce qu'en s 'aimant de cet amour déréglé on va contre la loi de Dieu, et on s'attire la haine, la colère et la vengeance du Seigneur, et par conséquent une damnation éternelle, qui est le comble de tous les malheurs : Qui a mat animam suam perdel eam.
La seconde: Que la haine de soi-même, telle que l'ordonne l'Évangile, est un véritable amour que nous avons pour notre âme et pour notre corps, parce que c'est leur procurer un bonheur éternel, qui est le comble de tous les 1 ùens: Qui odit animam suam in hoc mundo, in vilain œlemam cuslodit eam.
VIL — 1°. L'amour-propre est l'ennemi déclaré de Dieu, parce qu'il renverse le dessein qui l'a fait venir sur la terre, en mettant obstacle à notre salut, qui est la fin de ses travaux, de ses souffrances et de sa mort.
2°. C'est le plus grand ennemi de nous-même, puisque non-seulement il est la source de tous nos maux, par la part qu'il a eue au péché originel que nous apportons avec nous en naissant, mais encore de tous les péchés actuels que nous commettons, puisque c'est pour nos intérêts et pour nous satisfaire que nous violons la loi de Dieu.
» III- — Pour porter l'auditeur à agir par des vues chrétiennes, et même par des vues plus dignes d'un homme qui a quelque sentiment d'honneur et de générosité, on peut avancer ces deux vérités.
La première: Que rien n'aveugle davantage l'esprit que l'amour-propre,
qui agit par des vues intéressées, en rapportant tout à soi-même, et par
conséquent que le prendre pour règle de sa conduite c'est la rendre incertaine, injuste, malheureuse.
La seconde : Qu'il n'y a rien qui corrompe davantage le cœur que ce même amour-propre, qui préfère ses propres intérêts à ceux de Dieu et de la religion, et à ceux du prochain, dans les occasions où nous sommes obligés d'y avoir tous les égards imaginables. Ainsi, l'aveuglement de l'esprit et la corruption du cœur étant les deux effets qui rendent les amateurs d'eux-mêmes criminels devant Dieu et odieux à tous les hommes, ils feront aussi le partage de ce discours.
IX. — On demande pourquoi la concupiscence et l'amour-propre, qu'on sait être une suite, un effet, et même une peine du péché originel, demeure encore dans tous les hommes après que ce péché est effacé : et on répond communément que c'est pour servir d'exercice à notre vertu, qui 'sans cela n'aurait point d'ennemi à combattre, point de difficulté à vaincre, et par conséquent point d'occasion de se faire violence pour mériter le ciel, le bonheur éternel : puisque, depuis le péché du premier homme, le ciel ne nous est promis et donné qu'à titre de mérite et de récompense. Mais d'ailleurs, comme cet amour déréglé de nous-même nous met sans cesse en danger de notre salut, j'ai dessein de vous faire voir dans ce discours ces deux choses mêmes : — 1°. Le juste sujet que nous avons de craindre cet ennemi domestique, de nous défier de ses surprises, et les moyens de nous garantir du mal qu'il nous peut faire; — 2°. Les avantages que nous en pouvons tirer.
1°. — Pour juger des motifs que nous avons de craindre un ennemi si dangereux, et des justes sujets que nous avons de nous en défier, il ne faut qu'examiner les qualités de cet ennemi. — Il est intérieur, domestique; il est en quelque manière maître de la place qu'il attaque ; — il a à ses gages toutes les créatures et tous les objets extérieurs ; — il a une infinité de ruses et d'artifices pour surprendre la plus exacte vigilance; — il entretient une secrète intelligence avec les puissances mêmes de notre âme, qui seules peuvent le réprimer, — et enfin il nous attaque de tous côtés.
2°. — Les avantages que nous en pouvons tirer se prouvent parce qu'il nous fournit à tous moments des occasions de témoigner à Dieu notre fidélité, de croître continuellement en vertu et en mérite, d'acquérir la paix et le repos de la conscience, par les victoires que nous remportons ; et enfin le moyen d'accumuler tous les jours couronnes sur couronnes pour le ciel.