ATHÉES
ATHÉISME, DÉISTES, IMPIES, INFIDÈLES; Preuves de l'existence d'un DIEU, etc.
AVERTISSEMENT
Ce sont proprement les libertins en religion que Von combat et que l'on réfute sous le nom d'Athées, quoiqu'ils aient différents noms et qu'ils soient de différente espèce. Les uns ne reconnaissent ni Dieu ni Providence, et sont absolument sans religion : ceux-là sont rares, et l'on a sujet de douter s'il y en a
au monde de ce caractère. Les uns reconnaissent un Dieu qui est l'auteur de toutes choses, mais ils le font sans providence et sans justice, ne croyant point d'autre vie que celle-ci, et s'imaginant que l'âme périt avec le corps. Les autres, qu'on pourrait appeler pyrrhoniens en fait de religion, ne nient ni ne croient les vérités du christianisme, mais demeurent tranquilles et indifférents sur ce point, et attendent que l'événement en décide après leur mort, en jouissant cependant de tous les plaisirs de la vie. Mais tous ont cela de commun, qu'ils vivent en effet en véritables athées, se souillant de toutes sortes de crimes, et n'ayant -nul sentiment de religion.
Or, il faut remarquer que ces sortes de gens, aveuglés par leur orgueil et par leurs passions, traitent le reste des hommes, qui sont élevés dans la crainte de Dieu et dans la foi à nos mystères, d'esprits fa /Lies (en quoi ils ne sont pas moins ridicules qu'impies), et prennent pour eux le nom (/'esprits-forts, qui se sont défaits des préjugés de l'éducation en se mettant au-dessus des sentiments qu'on leur a inspirés dès leur enfance, pour ne croire que ce qui tombe sous leurs sens, ou ce qu'ils peuvent concevoir par la force de leur raison. C'est pourquoi, comme ils n'admettent ni Evangile ni parole de Dieu, et n'ont rien de commun avec les fidèles, onne peut les combattre par d'autres armes que par la raison[: et c'est ce qui reste aussi aux prédicateurs pour les convaincre.
Il faut, de plus, remarquer que les SS. Pères ont peu parlé des athées tels que nous les connaissons aujourd'hui, et les ont confondus avec les idolâtres : c'est poicrquoi nous avons peu de passages de ces saints docteurs qui combattent leur impiété, parce que, depuis l'établissement du christianisme, il se trouve peu de personnes qui aient embrassé ces opinions, et que ceux qui ne croyaient à aucune divinité étaient méprisés et discrédités parmi les païens mêmes. Mais le nombre des libertins et des gens qui sont sans religion est néanmoins assez grand en ce siècle pour que les prédicateurs exercent leur zèle à les confondre et à donner de l'horreur pour leurs aberrations.
Desseins et Plans.
I. — Montrer que les athées et les libertins qui en sont venus jusqu'à cet excès d'impiété, d'étouffer entièrement la créance d'un Dieu et tous les sentiments de religion, sont condamnés : — 1°. Au tribunal de la nature, dont ils ne veulent pas écouter la voix, et où toutes les créatures publient qu'il y a un Dieu, quoique ceux-ci tachent de se mettre à part et de refuser leur suffrage; — 2°. Au, tribunal de leur conscience, qui leur fait coumiiU-e
PARAGRAPHE PREMIER. 47o
intérieurement qu'il y a un souverain juge, vengeur de leurs crimes; — 3°. Au tribunal de Dieu lui-même, qui, pour leurs difficultés prétendues, n'en est pas moins leur maître, n'en observe pas moins toute leur conduite, n'en travaille pas moins à leur jugement, et, après leur avoir fait voir qu'ils sont inexcusables, se fera connaître en leur faisant sentir les longs effets de son pouvoir et de sa justice.
Premier Point. — Il faut donc les citer au tribunal de la nature, etmontrer que la structure, l'ordre de l'univers, la multitude et la variété des parties qui le composent, ont convaincu les plus aveugles et les plus opiniâtres qu'il y a une souveraine puissance qui a tiré tout cela du néant, une sagesse infiniment éclairée qui conduit chaque chose à sa fin. Que si la lumière naturelle nous fait connaître qu'il y a un premier Être, infiniment élevé au-dessus de nous, elle nous apprend aussi qu'il doit y avoir une religion qui consiste à lui rendre notre culte et nos hommages.
Second Point. — L'impie et le libertin sont accusés, jugés et condamnés, au tribunal de leur conscience, laquelle, prise en général, n'est autre chose que cette lumière que Dieu a gravée au fond de notre âme, comme parle le Prophète : Sîgnalum est super nos lumen vidtûs lui (Ps. 4). Or, cette lumière intérieure nous instruit en particulier de tous nos devoirs, avant chaque action, nous reprend, nous juge, et nous condamne par de secrets reproches, quand nous avons violé la loi de ce souverain législateur : et c'est en quoi s'exerce plus particulièrement le jugement de la conscience. Mais qu'est-ce que cela, sinon nous faire reconnaître l'autorité de Dieu, son pouvoir souverain, et par conséquent son être; et le pécheur peut-il manquer de le faire, malgré qu'il en ait, par tout cela même, puisque ces actes sont de lui, et que ce que sa conscience lui dit c'est lui qui se le dit an fond de son cœur? Comme donc le premier de nos devoirs est d'honorer Dieu, de le confesser publiquement et de lui être soumis, pour condamner un libertin qui le désavoue et qui ose refuser de lui obéir, il ne faudrait point d'autre accusateur ni d'autre juge que la conscience de ce libertin même.
Troisième point. — Enfin, les impies et les athées, qui ont étouffé la créance d'un Dieu pour n'être point inquiétés dans la jouissance de leurs plaisirs criminels, seront un jour les premiers et les plus justement condamnés au tribunal du souverain Juge, comme les plus inexcusables de tous les pécheurs, parce que, ne pouvant ignorer la fin pour laquelle ils étaient au monde, ils n'ont pas voulu prendre les moyens d'y arriver ni la voie qui y conduit, qui est la religion ; ayant voulu se rendre maîtres de leur conduite et s'établir une antre fin, savoir, la jouissance des biens et des plaisirs de cette vie : et en attendant, s'ils ne se corrigent, leur jugement, qui n'est pas prononcé encore, ne laisse pas d'être tout minuté déjà et comme conclu : Qui non crédit jàm judicalus est (Joan. ni, 18).
47f> ATHÉES, ATHÉISME.
II. — On peut prendre pour sujet et pour division d'un discours les deux points qui suivent :
1°. — La corruption du cœur et le libertinage des mœurs produisent le libertinage d'esprit, et étouffent dans l'âme les sentiments de religion qu'on a reçus de la nature, de L'éducation et de la foi : en sorte que ce sont la mauvaise vie, les débauches et les passions criminelles qui sont cause de l'incrédulité et de cet aveuglement d'esprit où en viennent les athées.
2°. — Réciproquement, l'incrédulité, l'athéisme et le manque de la foi conduisent les hommes jusqu'aux derniers désordres, et les portent aux plus grands crimes, leur cœur n'étant plus retenu par la crainte des jugements de Dieu ni par l'infamie qu accompagne le péché.
III. — 1°. Les athées et les personnes sans religion sont dans l'état le plus éloigné du salut, le plus désespéré, et où il y a le moins d'apparence de retour et de conversion : parce qu'ils ont renoncé aux lumières de la foi, de la raison et de la prudence, et qu'ils rejettent jusqu'à ces grâces intérieures et extérieures qui les instruisent et qui les éclairent encore dans leur aveuglement.
2°. Comment et par quelles voies en vient-on à un état si déplorable? Par des débauches outrées; par une curiosité présomptueuse, qui veut voir et pénétrer des mystères d'une religion toute vénérable, qu'il faut croire avec humilité; et enfin, par la compagnie et la fréquentation des libertins, qui, par leurs discours et leurs exemples, inspirent leurs sentiments impies.
IV. — Il y a trois sortes d'athéismes, qu'a remarqués Guillaume de Paris, et dont on peut faire les trois points d'un discours :
Le premier est un athéisme d'esprit et d'entendement : savoir, ceux qui ne connaissent point de Dieu, ce qui ne peut venir que d'une stupidité effroyable, lorsque les débauches et les vices ont abruti l'esprit et éteint les plus éclatantes lumières de la raison. Cet athéisme est rare, et, comme dit S. Augustin, il y en a peu qui en viennent jusqu'à cet excès de folie : Hœc insania paucorum est.
Le second est un athéisme de volonté : savoir, ceux qui s'aveuglent, et qui, pour pécher impunément et jouir des plaisirs de cette vie, se trompent eux-mêmes, et ne veulent point croire qu'il y ait un juge vengeur de leurs crimes.
Le troisième est celui qu'on peut appeler un athéisme de mémoire, et qui est propre à ceux qui vivent dans un oubli continuel de Dieu et de ses lois, qui vivent par conséquent comme s'il n'y avait point de Dieu.
V. — On peut encore distinguer trois sortes d'impies, d'incrédules ou d'infidèles, qui vivent aujourd'hui dans le monde, quoiqu'ils n'osent se déclarer ouvertement :
Les premiers sont les athées qui ne croient pas qu'il y ait un Dieu, et qui le détruisent tant qu'ils peuvent dans leur esprit : et ceux-là sont tombés dans le dernier abîme de l'impiété, vendus à l'iniquité, comme parle l'Ecriture, entièremeut abandonnés de Dieu.
Les seconds sont les déistes, qui, forcés par la lumière de leur raison à reconnaître qu'il y a un Dieu et un souverain Être, le font sans providence, sans justice, et, lui ravissant toutes ses perfections, en font une idole, et ne sont pas moins criminels que s'ils ne le reconnaissaient point du tout.
Les troisièmes sont les indifférents , qui ne croient ni ne combattent les mystères de notre religion, qu'ils regardent comme un problème ayant sa probabilité, mais qu'ils ne suivent point dans la pratique, à cause de la gène et de la contrainte qu'ils y trouvent : ceux-là sont proprement les chrétiens du temps. — 11 faut faire voir l'aveuglement des premiers, l'extravagance des seconds, et le danger où sont les troisièmes.
VI. — Trois choses doivent détourner tout bomme raisonnable et de bon sens de l'impiété, et le porter plutôt à se soumettre aux sentiments de la religion qu'à suivre ceux des libertins et des athées.
lre raison. Du côté de l'esprit, il y a plus de difficultés et plus de choses incompréhensibles dans les sentiments de ceux qui nient une divinité que dans les sentiments de ceux qui la croient : car, si la plupart de nos mystères sont au-dessus de la raison, du moins n'y sont-ils pas contraires : au lieu que rien ne se soutient, tout se dément et se contredit dans l'opinion des athées : un monde qui se trouve fait de toute éternité, sans auteur et par hasard, etc.
2e raison. Le sentiment des athées est extraordinaire; ceux qui l'ont embrassé et suivi sont décriés, et ont été de tout temps dans le mépris et regardés de tous les sages sur le pied de gens insensés, vicieux et d'un jugement perverti et dépravé, au lieu que l'opinion des autres est appuyée sur le consentement universel de tous les sages, de tous les peuples, de tous les siècles.
39 raison. 11 n'y a nul danger de se ranger du parti de la religion; il y va au contraire de notre intérêt en cette vie et dans l'autre : au lieu que tout est à craindre dans l'irréligion. Ainsi, quand les raisons seraient égales de part et d'autre, ce qui ne se peut dire, la prudence demande que, dans une affaire de cette importance, nous prenions le parti le plus sûr.
VII. — Trois choses prouvent invinciblement l'existence d'un Dieu contre les athées et les impies.
La première : La nature, qui est l'assemblage de toutes les créatures visibles. Tortez les yeux vers le ciel, sur la terre : l'ordre, la variété, la proportion, les usages de tout ce que vous découvrez, tout publie et montre qu'il y a un Créateur tout-puissant, qui a formé et tiré du néant tout
cela, et une sagesse souveraine qui le gouverne et qui le conduit à sa fin.
La seconde : La société, qui est la multitude des hommes réunis sous la forme d'un gouvernement, qui ne se peut maintenir sans religion.
La troisième : Le cœur de l'homme et sa propre conscience, qui, en secret, ne peut démentir cette vérité. (V. Abbadie, Vérité de la religion clirêl ienne) .
VIII. — 1°. Comme les athées se flattent d'une prétendue force d'esprit, et veulent passer pour des esprits forts qni ne se laissent point entraîner par le torrent des opinions vulgaires , il faut leur faire voir : — Que l'athéisme et l'irréligion sont la marque d'une faiblesse et d'une stupidité d'esprit dont on a peine à croire qu'un homme raisonnable soit capable.
2°. Comme ils ont pris ce parti pour vivre heureux en cette vie et jouir en repos de tous les plaisirs des sens, il faut leur montrer : — Qu'ils sont les plus imprudents de tous les hommes de s'exposer à un malheur éternel pour un aussi petit avantage qu'est la jouissance passagère des plaisirs de cette vie.
IX. — Il faut montrer que l'incrédulité et l'infidélité des libertins impies viennent ordinairement de ces deux sources :
1°. De l'orgueil et de la présomption de leur esprit, qui veut pénétrer et comprendre ce qu'il faut croire avec une foi soumise : c'est pourquoi ils ne croient que ce qui tombe sous leurs sens, ou ce qu'ils peuvent concevoir par la force de leur raison : ce qui est détruire la nature de la foi.
2°. De la corruption de leur cœur, qui ne peut goûter des vérités qui sont incompatibles avec le dérèglement de leur vie.
X. — 1°. L'état déplorable où sont réduits les athées et les libertins : — abandonnés de Dieu, dont ils ont étouffé la crainte et la croyance dans leur cœur; — l'objet de l'horreur et de l'exécration de tous les hommes, comme gens sans foi, sans conscience, sans religion ; — gens indignes de vivre dans le monde, puisqu'ils ne savent pas même pourquoi ils y sont.
2°. Les causes principales qui précipitent les libertins et les impies dans ce malheur, qui sont : — les passions honteuses qu'ils ont résolu de satisfaire; — une curiosité aveugle et téméraire qui veut pénétrer ce que Dieu a voulu qu'on crût; — le défaut de réflexion sur la fin pour laquelle ils sont au monde.
3°. Les remèdes de ce malheur et les moyens de sortir de cet état, qui sont : — de s'abstenir du péché; — de réfléchir sérieusement sur les vérités que la foi leur enseigne et sur les motifs de crédibilité de notre religion.
XI. — 1er Point. Les libertins et les athées prétendent suivre la seule
lumière de la raison : il faut leur montrer que leur rébellion est le parti le plus déraisonnable, le plus dangereux et le plus désespéré qu'on puisse prendre, dans l'affaire de la plus grande conséquence qu'il y ait au monde. 2e Point. Ils croient, par ce moyen, vivre sans crainte dans leurs crimes et goûter sans inquiétude tous les plaisirs de cette vie : il faut leur faire voir que, bien loin d'en venir là, c'est le moyen d'être toujours agités, • d'être malheureux en cette vie et en l'autre.
XII. — H y a deux sortes de libertins et d'incrédules, qu'on peut combattre dans les deux parties d'un discours :
Les premiers sont ceux qui ne croient rien du tout, qui sont sans Dieu, sans loi, sans religion, ou qui n'ont point d'autre dieu que leur plaisir, point d'autre loi que leur volonté, point d'autre espérance que les biens de cette vie. Ce qu'il faut croire et penser de cette sorte de gens.
Les seconds ne croient que ce qu'il leur plaît, ingénieux à accommoder leur foi à leurs passions et à leurs inclinations; ou prétendant pouvoir satisfaire aux devoirs de leur religion, sans s'abstenir de rien de ce qu'elle défend. Il faut faire voir-à ceux-là qu'ils sont dans un état qui n'est guère moins dangereux que celui des premiers.
XIII. — 1°. Sans la religion, il ne peut y avoir de véritable probité dans le monde: toutes les vertus en seront bannies.
2°. Sans la probité et la sainteté de vie, la religion ne servira que de sujet d'une plus juste condamnation. (Bourdaloue).
XIV. — Comme les athées et les libertins se piquent de force d'esprit et en appellent à la raison,
Montrons, en premier lieu, à ceux qui ne croient point, que leur indocilité à croire est le plus grand égarement d'esprit que l'on puisse imaginer.
Montrons, en second lieu, à ceux qui tâchent de s'aveugler eux-mêmes par leur révolte contre les vérités qu'ils ne peuvent ignorer et que leur cœur avoue en secret, que cette révolte est une pure corruption de cœur.
XV. — Ne pas reconnaître qu'il- y a un Dieu et avoir étouffé cette créance, c'est :
1°. L'erreur la plus inexcusable et l'ignorance la plus criminelle, puisqu'elle ne peut être que volontaire et affectée, après tant de preuves et de témoignages que Dieu même nous a donnés de la vérité de son être : Non sine teslimonio seipsum reliquit (Act. 13). On peut donner un précis de ces preuves.
2°. C'est la malice la plus noire et le péché le plus énorme, parce que c'est oter du monde toutes les vertus, la bonne foi et toute la justice.
XVI. — Que l'impiété et le libertinage de créance est le crime le plus
opposé à l'honneur de Dieu, et l'ennemi le plus déclaré de la religion, qu'il détruit tant qu'il peut. Faire voir cela par cette induction :
1°. Dieu veut être connu des hommes : et l'impiété fuit ou efface la connaissance de son être et des vérités qu'il nous a révélées.
2°. Dieu veut être adoré des hommes comme leur souverain Seigneur : et l'impiété le déshonore, refuse de lui rendre hommage, perd la crainte de sa justice et de sa puissance.
3°. Dieu demande d'être obéi et veut de la soumission de la part des hommes : et l'impiété refuse de le reconnaître, pour violer impunément ses lois et se soustraire à sa justice.
XVII. — Contre les impies et les libertins qui se piquent tant de force d'esprit, on peut faire voir qu'ils n'en ont aucune marque.
1°. La force de l'esprit consiste dans la vivacité à comprendre les choses élevées au-dessus des sens;
2°. Dans un courage généreux à vaincre toutes les difficultés qui s'opposent à nos desseins, grands et justes;
3°. Elle consiste à faire un bon choix des choses qui nous sont utiles, — Or, il est aisé de faire voir que nos libertins impies n'ont rien de tout cela.
XVIII. — Premier Point. Les malheurs où l'impiété des libertins les conduit : un entier aveuglement d'esprit; un endurcissement effroyable de cœur, que nulle considération n'est capable de fléchir; et enfin l'impénitence finale et une réprobation éternelle.
Second Point. En quoi consiste cette impiété des libertins, et quelles sont les marques par où ils se font connaître: — 1°. Ne rien croire des vérités de la religion, et les combattre en toutes les rencontres; — 2°. Railler les choses saintes et nos plus redoutables mystères; — 3°. Profaner les sacrements et les choses les plus sacrées.
XIX. — L'impie fait l'esprit-fort; mais sa faiblesse et son aveuglement paraît en ce que :
1°. Le fidèle s'appuie sur des principes certains et incontestables, et le libertin sur une raison sujette à l'erreur.
2°. Le fidèle est soutenu par des autorités pressantes et des témoignages irréprochables : au contraire, l'impie s'attache à des opinions particulières, qui ne sont autorisées que par des libertins, ses semblables.
3°. Le fidèle demeure ferme dans ses connaissances, par l'innocence de ses mœurs et par l'intégrité de sa vie : l'impie est toujours dans le doute, étant troublé par le désordre de ses passions et abandonné de Dieu. (Le P. Texier, Avent).
Les Sources.
[Les SS. Pères]. — S. Cyprien, De idolorum vanit., et Prolog. De operibus cardin., montre que la connaissance d'un Dieu est naturelle.
Tertullien, dans son Apologétique, c. 17, prouve la même chose.
Origène, i, PeriArchan.
S. Irenée, iv, 14.
De divinis nominibns, vu (ouvrage attribué à S. Denys l'Aréopagite).
Lactance , De falsâ religione.
Eusèbe, vu De prœparat Evangel.
S. Athanase, Oral, contra idola.
Arnobe, vm Contra génies.
S. Grégoire de Nazianze, Orat. de Theolog.
S. Grégoire de Nysse, De vità Mosis; plus, Hom. xi, m Cantic.
S. Cyrille, n et ni, contra Julianum.
S. Basile, Homil. Quod Deus non sit auctor malorum.
S. Augustin , ii, Civit. Dei, 4.
S. Jérôme, In Psalm: 95.
S. Chrysostôme, In Psalm. 13 et 143; de plus, Homil. 4, in Genesim.; — Homil. 9 et 49, ad popid. Antioch.
Philon le Juif, De opific. mundi, et De monarch.
Salvien, n ad Eccl. Cathol., parle du peu de foi et du peu de religion que l'on voit dans la plupart des chrétiens. — Au livre m, il s'élève contre les libertins de son temps en matière de religion.
S. Bernard, Serm. 32, in Cantic.
[Les livres spirituels]. — Le Catéchisme de Grenade.
Lessius, De divinis perfectionibus .
Silhon, Traité de l'immortalité de l'âme, dont la plus grande partie est employée à prouver l'existence d'un Dieu contre les athées.
Le P. Mauduit, de l'Oratoire, Traité de la Religion contre les athées et les déistes.
Le P. Ant. Girard, de la Compagnie de Jésus, a extrait des Œuvres du P. Léonard Lessius deux maximes fondamentales du salut : l'une de la vérité d'un Dieu, l'autre delà vérité de la religion contre les hérétiques.
Pianesse, traduit par le P. Bouhours,a fait un beau7>a»7é de la religion, où, dans un chapitre entier, il parle de la stupidité des athées.
Le P. Antoine de St-Martin de la Porte, carme réformé, dans un livre intitulé Les conduites de la grâce, traité 4, parle fort au long des esprits forts et y montre leur faiblesse.
ATHEES, ATHEISME.
La Bruyère, dans ses Caractères, finit son ouvrage par celui des esprits forts et des athées, et démontre l'existence d'un Dieu.
Le P. Caussin, dans la Cour sainte, liv. II, premier obstacle du salut, a un long discours sur l'athéisme et sur l'impiété.
Le P. de la Colombière, dans ses Réflexions chrétiennes, en a un sur l'athéisme et sur le libertinage.
Le livre intitulé La sagesse chrétienne, par le P. Guilleminot, de la Compagnie de Jésus, en parle aussi fort au long.
[Prédicateurs] — Le P. d'Orléans, tome I de ses Sermons, en a un sur la religion au il combat les athées et les libertins.
Les Essais de Sermons de l'abbé de Bretteville, tome IV, Sermon pour le dim. de l'octave de Noël.
L'auteur des Sermons sur tous les sujets de la morale chrétienne, dans la Dominicale, dim. de la Trinité, prouve l'existence d'un Dieu contre lc3 athées.
Le même, tome II des Sermons particuliers, en a un sur l'incrédulité, contre les libertins.
[Auteurs païens]. — Cicéron, II, De naturâ Deornm.
Seneca, De Providentiel.
Stoici apud Plutarchum, II, De placilis Phil. 6.
§ III
Passages, exemples et applications de l'Ecriture - Sainte.
Ego sum qui sum. Exodi m 14.
Videte quod ego sim soins, et non sit alius Deus prœter me. Deuter. xxx.ii, 59.
Signalum est super nos lumen vuUùs tui, Domine. Ps. 4.
Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus. Ps. 13.
Cœli enarrant glorictm Dei, et opéra manuum ejus annuntiat firmament u m.
Dits diei éructât verbum, et nox nocti indicat scientiam. Ps. 18.
Quomodb scit Deos, et si est scienHa in Excelso ? Ps. 72. (Sic loquuntur impii.)
Viduam et advenam inlerfecerunt, et pupitlos occiderunt, et dixerunt : Non videbit Dominus , nec inlelliget Deus Jacob. Ps. 39.
Je suis Celui qui suis.
Considérez que je suis seul Dieu et qu'il n'y en a point d'autre.
La lumière de votre visage a été gravée sur nous, Seigneur.
L'insensé a dit dans son cœur : Died n'est pas.
Les cirux racontent la gloire de Dieu, et le firmament publie les ouvragf s de sks mains. Le jour annonce cette vérité au jour, e*, la nuit en donne la connaissance à la nuit.
Comment est- il possible que Died connaisse ce qui se passe, et le Très-Haut a-t-il la connaissance de toutes eboses?
Ils ont mis à mort la veuve et l'étranger, ils ont tué les orpbelins, et ils ont dit: Le Seigneur ne le verra point, et le Dieu de Jacob n'en saura rien.
Ipse dixit, et facta sunt ; ipse mandavit, et creata sunt- Ps. 32.
Priusquàm montes fièrent aut formaretur terra et orbix, a sœculo et usquè in sœculum tu es Deus. Ps. 3.
Interroga jumenta, et docebunt le; et volatilia cœli, et indicabunt tibi ; et narrabunt pisces morts : quis ignorât qubd manus Domini hœc omnia fecerit ?
Jobi xn, 7.
Deus, cujus irœnemo resistere polest, et sub quo curvantur qui portant orbem. Id. ix, 15.
A magnitudine speciei et creaturœ cognoscibiiiter polerat Creator horum videri. Sapient. xm, 5.
Tu es, Domine, qui vitœ et mortis habes polestatem. lbid. xvi, 13.
Non est alius Deus quhm tu, eux cura est de omnibus. Ibid. xn, 13.
Spiritus Domiyii replevit orbem terrarum.el hoc quod continet omnia scientiam kabet vocis. lbid. i, 7,
Dehisquœ videntur bona nonpoteruvt intelligere eum qui est, neque, operibus attendentfS, agnoveruitt quis esset artiffx. lbid. xm, 1.
Ego primus et ego novissimus, et absque me non est deus. Isaïae, xuv, 6.
Plena est omnis terra gloriâ ejus. Id.
vi, s.
Ante me non est formalus deus, etpost me non erit {dicit Dominus). Id. xliii.
Quomndb ignoras quœ sit via spirilils, et quâ raiione compingantur ossa in ventre prœgnantis, sic nescis opéra Dei, qui fabricator est omnium. Eccl. xi, 5.
Numquid non cœlum et terram ego impleoî dicit Dominus. Jerem. xxni, 24.
Lux vera quœ illuminât omnem hominem venientem in hune mundum. Joan. i.
Non sine testimonio (Deus) semetipsum reliquit, benefaciens de cœlo. Act.
xiv, 16.
Deus, quifecit mundum et omnia quœ in eo sxmt, hic cœli et terrœ cùm sit Dominus,non in manufactis templis ha-
bilat indigens aliquo, cùm ipse det
omnibus vitam et inspiralionem, et omnia. Act. xvn, 2j.
//; ipso vivimus, movemur et sumus.
Ibid.
Il a parlé, et toutes choses ont été faites; il a commandé, et toutes choses ont été créées.
Avant que les montagnes eussent été faites ou que la terre eût été formée avec tout l'univers, vous êtes Died de toute éternité et dans tous les siècles-
Interrogez les animaux, et ils vous enseigneront; consultez les oiseaux du ciel, et ils seront vos maîtres ; et les poissons de la mer vous instruiront : car qui ignore que c'est la puissance de Dieu qui a fait toutes ces choses ?
Nul ne peut résister à sa colère, parce qu'il est Dieu, et ceux qui gouvernent le monde fléchissent sous lui.
La beauté et la force de la créature pouvaient faire connaître le Créateur qui l'a formée.
C'est vous, Seigneur, qui avez la puissance de la vie et de la mort.
C'estvousquiavezsoin de toutes choses, et il n'y a point d'autre Dieu que vous.
L'esprit du Seigneur remplit l'univers, et, comme il contient tout, il connaît tout ce qui se dit.
Ils n'ont pu comprendre, par les biens visibles, Celui qui est, et ils n'ont point reconnu le Créateur par la considération de ses ouvrages.
Je suis le premier, et je suis le dernier; il n'y a point d'autre dieu que moi.
La terre est toute remplie de sa gloire.
Avant moi il n'y a point eu de dieu, et il n'y en aura point après moi.
Comme vous ignorez par où l'âme vient, et de quelle manière les os se lient dans les entrailles d'une femme, ainsi vous ne connaissez point les œuvres de Dieu, qui est le créateur de toutes choses.
N'est-ce pas moi qui remplis le ciel et la terre?
Celui-là était la vraie lumière qui illumine tout homme venant dans le monde.
Dieu ne s'est point laissé lui-même sans témoignage, lorsque du haut du ciel il nous adresse ses bienfaits.
Dieu, qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n'attend pas pour son logement des temples bâtis par les mains des hommes, comme s'il avait besoin de ses créatures, lui qui doune à chacun la vie, la respiration, et toutes choses.
C'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être.
Invisibilia ipsins h creatnrâ mundi, Les grandeurs invisibles de Dieu de-
per ea quœ facta sunt intellecta, cons- viennent comme visibles en se faisant
piciuntur, Rom i, 20. connaître par ses ouvrages.
Ex ipso et per ipsum et in ipso sunt Tout est de lui, tout est par lui, tout
omnia. Rom. xi, 36. est en lui.
Cùm cognovissent Deum, non sicut Ayant connu Dieu, ils ne l'ont point
Deum glorificaverunt aut grattas ege- glorifié comme Dieu et ne lui ont point
runt; sed evanuerunt in cogilalionibus rendu grâces; mais ils se sont égarés
suis, et obscuralum est insipiens cor dans leurs vains raisonnements, et leur
eorum. Rom. i, 21. cœur insensé a été rempli de ténèbres.
EXEMPLES DE L'ANCIEN de DU NOUVEAU TESTAMENT.
[Avant le déluge]. — Avant le déluge, quoique le monde en fût venu jusqu'aux derniers excès do l'impiété, nous ne voyons pas cependant que, dans cette corruption générale, il ait perdu entièrement la croyance en Dieu. La création du monde et le souvenir du premier homme, que plusieurs avaient vu et dont les autres avaient appris la destinée, ne leur permettaient pas de douter qu'il y eût un premier être, l'auteur et le maître souverain de cet univers, quoique le vice et la corruption des mœurs en eussent entièrement étouffé la crainte et aboli le culte et la religion. Aussi y a-t-il une telle liaison entre la création du monde et l'existence d'un Dieu créateur, qui seul l'a pu tirer du néant, que l'une fait une conséquence nécessaire pour l'autre ; et un athée qui a étouffé dans son cœur la foi à Dieu doit nier conséquemment la création du monde, et dire qu'il a été de toute éternité dans l'état où il est, ou du moins que l'assemblage de toutes les parties qui le composent s'est fait par hasard et par la rencontre des atomes, qu'un mouvement fortuit a réunis pour former tous ces beaux ouvrages. Si l'un est plus difficile à croire que l'autre, c'est au bon sens à en décider : ce qui donne sujet de dire que, pour être véritablement athée, il faut avoir perdu la raison. Mais c'est assez qu'elle soit corrompue, ou par le vice ou par quelque violente passion, pour dire qu'il y a toujours eu des demi-athées, c'est-à-dire des gens sans crainte de Dieu, sans conscience et sans aucun sentiment de religion.
[Caïn], — Le premier exemple que nous ayons, dans l'Ecriture, d'un homme sans religion et sans crainte de Dieu est celui du premier des réprouvés, le malheureux Caïn, qui ne pouvait douter qu'il y eût un Dieu créateur du monde, et qui, étant fils du premier homme, lequel ne pouvait avoir été formé que des mains de ce môme Dieu, fit cependant paraître une ùme impie, chancelante dans la foi de la providence de celui qu'il Savait avoir tout créé. Ce qui fait que quelques SS. Pères l'appellent pour ce sujet le premier et le patriarche des athées; et S. Bernard n'a pas craint de dire qu'il avait fait mourir la foi avant de donner la mort à son frère. Le châtiment que la justice divine tira de son impiété devrait épouvanter tous ceux qui suivent son exemple, puisqu'ils doivent attendre le même sort
[Autres exemples]. — On peut dire qu'autant d'impies et de scélérats dont parle l'Écriture ont été du moins tout autant de demi-athées : — comme Ésaù, qui renonça à son droit d'aînesse pour contenter sa sensualité; — Saûl, qui dans le désespoir de ses affaires consulte une Pythonisse; — tant de rois impies qui ont porté le peuple de Dieu à l'idolâtrie, et d'autres qui ont quitté le Dieu de leurs pères pour offrir des sacrifices aux idoles. En effet, la différence qu'il y a entre un idolâtre et un athée est que l'un ne reconnaît point du tout de Dieu, et que l'autre en reconnaît de faux, ou hien fait un dieu d'une créature. L'impiété est égale; et l'on peut dire que l'idolâtrie fraie le chemin à l'athéisme, comme l'athéisme aujourd'hui fait des idolâtres de leurs plaisirs et de leurs intérêts.
[Pharaon.] — Celui dont non-seulement le procédé a fait voir qu'il ne croyait pas qu'il y eût un Dieu et souverain au-dessus de lui, mais encore qui a hautement déclaré qu'il ne voulait ni le reconnaître ni lui obéir, c'est Pharaon, l'exemple d'un cœur aveuglé et endurci : Nescio Dominum, et Israël non dimittam (Exode, v).Les prodiges surprenants que Moïse fit en sa présence devaient le convaincre qu'il y avait un Dieu qui était le maître souverain de toute la nature: cependant, avec quelle opiniâtreté protestat-il qu'il ne connaissait point ce Dieu de la part de qui Moïse lui parlait, et qu'il ne permettrait point que le peuple d'Israël, qu'il retenait dans un dur esclavage, allât dans le désert pour le reconnaître par un sacrifice solennel? C'est la figure, ou plutôt le modèle, de la rébellion des athées, que ni la raison ni les miracles, ni les menaces et les fléaux de la justice divine, ne sont capables de convaincre qu'il y a un Dieu vengeur de leurs crimes.
[Nabuehodonosor]. — Nabuchodonosor est un autre exemple de cette impie rébellion, quoique, puni de son orgueil, il reconnut enfin la grandeur et le souverain pouvoir de celui dont il méprisait le nom. Ce prince, aveuglé de l'éclat de sa grandeur, avait agi contre toutes les lumières de la raison en s'élevant au-dessus de Dieu, à la place duquel il voulut faire adorer sa statue : mais la punition que Dieu en tira fut proportionnée à son crime et à son impiété : car il le priva de l'usage de la raison, et réduisit à la condition des bêtes celui qui voulait s'élever au-dessus de tous les hommes. C'est l'état où les athées sont réduits, en quelque manière. Ils ont étouffé toutes les lumières de leur raison pour ne pas reconnaître un Dieu que éatures même insensibles et irraisonnables publient hautement, et \]~ s'abrutissent eux-mêmes pour mener une vie de bêtes, en ne pensant qu'à la terre et aux plaisirs des sens : ce que S. Taul appelle une digne punition de leur impiété : Mer cèdent, quant oporluit,erroris$ui in semetipsis recipienles (Rom. i).
[Ilérode]. — Dans le Nouveau-Testament, nous voyons en la personne
486 ATHEES, ATHÉISME.
d'Hérode l'Ascalonite une espèce d'athéisme, puisque non -seulement il fît voir dans toute la conduite de sa vie qu'il n'admettait point d'autre divinité que sa fortune et ceux qui pouvaient le maintenir sur le trône qu'il avait usurpé, mais que, ayant appris qu'un Dieu était né sur la terre et dans le royaume qui lui était soumis (c'était le Messie que les prophètes avaient prédit et que les Juifs attendaient de son temps), quoiqu'il n'ajoutât pas beaucoup de foi à une nouvelle si surprenante, il ne laissa pas d'en être troublé, et n'oublia rien ensuite pour perdre ce Messie nouveau-né, quel qu'il pût être, jusqu'à faire mourir tous les enfants qui se trouvèrent dans la contrée de Bethléhem et qu'il crut être à peu près du même âge. Les athées font quelque chose de semblable : ils tâchent, à force de crimes, d'étouffer la pensée et la crainte d'un Dieu dans leur cœur, et d'ôter Dieu du monde s'ils pouvaient, parce que, comme dit S. Augustin, ils ont grand intérêt qu'il n'y ait point de vengeur de leurs désordres et de leur impiété.
[Le Dieu inconnu d'Athènes]. — Quand S. Paul parut dans l'Aréopage pour y porter les lumières de la foi et enseigner ce Dieu inconnu que les Athéniens adoraient, avant de leur parler de la loi de l'Évangile, il eut grand soin de leur donner une idée du vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, tout autre que celle qu'ils en avaient, parce qu'ils n'étaient pas moins éloignés de la vérité en reconnaissant de faux dieux que s'ils n'en avaient point du tout reconnu, et qu'être idolâtre ou athée est la même chose à l'égard de la religion chrétienne; qu'enfin, comme dit Tertullien, ou il n'y a point de Dieu ou il n'y en a qu'un; à la réserve qu'il est plus facile de désabuser un idolâtre qu'un athée, à cause que le vice et la première passion déréglée jettent plus de ténèbres dans l'esprit de celui-ci, et que l'athéisme et l'impiété venant du libertinage des mœurs mettent plus d'obstacles à sa convresion.
Comme le discours ordinaire des athées et des libertins est que personne n'est revenu de l'autre monde pour les informer de ce qui s'y passe, ainsi que disent en effet les impies dans la Sagesse, on leur doit répondre ce que le saint patriarche Abraham répondit au mauvais riche, lequel du milieu des flammes le suppliait d'envoyer quelqu'un d'entre les morts pour instruire ses frères qui vivaient en athées : qu'ils avaient Moïse et les prophètes, que cela leur devait suflire, et que, s'ils ne se rendaient pas aux témoignages de la vérité que Dieu leur a donnés, ils n'ajouteraient pas plus de foi à celui des morts ressuscites ni à tous les autres prodiges, qu'ils prendraient pour des illusions.
applications-
Al illi, ut viderunt eum ambulantem suprà mare, putaverunt phantasma esse (Marc, v;, 49). — Il se passe dans l'esprit des athées et des libertins
quelque chose de semblable à ce que nous lisons des Apôtres, lorsque
(Jésus-Christ leur apparut marchant sur les eaux : ils s'imaginèrent que c'était un fantôme. Les impies disent la même chose de toutes les vérités de la religion, mais avec celte différence» •qu'ils le disent non par surprise comme les Apôtres, mais par uu aveuglement volontaire causé par leur3 passions. Car, quoique les vérités chrétiennes frappent leurs yeux et qu'ils les voient solidement appuyées, ils sont résolus de n'en rien croire, de crainte d'être obligés de les suivre. Ou bien ils sont comme ces mêmes Apôtres chancelants dans la foi de la résurrection du Sauveur, après que les femmes pieuses qui étaient allées à son sépulcre pour embaumer le corps leur eurent rapporté ce qu'elles avaient vu et entendu : Visa sunt anle illos sicul deliramentum verba isla, dit l'Evangeliste S. Luc, et non crediderunt eis. Ce rapport qu'elles firent sembla aux Apôtres tenir de la faiblesse d'esprit et de la folie : c'est pourquoi ils n'y ajoutèrent point de foi. Voilà jusqu'où va l'aveuglement des libertins, jusqu'à prendre des vérités importantes pour des fables!
Le Prophète royal dit que le jour annonce la vérité au jour, et que la nuit enseigne la vérité à la nuit : Dies diei éructât verbum, et nox nocli indicat scienliam (Ps. 18). Un savant interprète fait l'application de la première partie de ce passage aux fidèles, qui sont éclairés des lumières de la foi, et de la seconde partie aux malheureux impies , qui sont ensevelis dans les ténèbres de l'enfer. C'est aux premiers, comme aux enfants de lumière, que l'on doit dire que le grand jour de l'Evangile luit dans leurs âmes pour y annoncer la vérité, parce qu'ils croient ce que la parole de Dieu leur a révélé : au lieu que c'est dans les ténèbres de l'enfer que la nuit éternelle leur enseigne les mêmes vérités qu'ils n'ont pas voulu croire, par cette science expérimentale qui leur fait sentir, malgré qu'ils en aient, qu'il y a un Dieu, une autre vie et des supplices éternels.
Le prophète Jonas dormait d'un profond sommeil dans le vaisseau, où il s'était embarqué pour éviter d'exécuter les ordres de Dieu, lorsqu'une furieuse tempête était prête de l'ensevelir dans les eaux, avec tous ceux qui étaient dans le navire. Le pilote effrayé l'éveilla et lui dit : « Quoi l vous dormez, et nous voilà perdus! Eveillez-vous promptement et invoquez votre Dteu, qui peut-être se souviendra de nous et nous délivrera. » Cependant, la tempête étant devenue plus violente, on jette le prophète dans la mer, presque encore enseveli dans le sommeil où il s'était laissé aller. — C'est ce qui se passe, mais avec une issue bien différente, dans la conduite des libertins, qui sont ensevelis dans le profond sommeil d'une vie oisive, plongée dans les débauches et dans les voluptés. Ils sont sur la mer du monde, dans un vaisseau fragile, toujours en danger d'une mort éternelle, ne pensant jamais à invoquer le vrai Dieu, qu'ils ne connaissent point, ou qu'ils fuient pour ne pas être obligés d'exécuter ses ordres. Mais
488 ATHEES, ATHÉISME.
enfin le sort malheureux d'une réprobation éternelle tombe sur eux, et ils sont ensevelis dans un abîme de malheurs.
Dixit impius in corde suo : Non est Deus (Ps. 10). C'est une belle remarque que celle d'un savant auteur, que le démon, jaloux de la gloire de Dieu, avait, durant les ténèbres du paganisme, rempli le monde d'une multitude d'idoles et de fausses divinités, auxquelles il faisait rendre hommage, sûr que c'était là le moyen d'abolir le culte qui était dû au vrai Dieu. Mais, aujourd'hui que les hommes sont trop éclairés pour donner dans ce piège et pour adorer les ouvrages de leurs mains, comme faisaient ces anciens idolâtres, cet ennemi de Dieu et des hommes a changé de batterie: il persuade aux libertins, non plus d'imiter des dieux qui autorisent leurs passions et leurs crimes, mais qu'il n'y a point de Dieu qui en puisse être un jour le juste vengeur. Il ne fait que changer d'artifice, en les jetant dans une erreur tout opposée, mais qui n'est pas moins fatale à l'innocence et capable de perdre les hommes sans ressource.
Noluit inlelligere ut benè ageret (Ps. 38). — In circuitu impii ambulant (Ps. 11). — C'est l'infâme cercle dans lequel marchent les impies, et d'où ils ne sortent point. Ils veulent douter des vérités de la foi parce qu'ils sont débauchés, et que ces vérités les inquiètent dans leurs débauches; et ils s'abandonnent ensuite brutalement à leurs débauches parce qu'ils ne croient point les vérités de la foi. Lorsqu'on les presse de quitter leurs mauvaises habitudes, ils répondent qu'ils feraient effort pour les rompre s'ils étaient assurés de ce que notre religion enseigne ; et, quand on les a convaincus de tout ce qu'enseigne notre religion, ils en reviennent à dire qu'ils ne peuvent rompre leurs mauvaises habitudes : In circuitu impii ambulant.
§ iv.
Pensées et passages des SS. Pères.
Hœo est summa delicti, nolenlium C'est le comble du crime, de ne vouloir agnoscere quem ignorare non possunt. pas reconnaître celui qu'on ne peut Tertull. Apol. ignorer.
Tolus mundus inscriptus est, et ab Cette vérité, qu'il y a un Dieu, est omni conscientiâ legitwr. ld. Ibid. gravée dans toutes les parties qui com-
posent le monde, en caractères si bien marqués, que toute conscience l'y lit.
Ubi Deus non timetur, nisi ubi non D'où la crainte de Dieu est-elle bannie, e$t? Id. De praescript. il. sinon des lieux où il n'est point?
Nihil adhùc de Duo discens Deum nominat ; nihil aliud de judicio ejus adtnittens, Deo commendare se dicit. Id. De carne Christi.
Quidquid de Deo cogitatum fuerit, minus ipso eril; quidquid omninb de Mo retuleris, rem aliquam ipsius magls et virtutem quàm ipsum explicaveris. Id.
De Triait.
Animœ, à primordio, conscientia Dei dos est. Id. Contra Mure.
Patent oculi (athseorum), nec vident ; hiant aures, nec audiunt ; cor stupet, et salitns animus nescit quod agnoscit. Id. n ad Nat.
Deus in aperto constitutus est. Tertull. De pœnit.
Tantis operibus Deus notitiam sut armavit. Id.
Tune aliquid de Deo cognoscimus cùm Muni cognosci non posse sentimus. Augustin.
Errât quisquis putat veritatem se posse cognoscere, cùm adhùc nequiter vivat. Id. De agone Christi.
Pauci inveniuntur tantœ impietatis ut impleatur in eis quod scriptum est : Dixit insipiens in corde suo, Non est Deus. Id. in Ps. 13.
Videre velle ut animum purges, cùm ideà purgeturut videas, perversum ctrtè atque prœposterum est. August. De utilit. credendi.
Si hœc pulchra sunt quœ videmus in mundo, quid est ipse T si hœc magna sunt, quantus est ipse ! Id. in Ps. 26.
Deus est illud ipsum de quo Psalmista : cœterasi cumipso conferantur, nec ipsa sunt nec Ma, sed merum nihil. Id.
Si meipswm nescio, si animœ meœ substantiam et naturam ignoro, si eorirti quœ in Ira un1 sunt rationem non inldligo, quâ audaciâ suprà me erigam oculos ut videam principium sine prin-
Celui qui n'a pas encore une notion assez distincte de Dieu ne laisse pas d'en prononcer le nom; et, n'ayant nulle connaissance de ses jugements, il ne laisse pas de se recommander à lui par un instinct naturel.
Tout ce que tous pouvez penser de Dieu est toujours au-dessous de ce qu'il est, et tout ce que vous pouvez en dire expliquera plutôt quelqu'un de ses effets, ou quelque chose qu'il peut faire, que ce qu'il est en effet.
La connaissance d'un Dieu est comme la dot et le partage de l'âme, dès qu'elle a reçu l'être.
Les athées ont les yeux ouverts, et cependant ils ne voient point ; ils ont des oreilles, et ils n'entendent point; leur cœur est stupide, et leur esprit égaré ignore ce qu'il ne peut méconnaître.
Dieu est exposé aux yeux de tout le monde, et paraît dans tousses ouvrages.
Dieu, parla connaissance des ouvrages qui ne peuvent être que de lui, a comme armé et défendu la connaissance de son être.
Nous commençons a connaître quelque chose de Dieu lorsque nous reconnaissons qu'on ne le peut connaître parfaitement.
Celui-là se trompe qui, menant une vie criminelle, s'imagine pouvoir parvenir à la connaissance de la vérité.
Il y a peu de gens qui en soient venus à ce point d'impiété, de vérifier dans leurs personnes ce que dit le prophète : c L'impie insensé a dit dans son cœur, Il n'y a point de Dieu. »
Il faut commencer par purger l'âme de ses vices afin de concevoir les vérités chrétiennes : car vouloir les pénétrer et et les voir afin de quitter le péché, c'est vouloir renverser l'ordre établi de Dieu.
Si Dieu a mi3 tant de beauté dans les choses de ce monde, combien en possède-t-il donc lui-même ! si elles nous paraissent si grandes, combien lui-même est-il grand !
Dieu est cela même dont le prophète nous parle : que si l'on met tout le reste des créatures en parallèle avec lui, cène sera plus ni ceci ni cela, mais de purs néants en sa présence.
Si je m'ignore moi-même, si je ne connais ni la nature ni la substance de mon âme, si je ne puis rendre raison de ce qui est en moi et de ce qui s'y passe, avec quelle hardiesse oserai-je élever
cipio, et finem sine fine attingam ? Cyprian. Prœf. de card. operib.
Dêus nec videri potest, visu clarior est; nec comprehendi, actu purior est; nec œstimari, sensu major est : et ideb sic eum digne œslimamus dùm incêstimabilem dicimus. Ici. De idol. vanit.
In paginis elementorum ac voluminibus temporum, communis et publica institutionis doctrina legitur. Prosper. n De vocat. gent. 4.
Humanœ infirmitaHs religiosa professio est, hoc solum nasse quod Df.us est. Zeno Vercmens. Serm. i in Ps. 128.
Negal quodammodo Deum quisquis rationibus humants Deum meliri conatur : defcnsio enim non nisi imbecilli prœstatur. Id. Serm. de Fide.
Parentem omnium et omnium Dominum non minoris sceleris est ignorare quàm lœdere. Id. Ibid.
Absque, notitiâ Dei, quœ potest esse félicitas ? Id. Ibid.
Nùm Dec m negat nisi cui expedit Dêum non esse ? Augustin.
Nihil est ordineperfectum quodpossit sine moderatore consister e. Lactant. ni,
Esse omnium est ipsa Divinitas. Dionys. De divin. Nominib.
Non est gensneque linguaquœ hancvocem cœlorum et creaturarum intelligere non possit, quâ Deum omnes clamant.
Chrysost. Homil. 9 ad Popul. Antiocb.
explicans illud Davidis : Cœli enarrant gloriam Déi, etc.
[Nihil agis, ingratissime morfalium, qui te negas Deo debere, sed naturœ, quia 7iihil natura sine Deo est ; sed idem uterque, nec distat ofjicio. Seneca, De benef.
les yeux pour comprendre celui qui e3t le principe et la fin de toutes choses, et qui est lui-même sans principe et sans fin ?
Dieu ne peut être vu, il est hors de la portée de nos yeux ; ni compris, il est plus élevé que notre intelligence ; ni assez estimé parce qu'il est hors de l'atteinte de nos sens : c'est pourquoi nous jugeons équitablement de la perfection de son être, lorsque nous disons qu'on n'en saurait avoir une assez haute idée.
Nous lisons dans tous les éléments et dans toutes les révolutions des temps, comme dans autant de livres ouverts, la doctrine commune et publique dans laquelle nous avons été élevés.
C'est un aveu sincère et religieux de la faiblesse humaine, de ne concevoir de Dieu autre chose sinon qu'il existe.
C'est nier Dieu en quelque sorte que de croire en pouvoir donner une pleine idée par les lumières de la raison, comme si cela était nécessaire pour défendre la vérité de son être. On ne court offrir ainsi son secours qu'à ce qu'on croit faible.
Ce n'est pas un moindre crime d'ignorer le Créateur et le souverain Maître de toutes choses que de l'offenser.
Sans la connaissance d'un Dieu et d'un souverain être, peut-on jamais être heureux ?
Personne ne nie qu'il n'y ait un Dieu, sinon celui à qui il serait utile qu'il n'y en eût point.
Rien de bien réglé ne peut subsister longtemps ni se conserver dans cette situation, sans gouverneur et sans quelqu'un qui l'y maintienne.
Le principe de l'être de tout ce qui existe, c'est Dieu.
11 n'y a ni langue ni nation qui ne puisse entendre la voix des cieux et de toutes les créatures publiant qu'il y a un Dieu.
[C'est en vain, ô le plus ingrat de tous les hommes, que tu ne veux point t'avouer redevable à Dieu de tout ce que tu es, mais à la nature : car la nature et Dieu ne sont qu'une môme chose : le nom est différent, mais c'est le même dans le gouvernement du monde.
Si Deum è mundo smtuleris, fidem et Otez Dieu du monde, vous ôtez en
societatem de génère humano, et unh même temps de la société la bonne foi,
excellentissimam virtutem justitiam , la vie civile, et surtout la justice, qui
auferre necesse est. Cicero, De naturâ est la vertu la plus nécessaire et la plus
deorum.] excellente].
■J gHJ-Qo^-
Ce qu'on peut tirer de la Théologie.
[Diverses catégories d'alliées], — Sous le nom d'impies, de libertins et d'esprits-forts, sont comprises trois sortes de personnes qu'on peut dire n'avoir point de religion; savoir, les athées, les déistes, les- pyrrhoniens. Ils ont chacun leurs arguments à part, selon les articles qu'ils combattent. Les déistes, qui reconnaissent un Dieu, font contre la religion des objections qui ne leur sont pas communes avec les athées qui le nient, ni avec les pyrrhoniens qui en doutent. Les athées croient avoir plutôt fait de détruire la Divinité, avec laquelle ils anéantissent en même temps tout ce qui est appuyé sur la certitude de son être, comme la religion et toutes ses suites par rapport soit à cette vie soit à l'autre. Les pyrrhoniens, qu'on peut appeler indifférents sur le chapitre de la religion, n'affirment rien positivement, mais aussi ils n'empêchent point que les raisons contraires n'aient chacune leur probabilité. Le oui et le non leur sont indifférents, pourvu qu'entre l'un et l'autre leur esprit demeure toujours en suspens. Les uns et les autres se donnent le nom et s'arrogent la gloire d'espritsforts, comme s'ils étaient élevés au-dessus des faiblesses humaines, ne donnant point dans les opinions du vulgaire, qui engagent imprudemment dans la servitude d'une religion laquelle ne peut souffrir aucune licence.
Les raisons qui prouvent l'existence d'un Dieu sont d'ailleurs si claires et si évidentes, et, comme disent les auteurs, toutes les créatures en sont des preuves si incontestables, qu'il y a lieu de douter s'il y a de véritables athées, ou qui le soient de bonne foi, à moins d'une stupidité effroyable, qui étouffe presque toutes les lumières de la raison : mais il y a une infinité d'athées de cœur, qui s'efforcent de se persuader qu'il n'y a point de Divinité pour étouffer par-là les remords de leur conscience, pour jouir en repos des plaisirs de- cette vie et commettre leurs crimes avec impunité. Aussi Dieu n'a-t-il jamais fait exprès de miracles pour prouver la Divinité, parce que toutes les créatures la prêchent. Il n'y a que ceux à qui il serait à souhaiter qu'il n'y eût point de Dieu qui la nient : leur imagination remplie d'extravagances les jette dans l'égarement: ils font tous leurs efforts pour se persuader ce qu'ils souhaitent, et pour attirer les
autres dans leur sentiment, parce qu'ils voudraient, ce qu'ils no pourront pourtant jamais faire, s'en convaincre eux-mêmes.
Il se trouve cependant une infinité de libertins qui non-seulement vivent en athées, mais encore parlent comme s'ils l'étaient effectivement, qui ne peuvent s'empêcher de dogmatiser dans les compagnies, et qui dans le fond sont persuadés du contraire. Quelquefois c'est simplement pour donner carrière à leur bel esprit, pour avoir le plaisir malin d'embarrasser un ignorant et de lui renverser l'esprit, parce qu'il n'a pas assez de lumières pour découvrir la faiblesse et la fausseté des raisonnements qu'on lui fait : et ainsi il arrive que des gens qui ne doutent point de la Divinité peuvent faire de véritables athées. Rien n'est donc plus juste que de précautionner les fidèles contre leurs fausses raisons et leurs pernicieux sophismes.
[Causes et sources]. — Il y a particulièrement trois causes de l'athéisme, soit d'esprit, soit de cœur : peu importe comment les athées s'égarent, puisqu'ils commettent les mêmes désordres, et tombent enfin dans le même malheur. — La première, est une conscience criminelle, qui s'est endurcie par une longue habitude dans des péchés honteux. La foi s'affaiblit peu à peu, et enfin elle s'éteint tout-à-fait: on prenjl même soin que cela arrive pour se délivrer des reproches et des remords secrets que l'âme ressent en cet état : de manière que, pour n'être plus arrêté par la crainte des jugements de Dieu et des supplices qui lui sont préparés dans l'autre vie, c'est l'âme elle-même qui en éteint, autant qu'elle peut, en elle-même la créance; ou du moins elle fait tant qu'elle en perd le souvenir, en éloignant ces objets effrayants de devant ses yeux. — La seconde cause de cet athéisme secret ou déclaré est l'amour sensuel, les débauches outrées, l'amour des plaisirs, qui abrutissent une âme, en sorte qu'elle n'a plus de sentiments de Dieu ni de religion: jusque-là que, n'espérant rien dans l'autre vie, elle borne tout son bonheur à celle-ci, et bannit de son esprit les pensées qui pourraient troubler la jouissance de ses plaisirs. — La troisième source de ce malheur est une curiosité inquiète et un orgueil secret, qui veut pénétrer les plus hauts mystères de la religion: et, comme un libertin ne peut y atteindre par les faibles lumières de la raison, il croit ou faux ou impossible ce qui est au-dessus de la portée de son esprit. C'est cet orgueil qui a rebuté les anciens philosophes de nos mystères, et les a si souvent aveuglés jusqu'à ne vouloir croire que ce qu'ils ont pu comprendre.
[Idée fausse]. — Ceux des impies qui parlent sérieusement s'y prennent d'une autre manière pour détruire la religion. Comme ils voient qu'elle règle nos actions les plus secrètes et jusqu'à nos désirs, ils en attribuent l'établissement au dessein politique do tenir les peuples dans la soumission qu'ils doivent aux puissances. Mais , s'ils agissaient de bonne foi , ils concluraient au contraire qu'il n'y a qu'une véritable religion qui ait su
pourvoir à la sûreté du public en maintenant l'ordre, la dépendance et la paix, en réglant les devoirs de la société des hommes: car le mensonge et les fausses suppositions n'auraient jamais pu causer un si grand bien; outre que l'imposture et la fausseté ne peuvent pas toujours être cachées. Mais la crainte de la justice d'un Dieu vengeur et les supplices de l'autre vie, aussi bien que les récompenses des bonnes actions, ayant eu le pouvoir de produire un aussi grand bien qu'est l'union universelle de la société humaine, il faut dire que c'est la religion qui a mis l'ordre et la paix dans le monde civil, et non pas la politique, c'est-à-dire le dessein purement humain d'amener cet ordre, qui ait établi ou introduit la religion.
[Impuissance de la raison]. — Quand on représente aux athées les crimes et les désordres qui régneraient dans le monde s'il n'y avait ni Dieu ni religion , ils ne peuvent pas répondre qu'alors la raison gouvernerait les hommes, et que le vice, qui est si contraire à la raison, ne leur serait pas moins en horreur pour n'être plus défendu par la religion. Car qu'est-ce que la raison toute seule pour s'opposer au torrent des passions qui se débordent? et qui n'en voit pas tous les jours la faiblesse et l'inutilité, dans la conduite de tant de gens passionnés qui n'écoutent ni la raison ni la conscience quand il s'agit de se satisfaire? Ils ne voient pas que la considération de la raison et de la vertu, à laquelle on ne saurait trop déférer d'ailleurs, est fondée sur ce que la religion nous apprend de l'existence de Dieu et des ordres qu'il nous intime, et que, si on suppose que Dieu n'est qu'un nom et qu'une vaine idée, il n'y a plus ni vertu ni vice, et que la vertu et le vice ne sont plus, de leur côté, que des mots qui ne signifient rien.
La lumière naturelle nous fait voir encore qu'il y a un auteur de toutes choses. Nous naissons avec des instincts et des passions; nous naissons avec des lumières et des connaissances. Comme il y a des objets que nous désirons naturellement, il y en a aussi que nous connaissonssans instruction et sans étude: Dieu, l'immortalité de l'âme, la récompense des bonnes actions et le châtiment qui est dû aux mauvaises, sont de ces vérités qu'il n'est pas besoin d'apprendre : de manière qu'il n'y aurait point d'infidèles sur ces articles si, pour être fidèle, il suffisait de connaître ce que là-dessus notre foi nous prêche, et que la raison sans la volonté fût suffisante. Ces vérités, en effet, ne viennent point de l'éducation. La succession des temps, la révolution des affaires, les divers intérêts des peuples, le mélange des nations, les différentes inclinations des hommes, changent l'éducation, donnent cours à d'autres maximes et établissent d'autres règles d'honneur et de bienséance: mais le sentiment qu'il y a un Dieu, une autre vie, des récompenses pour la vertu et des châtiments pour les crimes, ce sentiment, dis-je, s'est conservé parmi tous les changements de la société: et qu'en pouvons-nous conclure autre choso, sinon que ce sentiment, encore
une fois, ne vient pas de la simple éducation, mais qu'il est fondé sur quelque proportion naturelle entre ces vérités et notre entendement?
[Conséquences de l'hathéisme]. — Si le sentiment des athées prévalait, la vertu ne serait plus qu'une chimère et un nom en l'air, la probité qu'un vain scrupule, la bonne foi que simplicité ou hypocrisie ; toute confiance cesserait entre les hommes : car qui se fierait à des gens qui, ne connaissant point de Dieu, ne reconnaissent point aussi de loi plus sacrée que celle de leur intérêt? Si ce sentiment prévaut, la conscience n'est qu'un préjugé, la loi naturelle qu'une illusion, le droit qu'une erreur ; la bienveillance que les hommes ont les uns pour les autres n'a plus de fondement; les liens de la société sont levés ; l'ami est tout prêt à trahir son ami, le citoyen à livrer sa patrie, et le fils à assassiner son père pour jouir de sa succession, dès qu'il en trouvera l'occasion et que l'autorité ou le silence qui peuvent donner jour au crime le mettront à couvert des lois. Enfin, les droits les plus inviolables et les ordres les plus sacrés ne doivent plus être regardés que comme des songes et des vivions. La raison de tout ceci est que chaque homme alors, se faisant sa fin, n'aurait plus d'autre loi que sa volonté, ni de règle que ses désirs et la force d'exécuter ce qu'il voudrait, ou de se saisir de ce qui l'accommoderait, comme il arrive parmi les bêtes.
J'avoue que je ne conçois rien de si ridicule ni de si extravagant que de s'imaginer que toutes les vertus, la bonne foi, la probité, la justice, l'humilité, la tempérance, la fidélité, tous les liens de la société, les lois les plus justes, les règlements les plus équitables, les tribunaux les mieux établis, le bon usage de sa raison, l'empire sur ses passions, la sagesse, la conscience, la loi naturelle, enfin tout ce qui élève l'homme et le distingue des autres animaux, que toutes ces choses, dis-je, viennent de l'erreur: savoir, du sentiment que nous avons de l'existence de Dieu; et qu'au contraire le crime, la licence, l'injustice, la mauvaise foi, le trouble de la société qui entraîne le renversement de l'Etat comme celui des familles, le mauvais usage de sa raison, les dérèglements, les passions et les vices les plus incontestables, les plus grands désordres, tirent leur naissance d'une vérité qui se trouverait n'être autre chose que le sentiment des athées, si leur supposition insensée pouvait être admise.
H est encore évident que, dès qu'on a renoncé à la vérité de l'existence de Dieu, on est arrêté non-seulement par les difficultés qui sont communes dans les dogmes, mais par une infinité d'autres qui naissent immédiatement de l'athéisme : le monde qui se trouve fait sans auteur, de toute éternité, ou par une rencontre fortuite d'atomes , la succession éternelle des hommes et des animaux sans qu'il y en ait eu de premier qui ait donné / la vie au second, une multitude infinie d'hommes qui auraient été sur la terre sans qu'on pût jamais remonter jusqu'à la source et au principe. Tout devient énigme, tout est paradoxe, ou plutôt tout est renversé dans nos idées : la plus grande lumière est pour nous la plus effroyable des
PARAGRAPHE CINQUIÈME. 49a
obscurités ; la sagesse, qui paraît et frappe les yeux mille fois plus que ne ferait le désordre, ce que nous trouvons fait avec plus de marques d'une raison infinime éclairée, nous fait perdre, par manière de dire, notre raison propre dès que nous ne reconnaissons plus de Dieu, parce que nous ne trouvons plus de principe auquel nous puissions rapporter toutes ces merveilles.
[Principes des athées]. — Les athées et les libertins ne veulent croire que ce qu'ils voient par les sens et ce qu'ils peuvent concevoir par la force de leur raison : c'est-à-dire qu'ils substituent aux lumières de la foi la raison seule, et même leurs sens, qu'ils consultent uniquement, comme S. Augustin le remarque : In homine carnali, tota ratio intelligendi est consuetitdo cernendi. Or, je le demande, y a-t-il rien de plus faible et de plus sujet à l'erreur que notre seule raison appuyée delà sorte, et se bornant à n'avoir pas un autre appui? Pour grand que soit l'esprit humain et quelque bonne vue qu'on lui donne, il a naturellement de grandes faiblesses, à cause de la liaison même qu'il a avec les sens et la matière, et parce qu'il ne peut agir que par le moyen des organes du corps. N'est-il pas vrai qu'une infinité de choses, même les plus communes, arrêtent ses efforts et le contraignent d'avouer son ignorance? Depuis tant de temps, on n'a pu trouver la véritable cause du flux et reflux de la mer, ni des intervalles réglés d'une fièvre: que sera-ce donc, dit le Sage, si nous voulons nous élever à la connaissance des choses purement spirituelles ? Difficile œstimamus quœ in terra sunt, et quœ in prospectu sunt invenimus cam labore : quœ autem in cœlis su ni quis investigabit? (Sap. ix).
Les athées s'attachent à la qualité d'incompréhensible que l'on donne à Dieu; et, comme si elle lui était contraire, ils en concluent que Dieu n'est pas, c'est-à-dire que, par la plus grande de toutes les absurdités, ils emploient la propriété d'une chose pour détruire cette chose même. D'ailleurs, comme l'incompréhensibilité dit un rapport à l'esprit humain, dont les bornes sont trop étroites pour comprendre Dieu, qui ne voit que, de ne vouloir pas croire qu'il y a un Dieu parce qu'on ne peut comprendre sa nature, c'est se faire une raison de son ignorance et contre Dieu et contre sa religion? ce qui est une absurdité pareille à celle d'un homme qui refuserait de croire que le soleil luit en plein midi, parce qu'il aurait la vue trop faible pour le regarder fixement? Outre que, tandis qu'on sera contraint d'avouer son ignorance dans les choses de la nature, qui nous frappent les yeux et qui sont continuellement entre nos mains, on ne peut prétendre sans folie pénétrer les secrets de la Divinité, au défaut de quoi on soit en droit d'en rejeter la créance : comme si c'était une raison de nier l'existence d'un Dieu que de dire qu'il n'a pu entrer dans notre esprit, lui qui aurait seulement besoin, pour cela, non pas d'être infini, mais d'être un peu plus grand que nous : ce qui n'est en tout sens chose si facile.
Cette impuissance de pénétrer les ouvrages de Dieu, bien loin d'être une preuve contre lui, est au contraire la plus claire marque de son existence: car enfin, notre esprit est plus grand que les objets qu'il comprend en eux-mêmes : et comme nous sommes convaincus qu'il est très-étroit, par la difficulté que nous avons de développer les cboses les plus aisées, il faut qu'un Dieu ne soit pas bien grand pour être compris par un esprit aussi borné qu'est le nôtre: si l'objet n'était que de cette sorte, serait-il propre à nous rendre souverainement beureux? Ainsi, nous ne saurions nous représenter une idée digne de Dieu qui ne nous le représente incompréhensible, et, s'il y avait une religion qui se mêlât de nous faire comprendre Dieu, ce serait dès-lors une fausse religion, et le Dieu qu'elle nous proposerait ne serait qu'un Dieu d'imagination, puisque l'incomprébensibilité n'est pas moins essentielle au vrai Dieu que la puissance, que la bonté, que la sagesse, par la raison que, s'il y a un Dieu, il est essentiellement infini, et, s'il est infini, il est impossible qu'il soit compris par des esprits bornés et finis comme les nôtres.
Les athées, pour éviter la création du monde qu'ils ne peuvent comprendre, croient mieux trouver leur compte dans l'éternité du monde, laquelle suppose qu'il n'est point créé. Mais, en vérité, l'éternité du monde est-elle plus aisée à comprendre que sa création ? Est-il plus difficile de s'imaginer que Dieu, par une puissance infinie, ait tiré les êtres du néant que de concevoir comment ils ont pu, quant aux principes qui les composent à leurs genres et à leurs espèces, se trouver tout faits dans l'éternité, sans auteur et sans dépendance? et quant à ce qui vient par ordre et par succession, que tout ait pu se suivre ainsi sans que la succession, la suite elle-même, ait eu ni commencement ni cause? Y a-t-il assez de lumière dans l'opinion qui défend l'éternité du monde pour la préférer à celle de la création, au péril d'une damnation éternelle?
[Les déistes]. — Les déistes reconnaissent un Dieu, mais ils croient que l'âme est anéantie au moment de la mort; et par cette destruction ils s'imaginent ôter tout lieu à la vengeance divine. Ainsi, il leur est peu important, pour le règlement de leurs mœurs, qu'il y ait un Dieu ou qu'il n'y en ait point: car, pour dire la chose en un mot, s'il n'y en a point, ils n'ont rien à craindre, et, s'il y en a un, la mort qui les anéantit les met à couvert de sa colère. Ils n'auraient donc plus à redouter que les lois humaines: mais que cette digue est faible pour arrêter une mer orageuse! Ils ne manqueraient pas d'en appeler, sitôt qu'ils pourraient, à la loi de la force, qui donne le droit à quiconque sait usurper la victoire. Celui qui ne voit pas ces conséquences est aveuglé.
[Ignorance des alliées]. — On peut permettre à ces incrédules d'ignorer les secrets de la nature, que les plus grands génies n'ont pu pénétrer : je ne veux que leur proposer les questions les plus familières. Qu'ils nous fassent
voir comment une plante ou un arbre sont enfermés dans un petit pépin, et quelle disposition il y a dans chaque semence pour produire telle plante ou tel arbre plutôt que tel autre. Je jette confusément dans un jardin une poignée de graines toutes différentes : toutes les plantes qui germeront seront formées du même suc de la terre, arrosées de la même pluie, échauffées des mêmes rayons du soleil ; ainsi, toute la différence qui sera entre elles ne -viendra pas de ces éléments, qui seront les mêmes, mais ou de la différente disposition de leurs parties, ou de leur dose différente. Cela se sent: ce qui ne se voit pas, c'est la cause prochaine qui partage ainsi ces éléments. Qui est-ce qui a donné cette vertu à ces graines, et par quel artifice a-t-il ménagé ces dispositions? Si ce n'est pas l'auteur de la nature, qu'on nous dise quel autre Ta pu faire et comment !
Il y a des preuves si fortes et si évidentes en faveur de l'existence de Dieu, qu'il faudrait n'être pas homme pour ne les pas voir; mais il faut être entièrement perdu de conscience, et avoir le cœur corrompu par le vice, pour ne pas s'y rendre : aussi dit-on communément qu'il faut avoir perdu la raison, ou en être venu jusqu'à la dernière impiété, pour s'élever contre une vérité que la seule lumière naturelle enseigne à tous les hommes et à toutes les nations. Parmi ces preuves, il y en a de métaphysiques, d'autres physiques, et d'autres qui sont prises de la morale, toutes concluantes et invincibles : mais toutes ne sont pas à la portée de tous les esprits. Quelques auteurs les ont développées, du moins les principales, comme Silhon dans le Traité de l'immortalité de l'âme, le marquis de I'ianesse, dans le Traité de la religion chrétienne ; le P. Mauduit, de l'Oratoire, dans son Traité de la religion contre les athées. Je renvoie le lecteur à ces auteurs et à ces traités pour voir ces preuves. Voici quelques-unes de celles dont se sont servis les SS. Pères, qui me semblent plus sensibles et plus propres aux prédicateurs.
L'homme, pour être convaincu qu'il y a un Dieu, n'a qu'à ouvrir les yeux et contempler l'univers. Tout ce qu'il y voit lui prêche qu'il y a un souverain Etre. Ces globes immenses, que nous voyons rouler sur nos têtes avec une harmonie si charmante et des révolutions si réglées; les astres qui sont placés dans ces globes et qui sont si admirables pour leur grandeur, pour leur beauté, pour leur lumière, si rapides dans leur mouvement, si réglés dans leurs périodes, si constants dans leurs vicissitudes, si merveilleux dans leurs effets, n'annoncent-ils pas, Seigneur, votre gloire, comme parle votre prophète : Cœli enarrant gloriam Dei? Tant de plantes qu'on voit sur la terre, qui ont chacune leurs propriétés; tant d'animaux qui ont chacun leur instinct; tant d'agents qui, avec des inclinations si différentes et souvent opposées, agissent pourtant de concert et vont à la même fin : tous ces différents ouvrages ne crient-ils pas, à ceux qui ne veulent point bouclier leurs oreilles de peur de les entendre, que c'est le Seigneur qui les a faits?
Qui s'avisa jamais de penser qu'un palais magnifiquement bâti dans t. i. 32
toutes les règles de l'art, enrichi des meubles les plus superbes, orné des plus admirables peintures, avec des appartements également grands et commodes, fût un effet du hasard et du concours fortuit de quelques atomes? Quel palais approche de la beauté, de la magnificence, de la proportion et de la régularité qui parait dans la structure du monde? Qui peut donc en être l'architecte, sinon Dieu? et l'attribuer à un aveugle hazard, n'est-ce pas encore être plus aveugle? Or, ce monde, qui pendant une éternité a demeuré dans le néant, qui pour en sortir a eu besoin d'une main toute-puissante, ce monde, si admirable dans toutes ses parties, pourra-t-il subsister par sa propre vertu, n'ayant pu se créer, et pourra-t-il se conserver? Est-il concevable que le hasard conduise l'univers d'une manière si sûre et si inaltérable? Tout cela ne nous montre-t-il pas clairement qu'il y a quelque esprit excellent, quelque génie infiniment puissant, qui a compassé toutes ces choses et qui les conduit par sa providence?
L'homme, pour connaître Dieu, n'a qu'à ouvrir les yeux et à se regarder lui-même. Quoi de plus admirable que cette multitude, cette délicatesse, cet arrangement, cette proportion, ce rapport qu'ont entr'eux tant d'organes si différents dans leur matière, dans leur figure, dans leur situation, dans leurs mouvements, dans leurs fonctions, qui concourent pourtant, avec un concert si merveilleux et si infaillible, à une même fin ? Mais, si je rentre dans moi-même pour y considérer mon âme, quelles traces et quelles preuves encore plus convaincantes de la vérité d'un Dieu n'y trouverai-je pas? Ce penchant universel, et par conséquent naturel, pour le bien, cette aversion universelle pour le mal, n'est-ce pas une preuve qu'il y a un premier et universel moteur qui imprime ce mouvement à tous les hommes ? Ce reproche de la conscience, qui t'ait que nous nous condamnons en secret dans de certaines actions, quoique personne ne nous accuse, ne fait-il pas sentir que nous reconnaissons un juge souverain contre lequel il n'y a point d'appel? Ces regards si prompts jetés vers le ciel, regards qui échappant à tout malheureux, sans même qu'il y pense, lorsqu'il est en peine, ne marquent-ils pas qu'on sent qu'il y a un Dieu dans le ciel, qui nous peut secourir? Ce mouvement continuel du cœur qui le porte à chercher toujours son bonheur, sans que pourtant tous les biens que nous possédons sur la terre le contentent, ne prouve-t-il pas sensiblement que ce cœur a une capacité infinie, qu'il n'y a qu'un bien infini, qu'un souverain bien, qui le puisse remplir?
Il y a un Dieu : le consentement de tous les peuples, dans tous les lieux et dans tous les temps, quoiqu'ils soient si différents en toute autre chose, en est une démonstration sensible; c'est une voix de la nature qui ne peut mentir. Ce ne peut être l'effet d'un faux préjugé: il n'y en a point d'universel; les sens, l'imagination et les passions, qui sont les sources des faux préjugés, ne nous iraient pas suggérer gratuitement l'idée d'un Dieu, parce que cette idée les combat, bien loin de les favoriser. L'opposition d'un seul homme au sentiment de tout le genre humain est quelque chose de si sur-
prenant, que ce ne peut être que l'effet d'un aveuglement et d'un châtiment extraordinaires. Au reste, y a-t-il quelque apparence que le sentiment de tous les peuples, qui est comme la voix de la nature, soit fondé sur rien ? Si cet instinct si raisonnable, si ce sentiment naturel est faux, il s'ensuit que la lumière qui nous doit conduire ne sert qu'à nous égarer; il s'ensuit que la raison nous fait tomber d'elle-même dans l'erreur la plus énorme du monde, et qui en attirerait un plus grand nombre d'autres. De plus, en cas que l'opinion universelle des hommes touchant la Divinité ne fût pas vraie, ce serait la première de toutes les sciences de savoir qu'il n'y a point de Dieu. Comment l'athéisme serait-il une vérité si considérable, étant, comme il est, la source de tous les dérèglements et de tous les crimes ? Comment se pourrait-il faire que la croyance en Dieu fut une erreur, puisqu'elle est le principe de toutes les vertus morales, le fondement des États et le lien de la société humaine?
§ VI
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[La lumière naturelle]. — Il n'est point d'homme au monde, si stupide ou si méchaut, qui ne reconnaisse une divinité par les seules lumières de la nature : et ceux mêmes qui, par une folie affectée, osent dire qu'il n'y a point de Dieu, ne le disent pas dans leur esprit, mais dans leur cœur, parce qu'il est de leur intérêt qu'il n'y en ait point, et qu'ils souhaitent ne point avoir un témoin si éclairé, un juge si sévère. Car, puisque ce qui est dans le néant n'en peut sortir de lui-même, quel esprit raisonnable pourrait nier qu'il n'y ait un Être éternel, qui ait toujours été nécessairement et qui n'ait jamais pu n'être pas?
Tout ce que le libertinage a inventé pour défendre une cause désespérée depuis si longtemps peut-il absolument produire autre chose, dans les esprits gâtés, que quelques doutes superficiels, qui leur laissent toujours une grande crainte de se tromper? et cet empressement qu'ils ont de s'attuvr des approbateurs ne montre-t-il pas assez qu'ils tâchent par-là d'étoufler une voix intérieure qui veut les désabuser? Est-il donc raisonnable que l'orgueil d'un esprit présomptueux et l'impiété d'un cœur corrompu l'emportent sur le consentement universel de tous les peuples et de tous les siècles? Les athées, s'il y en peut avoir de véritables, ont beau dire qu'ils cherchent Dieu et qu'ils ne le sauraient trouver : ils le trouveraient aisément s'ils le cherchaient de bonne foi, dans la simplicité du cœur, et si, de peur de le voir, ils ne fermaient pas les yeux ; leurs doutes mêmes,
SOO ATHÉES, ATHÉISME.
leurs inquiétudes et toutes les armes dont ils combattent la Divinité, sont autant de voix qui leur en parlent, et qui peuvent suffire pour les en convaincre.
Cette vérité n'est point un de ces mystères où la raison ne peut pénétrer; c'est l'impression d'une lumière commune à toutes les nations du monde. Mais, quand tout ce que nous découvrons ne persuaderait pas entièrement un esprit révolté contre les sentiments de tous les autres, aurait-il luimême à nous opposer quelque chose de plus convaincant? Je suis sûr que, s'il veut parler sincèrement et s'en rapporter à sa propre conscience, il se verra contraint d'avouer qu'elle lui dit sur cela ce que la foi chrétienne nous enseigne.
Si quelque libertin, pour se livrer à ses passions brutales et pour secouer le joug des saintes lois que la religion nous impose, osait se déclarer contre le sentiment de tous les sages, serait-il croyable que la vérité se trouvât du côté du vice plutôt que du côté de la vertu? C'est ainsi qu'en a jugé S. Augustin, un de ces esprits les plus forts qui aient jamais paru sur la terre. Peut-on dire qu'en devenant saint il soit devenu un esprit faible, et qu'il fût plus capable de juger de la vérité lorsqu'il était dominé par une passion déréglée? (Le monde condamné par lui-même, Préface).
[Les esprits-forts]. — A bien examiner en quoi consiste cette force d'esprit dont font gloire les libertins, vous trouverez qu'elle aboutit à faire valoir une raillerie, à plaisanter sur les choses les plus saintes, à avoir un esprit écarté, à quitter les routes ordinaires, à censurer toutes les lois et toutes les règles de l'Eglise, à ne se vouloir jamais rendre au sentiment unanime et universel de tous les sages : ce qui est une obstination et une pure rébellion d'esprit, et qui, au lieu d'esprits forts, en fait des cœurs livrés à toutes leurs passions et abandonnés à tous les vices. Ainsi, quand ces libertins et ces prétendus esprits forts s'élèvent contre les vérités de la religion, combattent l'existence de Dieu ou l'immortalité de l'âme, ou quelque article de notre foi, parce qu'ils ne le peuvent comprendre, c'est comme si vous disiez qu'il n'y a point de soleil parce que les aveugles jurent qu'ils ne l'ont jamais vu. Est-ce aux aveugles qu'il s'en faut rapporter? Devons-nous croire à ces esprits contredisants, qui n'ont pas les yeux de l'esprit assez forts pour soutenir l'éclat des vérités célestes qui nous ont été révélées par un Homme-DiEU et reçues des esprits les plus éclairés qu'il y ait eu au monde? Disons plutôt que ces prétendus esprits forts sont assez aheurtés à leurs, propres sentiments pour demeurer dans leur ignorance, et dans leurs ténèbres pour ne vouloir jamais en sortir (1). (Anonyme).
[Absurdités des libertins et des alliées]. — Les absurdités où tombent les athées
(1) Il y a une prande diflérence entre un esprit fort et un esprit-fort. Le simple trait-d'union dit beaucoup. (Edit.)
et les libertins en niant la religion deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne; et, pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles, ils suivent l'une après l'autre d'incompréhensibles erreurs. Qu'est-ce donc que leur monstrueuse incrédulité, sinon une erreur sans fin^ une témérité qui hasarde tout, un étourdissement volontaire, et, en un mot, un orgueil qui ne peut souffrir son remède, c'est-à-dire une autorité légitime, à laquelle tout esprit raisonnable se doit soumettre? Ce superbe croit s'élever au-dessus de tous les hommes et audessus de lui-même, quand il s'élève, ce lui semble, au-dessus de la religion qu'il a si longtemps révérée ; il se met au rang des désabusés ; il insulte en son cœur aux faibles esprits, qui ne font que suivre les autres sans rien trouver par eux-mêmes. (Bossuet, Oraison funèbre d'Anne de Clèves),
[Pas de secle alliée]. — Il n'est point de vérité dans la religion qui n'ait trouvé des adversaires qui ont eu durant quelques siècles un assez grand nombre de disciples et de patrons : l'article de l'existence de Dieu est le seul dont l'erreur contraire n'a pu faire de secte réglée. Si quelque monstre d'impiété y a de temps en temps tâché, les hommes les moins religieux l'ont regardé comme l'horreur du genre humain. Pourquoi en est-il arrivé ainsi, sinon parce que cette vérité est gravée dans l'esprit de l'homme de manière à n'y pouvoir être effacée que par la destruction totale de la raison et de l'humanité ? Pourquoi l'ignorance , l'orgueil , la dépravation des mœurs, le désir de l'impunité, ont-ils ôté à tant de sectes la vraie idée des perfections de Dieu, et ne leur ont pas ôté tout-à-fait l'idée de son existence, sinon parce qu'ils ne l'ont pu? Pourquoi, malgré la crainte, à laquelle un poète impie attribuait la croyance à la Divinité, n'aurait-on pas aussitôt méconnu l'existence de Dieu que sa providence et sa justice, sinon parce que, quelque corrompus et quelque grossiers que soient les hommes, ils n'ont pu être aveuglés sur ce point? Pourquoi enfin, de toutes les erreurs, est-ce la seule qui n'ait pu élever une secte, sinon parce qu'il n'y a pas assez de monstres parmi les hommes pour lier ensemble plusieurs hommes par un sentiment si monstrueux ?
De tous les doutes, il n'en est point qui doive plus tourmenter l'esprit que [celui de la religion. Douter si l'âme est immortelle, si elle ne finira point avec moi; douter si Dieu réserve des peines éternelles à mes péchés, douter si ma religion est la voie qu'on doit tenir pour arriver au bonheur et au salut: ô cruel et terrible doute! ô fatigante incertitude! Supposons faux tout ce qu'apprend la religion sur ces grands sujets : si, par tous vos r;ii-onnements, vous ne pouvez faire autre chose que d'aller jusqu'à en douter, votre erreur vous serait encore plus avantageuse que votre doute; car votre erreur vous ferait espérer, et votre doute ne peut vous fournir que des raisons de désespoir.
La vérité de l'existence d'un Dieu est gravée dans toutes les parties qui entrent dans la composition du monde, en caractères si éclatants, que,
S02 ATHEES, ATHEISME.
comme parle Tertullien, toute conscience l'y lit: Toius mundus insefiptus est, cl ab omni conscienliâ lec/ilur. Aveugle qui ne les voit pas ! aveugle qui ne reconnaît pas que tant d'ordre, tant de rapport, tant de concert, tant de symétrie, ne peut être l'ouvrage du hasard! aveugle qui peut attribuer une telle diversité de qualités, de vertus, d'usages, tant de fins, tant de moyens, tant de proportion entre ces moyens et ces fins, tant de causes produisant leurs effets par des règles sûres, infaillibles, durables, ne se démentant, jamais; aveugle, dis-je, qui attribue ces choses à un autre principe qu'à une suprême intelligence, qui peut tout, qui contient en soi tout ce qui peut recevoir l'être, qui pense à tout, à qui rien n'échappe ! aveugle qui a imaginé le ridicule système de cet assemblage fait fortuitement et par hasard !
Le hasard qui aurait produit cette merveille serait plus incomphéhensible que Dieu; et les athées, qui aiment mieux attribuer au hasard qu'à Dieu la formation de ce grand ouvrage, font voir par-là que si, croyant en Dieu, ils pouvaient se persuader qu'ils n'ont rien à craindre, ils y croiraient plutôt qu'au hasard. Ainsi, leur bizarre croyance est plutôt un désir de leur cœur qu'une opinion de leur esprit. Ils seraient en vérité euxmêmes incompréhensibles, si, sans corruption de cœur, il leur était entré dans l'esprit un sentiment si étranger à l'homme. (Le P. d'Orléans).
[Causes de l'athéisme]. — Ce n'est d'ordinaire qu'après des incertitudes longtemps fomentées, des défiances entretenues, des doutes autorisés, des indifférences affectées sur tous les devoirs les plus essentiels de la religion; après des dérèglements secrets dans la conduite de la vie, après des plaies profondes dans l'âme par l'habitude du péché; après des froideurs dans la volonté pour tout ce qui regarde l'exercice de la religion : ce n'est, dis-je, qu'après tout cela qu'on commence à balancer entre le présent et l'avenir. De cet abandon à la vie sensuelle on tombe dans l'endurcissement du cœur, et de l'endurcissement dans les ténèbres d'un aveuglement profond, d'autant plus incurable qu'il devient volontaire. C'est par cet aveuglement funeste qu'on perd entièrement la foi, et ensuite la crainte et la croyance d'un Dieu. (Le P. Rapin, traité de la Foi).
[Incompréhensibilité de Dieu]. — Les athées et les libertins doivent-ils être écoutés quand ils allèguent que Dieu est incompréhensible, et qu'ils ne peuvent croire que ce qu'ils peuvent concevoir par leur raison : comme si telle n'était pas la nature des choses dont la grandeur est immense, qui ne se laissent considérer qu'à condition de ne se laisser point concevoir; qui se montrent, pour ainsi dire, et qui se cachent en même temps ; qui éblouissent la plus forte intelligence par l'éclat de leur gloire, et qui l'accablent par le poids de leurs majesté ! Telle est la grandeur de l'Être souverainement parfait, qu'il ne peut être pleinement compris que par lui-même, et qui joint à notre égard les clartés du jour avec les ténèbres de la nuit. C'est ce
que S. Tiorrr- éprouva sur le Thabor, et S. Paul jusque dans le ciel, lorsqu'ils . orent en vain de s'expliquer sur des mystères qui leur avaient été découverts. C'est ainsi que Dieu veut être glorifié ici-bas, par un extrême désir de le faire bien connaître, et par une impuissance absolue d'y réussir dignement; et je ne sais si l'humble silence ne lui est point un éloge plus convenable que toutes les louanges qu'on lui peut donner. (Le P. Dozennes, De la divinité de Jésus).
[Mœurs d'un homme sans religion]. — Un homme sans religion est un homme sans probité, sans modération, sans vertu, sans équité, sans parole, sans pitié; un homme qui n'a point d'autres lois que ses injustes pensées, point d'autres règles que ses désirs emportés, point d'autre culte que l'amour de ses passions, d'autre divinité que lui-même; enfant dénaturé, époux infidèle, maître cruel, parce qu'il pense que, n'y ayant point de châtiments à craindre ni de récompense à espérer après la mort, il ne doit suivre que sa passion ; ami perfide, parce qu'il croit que toute amitié lui sera inutile après la mort. Hé ! qui pourra se fier à vous, hommes impies, qui, ne connaissant point de Dieu ici-bas, ne croyez point le trouver pour juge après la mort? De quoi n'êtes-vous point capables, vous qui n'attendez plus rien après cette vie, qui mettez au même sort la vie et la mort? Tout est égal selon vous, et le bien et le mal, et le bon et le méchant, puisque l'anéantissement universel va bientôt confondre l'impie et le fidèle dans l'horreur du tombeau. (Massillon, Sermon sur la religion).
[Point d'athées véritables], — Le prophète ne croit pas qu'il y ait dans le monde de véritables athées. La beauté et l'ordre de l'univers, dit-il, persuadent à tous les hommes qu'il y a un souverain Être, qui le gouverne toujours par sa providence, après l'avoir créé par son pouvoir: et de-là il conclut que, s'il s'en trouve quelqu'un, ce doit être un athée de cœur, et non pas d'esprit: Dixll insipiens in corde suo : Non est Deus. C'est-à-dire que, dans le dessein qu'a l'impie de ne point observer la loi de Dieu, et de ne considérer que ses sens, et au plus sa raison, il veut croire, pour son repos, ou du moins il souhaite, qu'il n'y ait point de Dieu. La plupart des chrétiens de ce siècle sont dans une fatale disposition qui approche de cet athéisme. Les vérités spéculatives ne les choquent point, ils en sont assez persuadés; mais, pour les vérités de pratique, que d'incrédulité! que de doutes! que d'incertitude! Noluit intelligere ut benè agerel. (Fromentières, Sermon sur l'Ascension).
[Par quels degrés on perd la foij. — On commence par degrés à secouer le joua-. On raisonne sur les vérités de la religion : cette éternité de peines don on nous menace est-elle bien établie? y a-t-il un enfer comme on sous le dit? qui en est revenu ? Le doute ne suffit pas pour vous calmer, il faut étoulfer tout-à-fait la pensée de ces vérités importunes : Exinanile
504 ATHEES, ATHEISME.
usquè ad fundamentum in eâ. On recherche leslihertins, on lit avec curiosité les livres impies et tous les blasphèmes des athées ; on demande compte de tout, on se moque des plus saints mystères, et l'on fait plus de fond sur la raillerie d'un ignorant que sur l'autorité des docteurs les plus consommés.
De quelque force d'esprit que les impies et les libertins se flattent, ils n'ont pas plus de lumières que n'en avait S. Augustin, ils n'ont pas plus étudié la religion, ils ne sont pas plus égarés : et ce sont cependant ces réflexions qui le convertirent. « Je voyais, dit-il, ô mon Dieu! qu'on ne pouvait compter sur cette vie: et si j'ai le malheur, disais-je, d'être surpris, où pourrai-je m'instruire de la vérité que je ne sais pas? en quel état faudra-t-il que je parte de ce monde, sans avoir appris ce qu'on n'apprend qu'à ses dépens ? S'il est un Dieu vengeur de l'impiété, comme il est impossible d'en douter, comment éviterai-je les peines qui sont dues à une négligence aussi criminelle que la mienne, dans une affaire aussi importante que celle-là? » (Le P. Cheminais, t. III).
[Aveuglement des athées]. — Dieu n'est point caché, dit Tertullien : il se montre à tous ceux qui, de la connaissance de ses ouvrages visibles, veulent s'élever à celle de ses grandeurs invisibles : Deus in aperlo conslilulus est. Quiconque voudra disputer la vérité de son être aura sur les bras toutes les créatures, dont Dieu a fait comme un escadron pour forcer l'homme à connaître son Créateur. Tantis operibus noliliam suam armavit. Il faut que cet athée, qui veut passer pour un esprit plus éclairé que le commun, soit bien aveugle, puisqu'il n'a que cette lumière qui éclaire les peuples les plus sauvages dans l'épaisseur de leurs forets , et qu'il a perdu cette connaissance d'un Dieu, d'un premier principe, connaissance qui a été donnée à l'âme comme un apanage de sa création : en sorte qu'elle a beau fermer les yeux et s'aveugler par sa malice, Dieu se présente toujours à elle et l'oblige à craindre sa justice. (Le P. Texier, Avent, de l'impie malheur.).
[Maximes impies des déistes]. — Ciel! l'auriez-vous cru, que, dans le sein d'une Eglise arrosée d'un sang divin, cimentée par les sueurs d'un Dieu fait homme, qu'au milieu des sources fécondes de la grâce, qu'au sortir des eaux salutaires du Baptême, il dût y avoir des âmes assez perfides pour mettre le christianisme en parallèle avec lemahométismeet le paganisme! Moins zélés pour Jésus-Christ qu'un mahométan ne l'est pour Mahomet, ou un Japonais pour ses idoles, ils osent inventer des maximes et des raisonnements que des barbares ne voudraient pas admettre. Dieu est un grand maître, disent-ils ; il est de sa gloire d'être honoré des hommes en mille et mille manières; il est bon maître, et il est de sa miséricorde d'attirer à lui ses créatures par des voies qu'aucune d'elles ne puisse ignorer ; Dieu est un maître puissant, et il est de son indépendance de se
mettre pou en peine de ce que nous faisons ici-bas : peut-il en être offensé, étant ce qu'il est? Il veut seulement qu'on sache qu'il est, et qu'on l'adore, laissant ensuite à chacun la liberté de le reconnaître selon son penchant et selon ses vues : la diversité des religions n'est donc que ces routes différentes que les hommes se sont tracées, mais qui aboutissent toutes à la même fin. — Dispensez-moi d'aller plus avant dans ces mystères d'iniquité: non que je craigne d'outrer cette matière, je n'ai fait qu'une peinture imparfaite de ce qui se passe tous les jours dans les conversations des libertins.
Je n'ai pas entrepris de réfuter pas à pas les faux raisonnements de ces impies ; mon dessein est seulement de les réduire à m'avouer que cette détestable secte ne leur plaît que parce qu'en embrassant cette religion ils ont droit d'être impies, impudiques, scélérats, pourvu qu'ils sauvent les apparences et qu'ils soient honnêtes gens à l'extérieur. Car, que je raisonne comme eux et que j'admette leurs dogmes et leurs maximes, je leur dirai: X'est-il pas vrai que cette femme, dont la réputation est entière et fort bien établie, peut demeurer des années entières dans cet adultère caché? N'cst-il pas vrai que ce juge, qui est la terreur de toute la province par son zèle à faire observer la justice, peut s'emparer du bien d'autrui autant de fois que certaines occasions se présentent à lui de commettre des injustices secrètes? N'est-il pas vrai que cet homme d'épée, qui a un ennemi, peut tremper ses mains dans le sang de son frère, pourvu qu'il ait un moment favorable où l'on puisse ignorer l'auteur de ce meurtre? Il faudra nécessairement qu'ils tombent d'accord de toutes ces pernicieuses conséquences : car alors je leur mettrais devant leurs yeux leurs propres principes : — Dieu n'est-il pas infiniment au-dessus de nous, et serait-il Dieu si nos péchés pouvaient lui causer quelque mal? ces désordres empêchent-ils qu'on ne l'adore, et qu'on ne s'acquitte des exercices de la religion indépendamment de cela? — D'un autre côté, auront- ils le front de convenir de ces conséquences infâmes? Ce n'est point un jugement téméraire de croire que ce n'est point tant le principe qu'ils cherchent que les conclusions.
En fait de religion plus qu'en tout autre chose, l'homme naturellement n'aime point à marcher en aveugle et à travailler au hasard. Comme il ne doute point qu'après la mort il n'entre dans une éternité qui peut être ou bienheureuse ou malheureuse, selon qu'il aura vécu ici-bas, il est bien aise d'être certain qu'il a pris le chemin de l'éternité bienheureuse, et que son espérance n'est point mal fondée. De-là ces troubles, ces inquiétudes, ■ - «loutes, ces demandes, ces éclaircissements, qui lui sont si ordinaires, quelque docte et éclairé qu'il soit: de sorte que je ne le crois jamais plus heureux que lorsqu'il a sur cela une conviction aussi forte qu'il en peut avoir en cette vie, et qu'il a un sujet raisonnable d'être tranquille. C'est l'avantage dont vous et moi jouissons en tout temps dans le christianisme, pendant que ceux qui sont hors de l'Église, par l'hérésie, le schisme ou
oOO ATHÉES, ATHÉISME.
l'infidélité, sont exposés à des perplexités cruelles ; que le libertinage, l'entêtement et les préjugés de l'enfance ne les retiennent point dans leur fausse religion, et qu'ils laissent un moment pour faire quelques réflexions sur les raisons qu'ils ont d'être persuadés qu'ils vivent dans l'erreur. Ils ont beau faire : ils s'aperçoivent malgré eux qu'ils n'ont rien de solide pour s'appuyer comme nous. (Anonyme).
| Les gens sans religion], — Quel est l'bomme sans religion, fût-il sur le trône et gouvernât-il un monde entier, qui vive avec réputation et avec bonneur? Non-seulement ceux qui lui sont indifférents le méprisent et le fuient, mais ses amis mêmes, ses flatteurs, ses compagnons de plaisirs et de débauches , n'ont pour lui que des sentiments bas et injurieux. Peut-être lui donnent-ils quelques louanges en sa présence, peut-être répandent-ils auprès de lui autant de grains d'encens qu'il peut en payer; mais dans le fond ils n'en ont que du mépris, et ils ne le croient nullement digne de leur estime. — « C'est un bomme, disent-ils, sans religion ; c'est un bomme sans foi et sans loi. » Si c'est un magistrat, tout le monde le craint pour son juge et appréhende de tomber entre ses mains; si c'est un marcbaad, on se défie de sa mauvaise foi, on a peur d'en être trompé: car, dès qu'un bomme est sans religion, il est capable de toutes sortes de friponneries et de parjures. Si c'est un voisin, on évite sa rencontre, on le regarde comme un excommunié et comme un païen. (Le P. de la Rue, Sermon sur la vérité de la religion).
[Différentes sortes d'impies]. — Ne voit-on pas maintenant que les ebrétiens se replongent dans les ténèbres d'une infidélité volontaire? Car quel autre nom donnerai-je à la stupide indifférence de tant de gens qui semblent n'être ebrétiens que par basard, et qui ne font nulle réflexion sur le bonheur et la dignité de leur naissance; à la maligne pénétration de ces demisavants qui doutent de tout, et qui se font honneur de leurs doutes ; aux irrévérences de tant de profanes qui approchent des autels avec si peu de respect ; au scandale de tant de libertins qui démentent leur foi par leurs débauches, à l'athéisme secret de tant d'impies qui donnent les dehors à la religion publique, et se font au-dedans un système tout particulier d'une autre qui n'a rien de chrétien?
Quand tout le système de la religion de Jésus-Christ ne serait qu'une opinion probable, qu'il y aurait autant de raisons pour le détruire qu'il y en a pour l'établir^ que le oui ou le non mis en balance paraîtraient d'un égal poids, ce qui n'est pas: quelle prudence ou plutôt quel sens y a-t-il à prendre sur vous tout le péril de ce doute, c'est-à-dire à abandonner l'affirmative où l'on peut errer impunément, et à prendre la négative où l'on ne peut errer sans se rendre éternellement malheureux? Car il n'en va pas comme des autres opinions qui partagent l'esprit des hommes : quelle que soit la cause du fiux et du reflux de la mer, que m'importe à
moi d'en savoir la vérité? mais qu'il y ait un paradis ou qu'il n'y en ait point, que mon âme soit immortelle ou qu'elle ne le soit pas, je ne puis errer sur ce point qu'il ne m'en coûte. Je dis bien plus : si je crois et si je suis tout ce qui m'est proposé par la religion chrétienne, et qu'il se trouve à la mort que ce que j'ai cru soit vrai, je n'aurai rien perdu dans la vie; au contraire, je me serai attiré la réputation d'honnêtehomme, la louauge et l'honneur que mérite la vertu ; si je me suis privé des plaisirs, je me suis délivré du trouble et de l'embarras qu'ils entraînent; j'aurai maintenu ma conscience dans une douce tranquillité. Etc. (Le même).
[L'homme sans religion]. — Vous admirez peut-être cet esprit-fort, ce beau génie, qui par son incrédulité s'imagine s'être mis au rang des hommes désabusés, au-dessus des autres par son orgueil, au-dessus de la religion par son impiété, et qui affecte encore d'être au-dessus des faiblesses de la nature par sa vertu : mais percez le mur, creusez dans l'abîme de son cœur, et vous trouverez que cet honnête homme sans religion n'est véritablement qu'un faux sage qui se contrefait, qu'un hypocrite qui se déguise, qu'un fourbe qui nous impose, qu'un fantôme composé d'apparences, qui n'a rien de réel que son imposture, et qui, après avoir trompé le monde, ne laisse après lui que l'horreur d'avoir paru. (Anonyme).
[L'absurdité de l'athéisme]. — Malheur à l'esprit des hommes aveuglés par leur malice ! malheur à ces cœurs endurcis et ensevelis dans les ténèbres de leur péchés ! Hélas ! grand Dieu ! vous remplissez le ciel et la terre, et cependant la plus grande partie des hommes ne vous connaissent point ; vous créez tout, vous nourrissez tout, vous gouvernez tout: et cependant les hommes ne vous connaissent point pour la source et pour l'auteur de tant de biens ; vous donnez l'être à tout: et il se trouve des personnes qui ne croient pas ou qui ne veulent pas croire que vous-même vous ayez l'être; vous faites éclater en une infinité de manières votre sagesse, votre bonté, votre miséricorde, et votre justice; vous les mettez devant les yeux de tous les hommes: et, aveugles qu'ils sont, ils ne les conçoivent point; toute la nature publie vos louanges, et ils sont sourds à un concert si harmonieux et si universel. Tous les êtres vous avouent pour leur auteur: Ipse fecil nos, et non ipsi nos. C'est lui qui nous a tirés de l'abîme du néant par sa puissance, lui qui nous a formés par sa sagesse, lui qui nous a imprimé cette beauté et ces traits éclatants de ses perfections; c'est lui qui gouverne tout par sa providence, et qui conduit chaque chose à sa fin. La voix de toutes ces créatures retentit partout, en sorte que personne ne la peut ignorer ou ne la pas entendre. (Lessius, De l'immortalité de l'âme).
[Point de repos pour l'impie]. — Il n'est rien de si ordinaire que de voir des chrétiens qui combattent leur foi ; mais je soutiens qu'il n'est peut-être rien de si rare que d'en trouver qui l'éteignent entièrement dans leur cœur.
H est difficile de voir à découvert et en détail tous les mystères de notre religion ; il l'est encore davantage de couvrir la fausseté des vains raisonnements qu'on emploie pour en détruire le souvenir et la pensée : en sorte que la témérité, la corruption, l'audace, l'injustice peuvent bien nous faire douter et contredire tous les articles de la foi, mais elles ne sauraient avec tout cela nous donner une paix et une tranquillité de sentiments qui rassure. Non, dit le Seigneur par un prophète, il n'est point de véritable repos pour les impies: Non est pax implis (Is. 48). Ils ont beau, pour entretenir sans remords la corruption et l'impiété de leur cœur, en éloigner tous les sentiments de religion: Dieu les rappelle toujours à leur esprit. C'est en vain qu'ils s'efforcent d'étouffer la force des vérités évangéliques: le Seigneur leur en fait sentir tout le poids; et si, pour les punir, il ne leur fait pas voir dès ce moment qu'ils se trompent, il leur fait voir qu'au moins ils pourraient bien se tromper. Ils ont beau, pour mettre leur conscience en repos, vouloir effacer de leur imagination troublée ces tristes idées de la mort et du jugement, de la sévérité d'un Dieu vengeur et d'une éternité malheureuse, dont les pécheurs sont justement menacés: l'enivrement où ils se plongent eux-mêmes ne dure pas toujours; il est encore des intervalles de raison, pendant lesquels Dieu permet qu'ils pensent à ces terribles vérités, afin de les punir dès ici-bas de leur révolte et de leur impiété. (Anonyme).
[Il est un Dieu]. — Puissante main qui avez étendu et arrondi ces vastes cieux qui nous environnent, et qui avez disposé cette machine avec tant d'art, qui en avez si bien réglé les mouvements, que depuis six mille ans rien ne s'est encore démenti; bras tout-puissant qui soutenez cette lourde masse au milieu des airs, qui l'avez rendue féconde par la révolution si juste et si nécessaire des saisons ; grand ouvrier qui avez formé de rien cet homme dont la structure admirable se trouve propre à tant d'actions et de mouvements différents ; qui lui avez donné une âme et des facultés capables de mille fonctions, dont chacune est capable de confondre les esprits les plus éclairés et les plus pénétrants: est-il possible qu'il y ait des hommes qui vous demandent si vous êtes? Je vous trouve dans les plus petites fleurs, dans les insectes les plus vils, et en un mot dans les moindres choses : et il y a des hommes qui demandent des preuves de votre existence, qui no croient pas que vous gouvernez le monde! N'ai-je pas sujet de croire que ces sortes de gens sont aveugles, que leur présomption leur a ôté l'usage du sens commun, que votre majesté, qu'ils ont voulu envisager, les a accablés du poids de sa gloire?
A. quoi vous amusez- vous, prédicateurs? Vous avez beau raisonner et multiplier vos démonstrations pour prouver qu'il y a un Dieu: vous ne gagnez rien sur ces esprits. Je sais bien qu'ils disent eux-mêmes qu'ils ne croient pas, que c'est affaire aux petits esprits de donner dans les pièges qu'on leur tend pour les rendre esclaves d'une créance également incom-
mode et chimérique ; que, pour eux, ils ont secoué le joug et qu'ils vivent sans contrainte et sans souci : mais en vain tâchent-ils de nous le persuader. S'ils ne croyaient pas, et si leur croyance ne traversait pas sans cesse leurs plus agréahles plaisirs, s'ils en avaient étouffé tous les sentiments, on ne les entendrait pas remettre sans cesse en question l'existence de Dieu et l'immortalité de leurs âmes, proposer leurs doutes, dont ils ont reçu cent fois la solution, frémir dans la pensée de la mort, tomber dans d'affreuses rêveries dès qu'ils sont dans la solitude. Tout leur parle de la Divinité ; et, s'ils sont assez sourds à tant de voix qui les prêchent sans cesse sur ce sujet, c'est en vain que vous espérez qu'ils soient sensibles à la votre. Il faut leur persuader de se défaire de cette passion, et que, tant qu'ils y seront assujettis, ils auront assez de lumière pour mériter la condamnation, mais jamais assez pour dissiper leurs doutes. (Le P. de la Colombière, Réflexions chrétiennes).
[Réflexions de La Bruyère]. — Pour être convaincu delà vérité de notre religion, il ne faut qu'ouvrir les yeux et réfléchir sur ce qui frappe d'abord l'esprit de tout homme raisonnable. Quelle majesté! quel éclat dans ses mystères! quelle suite et quel enchaînement de toute sa doctrine! quelle raison éminente! quelle candeur, quelle innocence de mœurs! quelle force invincible et accablante de témoignages rendus successivement, pendant trois siècles entiers, par des millions de personnes, les plus sages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le sentiment d'une même vérité a soutenues dans l'exil, dans les fers, contre la vue delà mort et du dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez, remontez jusqu'au commencement du monde, jusqu'à la veille de sa naissance: y a-t-il rien de semblable dans tous les temps? où aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais quelque chose qui en approche? Dieu même pouvait-il mieux rencontrer, s'il avait eu dessein de me séduire?
La religion est vraie ou elle est fausse. Si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, soixante années perdues pour un homme de bien, pour le religieux ou le solitaire; ils ne courent pas un autre risque: mais si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable malheur pour l'homme vicieux. L'idée seule des maux qu'il se prépare me trouble l'imagination; la pensée est trop faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. En supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu.
Je ne sais si ceux qui osent nier qu'il y ait un Dieu méritent qu'on s'efforce de le leur prouver : l'ignorance, qui est leur caractère, les rend incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux suivis. Pour ceux qui ne veulent point prendre de parti dans cette affaire, leir indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article capital, comme sur la nature de leur âme et sur les conséquences d'une
vraie religion. Us ne nient ces choses ni ne les accordent: ils n'y pensent point, par un assoupissement d'esprit qui nous paraîtrait incroyable si nous ne le voyions tous les jours. {Caractères, les Esprits-Forts).
[Les libertins]. — Si vous me demandez la raison essentielle pourquoi les libertins ferment les yeux à tant de lumières, je vous répondrai que ces gens-là ne pouvant accorder leur libertinage avec la créance d'un Dieu, ils aiment mieux nier son existence que d'admettre une divinité assez éclairée pour connaître leurs désordres, et assez juste pour les punir : et voilà proprement ce qui a fait que Salomon, qui savait toutes choses, perdit la connaissance de Dieu en sacrifiant aux idoles de ses femmes. Il consentit à adorer des idoles de pierre et de bois, parce qu'auparavant il avait adoré des idoles de chair, et il mérita de perdre les plus belles connaissances et les plus pures, qu'il avait reçues du Ciel, parce qu'il s'était rendu esclave et idolâtre des créatures.
S. Augustin, recherchant en quoi particulièrement consistait l'aveuglement des païens à l'égard de leurs dieux, dit que c'est en ce que, ayant eux-mêmes fait leurs dieux, ils les firent tels qu'ils voulurent, et cela en consultant leurs dérèglements et leurs passions: car, de peur que ces dieux n'exigeassent trop de retenue et de modestie, de peur qu'ils ne fussent des censeurs trop incommodes et des juges trop sévères de leurs crimes, ils s'avisèrent de faire des dieux corrompus et vicieux, afin que, commettant des crimes, ils crussent les honorer en les imitant, et que les péchés mêmes, selon la forte expression de S. Cyprien, passassent pour des actes de religion: Fiebant miseris religiosa delicla. Les athées et les libertins croiraient un Dieu, s'ils pouvaient l'accommoder et le rendre favorable à leurs vices et à leurs passions; mais ils ne peuvent en souffrir un qui soit leur juge et le censeur de leurs désordres.
Parce qu'il y a eu des libertins qui ont nié qu'il y eût un Dieu, quoique la connaissance de Dieu soit le premier apanage de l'âme raisonnable, selon l'expression de Tertullien, Dieu établira en eux cette connaissance, non par des lumières naturelles, mais par l'exercice de ses vengeances. Malheureux que tu es, dira Dieu au fond du cœur de cet athée, le ciel et la terre ne t'ont pas convaincu de mon être; mais je te ferai ressentir que je suis, sinon ton Dieu pour te faire du bien, au moins ton juge pour te punir. Ma puissance, ma sagesse, ma miséricorde ne m'ont pas fait connaître à toi pendant ta vie ; mais je ferai en sorte que, dans toute l'éternité, tu me connaîtras par le moyen de ma justice: El scielis quia ego Dominus (Isaïe 49). Les jugements et les vengeances que j'exercerai sur toi, pendant toute l'éternité, te feront connaître à ton malheur qui je suis. (Le même).
Tertullien, dans son Apologétique, dit que le propre de Dieu est d'être le plus connu et le moins connu de tous les êtres; et il ajoute que c'est le grand mal des esprits superbes de détourner la vue de ce qu'ils ne peuvent
ignorer: Hœc est smnma delicli, nolle agnoscere eum quem non possunt ignora re. Cet aveuglement est le péché ordinaire des libertins et des athées, lesquels, ayant des lumières plus que suffisantes et pour ainsi dire infinies pour connaître Dieu, veulent néanmoins, de propos délibéré, s'aveugler pour ne le pas connaître. C'est encore de la sorte que les hérétiques de mauvaise foi ont agi de tout temps : car il y en a, quoi qu'il arrive, qui sont déterminés à ne jamais se rendre, et c'est le reproche que S. Augustin faisait aux Manichéens. (Bourdaloue, Serm. sur l'impureté et sur l'aveuglement).
[Misère des athées]. — Quoique fassent les athées pour croire qu'il n'y a point de Dieu, que l'âme raisonnable est mortelle, et que par conséquen il n'y a point d'autre vie à attendre après celle-ci, leur esprit dément leur cœur : ils voient que ce qu'ils en disent ne se règle que sur leurs souhaits; qu'ils voudraient bien que les choses fussent de la sorte, mais que dans le fond ils en sont très-incertains. C'est pourquoi, malgré leur présomption, ils craignent la mort.
Hélas ! il n'y a rien que les impies doivent tant craindre que ce qui leur arrivera après la mort; et, s'il y a des afflictions au monde qui les doivent tourmenter, c'est de voir qu'en cette vie, ayant eu toutes les satisfactions que leurs passions pouvaient souhaiter, ils ne peuvent rien prétendre du côté de Dieu qui les puisse consoler, et ne peuvent s'assurer du néant dans lequel ils pensent qu'ils rentreront après leur mort. Car toute l'assurance qu'ils en ont consiste dans une légère et faible opinion de leur esprit: ils sont combattus par leurs doutes, et vivent entre le oui et le non. Cela fait que, courant risque de tomber dans une éternité effroyable de malheurs, et craignant ce qu'ils ne veulent pas croire, ils sont les plus misérables de tous les hommes.
Vous êtes assuré, dites-vous, qu'après cette vie il n'y en a point d'autre; vous croyez que, comme il n'y a point de Dieu rémunérateur des bonnes actions, il n'y a point aussi de vengeur des mauvaises : mais sur quoi est fondée cette assurance? Sur la faiblesse de votre opinion, sur l'extravagance de votre présomplion, qui est combattue par tous les sages qui aient jamais été au monde. Si donc, en ces choses que vous dites savoir, vous vous trompez , si la mort vous conduit à une extrémité malheureuse, et telle que vous la méritez, et si tout ce que les plus sages, même parmi les païens, ont cru touchant les choses de l'autre monde se trouve véritable, hélas! où en screz-vous? Si les passions présentes vous aveuglent, dans quel trouble et dans quelle confusion de pensées ne serez-vous pas alors? (Bourdaloue).
[Surprise à la morl]. — Si, après cette vie, il y a un état de félicité éternelle dont l'âme d'un impie sera privée éternellement, et un lieu d'éternelle misère qui sera sa dernière demeure , qui peut déjà concevoir l'horrible
surprise de cette âme infortunée qui, étant sortie de son corps, commence à voir que tous ses raisonnements étaient de pures illusions, qui trouve, contre son attente, un monde nouveau, et qui se trouve elle-même, malgré qu'elle en ait, vivante d'une vie immortelle que tous les efforts qu'elle fera pour mourir ne pourront détruire? Qui peut pénétrer l'énormité de la faute qu'elle a commise en s'engageant dans un parti où le danger était si évident? Quelle étrange témérité d'aller tenter un aussi grand hasard que celui-là, où il s'agissait de son tout et de son éternité: et cela pour avoir le plaisir de suivre ses idées en matière de religion, sans y vouloir reconnaître aucune autorité que celle de sa propre raison! Quoi! avoir acheté une satisfaction si vaine et les autres divertissements de cette vie, par le renoncement à une heureuse immortalité, s'être vendu pour si peu de chose, et, avec soi, Dieu même et toutes les richesses de Dieu, qu'on a comprises dans ce malheureux échange ! se voir obligé à payer par des tourments éternels la jouissance 6i courte de ces délices fugitives, et s'être enfin précipité dans ce gouffre de malheurs, par un entêtement opiniâtre à ne vouloir rien croire que ce qu'on a pu comprendre ! De quelle rage, de quel désespoir cette âme doit-elle être transportée à la vue d'une si grande extravagance? Il n'y a point de peinture capable de représenter la douleur qu'elle doit sentir.
Toutes les voies de la prudence humaine sont étrangement renversées dans le commerce de l'impiété: le profit est infiniment mince et petit, puisqu'on n'y gagne que les biens de la vie présente, qui se perdent et s'usent à mesure qu'ils s'acquièrent. Il n'y a que les biens de cette vie qu'ils s'acquièrent ; il n'y a nulle espérance pour l'avenir, et tout l'avantage qu'on tire du présent est de le passer doucement. Mais il n'en est pas ainsi du péril qu'ils courent; il ne peut être plus effroyable. Ils s'exposent, en suivant ce parti, à perdre le ciel et à être précipités dans les flammes qui ne s'éteindront jamais. Ainsi, ils hasardent tout, et ils n'espèrent rien ; il y va pour eux d'un bonheur éternel et infini, et ils n'espèrent pour toute récompense que le néant, celle qu'ils ont déjà reçue des délices de cette vie étant passée et hors d'état de revenir jamais.
On reproche avec justice aux athées qu'ils n'ont pas eu pour eux un seul peuple, une seule ville, ni peut-être une seule maison tout entière: ce qui marque dans leur parti un fond si prodigieux d'absurdité, qu'elle n'est jamais tombée dans le sens commun des hommes. On leur représente qu'ils ne paraissent que de loin en loin dans le monde, et qu'ils n'y marchent jamais en compagnie, comme ces animaux mêlés de diverses espèces, qui ne peuvent se multiplier. Ce manque d'étendue est un préjugé très-violent contre eux. Car quoique, en conférant ensemble les autres religions différentes de la religion chrétienne, on ne doive pas juger absolument de leur vérité par leur étendue, c'est une marque infaillible de fausseté de n'en avoir point du tout.
Le déisme et l'athéisme ne sont pas la religion de ceux qui souffrent,
qui gagnent leur vie à la sueur de leur front, ou qui n'ont aucun plaisir en ce monde. Pour embrasser ces impiétés, il faut des jeunes gens riches, heureux, d'une santé robuste, et pourvus abondamment de toutes les commodités de la vie. Toute autre condition n'y vaut rien: encore faut-il qu'ils demeurent toujours dans cet état florissant. Car si, par quelque révolution, ils tombent dans la nécessité, s'ils sont atteints d'une maladie dangereuse, s'ils arrivent jusqu'à la vieillesse, leur choix, qui leur paraissait auparavant si raisonnable, deviendra tout-à-coup insensé et extravagant: ce qui était vrai, selon eux, dans leur jeunesse ou dans leur prospérité, deviendra faux dans leur disgrâce ou dans un âge avancé. (Le P. Mauduit, Traité de la Religion).
[L'incrédulité ne détruit rien]. — Est-ce une raison contre Dieu et contre la religion que la vie licencieuse à laquelle les libertins et les athées se sont abandonnés? l'Évangile en est-il moins une histoire véritable, parce qu'ils se sont rendus esclaves de toutes les passions qu'il oblige de réprimer ? Tout ce qu'il y a d'athées, de déistes et de pyrrhoniens pourraient le devenir jusqu'à se ranger tout-à-fait dans l'état des bêtes, que la vérité n'en serait pas moins immuable. Avant qu'ils se fussent plongés dans le vice, et lorsqu'ils menaient encore une vie honnête et chrétienne, il y avait un Dieu qui avait créé le ciel et la terre, et un Jésus-Christ qui nous avait rachetés par son sang ; l'âme était immortelle; et, s'il leur eût plu de persévérer dans ces louables commencements, c'était un coup sûr pour faire subsister la foi et la religion dans leur esprit et dans leur cœur. Par malheur, ils se sont déréglés, et tout l'univers a changé de face pour eux : il n'y a plus ni Dieu ni Jésus-Christ, ni anges ni démons, ni âmes; il n'y a plus de paradis à espérer ni d'enfer à craindre : tout cela s'est évanoui tout d'un coup, ou s'est tellement obscurci qu'il n'en reste plus rien ; et, ce qui est plus merveilleux, ils n'ont commencé à voir clair dans ces choses que depuis qu'ils se sont abandonnés à l'amour des créatures. Comment ne sentent-ils point l'absurdité de toutes ces prétentions ?
Comment un athée ou un déiste, qui a sujet de douter s'il ne s'est point fait un ennemi d'un Dieu tout-puissant, et s'il n'a pas fait à son Créateur le plus sanglant outrage qui fut jamais, qui est de faire mépris de ses lois, de se moquer de ses menaces, de le traiter lui-même de vain fantôme qui ne subsiste que dans une imagination blessée, et de s'établir malgré lui dans une indépendance absolue ; comment, dis-je, peut-il songer seulement à la possibilité d'un si grand malheur, sans être saisi de crainte et sans s'éclaircir d'un doute si effroyable ? Que si, dans cette incertitude, il ne laissait pas de vivre content, y aurait-il jamais eu une insensibilité pareille à celle de cet homme? et lui faudrait-il d'autres raisons pour lui prouver que l'irréligion, qui lui inspirait des sentiments si téméraires, est un parti d'erreur et d'extravagance? Une si folle conduite ne porte-t-elle pas ta condamnation avec elle?
olO ATHÉES, ATHÉISME.
Eh bien! dira un libertin, je ne choisis ni l'immortalité ni le néant; je ne prétends être ni chrétien ni impie : je veux demeurer dans la neutralité. — Cela ne se peut pas, lui dirai-je : il faut nécessairement choisir entre deux partis contraires; et de vouloir même suspendre votre choix, c'est vous déclarer hautement. Dès-là que vous ne vous attachez pas à la religion de Jésus-Christ, vous vous déclarez contre lui, et le seul défaut de croire vous rend infidèle. « Qui n'est pas pour moi, dit-il, est contre moi : » parce qu'il importe peu de quelle manière on lui refuse le culte qu'il demande, si c'est par une suspension de jugement ou par un attachement formel à une secte contraire, puisque, dans l'un et dans l'autre, on lui refuse toujours ce qui lui est légitimement dû par tous les hommes, et puisqu'il n'y a point de milieu entre ces deux extrémités.
Tout ce que vous pouvez faire en faveur de l'irréligion, c'est de douter : dites tant qu'il vous plaira que le monde est éternel, que la succession des générations n'a point eu de commencement et ne finira jamais ; que l'âme raisonnable est mortelle ; portez ces sentiments au plus haut point d'évidence que vous pourrez: vous ne pourrez jamais les démontrer ni les mettre hors de doute, et ils demeureront toujours, malgré vous, dans les termes de simples opinions. Or, si vous en doutez le moins du monde, vous devez absolument les abandonner, parce que ce serait une extrême folie de hasarder votre état éternel sur une opinion incertaine. Dès-là que ce n'est qu'une opinion, elle peut être fausse ; et de ce qu'elle peut être fausse, vous vous exposez, en la suivant, à être l'homme du monde le plus misérable.
Les athées rejettent l'existence de Dieu parce qu'ils ne le voient pas; ils rejettent ses mystères parce qu'ils ne peuvent pas les comprendre : mais, en vérité, est-ce là une cause raisonnable? N'ont-ils pas eux-mêmes suppléé cent fois au défaut des raisons, par leurs passions ou par l'autorité de leurs maîtres, pour croire les dogmes de l'irréligion? X'ont-ils pas fait, pour le dire ainsi, autant d'actes de foi qu'il y a de suites incompréhensibles dans l'éternité du monde et dans l'indépendance des créatures ? Pourquoi n'en feront-ils pas aussi sur une autorité établie par une infinité de merveilles au-dessus de la nature? Ils ne feront au moins en cela, pour la religion, que ce qu'ils font tous les jours en matière de science et dans le commerce de la vie civile.
Demandons aux impies et aux libertins, qui ne veulent croire que ce qu'ils comprennent ou ce qu'ils voient, eux qui ne peuvent concevoir les moindres choses qui tombent sous leurs sens, s'ils peuvent expliquer la cause du mouvement perpétuel du cœur et de tous les autres qui se font dans nos corps; par quels degrés et par quels moyens la nourriture que nous prenons est dépouillée de sa nature et se change de telle sorte en notre substance, que ce qui était du pain dans notre bouche devient en peu de temps de la chair humaine, par le moyen de la chaleur naturelle, quoique la chaleur du feu détruise les sujets sur lesquels elle agit; s'ils
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peuvent expliquer comment se fait la vue avec les autres perceptions des sens ; s'ils comprennent l'artifice de la structure du corps humain. Car s'imaginer avoir suffisamment éclairci toutes ces choses en les attribuant en l'air à la nature, c'est se payer de mots et prendre les termes pour des choses. Il ne faut même que leur proposer ce qu'il y a de plus simple dans la nature, comment se fait une feuille d'arbre ou de plante, de telle couleur, de telle figure, avec telle propriété d'écbauffer ou de rafraîchir, de tuer ou de nourrir, de profiter ou d'incommoder. Toutes ces choses sont inexplicables, non-seulement aux impies, mais encore à tous les hommes. Avec quelle hardiesse donc des gens qui ne comprennent pas ce qu'ils voient de leurs yeux et ce qu'ils touchent de leurs mains prétendent-ils comprendre des mystères tout spirituels, et qui ne tombent pas sous la portée des sens ? De quel front refusent-ils de croire les plus grands chefsd'œuvre de la Divinité, à moins de les voir clairement, eux qui sont aveugles pour les moindres ouvrages de la nature? (Le même).
[L'athéisme déraisonnable]. — Vous qui, pour penser avoir trop de raison, n'avez ni foi ni religion, qui ne voulez croire que ce qui tombe dans votre imagination, qui prétendez renfermer Dieu même, tout infini qu'il est, dans les bornes de votre esprit, et qui ne voulez rien croire qui soit audessus de vos lumières, ce sera un jour votre propre raison qui confondra votre athéisme et votre irréligion. Elle vous reprochera que, sous prétexte de raison, vous avez été les gens du monde les plus déraisonnables; que, dans les affaires du monde, vous n'avez pas cru blesser la force de votre esprit, dont vous faisiez vanité, en ajoutant foi à une infinité de choses assez indifférentes et incertaines, et qu'à l'égard des choses du ciel vous eussiez cru vous faire un affront de donner créance à quelque chose ; que vous avez craint de manquer à l'honnêteté civile en ne croyant pas les hommes sur leur parole, et que ce n'a été qu'à l'égard de Dieu que vous vous êtes fait un point d'honneur d'être incrédules. Vous avez fait violence à votre esprit pour se faire de faux principes d'irréligion, et pour vivre dans un libertinage étudié. (Brette ville, Essais de Sermons).
[L'athéisme malheureux]. — En matière de religion, quelque éclairés que nous soyons, il est impossible que nous trouvions le repos d'esprit que dans la soumission à la foi. Voilà une grande maxime, avancée par S. Augustin, et que je soutiens avec lui. Car un homme déterminé à ne rien croire et à n'avoir aucune déférence pour la foi, sur quoi peut-il s'appuyer pour trouver le repos de son esprit? Il faut qu'il vive sans religion comme les athées, ou qu'il se fasse une religion particulière comme les philosophes. S'il vit comme les impies et les libertins, c'est-à-dire sans se mettre en peine s'il y a un Dieu, s'il y a une béatitude, comment y pourrat-il arriver? Vous savez quelle est la misère de cet état : il ne faut que la lumière naturelle pour vous le faire comprendre. Quoi de plus horrible
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que de voir un homme réduit à une insensibilité de cœur pour les choses les plus essentielles? un homme qui ne sait ce qu'il est ni pourquoi il est, et qui, ne croyant rien, est incapable de rien espérer?
Je dirais volontiers à un libertin, dans cette opposition de sentiments : « Qui de nous deux s'expose davantage, ou vous qui ne croyez rien de ce que la religion vous dit, ou moi qui m'y assujettis? ou vous qui ne voulez rien croire pour vivre dans le libertinage, ou moi qui veux bien croire pour conformer ma vie à ma croyance? Au pis aller, en croyant ce que je crois, je passerai pour un simple qui ajoute foi à tout, et en me conformant à ma croyance je me priverai de quelques plaisirs défendus par la raison : voilà le risque que je cours. Mais vous, si ce que vous ne croyez pas ne laisse pas d'être vrai, vous vous mettez dans un danger infaillible de damnation ; votre réprobation est inévitable. Vous vivant d'une façon et moi d'une autre, qui est le plus en repos? qui vit le plus en assurance? (Bourdaloue).
Il n'en faudrait pas davantage pour charger de confusion les athées : mais hélas ! il y a bien peu d'espérance ! Si l'aveuglement n'était que dans leurs esprits, la raison pourrait le dissiper; mais, comme il est particulièrement répandu sur leur cœur, la passion le rend incurable. Ils ne veulent pas croire, de peur d'être obligés de pratiquer ce qu'ils croient. Ce sont des athées de cœur et de volonté : ils ne veulent pas croire de peur d'être obligés de bien faire. Si vous pouvez croire et vivre si peu conformément à ce que vous croyez, je dirai, avec S. Jérôme, que vous êtes des monstres composés de deux natures différentes. (Fromentières).
[Les beaux-esprils]. — Est-il possible, chrétiens, que l'esprit, qui n'a été donné à l'homme que pour le conduire et pour le sauver, ne lui serve qu'à s'égarer et à se perdre? Oui, il y a aujourd'hui une infinité de gens qui n'ont de l'esprit que pour se damner, qui n'ont des lumières que pour s'aveugler, et qui n'ont de la science que pour vivre dans une plus grossière ignorance de leur salut. Voici à peu près le plan du cœur de ces sortes de personnes. Ce serait être trop grossier, en ce temps-ci, de ne pas reconnaître un Dieu, et ce serait être brutalement stupide que de nier un premier être, qui est nécessairement le principe de tous les autres. Et d'ailleurs, la créance d'un Dieu et d'un premier être en général étant une chose de pure spéculation qui n'engage à rien dans la pratique, ces personnes dont je parle croient sans peine qu'il y a un Dieu ; et elles se font même un mérite de bel-esprit d'en donner la démonstration par des raisons convaincantes : c'est pourquoi elles font gloire de s'appeler déistes. Mais, quand il s'agit de croire que ce Dieu s'est fait homme, et qu'il est mort pour leur salut et pour leur apprendre à faire pénitence, cette croyance est une foi de pratique qui les rebute: un Dieu souffrant, un Dieu crucifié, n'accommode pas leur délicatesse ; un Dieu de plaisir serait plus de leur goût. Ainsi ils pronnent le parti de nier un Dieu fait homme,
et ils disent tranquillement que toutes les religions sont des inventions politiques pour contenir les peuples dans leur devoir. (Essais de morale).
[Parmi les chrétiens]. — La face de la chrétienté paraît toujours la même, parce que tous ceux qui portent le nom de chrétien sont réunis ensemble dans les mêmes temples, dans l'usage des mêmes sacrements, et dans les autres marques sensibles d'une même religion; mais il y a lieu de gémir devant Dieu de la diversité horrible de sentiments qui est cachée sous cette uniformité apparente. Il y en a qui n'ont rien de chrétien que le nom, et qui, sous un front baptisé, portent un cœur impie et une croyance pire que païenne : et ce mal, qui croît toujours, est devenu d'autant plus à craindre qu'il est plus caché et qu'il se dérobe à la lumière du public, pour n'être jamais combattu ; c'est une gangrène qui, à la faveur d'une santé extérieure, fait des progrès continuels, auxquels on ne s'oppose point. On ne peut avoir quelque zèle pour le salut des âmes sans être touché d'un si grand malheur et sans essayer d'y apporter quelque remède, tâchant de ramener dans le sein de la vérité ceux que l'amour d'une vie licencieuse en a déjà fait sortir, ou du moins de raffermir certains esprits flottants, que les discours des impies et leurs propres ténèbres sont sur le point de précipiter dans cet abîme. (Le P. Mauduit).
[Le principe est dans le cœur]. — La connaissance plus ou moins parfaite que nous pouvons avoir de Dieu durant cette vie dépend plus, en quelque manière, de notre cœur que de notre esprit. Ce sont les sens, c'est l'imagination, c'est l'entendement, qui forment l'idée que nous avons des créatures : l'on peut dire que c'est par la volonté que Dieu trace en nous l'idée que nous sommes capables de concevoir de ses infinies perfections. Tous les hommes ont le bonheur de s'en faire quelque image par les seules lumières de la raison. Où est l'homme assez sauvage, assez brutal, pour ne pas apercevoir la Divinité, du moins dans ses ouvrages, dans les effets admirables de sa sagesse et de sa puissance? Il suffit d'avoir des yeux pour voir les traits de son intelligence et de sa main marqués sur les objets qui nous environnent. Il n'est pas vraisemblable, il n'est pas possible, qu'un homme qui peut raisonner puisse ignorer Dieu. Mais, pour pénétrer dans les grandeurs et dans les beautés de cet Être suprême, les principes naturels qui nous le découvrent ne sauraient nous y aider que faiblement. La connaissance que nous avons de Dieu ne se perfectionne point par les efforts et par le travail d'uue vaine curiosité ; outre que Dieu ne daigne pas se montrer aux esprits qui ne travaillent à le connaître que par le désir orgueilleux d'approfondir son essence; et souvent, pour punir la témérité de leur recherche, il les livre à l'égarement de leurs pensées. Mais ceux en qui il verse des lumières plus abondantes, plus sensibles, plus utiles pour le connaître, ce sont ceux qui ont le cœur plus simple et plus pur. Il se communique à nous selon le degré de l'amour que nous avons pour lui ;
autant nous sommes détachés des créatures, autant il nous élève jusqu'à lui, autant il s'approche de nous. Quelle que soit l'ignorance des personnes saintes à l'égard des sciences humaines, il leur donne un sentiment de luimême si agréable et si sûr, qu'elles en pensent plus noblement et plus exactement que tous les savants. (Remarques sur divers sujets de religion et de morale).
[Raisonnement de S. Auguslin]. — Si je demandais à un athée comment je puis me convaincre qu'il est en vie (car enfin je ne vois pas l'âme qui l'anime), il me répondrait qu'il agit, qu'il parle, qu'il marche, que par conséquent il est vivant. Mais on peut marcher, parler, agir par machine; et je n'aperçois rien qui me persuade qu'il a en lui-même un principe qui, de sa nature, peut prendre et imprimer du mouvement. Du moins, je puis m'obstiner à exiger de lui la preuve de ce principe intérieur qui le meut. — L'intelligence, la réflexion, la liberté, qui accompagnent ces signes extérieurs de vie, ne me laissent pas douter, replique-t-il, de l'âme qui en est la source. — J'en conviens, et je suis forcé d'en convenir. Pourquoi donc, en admettant les créatures, n'adore-t-il pas le Créateur? Les créatures sont toujours dans l'action ; d'elles-mêmes elles ne sauraient se maintenir dans ce concert qui règne entre elles. Il ne dira pas qu'elles pensent, pour choisir avec tant d'exactitude ce qui leur est propre et convenable, pour prendre des figures, des situations auxquelles elles sont indifférentes, et qui dans leur durée ne sauraient être toujours l'effet du hasard. Qu'il reconnaisse, l'insensé ! cet Être souverain dont la sagesse et la puissance éclatent si visiblement dans l'univers.
L'Ecriture ne distingue pas l'athée de l'insensé: ils se conduisent pourtant d'une manière bien différente. L'insensé pense ce qu'il dit, et dit ce qu'il pense : les pensées et les paroles de l'athée ne s'accordent point ; ses sentiments démentent ses discours, et ses discours démentent ses sentiments. Il nie la Divinité dans son cœur ; je me trompe, il voudrait la nier; mais il n'en peut venir à bout: il n'ose publier ce sentiment, parce qu'il n'ose le concevoir. Tous les efforts qu'il fait pour se soustraire à la crainte d'un Dieu témoin de ses actions aboutissent à une idée vague, confuse et obscure, d'une croyance qui l'effarouche malgré lui. 0 l'insensé, de vouloir forcer sa raison à perdre le raisonnement !
il faut être sans raison pour combattre une vérité que la raison a embrassée dans tous les temps et dans tous les lieux. Il y a une Divinité, et c'est de quoi tous les peuples ont convenu; ils ont tous reconnu un Dieu qu'ils avaient à adorer. Cette connaissance n'est point l'effet de l'éducation : l'éducation est différente selon les climats. Ce n'est point le commerce qui L'a répandue d'une nation aune autre: toutes les nations se sont accordées sur ce point, sans le secours de leurs lumières réciproques. Des "principe;; de politique ne l'ont pu produire: les gouvernements, si opposés, si éloigné:* par leurs manières les uns des autres, ne s'en seraient pas accom-
modes ; les princes et les sujets auraient pu résister à l'impression naturelle qu'elle faisait dans toutes sortes d'esprits. Est-ce l'étude qui l'a enfantée ? nullement : l'ignorance la plus grossière ne cède pas en ce point à la politesse et au savoir. Je ne demande point, disait Tertullien, je ne demande point, en faveur de la Divinité, le témoignage d'une âme que les écoles ont formée, que les bibliothèques ont nourrie, que les académies ont élevée ; j'invoque une âme simple et barbare; j'invoque l'âme seule, telle qu'elle sort des mains de son Créateur. Si quelque homme a le premier découvert et annoncé l'existence de cet Être souverain et dominant, qu'on me dise la terre qui l'a vu naître et la nation qui l'a donné au monde ; qu'on me dise le temps et le siècle qui l'ont entendu : la naissance d'une vérité si éclatante, si importante, n'a pu manquer d'être remarquée avec exactitude. L'idolâtrie a régné, m'opposera-t-on peut-être; les empires et les royaumes ont adoré divers dieux : je le sais, et je ne prétends établir qu'une connaissance universelle de la Divinité. S'il y a un athée sous le ciel, il avouera que l'idolâtrie se détruit par elle-même, et que son ridicule égale son égarement. Mais la raison seule ne saurait atteindre toutes les perfections de la Divinité, dont elle est frappée et qu'elle ne peut ignorer. Tous les hommes tendent à une félicité qu'ils aiment naturellement; mais, sans le secours de la Foi, peuvent-ils s'accorder sur ses qualités et sur son essence? Quelle violence un esprit ne serait-il pas forcé de se faire pour aller contre un sentiment universel, sans exception ? et cette violence ne serait-elle pas une preuve convaincante de la vérité même qu'il voudrait nier?
On ne saurait guère être plus vicieux qu'en se déterminant, de sangfroid et après une délibération tranquille et volontaire, à se livrer aux excès les plus abominables du vice. Un homme qui s'étudie à nier la Divinité, qui en fait profession, qui s'en pique, en est là. Ce n'est ni le hasard ni l'aveuglement, ni la réflexion ni le savoir, ni même le libertinage, qui l'ont porté à cet horrible égarement : c'est sa seule volonté. Nous naissons ignorants, faibles, inconstants, portés au mal : mais nous naissons avec tous les préjugés qui combattent l'athéisme. S'il est possible d'être athée, c'est parce qu'on le veut. Il est vrai que telle volonté prend naissance dans le débordement ; mais telle volonté est elle-même le débordement le plus détestable et le plus incroyable. On ne se plonge point peu à peu et comme par degrés dans l'abîme le plus profond du vice : dès qu'on vient à dire qu'il n'y a point de Dieu, l'on s'y jette tout-à-coup. (Sur le Ps. 73).
[Causes de l'infidélité]. — Ce qui mettra un jour le comble à notre confusion, c'est lorsque Dieu, remontant à la source et nous y faisant remonter avec lui, nous forcera à reconnaître les deux vraies causes de notre infidélité, savoir, le libertinage de notre esprit et le libertinage de notre cœur. Libertinage de notre esprit, qui se sera fait juge de tout pour ne s'assujettir à rien; qui se sera détaché de la foi, non pas pour suivre le meilleur parti,
mais pour ne savoir plus lui-même ni ce qu'il suivait ni ce qu'il ne suivait pas ; pour abandonner toutes choses au hasard, pour se réduire à une malheureuse indifférence en matière de religion : disons mieux , pour n'avoir plus absolument de religion. Libertinage de notre cœur, qui, se trouvant gêné par la foi, nous aura peu à peu sollicités et enfin déterminés à sortir de cette contrainte, et à nous affranchir de la servitude : ce que Dieu n'aura pas de peine à justifier, en nous montrant que, tandis que nos mœurs ont été réglées, notre foi a été saine et que notre foi n'a commencé à se démentir que quand nos mœurs ont commencé à se corrompre. (Bourdaloue, 1er Avent, sermon sur le jugement dernier).
[Corruption du siècle]. — Sommes-nous moins aveugles que les païens? On n'a peut-être jamais fait plus d'idoles qu'en ce temps-ci, et je puis dire avec Tertullien que, si les païens se sont fait des idoles de leurs mains, les mauvais chrétiens se servent de leur esprit pour s'en former : Mente fabricantur idola. Chacun se fait un dieu conforme à sa passion, qui ne voit et qui ne punit que ce que l'on veut ; chacun lui donne tel caractère qu'il lui plaît : on le fait servir à ses caprices, à ses intérêts, et très-souvent à ses crimes. Est-ce là connaître Dieu, et ne dirait-on pas avec justice: Mente fabricantur idola ? (Essais de Panégyriques, tome i).
[Point de véritables athées]. — Si on n'appelle athées que ceux qui ne croient point en Dieu, je soutiens qu'il n'y en a point de tels dans le monde. Il est vrai que plusieurs tâchent de l'être, et font tout ce qu'ils peuvent pour y parvenir; mais, ils ont beau faire, ils n'y parviendront jamais; ils ont beau s'efforcer contre leur propre conscience pour en arracher ce sentiment de la Divinité que la nature y a profondément gravé, ils n'en viendront jamais à bout. Il y aura toujours des temps où Dieu se fera sentir à leur cœur, malgré tous les blasphèmes et toutes les impiétés de leur bouche ; jamais ils ne se trouveront dans un grand et inopiné péril qu'ils ne fassent abjuration de leur erreur, et qu'ils ne prononcent quelque parole qui démentira l'insolence de leur prétendu athéisme; jamais le tonnerre, crevant la nue avec cet horrible bruit qui fait trembler toute la nature, ne viendra tomber à leurs pieds qu'ils ne lèvent les mains au ciel pour faire amende honorable au Souverain qui y préside. Il y a mille occasions et mille moments où le plus méchant de tous les hommes est contraient de prendre le parti de Dieu contre soi-même, et de craindre, par un mouvement secret et inévitable, celui qu'il fait semblant de méconnaître (i).Mais il faut appeler athées ceux qui, malgré les reproches et les remords de leur
(1) On connaît ce trait de l'athée Volney, qui, dans une tempête en Amérique, saisissait le chapelet d'une paysanne assise auprès de lui, el le récitait avec une ferveur exemplaiie. « Que voulez-vous, disait-il quand on lui en parlait ensuite, en pareil ca3 il n'y a plus d'athées! » (Edit.)
conscience, qu'ils tâchent d'étouffer de tout leur pouvoir, ont l'imprudence et l'audace de nier Dieu, d'agir et de parler comme s'ils n'en croyaient point du tout, d'outrager la Providence, et de combattre même l'immortalité de leur âme, quoique cette âme même les convainque de son immortalité par les raisons dont ils se servent pour la contester. (Anonyme).
Que diriez-vous d'un fidèle qui en viendrait jusqu'à nier la Divinité parce que six ou sept scélérats n'ont pas appréhendé, du moins en apparence, de la combattre ? Car, après toutes les recherches qu'on a faites, il ne s'en est pas trouvé un plus grand nombre dans l'antiquité qui aient osé, qui aient pu se déclarer athées. Je vous les nommerais, Messieurs, si je ne craignais de les trop honorer et de vous manquer de respect. Que diriez-vous donc d'un fidèle qui nierait toute divinité parce que ces abominables personnages n'ont pas eu horreur de la nier, nonobstant la voix de toute la nature, de toutes les créatures les plus insensibles ; nonobstant les témoignages de leur propre raison? Pourriez-vous lui témoigner un mépris et une indignation dignes de son affreuse extravagance? En quoi ces faux fidèles, dont je vous fais ici le caractère, vous paraissent-ils moins déraisonnables? Pour partager, pour choisir, comme ils font, les vérités de la religion, ne suivent-ils pas les impressions ou d'une politique mondaine, ou d'un orgueil impie, ou d'une volupté débordée ?
Méchants liseurs de quelques méchants livres, conçus, enfantés, nourris dans les ténèbres, sur quoi formez -vous ordinairement une idée si pitoyable de la foi ? Sur les doutes méchants et mal fondés, sur les fades railleries, sur les contes impertinents, sur les histqires burlesques d'un étourdi, d'un impie ! Une expression d'une Lucrèce, un sophisme d'Épicure, un bon mot d'un auteur hardi, téméraire, qui fait l'esprit-fort, qui n'a point de religion, rendra un esprit inaccessible aux rayons de la vérité: et le consentement de tous les siècles, de tous les docteurs, de toutes les académies..., une infinité de miracles, et toutes les preuves les plus incontestables de la religion, ne pourront pas donner atteinte à cet esprit! Parmi les libertins qui font les savants en matière de religion, il en est qui ne font pas même profession de science et de lecture. A ce mot, vous devriez m'interrompre : à quoi bon prouver l'ignorance de gens qui conviennent eux-mêmes qu'ils sont ignorants ? Mais souffrez que je poursuive mon discours. Soit qu'ils mettent en œuvre leurs propres lumières, soit qu'ils se soient asservis aux sentiments de leurs semblables, ils prétendent bien raisonner quand ils accordent leurs raisonnements avec leur penchant: un air cavalier, des manières enjouées, suppléent à l'étude qu'ils n'ont pas faite. Il en est d'autres aussi qui se piquent de lire. Les uns et les autres ont soin de s'armer, par des préjugés étudiés, contre cette faiblesse qui croit si aisément des choses si incroyables. Méprisables oiseaux de nuit, c'est bien à vous à juger de la beauté du soleil! (Le P. delà Fesse, Sermon sur la foi).
[Ignorance des athées]. — Entrons dans des preuves plus particulières de leur ignorance. Ces juges audacieux de nos mystères ont-ils lu les livres saints, les prophètes, les apôtres, pour apprendre la conduite de Dieu sur son peuple et sur toutes les nations, l'accomplissement des prédictions, tous les événements qui font éclater son domaine souverain, ses jugements, ses vengeances et ses bontés? Ont-ils lu les docteurs catholiques, pour distinguer le fond d'avec Técorce de nos mystères, l'essence d'avec l'apparence des vertus chrétiennes? Je veux qu'ils aient fait cette étude longue et immense : ont-ils compris tout ce qu'ils ont lu? ont-ils changé l'essence des vérités incompréhensibles pour les renfermer dans leur esprit, et pour en décider en maîtres ? Il faut donc qu'ils soient allés au-delà des Pères et des docteurs de l'Eglise. Je pense qu'après tout, peut-être, nos libertins n'en viendront pas à se comparer aux Athanase, aux Grégoire, aux Basile, aux Chrysostôme, aux Jérôme, aux Ambroise et aux Augustin : et ces hommes incomparables ont veillé, pâli sur les livres; ils ont jeûné, prié, macéré leur corps, pour mériter quelque connaissance de la religion, que ces esprits téméraires se flattent d'avoir connue dans l'oisiveté et dans la licence?
La foi est un témoin irréprochable, qui dépose sans cesse contre le méchant fidèle : on accommode sa religion à ses mœurs quand on ne veut pas accommoder ses mœurs à sa religion. Il en coûterait trop de soutenir les remords du crime à la face, pour ainsi dire, des vérités de l'Évangile : la conscience révoltée cherche à soulager sa peine, en étouffant ou en obscurcissant les lumières qui l'éclairent. Des chrétiens parlent en infidèles sur certains points de la foi ; ils les enveloppent de doutes artificieux, ils les tournent même en raillerie ; ils n'ont pas d'autre dessein que de perdre la honte de mal faire, en perdant la honte de croire mal.
Dites vous-mêmes ce que vous en pensez : si vous n'êtes point touchés d'un désir sincère de vous sanctifier, vous écouterez peut-être ces gens-là, vous nouerez amitié avec eux, vous les honorerez à cause de leurs bonnes qualités naturelles ; vous trouverez quelque plaisir dans leur commerce ; mais pourtant vous sentirez pour eux une secrète défiance, qui, malgré vous, vous fera appréhender leur caractère. Toute votre estime, toute votre sympathie, toutes les douceurs de votre liaison, ne sauraient vous rassurer contre la liberté qu'ils prennent de dogmatiser en matière de foi, et de combattre des principes communs à tous les fidèles. Je veux qu'ils s'interdisent les excès des gens perdus de débauche, modération pourtant assez rare parmi eux; qu'ils soient au-dessus de cet intérêt qui vole où il peut ; qu'ils aient une droiture assez ferme pour louer et pour blâmer selon les règles de l'honneur : au travers de leurs apparences les plus régulières, vous découvrirez les sentiments d'une âme dont il faut tout craindre.
Quelle tranquillité des chrétiens de ce caractère peuvent-ils goûter durant leur vie, et quelle sera leur frayeur à la mort? Peut-être leur reste-t-il assez de raison pour voir qu'ils ne combattent leur foi que pour favoriser leurs vices : dans cette situation, ne doivent-ils pas être sans
cesse aux alarmes? Je ne veux pas me soumettre à la vérité qui gène mon penchant; mais elle n'en est pas moins vérité. Je me cache les sujets que j'ai de craindre; mais je ne les détruis pas, ils subsistent malgré mes raisonnements. J'impute à faiblesse d'esprit la crédulité de tant d'illustres fidèles ; mais ils marchent avec sûreté, tandis que je risque tout. Je serais plus docile, je le sens, si j'étais moins méchant: mais que gagné-je en détournant la vue du malheur où je tomberai infailliblement? Les tristes jours on passe dans une si cruelle incertitude, dans des combats éternels avec sa propre conscience ! Après avoir essuyé toutes les agitations d'une âme qui s'efforce de se tromper, il faudra enfin quitter la terre. Qui s finis eorum, dit S. Pierre, qui non credunt Dei Evangelio? (I Petr. iv). L'horrible spectacle que de voir mourir de tels fidèles ! Ils sortent de cette vie sans s'être fait une idée raisonnable de ce qui se passe dans l'autre; ils vont subir ce jugement redoutable qui a été la matière de leurs railleries; ils ne peuvent attendre que les peines mêmes qu'ils ont méprisées ; leurs yeux, qui se ferment aux choses humaines, s'ouvrent à la foi pour les désespérer, en leur découvrant les terreurs de cette éternité dont ils se sont joués. Quis finis! Ah! Dieu ! quelle fin ! l'affreuse mort ! (Le P. de la Pesse).