‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 5)Chapitre 66 sur 75 · II · texte numérisé non relu

II

Les Sources.

[Les SS. Pères]. — S. Augustin, De substantlâ amoris, montre que l'amour est comme un fleuve qui se partage en deux ruisseaux, dont l'un fait la charité, et l'autre la cupidité ou l'amour-propre. — xvi De Civ. 28, il montre, par une belle allégorie, que Jérusalem et Babylone font paraître deux espèces d'amours, l'un bon, qui est l'amour de Dieu, l'autre mauvais, qui est l'amour déréglé denous-même. — Tract. 123 in Joan., expliquant ces paroles de S. Paul, Erunt famines seipsos amantes, montre que tous les vices dont parle l'Apôtre en cet endroit naissent de cette source de l'amour de soi-même. — Sur le Ps. 122, qui commence par Ad te levavi oculos meos, il fait voir que le véritable moyen de plaire à Dieu est de se déplaire à soi-même. — De spiritu et anima, il montre que de l'amour de nous-même , bien ou mal réglé, naissent toutes les vertus ou tous les vices.

S. Bernard, Serm. 3 de Resurrect. Dom., s'élève fortement contre la

propre volonté, qui est la même chose que l'amour-propre, ou du moins

qui en est un effet.

[Les Livres spirituels]. — Grenade parle de l'amour-propre en divers endroits : — dans la Guide des Pécheurs, 1. h, c. 6, où il montre que tous les péchés tirent leur origine de l'amour-propre, selon S. Thomas; — dans le Mémorial, liv. vne, ch. 5, où il montre que l'amour-propre est un des principaux obstacles à l'amour de Dieu; — et dans le Traité de l'amour de Dieu, ch. 3e, où il montre que le premier moyen d'acquérir l'amour de Dieu est la victoire sur l'amour-propre.

Alvarez de Paz , tome n, a fait un beau et long Traité de la mortification de l'amour-propre.

Thaulère, Conc. 2 de Sanctissim. Sacram., montre qu'il est impossible de s'unir à Dieu, si le cœur n'est vide de l'amour-propre.

Le P. Senault, dans L'usage des passions, 2e partie, 2e discours, où il parle du mauvais usage de l'amour; — et dans le 5e discours, où il traite de l'usage de la haine. — Dans L'homme criminel, 5e discours, il parle de la nature de la concupiscence, fait voir les maux que cause l'amourpropre; — et dans le 7e discours il fait voir que l'amour-propre n'est autre chose que la concupiscence.

Le P. Saint- Jure, dans le liv. intitulé L'homme religieux, ch. 8e, traitant de l'anéantissement de soi-même, parle amplement de l'amourpropre.

Le P. Guilloré, liv. II, où il traite des voies d'aller à Dieu, maxime

quatrième , parle de la destruction de soi-même : ce qui se doit entendre delà destruction de l'amour-propre.

Le P. du Sault, dans le 2e tome de ses Œuvres spirituelles, traité intitulé Institution spirituelle, considérât. 11 et 12, parle de l'amour intéressé et de l'amour de soi-même.

Péan, 3e tome de ses Entreliens spirituels, en a un sur la mortification de l'amour-propre, et un autre sur la mortification de la propre volonté.

Le livre intitulé L'art de se connaître soi-même traite en particulier de l'amour-propre, qui empêche de se bien connaître.

Entre les Prédicateurs, je n'ai trouvé que l'auteur des Sermons sur tous les sujets de la morale chrétienne qui ait fait un discours exprès sur cette matière, sous le titre de l'Esprit d'intérêt. C'est au 2e tome des Sujets particuliers.

Grenade , in Locis communibus.

Labatha, in Thesauro.

Lohner.

Spaner, Polyanthea sacra

Busaeus , in Panario.

Titulo: Àmor proprius.

Passages, exemples et applications de l'Écriture.

Sensus et cogitatio humani cordis in malum prona sunt ab adolescenliâ sua. Gènes, vin, 21.

Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. Ps. 113.

Universa propter semetipsum operatus est Dominus. Proverb. xvi, 4.

Qui diligit iniquitatem odit animam suam. Ps. 10.

Si quis vult post nie venire, abneget semetipsum. Matth. xvi, 24.

Si quis venit ad me, et non odit animam suam, non potest meus esse discipulus. Luc. xiv, 26.

Nemo quod suum est quœrat, sed quod allerius. [Cor. x, 24.

Ego per omnia omnibus placeo, non quœrens quod mihi utile est, sed quod multis. lbid.

Charitas non quœrit quœ sua sunt.

I Cor. xiii, 5.

L'esprit de l'homme et toutes les pensées de son cœur sont portés au mal dès sa jeunesse.

Ne nous donnez point, Seigneur, ne nous donnez point la gloire; donnez-la à votre nom.

Le Seigneur a tout fait pour lui-même.

Celui qui aime l'iniquité hait son âme.

Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même.

Si quelqu'un vient à moi, et ne hait pas son âme (ou sa propre vie) , il ne peut être mon disciple.

Que personne ne cherche sa propre satisfaction, mais le bien du prochain.

Je tài-he moi-même de plaire à tous, en toutes choses, ne cherchant point ce qui m'est avantageux , mais ce qui est avantageux à plusieurs.

La charité ne cherche point ses propres iutérêU.

Non quœro qum vestra sunt, sed vos. C'est tous que je cherche, et non votre

Il Cor. xu, 14. bien.

Omnes quœ sua surit quœrunt. Philip. Tous cherchent leurs intérêts, il, 21.

Ego non quœro gloriam meam : est Pour moi, je ne cherche point ma propre

qui quœrat et judicet. Joan. vin, 50. gloire : un autre la recherchera et me fera

Qui amat animam suam perdet eam, justice.

et'qni odit animam suam in hocmundo, Celai qui aime sa vie, la perdra; mais

in vitam œternam cuslodit eam. Joan. celui qui hait son âme en ce monde la

xu 25. conserve pour la vie éternelle.

In novissimis diebus , erunt homines Dans les derniers jours, il y aura des

seipsos amantes, cupidi, elati, superbi, hommes amateurs d'eux-mêmes, avares,

etc. II Timoth. m, 2. glorieux, superbes, etc.

EXEMPLES DE L'ANCIEN cSc DU NOUVEAU TESTAMENT.

[Adam]. — C'est une vérité de foi que le péché originel est la source et le principe de tous nos maux: mais, si nous examinons bien de quelle nature fut ce premier péché dont tous les hommes portent la peine, nous trouverons que ce fut un amour-propre dans le premier homme, qui préféra son plaisir au commandement exprès de Dieu, et qui aima mieux satisfaire sa sotte passion d'être semblable à Dieu par la science du bien et du mal, et contenter son appétit en suivant l'inclination de sa femme, que de rendre à Dieu, par la soumission de son esprit et de son cœur, l'hommage et l'obéissance qu'il lui devait.

[Caïn]. — Pour rapporter tous les exemples de l'amour-propre, qui est, par rapport aux enfints d'A.dam, le premier effet du péché originel, il faudrait rapporter tous les crimes qui ont été commis dans le monde depuis le péché de ce premier homme, puisqu'ils en sont les suites et les effets. Je me contente de celui de Gain, qui est le premier et l'un des plus grands dont l'Ecriture fasse mention. Caïn et Abel offraient à Dieu des sacrifices oour lui rendre le culte et l'hommage qui était dû au Créateur : mais l'aîné des deux fit voir, dès la naissance du monde, que l'amour-propre avait plus de part à l'offrande qu'il faisait que l'amour et la reconnaissance qu'il devait au souverain Seigneur. Car, pendant qu'Abel offrait ce qu'il avait de meilleur et de plus cher dans son troupeau, Caïn au contraire, ne pouvant se dispenser de donner des marques de sa dépendance, réservait pour soi ce qu'il avait de meilleur et n'offrait à Dieu que le rebut, marquant dès-lors le naturel et le génie de l'amour-propre en ceux qui sacrifient au monde, à leur vanité et à leurs plaisirs, ce qu'ils ont de plus cher dans leurs bions, dans leurs enfants et dans tout ce qui leur appartient, et n'offrent à Dieu que ce qu'ils ont de défectueux et ce qu'ils ne se soucient pas de perdre : ce qui oblige Dieu à les traiter comme il fit Caïn, n'ayant aucun égard à leurs présents, pendant qu'il agrée ceux qu'on lui fait par un amour sincère et véritable, et où l'on n'a en vue que sa gloire et son service. — Mais quels sont d'ordinaire les effets de cet amour déréglé? L'en-

vie, la jalousie, la colère qui porte souvent une vengeance cruelle, comme il arriva au malheureux Caïn, le premier des réprouvés.

[Esaii et Jacob]. — Il semble que l'Ecriture ait voulu nous marquer, dans l'affection que le patriarche Isaac et Rébecca portaient l'un à Esaù et l'autre à Jacob, leurs enfants, la différence de l'amour-propre et de l'amour désintéressé. Voici comme le texte sacré s'en explique : Isaac amabal Esaù, eu quai! de venationibus illius vesceretur ; et ensuite : Rebecca diligebat Jacob , sans rapport à soi-même ni à la consolation qu'elle recevait de ce fils, d'un naturel doux et complaisant. L'inclination d'Isaac se portait vers Esaû, mais l'intérêt y avait beaucoup de part; il se nourrissait de sa chasse, et le profit qu'il en retirait le faisait passer par-dessus bien des défauts qui pouvaient ralentir l'affection naturelle envers cet aîné, qu'il voulait déclarer chef de la famille. Piébecca, au contraire, avait une tendresse particulière pour Jacob; mais l'amour-propre, selon la remarque d'un savant interprète, n'avait point de part à cette affection, qui semblait plus mystérieuse que naturelle, étant inspirée par l'Auteur de la nature même pour servir aux desseins qu'il avait sur Jacob.

[Saiil et Absalon]. — Nous avons dans l'Ecriture des exemples encore plus marqués de la violence, de l'injustice et de l'amour-propre , comme des souplesses intéressées, dans Saùl et dans Absalon. Saùl ayant appris de la bouche de Samuel que Dieu l'avait rebuté pour sa désobéissance, au lieu que, s'il eût été fidèle à exécuter l'ordre qu'il avait reçu, la dignité royale aurait été conservée dans sa famille, Saùl, dis-je, témoigna bien quelque regret de son péché; mais ce ne fut pas un repentir sincère : ce qui le toucha sérieusement fut son amour-propre. Voyez quel soin il prend d'abord, au lieu qu'il ne devait, en tout ce temps-là, être occupé que de sa faute, de prier Samuel de lui rendre du moins l'honneur et le respect qu'il avait coutume de lui rendre, pour ne pas perdre son crédit auprès du peuple et les autres avantages de la royauté durant sa vie. — Un autre exemple, qui fait voir comme l'amour-propre imite ou plutôt contrefait la véritable charité, est celui d' Absalon, qui faisait mille caresses au peuple et à tous ceux qui avaient des affaires en cour, en les assurant de sa protection, et leur promettant de les assister de son crédit, prétendant par-là solliciter les peuples à la révolte et les attirer à son parti, dans le dessein qu'il avait formé d'envahir la couronne et de régner à la place de son père. L'amour-propre, qui lui inspira cette cruelle ambition, n'usa jamais de plus d'adresse ni de plus d'artifice pour se satisfaire. Il n'en avait pas eu grand besoin pour séduire un si mauvais cœur : il lui prête tous ses raffinements pour- séduire le cœur du peuple.

[David]. — Comme l'amour de Dieu et du prochain est entièrement opposé à l'amour-propre, l'Écriture ne manque point d'illustres exemples

de gens qui dans le bien qu'ils ont fait ou souhaité aux autres, loin de chercher leurs propres intérêts, n'ont eu en vue que ceux de Dieu ou des personnes à qui ils ont rendu service. C'est ainsi qu'en usa David : car, ayant vu un ange exterminateur qni mettait à mort plusieurs milliers d'hommes et désolait ses villes et ses provinces , pour punir la vanité que lui-même avait eue de vouloir connaître le nombre des combattants qu'il pouvait lever, et les forces qu'il pourrait opposer à ses ennemis en cas de guerre, il ne peut souffrir que d'autres que lui portent la peine de son péché. C'est pourquoi, s'adressant à Dieu, il s'écria : « Eh! Seigneur, c'est moi qui suis le coupable, moi uniquement qui ai attiré votre juste colère; en quoi ceux-ci, qui sont des brebis innocentes, vous ont-ils offensé, pour appesantir votre main sur eux et exercer une si sévère vengeance? Tournez donc plutôt sur moi votre colère et cette pesante main qui fait de mon peuple un massacre, sans distinction d'âge ni de sexe, non plus que de coupables et d'innocents. Ego sum qui peccavî, ego inique egi : isti, qui oves sunt, quid fecerunt ? Yertatur, obsecro, manus tua contra me, et contra me et contrit domum patris mei (II Reg. 24). — Ainsi la reine Esther et Mardochée s'exposèrent au danger de la mort pour sauver le peuple Juif; et, dans le Nouveau-Testament, S. Paul n'allègue rien plus souvent que les travaux qu'il a soufferts, sans autre intérêt que le service 'de Dieu et le salut de ceux pour lesquels il s'est si généreusement employé. Les autres apôtres, les martyrs et une infinité de saints, se sont sacrifiés pour le salut du prochain, par une charité entièrement désintéressée.

[Notre-Seigneur]. — Dans la nouvelle loi, le Fils de Dieu, qui en est l'auteur, et qui pour l'établir a mis la charité pour fondement, le Fils de Dieu semble n'être venu en ce monde que pour y détruire l'amour-propre, qui exerce depuis tant de siècles un empire absolu. C'est pour cela qu'il a déclaré hautement que quiconque voudrait être de sa suite et du nombre de ses disciples, il fallait qu'il renonçât à soi-même, c'est-à-dire à l'amour déréglé qu'il a pour lui-même, et qu'il le changeât en une sainte haine. En effet, que n'a-t-il point dit, que n'a-t-il point fait, pour chasser ce tyran du monde? lia lui-même aimé les hommes du plus grand et du plus parfait amour qui puisse être; cet amour l'a porté à tout faire et à tout souffrir pour le salut des hommes, dont il a fait l'objet de ses soins, le but de ses travaux, le fruit de sa mort: de sorte que, un Dieu s'étant ainsi donné pour exemple d'un amour si désintéressé, ne devons-nous pas faire tous nos efforts pour détruire en nous cet amour-propre, qui est l'ennemi de l'amour que nous devons avoir pour lui?

[S. Pierre]. — L'amour-propre se mêle quelquefois dans les désirs et dans les entreprises des plus grands saints : nous le voyons par le prince des Apôtres, le plus fervent des disciples du Sauveur. Car, dans le mystère de la Transfiguration dont son maître voulut qu'il fut témoin, ravi qu'il était

de voir uu petit écoulement de la gloire qui rejaillissait de Fâme bienheureuse de ce Sauveur sur son corps encore mortel, cet apôtre ne pensait qu'au bonheur dont il jouissait, sans songer aux travaux par lesquels lui et les autres devaient en acquérir la possession stable et le mériter. Et c'est ajuste titre que l'Evangile ajoute qu'il ne savait ce qu'il disait, l'amour de lui-même et le bonheur présent dont il jouissait lui ayant fait oublier ù quelle condition le Fils de Dieu l'avait appelé à son service.

[Parents de N.-S.]. — Les proches parents du Sauveur ne furent, pas plus que les Apôtres, exempts de ce venin de l'amour d'eux-mêmes, puisqu'il est rapporté dans l'Evangile que, voyant les miracles surprenants qu'il opérait, et indignés que des actions si éclatantes demeurassent secrètes et inconnues, ils le sollicitaient et le pressaient instamment de se produire dans un plus grand jour et de se faire connaître. Etait-ce la gloire de cet Homme-DiEU qu'ils souhaitaient et qu'ils avaient en vue? « Non, dit S. Chrysostôme; mais c'était l'amour-propre qui les pressait eux-mêmes de lui faire cette espèce de reproche, ne doutant pas qu'un rayon de la gloire qu'il acquerrait par-là ne dût retourner sur eux, et que la haute réputation qu'il se ferait dans le monde ne les mît en quelque considération. »

[Scribes el pharisiens]. — C'est ainsi que les scribes et les pharisiens, dans leurs entreprises et dans toute leur conduite, ne consultaient que leur amour-propre, et ne cherchaient que leurs intérêts, aux dépens de ceux de Dieu et de leur conscience. Ils le firent bien paraître dans ce fameux conseil qu'ils tinrent sur ce qu'ils auraient à faire pour étouffer le bruit des miracles de Jésus-Christ, et empêcher le concours du peuple, qui le regardait comme un grand prophète. L'unique sujet de la haine qu'ils lui portaient était l'amour qu'ils avaient pour eux-mêmes, et la crainte de perdre leur crédit et leur réputation, qu'ils voyaient diminuer à mesure que croissait la réputation de ce nouveau prophète; et le prétexte dont ils se servirent pour couvrir leur haine fut la crainte imaginaire que les Romains ne vinssent détruire leur nation.

APPLICATION DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE

Ejice oncillam el filium ejus : non enim hœres erit fdius ancillœ cum filio l berce (Gen. xxi, 10). — LesSS. Pères et les maîtres de la vie spirituelle nous découvrent deux amours différents, exprimés en figure dans les deux enfants d'Abraham, Ismaël et Isa ie. Ismaël était. fils de la servante Agar; était fils de la maîtresse Sara; Ismaël était le premier-né, Isaac le second : ceci est une allégorie, dit S. Paul. Or, ce qu'il explique en général des deux Testaments, de la loi écrite ou naturelle et de la loi de grâce et de charité, c'est ce que les SS. Pères appliquent en particulier à notre

sujet. Ces deux enfants sont nos deux amours, l'amour-propre et l'amour réglé de nous-même, qui n'est pas différent de l'amour de Dieu et du prochain. L'amour-propre vient de la concupiscence originelle : Secundùm

m natus fuerat (Galat. iv, 29); il est né selon la nature corrompue par le péché; c'est l'enfant de l'esclave. L'amour de nous-même bien réglé et conforme à l'amour de Dieu vient de la charité bien réglée :

idùm repromissionem : c'est l'enfant de la grâce, affranchi de la servitude du péché, et le puîné. Mais, ajoute S. Paul, comme alors celui qui était né selon l'esprit, cet Isaac, enfant de grâce et de promesse, était persécuté par Ism'aël fils de la servante, il en arrive de même aujourd'hui : cet amour-propre, né de la concupiscence, enfant de péché, persécute l'enfant de la grâce, né delà charité divine, qui est l'amour réglé de nousmême, né selon Dieu et non pas selon la chair et le sang. Mais aussi que ditlÉcriture, et qu'est-ce qui fut dit à Abraham? Ejice ancillam et filium ('jus. Il lui fut dit qu'il chassât la servante et son fils : car le fils de la servante ne sera point héritier avec l'enfant de la femme libre. Or, il faut accomplir ce mystère en nous : c'est la conclusion de S. Paul ; il faut chasser loin de nous cet amour-propre, avec la concupiscence originelle qui nous reste après la grâce que nous avons reçue au baptême : grâce en vertu de laquelle nous ne sommes plus enfants de la nature corrompue ni esclaves du péché.

Manus ejus contra omnes, et manus omnium contra eum (Gènes, xvi, 12). — C'est ce que l'Ecriture dit d'ismaël, figure de l'amour-propre. Cet Ismaël, selon la prédiction de l'ange, devint grand et puissant dans le monde, et ne cessa de persécuter ses frères. C'est une figure, comme nous avons dit, de l'amour-propre, duquel on peut dire, comme d'ismaël, qu'il s'élève contre tous ses frères, qu'il ne cesse jamais de les persécuter: car il est vrai que cet amour-propre, fils de notre libre arbitre et de notre concupiscence, est toujours opposé à l'amour divin, à l'amour du prochain et à la charité que nous nous devons à nous-même, à toutes les autres vertus acquises et à toutes les bonnes œuvres, qui sont aussi comme les productions et les enfants de la grâce et de notre libre arbitre : mais il faut que le véritable amour résiste à l'amour-propre et qu'il le combatte continuellement. Duré accepil Abraham : le sentiment naturel qu'eut Abraham pour Ismaël son fils lui fit d'abord paraître bien rude cet ordre que Dieu lui donna de le chassey; mais il ne laissa pas pour cela de l'exécuter. Ainsi le cœur humain a de la peine à détruire l'amour-propre ; il faut se faire violence pour s'y résoudre : la grâce néanmoins le presse : Non libi videatur asperum, omnia quœ dixerit libi Sara; audi vocem ejus (Gen. xxi). Il faut que la grâce, la charité divine, soit la maîtresse, et non pas la concupiscence et la nature gâtée par le péché, duquel elle s'est rendue esclave.

Non veîiipacémmittefe,sedgladium (Matth. x, 34). — Je ne suis pas venu

apporter au monde la paix, mais la guerre, l'épée à la main. Ce glaive, dit S. Paul, va jusqu'à la division de l'âme : Pertingens usquè ad divisionem animas : à la séparation, au retranchement de toutes les choses auxquelles notre âme peut être attachée; il ôte à l'amour-propre tout ce qui peut le satisfaire, et le combat comme l'ennemi de tout bien : Inimici hominis domestici ejus (Math, x, 36). De quelle manière en use-t-on envers un ennemi? Comment le traite-t-on? On ne lui accorde rien de ce qu'il veut, ou le moins que l'on peut. Ainsi en doit-on user envers soi-même. Il faut retrancher à l'amour-propre tout ce que l'on peut, c'est notre grand ennemi; ne lui donnons rien; ôtons-lui tout ce que nous pourrons: remportons à toute heure et à tout moment, s'il est possible, quelque nouvel avantage sur lui; enlevons-lui quelques dépouilles.

Si quis vult post me venire, abneget semetipsum et iollat crucem suant, etc. (Matth. xvi, 24). — Pour vaincre l'amour-propre, il faut lui opposer son contraire, c'est-à-dire l'amour de Dieu. Eh quoi ! ce malheureux amourpropre se chargera volontiers des croix du monde et du démon; il en fera même gloire; elles ne lui pèseront rien : et cela au prix de notre âme et de notre salut, et encore pour un gain sordide, pour un lâche intérêt, pour un point d'honneur imaginaire ! et on fera difficulté de le charger de la croix de Jésus-Christ, et on écoutera ses murmures, ses plaintes déraisonnables ; on aura compassion de lui, et par une molle complaisance on l'épargnera !

Quorum deus venter est (Philipp. m, 19). — Si nous nous tournons vers nous-même et vers notre amour-propre , nous ne douterons point du nombre infini des faux adorateurs qu'il y a dans le monde, puisque ce nous-mème est un objet trompeur que nons aimons tous, qu'il est l'idole que tout le monde adore , et qu'on croit devoir adorer. C'est ce que nous apprend S. Augustin , quand il se moque de ceux qui ne voulaient rien adorer, et qui croyaient même qu'il n'y avait rien d'adorable. « Ceux-là, dit-il, sont idolâtres d'eux-mêmes et des choses qu'ils aiment, parce que personne ne peut vouloir absolument faire consister son bonheur dans la possession d'une chose sans en être nécessairement l'esclave et l'adorateur : His rébus quibus quisque bealus vult cffici , serviat necesse est, velit, nolit (De verâ religione, G9). Ce que veut dire ce saint docteur est que nous avons au-dedans de nous-même notre propre idole, qui est ce nous-mème que nous aimons; et, de plus, que toute créature que nous aimons hors de nous-même est encore une idole. Si cela est, ne voilà-t-il pas tout le monde plein d'idoles ? Mais si tous, au moins ceux qui ont l'esprit du monde , soutiennent qu'ils peuvent s'aimer eux-mêmes , et que ce serait une cruauté de ne pas s'aimer, ne voilà-t-il pas une conspiration comme universelle à maintenir l'idolâtrie, et même à vouloir que toute créature à laquelle nous nous attachons d'affection soit une véritable idole, puisque,

comme l'on prétend avoir droit de s'aimer soi-même, on croit aussi avoir droit d'aimer les créatures , que nous ne pouvons aimer que pour nousmême, et sans les changer en idoles?

Disperâam habitatorem de campo idoli (Amos, i, 5) : J'exterminerai tous ceux qui demeurent dans le champ de l'idole. — Ce champ, c'est le monde ; l'idole , ce sont toutes les créatures que l'on y aime. Or, le Fils de Dieu, en établissant la loi de nous renoncer nous-même, n'a plus laissé d'idole dans le monde , parce qu'on ne peut ruiner l'idole de l'amour de nousmême qu'on n'abatte toute l'idole de l'amour du monde, et qu'il est impossible, si ce nous-même, qui est la première idole, est détruit, qu'il en reste aucune autre, cette première étant la source de toutes les autres : c'est-à-dire qu'il est impossible que nous aimions nulle créature du monde, si nous ne nous aimons pas nous-même, l'amour de nous-même étant la cause de tout l'amour que nous avons pour le monde et pour toutes les créatures.

Pensées et passages des SS. Pères.

Duo amores, alter bonus, aller malus, aller dulcis, alter amarus, non se simul in uno capiùnt peccatore : et ideb , si quis prœter te aliud diligit, non est charitas tua, Decs, in eo. Augustin. Méditât.

Sic condita est mens humana, ut nunqiûtm suî non meminerit , nunquàm se non intelligat, nunquam se nondiligat.

Id. De Triuit. 14.

Magna sanèac mirasententia, quemadmodùm sil hominis in vitam suam amor ut pereat, odium ne pereat ! Si malè amaveris, tune odîsti; si benè oderis, lune amâsti. iïoli amare in hâc vitâ, ne perdas in œlernâ vitâ- August. 51 iu Joau.

Deux amours , dont l'un est bon, l'autre mauvais, l'un doux et bienfaisant et l'autre plein d'aigreur et d'amertume, ne peuvent s'accorder et demeurer ensemble dans le cœur d'un pécbeur : c'est pourquoi, si quelqu'un aime autre ebose que vous, ô mon Dieu! celui-là ne vous aime pas de la ebarité que vous attendez de lui.

L'esprit de l'bomme est ainsi fait, qu'il ne s'oublie jamais en ce qui le touebe ; il a égard en toutes eboses à ses intérêts, et ne peut s'empêcber de s'aimer (et de rapporter tout à soi).

C'est sans doute une grande et admirable doctrine, de savoir quel est cet amour de lui-même, capable de le perdre, dont un bomme doit se garder, et de quelle baine il se doit baïr pour ne pas se perdre éternellement. Vous vous aimez d'un amour déréglé, vous vous baissez alors véritablement: si vous vous portez une juste baine, alors vous avez un véritable amour pour vous. Ne vous aimez donc pas en cette vie, de peur que

Disce amare te non amando te. Au-

prima hominis perditio fuit amor suî.

Id. Serm. 47 in 7 .Matth.

Si totum hominis bor>um est amare Dedm, totum hominis malum erit amare seipsum. August. 26 Manual.

Fecerunt civitaies duas amores duo:

terrcnam scilicet, amor suî usquè ad contemptum Dei; celestem vero, amor Dei usquè ad contemptum suî. I lia in

vous ne vous perdiez en l'autre sans ressource.

Apprenez à vous aimer comme vous devez, en ne vous aimant pas.

La première cause de la perte de l'homme a été l'amour aveugle de soi-même.

Si tout le bien et le bonheur de l'homme consiste à aimer Dieu, il faut conclure que tout son mal et son malheur, c'est de s'aimer lui-même.

Deux amours différents ont bâti deux différentes villes : l'une toute terrestre, c'est l'amour de soi-même, qui va jusqu'au mépris de Dieu; l'autre toute céleste,

seipsâ, hœc in Domino gloriatur. Id. 14 l'amour de Dieu, qui va jusqu'au mé

Civit. 28.

Kescio quo inexplicabilimodo quisquis seipsum non Deum amat , non se amat, et quisquis Deum non seipsum amat, ipse se amat. Id. 123 in Joan.

Yitium ilhid (amor suî) maxime cavendum, à quo tanta mala procedunt.

Id. ibid.

Fieri non potest ut seipsum qui Deum diligit non diligat; imb vero, solus se novit diligere qîuDeum diligit: siquidem ille saùs se diligit qui sedulb agit ut snmmo et vero perfruatur b ono. August.

De moribus Eccl. 26.

Anima , per odium mundi et suî, proficit in amorem Dei et proximi. Id., sive quis alius auctor lib. De spiritu et anima.

Majus est contemnere seipsum quant mundum, quem mulli propter vanitatem contempserunt. Id, ibid.

Tibi Dees placere non poterit, nisi tu tibi displicueris. Id. in Ps. 122.

Cùm rectè diligimus, nihil, in rébus conduis, anima nostrâ charius amamus.

Gregor. 3 Moral., in Job. 11.

Scimus quia vehementer claudit oculum cordis amor privatus. Id. Homil. 4 in Ezechiel;

Fortassc laboriosum non est homini relinquere sua , sedvaldè laboriosum est relin .^mètipsum : minus quippe

pris de soi-même. Celle-là se glorifie en elle-même , et celle-ci rapporte toute sa gloire à Dieu.

11 arrive de je ne sais quelle manière , qui ne peut s'exprimer, que quiconque s'aime et n'aime pas Dieu ne s'aime pas véritablement, et au contraire que quiconque aime Dieu et ne s'aime pas soimême s'aime véritablement.

Il faut bien se donner de garde de Famour-propre, qui est la source et le principe de tant de maux.

Il ne se peut faire que celui qui aime Dieu ne s'aime pas aussi lui-même : on peut dire que celui-là seul sait comment il faut s'aimer lequel aime sincèrement Dieu, parce que celui-là s'aime assez qui fait ce qu'il peut pour se procurer le souverain bien.

C'est par la haine que l'âme porte au monde et à soi-même qu'elle avance et croît dans l'amour de Dieu et du prochain.

C'est une chose plus parfaite et plus chrétienne de se mépriser soi-même que d'avoir du mépris pour le monde: car plusieurs l'ont méprisé par un sentiment de vanité.

Dieu (et le service de Dieu) ne pourra jamais vous plaire, si vous ne renoncez à la complaisance que vous avez pour vousmême (si vous ne vous déplaisez à vousmême).

Lorsque nous savons nous aimer comme il faut, rien ne nous est plus cher ici-bas que nous-mème.

Nous savons que l'amour-propre aveugle entièrement le cœur.

Ce n'est pas peut-être une chose dificile d'abandonner pour Dieu tous ses biens; mais il est très-difficile de se quitter soi-

est abnegare quod habet, valdè autem multum est abnegare quod est. Id.

hoinil. 32 in Evang.

Tantb ampliùsse quisque amat quantb ampliùs se pro Dei amore non amat.

Léo.

Quam difficile reperiuntur qui ordinato amore velint diligere sel Nemo certè diligil se qui Dei mandata negligit, qui ipsius voluntalem implere non satagit.

Laurent. Justinian. De discipl. monast. 22.

Ille profectb sanctus est qui voluntati propriœ renuntiavit. Joanues Climacus.

Fuge sanguisugam hanc, et omnia reliquisti; hœc enim omnia trahit ad se:

pone hanc, et jugum quàin multiplex abjecisti. Bernard. Serai, il in Cant.

Stipendium amoris proprii mors est, initium onmis mali. Basilius.

Scilo quod amor tuî-ipsius maghnocet tibi quàm aliqua res mundi. huilât.

Christi, 3, xxvn.

Ex hoc vitio quod homo seipsum nim\s inordinatè diligit penè, totum pendet quidquid radicaliter vincendum est; quo devicto et svbaclo malo, pax magna et tranquillitas erit conlinuo Id. 3, lui.

M'elior et sanciior nostri amor locum in nobis accipiat; nec enim fuerit quo intret ad te amor Dei, nisi exulet amor tuî. Id. 3, v.

Non se diligendo rnagis diligit qui propterea non se diligit ut eum diligat de quo vivil. August. Serai, de S. Laurent.

Habent parvuli originale peccatum, non per animam sed per carnem utiquè contractum , animœque refusum : carni namque ità unitur anima, ut cum came sit una persona. Id. 6 contra Julian.

Concupiscentia, seu libido, nihil est aliudquàm reicreatœ desiderium, cujus impetus mortiferos anima ante graliam patitur, invita compellitur pati post gratiam. August.

Concupiscentia nato quidem inest et

même ; car c'est bien peu de chose de quitter ce qu'on a; mais c'est beaucoup de quitter ce qu'on est.

Ou s'aime d'autant plus parfaitement que, pour l'amour de Dieu, on se recherche moins.

Qu'il est difficile de trouver des âmes qui veuillent s'aimer d'un amour bien réglé! Personne ne s'aime véritablement qui néglige d'observer les commandements de Dieu, et ne se met point en peiné d'accomplir sa volonté.

Celui-là est véritablement saint et parfait qui a renoncé à sa propre volonté.

Fuyez cette sangsue de l'amour-propre, et vous aurez véritablement tout quitté pour Dieu : elle attire tout à soi : défaitesvous-en, et vous aurez secoué une multitude de jougs pesants.

La mort est le salaire de l'amour-propre : car il est le principe de tous les maux de ce monde.

Tenez pour constant que votre seul amour-propre vous est plus préjudiciable que tout ce qu'il y a au monde de capable de vous nuire.

Du vice enraciné de l'amour-propre dépend tout le reste que nous avons à vaincre : cet amour déréglé étant une fois soumis^t dompté, nous jouirons d'une grande paix et d'une tranquillité continuelles.

Il faut qu'un autre amour plus saint et plus parfait prenne la place de notre amour-propre : car l'amour de Dieu ne pourra avoir d'accès dans votre cœur, si vous u'en avez banni l'amour déréglé de vous-même.

Celui-là s'aime davantage en ne s'aimant point, qui renonce à l'amour de soimême pour n'aimer que celui par lequel et pour lequel il vit.

Les enfants naissent avec le péché originel, qu'ils ont contracté, non à raison de l'âme, qui est créée immédiatement de Dieu, mais à raison du corps, lequel le communique à l'âme, parce que ces deux parties sont tellement unies ensemble qu'elles ne font qu'une même personne.

La concupiscence, ou la convoitise, n'est autre chose que le désir déréglé de quelque bien créé, dont l'âme ressent les mouvements impétueux avant l'infusion de la grâce par le Baptême : mouvements qu'elle ne laisse pas de souffrir encore après, malgré elle.

La concupiscence est bien dans celui qu

AMOL'R-PROPRE.

obest, renato autem inest quidem, sed obcsse non potest. Id. 2 De gratiâ et peccato, 38.

Peccatumvocatur (scil. concupiscentia) qubd et peccalo fada est, et qubd peccalum, si vicerit, facit. Id. 1 ad Bonif.

Admodùm légitimé factum est ut homo qui nolit obedire Domino suo, non ei serviret caro ejus. Supra te Dominus tuus , infra te caro tua : servi meliori, ut serviat tibi inferior -. contempsisti superiorem, torqueris ab inferior e. Beda, iii Ep. ad Roui. 8.

Eoc piccati no mine appellas undè oriuntur cuncla peccata, id est ex carnali concupiscentia : quidquid enim est peccatorum, m diciis et cogilationibus, ira factis, non exoritur nisi ex malâ cupidilate. Id. ibid.

Lex peccali dicitur concupiscentia , quia suadet peccaia , atque , ut ita dixervm, jubet. Augustin. 1 Qperis toper f.

Nonne hïnc apparet in quod, velut pondère suo, proclivis et prona sit vitiosa natura? Augustin. 22 Civit. 22.

Volmtatem dico propriam quandb quod volumus, non ad honorera Dei, non ad utiUtalem fratrum , sed propler voiinetipsos facimus. Bernard. Serin. 3 Dj resurrect.

naît avec le péché, et après la nouvelle naissance elle demeure encore en lui :

niais elle ne lui peut plus nuire s'il ne le veut.

La concupiscence (qui est la même chose que l'amour-propre) est appelée du nom de péché, parce qu'elle est contractée par le péché, et qu'elle commet le péché si elle a le dessus et nous domine.

C'est par une juste punition que l'homme , n'ayant pas voulu obéir à son Seigneur, sa chair se révolte contre lui, et ne lui est pas parfaitement soumise. Vous avez le Seigneur au-dessus de vous, et votre chair au-dessous : obéissez au supérieur, qui est Dieu, afin que votre inférieur, qui est votre chair, vous obéisse. Vous avez méprisé celui qui est au-dessus de vous: c'est avec justice que cet inférieur vous maltraite.

Vous donnez le nom de péché à ce qui est la source de tous les péchés; j'entends la concupiscence, qui tire son origine de la chair: car tout ce qui est péché, en paroles, en pensées et en actions, ne vient que de la mauvaise convoitise.

La concupiscence s'appelle loi du péché , parce qu'elle porte au péché, et qu'elle le commande, pour ainsi parler.

Ne paraît-il pas par-là et ne voit-on pa9 à quoi notre nature corrompue se porte de son propre poids?

J'appelle propre volonté quand ce que nous voulons et ce nue nous entreprenons n'est pas pour l'honneur de Dieu, pour le bien et l'utilité de nos frères, mais pour nous-mêmes.

Ce qu'on peut tirer de la Théologie

[Notion el définition]. — L'Àmour-rropre, à parler en général, n'est autre chose que l'inclination naturelle de la volonté qui nous porte à la recherche de ce que nous jugeons nous être utile et commode : ce qui fait qu'on l'appelle amour de concupiscence, pour le distinguer de l'amour d'amitié,, par lequel nous souhaitons un bien, non pour nous, en tant qu'il nous

PARAGRAPHE CINQUIÈME. 4b 1

est utile, mais en tant qu'il est utile à un autre pour qui nous avons de l'affection.

Pour ne rien confondre en cette matière, il faut bien distinguer deux sortes d'aniour-propre : — l'un est conforme à la raison, juste et réglé, qui est la charité que nous nous devons à nous-mêmes; l'autre mauvais lorsque nous nous aimons d'une manière déréglée, et que nous n'avons en vue que de satisfaire nos passions contre la loi de Dieu. Et c'est en ce sens que l'on prend ordinairement l'amour de soi-même, quoiqu'en général il puisse se prendre en bonne et en mauvaise part. L'amour de soi-même, bien réglé et conforme à la loi de Dieu, nous est commandé par un précepte naturel, que le Fils de Dieu semble avoir supposé en nous ordonnant d'aimer notre prochain comme nous nous aimons nousmêmes : car il suit de-là que nous pouvons et que nous devons nous aimer d'un amour raisonnable, puisqu'il donne, pour règle et pour mesure de l'amour que nous devons porter au prochain, l'amour que nous devons avoir pour nous. Or, il ne faut pas s'étonner que Dieu n'ait point fait de précepte positif de cet amour réglé et raisonnable que nous nous devons à nous-mêmes, ni dans l'ancienne ni dans la nouvelle loi, parce que la loi naturelle nous l'enseigne assez; mais il a été nécessaire d'en défendre le dérèglement : car, pour ce qui est du principe, il est né avec nous et comme entré dans le fond de notre nature.

De-là il suit, ce que la foi, la théologie et l'expérience même nous apprennent, que cet amour-propre, en tant qu'il nous porte au mal et vers les biens sensibles, est dans tous les hommes généralement, sans qu'il y ait personne en cette vie, à la réserve de la Mère de Dieu, pour saint et pour élevé qu'il soit en grâce, en qui il ne se soit trouvé et ne se trouve encore, parce que c'est un effet du péché originel qui a corrompu et déréglé toute la nature humaine (In quo omnes peccaverunl : tous ont péché en Adam, dit S. Paul), et que l'effet de ce péché demeure encore en nous après le Baptême. D'où il faut conclure que chaque homme est corrompu en tout ce qu'il est; que son âme avec toutes ses facultés, que son corps avec tous ses sens, sont déréglés, et que l'homme tout entier a perdu cette droiture qu'il avait par la justice originelle, cette facilité d'aller à Dieu dans toutes ses actions , ses désirs et ses pensées. De sorte que l'amour qu'il a pour soi-même non-seulement demeure toujours, mais est enraciné eu lui et répandu, comme un poison, par toute son âme et tout son corps, et a pénétré jusqu'au fond de son être, n'y ayant point d'action de lame ni du corps, intérieure ni extérieure, envers Dieu, envers nous, envers notre prochain, ni envers aucune créature, où cet amour-propre n'entre souvent et où il ne répande son venin.

[La concupiscence]. — Bien que les théologiens aient donné autant de noms à la concupiscence qu'elle fait commettre de péchés, et que chacun la dépeigne comme il la reconnaît dans les autres ou comme il l'éprouvo en

soi-même, ils tombent d'accord néanmoins que le plus célèbre de ces noms, qui exprime le mieux sa nature, est celui d'amour-propre. Car, comme la cbarité comprend toutes les vertus, l'amour-propre comprend tous les vices; comme la cbarité nous unit à Dieu et nous détacbe de nous-mêmes, l'amour-propre, son ennemi, nous sépare de Dieu et nous attache à nous-mêmes; comme enfin la cbarité n'a point de plus grande passion que d'aimer Dieu et de le faire aimer de tous les autres, l'amourpropre ne produit point de plus violent désir en l'bomme que de s'aimer soi-même, et d'obliger tout le monde à nous aimer et à contribuer à notre satisfaction.

[Propre volonté et amour-propre], — Notre volonté, par la liberté et le pouvoir que Dieu lui a donnés de commander, étant comme le premier ressort de toutes nos facultés, et tout ce qui est en nous dépendant d'elle et de ses ordres, son dérèglement est souvent pris pour celui de l'amour-propre. En effet, tout ce qu'on attribue à l'amour-propre se peut réciproquement attribuer à la propre volonté : l'un et l'autre causent les mêmes désordres et produisent les mêmes effets. C'est pourquoi les SS. Pères et les théologiens les confondent souvent, ainsi que j'ai dit : de manière que, ou c'est une même ebose, ou l'un agit en conséquence de l'autre, et l'on doit apporter le même soin aies régler tous deux.

Ce qui rend l'amour-propre notre plus dangereux ennemi, c'est que, quoiqu'il soit en nous et que nous en soyons, pour ainsi dire, tout pénétrés, il est néanmoins si couvert et si cacbé, il se déguise avec tant d'adresse et d'artifice, qu'il se dérobe à nos yeux, et qu'on a toutes les peines du monde à le découvrir, parce que le premier mal qu'il fait à l'âme c'est de l'aveugler, afin qu'elle ne s'aperçoive point des ressorts qu'il fait jouer pour parvenir à son but. De sorte que, sans une grâce particulière de Dieu et une lumière spéciale, l'âme ne le peut découvrir, lors même qu'elle n'agit que par son impression et qu'elle en suit tous les mouvements. C'est pourquoi, comme elle ne le connaît pas, elle n'a garde de s'efforcer de le détruire; et souvent même, le prenant pour une vertu, elle l'entretient et le nourrit.

[Opposé à la charité]. — Quoique l'amour-propre soit entièrement opposé à la cbarité, ou plutôt quoiqu'il soit son ennemi déclaré, il n'y a rien néanmoins de si semblable aux effets de la charité que ceux de l'amourpropre: car il marche tellement par les mêmes voies, qu'on ne saurait presque mieux marquer celles où la charité nous doit porter qu'en découvrant celles que prend un amour-propre adroit et subtil, qui connaît ses intérêts et qui tend par raison à la fin qu'il se propose. Il veut le bien, il hait le mal; il cherche et prend les moyens de jouir de l'un et d'éviter l'autre; il témoigne son empressement et son zèle pour arriver à son but; il est même attentif à ne prendre pas le change, et assez éclairé pour dis-

PARAGBAPHE CINQUIÈME. 483

tinguer le bien d'avec le mal; et le choix qu'il fait des moyens qu'il met en œuvre marque assez qu'il a de la prudence et du discernement. Il n'y a donc que le motif et la fin qui en font toute la différence, et qui, dans deux actions qui paraissent les mêmes, de l'un fait un vice , et de l'autre une vertu : par exemple, la charité soulage les nécessités des autres, dans la vue de Dieu, qui veut que nous reconnaissions ses bienfaits en servant le prochain : de même, l'amour-propre les soulage dans la vue de son propre intérêt : quelle conformité d'action ! Certes, l'on peut dire qu'il n'y a point de bonnes œuvres où nous soyons portés par la charité qui veut plaire à Dieu, auxquelles l'amour-propre ne puisse nous engager pour plaire aux hommes. Aussi n'y a-t-il que l'œil éclairé et pénétrant d'un Dieu qui ne s'arrête pas aux dehors, mais qui juge de l'intention, qui démêle le bien d'avec le mal, et la vertu d'avec le vice déguisé.

[D'où vient son dérèglement]. — Dieu, qui seul créa l'univers, ayant donné l'être à toutes choses, les a produites hors de lui comme leur principe, et pour lui comme leur dernière fin : Universa propter semetipsum opéra lus esl Dominus (Prov. xvi, 4), De sorte que l'homme, dans l'état d'innocence et de droiture dans lequel Dieu l'avait créé, comme il venait de Dieu, allait aussi droit à Dieu, et se rapportait lui-même, avec toutes ses facultés, à sa gloire : sa volonté aimait Dieu par-dessus tout et lui référait toutes ses actions et tous ses désirs. S'il eût pris son repas ou son repos, ou fait quelque autre chose, il était tellement disposé, que, suivant l'inclination de*sa nature créée dans cette rectitude, il se fût en toutes choses proposé Dieu pour sa fin, et ne s'y fût point recherché lui-même. Or, le péché a renversé ce bel ordre et déréglé cette admirable harmonie : de manière que, au lieu que l'homme en ce premier état était droit, avait pour son Dieu un amour sur tout autre amour, aimait et rapportait et soi-même et toutes choses à la gloire de ce souverain Être, maintenant il est courbé vers lui-même : il s'aime plus que Dieu et que tout le reste, et, par la 'force de cet amour-propre, il s'applique uniquement à lui-même, s'occupe de lui-même, ne pense qu'à lui-même, et se cherche en toutes choses.

[Il esl le principe du péché]. — La cause véritable et immédiate du péché doit se prendre de l'attachement déréglé de notre cœur à la créature ou à quelque bien périssable et passager. Ce qui fait que toute action qui est péché procède de l'amour déréglé de quelque bien de cette nature , tel qu'est le plaisir et que sont les richesses et les honneurs. Voici ce qu'en dit S. Thomas en propres termes : — « L'amour-propre, c'est-à-dire » l'amour déréglé de soi-même, est en nous la cause de tout péché, en » tant que toute affection déréglée, par laquelle nous courons après les » biens temporels, prend sa source et sa naissance de l'amour-propre et » déréglé de nous-mêmes. Car, comme l'amour que nous avons pour » nous-mêmes est cause que nous nous procurons toutes sortes de biens,

454 AM0UR-î>R0PRE.

» si cet amour est déréglé, tel qu'est celui que nous appelons amour- » propre ou amour de nous-mêmes , il ne manque jamais de produire » des affections déréglées, qui nous attachent aux biens temporels : et » cette attache est proprement ce en quoi consiste la cause propre du » péché. Donc, comme cette attache procède de l'amour-propre, de-là » -vient que l'amour-propre est la cause et le principe du péché. » (2, quœst. 7GJ.

L'amour-propre est, en un sens, toute passion, tout -vice et tout péché. Il est toute passion, puisque c'est une affection déréglée de toutes sortes de biens qui flattent les sens, l'imagination, l'appétit, l'esprit, le cœur; et cela contre la conscience, quelque défense qu'il y ait, quelque danger qu'on aperçoive que Dieu et le prochain ne soient offensés; et, au contraire, une haine de tout ce qui est opposé à ses sens, à ses commodités, à son plaisir. C'est un désir du bien qu'on n'a pas et qu'on voudrait avoir, et ensuite une fuite de tout ce qui peut nous faire peine dans l'observation de la loi de Dieu. C'est une crainte du mal qu'on prévoit et qui paraît proche, qu'il faudrait souffrir de bon cœur selon Dieu : et, par conséquent, c'est aussi une hardiesse qui passe sur toutes ces difficultés et sur toutes les peines qu'il lui en coûte pour se contenter lui-même. C'est une colère qui s'emporte contre tout ce qui l'empêche ou lui dispute la possession du bien qu'il poursuit. C'est une joie et une complaisance dans la possession d'un bien défendu , ou dont l'usage ne nous est permis que par rapport à Dieu; et, par la même raison, c'est une tristesse ou un déplaisir d'un mal qu'on souffre avec chagrin ou à regret. C'est l'espérance d'un bien .qu'on se promet d'acquérir, quelque difficulté qui l'environne, en se fiant à ses propres forces. On peut même ajouter que c'est souvent un désespoir, mais qn'on n'en vient à cette extrémité de mal que par un excès et par un transport d'amour pour un bien qu'on poursuit et qu'on ne peut obtenir. — On peut faire voir, par une semblable induction, que l'amour-propre est aussi tout vice et tout péché : car n'est-il pas vrai que l'orgueil, le premier de tous, n'est qu'un amour de sa propre excellence : Appel Uns excellenliœ inordiiiatus ; l'avarice, un amour-propre de son intérêt : Inordinata appel il io (t'ivitiarum; la luxure, un amour de ses plaisirs : Deleclationis carnalis appetitm : l'envie et la jalousie , un amour-propre qui fait son mal du bien d'autrui : Tristilia de bono proximi; la gourmandise, un amourpropre du goût et du plaisir de la bouche : Cibi et polûs inordinatns «ppetitus; la colère, un amour-propre qui cherche à se venger : Appel/lus vindiclœ ; la paresse, un amour-propre de son repos : Trislitia cl lœdium actionum laudabilium, etc.?

[Opposé à toute vertu]. — Si chaque vice est un amour-propre, chaque vertu est par conséquent un renoncement à l'amour-propre : car enfin, un contraire ne se connaît jamai: mieux que par la comparaison qu'on en

PARAGRAPHE CINQUIÈME. 4o!j

fait avec son contraire, en les opposant l'un à l'autre. Si donc on connaît le mal que fait l'amour-propre, ce vice universel, par la privation du bien de toutes les vertus qu'il nous enlève, chaque vertu doit être regardée aussi comme une destruction de l'amour-propre, qui s'affaiblit et perd comme une partie de lui-même par la destruction de chaque vice en particulier. Et comme celui-ci se glisse partout, qu'il se mêle dans toutes nos bonnes œuvres, et qu'il en est peu qu'il ne gâte et qu'il ne corrompe par une impureté d'intention, soit au commencement de l'action, soit au milieu s'il a manqué son coup d'abord, ou bien à la fin, il faut aussi que l'habitude de chaque vertu redresse, corrige et rectifie toutes nos diverses actions, en sorte que tout vice soit déraciné, comme l'amour-propre tâche de détruire toute justice.

[Le remède]. — Les maîtres de la vie spirituelle expriment la victoire entière qu'une âme remporte sur l'amour-propre par Y abnégation de soimême. La raison qu'ils en ont, c'est que l'amour déréglé étant tellement répandu et si profondément enraciné dans notre âme et dans notre corps, nous ne pouvons le combattre que par la mortification de toutes les facultés de notre âme et de tous les sens distribués dans notre corps, ni en être victorieux qu'après avoir soumis les uns et les autres à la raison et à la loi de Dieu. Or, pour cela, il faut leur retrancher tout usage de ce qui est contraire à la loi de Dieu, les priver de toute la satisfaction qu'ils peuvent trouver dans les objets créés : ce que l'Écriture appelle renoncement à soimême, abnégation et mortification; et ce qui est en effet une espèce de mort, puisque, par ce moyen et par cette violence qu'on se fait, on meurt à la vie sensuelle pour mener une vie toute spirituelle. C'est ainsi que l'Évangile et S. Paul en parlent : Si quis vult post me venire , abnegel semetipsum... Si facta carnis mortificaverilis, vivelis C'est nous quitter nous-mêmes, n'être plus nous-mêmes, et nous anéantir en quelque manière, en renonçant à l'amour-propre et aux inclinations de la nature corrompue.

Ce qui nous engage à la mortification de cet amour-propre est que nous n'avons point d'autre moyen d'acquérir la paix inférieure, sans laquelle nous ne pouvons posséder Dieu. L'homme, dans l'état d'innocence, vivait dans une très-grande tranquillité, la partie inférieure de son âme étant absolument soumise à la raison; jusqu'à ce que cet infortuné, ayant contrevenu aux ordres de Dieu, se vit tout-à-coup privé de cet avantage : et alors son âme, au lieu de jouir de ce doux repos, fut remplie de trouble et de confusion. Certes, il était bien juste que celui qui avait été rebelle à son souverain ressentît la révolte de sa concupiscence, sur laquelle il avait auparavant un empire absolu, et que, ayant rompu la paix qu'il avait avec Dieu, il fût toujours dans cette agitation que lui cause son amour-propre. Mais le moyen de faire revivre cette douce tranquillité et de recouvrer cet heureux état, c'est de mortifier tellement notre amour-propre qu'il ne

puisse plus troubler la paix de notre âme, parce que, quand nous ne le réprimons pas, il nous rend ses esclaves; au contraire, lorsque nous l'assujettissons par la mortification à la loi de Dieu, nous devenons maîtres de nous-mêmes et comme autant de rois, puisque c'est le nom que l'Écriture donne à ceux qui domptent leurs convoitises et leurs passions.

§ VI

Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.

[L'amour-propre source de tous nos désordres], — Du péché originel naît l'empire tyrannique de l'amour-propre, qui se retourne sur soi-même par une affection déréglée, s'aimant plus que toutes les autres choses, et même plus que Dieu. S. Thomas dit que ce faux amour entre dans tous les péchés qui se commettent au monde, et qu'il en est la source et la cause malheureuse: ce qui est très-véritable, puisque personne ne pèche que pour jouir de quelque bien qu'il aime et qu'il préfère à Dieu et à l'observation de ses commandements. Tous les dérèglements que nous voyons dans le monde sont de mauvais fruits qui naissent de ce mauvais arbre. De-là vient cet empressement si grand qu'ont tous les hommes pour leurs propres affaires, et la négligence étrange pour ce qui regarde celles de Dieu; de-là cette délicatesse qu'ils ont sur le moindre point d'honneur et sur tout ce qui les touche, pendant qu'ils se soucient si peu de l'honneur de Dieu. C'est ce qui fait qu'ils sont si ardents dans les choses où il y va de leur intérêt, et si lâches pour celles qui sont duservice de Dieu; qu'il n'y a point de travaux qui leur semblent difficiles quand il s'agit de leurs avantages, et que pour Dieu ils ne voudraient pas faire un pas; que la plus petite perte des choses temporelles les met hors d'eux-mêmes, et qu'ils ne se soucient point de perdre les biens de l'âme, qui mènent à l'immortalité; qu'ils ont tant d'amour et de passion pour les plaisirs et les divertissements, et tant d'aversion pour le travail et pour les vertus; en un mot, qu'ils travaillent sans cesse pour les commodités de la vie présente, et qu'ils ne pensent point à la vie future. (Grenade, Mémorial, vi, de la connaissance de soimême, § 2.)

[Peinture et caractère de l'amour-propre]. — L'amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi. Il rend les hommes idolâtres d'euxmêmes; il ne repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si habile que

ses conduites; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations et ses métamorphoses ne se peuvent concevoir, et ses raffinements ressemblent à ceux de la chimie : on ne peut sonder sa profondeur ni percer les ténèbres de ses abîmes. Il est à couvert des yeux les plus pénétrants; invisible à soi-même, il y conçoit, il y nourrit, il y élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en forme quelquefois de si monstrueuses, que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne se peut résoudre à les avouer. De cette nuit qui les couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même ; de-là viennent ses erreurs, ses ignorances et ses niaiseries sur ce sujet. Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas qu'il ne voie clairement ce qui est hors de lui : en quoi il ressemble à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet, dans ses plus grands intérêts et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine et soupçonne, il pénètre et devine tout. Ses désirs sont allumés plutôt par luimême que par la beauté et par les mérites des objets; son goût est le prix qui les relève et le fard qui les embellit; enfin, c'est après lui-même qu'il court, et il suit son gré lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel ; il a différentes inclinations, selon la diversité de ses tempéraments; il est inconstant, et, outre les changements qui lui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui et de son propre fonds. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions; il vit partout et vit de tout, et il vit de rien; et, lorsqu'il est vaincu et qu'on en croit être défait, on le trouve dans le triomphe de sa défaite. (Duc de la Rochefoucault).

[Aveuglement]. — Considérez combien il est difficile de se bien connaître soi-même, et combien au contraire il est facile de s'y tromper et de faire un trop favorable jugement de soi. Qui ne sait que l'amour-propre nous déguise les choses, et que l'inclination naturelle que nous avons à nous estimer fait que nous ne voyons presque pas nos défauts, et que nous ne voyons que trop, pour ainsi dire, nos vertus? Nous avons deux poids et deux balances ; l'une pour nos péchés , que nous diminuons autant qu'il nous est possible, en les atténuant, les excusant, les réduisant presque à rien; et l'autre pour nos bonnes qualités, que nous exagérons dans la joie de notre cœur, en les rehaussant à nos yeux de mille couleurs empruntées, et en les grossissant infiniment au-delà de leur idée naturelle. Il nous importe donc extrêmement de faire un sérieux examen de nous-mêmes, pour ne pas tomber dans ces illusions. (Livre intitulé L'examen de soimême) .

Quelques lumières qu'un homme puisse avoir, dès qu'il n'en suit point d'autres, il court risque de s'égarer ou de tomber. L'amour-propre, qui

nous accompagne partout, répand partout de faux jours, et ces faux jours nous font broncher à chaque pas. Tantôt une secrète vanité nous éblouit et nous conduit au ridicule, pendant que nous croyons marcher vers la grandeur ; tantôt, notre intérêt nous montrant une chose sous la forme qu'il nous plaît de la voir, nous faisons une injustice lorsque nous nous imaginons la souffrir. Quelquefois la vivacité nous entraîne et nous jette dans le précipice qu'un peu de sang-froid aurait évité. Quelquefois l'ambition, qui veut prendre un chemin plus court, en nous faisant agir avant que d'avoir délibéré, nous mène où nous ne voulions pas aller. (Sacy, traité de l'Amitié, II).

Tous les sages, après avoir étudié l'homme, ont reconnu que son premier et peut-être son unique mobile était l'amour-propre. Quelque dessein qu'il se forme, quoi qu*il dise, quoi qu'il fasse, il se propose à lui-même comme son objet et son centre, où tout se doit rapporter et terminer. Cet amour-propre se déguise véritablement en mille manières différentes. Entre les masques dont il se couvre, il y en a de plus et de moins hideux ; mais, sous ces différents masques, il conserve toujours le même pouvoir. Tant qu'on ne le mettra pas de la partie, on ne prendra que de fausses mesures pour gouverner les hommes. C'est du côté de son intérêt qu'il faut tourner le cœur humain, si on veut que ses mouvements soient vifs et durables. (Le même).

[Illusions de l'amour-propre]. — L'amour-propre, qui conduit ces personnes abusées dans toutes leurs démarches, les séduit jusqu'à leur persuader qu'elles agissent par de bons principes et que leurs œuvres sont justes. Le secret plaisir qu'elles prennent aux louanges, cette attache qu'elles ont pour les commodités de la vie, ce chagrin qui les dévore aux moindres approches de la pauvreté, le désir déréglé de dominer partout et de réduire tout à leur sentiment; enfin, ces retours de complaisance qu'elles font de temps en temps sur leurs actions, ne leur semblent pas condamnables. A les entendre parler, rien n'est plus raisonnable que leur conduite. Quand on les loue, c'est Dieu qu'on loue en elles; quand on les flatte, c'est une bonne opinion que la charité donne à leur mérite; quand elles fuient l'embarras et la peine, ce n'est que> pour se donner à Dieu sans réserve et sans distraction; quand elles paraissent affecter la prééminence et la supériorité, c'est l'utilité du prochain qui les fait agir. (Pièces présentées à l'Académie Française, 1685J.

On ne voit pas moins de fausses vertus que de véritables vices, et la charité surtout, qui est la plus nécessaire et la plus étendue dans la pratique, est aussi sujette à plus d'illusions. Ce n'est plus aujourd'hui, dons la plupart des chrétiens, cette vertu céleste qui rapporte tout à Dieu et qui n'agit que pour sa gloire; c'est un pur trafic d'amour-propre: on ne fait du bien aux hommes que parce qu'on en attend d'eux; si on rend de bons offices, on en exige, et l'on a mis en commerce les services et les

amitiés. Quelquefois le seul penchant du cœur nous détermine : on est touché des misères des autres, et l'on cherche à les soulager, ou par une secrète inclination ou par une compassion naturelle. (Ib/d).

[Dans un religieux]. — On voit des gens immortiûés jusque dans les leçons de mortification qu'ils font aux autres, et qui ne sont attentifs qu'à leurs propres commodités. Il est difficile d'imaginer jusqu'où va le raffinement de l'amnur-propre dans un religieux imparfait, qui veut soutenir la réputation d'homme vertueux. Quelle étude pour écarter adroitement ce qu'il y a de pénible dans son état ! que de précautions secrètes, que d'artifices pour faire en tout sa propre volonté ! que de tours de souplesse pour arriver à ses fins ! que de soins déguisés et imperceptibles pour avoir toutes ses aises! L'abondance et les délices se trouvent jusque dans la pauvreté. En faisant finesse de tout, il rend sa conduite respectable par ses misères; et, ce qu'il y a de plus étrange est que la gloire de Dieu, toujours subordonnée à la sienne propre, sert éternellement de prétexte pour autoriser jusqu'à ses défauts. De-là cette habitude de rechercher avec soin les besoins de la vie, et de se plaindre modestement de tout ce qui n'est pas de son goût; de-là cette aversion tacite, cette jalousie secrète, contre ceux qui, dans le même état et dans les mêmes fonctions de zèle, ont un mérite plus éclatant et moins douteux ; de-là cette grande démangeaison d'exagérer sans cesse ses travaux, et de louer à tout propos ses bonnes œuvres. A entendre cet homme, c'est merveille comme il ne succombe pas sous le poids, comme il n'est pas consumé par les ardeurs de son zèle: et, à le voir de près, c'est un homme assez inutile, qui ne travaille au salut du prochain qu'autant que ses intérêts propres s'y trouvent, et qui règle toujours son zèle sur des raisons de bienséance et de santé. (Le P. Croiset, Entretiens spirituels).

[Source universelle des vices], — Considérez bien tous les vices et toutes les passions de l'âme: vous trouverez au bout l'amour-propre. C'est lui qui leur donne la naissance, puisque tous les motifs des vices sont pris de ce que nous cherchons ce qui nous flatte, et se rapportent à ce moi qui tient le premier rang entre les objets de nos connaissances et de nos affections: c'est lui qui les fait vivre et qui les fait mourir. Car, lorsque deux passions combattent avec violence, la crainte par exemple d'un côté, et la vengeance de l'autre, l'âme se retire en elle-même, et elle ne consulte que l'amour-propre pour savoir à laquelle des deux elle doit s'abandonner: et alors, selon que l'amour-propre juge ou ne juge pas que la vengeance est nécessaire, on prononce en faveur du ressentiment ou de la modération. On peut dire même que l'amour-propre entre si essentiellement dans la définition des vices et des vertus, que sans lui on ne saurait bien concevoir ni les uns ni les autres. Car, en général, le vice est une préférence de soimême aux autres, et la vertu semble une préférence des autres à soi-même: je dis qu'elle semble l'être, parce qu'en effet il est certain que la vertu

n'est qu'une manière de s'aimer soi-même beaucoup plus noble et plus sensée que toutes les autres. Que peut-on dire d'une passion à laquelle toutes nos inclinations déréglées se rapportent, où se terminent tous les vices, qui les fait tous naître, qui les fait tous mourir, qui les arrête et qui les suspend tous, si ce n'est que ce doit être là, sans difficulté, ce dérèglement général qui est la source des œuvres, et qui est la première racine de notre malice et de notre corruption.

Nous n'avons des yeux que pour nous; nous nous voyons et nous nous portons partout; nous recberebons nos intérêts; nous ne regardons, en toutes sortes d'affaires, que sur nous et sur ce qui nous touche. L'intérêt, c'est l'aimant de notre cœur et de notre vie, et ce qui donne le mouvement à nos actions : de sorte que, dans le bien même le plus pur et le plus spirituel, nous trouvons souvent que nous n'aimons que nous-mêmes. (L'art de se connaître soi-même, 2e pj.

[Fausse humilité]. — L'amour-propre, qui joue tant de personnages, qui tantôt contrefait le charitable et le zélé, tantôt le mortifié et le pénitent, s'attache principalement à imiter le vrai humble ; et, par cette funeste adresse, nous renfermons notre orgueil dans nous-mêmes, recherchant la gloire sous prétexte de la mépriser. C'est ainsi que ce péché délicat et subtil nous empoisonne, nous imaginant être encore plus grands que nous ne paraissons aux yeux des autres ; et nous ne nous sentons troublés qu'à cause que nous croyons mériter, par de certains endroits, plus d'applaudissements et d'éloges qu'on ne nous en donne. (Discours moraux).

(Désordre de l'amour-propre]. — Depuis le moment fatal que le premier homme prit plaisir à entendre cette trompeuse parole qui lui fut adressée par le démon, Eritis sicut dii, il se rendit en quelque façon le dieu de soi-même : son amour-propre prit la place de l'amour de Dieu, et fut comme le poids qui de tous côtés le rapporte à son centre, qui est soimême, au lieu qu'il ne tendait auparavant qu'à Dieu, qu'il ne cherchait que Dieu en toutes ses œuvres. Depuis cet instant malheureux, il ne tend plus qu'à soi-même, et ne cherche naturellement que soi-même en toutes ses actions; et, comme auparavant il n'eût pu se détourner de la vue de Dieu que par violence, il ne saurait plus àjirésent s'élever à Dieu que par violence.

Est-il donc vrai, mon Dieu! que mon amour-propre, qui est si prompt dans son opération, prévient ma volonté, qui est beaucoup plus lente, et qu'avant que j'aie délibéré de dresser mon action à votre gloire, il en a déjà cueilli les prémices, et il est besoin que je l'arrache de ses mains par violence comme d'un voleur, si je veux vous le présenter? Ahl quelle humiliation pour moi de dire, toutes les fois que je suis ma pente naturelle sans me faire cette violence qui ravit le royaume des cieux: Je ne fais rien que pour moi-même et par amour-propre! Que d'actions perdues

dans le cours de ma -vie, quand je ne suis pas attentif sur ma conduite I (Exercices du chrétien intérieur).

[Il vicie les vertusj. — La fausseté de la plupart des vertus humaines n'est plus une chose contestée. On sait que le désintéressement n'est ordinairement qu'un intérêt délicat; la libéralité, qu'un trafic de notre orgueil, qui préfère la gloire de donner à tout ce qu'il donne ; la modestie, qu'un art de cacher la vanité; la civilité, qu'une préférence affectée que nous faisons des autres pour cacher la préférence véritable que nous faisons de nousmêmes à tout le monde; la pudeur qu'une affectation de ne point parler des choses mêmes auxquelles la luxure nous fait penser avec plaisir ; le désir d'obliger les autres, qu'un secret désir de s'obliger soi-même en se les acquérant: toutes les vertus en général sont autant de gardes dont l'amour-propre se sert pour empêcher que les vices qui sont au-dedans ne paraissent au-dehors. Consultez l'expérience : elle vous apprendra que, si vous combattez efficacement un vice, vous en confirmerez un autre ; si vous voulez détruire l'avarice, il faudra l'attaquer par des raisons qui flattent l'orgueil; si vous voulez combattre l'orgueil, il faut l'attaquer par des motifs d'avarice. Qu'on dépouille l'amour-propre, qu'on lui ôte ses biens et ses attachements, il tâchera de se dédommager par le mépris des biens de la fortune, ou par sa modération à souffrir ses disgrâces. L'amourpropre sur le trône fait les tyrans, et dans l'indigence il fait des philosophes qui mépri.-ent ce qu'ils ne peuvent obtenir. Il changera d'objet sans changer de disposition ; son orgueil survit à sa perte, et, ne pouvant s'empêcher de périr, il fait bonne mine et triomphe en périssant. Qui est-ce qui donnera véritablement la mort à cette hydre, qui renaît de sa défaite? 11 n'y a que la morale chrétienne.

Il ne faut qu'une connaissance fort médiocre du cœur de l'homme pour savoir que l'amour-propre rapporte tout à soi, et nous met à la place de Dieu, auquel toutes choses doivent tendre. Il se sacrifie tout, il désire tout, et, trompé par ses propres affections, il veut tout ce qui lui est contraire. Tous ses mouvements ne sont que des manières particulières de tendre à ce but, des désirs de ce qui ne lui appartient pas, des élans vers la gloire ou vers le plaisir, qui sont ses deux grands objets; des démarches mystérieuses pour y parvenir, ou des désintéressements hypocrites qui ont pour but de surprendre ce qu'ils refusent. Qu'importe que le corps se plonge dans la volupté ou que l'orgueil enivre l'âme de plaisir, que l'intérêt usurpe ou que l'hypocrisie surprenne, ou que l'ambition attente sur ce qui ne lui appartient pas? Qu'on donne aux choses tel nom que l'on voudra: vices et vertus, dans le cœur des hommes du monde, ne sont qu'un pur trafic d'amour-propre. Que peut-on faire pour corriger ce désordre, et pour établir un principe de vertu aussi légitime et aussi véritable que l'amourpropre en est une source impure et illégitime? (Traité de la Vérité de la nlig. chrét.).

[Veiller loujours]. — Nous ne devons pas avoir d'autre but dans nos actions que de plaire à Dieu, et que de l'y chercher ; mais, si nous n'avons une attention continuelle à nous-mêmes et à tous nos mouvements, si nous ne sommes toujours en garde contre notre propre cœur, nous sommes si près de nous-mêmes, que nous ne pouvons nous perdre de vue, que nous ne pouvons nous quitter. Notre amour-propre est si ingénieux à nous donner le change, et nous sommes si faciles à le prendre, que, lorsqu'il paraît sortir de lui-même, il sait y rentrer par des voies cachées, et qu'il n'est jamais si proche que lorsqu'il paraît plus éloigné. Pour nous garantir de ce défaut, demandons- nous souvent, mais de bonne foi, quand nous agissons : Est-ce Dieu que je cherche uniquement dans cette action, dans ce dessein? (Le P. Nepveu, Réflexions chrét,).

[Légitime amour de soi]. — Nous devons régler toutes nos affections et toutes nos attaches par l'amour réglé de nous-mêmes. Il n'est rien de si naturel, de si raisonnable, de si nécessaire, que de s'aimer soi-même,, pourvu que ce soit de la manière que Dieu le veut. « Car il y a, dit S. Augustin, un mauvais amour de nous-mêmes qui, à proprement parler, est une véritable haine ; et il y a une sainte haine de nous-mêmes qui est un véritable amour. » Celui qui accorde tout à ses passions semble bien s'aimer davantage que celui qui leur refuse tout : cependant il est visible que celui qui leur refuse tout pour faire son salut s'aime bien plus que celui qui leur accorde tout pour se damner; comme celui qui donne à un malade tout ce qui lui est nuisible, parce qu'il lui est agréable, l'aime beaucoup moins que celui qui lui refuse tout ce qui lui est agréable parce qu'il lui est nuisible. Car enfin le vrai amour de soi-même consiste à se procurer les vrais biens, et à fuir les vrais maux: or, nous ne pouvons juger des vrais maux ni des vrais biens que par la fin où ils nous conduisent : de sorte que des biens qui nous conduisent au souverain mal sont des maux, et des maux qui nous mènent au souverain bien sont des biens. D'où il est aisé de conclure que nous né devons aimer que les choses qui peuvent servir à notre salut : de telle sorte que, selon qu'elles nous éloignent ou nous approchent davantage de cette dernière fin, elles doivent paraître plus ou moins aimables. Ah ! chrétiens, si nous étions bien convaincus de ce grand principe de la morale chrétienne, nous serions plus prudents et plus réglés dans nos affections ; nous n'aurions pas tant d'attacbes inutiles, vaines et dangereuses ; quand nous sentirions naître dans notre cœur quelqu'une de ces affections, nous examinerions sérieusement devant Dieu si nous en pourrions tirer quelque avantage pour notre sanctification ; nous penserions à ménager ou à rompre, dès leur naissance, des liens dont il est difficile de se défaire quand ou leur a donné le temps de se fortifier. (Essais de Sermons).

[L'amour-proprc dans la piété]. — L'amour-propre est un habile enchanteur,

qui farde tous les objets qu'il nous présente, et qui nous les fait voir tout autres qu'ils ne sont en eux-mêmes; mais il faut avouer qu'il n'est jamais plus dangereux qu'en matière de dévotion. Car, comme la grâce s'accommode quelquefois à nos inclinations avec tant de douceur qu'il semble que c'est la nature seule qui agit, ainsi cet amour-propre imite si adroitement les opérations de la grâce, qu'il semble que c'est la grâce qui nous conduit lorsque c'est l'amour-propre qui nous guide. Entrez donc dans le fond de votre cœur, et fermez la porte à tout ce pui pourrait vous troubler dans l'examen sévère de votre conscience. Est-ce l'amour du prochain qui me fait consumer ma vie en des veilles et des études continuelles pour son instruction ? Est-ce un détachement véritable du monde qui me fait passer ma vie dans la retraite? Est-ce une douleur sincère d*avoir offensé Dieu qui cause les remords de ma conscience? (Ici).

[L'amour-propre rend ambitieux]. — Chacun songe d'abord à occuper les premières places dans la société où il est, et, si l'on s'en voit exclu, on pense à celles qui suivent : en un mot, on s'élève le plus qu'on peut, et on ne se rabaisse que par contrainte. Dans tout état et dans toute condition, on tâche toujours de s'acquérir quelque sorte de prééminence, d'autorité, d'intendance, de considération, de juridiction, et d'étendre son pouvoir autant que l'on peut; on tâche de se rabaisser et de se supplanter l'un l'autre dans tous les emplois et dans tous les ministères; et, si les guerres que l'on s'y fait ne sont pas si sanglantes que celles que se font les princes, ce n'est pas que les passions n'y soient aussi vives et aussi aigres, mais c'est, pour l'ordinaire, que l'on craint les peines dont les lois menacent ceux qui ont recours à des moyens violents. Ainsi, c'est l'amourpropre qui pousse les uns à des entreprises hardies, et qui retient les autres.

On distingue souvent assez aisément ce que l'on fait ou par une crainte humaine ou par un intérêt grossier, de ce que l'on fait par un mouvement de charité ; mais il n'en est pas de même de la recherche de l'amour et de l'estime des hommes. Cette inclination est si fine et si subtile, et en même temps si étendue, qu'il n'y a rien où elle ne se puisse glisser; et elle sait si bien se revêtir des apparences de la charité, qu'il est presque impossible de connaître nettement ce qui l'en distingue. Car, marchant par les mêmes voies et produisant les mêmes effets, elle efface avec une adresse merveilleuse toutes les traces et tous les caractères de l'amour-propre dont elle naît, parce qu'elle voit bien qu'elle n'obtiendrait rien de ce qu'elle prétend s'ils étaient remarqués. La raison est que rien n'attire tant l'aversion que l'amour-propre, et qu'il n'oserait se montrer sans l'exciter. Nous l'éprouvons nous-mêmes à l'égard de l'amour-propre des autres: nous ne le saurions souffrir sitôt que nous le découvrons, et nous pouvons juger par-là qu'ils ne sont pas plus favorables au nôtre quand ils le découvrent. (lissais de morale).

[L'aniour-propre haine de nous-mêmes]. — Comme la sainte et raisonnable haine de soi-même, que nous enseigne Jésus-Christ, est la source de tous nos biens et la mère de toutes les vertus, au contraire l'amour-propre est la source de tous nos maux et le principe de tous les vices. Pouvons-nous mieux témoigner que nous sommes ennemis de nous-mêmes qu'en nous précipitant dans un abîme de désordres et de malheurs, où l'amour-propre nous conduit nécessairement? N'est-ce pas se haïr soi-même que de perdre son âme pour l'éternité, et de s'engager à jamais dans des supplices infinis dans leur durée, pour des voluptés honteuses et pour des plaisirs d'un moment? S. Paul disait que naturellement personne n'a en haine sa chair: Nemo camem suam odio habuit (Ephes. v,) : comment se peuvent vérifier ces paroles de la plus grande partie des chrétiens, qui procurent à leurs corps des feux et des flammes éternelles? Xe dirait- on pas qu'une femme serait insensée, et que sa vanité la rendrait l'ennemie de soi-même, si, pour rehausser l'éclat de sa beauté et pour se faire admirer pendant deux heures dans un bal, elle se servait d'un fard qui lui devrait pourrir les yeux et engendrer un chancre qui lui r ou gérait tout le visage? Hé Dieu! qu'est-ce que cette vie présente? encore moins que deux heures, comparée à l'éternité. Et néanmoins nous voulons, pour des plaisirs et des satisfactions si courtes, engiger nos corps et nos âmes dans des supplices éternels! Disons, avec S. Augustin, que tous les justes, en ne s'aimant pas, s'aiment davantage, par cela même qu'ils ne veulent pas s'aimer, pour aimer Dieu qui est le principe de leur vie; et qu'au contraire tous les pécbeurs, en s'aimant en apparence, ne s'aiment pas en vérité, parce que, en s'aimant eux-mêmes d'un amour propre, ils aiment le principe de leur mort et la cause de leur malheur. Détestons cette haine véritable qui se cache sous l'apparence de l'amour, pour pratiquer et embrasser cet amour solide qui se trouve dans les rigueurs d'une haine apparente. (Le P. Texier, Panégyr. de S. Laurent).

[Obstacle à la vraie vertu]. — Il y a deux choses qui peuvent nous ôter la vue et la connaissance de la vérité : ou la trop grande proximité ou le trop grand éloignement des objets. Quand les objets touchent nos yeux, nous ne les voyons point; quand ils en sont trop éloignés, nous ne les voyons pas davantage, si ce n'est en confusion. Or, le caractère de l'amourpropre c'est de nous approcher de nous-mêmes et de nous éloigner de toute autre chose : d'où il arrive que , n'ayant point d'espace libre entre nous et nous pour juger de notre conduite, et qu'en ayant trop entre nous et les autres pour juger pareillement de leurs actions, et surtout de leur cœur qui est si caché, nous ne voulons point connaître nos propres défauts, et nous en voulons connaître dans les autres; nous ne voyons pas ce qui est, et nous croyons voir ce qui n'est pas.

L'homme s'aime si naturellement lui-même, que Dieu, loin de lui ordonner cet amour, a rempli l'Écriture de préceptes pour nous le défendre

ou pour en modérer les excès. Celui qui s'aime avec cet excès viole sang peine ce qu'il y a de plus sacré dans la religion pour se satisfaire. La cupidité qui règne dans son cœur est la racine de tous les maux; c'est un feu qui convertit tout en soi-même : c'est assez que d'avoir un peu de complaisanee pour soi pour perdre en même temps tous les sentiments de l'humanité que l'ordre de la charité chrétienne demande que nous ayons pour nos frères, et pour tout sacrifier à nos intérêts, à notre ambition et à nos plaisirs. Il n'y a qu'à considérer le portrait que S. Paul fait de la charité pour demeurer d'accord de ces maximes. La charité, selon cet apôtre, n'est faite que pour le soulagement d'autrui : elle ne s'aigrit point, elle ne se pique de rien, elle est patiente, elle souffre tout, elle rend le bien pour le mal; elle n'est ni ambitieuse ni intéressée, et elle est toute à tous. Or, comment peut-on remplir tous ces devoirs, si l'on est rempli d'amour pour soi-même? (Discours chrétiens).

[Injustice et trahison de l'amour-propre]. — C'est un grand crève-cœur à un homme d'avoir bâti une maison à son usage, avec beaucoup de peine et de dépense, et puis d'y trouver son ennemi logé, qui lui en ferme la porte et qui lui en défend l'entrée : c'est la manière dont l'amour-propre en use à l'égard de Dieu. Dieu a créé nos cœurs pour y faire sa demeure et y prendre, pour ainsi dire, ses délices : l'amour-propre, son ennemi, s'en empare. Il les a rachetés au prix de son sang et de sa vie : et après, quand il s'y présente pour être reçu, ce malheureux amour-propre lui en ferme l'entrée. Comme ce grand Dieu lui-même s'en plaint avec des termes pathétiques et d'amers ressentiments! « Qui est-ce qui plante une vigne et qui n'en goûte pas les fruits ? qui cultive une terre sans en retirer du profit?» N'est-ce pas là l'outrage et l'affront que l'amour-propre fait recevoir à Dieu ? Car c'est Dieu qui a donné à nos cœurs toutes leurs bonnes inclinations, qui y a jeté toutes les bonnes semences des vertus, qui les cultive et qui les arrose de ses grâces : et cependant l'amour-propre en recueille tous les fruits. (Le P. du Sault, Œuvres spirituelles).

[Remède]. — Pour réprimer et dompter cet amour-propre, nous devons commencer par la mortification de notre corps: car c'est particulièrement par lui, et pour lui procurer ses satisfactions, que nous travaillons: on met tout en œuvre pour le mettre à son aise et afin qu'il ne lui manque rien. Il y a, en effet, des personnes qui aiment tellement et qui recherchent avec tant d'empressement et de soin les aises et les commodités de leur corps, qu'il semble qu'elles ne soient au monde que pour se traiter doucement, pour conserver leur santé, et, en un mot, qui sont si occupées du soin de leur corps, qu'elles ignorent jusqu'au nom de mortification et de pénitence : ce qui fait qu'elles se dispensent si facilement des jeûnes de l'Eglise et de toutes les autres austérités de la religion. Ce qu'il faut donc faire pour commencer à vivre en chrétien, c'est de bannir cet amour

déréglé pour notre corps, qui fait une partie de nous-mêmes, quoique la plus vile et la plus méprisable, mais qui est ordinairement le premier objet de nos soins. (Entretiens spirituels, vi, par Péan).

Le pécbé a déréglé notre nature et converti l'amour naturel pour le bien en amour-propre, faisant de la source de tous nos biens l'origine de tous nos maux. Car, dans l'état d'innocence, l'bomme ne s'aimait que pour Dieu , et la nature était si bien d'accord avec la grâce, que toutes ses inclinations étaient saintes. Dans cette heureuse condition, la charité était confondue avec l'amour-propre, et l'homme ne craignait point qu'en s'aimant lui-môme il fit tort à son prochain; mais, depuis sa désobéissance, son amour a changé de nature; celui qui regardait du même œil les avantages des autres et les siens commença à les séparer, et, oubliant ce qu'il devait à Dieu, fit un dieu de lui-même. Il confondit toutes les lois d'innocence, comme s'il eût été seul dans le monde; il renonça aux douceurs de la société; il forma la résolution de régler ses affections sur ses intérêts, et de n'aimer plus que ce qui lui était utile ou agréable. Ce dérèglement se répandit comme un poison dans toute la nature, et, sans le secours de la grâce, la raison ne s'en peut encore défendre.

La venue du Fils de Dieu sur la terre n'a point eu d'autre motif, ni sa doctrine d'autre but, que la ruine de l'amour-propre. Il l'attaque par toutes ses maximes, et il ne sort presque point de parole de sa bouche divine qui ne lui donne une atteinte mortelle. Il proteste qu'il ne veut point de disciples qui n'aient changé l'amour-propre en une sainte aversion de soi-même, et qu'il ne peut souffrir dans son Etat des sujets qui ne soient pas disposés à perdre la vie pour la gloire de leur souverain. Il ne condamne l'excès des richesses et le désir des honneurs que parce qu'il entretient cette passion déréglée, et il ne nous oblige à aimer nos ennemis que pour nous apprendre à nous haïr nous-mêmes. La mortification et l'humilité, qui sont les fondements de sa doctrine, ne tendent qu'à détruire cette affection désordonnée que nous avons pour notre esprit ou pour notre corps. Enfin, il nous a donné la charité pour ruiner l'amourpropre, et il n'est mort sur la croix que pour faire mourir cet ennemi, qui est la cause de nos querelles et de nos divisions. Aussi doit-on confesser que ce mal renferme tous les autres, et qu'il n'y a point de désordre dans le monde qui ne reconnaisse celui-ci pour son principe. (Le P. Senault, Traité de l'amour et de la haine).

[L'amour-propre opposé à la justice]. — Non-seulement je crois qu'on ne peut faire un bon chrétien d'un homme qui s'aime avec excès, mais je soutiens que, selon les lois de la politique et de la morale, on n'en saurait faire un homme de bien ni un bon citoyen : car la justice est absolument nécessaire en toutes ces conditions, et cette vertu ne peut subsister avec l'amourpropre. La justice veut qu'un homme raisonnable préfère les inclinations de l'esprit à celles du corps, et qu'il conserve à ce souverain tous les droits

de son autorité: l'amour-propre, qui penche toujours du côté de la chair, veut que l'esclave gouverne son maître et que le corps ait l'empire sur l'esprit. La justice veut qu'un homme de bien ne forme point de souhaits qui excèdent son mérite ou sa naissance, et elle lui apprend que, pour être heureux et innocent, il faut qu'il prescrive des bornes à ses desseins: l'amour-propre, au contraire, nous commande de suivre nos inclinations, et de ne régler nos désirs que par notre vanité; il flatte notre ambition, et, pou s'insinuer dans notre esprit, il nous permet tout ce que nous voulons. La justice veut qu'un bon citoyen préfère l'intérêt public à celui de sa maison, qu'il soit disposé à perdre ses biens et à sacrifier sa personne pour la conservation de l'Etat : mais l'amour-propre ne fait travailler un homme que pour son plaisir ou pour sa gloire; il le constitue la fin de toutes ses actions, et le renferme si bien dans lui-même, qu'il ne lui permet pas de considérer le public; et, s'il lui rend quelque service, c'est pour son utilité particulière.

•De l'amour-propre, comme d'une source de malheurs, il sort trois ruisseaux qui inondent tout l'univers, et qui causent un déluge dont il est bien mal aisé de se sauver : car de cet amour déréglé naissent trois autres amours qui empoisonnent toutes les âmes, et qui bannissent toutes les vertus de la terre. Le premier est l'amour de la beauté, qu'on appelle incontinence; le second est l'amour des richesses, qu'on appelle avarice; le troisième est l'amour de la gloire, qu'on appelle ambition. Ces trois capitaux ennemis du salut et du repos de l'homme corrompent tout ce qui est à lui, et le rendent criminel dans son esprit, daus son corps et dans ses biens. Il est même assez mal aisé de dire lequel de ces monstres est le plus difficile à vaincre, parce que, outre leurs forces naturelles, ils en ont encore d'étrangères, qu'ils tirent de nos inclinations ou de nos habitudes, et qui les rendent si redoutables, que, sans un miracle, on ne les saurait plus dompter. (Le même).

[Il y a une sainte haine]. — Le Fils de Dieu veut que la haine de nous-mêmes soit le fondement de sa doctrine. Il ne reçoit point de disciples dans son école qu'il ne leur enseigne cette maxime; il semble qu'il ait dessein de bannir l'amour-propre de la terre, et de convertir cette affection déréglée en une sainte aversion. Il nous apprend que nous sommes criminels, et qu'entrant dans le zèle de la justice divine nous devons haïr ce qu'elle déteste et punir ce qu'elle châtie; enfin, la haine et l'amour, l'aversion et l'inclination, sont les deux vertus qu'on apprend à son école ; mais il veut que nous les ménagions de telle sorte, que, donnant tout l'amour à notre prochain, nous ne réservions pour nous que la haine. Il est vrai que ce commandement est plus rigoureux en apparence qu'en effet : car, quelque sévérité qu'il témoigne, il ne respire que douceur ; sous le nom de haine, il cache celui d'amour ; et, en nous obligeant à nous haïr, il nous ordonne de nous bien aimer. {Le même).

[Diverses considérations]. — C'est un tyran qui, étant né du péché, veut étendre son empire et lui donner tous les hommes pour esclaves : il établit son trône dans notre âme ; il porte ses ténèbres dans notre esprit, il répand sa malice dans notre volonté, et il remplit la mémoire du souvenir de toutes ses injustices; il abuse de toutes les parties de notre corps, il emploie tous nos sens pour exécuter ses desseins, il se mêle avec tant d'adresse à tous nos désirs, que, pensant satisfaire à nos besoins, nous obéissons à sa tyrannie, et, croyant faire une action raisonnable, nous en faisons une criminelle. Si nous mangeons, c'est avec trop d'excès et de plaisir; si nous dormons, c'est plutôt par délicatesse que par nécessité ; si nous parlons, c'est plutôt pour médire que pour édifier ; et ce que nous pensons faire pour notre conservation, nous le faisons le plus souvent pour notre satisfaction.

La grâce peut bien diminuer en cette vie la force de la concupiscence et de l'amour-propre ; mais elle ne la saurait entièrement éteindre. Les saints gémissent sous la rigueur de ses lois ; ils invoquent le secours de la mort contre un si puissant ennemi; et, sachant bien que l'âme n'en peut être délivrée pendant qu'elle est enfermée dans son corps, ils en demandent la sortie comme une faveur. Enfin, pour comble des malheureux effets que nous cause cette méchante habitude, comme les branches et les racines, les fleurs et les fruits d'un arbre sont cachés dans le pépin, ainsi les meurtres et les parricides, les médisances et les blasphèmes, les adultères et les incestes, sont renfermés dans la concupiscence et dans cet amourpropre. Quiconque porte ce monstre dans son sein porte avec lui tous les péchés; quoiqu'ils ne soient pas éclos, ils sont, comme parlent les philosophes, en puissance, et en quelque façon commencés ; et bien qu'ils ne nous rendent pas coupables, ils nous rendent toujours malheureux. Le démon peut tout entreprendre avec ce fidèle ministre de ses impiétés, et il sait bien que, quelque part qu'il se retire, il est toujours d'intelligence avec lui. Personne n'est assuré de son salut pendant qu'il loge cet ennemi domestique; et notre espérance doit être toujours mêlée de crainte, jusqu'à ce que la grâce ait pleinement étouffé cet amour malheureux de nousmême?

Le plus grand dessein et le plus grand effet do la charité, est d'unir l'homme à Dieu si étroitement, que rien ne l'en puisse séparer, et d'allumer tant d'amour dans son âme, qu'elle y éteigne l'amour-propre ou qu'elle le convertisse en une sainte haine de lui-même. Cette divine vertu ne saurait monter plus haut; une si glorieuse métamorphose est le dernier effort de sa puissance, et Dieu ne peut rien demander davantage à ceux qui l'aiment, quand pour l'aimer plus parfaitement ils arrivent jusqu'au point de se haïr eux-mêmes. L'amour-propre prend un chemin opposé àcelui de îa charité, et par des routes toutes contraires il essaie d'éloigner l'homme de Dieu, et de l'attacher à soi-même ou aux créatures; il efface autant qu'il peut cette inclination qu'a son âme pour le souverain Seigneur; s'il ne

peut l'étouffer, il la détourne ; et, voyant bien que le cœur de l'homme ne peut être sans occupation, il lui représente les beautés des créatures pour le divertir de celle du Créateur.

C'est encore une opposition de l'amour-propre et de la charité, que celle-ci n'a point de plus violent désir que de faire aimer Dieu de tout le monde, et de répandre dans tous les cœurs les saintes flammes de ce divin amour. Car une àme qui brûle de ce feu sacré, sachant bien qu'elle ne saurait aimer Dieu autant qu'il est aimable, souhaite que toutes les parties de son corps se changent en cœurs et en langues pour louer et pour aimer l'unique objet de son amour; mais, comme elle voit que ses souhaits sont inutiles, elle souhaite, pour suppléer à son impuissance, que tous les hommes aiment de toutes leurs forces celui qu'elle ne peut assez aimer de toutes les siennes. L'amour-propre, au contraire, qui oblige l'homme à faire un dieu de soi-même, lui inspire le désir de se faire aimer de tout le monde : c'est pourquoi il se propose comme une idole pour être adoré, et il croit que la plus véritable et la plus légitime félicité de la terre est de se voir aimé, loué, estimé et honoré de tout le monde. (Le même).

[Lutter contre l'amour-propre]. — L'amour-propre exerçant un tel empire sur nous, gâtant tout et corrompant nos meilleures actions, nous devons sans doute faire nos efforts pour le détruire et rompre tous les liens et les attaches pernicieuses avec lesquels il nous lie à nous-mêmes : ce qu'avec la grâce de Dieu nous pouvons faire, sinon entièrement, du moins autant qu'il faut pour l'affaiblir et l'empêcher de nous faire perdre le fruit et le mérite de toutes nos bonnes actions; avec cet avertissement toutefois, qu'il ne faut pas se décourager, si, après tous nos efforts et tous les combats que nous livrons à cet ennemi domestique, nous succombons quelquefois, et s'il nous surprend souvent. Il est tellement lié à nous-mêmes, et, pour mieux dire, il est si avant enraciné dans nous, que, quelque effort que l'on fasse, on ne saurait l'arracher en cette vie. C'est pourquoi, quelque tempérament qu'on puisse apporter et quelque remède dont notre nature soit capable, elle est toujours une nature gâtée dans son fonds; elle est semblable à la terre, laquelle, quelque soin qu'on prenne d'en ôter les mauvaises herbes, de les arracher et d'empêcher qu'elle n'en produise de nouvelles, est toujours disposée d'elle-même à en reproduire d'autres. De sorte que ce ne sera que dans l'autre vie que Dieu accomplira cette riche promesse qu'il fait par Isaïe : Ecce ego creo cœlos novos et lerram novam : Voici que je crée des cieux nouveaux et une terre nouvelle, en donnant à l'homme un corps formé ordinairement de la terre, mais délivré de la servitude du péché et de l'inclination qui le porte naturellement au mal. Tout ce que nous pouvons et ce que nous devons faire en ce monde est de sarcler cette terre, d'en arracher les mauvaises herbes, sans prétendre lui ôter entièrement la disposition qu'elle a au péché, et faire mourir absolument l'amour-propre. C'est avec ce tempérament qu'il faut entendre tonl

ce qui se dit de l'abnégation ou renoncement à soi-même, et de la mortification chrétienne. (Le P. Saint- Jure, L'homme religieux, i).

[Gravité de ce péché]. — Le premier commandement de la loi, c'est d'adorer un seul Dieu comme notre premier principe et notre fin dernière, l'Être souverain et indépendant, et de qui tous les êtres ont une dépendance essentielle, ce qui les oblige à reconnaître ce premier Être par un hommage et une adoration qui n'est due et qui ne doit être rendue qu'à lui seul. Contre ce premier commandement s'élève notre amour-propre: car, au lieu de rapporter à Dieu, comme à notre fin, cet hommage de tout ce que nous avons et de tout ce que nous sommes, comme n'ayant rien que par une dépendance essentielle de ce principe, il rapporte à soi ce culte souverain, nous mettant en la place de Dieu même. Ainsi, nous sommes bien trompés, si nous nous imaginons qu'il n'y ait point d'autre sorte d'idolâtrie que celle qui se fait avec quelques grains d'encens jetés dans le feu devant une statue. Qu'elle est matérielle cette sorte d'idolâtrie ! que cette espèce d'hommage est grossière, s'il n'y a que cela ! Pensez-vous que ce ne soit pas un sacrifice plus important, celui de l'esprit et du cœur de l'homme, que celui de quelques grains d'encens ; et que l'hommage intérieur qu'on rend par une préférence d'estime et d'affection ne soit pas plus honorable qu'une inclination de tête, ou même un prosternement de corps, ou quelque autre sorte d'hommage extérieur? C'est un culte spirituel que Dieu, qui est un pur esprit, exige de l'homme. Et n'est-ce pas ce même culte que l'amour-propre refuse à Dieu, pour le rendre à l'homme, à son intérêt, à son honneur, à son plaisir; rapportant à soi-même, comme, à la dernière fin où il s'arrête, tous les biens du monde, et se faisant ainsi l'idole des créatures ?

Qui est-ce, de tous les fidèles, qui, avec la grâce de Dieu, ne puisse dire: « Je donne le défi à tous mes ennemis de m'ôter le moindre degré de grâce, de vertu, de gloire, ou de me faire le moindre mal, si je ne veux» ? Il n'y a que le seul amour-propre capable de nous faire perdre ces sortes de biens. Quand tout l'enfer serait déchaîné et que l'univers, conjuré avec lui, feraient tous leurs efforts et emploieraient tous les artifices possibles, ils ne peuvent rien sur moi, si mon amour-propre ne se range de leur parti, gagné par l'attrait de quelque bien apparent et trompeur. Le démon peut nous tenter, le monde peut nous faire violence , la chair peut nous solliciter; mais, si je ne veux pas consentir à mon amour-propre, que sera-ce? Autant de nouveaux degrés de grâce et de gloire que j'aurai gagnés, bien loin d'avoir rien perdu. Il n'y a donc que l'amour-propre qui, se rendant lâchement à quelque attrait d'un bien sensible, ou cédant à la violence d'un mal, me peut fuire perdre ce bien spirituel, le plus grand de tous les biens.

Si nous faisons une induction des choses que nous estimons les plus contraires à notre salut, nous trouverons que c'est partout notre amour-

propre. La mauvaise éducation est sans doute un grand mal, et l'un des plus grands qu'il y ait dans le christianisme ; mais en quoi consiste tout son venin, sinon à faire naître, à entretenir, à fortifier cet amour-propre, par les plaisirs, les aises du corps, les commodités, et par le moyen des richesses, par l'éclat et par l'attrait de l'honneur, contre la promesse que nous avons faite au Baptême? Direz-vous que le mauvais naturel est plus à craindre? car on a beau le mortifier, il revient toujours, et nous porte de notables préjudices. Quand cela serait, qu'est-ce qui donne force à ce mauvais naturel? ou comment est-ce qu'il déploie sa force, sinon par l'amour-propre? Tout bien considéré, vous trouverez que le bon ou le mauvais naturel n'est autre chose que le bon ou le mauvais amour. Nous avons déjà dit que l'amour-propre est toute passion, tout vice, tout péché. En faut-il davantage pour être convaincu que nous n'avons pas de plus grand ennemi ni de plus grand obstacle à notre salut?

Nous devons concevoir contre cet ennemi mortel une haine qui dure toute notre vie. Rappelez seulement dans votre souvenir une partie des maux qu'il vous a faits et qu'il est capable de vous faire, et vous serez contraint d'avouer que vous avez plus de sujet de haïr votre amour-propre que tous les maux du monde, que les plus cruels ennemis qui aient jamais été. Car enfin, quelle haine mérite un perfide qui vous flatte, et vous porte un coup mortel dans le sein ; un traître qui vous embrasse, et vous étouffe entre ses bras ; un ennemi caché et secret qui vous baise, et qui vous empoisonne? L'amour-propre fait tout cela, mais d'une façon qui est d'autant plus dangereuse qu'elle vous est plus cachée et moins suspecte, car il est toujours avec vous: il marche, il s'assied, il veille, il dort à vos côtés; il prend son repas et sa nourriture à votre table, et son repos non-seulement à vos côtés mais dans vous-même. Rien n'est plus exécrable qu'un traître: et y en a-t-il au monde qui le soit autant que l'amour-propre, qui nous a si souvent trahis? On se défie toujours d'un fourbe: hé! qui vous trompe plus souvent que votre amour-propre , dont vous êtes peutêtre encore la dupe au moment où je vous parle? Détestez, en un mot, toute la malice de cet ennemi, toutes les ruses et tous les artifices de ce séducteur, toutes les perfidies de ce traître.

Ce n'est pas assez d'avoir de la haine, et une haine implacable, pour votre amour-propre : il y a des maux qui sont nécessaires et qu'on doit souffrir, quelque haine qu'on ait conçue de ces maux ; mais il n'en faut pas user ainsi à l'égard de l'amour-propre. Au contraire, je dis qu'il faut vous résoudre à vous en défaire, parce qu'autrement il vous défera vousmême. Voyez à quel ennemi vous avez affaire: si vous ne le perdez, il vous perdra ; l'une des deux choses est nécessaire : ou votre perte ou la sienne, ou sa défaite ou la vôtre. Faut-il bien du temps pour délibérer làdessus, pour savoir à quoi vous résoudre? N'êtes-vous pas persuadé que cet ennemi vous fait tout le mal qu'il peut? et il ne peut rien cependant qu'autant que vous le voulez et que vous y consentez. N'est-ce pas lui qui

vous fait perdre la plus grande et la meilleure partie des grâces de Dieu? N'a-t-il pas corrompu la plupart de vos vertus et de vos meilleures actions par quelque recherche de vous-même, par quelque retour sur vous? Quand il n'a pu vous empêcher de coopérer à la grâce, n'y a-t-il pas mêlé quelque intérêt de vaine gloire et quelque propre satisfaction? combien de fois avez-vous commencé pour Dieu, et achevé pour vous ? Voilà comment peut-être la plupart de vos bonnes œuvres seront perdues: Seminâslis mullàm, intulistis parùm (Agg. i). Vous avez beaucoup travaillé, et vous n'avez rien fait : et à la mort vous vous trouverez les mains vides : votre amour-propre vous aura tout enlevé. N'est-ce donc pas une nécessité absolue de vous en défaire? C'est encore bien autre chose si vous sentez en vous-même qu'il excite vos passions, s'il vous porte aux vices et aux péchés les plus énormes, et que vous ne tâchiez pas de le perdre et de le détruire: il se fortifiera toujours davantage, et vous serez toujours plus faible, et la grâce deviendra toujours moins forte et moins efficace. (Le P. Camaret, Le pur et parfait christianisme, 4e obstacle).

[Amour-propre et charité]. — La différence de l'amour-propre et de la charité se découvre par la diversité des opérations et des mouvements de l'un et de l'autre. — 1°. L'amour-propre fait que celui qui se laisse aller à ses mouvements ne regarde que soi-même, dans le bien qu'il fait, pour s'applaudir en secret ou se faire admirer en public, et n'entend les louanges des autres qu'à regret et avec chagrin : au contraire, la charité nous fait louer et admirer la vertu des autres, comme quelque chose de singulier ; et, si elle se replie sur elle-même, elle se regarde comme un objet digne des vengeances du ciel. — 2°. L'amour-propre est violent, impétueux, bizarre et impérieux ; il veut que ce qu'il commande et ce qu'il désire s'accomplisse sur l'heure: au lieu que la charité, selon l'Apôtre, est douce, tranquille, cède facilement aux autres, et attend avec patience le succès de ses entreprises de la bonté de Dieu; et lorsqu'on la traverse, elle bénit ceux dont elle souffre la persécution. — 3°. L'amour-propre est toujours resserré dans soi, et, s'il en sort par quelque action vertueuse, c'est pour y rentrer aussitôt par la louange qu'il en reçoit ou qu'il en espère. — 4°. L'amour-propre n'est que pour soi, ne regarde que ses intérêts, ne fait rien qu'afin qu'il lui en revienne quelque avantage : au lieu que la charité n'est point attachée à ses intérêts : Non quœrit quœ sua sunl: elle ne regarde et n'a en vue que les intérêts de Dieu. — 5e. L'amour-propre est singulier: il ne veut que des pensées éloignées du commun, des dévotions particulières; il aime et cherche la distinction en toutes choses: au lieu que la charité fuit toute sorte de. singularité, et ne veut rien qui lui soit particulier. — 6°. L'amour-propre, dans les exercices de dévotion, ne cherche que la douceur et le repos ; et quand cela manque, il se décourage et abandonne tout: mais la charité, dans les pratiques de piété, ne cherche que la volonté de Dieu: ce qui fait qu'elle est aussi fidèle et aussi constante

dans les sécheresses et les désolations que dans les consolations spirituelles.

7<>. Enfin, l'amour-propre ne peut souffrir d'autre conduite que son

caprice et sa propre volonté: au lieu que la charité est toujours soumise aux ordres de Dieu et de ceux de qui elle dépend, et qui sont commis pour la conduire.

Il faut veiller continuellement sur soi et sur tous les mouvements de son cœur pour réprimer une infinité de vues humaines, de retours sur soimême, presque imperceptibles mais presque continuels: tant de recherches secrètes de ses intérêts, tant de détours fins et rusés de l'amour-propre, qui échappent aux plus vertueux, s'ils ne sont toujours en garde; enfin, tant de motifs moins purs, qui, se mêlant dans les actions les plus saintes, en diminuent le mérite et font que bien des gens se donnent de grands mouvements et avancent très-peu. On se flatte de ne chercher que Dieu, et l'on se recherche éternellement soi-même : aises, réputation , orgueil secret, amour-propre, voilà de grands ressorts qui font agir la plupart des gens. (Le même).

[A lout âge], — L'amour-propre ne vieillit jamais ; son autorité croît avec les années de son règne : il commande dans les jeunes gens avec impétuosité; dans les vieillards c'est toujours avec une espèce de tyrannie. De-là vient cette opiniâtreté chagrine à soutenir leurs sentiments et à ne vouloir pas changer d'idée. L'esprit alors ne raisonne guère seul : la passion, le naturel, l'habitude, en fournissent toujours les premiers principes; le cœur y a plus de part que l'esprit, et de-là vient qu'on ne contredit guère les vieillards sans les aigrir et les offenser. Les prévenions du cœur sont toujours les plus fortes et les plus opiniâtres; les inclinations qui croissent et qui se nourrissent avec nous sont la source de tous les préjugés. (Le P. Croiset , Réflexions chrétiennes).

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