‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 5)Chapitre 68 sur 75 · MISÉRICORDE ET CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES · texte numérisé non relu

MISÉRICORDE ET CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES

AVERTISSEMENT

En traitant ce sujet, aussi utile qu'il est abondant par lui-même, il est nécessaire de le séparer tellement des autres sujets avec lesquels il a beaucoup de liaison, qu'on ne le confonde point avec eux et qu'on ne sorte point de son dessein. Les richesses, sans lesquelles on ne peut secourir les pauvres, entrent naturellement dans le dessein qu'on peut avoir de parler de la charité envers eux, puisque c'est le meilleur usage qu'on en peut faire. L'avarice, qui empêche qu'on ne fasse part au prochain des biens que l'on possède, y entre aussi. Et d'ailleurs, comm l'Aumône se fait en plusieurs manières, toutes les bonnes leurres corporelles par lesquelles on peut assister les misérables sont encore comprises sous ce même titre. Pour faire donc un discours juste et régulier sur ce sujet, il ne faut parler des autres sujets qui y aboutissent qu'indirecte-

ment et par rapport au dessein principal, et autant qu'il est nécessaire pour expliquer l'obligation, la nécessité, l'excellence ou l'utilité de l'Aumône, qui est elle-même renfermée dans la Charité envers le prochain.

J'ai usé de cette précaution dans ce que j'ai réuni sur celle matière : c'est pourquoi je ne m'étendrai ni sur l'usage qu'on doit faire des richesses, ni sur l'avarice, ni sur la charité en général: ce sont tous sujets différents, qui ont leur place dans ce recueil : je ne parlerai de tout cela que par rapport à l'Aumône, et même à l'Aumône corporelle. Car l'aumône spirituelle, qui est encore divisée en plusieurs espèces, a son propre lieu dans la Correction fraternelle, le Zèle, etc. Que si on parle en général de l'utilité et de l'importance des œuvres de charité et de miséricorde, ce sera uniquement par rapport à celles qui sont comprises sous l'Aumône, comme de nourrir, vêtir, loger les pauvres, en un mol de ce qui tend à soulager leur misère.

Desseins et Plans.

I. — On peut vérifier, sur ce sujet, la pensée de celui qui, au rapport de S. Augustin, promit de dire à chacun ce qu'il avait le plus à cœur, qui était de vendre bien cher et d'acheter à bon marché. S. Augustin soutient qu'il se trompait, parce qu'en plusieurs choses l'expérience fait voir le contraire. Mais, à la faveur de l'Aumône, je veux vous suggérer effectivement le moyen de faire ce commerce si avantageux: — 1°. Le moyen de vendre très-cher des biens de peu de valeur (ce sera le premier point) ; — 2°. Le moyen d'acheter à vil prix des biens précieux, et d'une valeur inestimable (ce sera le second).

Premier Point. — Ce que l'on donne par aumône est bien peu de chose: car ! — 1°. Les richesses souvent ne nous sont rien en comparaison* de notre santé, de notre réputation, de notre vie, et môme de notre plaisir, puisque nous les risquons pour ce sujet, ou du moins les destinons à cette fin: ce sont, dans l'ordre des biens, ceux qui tiennent le dernier rang, et dont tous les sages font le moins d'état, dont la possession ne nous rend ni meilleurs ni plus vertueux, ni plus heureux. Or, c'est ce que nous donnons pour avoir le ciel dans l'autre vie, et le centuple dans celle-ci. Il faut montrer que, bien loin de s'appauvrir en donnant l'aumône, on augmente ses biens, qu'on fait avec Dieu une sainte usure, de cent et de mille pour un; que, quoique ce que nous donnons soit peu de chose, il devient grand et précieux dès-là qu'il est donné à Dieu et pour Dieu; que Dieu le récompense sur ce pied-là, qu'un verre d'eau devient considérable, et que ce qui

nous serait de peu d'utilité en ce monde peut être le prix du ciel et d'un bonheur infini. — 2°. Les biens que nous donnons sont des biens caducs et périssables, que l'injustice et la violence des hommes nous peuvent ôter, et que la mort nous enlèvera un jour; mais, par l'aumône, nous les mettons en assurance pour l'éternité, etc. — 3°. Ce sont souvent des biens qui nous perdent, qui nous sont plus dommageables qu'utiles : au lieu que, par l'aumône, ils nous sauvent, comme parle l'Ecriture: Redemplio anima1 viri divitiœ ipsius (Prov. vi). — En 4° et dernier lieu, ces mêmes biens sont en partie dus aux pauvres, car le superflu leur appartient. — Et cependant c'est de ces mêmes biens fragiles, dommageables, que nous tenons de la libéralité de Dieu, c'est de ces biens que nous trafiquons avec lui. C'est donc avec justice que l'Evangile nous exhorte à devenir de bons marchands. Heureux commerce ! échange avantageux ! Il est vrai que ce que nous donnons est présent, et ce que l'on nous promet n'est que pour l'avenir ; mais il n'en est pas moins assuré, et, comme nous allons voir, il n'en est que plus avantageux et plus souhaitable.

Second Point. — Voici au contraire ce que l'on acquiert, même en cette vie, par le moyen de l'aumône : — 1°. Nous attirons les grâces du ciel, dont le prix est infini. Elle dispose l'affaire de notre salut par des prières que font les pauvres, que Dieu écoute favorablement; et quand ils se tairaient, l'aumône même que nous leur faisons ne laissera pas delà ménager encore en priant elle-même pour nous. — 2°. L'aumône obtient la rémission de nos péchés, et, selon le conseil de Daniel au roi Nabuchodonosor, elle les rachète, ces péchés, et satisfait à Dieu pour la peine qui leur est due. C'est ce que nous devrions acheter au prix de tous les biens du monde: et nous le gagnons par des aumônes assez légères. — 3°. Nous acquérons dès cette vie la faveur de notre juge et l'assurance d'un jugement favorable: Venile, benedicti Patris mei, etc.

II. — Sur le précepte de l'aumône, on peut faire voir : 1°. Qu'il n'y en a point qui oblige plus étroitement, puisqu'il oblige — 1. sous peine de damnation : Ite, maledicti : esurivi enim, et non dedistis mihi manducare ; — 2. sous peine de la malédiction de Dieu et des hommes, en cette vie même; — 3. sous peine de voir les biens dont on refuse de faire part aux pauvres se dissiper et s'évanouir.

2". Qu'il n'y en a point de plus mal observé, ni où l'on apporte plus d'excuses et de prétextes pour s'en dispenser. On veut soutenir son état et l'éclat de sa dignité ; on veut amasser de quoi pourvoir ses enfants ; on veut, pour soi-même, pourvoir aux besoins de l'avenir, et sur cela mettro en réserve ce qu'on a de superflu dans le présent, etc. — On peut employer ce point tout entier à réfuter chaque prétexte en particulier, en montrant qu'on est obligé, nonobstant cela, à faire ce que la nécessité du pauvre exige et que Dieu demande: deux motifs plus pressants que tous ces prétextes.

III. — On peut prendre pour sujet de montrer sur quoi est fondée l'obligation de faire l'aumône, et faire voir :

1°. Qu'en qualité d'hommes nous y sommes obligés par la loi de la nature : ce qui donnera lieu de s'étendre sur la dureté et la cruauté de ceux qui refusent de secourir et d'assister leurs semblables.

2°. Qu'en qualité de chrétiens nous y sommes obligés par la loi divine, et singulièrement par l'Evangile, puisque la cbarité envers le procbain est un des premiers et des principaux devoirs que le christianisme nous apprend, et que le Fils de Dieu veut bien nous tenir compte du bien fait aux pauvres comme s'il était fait à lui-même. \

3°. Qu'en qualité de pécheurs nous y sommes obligés par l'engagement, que tout péché traîne après lui de satisfaire et de payer pour la transgression qu'on a faite. Or, un des principaux moyens d'obtenir le pardon de nos péchés et de les expier, c'est l'aumône.

IV. — Nous remarquons dans l'Ecriture trois malédictions attachées aux richesses, pour le mauvais usage que les hommes en font ordinairement, savoir: — 1°. Une malédiction d'iniquité, parce qu'elles sont le plus souvent injustes et criminelles, soit parce qu'elles sont acquises par le crime, soit parce qu'elles y portent naturellement ; — 2°. Une malédiction de stérilité, parce que, par une juste punition de Dieu, elles sont souvent, tout le temps et toujours au bout, inutiles et infructeuses, à fort peu de satisfactions assez vides près; — 3°. Une malédiction de fragilité et de peu de durée, comme Dieu en menace les riches avares par le Prophète royal. Or, il n'y a que l'aumône qui puisse ôter aux richesses ces trois malédictions, et les changer en autant de bénédictions contraires, en rendant la possession de ces biens;

1°. Sainte, juste et innocente, et levant ainsi la malédiction d'iniquité ;

2°. Utile et profitable pour le temps et pour l'éternité : ce qui est contraire à la malédiction de stérilité ;

3°. Permanente, en faisant que ces biens croissent, subsistent et passent à la postérité de ceux qui les possèdent : de manière que l'aumône change encore en bénédiction temporelle cette troisième malédiction de fragilité Ct de pente à se dissiper, que Dieu semble avoir singulièrement attachée à ces richesses dont on fait un mauvais Usagé. Car, ou les riches sans pitié en voient la un avec celle de leurs jours, ou leurs héritiers les dissipent, si les chicanes survenues après la mort du possesseur les leur ont même laissé recueillir entières.

V. — Trois choses sont causes que la plupart des chrétiens manquent au devoir indispensable de faire l'aumône; ou bien, trois sortes de personnes manquent de s'en acquitter, ou de la faire comme il faut :

1°. Les uns la négligent parce qu'ils ne s'y croient point obligés. Ainsi, l'erreur est la cause de cette négligence, qui est criminelle, parce que l'o-

bligation de secourir les pauvres est d'un précepte indispensable à ceux qui en ont le moyen, et il n'est personne à qui cette obligation, si fort rebattue, puisse être cacbée. Les preuves de cette obligation feront le premier Point.

2°. Les autres s'en excusent et s'en dispensent par intérêt et par avarice. A ceux-là il faut montrer que l'aumône est infiniment avantageuse, même pour leurs propres intérêts ; qu'elle attire sur les biens d'un bomme charitable et aumônier la bénédiction de Dieu, qui les fait croître et qui les multiplie.

3°. La plupart de ceux qui la font en corrompent le mérite par la mauvaise intention avec laquelle ils la font, ou bien en manquant aux conditions qu'elle doit avoir pour être sainte, qui sont — qu'elle doit être faite par charité; — des biens qui nous appartiennent; — et dans le temps auquel elle peut nous être profitable.

VI. — Les riches sont pour les pauvres, et les pauvres sont pour les riches : c'est l'ordre que Dieu a établi : c'est-à-dire qu'il a voulu que les riches pourvussent aux besoins et au soulagement des pauvres, et que les pauvres procurassent l'avantage des riches. D'où naissent deux importantes vérités, qui font la division d'un sermon.

La première regarde l'obligation de l'aumône. Riches, vous devez faire l'aumône, parce que vous êtes pour les pauvres les suppléants de la Providence divine, les administrateurs de leurs biens, leurs tuteurs, etc.

La seconde regarde son utilité. Vous la devez faire, parce que, sans les pauvres, qui vous servirait? qui travaillerait pour vous? qui vous nourrirait? etc. Et ne faut-il pas, quand ils ne sont pas en état, les aider à s'y mettre, à se relever quand ils sont tombés sous le faix, prendre soin de ceux qui ne sont pas propres à rendre service, de peur qu'ils ne soient encore à la charge de ceux qui travaillent? etc.

VIL — Nous sommes obligés de faire l'aumône aux pauvres :

1°. Par justice : d'où vient que l'Écriture l'appelle une dette. Il faut en apporter les raisons, et faire voir par quel droit le superflu de nos biens leur est dû.

2°. Par reconnaissance des biens que nous avons reçus de Dieu : c'est pour cela que le texte sacré l'appelle un sacrifice, et nous ordonne d'honorer Dieu de notre substance ; Jésus-Christ n'en a pas besoin dans sa propre personne, mais il en a besoin dans ses pauvres.

3°. Par charité, puisque Dieu veut que nous la donnions sous ce titre même, et que souvent nous sommes dans le cas de ne pouvoir observer la loi de la charité du prochain, qu'actuellement nous ne soulagions notre frère par ce moyen.

y 30 AUMÔNE.

VIII. Neus pouvons considérer trois sortes de choses par rapport à

l'aumône, pour nous exciter à la faire, et à la bien faire.

1°. Le précepte que Dieu nous en a fait, et combien ce précepte oblige étroitement.

2°. Les motifs en vue desquels il la faut faire : car ce n'est pas assez d'accomplir une loi, si l'on ne s'en acquitte de la manière que Dieu le commande.

3°. Les règles qu'il faut observer dans la distribution de nos aumônes: quand est-ce qu'il faut donner; combien il faut donner; à qui il faut donner; quel choix ou quelle préférence il faut faire des personnes; quels besoins il faut plutôt soulager, etc.

Ces règles cependant peuvent se considérer par rapport au motif, à la fin et au principal avantage que l'on retire de l'aumône, et aux besoins de celui à qui on la fait. Car, comme c'est pour Dieu qu'on la donne, elle doit être secrète, selon le conseil du Sauveur : JYesciat sinislra tua quid facial dextera tua (Matth. vi) ; à moins que le bon exemple ne demande qu'elle paraisse. Comme la fin de l'aumône est de soulager la misère et la nécessité du prochain, elle doit être proportionnée à ses besoins et à notre pouvoir. Comme enfin son principal effet, selon l'Ecriture, est de racheter nos péchés, elle doit être distribuée avec joie et de grand cœur.

IX. — Faire voir, dans les deux parties d'un discours, les services importants que le pauvre et le riche se rendent mutuellement, par le moyen de l'aumône que l'un donne et que l'autre reçoit.

1°. Le -pauvre contribue au salut du riche, par les grâces, les faveurs qu'il attire sur lui par ses prières, et que Dieu accorde en cette vie et en l'autre, en considération de l'aumône que le riche a faite.

2°. Le riche, réciproquement, contribue au salut du pauvre en le secourant dans sa misère : ce qui l'empêche de murmurer contre la Providence, et souvent de commettre des crimes pour se tirer de la nécessité.

X. — 1°. L'aumône fait croître et multiplier les biens de cette vio. 2°. Elle facilite et assure la possession de ceux du ciel.

XI. — lre. Proposition : Il y a un précepte de l'aumône. Il faut montrer sur quoi il est fondé : savoir, — sur le domaine de Dieu, à qui tous nos biens appartiennent, et que nous devons honorer de notre substance; — et ensuite, sur la nécessité du prochain.

2e Proposition: Quelle est la matière de l'aumône. Ce n'est pas ici un précepte vague et indéterminé : il faut une matière fixe. Or, c'est le surperllu de nos biens dont il faut faire l'aumône, et quelquefois même le nécessaire.

3e Proposition : Quel est l'ordre que nous devons garder dans l'aumône.

Quoique nous la devions à tous ceux qui sont en nécessité, il y a cependant des pauvres auxquels nous pouvons et nous devons avoir plus d'égard. (Sermon de Bourdaloue).

XII. — Pour exciter les chrétiens à s'acquitter d'une obligation aussi étroite et aussi juste , on peut leur ' proposer cette obligation comme fondée sur les trois devoirs généraux de la charité chrétienne, devoirs qui les y obligent par autant de titres pressants.

Le premier est l'amour que nous devons à notre prochain, et qui nous est expressément commandé.

Le second est celui que nous devons à Dieu, qui nous demande cette aumône en la personne des pauvres.

Le troisième enfin est l'amour et la charité que nous nous devons à nous-mêmes, puisque, en faisant l'aumône, nous en recevons des avantages infinis.

XIII. — L'aumône est d'obligation, et refuser de la faire de son superflu c'est :

1°. Pécher contre la Providence de Dieu, parce que c'est user de nos biens contre l'ordre qu'il a établi, vu qu'il ne nous les a donnés avec abondance que pour en faire part aux pauvres.

2°. Pécher contre la miséricorde de Dieu. Être touché des misères du prochain est un sentiment dont Dieu a fait non-seulement un des principaux mais un des plus tendres devoirs de notre religion. Quel moyen d'espérer, après cela, que Dieu soit touché de la nôtre ?

3°. C'est encore pécher contre la justice: car, les richesses étant le fruit de nos iniquités ou de celles de nos pères, nous ne pouvons les retenir entièrement sans mettre le sceau à notre injustice. (Sermon sur l'Aumône, par Fléchier).

XIV. — On peut réduire tout ce qui regarde l'obligation d'un chrétien envers les pauvres aux trois choses que fit le Fils de Dieu quand il nourrit de cinq pains cette grande multitude de peuple qui l'avait suivi dans le désert : qui furent — d'observer lebesoin de ce peuple, — d'en être touché, — de le soulager.

1°. Cùm sublevâsset oculos Jésus : Il leva les yeux pour voir la nécessité dont ce pauvre peuple était pressé. Sur quoi l'on peut faire voir qu'un chrétien ne doit pas se contenter d'assister les pauvres qui se présentent ou qui lui demandent secours , mais s'informer de leurs besoins , les chercher, en aller contempler le triste étalage dans les hôpitaux, dans les cachots; s'efforcer de découvrir les misères des pauvres honteux, faire attention à leur nécessité; trouver enfin ce qui est partout, mais qu'on ne trouve point si on ne le regarde : Beatus qui inteUigit super egenvm et pauperem (Ps. 40).

2°. Misereor super turbam. On doit être touché de leurs besoins, s'attendrir sur leurs misères et en être ému de compassion. C'est pour cela que l'aumône s'appelle miséricorde, n'y ayant point de sentiment plus digne d'un chrétien, comme il n'y a rien de plus odieux à Dieu et aux hommes qu'un cœur dur et insensible à tout ce que peuvent souffrir des personnes qui n'ont pas une autre fin que lui, qui souvent valent mieux, et toujours qui sont de même nature.

3°. Il faut, enfin, ouvrir les mains pour soulager les pauvres : ce qui est exprimé par ces paroles : Distribua discumbentibus. C'est-à-dire qu'on ne doit pas se contenter d'une compassion stérile, mais qu'on les doit secourir et de ses soins et de ses biens.

XV. — L'insensibilité des riches envers les pauvres est la cause de la perte et de la mort éternelle de ces cœurs durs et impitoyables, pour deux raisons, qui font le partage d'un juste discours :

1°. Ils s'ôtent par-là un grand moyen de salut, que Dieu avait proportionné à leur état, à leur faiblesse et à leur condition : savoir, l'aumône et> le soulagement des misérables.

2°. Ils fournissent à Dieu une cause positive, des plus fortes, de conclure à leur réprobation, parce que le défaut de miséricorde dans un homme riche le rend indigne de la miséricorde de Dieu, et digne des plus rudes effets de sa justice et de sa vengeance. (Biroat, Sermon pour le 36 mercredi de Carême).

XVI. — Les riches sont obligés de faire l'aumône: — 1°. Par un principe de religion envers Dieu, pour reconnaître sa puissance par ce tribut, et pour suivre les ordres de sa Providence par cette fidélité à s'acquitter de leur commission, Dieu leur ayant donné des richesses à cette fin.

2°. Par un principe de charité envers le prochain, que nous devons. soulager, parce qu'il est notre allié dans la nature, dans la grâce, et doit l'être dans la gloire si nous ne nous rendons indignes de l'y accompagner.

3°. Par un principe de pénitence envers nous, pour expier les péchés passés, pour effacer les péchés présents, et pour prévenir les péchés futurs.

XVII. — L'aumône renferme deux saintes usures : la première à l'égard des biens du ciel, la seconde à l'égard des biens mêmes de ce monde: sujet et partage d'un discours.

1°. L'aumône est le moyen le plus efficace pour acquérir les biens de l'éternité.

2°. L'aumône est le moyen le plus sûr pour acquérir les biens de la terre.

XVIII. — Il y a deux principales excuses au nom desquelles la plupart

des fidèles prétendent se dispenser de faire l'aumône. Les uns disent qu'ils n'y sont pas obligés, et les autres allèguent qu'ils ne peuvent la faire parce qu'ils n'en ont pas le moyen. Pour les mettre tout-à-fait hors d'excuse, il faut leur faire yoir deux choses :

La première, qu'ils doivent secourir les pauvres : c'est un précepte que Dieu a imposé à tous ceux à qui il a fait part des biens de ce monde. La seconde, qu'ils le peuvent aisément, d'une manière ou d'une autre. Pour ce qui est de la lre proposition que nous devons faire l'aumône : — 1°. C'est une obligation fondée sur le droit naturel. Car c'est une loi que la nature a gravée dans le fond de notre cœur, et dont nous ne pouvons étouffer la voix sans renoncer à la qualité d'homme. Elle nous apprend cette loi, que, tout misérable qu'est le pauvre, il est notre semblable, et n'a rien de moins que nous, à la réserve de ces biens de fortune que la naissance ne lui a pas donnés, ou dont l'injustice des hommes l'a peut-être dépouillé. Certes, à moins de faire violence à cette inclination secrète que la nature a imprimée dans tous les cœurs, et de se défaire de tous les sentiments d'humanité, nous ne pouvons refuser à notre semblable les assistances que nous lui devons. Et c'est la première obligation que les riches ont de faire l'aumône, fondée sur la loi naturelle. Ce motif, quoiqu'il soit purement humain et qu'il ne s'élève pas au-dessus de la nature, ne laisse pas d'être si puissant, que le Saixt-Esprit même ne fait point de difficulté de s'en servir, comme d'un des plus propres à nous toucher le cœur, et à nous inspirer des sentiments de compassion pour tous les pauvres. — 2°. Non-seulement ce devoir est fondé sur la loi naturelle, mais encore sur la loi divine et sur un précepte positif, lequel, premièrement, est compris dans cet autre général qui nous oblige d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, et qui renferme par conséquent le précepte de l'aumône; mais, de plus, sur un précepte particulier, exprimé en ces termes : « Propler mandatum assume pauperem (Eccl. xxix, 12): Prenez soin du pauvre, à cause du commandement exprès que Dieu en a fait. » Et c'est pour cela que S. Paul avertit son disciple Timothée d'ordonner aux riches, de la part de Dieu, de s'acquitter de l'obligation de faire l'aumône, comme du plus essentiel de leurs devoirs: Prœcipe divilibus facile Iribuere. (ITim. vi, 18). «- 1 3°. Nous devons faire l'aumône parce que c'est un tribut et un hommage que nous devons à Dieu, pour lui marquer notre dépendance et le souverain domaine qu'il a sur nos biens : Honora Dominum de luâ substantiâ (Prov. m, 9). Ce tribut est du à ce souverain Seigneur, qui non-seulement se met en la personne des pauvres pour le recevoir par leurs mains, mais de plus qui les substitue à ses droits, par une cession authentique, en déclarant qu'il tient fait à lui-même tout le bien que nous leur ferons. D'où il suit que l'aumône est une dette, puisque, par cette cession que le Sauveur a faite aux pauvres de son droit, nous sommes devenus leurs créanciers. — Je sais bien, riches du monde, que vous nierez hardiment cette dette, et que vous soutiendrez qu'on ne peut produire aucun titre ni

•■o., AUMONE.

aucune obligation qui fasse voir que vous leur soyez redevables. Non, je l'avoue, devant la justice des nommes; mais, au tribunal de Dieu, voilà votre obligation: « Déclina pauperi sine tristitid auremtuam, etredde debilum luum (Eccli. iv, 8) : Prêtez l'oreille à la voix du pauvre, et payez-lui votre dette. » Et qu'est-ce que je lui dois? c'est cet argent que vous dépensez iuutilement à ce jeu excessif et déréglé ; c'est celui que vous employez dans ces festins superbes, dans ces babits si magnifiques, daus tant d'ori ements superflus; en un mot, c'est ce dont vous pourriez aisément vous passer sans que votre famille en souffrît, et sans être estimés moins nonuêtes gens dans votre condition.

La 2e proposition, — que nous pouvons aisément nous acquitter de ce

devoir, a besoin sans doute d'éclaircissement. Car comment peut-elle être

générale, puisqu'il y a des personnes qui, bien loin d'être en état de faire l'aumône, sont obligées, par la nécessité qui les presse, de la demander ? Mais il n'est pas difficile de montrer que non-seulement les ricbes, qui ne sont obligés en rigueur qu'à donner le superflu de leurs biens dans les nécessités communes , et une partie du nécessaire dans les nécessités extrêmes , mais même les pauvres qui sont dans l'indigence de tout , peuvent s'acquitter aisément d'un devoir si juste, et faire l'aumône à leur manière, non pas de leurs biens à la vérité, mais de leur peine, de leur travail, de leur service, et par cent autres manières d'assister leurs semblables dans leurs besoins : et, s'ils s'acquittent de ces devoirs dans un esprit de vraie ebarité, ce sera comme les deux oboles de la veuve de l'Évangile, lesquelles furent mieux reçues de Dieu et marquèrent plus de générosité que les grandes aumônes des plus opulet

XIX. — A l'occasion de l'Évangile de la multiplication des pains : — L'exemple de la miséricorde du Sauveur est la condamnation de celle que la plupart des ricbes refusent aux pauvres. — 1°. Sa miséricorde prèvenante, par laquelle il pourvoit aux nécessités de cette multitude de peuple, condamne les aumônes tardives que font les ricbes.

2°. Sa miséricorde magnifique condamne les aumônes modiques de ceux qui ne donnent pas selon leurs moyens.

3°. Sa miséricorde accompagnée d'humilité et de modestie, dans toutes les circonstances de cette action, condamne les aumônes fastueuses et superbes.

XX. — La dureté et l'avarice sont deux vices qui étouffent d'ordinaire les sentiments de compassion qu'on doit avoir pour les pauvres. La dureté ne permet pas de partager les maux d'autrui, et l'avarice nous renferme daus nos propres intérêts. Ces deux ennemis de la ebarité ebrétienne sont d'autant plus cruels, qu'ils accompagnent naturellement les riebesses, qui sont la seule ressource de l'indigence. Or, c'est pour attaquer le mal dans sa source que je combattrai, dans ce discours, la dureté et l'avarice, qui

en feront les deux parties. — L'une fera voir l'obligation qu'ont les riches avares de faire l'aumône; — L'autre, l'avantage que les insensibles en peuvent retirer.

XXI. — L'aumône est l'un des signes les plus certains de prédestination que l'on puisse avoir en cette vie, et une marque moralement assurée du salut de celui qui est porté à la miséricorde envers les pauvres. Trois raisons feront la preuve de cette consolante vérité et le partage de ce discours.

La première, parce que, la prédestination n'étant autre chose que la préparation des bienfaits, comme dit S. Augustin, c'est-à-dire des grâces par lesquelles ceux à qui Dieu les fait sont infailliblement sauvés, c'est particulièrement par le moyen de l'aumône que l'on se les attire, et à l'aumône qu'elles sont promises: d'où il suit que l'affection que l'on témoigne à soulager les misères des pauvres, et les secours qu'on leur donne, sont un signe et une marque que Dieu a préparé la gloire à ceux qui font l'aumône, puisqu'il leur donne un si puissant moyen d'acquérir le souverain bonheur.

La seconde raison, qui fait la seconde preuve de cette vérité, est que, comme la mort dans l'état du péché met le sceau à notre réprobation, et qu'au contraire une sainte mort dans l'état de grâce conclut l'affaire de notre prédestination par la persévérance finale, qui est un don de la pure miséricorde de Dieu, ce bienfait inestimable semble être comme attaché à l'exercice de l'aumône. Beatus qui intelligit super egenum et paupereml in die malâ liberab/t eum Dominus (Ps. 40).

La troisième enfin, parce que, la gloire et le bonheur éternel étant l'accomplissement et la fin de la prédestination, quelle marque plus sûre d'obtenir cette gloire que l'assurance que le Fils de Dieu donne à ceux qui l'auront nourri, vêtu, visité, assisté dans tous ses besoins, en la personne des pauvres, que l'assurance, dis-je, que le royaume de son Père leur est préparé? Car, pendant que ce souverain juge condamnera aux flammes éternelles ceux qui auront refusé de le secourir, c'est-à-dire qui auront été insensibles aux misères des pauvres, il reconnaîtra les bienfaits qu'il aura reçus des personnes miséricordieuses , les invitera à venir prendre part à sa gloire comme à une récompense qui leur est due à justo titre.

XXII. — On peut encore prendre pour sujet et pour partage d'un discours trois autre marques de prédestination, dans les personnes portées à faire l'aumône.

1°. La pratique des œuvres de miséricorde est un moyen sûr, pour ceux qui les exercent, d'obtenir eux-mêmes miséricorde, selon la promesse du Fils de Dieu : Deati miséricordes, quoniam ipsi miscricordiam consequentur (Matth. v). L'aumône, qui porte le nom même de miséricorde, et

qui tient le premier rang entre les œuvres de charité, ne doit-elle pas être regardée comme une marque visible de prédestination, puisqu'elle est un moyen d'engager Dieu à faire miséricorde à ceux qui l'ont exercée envers les pauvres, ou plutôt envers lui-même? Car il se met en leur personne, et s'en tient obligé comme si c'était à lui que l'aumône eût été faite. Si donc on ne doute point que celui-là n'arrive au terme où il prétend aller qui prend la voie qui y conduit, et si l'on se tient assuré de venir à bout d'une entreprise lorsqu'on a les moyens les plus infaillibles pour y réussir, peut-on juger moins favorablement de l'aumône, qui nous fait trouver miséricorde auprès de Dieu ? Eleemosyna facit invenire misericordiam (Tob. iv, 12). Et qu'est-ce que trouver miséricorde auprès de Dieu, sinon rtrc prédestiné?

2°. C'est par le moyen de l'aumône, et par l'exercice des œuvres de miséricorde, que nous sommes enfants du Père céleste, et que lui-même nous reconnaît en cette qualité : Eslole miséricordes sicul Pater vester misericors est, ut si lis fdii Pal ris veslri qui in cœlis est (Luc. vi, Matth. v). Or, si les personnes miséricordieuses sont les enfants du Très-Haut, n'est-ce pas une marque, ou plutôt une conséquence nécessaire, qu'elles sont aussi : es héritiers, et par la même raison ses élus et ses prédestinés?

3°. C'est une grande et infaillible marque de prédestination, d'être semblable au Sauveur du monde, qui est le premier et le chef de tous les prédestinés: Quos scivil et prœdeslhiavit Bevs conformes fieri imagini Filii sui (Rom. vin, 29). Or, peut-on lui être plus semblable, et imiter plus parfaitement celui qui est notre modèle'et qui doit être la règle de toutes nos actions, qu'en pratiquant les œuvres de miséricorde, spirituelles et corporelles, particulièrement envers les pauvres?

XXIII. — On peut considérer l'aumône par rapport à Dieu qui la commande, par rapport au pauvre qui la reçoit, et par rapport au riche qui la donne.

1°. Par rapport à Dieu, c'est un devoir d'obligation, c'est un précepte qui nous oblige sous peine de notre damnation éternelle;

2°. Tar rapport au pauvre, c'est un devoir de charité et de compassion; 3°. Par rapport au riche, c'est un devoir de pénitence et de satisfaction.

XXIV. — 1°. Le Fils de Dieu a fait ce qu'il y a au monde de plus fort pour nous exciter à faire l'aumône.

2°. D n'y a rien de plus faible que les excuses et les prétextes qu'on apporte pour se dispenser de la faire.

PARAGRAPHE DEUXIEME. o3o

Les Sources et les Auteurs.

[Les SS. Pères], — S. Augustin a parlé de l'aumône en une infinité d'endroits. Voici les principaux :

Il en a fait un livre qui a pour titre Liber de Eleemosynâ, que quelquesuns attribuent à S. Cyprien ; c'est pourquoi il se trouve aussi parmi les ouvrages de ce Père.

Le même, dans l'exposition du Ps. 44, expliquant ces paroles: Vidtum luum deprecabuntur omnes divitesplebis. — Ps. 32,42, ol,73,90, 1215, 146, 147.

— Livre De decem chordis, 12, il réfute ceux qui se dispensent de faire l'aumône sur ce qu'ils ont des enfants qu'ils sont obligés de pourvoir. — Enchirid. 11, il réfute assez au long l'illusion de ceux qui se fient sur les aumônes qu'ils font, et qui sur ce prétexte vivent licencieusement. — De disciplina chrislianâ, 76, il parle encore de ceux qui s'excusent de donner l'aumône sur le nombre de leurs enfants. — Livre des cinquante Homélies, excellentes choses: 6, 13, 27, 29, 39, 42, 47, 48.

Le même, liv. 2 De sermone Domini in monte, 5. — II De civitate Dei, 27.

— Sermons communs, 23 et 24. — De verbis Domini, 5, 25, 30,41. — Traité De misericordiâ. — Sermon 22 de verbis Apost.

S. Jérôme, Epit. 30 ad Oceanum, où il rapporte les grandes aumônes que faisait l'illustre Fabiola. — Sur le 39 chap. des Proverbes : Honora Dominum de tuâ substantiâ. — Sur le chap. 13 des Proverbes. — Epiât, loi ad Hedibiam : de quelle manière une veuve qui n'a point d'enfants doit faire l'aumône.

S. Ambroise, Ides Offices, 11, où il s'étend sur les avantages que nous apporte l'aumône. — 30 du même liv. : ordre et manière dont il faut faire l'aumône; — Chap. 31 : comment on doit être reconnaissant des bienfaits de Dieu par le moyen de l'aumône. — Liv. n : qu'on ne doit pas se désister de faire l'aumône à cause des discours des hommes.

Liv. des Veuves : quelques raisons pour lesquelles il la faut faire.

Le même, dans l'exposition qu'il fait du passage de l'Ecclésiastique: Sicul ignem exlinguit aqua, ità eleemosynâ extinguit peccalum, explique comment l'aumône efface nos péchés. — Sermon 39 du jeûne et de l'aumône : excuses de ceux qui s'en dispensent sous prétexte des charges publiques. — Sermon 81, sur le riche de l'Evangile, il exhorte à faire l'aumône, et s'élève contre ceux qui, au lieu de la faire, dépensent leurs biens en spectacles, et en semblables magnificences. — Liv. n De Abrahamo : l'hospitalité de ce saint patriarche. — De Nabuihe Israelitâ, 13, contre ceux qui sont magnifiques dans leurs meubles et qui négligent les pauvres.

536 ra-

S. Maxime et S. Chrysologne ont fait quelques homélies sur l'au-

S. Grégoire de Nazianze a fait un discours sur l'amour qu'on doit avoir pour les pau~ S. [Jlément l'Alexandrie, n 5

Origêne, n .laeiBeatustirquipost

avrvm non abiit,n: uesauris.

S.Zîiî..: iZ ::-:-] lissamment les riches à faire l'aumône.

.:- — vu Homélie, contre les riches avare;. —

une grande famine qui arriva dans la ville de

— Homél. n5, i : etxxm?, oùil montre combien

sont coupables : jint l'aumône, ou qui attendent à la faire

S. Chrysostôme parle de l'aumône presque dans tous ses ouvrs.mais partieulièremer; : — HoméL xxxv* but la Genèse; — Homél. Lve sur ' P: — H ~e~ vz- sir S. Luc, qui est le second sermon sur Lazare:

— E.—i'. z .: i'iz 5. ." ■;,- : — 77 :n z~. xxrr5 but les Actes les Apôtres. — Home', i: :: z:~' but un Romains; — Homél. xe sur la ire aux

Corinthiens; — ri: . ::: : exxtt* sm la même Epître.

LewUme: Homélif sur la 2e £] ître àTimothée; — xxxrre sur l'Epître

îii H ~ : aux Romains. — Homél. ve, de

I z . — Hom ies :n peuple d'Antioche, nê, xxxix€, xl6, Lxvne ; —

B .: rtatious après l'explica lion le L'Evangile de S. Matthieu, 4, 20, 33,

. yi, -. -- . : 38.

'[ • : :; ■ '-. ':■[ — 3:e::iir l ;7~; :. m;.: 7:i.:- :: :-. s ï.t: —

Franciscos Arias a nbesaur», 7

J'f:ru= Ziiiisi-s. ~, ;:: : ; .

I f.rus S;.:: :l:f:. 7-, . 7z:. v:. ;.

H:f: -7 . etc . mais par-

ticulièrement dans celui qu'il ai : ?phylacium C m il a

Thiers, curé de Champrond, en a fait un 1: : . intitulé L'avocat

des pamnu, où II : particulièrement l'obligation qu'ont les béné-

Z :zz I ;.r::'.rlf:"v 7 = 1 :::;:::;. : .. : l -.:..7'. i: 7: ::■.- ^ 7:-.v.n z- . . i . 1 -- : - •:-:: :•:'.: .z: .: ::■. ;-. :..;•;;. : 7.. £;::.'. -.;:7:r.iL: Z7- .Z-: ;■. .__--:- .7: 1;> ri:: ::.i: .:;..

[Let sweater — 7-renade: deux Sermons pour le VHP Dimanche Faber: Sermon pour '.-'/■ Dirns Carême. — Sermon sur S.

Fléchier en a imprimé un sur l'obligation de faire l'aumône, et quelques exhortations sur ce sujet.

Le P. Bourdaloue : Précepte, matière et ordre de l'aumône.

Maimbourg, sur l'évangile du mauvais riche.

Le P. Texier, sur le même Évangile.

Biroat: Discours 14e de son Avent. — Carême, IIIe mercredi.

Lambert : 6e Discours sur la charité envers le prochain, obligation pour les ecclésiastiques de faire l'aumône.

Joly, Sermon pour le VIIe Dim. après la Pentecôte.

Fromentières, Sermon sur l'Aumône ; — Sermon sur la charité envers les prisonniers.

Le P. Cheminais a aussi un très-beau Sermon sur la charité envers les prisonniers.

L'auteur des Discours moraux.

L'auteur des Sermons sur tous les sujets de la morale chrétienne, Avent, Sermon IVe.

[Recueils]. — Grenade, Lieux Communs.

Busée, in Viridario.

Lohner, Bibliolheca manualis.

Labatha, Thésaurus Moralis.

§ni.

Passages, exemples et applications de l'Écriture.

Non deerunt pauperes in terra habita- 11 y aura toujours des pauvres dans le lionis tuœ : ideirco ego prœcipio tibi ut lieu où vous habitez : c'est pourquoi je aperias tnanum fratri egeno et pauperi, vous ordonne d'avoir toujours la main qui tecum versatur in terra. Deuteron. ouverte aux besoins de votre frère pauvre xv, 11. et sans secours, qui demeure avec vous

dans votre pays.

Bealus qui intelligit super egenuin et Heureux l'homme dont l'âme s'attache pauperem : in die malâ liberabit eum au pauvre et à l'indigent ! le Seigneur le Dominas. Ps. 40. délivrera au jour mauvais.

Jucundus homo qui miseretur et coin- Heureux l'homme touché de compassion modat : disponet sermones suos in judi- envers les misérables, qui leur prête vocio. Ps. îll. lontiers ! il réglera ses discours avec pru-

dence et jugement.

Tibi derclictus est pauper ; orphano C'est à vous que le soin du pauvre a tu eris adjutor. Ps. 9. été laissé : vous serez le protecteur de

l'orphelin.

Ne dicas amico tuo : « Vade et rêver- Ne dites point à votre ami : « Allez e t tere, crus dabo tibi »; cùm statlm pos- revenez, jevous donnerai demain»; lorsque sis dare. Prov. ut, 28. vous pouvez lui donner à l'heure même.

Qui calumniatnr egentem exprobrat factori ejus : honorât autem eum qui miseretur pauperis. Prov. xiv, 31.

Bcnefacit animœ suœ vir misericors.

Prov. xi, 17.

Fœneratur Domino qui miseretur pauperis, et vicissitudinem suam reddet ei.

Prov. xix, 17.

Qui pronus est ad nmericordiam benedicetur : de panibus enim dédit pauperi. Prov. xxn, 9.

Qui dat pauperi non indigebit ; qui despicit deprecantem sustinebit penuriam. Prov. xxviii, 27.

Qui sequitur justitiam et misericordiam inveniet vitam, juslitiam et gloriam. Prov. xxi, 21.

Misericordiâ et veritate redimitur iniquitas. Prov. xvi, 0.

Honora Dominum de tua substantiâ.

Prov. m, g.

Qui miseretur pauperis beatus erit.

Prov. xiv, 2\.

Noliprohibere benefacere eum qui potest : si vales, et ipse benefac. Prov. m,

Qui obturât aurem suam ad clamorem pauperis, et ipse clamabit, et non exaudit tur. Prov. xxi, 1.3.

Propter mandatinn assume pauperem, et propter inopiam ejus ne dimittas eum vacuum. Eccli. xxix, 12.

Conclude eleemosynam in sinu pauperis , et hœc pro te exorabit. Eccli. xxix,

Eleemosynas illius enarrabit omnis ecclesia sanctorum. Eccl. xxxi, il.

Illi viri misericordiœ sunt, quorum pietates non defuerunt ; eum semine t or uni permanent bona. Eccli. xliv, 10.

FUI, eleemosynam pauperis ne defraudes, et oculos tuos ne transvertas à paupere. Eccli. iv, 1.

Pauperi porrige manum tuam, ut yerficiatur propitiatio et benediclio tua. Eccli. vu, 36.

Ignem ardentem extinguit aqua, et eleemosyna resislit peccatis. Eccli. m,

Ante obitum tuum operare juslitiam.

Bocdi. xiv, n.

Denefac juslo, et invenies relributio-

Opprimer le pauvre par calomnie c'est faire injure à celui qui l'a créé : en avoir compassion, c'est rendre honneur à Dieu.

L'homme charitable fait du bien à son âme.

Celui qui fait la charité au pauvre prête au Seigneur à intérêt, et ce qu'il a prêté lui sera rendu.

Celui qui est porté h faire miséricorde sera béni, parce qu'il a donné de son pain aux pauvres.

Celui qui donne au pauvre ne tombera point dans l'indigence ; mais celui qui méprise un suppliant tombera lui-même dans la pénurie.

Celui qui exerce la justice et la miséricorde trouvera la vie , la justice et la gloire.

L'iniquité se rachète par la miséricorde et la vérité.

Honorez le Seigneur de votre bien.

Celui qui a compassion du pauvre sera bienheureux.

N'empêchez point de faire du bien celui qui le peut ; faites du bien vous-même, si vous le pouvez.

Celui qui ferme l'oreille au cri du pauvre criera lui-même , et il ne sera point écouté.

Assistez le pauvre à cause du commandement qui en a été fait, et ne le laissez pas aller les mains vides, parce qu'il n'a rien.

Renfermez l'aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour vous.

Toute l'assemblée des saints publiera les aumônes qu'il a faites.

Ce sont des hommes de charité et de miséricorde, et les œuvres de leur piété, qui ne s'est jamais démentie, subsisteront, avec les autres biens, dans leur descendance.

Mon fils , ne privez pas le pauvre de son aumône , et ne détournez point de lui vos yeux.

Ouvrez votre main au pauvre, afin que votre expiation et votre offrande soit entière et parfaite.

L'eau éteint le feu lorsqu'il est le plus ardent : l'aumône résiste de même aux péchés.

Faites des œuvres de justice avant votre mort.

Faites du bien au juste, et vous en re-

nem magnam, etsi non ab ipso, certè à Domino. Eccli. xn, 2.

Cor inopis ne afflixeris, et ne protrahas datum angustianti. Eccli. iv, 3.

Quomodo potueris, ith esto misericors.

Si multum tibi fuerit, abundanter tribue; si exiguum tibi fuerit, etiam exiguum libenter impertiri stude. Tob. iv,

Ex substantiâ tuâ fac eleemosynam, et noli avertere faciem tuam ab ullo paupere : ità enim fiet ut nec à te avertatur faciès Domini. Tob. iv, 7.

Eleemosyna ab omnipeccato et à morte libérât, et non patietur animam ire in ténèbres. Ibid.

Fiducia magna erit coram summo Deo eleemosyna, omnibus facientibus eam.

Ibid.

Panem tuum et vinum tuum mm esurientibus et egenis comede, et de vestimentis tuis nudos tege. Ibid.

Ipsa est quœ purgat peccata, et facit invenire misericordiam et vitam œternam. Tob. xn, 9.

Frange esurienti panem tuum , et egenos vagosque indue in domum tuam; cùm videris nudum, operi eum, et carnem tuam ne despexeris. Isaiae lviii, 7.

Peccata tua eleemosynis redime, et iniquitates tuas misericordiis pauperum : forsitan ignoscet tibi Dbus. Daniel iv,

Misericordiam et judicium custodi, et spera in Deo tuo. Osée xn, 6.

Beati miséricordes , quoniam misericordiam consequentur. Matth. v, 7.

Cùm facis eleemosynam, noli cancre tuba ante te. Mattb. vi, 2.

Te faciente eleemosynam, nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua, ut sit eleemosyna tua in abscondito : et Pater tuus, qui videt in abscondito, reddet tibi. Ibid.

Quicumque dederit uni ex minimis istis calicem aquœ frigidœ tantùm, in nomine discipuli, amen dico vobis non perdet mercedem suam. Matth. x, 42.

cevrez une grande récompense, sinon de lui, au moins du Seigneur.

N'attristez point le cœur du pauvre, et ne différez point de donner à celui qui souffre.

Soyez charitable de la manière que vous le pourrez. Si vous avez beaucoup, donnez beaucoup ; si vous avez peu , ayez soin de donner, de ce peu même, de bon cœur.

Faites l'aumône de votre bien, et ne détournez votre visage d'aucun pauvre :

car, de cette sorte , le Seigneur ne détournera point non plus son visage de vous.

L'aumône délivre de tout péché et de la mort; elle ne laissera point tomber l'âme dans le lieu des ténèbres.

L'aumône sera un grand sujet de confiance devant le Dieu suprême, pour tous ceux qui l'auront faite.

Mangez votre pain avec les pauvres et avec ceux qui ont faim, et couvrez de vos vêtements ceux qui sont nus.

L'aumône efface les péchés, et c'est elle qui fait trouver la miséricorde et la vie éternelle.

Faites part de votre pain à celui qui a faim , et faites entrer dans votre maison les pau-vres et ceux qui ne savent où sa retirer; lorsque vous verrez un homme nu, revêtez-le, et ne méprisez point votre propre chair.

Rachetez vos péchés par l'aumône , et vos iniquités par les œuvres de miséricorde envers les pauvres : peut-être que le Seigneur vous pardonnera vos offenses.

Gardez la miséricorde et la justice, et espérez alors en Dieu.

Bienheureux ceux qui sont miséricordieux , parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde.

Lorsque vous donnerez l'aumône, ne faites point sonner la trompette devant vous.

Lorsque vous ferez l'aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait votre main droite, afin que votre aumône soit dans le secret : et votre Père , qui voit ce qui 6e passe dans le secret, vous rendra la récompense.

Quiconqueauradonnéseulementà boire un verre d'eau froide à un de ces plua petits-ci , comme étant de mes disciples, je vous le dis en vérité, il ne perdra point sa récompense.

Discedite à me, maledicti, in ignem

œternum Esurivienim, et non dedis-

tis mihi manducare, etc. Matth. xxv, 41.

Date, et dabitur vobis ; mensuram bonain, et confertam, et coagilatam et supere(Jluentem% dabunt in sinum veslrum.

Luc. vi, 38.

Qui habet duas tunicas det non habenli. Luc. m, H.

Date, et dabitur vobis. Luc vi, 38.

Verumtamen, quod superest, date eleemosynam, et ecce omnia munda sunt vobis. Id.

Omni petenti te tribue. Luc. vi, 30.

Date eleemosynam : facite vobis sacculos qui non vcterascunt, thesaurum non deficientem in cœlis, quo fur non appropriât neque tinea corrumpit. Luc.

xn, 33.

Facite vobis amicos de mammonâ iniquilatis, ut, cùm defeceritis, recipiant vos in œterna tabernacula. Luc. xvi, 9.

Cornelî, exaudita est oratio tua, et eleemosynœ tuœ commemoratœ sunt in conspectu Dei. Act. x, 31.

Qui parce seminat, parce ei metet, et qui seminat in benedietionibus, de benedictionibus et metet. II Cor. ix, 6.

Rcligio munda et immaculata apud Delm et Patrem, hœc est : visitare pupillos et viduas in tribulatione eorum.

Jacob, i, 27.

Si fraler et soror nudi sint et indigeant victu quotidiano, dicat autem aliquis ex vobis : «Iteinpace, calefacimini et saturamini » ; non dederitis autem ea quœ necessaria sunt corpori, quid proderit ? Jacob, n, 16.

Qui habuerit substanliam hujus mundi, et videril fralremsuumneccessitatem habere, et clauserit viscera sua ab eo, quomodo charitas Dei manet in eo î Joauu. m, 17.

Retirez-vous de moi, maudits: allez au

feu éternel Car j'ai eu faim, et vous

ne m'avez pas donné à manger, etc.

Donnez, et il vous sera donné ; on vous versera dans le sein une bonne mesure , bien pressée , et qui , après avoir été secouée, se répandra encore par-dessus les bords.

Que celui qui a deux vêtements en donne un à celui qui n'en a point.

Donnez, et il vous sera donné.

Après tout, donnez l'aumône , et il n'y a plus rien que de pur à votre égard.

Donnez à tous ceux qui vous demanderont.

Donnez l'aumône : faites-vous des bourses qui ne s'usent point par le temps ; amassez un trésor dans le ciel, un trésor qui ne périsse jamais, d'où les voleurs n'approcbent point et que les vers ne peuvent corrompre.

Employez vos richesses injustes à vous faire des amis, afin que, lorsque vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels.

Corneille , vos prières et vos aumônes 6ont montées jusqu'à Dieu, et il s'en est souvenu.

Celui qui sème peu moissonnera peu, et celui qui sème avec abondance moissonnera avec abondance.

La religion et la piété pure et sans tache aux yeux de Died notre Père consiste en ceci : à visiter les orphelins et les veuves dans leur affliction.

Si l'un de vos frères ou une de vos sœurs n'a point de quoi se vêtir, et qu'ils manquent de ce qui leur est nécessaire chaque jour pour vivre , et que quelqu'un leur dise : « Allez en paix , je vous souhaite de quoi vous couvrir et de quoi manger » ; sans que vous leur donniez de quoi satisfaire à ces nécessités du corps, de quoi leur serviront vos paroles?

Si quelqu'un a des biens en ce monde, et que, voyant son frère en nécessité, il lui ferme son cœur et ses entrailles , comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui?

EXEMPLES DE L'ANCIEN— TESTAMENT

[Abraham]. — Qui ne sera ravi de voir dans l'Écriture la diligence et l'empressement d'Abraham à attendre à la porte de sa maison les pèlerins pour les y recevoir, à les prévenir, à aller au-devant d'eux et les prier

d'entrer chez lui? Il était comme en embuscade pour n'en laisser échapper aucun, pour les inviter de la manière la plus généreuse et la plus honnête, comme s'il avait espéré d'eux la plus grande grâce : Domine, si inveni gratiam ante te, ne prœtereas piierum tuum (Genèse 18). Ce sont les termes dont il se servait pour les inviter : « Si vous avez quelque considération pour moi, ne passez pas devant la maison de votre serviteur sans y entrer : qu'on dresse la table, qu'on apporte ce que l'on trouvera, qu'on leur donne à manger, qu'on leur fournisse abondamment tout ce dont ils ont besoin. » Hélas ! les temps, ou plutôt les esprits et les cœurs des hommes, sont bien changés ! Loin de prévenir les pauvres pour épargner leur honte, loin de leur témoigner qu'on leur veut faire du bien, on s'endurcit à leurs prières et à leurs cris. Ils n'osent frapper à vos portes, vous les traiteriez d'impudents et d'importuns ; ni se présenter presque devant vous, vous les rebutez, vous les renvoyez; à peine pouvez- vous vous résoudre à leur donner quelque petit secours.

[Dureté d'Achab]. — Nous lisons, au IIIe livre des Rois, que le malheureux roi Achab, voyant la famine dans son royaume à cause de cette grande sécheresse qui arriva lorsque le prophète Élie eut fermé les cieux et défendu aux nues de donner de la pluie, au lieu de songer à son peuple affamé et de rechercher les moyens de secourir un million de pauvres qui n'en pouvaient plus, n'eut de pensée, de soin ni d'empressement que pour ses chevaux, Il appelle l'économe de sa maison et lui dit : « Voici un temps bien rude et bien fâcheux : je vois la famine qui augmente tous les jours. » Ne croiriez-vous pas qu'après cela ce prince va lui donner ordre d'équiper des vaisseaux pour envoyer chercher du blé chez les étrangers ; qu'il va faire des aumônes publiques et ouvrir tous les magasins? Ce n'est pas à quoi il pense : « Allez, lui dit-il, visiter toutes les plaines et tous les vallons de mon royaume, pour voir si vous n'y trouverez point de fourrage et d'herbes, afin de sauver nos chevaux et nos mulets : Si forte possimus invenire herbam et salvare equos etmulos, et non penilàs jumenta intereant. (III Reg. 7) . Ce prince cruel se voit entouré d'une foule de pauvres, qui d'une voix mourante lui demandent du pain, et il ne leur dit pas une parole de consolation. Il voit les rues et les places publiques remplies de ces squelettes animés; il trouve à la campagne des hommes qui broutent l'herbe comme des bètes : il n'est point touché de ce spectacle. Voilà ce que font tant de mauvais riches , qui , dans les nécessités extrêmes , trouvent de quoi nourrir des chevaux et n'ont pas de quoi soulager les pauvres.

[La veuve de Sarcpfa]. — Chacun sait ce qui arriva à cette pauvre veuve de San -p ta, qui n'avait qu'un peu de farine et un peu d'huile afin de faire un pain pour elle et pour son enfant ; après quoi il lui fallait se résoudre à mourir de faim, si Dieu ne la secourait par quelque voie extraordinaire.

Néanmoins, parce qu'elle employa ce peu qui lui restait de provision pour la nourriture du prophète Élie, Dieu récompensa tellement sa charité, que ni la farine ni l'huile ne lui manquèrent plus le reste du temps que la sécheresse dura. C'est ainsi que Dieu multiplie les hiens de ceux qui font l'aumône.

[Tobie]. — Tobie, étant captif, ne se contentait pas de visiter tous les jours ceux de sa nation qui étaient captifs comme lui, et de les consoler dans leur affliction : il les secourait de ses biens, autant que ses biens le lui pouvaient permettre : il donnait aux uns de quoi vivre, aux autres de quoi se vêtir, et procurait la sépulture aux défunts. Mais voici l'importante leçon que ce saint homme fit à son fils, dans la pensée d'être bientôt délivré des liens d'une vie qui ne pouvait plus désormais que lui être à charge, tant pour la cécité et la misère qui l'accablaient que pour être obligé d'entendre dans sa maison le bruit du murmure et de l'impatience : — « Ex substanliâ luâ fac eleemosynam. Mon fils, j'espère voir bientôt la fin de mes jours, et que Dieu me fera la grâce de vouloir bien, suivant mes vœux, recevoir en sa paix un homme qui ne peut plus être utile à rien en ce monde. J'ai une chose de la dernière importance à vous dire; aussi est-ce le dernier avis que je vous donne : profitez-en, mon cher enfant, et qu'il ne sorte jamais de votre mémoire. Faites l'aumône : mais prenez garde de ne la pas faire d'un bien injustement acquis; faites-la de votre bien et de votre propre substance. Et noli averlere faciem tuam ab ullo paupere: ità enim fiet ut nec à te averlatur faciès Domini. Et, afin que Dieu ne détourne point ses regards de dessus vous, prenez garde de détourner jamais la vue à la rencontre d'aucun pauvre. Mais comment satisfaire à tous, si votre bien ne suffit pas ? Quomodà potueris, ità esio misericors : faites selon votre pouvoir, et, quand même vous ne pourrez que peu, donnez volontiers de ce peu. » Et le reste, que nous avons déjà rapporté séparément. Il n'oublia pas de donner le même avis à ce même fils et à ses petits-fils, quand il fut effectivement au lit de la mort. « Je vous ai souvent portés à faire l'aumône, je vous y exhorte encore à ces derniers moments; et souvenez-vous de recommander expressément à vos enfants de la faire : Filiis vestris mandate ut faciant justitias et eleemosynas. »

[Job]. — Le saint homme Job ne lui cédait poin en charité; et l'on peut dire qu'il lui en avait donné l'exemple, aussi bien que de la patience qu'il pratiqua dans l'affliction dont il plut à Dieu de l'éprouver : et pour cela il suffit de rapporter ce que ce miracle de charité et de patience dit de luimême : « Oculusfiùcœco, etpes claudo; pater eram pauperum (Job. 29) : Je servais d'oeil à l'aveugle et de pied aux boiteux, et l'on me regardait comme le père des pauvres. C'est de quoi tous ceux qui en étaient les témoins me rondaiont témoignage, et tous ceux qui en entendaient parler me donnaient mille bénédictions, et me souhaitaient toute sorte de bonheur:

Auris audiens beatificabat me, et oculus videns lestimonium reddebat mihi, eô quàd liberdssem pauperem vociferantem, et pupillum cui non esset adjutor. Benedictio perituri super me veniebat, et cor viduœ consolatus sum, etc. »

EXEMPLES DU NOUVEAU- TESTAMENT

[Le mauvais riche]. — Ce que nous devons apprendre de l'exemple du mauvais riche de l'Evangile, c'est que la cause de son malheur fut de n'avoir pas donné l'aumône, et d'avoir manqué de secourir le pauvre Lazare. Car l'Evangile ne dit pas qu'il fût un blasphémateur, un homicide, un impudique, un sacrilège, un médisant ou un vindicatif, ni qu'il fût coupable de quelqu'autre crime; mais seulement qu'il était vêtu de pourpre et de lin, et qu'il se traitait magnifiquement tous les jours, tandis qu'il y avait un pauvre appelé Lazare, couché à sa porte, tout couvert d'ulcères, qui eût bien voulu pouvoir se rassasier des miettes qui tombaient de sa table, mais à qui personne ne donnait rien : en sorte que la cruauté qu'il exerça envers Lazare fut la cause de sa damnation. (Luc. 16).

[Les pains multipliés]. — Le Fils de Dieu nous a donné lui-même l'exemple de la charité envers les pauvres dans le miracle de la multiplication des pains, où il semble que les principales circonstances qui doivent accompagner l'aumône soient marquées. Il ouvre les yeux pour considérer la nécessité de ce peuple, qui le suivait depuis trois jours sans avoir de quoi manger dans ce désert. Non content d'en avoir pitié, touché de le voir en cet état, il fait un miracle de sa puissance pour pourvoir à leur subsistance par la multiplication de cinq pains dans une rencontre, et de sept dans une autre. On ne peut douter qu'il n'ait voulu confondre par cet exemple la dureté de ces riches impitoyables qui manquent d'assister les pauvres dans leurs plus pressantes nécessités, eux qui ont si peu, pour le faire, besoin de miracle, comme lui le fit alors parce que le besoin de ce peuple le touchait.

[Les premiers chrétiens]. — Les premiers chrétiens étaient si charitables, qu'il n'y avait point de pauvres parmi eux. Ils étaient persécutés, dépouillés de leurs biens, accablés de tributs. « Nul, dit le texte sacré, ne considérait ce qu'il possédait comme étant à lui en particulier; mais toutes choses étaient communes entre eux: JYec quisquam eorum quœ possidebat aliquid suum esse ducebat, sed erant Mis omnia communia, » dit S. Luc, aux Actes des Apôtres, 4.

[Le Samaritain]. — Nous avons une admirable leçon de miséricorde et de charité en la personne de ce Samaritain dont le Fils de Dieu fait le portrait dans une parabole de l'Évangile (Luc, 10J. Un pauvre voyageur était tombé entre les mains des voleurs, qui, non contents de lui avoir enlevé

:;ii aumône.

tout ce qu'il avait d'argent, l'avaient dépouillé^ couvert de plaies et laissé demi-mort. Un prêtre de la loi, et ensuite un lévite, passèrent "successivement par ce chemin, sans lui donner secours, quoiqu'ils l'eussent aperçu en ce pitoyable état; mais un Samaritain n'en fit pas de même. Touché de compassion, il banda ses plaies, étancha son sang, le mit sur son cheval, et le conduisit jusqu'au lieu où on le pouvait panser à loisir, donna de l'argent au maître de l'hôtellerie, et promit de satisfaire au reste qu'il pourrait coûter pour le faire guérir, en lui recommandant d'en avoir bien soin. Peut-on voir une aumône mieux placée, plus à propos et plus charitablement pratiquée ?

[Tubilha.] — Aux Actes des Apôtres, ch. 9, il est parlé d'une femme qui demeurait à Joppé, nommée ïabitha ou Dorcas, remplie démérites parsesbonnes œuvres et par les aumônes qu'elle faisait. Elle avait tellement gagné l'affection des pauvres qu'elle assistait, qu'étant morteS. Pierre laressuscita, à la prière des veuves, qui montrèrent les robes que Dorcas leur avait données. En sorte que S. Pierre, touché de compassion pour les pauvres, qui perdaient une mère en la mort de cette charitable femme, et attendri par les larmes de ces veuves qu'elle entretenait, s'adressa à Dieu pour rendre la vie à cette sainte aumônière : ce qu'il obtint, avec la joie de tous les pauvres et l'admiration de toute la ville.

[Le cenluriocC orneille.] — Il est aussi fait mention, au chap. 10e des Actes, d'un homme nommé Corneille, centurion de la cohorte appelée Italique, homme religieux et craignant Dieu, lui et toute sa famille, et qui faisait beaucoup d'aumônes. Or, quoiqu'il fût encore païen, un ange lui apparut, et lui dit que ses prières et ses aumônes étaient montées jusqu'au trône de Dieu et l'avaient fait souvenir de lui. Il fut averti de faire venir S. Tierre, qui l'instruirait de ce qu'il devait faire pour être chrétien : ce qu'il exécuta. Et ses aumônes lui attirèrent le bonheur d'être éclairé des lumières delà foi, le premier de tous les gentils à qui, par l'ordre du Ciel, le premier des Apôtres et le chef de tous les fidèles ouvrit ainsi la porte de l'Église.

[Premiers chrétiens.] — Il est encore rapporté dans ces mêmes Actes, chap. 4e, que les chrétiens d'Antioche ayant su, par la révélation faite à un prophète, nommé Agabus, qu'une grande et universelle famine devait désoler toute la terre, les disciples et les nouveaux chrétiens qui étaient dans cette ville, pour prévenir cette misère générale, envoyèrent des secours à leurs frères qui étaient dispersés dans la Judée, par les mains de Saul et de Barnabe, et les adressèrent aux anciens pour les distribuer selon l'occasion et les nécessités de chacun. Et S. Paul (Rom. xv) dit que les fidèles de l'église de Macédoine en firent autant, dans une autre rencontre, à l'égard des chrétiens de Jérusalem, et ce grand apôtre se chargea lui-même du soin de porter leurs charités.

PARAGRAPHE TROISIEME. 54u

[Jugement' dernier]. — Mais rien ne fait davantage voir le mérite de l'aumône, et ne nous doit davantage animer à la faire libéralement, que ce que S. Matthieu rapporte que fera le Fils de Dieu au jour du dernier jugement, lorsque, ayant mis tous les prédestinés à sa droite et tous les réprouvés à sa gauche, tournant vers ceux-ci des regards de colère, il prononcera ces effroyables paroles : « Allez, maudits, au feu éternel qui est préparé au démon et à ses anges. » Et, pour leur rendre raison de ce terrible arrêt, il ajoutera : « Esurivi, et non dedislis mihi manducare, etc. (Matth. 25) : J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étais hors de chez moi, dans un pays étranger, et vous n'avez pas voulu me recevoir; j'étais nu, et vous m'avez refusé un méchant habit ; j'étais malade, transi de froid dans la prison, et vous ne m'avez pas rendu une seule visite ! Allez, maudits, retirez-vous de moi. — Vous êtes les bénis de mon Père : venez : son royaume vous appartient : car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, etc. »

APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES-

Divilibus hujus sœcidl prœcipe... communicare, thesaurizare sibi fundamentum bonum in futur um (I Tim. vi, 17). S. Paul appelle la miséricorde envers les pauvres un bon fondement de l'espérance que nous devons avoir pour les biens de la vie éternelle. Qui ôte le fondement ruine l'édifice : qui ôte la miséricorde envers les pauvres détruit l'espérance du salut. Les mauvais riches n'ont point de miséricorde ; leur cœur est dur et insensible pour les misères du pauvre : ils n'ont donc point d'appui pour établir l'espérance de leur salut.

Dicis quia « dives sum », et nescis quia lu es miser et miserabilis etpauper. (Apocal. ni, 17). Vous dites : « Je suis riche, je suis comblé de biens, et rien ne me manque » : et vous ne voyez pas que vous êtes misérable, que vous faites' pitié, que vous êtes pauvre. On peut faire un semblable reproche, mais dans un autre sens, aux riches du monde. Vous dites « Je suis pauvre », quand on vous presse de donner l'aumône, et cependant vous êtes comblé de biens. Vous dites : « Mes dépenses se montent bien haut, je n'ai pas même le nécessaire; » et vous ne manquez de rien. Vous dites : « Mes besoins sont grands » ; et vous ne voyez pas que vos revenus suffiraient à la subsistance de plusieurs familles.

Qui offert sacrifîciumex substantiel pauperum, quasi qui victimat fîlium in conspectu palris (Eccli. xxxiv, 21) : Celui qui fait un sacrifice à Dieu de la substance des pauvres est comme un homme qui, prenant un enfant que son père aime, l'égorgé en sa présence. — C'est, dit S. Chrysostôme, ce que font les riches, quand, après avoir acquis du bien par des voies

S46 A.TJMÔNB.

injustes, ils en donnent nne partie en aumône. Ils ont trempe les mains dans le sang des pauvres, qui sont les enfants de Dieu : il faudrait que Dœd fût bien injuste pour accepter un tel sacrifice. L'aumône doit être faite, encore une fois, de notre propre bien, et non du bien d'autrui.

Rapina pauperis in domo vestrâ (Isaiae m, 14). C'est le reproche que le prophète Isaïe faisait aux riches, que leurs maisons étaient remplies du bien qu'ils avaient ravi aux pauvres. « Ne croyez pas, dit S. Chrysostôme, que, pour être sujets à ce reproche, il fût besoin qu'ils eussent enlevé par force les héritages des pauvres gens, et qu'ils les eussent dépouillés du peu qu'ils leur avaient trouvé : il suffit qu'ils aient manqué de les assister de leur abondance dans leurs pressantes nécessités, quoique les riches eussent acquis par des voies légitimes tous les grands biens qu'ils possédaient. »

Fili, eleemosynam pauperis ne de fraudes (Eccli. iv, 1). Il faut peser la force de ces paroles, disent les Tères : et vous verrez que, selon l'intention de Dieu, ce qu'on leur donne leur appartient, et qu'ainsi c'est leur faire tort et leur ravir ce qui leur est dû que de ne leur point faire de part des biens superflus que l'on a. Le texte grec, que S. Chrysostôme a suivi, porte : FiU, vilam pauperis ne spolies : N'ôtez pas la vie au pauvre. C'est le tuer en effet, et se rendre coupable de sa mort, selon les Pères, que de le laisser mourir de faim faute de secours.

Dispersit, dédit paaperibus .-jusiitia ejus manet in sœculum sœculi (Ps. 111). Ce n'est pas sans mystère que le psalmiste appelle la distribution que nous f tisons de nos biens entre les mains des pauvres nne action de justice. C'est qu'il nous veut apprendre que, quand les riches donnent l'aumône, ils paient justement ce qu'ils doivent, et que, quand ils la refusent, ils retiennent injustement ce qui n'est pas à eux.

Quihabnerit substantiam hujus mundi et viderit fratrem suv.m necessitalem habere, etc. (Joan. m, 17). Le disciple Lien-aimé nomme les richesses la substance de ce monde : non pas qu'elles soient véritablement îbstances, comme l'or, l'argent, les pierreries, les maisons, etc., car les cieux, les astres, les éléments, sont des substances et ne sont pas des richesses: mais elles sont appelées de ce nom parce qu'elles soutiennent les accidents dont le monde fait tant d'état : savoir, la noblesse, l'honneur, lo crédit, la puissance, les plaisirs; toutes choses appuyées sur les richesses. Mais pour être véritalflenient telles dans le dessein de Dieu, il faut qu'elles soutiennent l'indigence et la misère du pauvre. C'est la rtJtlexiou de quelques interprètes.

/ eralwr l)nl„iy\o qui miseretur pauperis (Prov. xix, 17). — Dieu, dit gustln, défend de donner à un homme à usure, et il commando de lui

prêter à lui-même de la sorte. Il condamne les premiers comme usuriers et les envoie au feu éternel : il promet la couronne et la récompense éternelle aux seconds. Dieu n'a pas besoin de votre argent; mais le pnuvre en a besoin. Donnez au pauvre, et Dieu reçoit. Le pauvre ne peut vous rendre ce que vous lui prêtez, il ne peut vous témoigner autrement sa reconnaissance qu'en priant Dieu pour vous de prendre sa place : Dieu le fait. Considérez quel parti il vous fait, et si l'on peut perdre avec lui, puirqu'il a Dieu même pour répondant, et qu'ainsi c'est Dieu proprement à qui vous prêtez ; Dieu, que vous ne devez pas craindre d'appauvrir, et qui ne craint pas qu'on l'appauvrisse; qui propose et signe le contrat luimême ; qui vous donne de quoi prêter, et se fait un plaisir libre et gratuit de vous rendre.

Càm effuderis esurienti animant tuam et animant affliclam repleveris, eris sieitt fons aqvarum (Isai. lviii, 10). — Quelques interprètes, fondés sur ce passage, comparent l'argent à l'eau des puits, qui se dessècbe et se tarit lorsqu'elle n'est point assez souvent tirée, c'est pourquoi on l'abandonne à l'usage commun, et engendre, dès qu'elle commence à croupir, mille sortes d'insectes; au contraire, elle fournit avec plus d'abondance quand on en puise souvent. Ainsi l'avarice, qui fait réserver les biens sans en faire l'aumône, en fait, par cette épargne même, dessécher la source; au lieu que, plus on donne libéralement, plus Dieu a coutume de multiplier les biens.

Dispersit, dédit pauperibus (Ps. 111). — 11 a répandu abondamment son bien sur le pauvre, dit le psalmiste ; aussi ne s'écarte-t-il jamais, cet homme aumônier, des sentiers de la justice, et c'est par-là encore qu'il s'élèvera au plus haut degré de puissance et de gloire, ajoute le même Roi prophète : Justifia ejus manet in sœculum sœculi, et exallabitur in gloriâ. 11 vivra éternellement dans le souvenir des hommes; sa mémoire sera en bénédiction, et sa réputation à l'épreuve des traits les plus envenimés de la calomnie : Ab auditione malâ non timebit. Que de gens font de grands frais sans gagner autre chose que de se rendre méprisables au public, et abominables aux yeux de Dieu !

Da Altissimo secundiim datum ejus (Eccli. xxxv, 12). — « Donnez au Très-Haut selon qu'il vous a donné , » dit l'Ecclésiastique. Que vos aumônes soient proportionnées à votf e revenu, et faites votre offrande de bon cœur, à proportion de ce que vous avez reçu : Secundùm datum ejus. Il ne dit pas « Donnez au Seigneur selon ce que vous avez de reste » : tout le monde convient qu'on est obligé de donner aux pauvres tout son superflu. Mais ne pourrait-on pas dire aujourd'hui que, chez les plus riches, la qualité de superflu est un titre chimérique ? Il en est peu à qui les plus gros revenus suffisent. On ne connaît plus de superflu

quand la cupidité, l'ambition ou l'amour du plaisir dominent. Peut-on avoir quelque chose de trop, quand on dépense plus que l'on n'a?

Facile vobis amicos demammonâ iniquilalis, ut, càm defecarilis, recipiant os in œlerna iabernacvla (Lucas xvi, 9). — L'aumône est un dépôt que vous confiez aux pauvres, et qu'ils conserveront chèrement pour le découvrir un jour à la face de tout l'univers. Oui, tous ces pauvres que vous aurez nourris, tous ces malheureux que vous aurez soulagés, tous ces prisonniers que vous aurez visités, tous ces malades que vous aurez a sistés, tous ces orphelins que vous aurez protégés, toutes ces veuves que vous aurez défendues, paraîtront entre votre juge et vous, et seront comme autant de témoins qui publieront à haute voix vos aumônes. Quelle consolation pour vous, dans ce jour d'horreur et de désolation universelle! Vh ! mes frères, vous que la Providence a comblés des biens de cette vie, pensez que la vie ou la mort éternelle sont entre vos mains, par le moyen île l'usage que vous ferez de vos richesses, et qu'elles vous peuvent être ine source ou de bonheur ou de malheur éternel. Vous pouvez entrer dans le cid comme les autres; le Seigneur a levé l'obstacle fatal qui semblait vous en rendre l'entrée impossible; mais n'espérez pas pourtant d'être admis en ce royaume bienheureux, quand la mort vous aura rendus égaux à tous les autres, si les pauvres qui alors ne vous craindront pas, et qui, ayant pris le devant, garderont ces lieux fortunés et y auront pris les premiers leur place, ne vous y reçoivent : c'est-à-dire si vous n'avez accompli le précepte de l'aumône.

8 IV

Passages et pensées des SS. Pères.

Superflua divitum necessaria paupeiii h siint ; res aliéna: possidtntur cum superflua possidentur, August. in l's. 147.

Si potes dare, da ; si non potes, affabtlim te fac. Coronat Deus bonam volunlatem, ubi non invertit facullatem.

Ici. in l's. 109.

.\on est satls perfecta misericordia

Le superflu des riches est le nécessaire des pauvres; ou a le bien d 'autrui dès qu'où a le superflu.

Si vous pouvez donner l'aumône, donnez-la; si vous ne le pouvez, montrezvous doux et affable à ceux qui sont en nécessité. Dieu récompense la bonne volonté, quand on n'a pas le moyen de donner.

Ce n'est pas une miséricorde ni une li

PARA CtR APHE QUATRIEME.

quœ precibus extorqurtur.

Homil., 49.

Id. De 50

Magnum est opus eleemosyna, ut ho~ mo faciat quoi facit Deus. Ibid.

Sacrificium christiani eH eleemosyna in pauperem : hmc enim Decs propitius sitpeccatis : nisi aulem propitius peccatis fiât Becs, quis remanebit nisi reus ? Hom. 23 August. de 50.

De justis laboribus jussit Deus dari ; de rapinis verb prohibuit dari. Id. Homil. 40 de 50.

Mémento qvid purpurato diviti contigerit, qui non ideb damnalus est quod aliéna lulerit, sed quod egenti pauperi sua non tribuerit; et, in inferno posiius, ad petenda minima non pervenerit qui hic parva negavit. Id. De conflictu vitior. et virtut.

Qui dat eleemosynam ut careat tœdio interpella ntis, non ut reficiat viscera indigentis, et rem et meritum perdit. Id. sup. Ps.

Qui tpetentibus dat benefacit, qui tacenUm intelligit bealus. August.

Eleemosyna est solatium grande credentium, totius virtutis nostrœ praesidium, iiiunimentum spei, medela peccati, coronapacis, quœ promeretur Christian judicem, el Deum computat debitorem.

Id. De eleemo?ynâ.

Date omnibus, ne cui non dederis ipse sil Chrislus. Homil. 39 inter 50.

Quod periturum erat in terra, servatum est in cœlo. August.

Ideb negatuf misericordia diviti quia ipsr, dùm v;reret, noluit misereri. Ideb rogans divesnon exauditurin tor mentis, quia rogantem pauperem non eocaudivit in terris. Id. Serm. 25 De verbis Domini.

Ipse Deus dat op s, ipse accipil; quasi fœnus trajectitium facit. Id. Homil. 29 inter 50.

Islaverb injuslitia magna est, ut egeal

béralité bien louable, quand on nous arrache à force de prières ce que nous donnous.

L'aumône est une grande action : car alors l'homme imite Dieu même, en faisant ce qu'il fait.

L'aumône est proprement le sacrifice d'un chrétien : car c'est par ce moyeu qu'on apaise Dieu irrilé par nos crimes ; et, si on ne l'apaise, qui ne sera criminel devant ses yeux ?

Dieu ordonne de faire l'aumône du fruit de ses travaux, et non de ce qui a été acquis par des rapines et d'illégitimes moyens.

Souvenez-vous de ce qui est arrivé au mauvais riche couvert de pourpre. Il n'a pas été réprouvé pour avoir ravi le bien d'autrui, mais pour n'avoir pas donné du sien au pauvre qui languissait à sa porte : il est réduit, dans les enfers, à demander le moindre soulagement , pour l'avoir refusé aux autres en cette vie.

Celui qui donne l'aumône pour se délivrer de l'importuuité du pauvre, et non pour soulager sa faim et sa misère, perd ce qu'il donne, et en même temps le mérite de son aumône.

Celui qui donne à ceux qui lui demandent est bienfaisant; mais celui-là peut être appelé heureux qui entend la voix et la misère de celui qui n'ose même demander.

L'aumône est la consolation de ceux qui ont la foi , l'appui de l'espérance chrétienne, la conservatrice des vertus et le remède du péché ; c'est elle qui achève notre paix et notre réconciliation avec Dieu, elle qui rend notre juge favorable, et Dieu notre débiteur.

Donnez à tous les pauvres qui 6e présentent, de peur que celui à qui vous refuserez ne soit Jésus-Christ lui-même.

Ce qui eût été entièrement perdu sur la terre vous est réservé pour le ciel quand vous le donnez par aumône.

On ne fait nulle miséricorde au mauvais riche dans l'enfer, parce que , lorsqu'il vivait, il n'a eu nulle compassion du pauvre; on n'éeoutepointsesprièresauir.ilieu de ses supplices, parce qu'il n'a point écouté les cris du pauvre sur la terre.

C'est Dieu qui nous donne les biens de

ce monde , et c'est lui qui les reçoit par

la main du pauvre, comme l'intérêt du

transon^t.

(J'eiL une injustice criante, que Dl£U,

Dominus tuus, et habeat undè luxurietur senus tuus. Id. De discipl. christ.

Quasi fœnus trajectitium facis : hic das, ibl recipis : hic das res perituras, ibl recipis res sine fine mansuras. Id. Serai. De verbis Isaisp, 6.

Decs pauperes in hoc mundo esse voluit, ut divites peccata sua redimerent. Id. tract. Ce reclà convers.

Crimina eleemosynis possunt redimi, si tamen mulaveris.ld. Homil. i9inter50.

Si habes,da de (un : meliùs nulli dabis quàm alios spoliabis. August. Rom. 7.

Superfluum divilis palrimonium est i auperis. Id.

Peccatis ttiis reiuimdatus es : redime tepecunid tua. Vilis pecunia,sed pretiosa est misericordia. Arabros. Serai, de Elia.

Misericordia lirginr ubi fides promptior : nihil thon commendat christianum quàm miseralio charitatis. Id. De officiis.

Quid miser judici respondebit ? Parietrs vestis, hominem non vestis ; equos phaleris ornas, fratrem tuum laceris amictum pannis aspernaris. Id. lib. De Nabuthe. 13.

Pecuniam habes : redime peccatum luum. Non venalis est Dominus, sed tu, ipse venalis; tu peccatis tuis venumdatus es : rerlime le operibus boni?, redime te pecuniâ tua. Id. de Klia etjejuaio.

Hoc magnum incentif um misericordia?, :U compatiamur alienis necessilatibus ; nrcessitalcm aliorum quantum possumus juvemus, el plus interdùm quàm possumus. lit. il Uo ofiie.

Misericordia non de meritis judicare consuex it, sed necessitatibus subvenire; juvare pauperem, non examinare justitiam. Id. in Epist.

Nihil làm sccundùm nature m est quàm juvare consortem naturœ. Aaibros. De

lue enim majoris est criminis ha-

benti tollere quàm, cùm possis et abundes, indigentibus denrgarc. Id. vel alius

dans ses pauvres , aiaaque du nécessaire pendant que vos serviteurs à vous sont dans l'abondance.

Vous donnez vous-même votre argent, à condition qu'on vous en fera tenir ailleurs la valeur avec intérêt ; vous donnez ici, et vous recevez dans le ciel; vous donnez des choses périssables, pour en recevoir d'éternelles.

Died a voulu qu'il y eût des pauvres en ce monde , afin que les riches rachetassent leurs péchés par l'aumône.

On peut racheter ses péchés par l'aumône, pourvu toutefois qu'on change de vie.

Donnez l'aumône de votre bien, si vous en avez; il vaut mieux ne rien donner que de dépouiller l'un pour vêtir l'autre.

Le superflu du riche est le patrimoine du pauvre.

Vous vous êtes vendu et livré par vos péchés : rachetez-vous par votre argent. L'argent est méprisable et vil, mais la miséricorde est une chose précieuse.

Où la foi est plus vive , la miséricorde est plus abondante : rien ne rend un chrétien plus recommandable qu'une miséricorde pleine de charité.

Malheureux ! qu'aurez-vous à répondre à votre j uge 1 Vous tapissez des murailles, et vous ne couvrez pas le pauvre qui est tout nu ; vous parez des chevaux de riches harnais, et vous méprisez votre frère couvert de haillons.

Vous avez de l'argent : rachetez vos péchés. Le Seigneur n'est point vénal; mais vous l'êtes, vous; vous vous êtes vendu en péchant : rachetez-vous par vos bonnes œuvres et par votre argent.

Voilà un puissant motif pour nous porter à avoir compassion des misères d'autrui : secourons-les autant que nous le pouvons, et quelquefois même au-delà de ce que nous pouvons.

La véritable ebarité n'a pas coutume déjuger du mérite des personnes, mais seulement de les secourir dans leurs liesoins ; elle assiste le pauvre, sans examiner de près ce qu'il dit pour s'attirer la compas>JMii.

Rien ne nous doit être plus naturel que d'assister celui qui est de même nature que nous.

Ce n'est pas un plus grand crime d'ôter à quelqu'un le bien qu'il a que de refuser de faire part du nôtre à celui qui

bol

quis auctor Sermon, eidem attribut., Serm. de domin. post Pentecosten.

Esurientium panis est quem tu detines, nudorum indumentum quod tu incluais, miserorum redemptio pecunia quam tu in terra fodis : tantorum scias te invadere bona quantis prœstare possis et nolis. Ambros. ibid.

Non siwit bona hominis quœ secum ferre non potest : sola misericordia cornes est defunctorum. Ibid.

Si non pâvisti, occidisti. Jd.

Non memini me legisse malâ morte mortuum qui libenter opéra ckaritatis cxercuit : habet enim multos intercessores, impossibile est multorum preces non exaudiri. Hieron. ad Nepot.

Hoc prœstat eleemosyna quod et baptismus : propterea lu magls agito gratias Deo, quando dederis, quam pauper qui accipit tibi a.gat grattas. Id. Comment, iu Ps. 133.

Eleemosyna Reiemptoris noslri oculis Ma placet quœ non de illicitis rébus et iniquitate congeritur, sed qtiœ de rébus et benè acquùitis impenditur. Gregor.

Epist. 110.

Quidam pauperem contumeliis priùs afflciunt quam dent eleemosynam. Videtur ergb quod illatœinjuriœ satisfactionem solvunt, clum dona largiuntur. Jd.

■22 .Moral.

Si nihil habes, collacryma. Magnum est mfortunato remediiim miseratio ex animo collata. Greg. Naz. De pauper.

amure.

Nihil tam divinum habet homo quam de aliis bencmereri. Fac calamitosis sis Deus, hiiimisericordiamimitando. Jbid.

Eleemosyna cum iniquitate acquisita abominatio est coràm ChrUlo. Basil. Admouit. ad Fil. Spirit.

Eleemosyruc magnitudo non in prcuniarum mullitudine judicatur, sed in danlium promptitudine. P roplereà Aposiolus -. Si voluniax promptu «ut, secua-

est en nécessité, quand nous le pouvons et que nous en avons le moyen.

C'est le pain de ceux qui ont faim que vous retenez; c'est le vêtement de ceux qui sont nus que vous enfermez dans vos coffres ; l'argent que vous cacbez, c'est la rançon des malheureux : sacbez que vous ravissez le bien d'autant de personnes qu'il y en a que vous pourriez assister dans leurs besoins.

Ce que l'homme ne peut emporter avec soi n'est pas proprement son bien; il n'y a que la miséricorde qu'on a exercée qui accompagne les morts.

Celui que vous n'avez pas nourri, vous l'avez tué.

Je ne me souviens point d'avoir lu qu'une personne charitable ait fait une fin malheureuse : car elle a un grand nombre d'intercesseurs, et il ne peut se faire que les prières de tant de gem ne soient pas écoutées.

L'aumône a le même effet que le Baptême : c'est pourquoi vous avez plus de sujet de rendre grâces à Dieu, quand vous donnez l'aumône , que le pauvre qui la reçoit n'en a de vous remercier.

L'aumône qui est agréable aux yeux du Sauveur, c'est celle qui se^ fait , non des biens mal acquis , mais de ceux que nous avons reçus ou amassés par des voies légitimes.

Il y a des gens qui chargent le pauvre d'injures avant de lui faire l'aumône.

N'est-ce pas donner simplement satisfaction de ces injures que de remettre quelque chose?

Si vous n'avez pas de quoi soulager un misérable, mêlez vos larmes avec les siennes. C'est un grand soulagement à un infortuné que la sincère compassion qu'on lui témoigne.

L'homme n'a rien de plus grand ni de plus divin que de pouvoir secourir ceux qui sont dans la nécessité. Faites donc en sorte de devenir, en quelque manière, le dieu des nécessiteux, en imitant la miséricorde du vrai Dieu.

L'aumône d'un bien acquis par crime et par injustice est en abomination au Sauveur des hommes.

La grandeur de l'aumône ne se tire pas de la somme d'argent, mais de la bonne et prompte volonté de ceux qui la font donner. Ce qui fait dire à l'Apôtre que ,

dùm ii quod habet accepta est. Cbrysost. Hom. 34 ad popul. Antioch.

Non ad hoc accepisli ut in delicias absumeres, sed ut in eleemosynam erogares. Ibid.

Tibi super pua sunt ; sed pauperes clamant : « Nostrum est quod effundîtur, nobis crudeliler eripitur quod inaniler expenditur. » Id. in Joanncm.

À gehennâ vos nemo eruet, nisi h pauperibus auxilium consequamini. Chrysost. Homil. 33 ad popul. Antioch.

Ibi substantiam colloca, ubi patriam habes. Chrysost. in Matth. G.

Mull'o majus est esurienlem pascere Chris tum quàm in nomine Jicsu morluos suscitarc : nam illïc quidem tu de Christo benè mereris, hic autem ipse de te. Id. Homil. 36 ad popul. Antioch.

Eleemosyna in utrâque vitâ daros exhibet, in istâ famam comparans prœclaram,in illâ gloriam tribuens œternam. Ibid.

Ipsamet eleemosyna Christi adstat tribunali, nqra tantùm patrocinans, sedipsi eliam persuadens judici ut patrocinium prœstet, feratque pro eâ sententiam. Id. Homil. 33.

Ars est omnium quœsltiosissima. Id.

Hanc quam in pauperes facis eleemosynam, in fœnusa me accipis. Id. Homil.

de Pœnit.

Excusari non pnlest quem famés pau,peris accusabit ; videbil diem tnalum qui diemjudiciisine advocatione paupertatis intravil. Chrysolog. Serai. 40.

Eleemosyna celerrimè in cœlorum séries adducit, advocati optimi loco fungens. Chrysost. Homil. 0 de Pœnit.

Qui eleemosynam non facit, iieque cor habet in cœlo neque spem in Deuii. Id. Homil. (', in Matth.

Iiona negoliatio, in quâparvo emilur et magno vendilur. Id. Serm. de Pœnit.

Vera eleemosyna est sic dare ut gaudeas te dare^putesque te accipere inagis quhm dare. Id. Serm. de Eleemosyna.

lorsque l'homme a une volonté empressée de donner, Dieu la reçoit, et ne demande de lui que ce qu'il peut.

Vous n'avez pas reçu ces biens pour vivre délicieusement, mais pour les répandre en aumônes.

Ces choses vous sont superflues; mais les cris des pauvres vous disent : « Ce qu'on emploie en futilités nous appartient; on nous ravit avec la dernière cruauté ce qui est prodigué en folles dépenses. »

Personne ne vous pourra garantir des peines de l'enfer, si vous n'avez le suffrage des pauvres pour vous défendre.

Placez votre bien là où est votre demeure et votre patrie.

C'est quelque chose de plus de nourrir Jésus-Christ dans ses pauvres que de ressusciter des morts en son nom : dans l'un, vous méritez bien de Jésds-Christ, et dans l'autre Jésus-Christ lui-même reconnaît vous être obligé.

L'aumône nous rend glorieux en cette vie et en l'autre : en celle-ci, en nous attirant la réputation d'être miséricordieux, et en l'autre, en nous assurant une gloire immortelle.

L'aumône que vous faites est présentée au tribunal de Jésus-Christ , non-seulement pour vous défendre, mais pour l'engager à vous être favorable.

L'aumône est l'art et le moyen le plus prompt pour s'enrichir.

L'argent que vous donnez aux pauvres en aumône, vous le recevez du Seigneur pour le faire profiter à grosses usures.

Celui-là ne trouvera point d'excuse au jugement de Dieu que la faim et la misère des pauvres convaincront de dureté à leur égard , et il verra ce jour mauvais, s'il n'est défendu et protégé parles pauvres qu'il aura secourus en cette vie.

L'aumône conduit bientôt au ciel, en faisant à notre égard la fonction d'un puissant avocat.

Celui qui ne fait point l'aumône n'a ni désir qui tende au ciel ni espérance en Dieu.

L'aumône, commerce avantageux, où l'on achète à bon marché et où l'on vend bien cher.

La vraie et utile aumône c'est de donner avec joie, et de bien croire que l'on reçoit plutôt que l'on ne donne.

In hoc opère, etsi non est omnium œqualis facilitas, débet esse par pietas : quoniam fidelium largitas non de muneris pensatur pondère, sed de benevolentiœ quantitale. S. Léo, Serin, de Collectis.

Unusquisque nostrûm anima? suœ benefacit, quotiès misericordiâ sua inopiœ succurrit alienœ. Ibïd.

Sibi unusquisque id prœstat quod indigentibus tribuit. Ibid.

Thesaurum suum condit in cœlo qui Christum pascit in paupere. Ibid.

Manus pauperis est Abrahœ sinus, ubi quidquid pauper acceperit mox reponit.

Chrysolog. Homil de jejun. et eleem.

Thésaurus cœli manus est pauperis :

quod suscipit, ne in terra pereat. reponit in ccelwm. Ibid.

Manus pauperis est gazophylacium Christi, quia quidquid pauper accipit Chritus acceptât. Ibid.

Pauper quidem porrigit manum, Deus aulem suscipit quod off'erlur. Ibid.

Eleemosyna non œstimatur ex mensurâ largitionis, sed ex animi liberalitate. Ibid.

Nulli parvus est census eux magnus est animus, nec de rei familiaris mensurâ pendet pondus pielatis. S. Léo, De apparit. Domini.

Semperilli quod largialur occurrit cui benevelle non déficit. Ibid.

Bealus qui, fœnerando pauperi, ipsum sibi judicem prœstitit defensorcm ! S.

Chry?ologus, Serin. 14.

Qui aliéna prorogat, plus dando diripit quam furando. Id. Serm.54.

Da, homo, pauperi terrain ut accipias cœlum; da minimum ut accipias regnum ; da micam ut accipias totiim; da p mperi ut des tibi, quia quidquid pauperi dederis tu habebis ; quod pauperi non dederis, habebit aller. S. Chrysot.

Nostrum est, pauperes clamant, quod inaniter imptnditis. S. Bernard. Epist. 42.

Dans cette action de charité, ei tous n'ont pas le même moyen de donner, tous doivent avoir le même sentiment de piété : la libéralité des fidèles ne s'estime pas à la grandeur du présent, mais à l'affection avec laquelle on le fait.

Chacun de nous est libéral envers luimême lorsque, par une action de miséricorde, il soulage la pauvreté d'autrui.

C'est à soi-même que l'on donne ce que l'on offre aux indigents.

Celui-là amasse un trésor dans le ciel qui nourrit Jésus-Christ dans la personne du pauvre.

La main du pauvre c'est le sein d'Abraham, où le pauvre met aussitôt ce qu'il reçoit.

Le trésor qu'on amasse pour le ciel est dans la main du pauvre, parce que tout ce que le pauvre reçoit sur la terre, il le met en réserve dans le ciel, afin de ne pas le perdre.

La main du pauvre est le tronc des aumônes faites à Jésus- Christ; tout ce qu'on donne aux pauvres, c'est lui qui l'accepte.

C'est le pauvre qui tend la main , mais c'est Dieu même qui reçoit ce que l'on donne au pauvre.

L'aumône ne se mesure pas sur la quantité de ce que l'on donne, mais sur la libéralité du cœur.

Celui qui a le cœur grand , on ne peut dire qu'il ait peu de revenu : car la piété ne dépend nullement de la quantité du bien que nous possédons.

Celui-là trouve toujours de quoi donner qui nemanquepointdebonnevolonté.

Heureux celui qui, en donnant au pauvre, fait de son propre juge son défenseur et son avocat !

Celui qui fait l'aumône du bien d'autrui commet une plus grande injustice que s'il dérobait.

Homme, donne la terre aux pauvres si tu veux recevoir le ciel en échange; donne une pièce d'argent pour avoir un royaume : donne une miette de pain pour recevoir un pain entier; donne au pauvre pour être libéral envers toi-même : car tout ce que tu donnes au pauvre, c'est toi qui le posséderas; ce que tu ne lui donnes pas, un autre l'aura.

Ce que vous prodiguez en folles dépenses nous appartient, crient hautement le.i pauvres ; on nous arrache avec cruauté ce qu'on emploie à des choses superflues.

[Sera beneficium dédit qui roganti dedit. Seneca 2, De benef.

If on tulit gratis qui, cùm rogâsset, accepit verbum moles tum. Ibid.]

Quidquid in pauperes beneficii contu- Icris, Dominus sibi asciscens,magnocum fœnore tibireptniet Joan. Damasc. Ilist.

Balaam, 15.

Qui non habet undè faciat cleemosynam liber est : quanlumcumque dare voluerit, tantùm dédit, quia voto et desidzrio dédit. Hieron. iii Ps. 111.

Dives et pauper duo sunt contraria, duo sunt sibi necessaria. August. De verbis Domini.

Cùm necessaria indigentibus ministrnmus, sua illis reddimus, non nostra largimur ; justitiœ debitum potiùs sollimus quam misericordiœ opus implemus. Gregor.

Justus esse non potest qui divitias possidet solus ; sed lune justus efficitur si eas aliis quoque communicet. S. Chrysost. Homil. 12 in i Timoth.

Sipauperibus largiaris, debitorem tibi Deum quâdam pittalù fœneratione construis. A'.nb. De Nabuthe 7.

Res pnuperum tibi sunt creditœ, sive ex laboribus justis sive ex palernâ hœreditate possideas. Id , Homil. 55, in Gènes.

Crudeles adimunt pauperi necessaria, ut moUiaetsuperfluadentventri.S. Badlius.

Quidquid Dei's nobis plusquàm opus est dederit, non nobis' specialiter dédit, sed per nos aliis erogandum Iransmisit.

August. Serin. 219 de teinpore.

Cùm totum suum sit quod à Df.o accipimus, nostrnm esse dicit ut demus.

Salvian. ad Kccles. catuol. 2.

(Celui-là a obligé trop tard qui a attendu à faire du bien qu'on l'en ait prié.

Celui-là ne reçoit point gratuitement, qui a reçu d'abord de dures paroles.]

Tout ce que vous ferez de bien aux pauvres , Dieu le tient comme fait à luimême : il vous le rendra avec usure et au centuple.

Celui qui n'a pas de quoi faire l'aumône en est dispensé : autant il a eu le désir de donner, autant il est censé avoir donné, parce que sa volonté est réputée pour le fait.

Le riche et le pauvre sont comme deux contraires, mais qui sont mutuellement nécessaires l'un à l'autre.

Lorsque nous fournissons aux pauvres ce qui leur est nécessaire, nous leur rendons ce qui leur appartient. Ce n'est pas le nôtre que nous donnons, c'est un acte de justice que nous exerçons, et non un simple devoir de miséricorde que nous remplissons.

Celui-là ne peut être appelé juste qui possède seul ses richesses; il le devient en les communiquant libéralement aux autres.

Si vous êtes libéral envers les pauvres, vous rendez Dieu en quelque manière votre débiteur, par une pieuse usure.

On vous a commis le soin d'assister les pauvres de vos biens, soit que vous le9 ayez acquis par votre travail, soit que vous les possédiez comme l'héritage de vos pères.

Les riches cruels ôtent aux pauvres le nécessaire , pour se nourrir avec délicatesse et superfluité eux-mêmes.

Tout ce que Dieu nous donne au-delà de notre besoin, ce n'est pas pour nous en particulier qu'il le donne, mai3 pour le faire passer aux autres par notre canal.

Comme tout ce que nous avons reçu de Dieu lui appartient, il dit aussi que cela est à nous afin que nous ayons de quoi donner.

Ce qu'on peut tirer de la Théologie.

[Définition]. — L'aumône est un acte de miséricorde et de charité par lequel nous donnons, par compassion et pour l'amour de Dieu, quelque chose de notre bien propre au pauvre, afin de soulager sa misère. Et S. Augustin, voulant nous donner une idée de la miséricorde, la définit ainsi : Animi dolentis affectus, cum additamenlo beneflcii. C'est un attendrissement de l'âme sur les misères d' autrui, et une inclination sérieuse à secourir les misérables. Ainsi, cette vertu a deux actions qui lui sont propres : l'une intérieure qui touche le cœur, l'autre extérieure qui anime la main; l'une qui attire la compassion, l'autre qui attire le secours. En sorte que la compassion est le principe prochain de l'aumône, et l'aumône le fruit ou l'effet nécessaire de la compassion : ce qui fait que l'on confond, dans le langage ordinaire, ces deux choses ensemble, et qu'on se sert indifféremment du même mot pour les exprimer, quoique, au sentiment de S. Grégoire, la compassion qui accompagne l'aumône soit un don plus grand que l'aumône même.

Nous devons deux choses aux pauvres, toutes deux marquées dans l'Ecriture : la compassion et l'aumône. La compassion si nous sommes pauvres nous-mêmes: « Je ne suis pas en état de vous faire du bien, mais, si je pouvais vous secourir, de tout mon cœur je le ferais; » la compassion et l'aumône si nous sommes riches : « Je suis touché de votre pauvreté, et, parce que Dieu m'a donné du bien, je veux de bon cœur vous en faire part. » C'est le sentiment de S. Jérôme : « N'avez-vous point de bien, dit-il : votre cœur supléera à votre pouvoir, et vous aurez devant Dieu autant donné que vous eussiez voulu donner. Mais en avez-vous : joignez un secours effectif à votre bonne volonté. »

[L'aumône est de précepte]. — Il y a un précepte de l'aumône. C'est une vérité qui a toujours été tenue pour constante dans notre religion. Le Sauveur en fait une déclaration assez authentique, lorsqu'il proteste qu'il aura droit de condamner aux flammes de l'enfer ceux qui ne lui auront pas donné à manger ni à boire en la personne des pauvres : Discedite, maledicti, in ignem œternitm : esurivi enim,et non dédis lis mihi manducare (Matth. 25). Car, comme remarque S. Grégoire de Nazianze, Dieu ne réprouve pas les hommes pour n'avoir pas observé un simple conseil, mais pour l'infraction de la loi, pour la transgression de quelque précepte : autrement, il exercerait une tyrannie à l'égard de l'homme, en le condamnant pour avoir manqué de faire une chose qu'il ne lui aurait pas commandée.

[Sur quoi fondée]. — Nous devons supposer deux sortes de lois établies de Dieu : une loi d'inégalité, une loi d'égalité. Par la première il était de la Providence que les conditions des hommes fussent inégales, parce que, s'il n'y avait eu aucune différence, il n'y aurait eu nulle dépendance, nulle subordination, nul ordre; tous eussent été maîtres, tous eussent été souverains ; et, chose aussi monstrueuse dans la société civile que dans le corps naturel, tous eussent été chefs. Il était donc de la Providence divine qu'il y eût de l'autorité et de l'obéissance parmi les hommes : des maîtres et des serviteurs, des chefs et des membres, des souverains et des sujets : et pour cela il fallait qu'il y eût des riches et des pauvres. Mais, dans cette disposition inégale, si douce pour les uns et si rude pour les autres, il était de la justice du Père commun qu'en élevant quelques-uns de ses enfants à de hautes dignités et leur donnant de grands biens, il fournît aux autres de quoi subsister dans leur bassesse et leur indigence : c'est ce qu'il a fait par l'obligation de l'aumône. Et c'est par cette seconde loi qu'il réduit tous ses enfants à une espèce d'égalité, en ce que, comme ditS. Paul, l'abondance des uns est un supplément à la pauvreté des autres.

Les riches et les pauvres étant faits les uns pour les autres dans l'ordre naturel, qui ne pourrait se maintenir sans cela, Dieu a aussi fait, dans l'ordre de la grâce, le riche pour le pauvre, et le pauvre pour le riche ; et, comme il est le Créateur de l'un et de l'autre, ainsi que dit l'Ecriture (Ulrtusque enim operator est Dominus), il a aussi voulu que, par une correspondance réciproque, ils se fussent d'un mutuel secours pour faire leui1 salut. Il a créé le riche pour exercer la charité en secourant le pauvre ; il a créé le pauvre afin qu'il pratique la patience et l'humilité en implorant le secours du riche : et ainsi, comme ils s'entr'aident dans la société civile, ils s'entr'aident aussi dans l'affaire du salut, les uns par une libéralité honnête, et les autres par une humble reconnaissance.

Trois choses distinguent les commandements des conseils : la première, lorsque l'Écriture use du mot de commander, parce que cette expression d'autorité marque la nécessité d'obéir; la seconde, quand elle menace d'un supplice éternel, parce que cette condamnation marque qu'il y aura, si le cas arrive, une infraction formelle à la loi; la troisième, quand l'exécution est ordonnée à tous indifféremment, parce que c'est la preuve d'une obligation dont il n'y a point de dispense. Or, — Dieu commande l'aumône aux riches en termes formels : c'est l'ordre qu'il donne à son peuple dans le Deuteron. 11 : Prœcipio tibi ut aperias manum eijeno et pauperi. — 2° Il l'ordonne à tous les riches, comme ne voulant pas souffrir qu'aucun d'eux y manque, et c'est par la puissance qu'il a sur tous les hommes qu'il établit le droit du pauvre : Prœcipe divitibus Itujus sœculi facile tribuere (I Tim. 6). C'est ce que S. Taul veut que son disciple Timothée intime à tous les riches sans exception. — 3° On ne peut douter que Dieu ne commande l'aumône sous peine de la damnation éternelle, après ce qui est rapporte du mauvais riche dans l'Évangile, etc.

PARAGRAPHE CINQUIEME. bS7

[La matière de l'aumône]. — Comme il y a un précepte de l'aumône, il faut aussi qu'il y ait une matière déterminée, et un fonds assigné sur lequel on soit obligé de la faire : et voici ce que la théologie nous enseigne sur ce point. Elle nous apprend que, dans une nécessité commune et ordinaire, c'est le superflu des riches qui doit êlre la matière de l'aumône : car S. Paul veut que l'abondance des uns soit le supplément de la nécessité des autres : Veslra autem abundantia illorum inopiam suppléât. Or, cette abondance est le superflu du riche, et par conséquent c'est le nécessaire du pauvre. Les SS. Pères ont toujours parlé de ce superflu, et toujours condamné comme vol et larcin de le retenir. Pour ce qui est des nécessités extrêmes, les docteurs enseignent qu'on est obligé de retrancher de ce qui serait nécessaire pour soutenir notre rang et notre condition, parce que la charité chrétienne nous oblige, dans ces occasions, de préférer la vie du pauvre à l'état de notre dignité.

Pour savoir au juste ce qui est superflu et ce qui est nécessaire par rapport au riche, voici les règles que nous donnent les docteurs : — Il y a, disent-ils, le nécessaire à la vie, et le nécessaire à la condition et à l'état. Le nécessaire à la vie consiste dans la nourriture, les habits, le logement; le nécessaire à la condition et à l'état consiste dans des choses sans lesquelles on ne peut pas bien faire les fonctions de sa charge. — De même, il y a le superflu de la nature et le superflu de l'état. Le superflu de la nature regarde tout ce qui se trouve au-delà de ce qui est nécessaire pour vivre; et le superflu de l'état ce qui se trouve au-delà de la condition qu'on exerce, et sans quoi on ne laisserait pas de faire les fonctions de sa charge. Or, le précepte de l'aumône oblige indispensablement tous les riches de donner de ce qui est superflu à leur condition : je dis à une condition chrétienne ; autrement, si un riche veut mesurer son bien à son ambition ou à ses plaisirs, non-seulement il n'aura jamais de superflu, il n'aura pas même le nécessaire. C'est donc une condition honnête et chrétienne, dans laquelle Dieu Fa mis, qui doit être sa règle.

[L'aumône est un acte de justice]. — Ce n'est pas sans raison que l'aumône est appelée dans l'Ecriture-Sainte du nom de justice : Dispersit , dédit pauperibus : juslilia ejus manet in sceculum sœculi (Ps. 111); parce que ce n'est pas tant une grâce que l'on fait aux pauvres , quand on les assiste, qu'une justice qu'on leur rend; ce n'est pas tant une charité qu'on a pour eux qu'une dette dont on s'acquitte à leur égard; et ne pas leur donner le superflu, c'est retenir leur bien, c'est leur faire injustice. Et c'est pour cela que l'Ecriture appelle l'aumône une dette, dont on fraude les malheureux

quand on la leur refuse : Eleemosynam pauperis ne dcfraudes Redde de-

bilum luum (Eccli. iv). C'est-à-dire que, comme il y a un larcin d'oppression par lequel on fait des pauvres, il y a aussi un larcin de détention par lequel on refuse d'assister ceux qui lo sont : ce qui est également injuste et également criminel.

On demande si les riches ne sont pas maîtres de leurs biens légitimement acquis. Quelques SS. Pères, après S. Chrysostôme, ont cru et soutenu qu'ils n'en étaient que les économes et les dispensateurs selon les ordres de Dieu. S. Thomas, qui examine les choses à la rigueur de l'Ecole, dit qu'ils le sont quant à la propriété, mais, quant à l'usage, ces biens ne sont pas à eux seuls, ils sont encore à ceux qui ont besoin d'en être sustentés ; ou, comme disent les autres , Dieu les leur a donnés à la condition d'employer ce qu'ils ont de superflu à soulager la nécessité des pauvres. A peu près comme les seigneurs des terres imposent certains droits de redevance sur les fiefs qu'ils donnent à leurs sujets, pour marque qu'ils les tiennent d'eux, ainsi Dieu, suivant ces docteurs, s'est réservé, sur les grands biens qu'il a donnés aux riches, un tribut en faveur des pauvres, et les a expressément chargés de leur faire part de ces biens, après en avoir pris un honnête entretien selon leur état.

L'aumône chrétienne, pour être agréable à Dieu, doit être proportionnée aux biens des riches et aux nécessités des pauvres : c'est-à-dire que ceux qui possèdent plus de bien doivent donner davantage, et ceux qui en possèdent moins ne sont pas obligés de tant donner, selon l'instruction de Tobie à son fils. Secondement , elle doit être proportionnée aux besoins des pauvres : c'est-à-dire qu'on la doit faire plus largement à ceux qui sont dans une plus grande nécessité, et dans les temps plus misérables.

[Effets spirituels de l'aumône]. — S. Thomas (2-2, qaœst. 32, art. 4) dit que, encore qu'une aumône prise dans sa substance n'ait point d'autre effet que le corporel, savoir la réfection du pauvre et le soulagement de sa misère, elle en a néanmoins un spirituel par rapport aux fruits qui nous viennent de la prière que le pauvre est obligé de faire pour son bienfaiteur, et par rapport aux grâces qu'elle peut nous attirer du côté de Dieu. Le Sage même nous l'assure, et soutient que l'aumône est d'un prix qui rachète l'àme engagée à la justice divine : d'où les Pères ont pris sujet de reconnaître une espèce de sacrifice dans l'aumône; et il semble qu'ils l'aient appris en termes exprès de S. Paul , qui appelle les aumônes des hosties propres à ménager notre réconciliation avec Dieu : Talibus hostiis promerelur Deus (Hebr. 13). En sorte que l'aumône des pécheurs, même obstinés et désespérés, quoiqu'elle ne puisse pas leur mériter la première ^râce, qui est purement gratuite, peut servir de motif à Dieu pour les retirer de la misère, plutôt qu'un autre pécheur qui sera sans compassion envers le prochain.

Il faut être d'ailleurs bien persuadé que , si le besoin que vous pourrez avoir un jour de ce que vous donnerez aux pauvres est incertain, cette incertitude de l'avenir n'est pas une légitime excuse pour vous dispenser de l'aumône. Autrement, ce serait en vain que Dieu en aurait imposé le précepie aux hommes, puisqu'il n'est personne, à quelque comble de

grandeur qu'il soit élevé et quelques richesses qu'il possède, qui ne puisse déchoir de cette haute élévation et perdre ces grands biens par cent accidents imprévus.

Quand il est dit dans l'Ecriture'que l'aumône rachète les péchés, ce n'est pas que l'aumône, par elle-même, puisse justifier le pécheur, puisqu'il ne peut effacer son péché que par le moyen de la contrition ou par le sacrement de Pénitence. « Quand je donnerais tous mes biens aux pauvres, dit S. Paul, si je n'ai la charité, ou achevée dans la contrition, ou du moins commencée dans la pénitence, toutes mes aumônes me seront inutiles. » Que veulent donc dire ces oracles de l'Écriture et des Pères par lesquels le S. -Esprit, et après lui ces saints docteurs, donnent avec tant d'éloges cet avantage particulier à l'aumône, de pouvoir effacer les péchés ? Les éloges et les promesses qu'ils contiennent sont véritables ; mais ils prétendent seulement nous enseigner que c'est une disposition excellente pour la justification, quand la volonté s'y porte par un acte de foi surnaturelle et que Dieu la demande ordinairement pour la justification des riches.

C'est le sentiment des théologiens, que l'aumône faite avec esprit de foi mérite la conversion du pécheur et les grâces qui en sont les dispositions, par un mérite éloigné qu'ils appellent de congruo, fondé sur la qualité de cette vertu et sur les promesses expresses que Dieu a faites en sa faveur dans l'Ancien- Testament, et que Jésus-Christ a confirmées dans son Evangile : promesses d'où les Pères tirent certaines manières de parler extraordinaires pour exprimer ce privilège de l'aumône. Les uns disent, avec S. Chrysostôme, que Jésus-Christ devient, par ce moyen, débiteur des hommes ; les autres ajoutent que nous achetons comme à prix d'argent la miséricorde de Dieu et les grâces de Jésus -Christ : Est redemptio animœ misericordia, dit S. Ambroise. Il y en a qui passent plus avant, et qui disent que nous corrompons en quelque façon notre juge par le moyen de nos présents, et faisons qu'il change en notre faveur les lois de sa justice. Et c'est de cette force extraordinaire qui est dans l'aumône, et de l'opposition extrême que tant de pécheurs, heureux selon le monde, paraissent avoir au royaume de Dieu, que S. Augustin conclut qu'il y en a qui ne peuvent se sauver que par l'aumône : Quidam sine eleemosynis salvari non possunt, ità sunl suis cupiditatibus irretili.

[Obligation de justice]. — C'est l'opinion de plusieurs grands théologiens que le riche, dès-là qu'il est riche, est obligé par justice de faire l'aumône. Or, ce qu'ils appellent obligation de justice c'est la nécessité pressante et indispensable que nous avons tous de rendre à chacun ce qui lui appartient : Opus jus ti lice est reddere unicuique quod mutin est (S. Aug.). Ainsi, au regard du riche, avoir une obligation de justice envers le pauvre, c'est être chargé d'une portion de bien qui appartient au pauvre. Ce que prétendent donc ces théologiens, c'est que le pauvre a droit sur une partie des

Liens du riche; que celui qui a est responsable à celui qui n'a rien d'une certaine quantité de ses moyens; que le pauvre, enfin, a un titre de propriété sur une partie des biens du riche, qu'il en est le maître, quoiqu'il n'en soit pas le possesseur ; et, par conséquent, que lui ravir cette portion qui le concerne, c'est une injustice aussi criante que d'usurper sur son frère la partie qui lui revient de l'héritage de ses pères. C'est une décision des théologiens, fondée sur le sentiment des SS. Pères, laquelle montre bien qu'ils ne croient pas que l'aumône soit seulement un devoir de charité plus nécessaire, et non une obligation de justice étroite.

[Rachat des péchés], — Racheter ses péchés par les aumônes, selon le conseil que le prophète Daniel donnait à Xabuchodonosor, ce n'est pas en effacer la tache et en obtenir la rémission ; cet effet, dans les adultes, n'appartient qu'à la pénitence. L'aumône, et la pratique des autres vertus •en esprit de foi, ne sont pas à la vérité inutiles à un homme qui est actuellement en état de péché, parce qu'elles convient la miséricorde divine, par cette espèce de bienséance que les théologiens, comme nous venons de dire, appellent un mérite de congruité, de donner à un pécheur des grâces et des sentiments de pénitence qui par eux-mêmes effacent le péché : ce que ni l'aumône ni les autres vertus ne font. Donc ce rachat, auquel les saintes lettres nous exhortent, ne peut s'entendre, en un sens propre et rigoureux, que des peines qui restent à souffrir après les péchés, d'ailleurs effacés par la pénitence.

Pour ce qui est de l'ordre de ceux à qui on la doit faire, du motif, des conditions, des effets de l'aumône, et des avantages que l'on en tire en cette vie et en l'autre, il en sera assez parlé dans le paragraphe suivant.

§ VI

Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.

[Dieu se plaît à nos aumônes]. — Dieu, tout riche qu'il est, ne laisse pas néanmoins de nous demander; quoiqu'il soit au-dessus de la passion d'avarice, il se plaît néanmoins à de saintes usures : Nimquàm avants, et u.suras exigisl dit S. Augustin : et, quoique personne ne puisse rien posséder qui ne lui appartienne, il veut bien cependant devenir le débiteur de sa créature : Supererogatur tibi ut debeas, dit le môme. Cela paraît incroyable, que nous donnions à Dieu plus que nous ne lui devons, en faisant des œuvres de surérogation : et il semble que, bien loin de rendre à Dieu le surplus, à peine pouvons-nous nous acquitter de nos dettes en-

TARAGP.Al'nE SIXIEME. u6i

vers lui. Toutefois, S. Augustin nous veut ici persuader que, lorsque nous faisons des œuvres de subrogation, Dieu nous a ensuite obligation, et que, quoique tout ce que nous faisons encore alors nous vienne de sa grâce et de sa libéralité, il prend tout cela comme le surplus de notre devoir : aussi nous rend-il ensuite ce qui nous est dû, en qualité de juste juge. C'est ce qui se vérifie particulièrement à l'égard de l'aumône, qui, de toutes les bonnes œuvres, est celle à laquelle nous sommes le plus étroitement obligés. (Le P. Thomassin , sur les Confessions de S. Augustin).

Quoique Jésus-Christ soit présent à tout ce qui s'appelle notre prochain, il semble néanmoins qu'il ait promis plus positivement de se trouver dans les misérables, et de réputer faits à sa personne les traitements qui leur seraient faits. Par exemple, il ne spécifie pas, dans l'Évangile, qu'il demandera, au jour du jugement, si on lui aura obéi dans la personne des souverains, mais si on l'aura nourri dans ce misérable qui avait faim. En voici la raison : c'est que, comme les pauvres n'ont d'eux-mêmes rien qui mérite notre recommandation , qu'au contraire tout ce que nous voyons en eux nous rebute et nous en éloigne, il était nécessaire, dit S. Chrysostôme, que Jésds-Chtjst se proposât comme l'objet des devoirs que nous sommes obligés de leur rendre, et qu'une pensée plus positive de sa présence surmontât toutes les répugnances que nous avons naturellement à nous appliquer à leur soulagement. (Fromentières, Sermon sur ce sujet.)

[Faux prétextes]. — Nous n'avons, dites-vous, que ce qu'il faut pour soutenir notre condition : mais combien d'abus sous le prétexte de cette condition prétendue ! Combien de gens dans le monde qui parlent de leur condition sans raison! combien, qui étant sortis d'une famille obscure, ou étant élevés aux dépens du peuple par leurs concussions, n'avaient pas, il y a peu d'années, de condition à soutenir! Mais, sans en venir à ces reproches, ne doit- on pas savoir que la plus belle et la plus sûre condition du chrétien est celle de chrétien même, mais, condition qu'on ne peut soutenir, quand on est riche, qu'on ne fasse de grandes aumônes? J'avoue bien qu'il arrive quelquefois que les personnes effectivement de qualité sont les moins accommodées dans le monde, et n'ont que le nécessaire; mais , si cela est, je demande à plusieurs, qui prétendent être de ce nombre-là, s'ils n'étendent pas trop ce nécessaire, si ce n'est pas un superflu, et par conséquent s'il n'est point acquis aux pauvres.

Vous n'avez, Mesdames, que ce qui est nécessaire? Et qu'est-ce donc que ce luxe prodigieux qui se remarque aujourd'hui dans vos habits, dans vos équipages , dans vos meubles? S. Chrysostôme ferma autrefois, dans Constantinople, les portes de ses églises aux riches, à cause de leur luxe: aurait-il moins sujet de le faire aujourd'hui ? Et pourrait-on encore

se retrancher sur le malheur des temps ? Mais qui peut supporter mieux ce malheur des temps, ou de ce pauvre qui languit dans une indigence de toutes choses, qui n'a pas de pain pour demain et qui est accablé de misères, ou de vous qui, quoi que vous disiez, trouvez toujours de quoi satisfaire à votre luxe et à votre vanité? Le temps est mauvais : en êtesvous moins superbes dans vos maisons ? en êtes-vous moins magnifiques sur vos personnes? en scandalisez-vous moins l'Eglise par votre luxe et par votre folle dépense ? Ah ! ne dites donc plus que le temps est mauvais, ti ce n'est pour les pauvres ! {Le même.)

S'il se trouve, pendant que nous ne manquons de rien, que les pauvres souffrent la faim et la soif, si nous gardons plusieurs habits pendant qu'ils demeurent nus , ti nous avons des meubles superflus pendant qu'avec beaucoup de travail ils ne peuvent subsister, il est manifeste que nous sommes riches à leur égard, que rien ne peut alors nous exempter de donner l'aumône , et que Dieu nous jugera sans miséricorde si nous n'avons de la miséricorde en ces rencontres. La pratique de la charité est si nécessaire pour notre salut, en parlant en général, que c'est le seul moyen qui nous reste défaire de dignes fruits de pénitence, et d'empêcher que Dieu, dans sa colère , ne nous arrache de dessus la terre , comme des arbres morts qui l'occupent inutilement. C'est ce que le grand S. Jean- Daptiste enseigne : Tout arbre qui ne produit point de bons fruits sera coupé et jeté au feu. Et, le peuple lui demandant comment on pourrait faire de dignes fruits de pénitence , il leur répondit : Que celui qui a deux habits en donne un à celui qui n'en a point, et que celui qui a de quoi manger en fasse de même.

Non, chrétiens, ne considérez point le précepte de l'aumône comme un joug onéreux : car, s'il y a quelque chose qui puisse donner de la consolation à un riche en cet état , c'est l'imposition de ce précepte. Que seraient les riches sur la terre pour se sauver, si Dieu ne leur avait imposé cette obligation ? et comment trouveraient-ils le moyen de se tirer de la corruption du monde? Comment fléchiraient-ils la colère de Dieu? comment attireraient-ils sa miséricorde sur eux? Car enfin, comment le peuvent-ils faire, si ce n'est en pratiquant l'aumône ? (Houdry.)

[Jésus le premier des pauvres]. — Salvien dit excellemment qu'il y a des pauvres à qui beaucoup de choses manquent , mais qu'il n'y en a point qui manquent absolument de tout : que Jésus-Christ est le seul à qui il n'y a rien qui ne manque ; qu'il est bauni avec ceux de ses serviteurs qui 1<: sont, qu'il souffre le froid avec ceux qui ont froid, qu'il est nu avec ceux qui sont sans habits ; qu'il n'y a que lui qui ait faim avec ceux qui sont affamés, et qui ait soif avec ceux qui sont altérés : et qu'ainsi il est plus nécessiteux que tous les pauvres. Car, ajoute-t-il, chaque pauvre n'a b <jin qu'en soi et pour soi; mais Jésus est nécessiteux dans tous ceux qui sont dans la nécessité; il mendie dans tous ceux qui demandent

l'aumône : Solus tantummodo Chrislus est qui in omnium pauperum neces~ sitale mendicat. (Salvien, iv Ad EccL cathol.)

[Le riche charitable]. — L'unique avantage que les richesses donnent aux riches pour leur salut, parmi beaucoup d'obstacles qu'elles leur forment, est de leur fournir le moyen de payer, en les distribuant aux pauvres, ce qu'ils doivent à la justice de Dieu, et que ne lui doivent-ils pas ? de réparer l'attache excessive qu'ils y ont eue, l'abus qu'ils en ont fait. Les Israélites réparèrent leur idolâtrie en employant à construire le tabernacle les mêmes richesses qui avaient servi à fondre le veau d'or. L'avarice, selon S. Paul , est une espèce d'idolâtrie : tâchons de la réparer en employant nos richesses à édifier des tabernacles vivants , qui sont les pauvres.

Un homme charitable envers eux est en assurance quand tous les autres tremblent, c'est-à-dire à l'heure de la mort, quand il faudra paraître devant son juge. Tout incorruptible qu'il est, on peut le gagner par argent , pourvu qu'on le mette entre les mains des pauvres. Un homme charitable trouve dans la personne de son juge et son débiteur et sa caution : doit-il le craindre ? Son juge paraît revêtu de cet habit qu'on a donné à ce pauvre : cela ne doit-il pas inspirer une grande confiance ? Un homme a autant d'avocats tout-puissants auprès de son juge qu'il a assisté de pauvres. C'est en vain que nos péchés et le démon nous accusent, si les pauvres nous excusent : car dès-là Jésus-Christ nous justifie; et, s'il nous justifie, qui peut nous condamner? Jésus-Christ ne peut condamner un homme charitable qu'en changeant son arrêt ou en se contredisant luimême : car des paroles mêmes de son arrêt cet homme tirerait une raison invincible pour s'excuser et pour interrompre son juge.

L'abondance du riche , dit l'Apôtre, doit suppléer à l'indigence du pauvre, et le superflu de l'un est le nécessaire de l'autre : le lui refuser, c'est en quelque façon le voler. « Ce pain qui se gâte chez vous, cet argent qui vous est inutile , n'est point à vous, dit S. Basile : si le pauvre périt faute de secours, vous êtes coupable de sa mort : Non pavisti, occidisli. » Sa misère crie vengeance à Dieu contre votre dureté , et arme contre vous la miséricorde même ; et, si la miséricorde même vous condamne, où sera votre refuge? (Le P. Nepveti, Réflexions chrét.)..

[J.-C. dans les pauvres]. — S. Chrysostôme, dans une homélie qu'il a faite sur ce sujet, dit crue Dieu, s'étant incarné et uni à notre nature, s'est aussi uni à la pauvreté, faisant avec elle une espèce d'union ineffable, en ce que le pauvre est un tabernacle où Dieu se cache, comme il est voilé dans nos ciboires. En sorte que c'est le pauvre qui tend la main, mais c'est Dieu qui reçoit ce qu'on donne au pauvre : c'est un Dieu qui est notre débiteur, et le Tout-Puissant qui veut bien nous être redevable. Par ce moyen, quoiqu'il soit absent de nous, il est encore avec nous dans la personne des

5(ii AUMONE.

pauvres : il reçoit nos aumônes , et il nous comble de ses grâces et de ses bienfaits. (Anonyme).

[Pauvres honteux ou vertueux]. — Le pauvre a quelquefois une bouebe pour vous demander ses nécessités ; mais aussi quelquefois il n'en a point : comme ces pauvres bonteux qui ressentent leurs misères , mais qui n'ont point de hardiesse pour les exprimer ; la bonté les empêche de parler. Ces pauvres honteux ne disent mot , mais leur disette ne laisse pas de crier bien haut. En ces rencontres donc, ah! que vous êtes heureux si vous pouvez imiter la manière dont Dieu nous fait du bien ! H prévient nos demandes pour subvenir à nos misères ; il entend non-seulement nos prières, mais les dispositions mêmes où nous sommes de les faire. Ces pauvres honteux sont sans voix pour vous exposer leurs besoins ; mais Jour pauvreté en a une : entendez-la. Ils sont dans la disposition de vous demander s'ils l'osaient : prévenez-les et n'attendez pas qu'ils vous demandent ; mais, selon la disposition de la nécessité où vous les voyez, donnez-leur l'aumône.

A proportion de la ressemblance que les pauvres ont avec Jésus-Christ et qu'ils en sont les images plus vives et plus parfaites, l'obligation que nous avons de les secourir est plus étroite , parce que cette obligation est particulièrement fondée sur le rapport même et la conformité qu'ils ont avec Jésus-Christ. Or, dans cet Homme-DiEU il y avait deux choses : une pauvreté extrême et une sainteté infinie. Parmi les pauvres, les uns >ont seulement les images de Jésus-Christ par la participation de son indigence, et les autres le sont encore par la participation de ses vertus. Quand donc l'une et l'autre de ces deux images se trouvent ensemble, c'est là que l'obligation est plus étroite, et à ceux-là que nous devons donner la préférence. Car, puisque Jésus-Christ est le motif qui doit nous porter à assister ies pauvres et à les secourir dans leurs besoins, il est hors de doute que, plus un pauvre s'approchera de Dieu, plus nous devons avoir de compassion pour lui et de charité pour le secourir. (Le ?. Nepveu, Réflexions).

[De la miséricorde]. — Pour bien entendre quelles sont les véritables aumônes, ou les œuvres de miséricorde que nous devons exercer, il faut savoir quelle vertu est la miséricorde, puisqu'elle est comme l'arbre dont les aumônes sont les fruits. La miséricorde est le sentiment de compassion et la douloureuse tendresse dont notre cœur est touché à la vue de la misère d'autrui : ainsi, c'est elle qui nous excite à soulager, si nous pouvons, nos frères dans leurs nécessités, soitcorporelles soit spirituelles. L'Église dit que le propre de Dieu est de faire toujours miséricorde, et que la grandeur infinie de sa puissance et do sa bonté éclate davantage on cela ([n'en aucune autre de ses œuvres. C'est ce qui nous est marqué par ces paroles du saint Roi - Prophète : Le Seigneur est plein de douceur

et de bonté envers tous les hommes , et les effets de sa miséricorde surpassent tous les ouvrages de sa puissance (Ps. 144). Aussi n'y a-t-il rien qui soit si agréable à Dieu que la miséricorde que nous exerçons les uns envers les autres, parce que c'est par l'exercice de cette vertu que nous ressemblons mieux à Dieu. C'est pourquoi le Sauveur nous la recommande si expressément, en nous disant: Soyez donc pleins de miséricorde, comme votre Père céleste est plein de miséricorde (Luc. 6).

Sans doute , dit S. Ambroise , ce n'est pas un moindre crime de refuser au pauvre la nourriture nécessaire qu'on lui peut donner que de lui arracher le peu de pain qu'il trouve d'ailleurs pour le soutien de sa vie. Hé ! peut-on, ajoute S. Basile, traiter autrement que de voleur celui qui, pouvant revêtir un pauvre qui est nu, ne le fait pas ? Ce sont les vêtements de ceux qui sont nus que vous retenez dans vos coffres : sachez que vous volez autant de pauvres que vous en pouvez nourrir, lorsque vous ne le faites pas. Quiconque possède des biens superflus possède le bien d'autrui : car le superflu des riches, dit S. Augustin, est le nécessaire des pauvres. C'est pourquoi S. Jérôme dit fort bien que celui-là est convaincu de ravir le bien des pauvres, qui retient pour soi au-delà de ce qui lui est nécessaire. Cette vérité, autorisée par tant de saints docteurs, devrait bien faire rentrer en eux-mêmes les personnes riches, qui ont tant de choses superflues (D. Barth. de Carranza, Traité de l'Aumône.)

[Du superflu]. — Il faut juger du superflu par opposition avec le nécessaire : car, Messieurs, tout ce qui est superflu n'est point nécessaire, et tout ce qui est nécessaire n'est point superflu. De-là suit que le riche ne doit point aux pauvres , régulièrement , son nécessaire : la Providence et le droit des gens l'en ont mis en possession tranquille , et sa possession prévaut à toutes les prétentions d'autrui. Je dis plus : ce nécessaire ne se borne pas précisément aux nécessités de la vie, il s'étend aussi aux bienséances de l'état. Carie Seigneur, qui a partagé les rangs, a prétendu qu'on pût sans crime soutenir sa dignité par des dehors convenables au lieu où l'on est placé. De ces principes il est aisé de juger ce qu'on doit appeler superllu dans chaque état. Ici je veux de la bonne foi : et si le riche peut tromper les yeux des hommes, il n'échappera pas au jugement de Dieu.... J'appelle superflu : 1°. tout ce qu'on donne à la délicatesse d'une vie molle, 2°. tout ce qu'on prodigue en jeu immodéré, 3°. tout ce qu'on dépense dans un luxe déréglé. Ainsi , tout ce qui sert à entretenir la délicatesse est superflu : pourquoi cela ? C'est qu'il n'est nécessaire ni pour la conservation delà vie ni pour la décence de l'état. Cette profusion dans vos repas, cette recherche de mets, de liqueurs les plus exquises, bien loin d'être utiles à la conservation d'une santé précieuse au public , ne portent-elles pas le poison jusque dans vos veines ? Mais que sert à la bienséance de votre état cet attirail de mollesse qui vous endort dans le sein de la volupté? Quoi de plus propre à retarder les fonctions d'un

emploi pénible, d'une charge pesante et laborieuse? Ce qu'on répand dans des jeux immodérés n'estjsas plus nécessaire à la vie ni à la décence de la condition. Bien loin que le jeu poussé jusqu'à l'excès soit un délassement salutaire , il diminue le nécessaire par les pertes , et il affaiblit la santé par des veilles. Enfin, femmes du siècle, ce que vous dissipez en ajustements précieux, en parures, en ameublements magnifiques, n'est souvent nécessaire ni à l'état ni à la santé. Tout cela est donc le bien du pauvre; c'est le superflu qui lui appartient de droit. Ne disons donc plus : « Je n'ai point de superflu : et qui en peut avoir en des temps si malheureux ? » Indiscrets que nous sommes ! la vanité nous trahit, et l'amour du plaisir et de la mollesse dément toutes nos plaintes. La profusion a-t-clle cessé dans vos assemblées de jeu? L'abondance et la délicatesse a-t-elle cesser d'éclater sur vous, dans vos ameublements ? Au moment où je vous parle, un luxe déréglé ne brille-t-il pas sur vos tètes? Et vous n'avez point de superflu ?

Les pauvres, direz-vous, ne se présentent plus à nous, et la charité publique a pourvu à leurs besoins par des établissements solides. Ah! mes frères ! nous avons su proscrire la mendicité; mais avons-nous fait cesser la misère ? Nous ne l'ignorons pas : le nombre des indigents croît tous les jours. Sur cela, riches du siècle, considérez-vous vous-mêmes et faites-vous justice. Vous avez du superflu : voilà tout le fond de vos obligations. C'est donc à vous de les chercher, ces malheureux, c'est à vous d'augmenter ces fondations que vos pères ont instituées de leur superflu. Les hôpitaux, surchargés, sauront multiplier la subsistance des pauvres quand vous aurez multiplié leurs revenus. Mais n'est-il donc qu'une manière de répandre le superflu? Que de captifs enchaînés dans des climats barbares trouvent, dans l'insensibilité de leurs frères, un motif nouveau de renoncer leur foi ! Que de pauvres volontaires, qui se sont dépouillés de tout pour suivre Jésus-Christ dans les fonctions de l'apostolat! etc. (Anonyme.)

[Du précepte do l'aumône]. — Il est étrange, Chrétiens, que le précepte de l'aumône soit regardé de la plupart des fidèles comme un précepte qui ne renferme presque aucune obligation : comme si un précepte pouvait passer pour un simple conseil. C'est une illusion, c'est une erreur qui se glisse de plus en plus parmi les riches du siècle, qui tâchent d'étouffer en eux ces sentiments tendres que la nature même leur a donnés, et qui les portent à compatir à la misère de leurs frères. Car qu'y a-t-il de plus naturel, de plus conforme à la raison, que de secourir son semblable et de soulager son indigence ? Dieu, qui connaissait la perversité du cœur humain et jusqu'où pouvait aller son insensibilité envers le prochain, pour l'obliger plus étroitement, et pour lui rendre méritoire une vertu à laquelle i1 semble naturellement se porter, a voulu lui en faire un précepte qu'il ne pût enfreindre sans crime. Mais est-on bien persuadé de

l'obligation de ce précepte ? Croit-on que c'est un précepte sur lequel notre dernière sentence sera prononcée, un précepte dont l'infraction sera notre malheur éternel? Ah ! si on en était convaincu, verrait-on tant de cœurs étroits, tant de cœurs durs et insensibles, tant de cœurs intéressés, tant de cœurs attachés aux biens de la terre, dont ils sont établis les dispensateurs par une Providence juste et équitable ?

Le précepte de l'aumône est fondé sur la sagesse et sur l'équité de Dieu. Car quelle idée, Chrétiens, aurions-nous de cette sagesse et de cette justice de notre Dieu, si, dans ce partage inégal, il eût comblé les uns de toutes sortes de faveurs, et livré les autres à tous les malheurs et aux maux que traîne après elle la pauvreté; que la substance de la terre eût été toute pour les uns, et qu'il n'eût réservé aucune bénédiction pour les autres? N'est-ce pas ce qui a fait tomber dans de si grossières erreurs, touchant la Providence, la plupart de ces anciens philosophes, qui n'avaient qu'une faible raison pour guide, et qui marchaient dans l'obscure nuit du paganisme, parce qu'ils ne pouvaient comprendre comment un Dieu sage et juste eût pu laisser les uns dans la poussière et dans l'obscurité d'une vie pauvre et misérable, dans le dénûment des choses les plus nécessaires à la vie, et élever les autres au comble des honneurs, les accabler, si je l'ose dire, sous le poids de ses bienfaits ; surtout se voyant de même nature, sujets aux mêmes faiblesses et capables des mêmes vertus t N'est-ce pas ce qui en a porté quelques-uns à cet excès d'impiété et d'aveuglement, de dire qu'il n'y avait ni Dieu ni Providence, et d'attribuer aux caprices de la fortune et du sort ce partage si inégal et si bizarre des biens de cette vie ? D'autres, peut-être moins athées mais aussi aveugles, ont à la vérité reconnu une Divinité, mais une divinité oisive, qui n'avait aucun soin des choses d'ici-bas. Il n'y a donc que le précepte de l'aumône qui justifie les conseils d'une providence qui aurait passé, dans l'esprit des hommes, ou pour aveugle ou pour cruelle : aveugle, parce qu'elle aurait distribué ses biensau hasard; cruelle, parce qu'elle auraitpris plaisir à faire des malheureux des créatures mêmes qu'elle aurait tirées du néant. Mais, par le précepte de l'aumône, elle met tout dans un ordre qu'on ne peut assez admirer, et partage également tous les hommes, en obligeant ceux qu'elle a comblés de ses faveurs à en faire part aux pauvres. Ordre qui devient également avantageux aux uns et aux autres, puisque le riche trouve, dans une libéralité à laquelle il se voit obligé, le pardon de ses iniquités, son bonheur et le seul moyen de sanctifier ses richesses, et que le pauvre trouve dans la libéralité du riche ce que Dieu n'a pas voulu lui accorder de sa main : ce grand Dieu voulant, d'une part, que les riches fussent comme les substituts, les ministres et les coopérateurs de sa Providence, et comme autant de tributaires des pauvres; et do l'autre faire dépendre le pauvre de la charité des riches, afin que cette dépendance fût comme le lien qui formât entre eux une société mutuelle, et fournit à l'un et à l'autre un moyen assuré de salut.

^;G8 aumône.

liion ne nous fait mieux sentir l'obligation de l'aumône que ces terribles reproches dont le juge des vivants et des morts se servira pour prononcer son dernier arrêt contre les pécheurs. Écoutez et tremblez, vous qui, loin de défendre la veuve et l'orphelin, les avez injustement opprimés ; vous qui vous êtes enrichis des dépouilles des malheureux ; vous qui vous êtes engraissés de la substance des pauvres; qui avez soutenu, sans en être touchés, et leurs plaintes et leurs gémissements ; qui avez même insulté à leurs misères; vous qui vous êtes servis du malheur des temps pour les rendre encore et plus misérables et plus malheureux, en leur enlevant, par un tyrannique commerce et des usures criantes, le peu qui leur restait ; vous tous enfin qui avez eu des entrailles de bronze et d'airain pour vos frères : venez entendre le souverain Juge prononcer l'arrêt de votre condamnation. Heureux encore si, tandis que le jour vous luit, ces paroles pouvaient vous changer le cœur! « Dlscedite, maledicli .-Retirez-vous de moi, maudits! » Et où iront-ils, Seigneur? « In ignem œlernum : Au feu éternel. » Pourquoi? Parce que, dit le Seigneur, j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger : Esurivi enim, et non dedistis mihi manducare ; j'ai été malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité : Infirmas et in carcere, et non visitâslis me; j'ai souffert des besoins extrêmes dans la personne des pauvres, que vous deviez regarder, comme mes membres, et vous n'y avez pas pourvu. » C'est ainsi que le Seigneur des vengeances, au jour de la colère et de la fureur, à la face de l'univers assemblé, forcera le riche impitoyable de souscrire à sa propre condamnation. Peut- on, après cela, douter de l'obligation de ce précepte, puisque ce souverain Juge semble oublier les autres points de la loi pour juger, pour condamner le pécheur sur ce seul article? (Houdry.)

[Le luxe et les pauvres]. — Pensez, riches, que c'est du bien des" pauvres que vous entretenez votre luxe, et ces superbes équipages dont la vue ne sert qu'à augmenter leur misère et leur douleur. Considérez que, pendant que vous avez tout en abondance, que pendant que vos tables gémissent, pour ainsi parler, sous le poids de tant de mets délicatement apprêtés, le pauvre languit à vos portes, qui ne demande pas que vous partagiez avec lui ces mets si délicats, ni que vous le receviez à une table si bien servie. Que demande- t-il donc? De quoi prolonger une vie qui lui devient, par votre dureté, plus insupportable que les horreurs du tombeau ; il vous laisse tout le reste : et on lui refuse ce peu dont il a besoin ! Cruauté inouie, traitement indigne des nations les plus barbares ! On soutient tous les jours, sans se laisser attendrir, les plaintes et les gémissements de tant de misérables; on entend, sans en être touché, les cris lamentables de tant de pauvres enfants qui environnent souvent une mère désolée, et qui lui demandent leur subsistance avec d'autant plus de justice qu'ils en ont reçu le jour, mais, hélas! qui ne peut leur répondre que par de tristes regards, que par des larmes et des sanglots. On voit, sans rougir, les

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besoins pressants do tant de malheureux qui, dans la saison la plus rigoureuse, n'ont pas de quoi se défendre du froid et qui ne savent où se retirer, tandis que vous êtes superbement vêtus, que vous logez dans de magnifiques appartements, où l'on voit briller l'or et l'azur et tant de meubles précieux! Providence de mon Dieu, où êtes-vous? Ah ! je ne m'étonne plus que la misère des pauvres augmente tous les jours, lorsque je vois les riches porter le luxe et la magnificence à un excès qui confond toutes les conditions, et qui fait qu'on ne peut plus distinguer ni prince, ni noble, ni roturier.

On ne refuse pas seulement le pauvre, mais on accompagne son refus de paroles dures, pleines d'aigreur et d'amertumes. « Allez; leur dit-on ï vous n'êtes que des vagabonds, des fainéants, gens ennemis du travail ! » Riches impitoyables qui parlez ainsi, ne considérez-vous point que c'est Dieu qui les conduit vers vous, ou plutôt que c'est Jésus-Christ même qui se présente à vous dans leurs personnes? Peut-il paraître devant vous d'une manière et plus sensible et plus touchante? A qui voulez-vous donc qu'ils s'adressent ? Pauvres de Jésus-Christ, allez aux nations barbares, vous trouverez des personnes plus sensibles à vos misères. « Ah! riches, s'écrie S. Chrysostôme, si vous ne voulez pas soulager la misère de votre frère, ne l'augmentez point par le rude traitement que vous lui faites ; si vous ne voulez pas guérir sa plaie, ne lui en faites point une nouvelle par vos reproches sanglants. Faut-il que, parce qu'il vous demande la vie, vous lui donniez en quelque manière le coup de la mort? » Il y en a d'autres moins cruels, mais plus délicats, qui détournent les yeux avec une espèce d'horreur, pour ne pas voir les plaies et les ulcères du pauvre, plaies qui demandent plus éloquemment que ne feraient leurs discours. (Le même) .

Il y en a qui se dispensent de faire l'aumône par un discernement captieux des nécessités extrêmes d'avec les besoins communs, et par une volonté déterminée de ne vouloir soulager les pauvres que dans les besoins extrêmes. C'est la marque la plus certaine d'une avarice consommée : et par conséquent ne vouloir se dépouiller de son bien que dans ces occasions, qui n'arrivent presque jamais, c'est vouloir le garder toujours : et c'est la marque de l'avarice la plus cruelle et du plus monstrueux attachement aux biens de la terre. "Vous ne voyez aucune de ces misères éclatantes, vous ne voulez pas même vous persuader qu'il y en ait; vous ne voyez que quelques vagabonds qu'on renferme dans des hôpitaux, à cause qu'ils vous importunent : tous les autres ne paraissent pas souffrir les nécessités qu'ils souffrent: de manière que, de ne vouloir faire l'aumône que dans les nécessités extraordinaires et extrêmes, c'est ne la vouloir point faire du tout.

Avec tout cela, on ne trouve rien de superflu, tout paraît nécessaire. Vous le croyez de la sorte, Messieurs : mais un million de pauvres abandonnés, et une infinité de malades sans secours, vous feront sensiblement

connaître le superflu, à la vue de ces carrosses si magnifiques, de ces trains si lestes et si pompeux, de ces tables si délicatement servies, de ces ameublements si riches : tant de misérables, qui meurent de faim, vous montreraient bien ce qui leur appartient, et ce que vous leur ravissez par votre dureté et vos injustices. « Vous nous volez, vous diraient-ils avec S. Bernard, ce que vous employez à des dépenses si inutiles ; c'est avec notre bien que -vous jouez, que vous vous divertissez, que vous faites bonne chère et que vous satisfaites vos passsions déréglées. » Yoilà ce qui fait le désespoir de tant de pauvres. Terrible comparaison ! oserai -je la faire? mais pourquoi ne la ferais-je pas ? Bonheur, joies, festins, jeux, plaisirs d'un côté! misères, 'faim, nudité et oppression de l'autre. En vérité, qu'ont fait à Dieu ces misérables pour être réduits à de si fâcheuses extrémités, pendant que vous jouissez de toutes les commodités et de tous les divertissements de la vie? Voilà le sujet du murmure des pauvres: et voilà en même temps ce qui fait le péché des riches avares. (Le P. de la Rue).

[Autres réflexions]. — Si nous consultons les secrètes inclinations de nos cœurs, nous trouverons qu'ils sont naturellement tendres et sensibles à la pitié, portés à la miséricorde : nous ne saurions presque voir les misères de notre prochain sans les plaindre, et sans ressentir en nous-mêmes des mouvements naturels qui nous excitent à les secourir. Job dit que la miséricorde est née avec lui, et qu'il en a reçu les premiers sentiments dans le fond de sa nature : d'où le concile de Chalcédoine tire cette belle expression, que « Dieu nous a faits pour les œuvres de miséricorde : » c'est-à-dire qu'il nous a donné de grandes inclinations pour cette vertu, que nous sommes obligés de suivre : Ad misericordiœ opéra à Deo facti sumus.

Combien y a-t-il de chrétiens qui se damnent parce qu'ils sont pauvres! combien en voit-on, tous les jours, à qui la pauvreté est une tentation bien dangereuse, et qui commettent de grands péchés pour avoir de quoi soulager leur indigence! Une aumône donnée dans ces occasions empêcherait ces crimes, combattrait ces tentations, préviendrait la perte de ces âmes, et serait cause de leur salut. Votre charité se rencontre à ce moment fatal ; vous donnez à propos ces aumônes : ah! vous" prévenez la damnation de votre frère ; ce secours que vous lui donnez sera la cause de son salut, et un des moyens dont Dieu se servira pour le conduire à sa gloire.

S. Ambroise répond aux accusations de quelques chrétiens qui le blâmaient d'avoir vendu les vases sacrés pour avoir de quoi racheter les captifs des mains des barbares, près de qui ils couraient danger de perdre la foi. Cet éloquent prélat réfute cette prétendue profanation par ces admirables paroles: « Verè Ma sunt pretiosa vasa quœ rcdimunl animas à morte; ille vents thésaurus Domini, qui operatur quod sanguis Domini. Tuvc vas dominici sanguinis agnosco, cwm in u troque video redemplionem , ut calix ab hoslercdimal quos sanguis à peccalo redemil. C'est maintenant que ces vases sacrés sont devenus plus précieux, puisqu'ils délivrent les corps des chré-

tiens de la servitude, et les âmes des chrétiens de la mort. On peut dire véritablement qu'ils sont les trésors de Jésus-Christ, puisqu'ils font la fonction de son sang. Quand les prêtres les tiennent entre leurs mains, le sang du Sauveur qu'ils immolent délivre les hommes du péché; mais, quand je les ai vendus pour contenter l'avarice des barbares, leur prix a servi pour racheter les chrétiens de la tyrannie de ces infidèles et de celle des démons. » (Biroat, Avenl).

[Précepte et obligation]. — L'exemple que nous donne le Fils de Dieu dans le miracle de la multiplication des pains, c'est d'ouvrir nos entrailles de compassion sur les misères de nos frères ; de soulager les pauvres qu'il nous a laissés pour le représenter en ce monde; d'étendre notre charité à proportion de nos forces, au-delà môme de nos forces : en quoi ordinairement on se flatte. On croit que c'est une action de libéralité, et non pas une nécessité d'obligation ; on regarde l'aumône comme un conseil de perfection, et non pas comme un précepte indispensable de la loi de Dieu. Pourvu qu'on n'ait pas volé le bien d'autrui, on croit qu'on a droit d'abuser du sien : on se sauve sur la juste acquisition, et l'on ne corrige pas le mauvais usage qu'on faifdes biens qu'on a reçus de Dieu. Je viens aujourd'hui combattre cette erreur.

Puisque c'est Dieu qui donne les richesses, il faut conclure qu'il les donne pour quelque fin et les destine à quelque usage, et que c'est pour quelque importante raison qu'il les accorde aux riches et qu'il les refuse aux pauvres. Quelle est donc cette raison et cette fin? Est-ce pour satisfaire aux passions de l'homme, et non pas aux devoirs de l'humanité? Est-ce pour entretenir l'orgueil et l'avarice des uns, et pour lasser l'humanité et la patience des autres ? Est-ce pour fournir matière à votre luxe et à vos intempérances, aux dépens de ceux qui souffrent la faim, la soif et la nudité? Est-ce pour dissiper vos biens en dépenses superflues, par une profusion indiscrète, et non pas pour en faire part à ceux qui en manquent, par une dispensation charitable? Est-ce pour repaître les yeux du peuple de l'éclat de ces richesses, que vous lui avez peut-être volées, et pour lui faire voir jusqu'où peut aller la dissolution d'un prodigue ou l'insensibilité d'un avare? A Dieu ne plaise que nous ayons des pensées si basses et si indignes de sa Providence ! Ce serait accuser Dieu d'aveuglement, ou de préoccupation pour les riches, d'injustice ou de cruauté pour les pauvres, et le rendre responsable de la misère des uns et complice des péchés des autres. Non, non: l'intention de Dieu en faisant des riches, c'est de les rendre charitables : il les choisit pour être les instruments de ses miséricordes, et les canaux par où doivent couler ses grâces extérieures sur son Église.

Pourquoi faut-il que, dans vos vastes et superbes maisons, sous des lambris d'or et d'azur, vous vous fassiez comme un printemps perpétuel dans les saisons les plus rigoureuses, pendant qu'un pauvre cherche en vain une misérable retraite pour se défendre des injures de l'air? Pourquoi

faut-il que vos buffets gémissent sous le poids de tant de vases précieux, que vous étalez et qui ne servent qu'à montrer votre vanité et à irriter relie des autres, pendant qu'un pauvre n'a pas un vaisseau de terre pour l'usage nécessaire de sa vie? Pourquoi faut-il que vous reposiez dans ces lits, plus richement parés que des autels, où vous sacrifiez à la volupté et a la paresse, pendant qu'un pauvre, couché sur la dure, peut à peine trouver, dans quelques moments de la nuit, à se délasser de ses fatigues et à se consoler des peines de la journée? Rapprochez-les de vous, rapprochez-vous d'eux ; et, si vous ne pouvez vous défaire de tant de choses inutiles et superflues, qui contribuent à votre félicité imaginaire, au moins fournissez-leur ce qui peut adoucir leur malheur et soulager leur pauvreté. Autrement, vous violez les lois de la Providence, qui vous avait choisis pour être les dispensateurs de ses richesses.

Celui qui a la substance de ce monde, et qui tient ses entrailles fermées à la nécessité de son frère, peut-il croire que la charité de Dieu soit en lui? Quand sera-t-il attendri, s'il ne l'est à la vue de ce mendiant qui n'a plus qu'un souffle de vie, de ces orphelins à qui l'on vient de ravir les restes de leur héritage, de ces misérables que la perte d'un procès et l'iniquité d'un juge ont réduits au désespoir, d'un débiteur qu'un créancier impitoyable suffoque en lui disant: Pœnds ce que tu dois ; d'un malade en qui la douleur et la pauvreté disputent ensemble à qui lui donnera le coup mortel? Quelle occasion plus pressante trouvera-t-il, pour assister son prochain, que la faim, la soif, l'infirmité et le péril de la mort, nonseulement du corps mais encore de l'âme?

Vous qui vivez dans le luxe et la vanité, qu'il est à craindre que votre cœur ne soit où sont vos trésors ! Comment quitteriez-^/ous vos biens pour Jésus-Christ, puisque vous n'avez pas le courage d'en donner une petite portion pour lui ? Comment souffririez-vous la pauvreté, puisque vous ne pouvez vous résoudre à vous retrancher tant soit peu de votre surabondance? Montrez que vous n'êtes point attachés, en donnant généreusement aux pauvres ce que vous avez de superflu.

La plus grande malédiction des richesses, c'est d'étouffer ces sentiments de pitié, et de fermer ces entrailles cruelles et insensibles que Dieu maudit dans ses Ecritures. La raison en est évidente : c'est que, ne souffrant aucune incommodité dans la vie, on ne pense pas à ce qui peut incommoder les autres. Cet homme, qui s'est trouvé en naissant dans l'abondance des biens que ses pères lui ont acquis, qu'on a élevé dans une vie molle et efféminée, accoutumé à toutes les délicatesses de la vie, environné de gens qui ne cherchent qu'à le divertir et à lui complaire, qui ne fait qu'un long divertissement de toutes les heures du jour, et qui n'a pour toute incommodité que le dégoût et la lassitude de ses plaisirs, sait-il ce que c'est que d'être dépouillé de tout et de traîner des jours malheureux? Et c'est ce qui fait qu'il n'a nulle compassion des souffrances et des misères d'autrui. (Fléchier, Sermon sin- l'Aumône).

[La miséricorde]. — Dieu ne se contente pas de vos aumônes : il veut aller jusqu'au cœur, jusqu'au fond du cœur, jusqu'à ce que vous avez de plus intérieur et de plus attaché à votre substance, qui sont vos entrailles: Viscera miser icordiœ. A la place de ce cœur insensible et indifférent aux misères de votre prochain, à la place de ces entrailles dures et impitoyables, prenez un cœur compatissant et tendre, des entrailles que la pitié et la miséricorde amollissent : Induite vos viscera misericordice. Mais si, étant riches et sachant la misère de votre prochain, vous lui fermez vos entrailles, comment est-ce que la charité de Dieu demeure en vous ?

Le Fils de Dieu, au jour du jugement dernier, voyant les prédestinés à sa droite et tous les réprouvés à sa gauche, tournant vers ceux-ci ses regards enflammés do colère et de fureur, prononcera ces effroyables paroles: « Discedite à me, maledicti, in ignem œternum! Retirez-vous de moi, maudits, dans le feu éternel ! » Hé ! qu'avons-nous fait, Seigneur, pour être si rigoureusemenl punis? — Qu'avez- vous fait, barbares? Esurivi, et non dedistis mihi manducare! J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étais hors de chez moi, dans un pays étranger, et vous n'avez pas voulu me recevoir; j'étais nu, et vous m'avez refusé un méchant habit; j'étais malade et transi de froid dans la prison, et vous ne m'avez pas rendu une seule visite: allez, maudits, au feu éternel! Vous m'avez refusé un morceau de pain, un méchant haillon, un reste de votre vanité et de votre luxe, de votre jeu et de vos débauches; vous n'avez pas voulu me connaître, je ne vous connais pas non plus ; vous n'avez pas voulu me recevoir dans votre maison, la mienne vous sera éternellement fermée.

Jésus-Christ, dit S. Léon, dans ce fameux et dernier arrêt qu'il prononcera en faveur des prédestinés d'un côté , et celui qu'il fulminera contre les réprouvés d'un autre , ne parle que d'aumônes données et d'aumônes refusées, pour en faire comme l'unique fondement du bonheur des uns et du malheur éternel des autres : pourquoi cela ? Est - ce qu'il n'y a point d'autres vertus que celle-là dans les justes, et d'autres péchés que celui-là dans les méchants? — Oui, répond S. Léon, il y aura d'autres vertus dans les prédestinés, il y aura d'autres crimes dans les réprouvés : mais, au jugement de Dieu, on estimera tellement la libéralité de celui qui aura donné et la dureté de celui qui aura refusé l'aumône , que la charité sera comme la plénitude des vertus de l'un , et que la cruauté sera comme la consommation des crimes de l'autre. On ne dira pas à Abraham : Vous ne m'avez pas obéi dans le commandement le plus difficile que je pouvais vous faire , d'immoler votre fils. On ne dira pas non plus au mauvais riche : Tu as volé les provinces, tu as fait mille concussions et mille injustices ; tu as commis tant de fornications et d'adultères; tu as fait tant de crimes par ton ambition et par tes vengeances. On lui présentera les pauvres qu'il a laissé mourir de faim :

"T'i AUMONE.

c'en est assez de ce seul péché pour sa condamnation ; quand il n'en aurait jamais commis d'autres, il serait éternellement réprouvé.

Vous , bénéficiers , qui , par des engagements encore plus particuliers , êtes obligés de faire l'aumône, vous qui, non-seulement en qualité de riches, non-seulement en qualité de chrétiens, non-seulement en qualité de prêtres et de ministres du Seigneur, devez assister les pauvres dans leurs besoins , mais qui , avec de gros revenus qui viennent des offrandes des fidèles , avez été établis pour être les dépositaires et les économes des pauvres, savez-vous bien comment S. Bernard vous traite ? Il vous appelle homicides et voleurs , si vous usez mal du bien qui vous a été mis en dépôt; si , au lieu d'en assister les pauvres, vous le conservez par une sordide avarice dans vos coffres , ou si vous le dissipez par des dépenses déraisonnables et excessives.

Si vous voulez vous sauver, ne réglez jamais le superflu de votre condition sur la passion ou sur la manière de vivre du monde. N'appelezvous point superflu cet argent que vous jouez ? N'appelez-vous point superflu ces grandes sommes que vous avez mises dans votre cassette, au-delà de votre dépense ordinaire , pendant que les pauvres meurent de faim ? Vous n'avez point de superflu , dites-vous ? Ou vous ne dites pas vrai ou Jésus - Christ a dit faux quand il vous a imposé cette loi : Quod superest , date eleemosynam : après que vous avez pris votre nécessaire, donnez le superflu.

Vous ne connaissez pas la misère des pauvres, dites-vous. Comment la connaîtriez-vous ? Les pauvres entrent-ils chez vous? Les compagnons de vos débauches, et peut-être les malheureuses victimes de votre impureté, y entreront : mais les pauvres n'y auront point d'accès. Combien de fois vous a-t-on vus, dans nos assemblées , à la distribution des aumônes que des personnes charitables y font quelquefois? Au bal , à la comédie, au jeu, voilà où l'on vous a vus; mais dans les assemblées de charité, c'est là que vous ne vous trouvez jamais. Allez , insensibles ; allez, cœurs de rocher : quelle part pouvez-vous prétendre au royaume du ciel, qui semble n'être donné que pour récompense de l'aumône ?

Savez-vous , riches , ce que vous faites , quand , après avoir acquis du bien par des voies injustes, vous en faites présent à Dieu en donnant quelque somme d'argent aux pauvres? Vous avez ruiné peut-être une ville entière, peut-être une province, par vos concussions ; vous avez élevé aux dépens d'un million de personnes une maison obscure et inconnue d'où vous êtes sortis ; vous êtes en horreur et en exécration à ceux qui savent ce que vous étiez et ce que vous êtes ; vous avez ruiné plusieurs familles par vos procès et vos usures ; vous avez exigé au-delà de vos droits, et établi dans des emplois des gens qui, pour avoir toujours votre protection, ont commis d'effroyables injustices : c'est là la substance du pauvre. Cependant vous voulez apaiser quelques remords de conscience, ou faire croire que vous avez encore un reste de justice : vous

envoyez quelques aumônes dans un hôpital ; vous soulagez quelques misérables. Savez -vous bien ce que vous faites? Vous avez égorgé des brebis , pour me servir de l'expression de l'Ecriture , en présence de leur pasteur ; vous avez trempé vos mains dans le sang des pauvres , qui sont les enfants de Dieu : et ce sont les dépouilles de ces brebis et la substance de ses enfants que vous lui présentez ! Il faudrait que Dieu ne fût pas ce qu'il est, pour regarder votre présent de bon œil.

Quand Judas reporta aux scribes et aux pharisiens l'argent qu'il en avait reçu pour livrer son Maître , ils le renvoyèrent ignominieusement, et ils surent bien lui dire qu'ils n'avaient garde de mettre le prix du sang dans le trésor du Temple. Hé ! serait-il bien possible, ô mon Dieu ! que vous reçussiez de bon cœur ce même prix du sang, que ces voleurs et ces concussionnaires vous offrent ? Ce serait donc en vain que vous auriez dit par votre prophète : Rompez votre pain, et faites -en part aux pauvres. Ce n'est pas un pain qui appartienne légitimement à ces riches ; c'est le pain de cette famille, c'est le pain de cette veuve et de cet orphelin. Qu'ils distribuent le pain, à la bonne heure ; qu'ils vous consacrent, en la personne des pauvres, un pain sur lequel ils aient droit; mais qu'ils n'aient pas l'insolence de vous présenter les dépouilles et les habits de ceux qu'ils ont volés.

Je ne sais si, dans toute l'Ecriture , vous trouverez une douleur égale à celle que ressentit le patriarche Jacob , quand ses enfants lui présentèrent la robe toute sanglante de son cher Joseph : « Vide an lunica fil ci lui sit : Nous avons une robe, voyez si c'est celle de votre Fils : la reconnaissezvous ? » Ce Patriarche affligé , ayant pris cette robe et l'ayant reconnue , s'écrie, comme s'il avait vu son cher enfant entre les griffes des bêtes farouches : « Fera pessima devoravit Joseph : Hélas ! une bête carnassière a dévoré mon fils Joseph, et il est mort! » Injuste usurpateur du bien d' autrui, voilà ce que tu fais quand tu donnes à Dieu l'aumône de ce qui ne t'appartient pas. Quoique tes usures et tes concussions lui soient toujours présentes , il semble néanmoins que , quand tu lui offres ce prix du sang du pauvre et que tu lui montres la robe ensanglantée de cet orphelin, tu lui remets devant les yeux le temps, le lieu, le jour, l'heure, le moment, auxquels tu les as dépouillés de leur bien. Et alors si, dans l'état de sa gloire, il était sensible à la douleur, tu lui percerais le cœur, et il s'écrierait : « Fera pessima devoravit Joseph : C'est toi juge injuste, c'est toi, usurier, concussionnaire, qui as dévoré mon fils : que peux-tu attendre, que les dernières rigueurs de ma justice ? »

Si vous pouviez savoir au juste ce que vous devez précisément donner pour racheter vos péchés , si vous pouviez dire : « Je dois , pour tant de mensonges et de parjures, faire tant d'aumônes; je dois, pour tant de divertissements criminels que j'ai pris, pour tant de paroles déshonnêtes et iujurieuses que j'ai proférées, pour tant de pensées infâmes auxquelles j'ai consenti , pour tant de mauvais exemples et scandales que j'ai

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donnés ; pour tant de folles et excessives dépenses en jeux, en meubles, on habits, en festins; pour tant de temps que j'ai perdu en menant une vie molle et oisive : je dois, pour tout cela, donner une telle quantité d'aumônes , et Dilu s'en contentera pour la satisfaction des peines dues à mes péchés : » si vous saviez tout cela , vous dirais-je , faites vous-même la juste supputation de vos aumônes, et ne vous embarrassez pas de porter votre charité plus loin. Mais , comme la chose est impossible , et comme vous pouvez encore moins savoir quelle est la satisfaction que la justice de Dieu en exige, ne craignez pas de donner largement, abondamment, magnifiquement, puisque ce que vous donnerez sera toujours peu en comparaison des péchés que vous devez racheter.

Ne chicanez point avec Dieu, qui vous donne toutes choses si largement et si abondamment; ne soyez point si circonspects en vos aumônes, ne ^oyez point si sordides dans la distribution de vos biens. Ayez un peu de prudence, mais ayez beaucoup de charité. Quand il faut donner le superflu de votre condition , ne demandez pas : « En quoi consiste mon superflu ? Qu'est-ce que je regarde comme nécessaire? » Taxez-vous le plus haut que vous pourrez. Ce n'est pas seulement par rapport à votre bien qu'il faut mettre cette proportion si nécessaire, c'est encore par rapport à la misère et à l'indigence des pauvres. Elle est quelquefois commune ; mais aussi elle est quelquefois extrême , et, dans ce dernier cas, donnez nonseulement votre superflu, mais encore quelque chose de votre nécessaire. La misère presse : que votre charité s'anime , et, quand cette misère va à l'excès, faites que votre miséricorde y aille aussi.

Mais, quand même es pauvres ne seraient pas aussi nécessiteux qu'ils le disent, quand même ils se serviraient d'artifices et d'impostures pour attirer vos aumônes, ne voyez-vous pas, dit S. Chrysostôme, que leur fourberie est une évidente preuve de votre injustice? iUorum shnulatio injustitia vestra est? C'est vous-mêmes, barbares, qui les contraignez à faire ces tristes figures qu'ils font. Quand leur pauvreté ne paraissait pas tout-à-fait dans ce triste équipage, ils étaient des journées entières sans presque trouver quelques morceaux de pain ; leur misère et leur faim s'augmentant, ils ont voulu amollir par leur pâleur, par leurs cris , par d'apparentes dislocations de leurs membres, la dureté de vos cœurs. Je ne veux point d'autres marques de votre inhumanité que cet état, où ils tâchent de se réduire pour s'attirer quelques aumônes.

Je n'ai garde de blâmer les legs pieux et les aumônes tardives : je les approuve; je les loue, et je vous y exhorte de tout mon cœur : mais, souvent, souvent, d'où viennent ces legs et ces aumônes, sinon d'un fond de dureté et d'avarice ? Madame laisse aux pauvres ce qu'elle ne peut emporter : car, si elle pouvait emporter son bien avec elle en l'autre inonde, elle se donnerait bien de garde de le donner en celui-ci. Monsieur, par son testament, laisse tant d'argent aux pauvres, tant d'argent à l'hôpital, telle somme à l'Hôtel-Dicu : mais grâces en soient rendues à l'exlré-

mité où il se trouve ; sans cela les pauvres n'auraient pas plus de lui qu'ils n'en ont eu pendant qu'il s'est bien porté. Il donne ce qu'il faut qu'il laisse bon gré mal gré. (Joly, Sermons.)

[Devoir de justice]. — Riche impitoyable, qui détournes tes yeux pour ne pas voir l'indigence du pauvre, sache que le soulagement que tu lui refuses est une dette rigoureuse dont la Providence te charge ; c'est ainsi que le Saint-Esprit appelle l'aumône: Redde pauperi debilum luiim; ce n'est pas une gratification ni une libéralité de bienséance, mais un paiement dans la rigueur de justice. Ce n'est pas du fonds de vos biena que vous tirez ce que vous donnez aux pauvres : ce fonds, c'est celui de la Providence de Dieu; vos mains ne sont que le canal de ces aumônes, dont cette divine Providence est la source ; et lorsque, au lieu de faire couler ces eaux salutaires sur les terres sèches et arides de l'indigence, vous lea retenez pour votre usage ou les détournez de leur cours naturel pour entretenir le fruit de votre iniquité, pour vous plonger dans les délices criminelles, vous péchez visiblement contre la Providence.

La soustraction faite au pauvre de la portion du bien que son Créateur lui veut distribuer par vos mains est une injustice véritable, et l'aumône, qui lui est opposée, est appelée dans l'Ecriture du nom de justice : Videle ne juslillam veslram faciatis coràm hominibus. Il y a un larcin d'acquisition, par lequel on fait des pauvres en usurpant ce qui leur appartient, et un larcin de détention par lequel on leur refuse ce qui leur est nécessaire. Ce pauvre qui manque de pain, de vêtements, de secours, n'est-il pas, comme vous, un ouvrage des mains de Dieu ? n'est-il pas racheté par le prix de son sang? Dieu ne doit-il pas remplir à son égard les devoirs de Créateur ? Il s'en repose sur vous, et vous êtes le substitut de sa Providence. Vous devez vous acquitter de l'obligation qu'il vous impose, de nourrir, de secourir, de vêtir votre frère dans la nécessité : autrement, il vous demandera un compte rigoureux des biens qu'il vous a donnés pour les employer à cet usage. C'est un dépôt qu'il a mis entre vos mains pour le faire passer en celles des pauvres ; c'est un tribut imposé sur le bien des riches par le souverain Seigneur de tous les biens. (Essais de Sermons).

[Éloge de la miséricorde]. — Les éloges que le Saint-Esprit donne à toutes les autres vertus ensemble ne sauraient égaler ceux qu'il donne en particulier aux œuvres de miséricorde. Dieu nous en représente l'obligation , l'excellence, le mérite, l'efficacité, ^ous une multitude d'images, qui relèvent l'aumône au-dessus de tous les autres exercices de piété. Tantôt il en fait un commandement exprès : « Que chacun de vous , dit-il , fasse miséricorde à son frère : Misericordiam et miser alionem facial unusquisque fralri suo (Zach. 7). » Tantôt il en fait une béatitude : Bienheureux les miséricordieux, car ils recevront à leur tour la miséricorde qu'ils auront T. I. 37

faite : Beali miséricordes, quoniam misericordiam consequenlur . Quelquefois il nous assure que l'aumône expie le péché, comme l'eau éteint le feu : Sicut aqua exlinguil ignem, ità eleemosyna exlinguil peccatum (Eccli. o). En un autre endroit, il nous la représente comme un supplément à toutes les autres œuvres , et comme une satisfaction efficace pour réparer toutes les mauvaises : Verumlamen , quod superest , date eleemosynam, et ecce omaia munda sunl vobis (Luc. xi, 41).

On ne vous demande point, riches, au moins avec cette rigueur, que vous macériez vos corps par le jeûne, que vous vous humiliiez sous la cendre et sous le cilice , mais seulement que vous étendiez vos mains sur l'indigent et sur le pauvre. Cette sorte de pénitence ne coûte point à la nature ces grands efforts dont les personnes délicates et infirmes ne sont pas capables : il n'est rien de si facile à ceux qui ont du bien que d'en faire part à ceux qui n'en ont pas. Il faut que, par une dispensation charitable de leurs richesses , elles réparent toutes les fautes attachées à la jouissance des richesses , à la magnificence des meubles , à la somptuosité des tables , au luxe des habits ; qu'elles trouvent le remède au mal dans ce qui en est l'origine. {Ibid.).

[Apostolat de l'aumône]. — Il ne faut qu'une aumône faite à propos pour prévenir tantôt le larcin de cet homme, tantôt la prostitution de cette fille, ici la friponnerie de ce malheureux, là le parjure et le faux témoignage de ce misérable. Qu'une aumône, en de certains moments favorables, a prévenu de murmures et de blasphèmes contre Dieu! qu'une discrète et prompte charité a retenu d'impatiences, d'emportements, peut-être même de meurtres et d'homicides! Et vous, chrétiens, qui faites cette aumône, quelle gloire n'avez- vous pas?

Ecoutez Jésus-Curist, dit Salvien, écoutez-le se plaindre de la faim dans les uns, de la soif dans les autres; de la captivité dans ceux-ci, de la nudité dans ceux-là. Tout manque à ce pauvre universel; et, si chaque pauvre n'a besoin qu'en soi et pour soi, Jésus -CnnisT est un nécessiteux en tous ceux qui souffrent de la nécessité. Or, si cela est ainsi, riches de la terre, pouvez- vous voir aucun pauvre sans que vous lui donniez quelque secours? (Fromentières, Carême).

[Trésor de l'aumône]. — Est-ce donc, dit S. Augustin, quand Dieu nous envoie des pauvres, qu'il ne pouvait pas les nourrir sans nous? Il ne les rend pauvres qu'afin de donner aux riches un moyen de faire l'aumône. « Que personne ne s'élève en donnant au pauvre, dit ce saint docteur : vous avez plus besoin de cette aumône que ce pauvre qui la reçoit : celui à qui l'on donne rend même, sans comparaison, plus qu'on ne lui donne. » On comprend cela dans ce miracle visible que fit Élie à l'égard d'une veuve, et on ne le veut pas comprendre dans les assurances que JÉsus- (JnnisT donne qu'on le reçoit lui-même dans la personne du pauvre! Mais

que l'on considère ce que l'on reçoit. Notre âme peut-être allait périr, si Dieu, par sa miséricorde, ne nous eût donné une occasion d'exercer la charité pour conserver un reste de vie, comme cette veuve allait mourir si Élie ne se fût présenté à elle. Qu'ainsi ceux à qui Dieu adresse quelque pauvre admirent le discernement qu'il fait d'eux pour leur faire faire cette bonne œuvre. (Vies des anciens prophètes : Elie).

[L'aumône marque la charité du cœur]. — La loi de charité, qui nous oblige d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, nous oblige par une suite nécessaire, à faire l'aumône. Or, cette loi est manifestement violée lorsqu'un riche voit son prochain qui souffre, je ne dis pas la nécessité extrême, mais de grandes incommodités, sans vouloir le soulager de ses biens qui lui sont superflus. C'est le raisonnement de S. Jean : Qui habuerit subslanliam hujus mundi, et videril fratrem suum nécessitaient habere, et clauserit viscera sua ab eo, quomodô charitas Dei manel in Mo ? Celui qui a du bien (remarquez qu'il ne dit pas celui qui en a beaucoup, mais simplement celui qui a du bien), et qui laisse son frère dans le besoin, sans lui en faire part, pensez-vous qu'il ait la charité que Dieu lui commande d'avoir pour son frère? Ne dites donc pas, je vous prie, dit S. Augustin sur ce passage : Pourquoi donnerais-je mon bien à cet homme, qui ne m'est rien et que je connais point? Faut-il que j'emploie mon argent, qui est le fruit de mes travaux et de mes industries, pour soulager cet inconnu? Forte dices : Quid ad me pertinet ? ego daturus sum pecuniam ne Me molestiam patialur ? Si votre mauvais cœur répond de la sorte aux sollicitations qu'on lui fait de secourir les pauvres, je vous déclare que l'amour du Père éternel n'est point en vous, que vous n'êtes point enfant de Dieu, et que c'est en vain que vous vous glorifiez d'être chrétien. (Le P. Texier, Serm. p. le mercr. 29 sem. Car.).

[Moyen de salut]. — Je ne m'étonne plus que Moïse demande au peuple d'Israël ses richesses pour faire le Tabernacle, et qu'il les lui donna d'autant plus volontiers qu'il s'en était sera pour commettre un crime d'idolâtrie en faisant le veau d'or. Moïse voulait le sauver par les mêmes voies par lesquelles il s'était voulu damner : il avait profané les richesses par le mauvais usage, il faut qu'il les consacre à Dieu pour en corriger les défauts. Ah! chrétiens! Dieu vous demande ces richesses que vous avez consacrées aux idoles de vos passions; et il veut que les instruments de votre péché servent de moyens à votre pénitence... Que si les riches ne se servent pas de ce remède, je vous demande s'il y a de l'apparence qu'ils prennent d'autres moyens; et, s'ils ne se servent pas de ces moyens propres de leur état, comment espèrent-ils de se sauver? ils ne prendront pas d'autres moyens, puisqu'ils quittent ceux qu'ils ont entre leurs mains et qui leur sont faciles. Les jeûnes, les austérités, les longues prières, et tout ce que Dieu a institué pour l'expiation de leurs péchés et pour apaiser sa

justice, leur est intolérable : il faut qu'ils périssent, puisque l'unique remède qui leur reste leur devient inutile. (Biroat, 3e sera, du Car.).

[Aux riches]. — Je voudrais qu'il me fût permis d'écrire sur la porte de tous ces cabinets où les ricbes gardent leur vaisselle d'argent et tous leurs ameublements précieux, ou bien sur les coffres où ils enferment et retiennent inutilement leurs trésors, ces paroles de S. Augustin : Aliéna relinet qui isla relinet. Peut-être qu'ils s'éveilleraient de l'assoupissement où ils sont, et qu'ils écouteraient en tremblant la voix des pauvres , qui crient, comme dit S. Bernard, contre le luxe de leurs babits, les excès de leurs tables et les immenses profusions de leurs débaucbes, que c'est aux dépens des pauvres qu'ils sont prodigues, que c'est leur argent qu'ils jouent, qu'ils leur ravissent avec cruauté tout ce qu'ils emploient pour contenter une ridicule vanité : Nostrum est, pauperes clamant, quod effundilis; nobis crudeliter subtrahiiis quod inaniter expenditis.

Bcatus qui intelligit super egenum et pauperem, dit le saint Roi-Propbète. Il ne dit pas seulement Bienheureux : ceux qui secourent les pauvres, mais : Bienheureux ceux qui entendent sur les pauvres! Hé! qu'y a-t-il à entendre? C'est ici une grande et une profonde théologie; c'est un mystère inconcevable à la chair et au sang, dit S. Pierre Chrysologue : Magnum sanè ac difficile inlelligere quod ipse qui cœlum legit sit nudus in paupere, quod in esurienle esuriat salielas rerum, quod in sitiente siliat fons fontium. Dieu ! qu'il est difficile de concevoir que celui qui a fait au soleil un vêtement de lumière est tout nu à notre porte, que celui qui remplit tout par son immensité a besoin d'être mis à couvert dans la personne du pèlerin I II n'y a que les saints qui conçoivent cette théologie. (Le P. Texier, Carême).

[Pauvres honteux]. — Il y a une espèce de nécessité qui, pour être cachée, ne mérite pas moins de compassion. Telles sont les incommodités des pauvres honteux, qui sont affligés de deux sortes de maux, dont l'un intéresse leur fortune, et l'autre leur honneur : le premier est la pauvreté, le second est la honte qui les empêche d'avouer leur mal et d'en demander le remède. Mais il n'est point de misères qui puissent se dérober à la charité d'un véritable chrétien : elle a des yeux pour les découvrir en quelque lieu d'une ville qu'elles puissent être, et des mains pour les secourir. D'un seul coup elle soulage leur pauvreté et leur honte : leur pauvreté par les aumônes qu'elle leur donne, leur honte par la manière de leur donner. Elle prévient la voix de leur misère, elle établit un ordre pour les secourir, sans qu'ils aient la peine et la confusion de demander. (Bossuet, Orais. fun.).

[Belle pensée], — Pour être véritablement porté à faire l'aumône, il faut ouvrir le" yeux de la foi, et regarder les pauvres comme les sncrements

de notre religion, qui cachent de grandes choses sous de faibles apparences. Quand je regarde le sacrement de l'autel, je ne me régie pas selon les apparences, je ne m'arrête pas au jugement des sens; je soumets mon esprit, je captive ma raison, je prends le flambeau de la foi, et, pénétrant au-delà de ses voiles, je le révère, et je fléchis le genou devant cette adorable victime. C'est ainsi que j'envisage le pauvre : je renonce aux sentiments humains : mes yeux, vous me trompez, mes sens vous êtes des imposteurs; raison humaine, tu es trop aveugle pour en juger! Je ne regarde pas ces habits déchirés, ces plaies, ces visages pâles, ces ombres, ces cadavres vivants : je fais comme les mages, j'adore mon Dieu couvert de pauvres langes et couché dans une crèche. (Le P. Nouet, Méditations, V).

[Exemple]. — Nécessitâtes aliorum quantum possumus juvamus, interdùm plus quàm possumus, dit S. Ambroise : Nous secourons les nécessités des peuples tout autant que nous pouvons; quelquefois même plus que nous ne pouvons, faisant le possible, et quelquefois même l'impossible : Plus quàm possumus. Ce n'est pas assez d'avoir donné aux pauvres son patrimoine, ou la part de son revenu que l'Eglise destine à leur soulagement : Quantum possumus ; il y a plus, il y emploie tout le reste de ses revenus pour contenter les excès de sa charité : Plus quàm possumus. Il fait plus qu'il ne peut, au moins plus qu'on n'est obligé de faire : Plus quàm possumus. 11 passe encore plus avant, il donne tout ce qu'il a entre les mains : Quantum possumus. Mais ce n'est pas encore assez : il sollicite les charités des riches, par tout son diocèse, afin de faire par leur moyen ce qu'il ne fait pas assez par lui seul : Plus quàm possumus. Quoi davantage? Il ne se contente pas de donner une partie de ce qu'il possède, mais il s'épuise et donne tout ce qu'il a , jusque-là qu'il jeûne pour épargner pour les pauvres : il ne donne pas seulement le superflu, mais il se prive du nécessaire : Plus quàm possumus. (Biroat, sermon sur S. Nicolas).

[Faux prétextes]. — Il n'y a rien de plus dangereux, dans le monde, que lorsque deux vertus se combattent, dont l'une favorise l'amour-propre et l'autre choque les inclinations, parce qu'il est croyable que, dans ces occasions, l'amour-propre prendra le parti de celle qui lui est favorable. Il se dispense des obligations essentielles qui la combattent, quoiqu'elles soient plus pressantes, et il se persuade pouvoir faire légitimement cette injuste préférence. Voilà ce qui arrive aux grands de la terre , et même à ceux qui sont grands dans l'Église. Quand il est question de faire l'aumône, il y a deux vertus qui se combattent dans cette occasion : la charité veut qu'ils donnent aux pauvres; la justice semble vouloir qu'ils donnent à euxmêmes, à leur dignité et à leur caractère; la charité demande qu'ils donnent leurs biens, la justice croit qu'ils les doivent à leur état, et qu'ils peuvent les retenir comme nécessaires. Que fait l'amour-propre cepen-

dant? il se jette subtilement du parti de cette justice prétendue, laquelle, sous prétexte de conserver la dignité, refuse l'aumône aux pauvres qui demandent la charité. Malheureux prétexte, dangereuse illusion, qui cause souvent tant d'injustices! (Le P. Nouet, 5. Charles Borr.).

C'est ici, Chrétiens, quej'ai besoin de votre foi. Gardez-vous de consulter les sens et de vous arrêter aux dehors du pauvre : toutes les apparences vous le rendront méprisable. Mais regardez-le avec les yeux de la foi : que vous y trouverez de grandeur et de dignité! Faites à son égard ce que vous faites à l'égard de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie : les espèces du pain et du vin, qui révoltent les sens, ne ralentissent point la vivacité de la foi : vous percez au travers de ces voiles sombres, qui vous cachent la Divinité; vous l'y trouvez, vous l'y adorez. Telle doit être votre conduite envers les pauvres. C'est le Sauveur du monde qui souffre en eux : il vous en avertit; je vous l'annonce encore de sa part : en faut-il davantage pour vous rendre sensibles à leurs misères?

S'il y a une voie qui puisse vous ramener à Deu, c'est l'aumône, soit qu'il faille attirer du ciel des grâces de conversion pour l'avenir, ou qu'il s'agisse de satisfaire pour les péchés passés. Oui, Chrétiens, on est bien près de se rapprocher de Dieu quand on pense à se faire auprès de lui des amis : souvent de grandes conversions ont commencé par là. Seigneur, lui pouvez-vous dire, je sais qu'il n'y a rien dans mes œuvres qui doive me rendre agréable à vos yeux : souffrez que je cherche accès auprès de vous. Vous n'aimez pas les pécheurs comme moi, mais vous aimez les pauvres : il ne me reste plus que cet endroit pour aller à vous. Il y a longtemps que je suis endurci pour vous; mais je me sens encore de la tendresse pour eux. Ah ! si je suis sensible aux misères de mes frères, peut-être ne serezvous pas insensible aux miennes. (Le P. Cheminais, La charité envers les prisonniers.)

[Aux riches]. — « Pourquoi voulez- vous mettre votre dépôt dans la terre? que ne m'en rendez-vous plutôt le dépositaire? » vous dit Dieu par la bouche de tant de saints qui vous en ont donné l'exemple. Le maître de toute la terre ne vous paraît-il pas plus propre pour assurer votre bien qu'un petit morceau de terre? La terre ne vous peut rendre tout ce que vous lui avez prêté, elle en perd même et en gâte souvent quelque chose: mais Dieu ne vous ôte rien de ce que vous lui avez confié ; il a pour vous une bonté infinie ; si vous lui voulez donner votre argent à usure, il est toujours prêta l'accepter. Si vous voulez semer, vous dit-il, je vous donnerai un champ où vous recueillerez au centuple; et, si vous voulez bâtir, je vous donnerai un fonds où vous bâtirez pour l'éternité. Pourquoi voulez-vous traiter avec les hommes ? Traitez plutôt avec Dieu.

Puisque c'est une vérité constante qu'on est obligé de faire l'aumône du superflu de ses biens, souffrez que je vous dise en particulier: Redde rationem viliicalionis tuœ. Qu'avez-vuas fait dc3 richesses que Dieu^vous a

données? à quoi avez-vous employé votre superflu? Car vous ne pouvez nier que vous n'en ayez beaucoup, à voir la somptuosité de votre table, la magnificence de vos maisons, le prix de vos babits, le luxe de vos ameublements et le faste de votre train : qu'avez -vous donc fait de cette part qui devait être employée au soulagement des pauvres? Je vois bien les grandes dépenses que vous avez faites pour votre plaisir, pour satisfaire vos passions, votre ambition, votre vanité : mais, dites-moi, qui vous oblige de porter votre état plus baut que votre condition ne le demande? Car, pour vous parler franebement, je ne vois rien sur vos registres pour les pauvres ; je n'y aperçois que dureté et insensibilité pour les membres de Jésus-Christ. Ab ! que ce peu d'aumônes que l'on fait, que cette dureté de cœur et cet abus de tant de superflu, doit faire frémir les riebes avares, auxquels les pauvres peuvent dire par la bouebe de S. Bernard : « Riebes impitoyables ! vous nous volez, par des larcins criminels, tout ce que vous donnez à votre luxe par des dépenses effroyables et inutiles! »

L'aumône est un commandement d'obligation indispensable, qui, au lieu d'épouvanter les riebes, les devrait plutôt consoler, parce qu'il n'y a presque que la voie de la miséricorde qui les puisse conduire au ciel. Tous les cbemins sont ouverts aux pauvres, la patience, l'humilité, les souffrances, l'abandonnement, le mépris du monde, la pauvreté, l'occasion de souffrir en tout temps, en tout lieu, en toutes choses: mais toutes les voies du ciel sont fermées aux riches, qui sont dans l'honneur et dans le plaisir, dans les dignités et dans l'abondance des biens et de tout ce que l'Evangile réprouve ; il n'y a que la porte de la miséricorde qui leur soit ouverte, et par où ils puissent entrer au ciel. Ils ne doivent donc pas éluder la nécessité du précepte de l'aumône par de fausses excuses et de vains prétextes, comme ils ont coutume de faire.

Mais, me dira quelqu'un, si l'on était si libéral aux pauvres, on serait cruel à ses propres enfants, qui touchent de bien plus près que les pauvres, vagabonds et inconnus. Voilà encore un faux prétexte: Jésus-Christ, qui se met en la place des pauvress vous désabuse et vous confond, en vous faisant connaître qu'il vous doit toucher autant du moins que vos propres enfants: Quamdiù fecistis uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis. Mais il faut appuyer cette vérité par la pensée du grand S. Augustin, qui dit que, dans chaque maison chrétienne, il faut considérer deux sortes d'enfants, ceux de la chair et ceux de la foi, qui sont les pauvres: vous devez secourir les premiers par devoir, et les seconds par charité. Mais, si vous prodiguez tout aux enfants de la chair, que restera-t-il à ceux de la foi? que restera-t-il à Jésus-Christ, et à votre âme, et à l'affaire de votre salut? Comptez donc Jésus-Christ, c'est-à-dire les pauvres, qui sont ses membres et ses lieutenants, pour un de vos enfants. Voici la règle que S. Augustin donne à toutes les familles chrétiennes : si un de vos enfants meurt, mettez Jésus- Christ en sa place.

Mais, me direz-vous, il faut soutenir son état, et s'entretenir selon sa

5g4 AUAIONE.

qualité : A quoi je réponds que la religion ne défend pas de soutenir son état, pourvu que ce soit dans les bornes d'une modestie chrétienne et d'une modération raisonnable. Si c'est Dieu qui vous oblige à relever votre état pour lui pouvoir rendre plus de services dans une charge plus relevée,, relevez-le : mais, si c'est l'amour-propre, l'esprit du monde, et peut-être une envie secrète qui vous ronge, de voir au-dessus de vous des personnes de mérite, si cela vous empêche de faire des aumônes, ce n'est pas une excuse légitime. « Car c'est une erreur, dit S. Augustin, de s'imaginer qu'il soit toujours permis de relever son état, quand les moyens dont on se sert ne sont point de soi mauvais. Sous ce prétexte, il faudrait que l'avarice et l'ambition fussent toujours permises, celle-ci tenant lieu de fin, et celle-là de moyen. » C'est un abus, encore une fois, parce qu'il pourrait arriver que vous pourriez monter plus haut que la Providence ne vous veut élever; et si, pendant que vous vous repaissez de ces desseins chimériques de relever votre état, vous pensez avoir droit de vous dispenser de l'obligation de l'aumôns, il s'ensuivrait qu'il n'y aurait qu'à avoir beaucoup d'ambition et d'avarice pour en détruire la nécessité.

Je sais que les murmures, les malédictions et les imprécations que les pauvres impatients vomissent contre les riches sont criminelles: mais aussi je sais que Dieu les réserve, dans les trésors de sa justice, pour les faire retomber sur latêtedesebrétiens qui leur en ont donné occasion par leur dureté. Arguam le, et slaluam conlrà faciem luam (Ps. 49). Il leur représentera en détail les péchés dont ils ont été cause, pour leur fournir un juste sujet d'un désespoir éternel. Car ce ver rongeur, qui leur déchirera éternellement les entrailles , leur reprochera sans cesse que , par quelque légère aumône, ils eussent pu éviter les horribles tourments qu'ils souffrent, et se procurer un bonheur éternel. (Soanen, Sermon manuscrit) .

[Anraône proportionnée aux ressources]. — C'est à vous à examiner si vous donnez l'aumône à proportion des biens que Dieu vous a donnés. Car voilà le grand désordre du christianisme, et ce qui nous doit bien donner de la confusion devant Dieu : les chrétiens mesurent tout sur le pied de leurs biens, à l'exception de leurs aumônes; ils veulent être vêtus, ils veulent être servis, ils veulent être nourris, logés, meublés, à proportion de leurs biens, et non-seulement à proportion, mais a^-dessus même de cette proportion: car combien d'excès ne leur voit-on pas commettre ! Il n'y a que pour l'aumône qu'on ne se pique pas de cette proportion, quoique pourtant elle soit de nécessité, et renfermée dans le précepte qui oblige de donner selon S86 moyens. Car remarquez s'ils la font à proportion de leurs dépenses. Se gouvernent-ils, dans l'aumône qu'ils pratiquent, comme dans leur table, dans leurs habits et dans leur jeu? Les grandes aumônes qui se font dans le christianisme viennent-elles des riches? Et cependant il est certain que Dieu vous jugera selon cette proportion.

Eh quoi ! me dira quelqu'un, ne m'est-il pas permis de me servir de ce superflu pour m'accroître, pour m'élever dans le monde? Car voilà ce qui perd les riches, de vouloir toujours s'accroître, toujours s'élever. Vous me demandez donc si le désir de croître et de s'élever dans le monde est toujours criminel. Je vous réponds que non : mais considérez les conditions que j'y mets. Je veux qu'il vous soit permis d'élever votre fortune ; mais il faut cependant faire l'aumône. Ce que je mets en fait, c'est que vous devez pourvoir au nécessaire des pauvres, après que Dieu a pourvu au nécessaire de votre état. Mais ce qui est nécessaire au pauvre, vous l'employez, tout au contraire, à l'élévation de votre état. Cela est-il juste? Pendant que vous bâtissez votre fortune et que vous accroissez votre état, vous insultez, s'il faut ainsi parler, à leurs misères. Vous devez plutôt dire, avec un esprit chrétien: « Non, Seigneur, il n'en sera pas ainsi : il importe peu que je sois plus grand ou plus petit dans le monde, mais il faut que vos pauvres subsistent, et que je ne considère le superflu de mes biens que comme un dépôt que vous avez mis entre mes mains pour le faire passer en celles des pauvres. » (Bourdaloue, De l'aumône).

[L'aumône, second baptême]. — L'aumône est une ressource heureusepour ceux qui ont perdu leur innocence: « C'est un second baptême, dit S. Cyprien, qui éteint le feu de nos passions entretenues par les richesses. » C'est par l'aumône que la cupidité, qui s'est sauvée des eaux du premier, s'éteint insensiblement par l'écoulement de la charité : Eleemosyna exlinguil peccalum. Mais, si elle est le supplément du Baptême, elle l'est aussi de la Pénitence. Je dis supplément, Messieurs : car je ne prétends pas autoriser ici l'erreur de ceux qui entretiennent leur délicatesse à la faveur de leurs biens, qui veulent mortifier l'esprit pour épargner le corps, qui, trop sensuels, sont prodigues de leurs richesses, pour être avares de leurs larmes et de leur sang: comme si la justice du Seigneur pouvait être vénale, dit S. Augustin : Exislimanles venalem esse Domini graliam. Abus, Messieurs : l'aumône est établie pour perfectionner la pénitence, et non pour la détruire ; elle est la ressource des fidèles, elle supplée à ce qu'on ne peut pas ; mais elle ne dispense pas de ce que l'on peut. Comme elle n'oblige pas ceux qui, à cause de leur pauvreté, ne peuvent soulager celle des autres, ainsi la pénitence exempte de ses pratiques sévères ceux qui, dans les infirmités d'un âge avancé, traînent une vie languissante, ou qui d'ailleurs, à cause de leur faiblesse, sont incapables de la faire, mais non pas les autres. En un mot, la charité est la ressource des infirmes, et non pas l'asile des sensuels.

Les richesses que vous ménagez avec tant de soin, ou elles se dissipent pendant la vie, ou elles vous quittent à la mort; mais l'aumône que l'on met entre les mains de Jésus-Christ, en la personne des pauvres, est un trésor inaccessible aux voleurs, aussi bien qu'aux insultes de la fortune ; et sur la terre, où tout périt, on ne possède rien plus sûrement que ce

que l'on a donne par aumône. Tout vous quitte pendant la vie ou vous abandonne à la mort ; mais le bien que vous avez distribué vous sert au-delà du tombeau. De ce tombeau fatal où tout va se perdre; plaisirs, beauté, fortune, sceptre, couronne, on ne verra sortir que vous et vos aumônes. Le monde insensible ne le comprend pas; mais la foi nous l'enseigne.

Injustes sont ces pères insensibles qui appellent la nature au secours de l'avarice, qui veulent se persuader qu'on ne doit rien donner aux pauvres quand on a des enfants : c'est par-là qu'ils prétendent se sauver, et excuser leur cupidité sur la ebaritémême. Le saint bomme Job offrait tous les jours autant de sacrifices à Dieu qu'il avait d'enfants, multipliant ainsi ses victimes à proportion du nombre des personnes qui lui devaient la vie. C'est ce que vous devez faire à son exemple, pères de famille, pour attirer sur vous et sur vos enfants les secours du Ciel dont vous avez besoin, en donnant à Jésus-Ciirist, en la personne des pauvres, ce que vous donnez à l'un de vos enfants, afin de leur laisser en eux un père et un tuteur éternel. Job cherebait moins à laisser les biens de la terre à ses enfants qu'à faire descendre sur eux les grâces du Ciel. Hé! si vous aimiez les vôtres, devriez-vous compter sur les riebesses de la fortune plus que sur celles de la grâce? Si votre amour pour vos enfants est véritable et chrétien, vous devez moins penser à les élever au-dessus des autres hommes qu'à les bien établir auprès de Dieu, et à leur enseigner que l'béritage, que vous lui confiez pour eux, ne pourra périr entre'ses mains, à leur apprendre de bonne heure à aimer moins leur patrimoine que celui de Jésus-Christ. (Anonyme) .

[Les riches]. — Grands et riches de la terre, vous n'êtes, dans les desseins de Dieu lorsqu'il vous donne des richesses, que les ministres de sa providence envers ses membres qui gémissent et qui soupirent; vous n'êtes que ces Joseph préposés sur les trésors do l'Egypte pour soulager l'indigence des peuples, fournir de quoi apaiser la famine et secourir les besoins de vos frères. Vos grands biens ne sont que des dépôts sacrés que la Providence met entre vos mains pour mettre à couvert vos frères de la misère et du besoin, et conserver plus sûrement à la veuve et à l'orphelin une abondance que vous leur devez fournir. Votre rang ne vous est donné, dans Tordre de la sagesse divine, que pour empêcher qu'on opprime vos frères; votre autorité, qu'à prendre leurs intérêts et venger leurs offenses; vos emplois, qu'à les affermir dans le bien et qu'à les consoler par vos bons offices dans l'adversité. Enfin, tout ce que vous êtes, vous l'êtes pour eux. Si, dans les places que vous occupez, vous n'avez pas ces vues et ces motifs, votre élévation n'est plus l'ouvrage de Dieu, et vous serez réprouvés comme des ouvriers d'iniquité.

Dieu ne vous commande pas de tout quitter, de renoncer à tout ce que voua. possédez, et de vendre tout pour en donner l'argent aux pauvres,

comme à ce jeune homme de l'Evangile; il n'exige pas que vous ne possédiez rien en propre, que tous vos biens soient communs, comme aux premiers fidèles: il ne vous frappe pas d'anathème, comme autrefois Ananie et sa femme, pour avoir osé se réserver une partie de l'argent de leur champ, qu'ils avaient vendu pour assister les pauvres : il veut bien souffrir que vous transmettiez à vos descendants les possessions de vos ancêtres. Il veut seulement que, de toutes ces dépenses que vous faites de vos biens, vous en consacriez une portion pour donner du soulagement à ces infortunés qui souffrent la soif et la faim; il veut que, pendant que vous portez sur vos riches vêtements tant de parures, vous donniez au moins quelque chose pour couvrir et loger ces malheureux qui sont nus, et qui n'ont pas seulement où reposer leurs têtes; il veut que, tandis que vous donnez tant à une sensualité et à un luxe auxquels les plus excessifs revenus peuvent à peine suffire, vous aidiez à tirer ces misérables du désespoir où les précipite l'horreur de leur indigence et de leur misère ; il veut que, pendant que vous risquez tant au jeu, vous ne veniez point alléguer le mauvais état de vos affaires, la médiocrité de vos revenus, le malheur des temps et l'inconstance de la fortune, pour vous dispenser de secourir vos frères.

Pour éluder le précepte de l'aumône, on allègue que les temps sont mauvais, les saisons stériles, et qu'on a bien de la peine à vivre. Mais, si ces temps sont mauvais pour vous qui êtes dans l'abondance, combien doivent-ils l'être davantage pour les pauvres, qui n'ont de biens ni de possessions que ce qu'ils attendent de vos charités? Si vous vous sentez du malheur et de la misère des temps, que n'en sentiront pas le pauvre et l'indigent, qui, dans les temps les plus abondants, ont toujours peine à vivre? Si les plaies de l'Egypte entrent jusque dans le palais de Pharaon, quel ravage ne doivent-elles pas déjà avoir fait dans la cabane du pauvre! Si les grands d'Israël ne trouvent plus rien dans leurs greniers et dans leurs pressoirs, comme parle l'Ecriture, dans le temps de la famine, quelle sera la ressource d'une populace obscure, qui n'a ni pressoir ni grenier? D'ailleurs, ces fléaux dont vous êtes frappés sont peut-être la juste punition que Dieu tire de votre dureté, en se vengeant sur vos biens de l'injuste usage que vous en faites. Ce sont les cris de ces malheureux que vous ne secourez pas qui attirent la stérilité sur vos campagnes, la désolation sur vos moissons, qui ferment le ciel, etc.

Pieprésentez - vous, tant qu'il vous plaira, le malheur des temps ; mais faites paraître les premiers que vous y prenez plus de part que les autres, en retranchant tout ce que le malheur des temps ne vous permet pas de conserver. Mais qu'on ne s'aperçoive du peu de part que vous prenez à ces misères, ni dans la magnificence de vos ameublements, ni dans le luxe de vos habits, ni dans La pompe de vos équipages, ni dans la fureur du jeu, ni dans la somptuosité de vos repas. Mais que vous vous plaigniez du malheur des temps, taudis que le luxe, les délices, les pompes

mondaines, les assemblées profanes, la magnificence des palais et des ameublements, les plaisirs, les vanités et les réjouissances publiques sont encore les mêmes pour vous ; en un mot, que tout aille le même train dans le cours de vos dépenses; que chacun se règle toujours sur les désirs infatigables de sa cupidité, tandis que Jésus-Christ seul est méprisé et abandonné dans ses pauvres : c'est la plus criante de toutes les injustices.

Entrailles cruelles! riches impitoyables! ah! que le tribunal des pauvres, qui seront un jour vos juges, sera terrible pour vous! que leurs accusations y seront pressantes ! et qu'il vous restera peu d'excuses, lorsqu'ils vous reprocheront qu'il fallait si peu de secours pour les empêcher de mourir, et que vous le leur avez refusé! Que vous serez inexcusables, lorsqu'ils vous reprocheront les vains prétextes que vous alléguez pour vous dispenser de faire l'aumône, d'une abondance qui ne vous avait été donnée que pour vous faciliter les moyens de salut! C'étaient proprement leurs biens et leur patrimoine que vous dépensiez en de si mauvais usages; hors de votre nécessaire, tout le reste leur appartenait. Et vous verrez alors que, tandis que vous avez multiplié vos biens, vous avez multiplié vos châtiments, et que, de tous ces grands revenus que vous conserviez si cruellement aux dépens des pauvres, vous n'aurez plus pour partage que la confusion, tandis que ces pauvres malheureux, que vous avez abandonnés, seront couverts de gloire dans les tabernacles éternels.

On accompagne quelquefois la miséricorde de tant d'aigreur et de dureté envers ceux à qui on la fait, qu'elle augmente plus leur mal qu'elle ne le diminue. En leur tendant une main favorable, on leur laisse voir un visage si sévère, qu'un refus fait de bonne grâce leur serait plus agréable qu'un amour accompagné de tant de sévérité : car la pitié qui est touchée de leurs maux les console presque autant que la main qui ne les assiste qu'en les rebutant. On leur reproche leur santé, leur force, leur jeunesse; enfin, en leur donnant une légère aumône, on achète le droit de les insulter. Mais, si le Seigneur n'avait pas mis dans le cœur de ces malheureux un certain respect pour vous qui leur sert de frein, et qu'il leur fût permis de vous répondre, que ne vous diraient-ils pas à leur tour? Ah! si les coupables étaient les plus malheureux, votre destinée ne vaudrait guère mieux que la mienne! Vous me reprochez des forces dont je ne me sers pas : mais quel usage faites-vous des vôtres? Je ne devrais point manger, ditez-vous, parce que je ne travaille point; mais vous, n'êtes-vous riches que pour vivre toujours dans une indigne mollesse? Adoucissez, Messieurs, par votre humanité le joug affreux de leur indigence; si la médiocrité de votre fortune ne vous permet pas d'adoucir leur misère par vos aumônes, adoucissez-les du moins par votre compassion, par votre tendresse. (Massillon).

[L'aumône attire les bénédictions temporelles]. — Un des avantages de l'aumône

chrétienne est la bénédiction sur les biens, même temporels, de ceux qui la font. Les pains que Jésus-Christ distribue au peuple qui l'avait suivi dans le désert se multiplient dans la main des Apôtres, à mesure qu'ils les rompent au peuple. C'est-à-dire que les biens que la charité distribue sont de ces pains de bénédiction qui portent avec eux un caractère d'abondance. C'est cette petite mesure d'huile de la veuve de Sarepta qui ne tarit point; c'est ce levain fécond qui, mis dans la farine, augmente toute la pâte; c'est ce verre d'eau qui, donné par aumône au nom de Jésus-Christ, multiplie au centuple. Vous vous plaignez que tout vous est contraire, que la stérilité désole vos campagnes, que vos maisons tombent en décadence, que vos misères croissent à mesure que vous prenez le plus de soin de les diminuer. Voulez-vous y apporter remède, et voir fructifier vos peines et vos travaux, voir fleurir vos moissons et rendre vos campagnes fécondes? associez- vous les pauvres, intéressez-les en quelque chose à vos biens et à votre prospérité : alors Dieu bénira vos travaux, multipliera vos revenus, secondera vos projets, conservera vos moissons; vous trouverez partout le Tout-Puissant prêt à vous secourir. {Le même).

[Elle délivre de la mort]. — L 'Ecriture-Sainte est si remplie de témoignages sur l'excellence de l'aumône et de son pouvoir auprès de Dieu, que S. Augustin nous assure qu'il s'est trouvé des hommes, d'ailleurs éclairés, qui ont pris de-là occasion de dire que nul, quoique pécheur, ne pourrait être réprouvé, étant libéral envers les pauvres. C'est une erreur que l'Apôtre a condamnée formellement par ces paroles : Quand j'aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, si je n'ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. Mais , sans donner dans cette erreur, on peut dire avec vérité que quiconque est charitable et libéral envers les pauvres sera sauvé ; que ses aumônes le délivreront de la mort et de la damnation éternelle, parce qu'elles lui obtiendront la grâce d'expier par la pénitence les péchés par lesquels il pourrait l'avoir méritée. Et S. Jérôme dit , à ce sujet, qu'il ne se souvient point d'avoir jamais lu qu'aucune personne ayant exercé de bon cœur les œuvres de charité durant sa vie l'ait finie par une mauvaise mort : « Parce que , dit-il , ses aumônes lui ont acquis f

beaucoup de puissants intercesseurs, et qu'il n'est pas possible que les prières de plusieurs ne soient pas exaucées. » (B. Carranza.)

[Connaître les pauvres]. — Il est de la foi que le pauvre ne sera pas éternellement dans l'oubli : Quoniam non in finem oblivio erit pauperis. Il est de même de la foi que la patience des pauvres ne périra pas pour jamais, c'est-à-dire qu'elle ne sera pas pour jamais inutile et sans fruit : Patientia pauperum non peribit in finem. D est néanmoins évident que ces deux oracles du Saint-Esprit ne se vérifient pas toujours, ni même communément , en cette vie. Car combien de pauvres y sont oubliés ? Combien y

demeurent sans secours et sans assistance! Oubli d'autant plus déplorable, que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent criminel! Combien de malheureux réduits aux dernières rigueurs de la pauvreté, et que l'on ne soulage pas parce qu'on ne les connaît pas et qu'on ne les veut pas connaître! Si l'on savait l'extrémité de leurs besoins, on aurait pour eux, malgré soi, sinon de la charité, au moins de l'humanité; à la vue de leurs misères , on rougirait de ses excès , on aurait honte de ses délicatesses, on se reprocherait ses folles dépenses, et on s'en ferait avec raison des crimes devant Dieu. Mais, parce qu'on ignore ce que souffrent ces membres de Jésus-Christ, parce qu'on ne veut pas s'en instruire, parce qu'on craint d'en entendre parler, parce qu'on les éloigne de sa présence, on croit en être quitte en les oubliant, et, quelque extrêmes que soient leurs maux , on y devient insensible. Combien de véritables pauvres que l'on rebute comme s'ils ne l'étaient pas, sans qu'on se donne et qu'on veuille se donner la peine de discerner s'ils le sont en effet ! Combien de saints pauvres dont les gémissements sont trop faibles pour venir jusqu'à nous, et dont on ne veut point s'approcher pour se mettre en devoir de les écouter ! Combien de pauvres abandonnés dans les villes , combien de désolés dans les prisons , combien de languissants dans les hôpitaux, combien de honteux dans les familles particulières ! Parmi ceux qu'on connaît pour pauvres , et dont on ne peut ignorer ni même oublier le douloureux état , combien sont négligés , combien sont durement traités, combien qui manquent de tout !

Proptcr miseriaia inopam et gemilum pauperum mine exurgam, dicit Dominus. Ces cris des pauvres qui sont montés jusqu'à moi , dit le Seigneur, me solliciteront en leur faveur, et je ne croirai point m'être acquitté de ce que je leur dois , et comme créateur et comme juge , que dans ce grand jour où je prononcerai pour eux un arrêt de salut; tandis que je réprouverai, par un jugement sans miséricorde, ceux qui n'auront usé envers eux de nulle miséricorde. A entendre ainsi Dieu parler dans l'Ecriture, ne dirait-on pas que le jugement dernier, quoique universel, ne doive être que pour les pauvres , et qu'il n'ait pour terme et pour fin que de leur faire justice? A voir comment le Fils de Dieu, qui y doit présider, s'y comportera et y procédera, ne dirait-on pas que tout le jugement du monde doive rouler *ur le soin des pauvres ; que de-là doive dépendre absolument et essentiellement le sort éternel des hommes : c'est-à-dire que les uns ne doivent être condamnés que parce qu'ils auront méprisé les pauvres, et les autres comblés de gloire que parce qu'ils les auront secourus ? Heureux donc, concluait le Prophète royal , heureux celui qui pense attentivement aux pauvres! Beatxis qui intelligit super egenum et pauperem! Pourquoi ? parce que Dieu, au jour de sa colère, l'épargnera et le sauvera : In die tnalâ liberabil eum Dominus. (Bourdaloue , Jvgtmen dernier).

[Prêler à Dieu]. — Donner aux pauvres , c'est prêter à Dieu. L'homme du

monde le plus insensible serait touché s'il pénétrait le sens de cette expression. Forcés de subir un jour un dépouillement universel de toutes choses , qui d'entre nous ne désirerait trouver quelque ressource à une si épouvantable misère ? Nous ne pouvons pas espérer de recouvrer les biens que la mort nous aura enlevés : sans parler de la qualité de riches, que nous pouvons nous préparer et nous assurer en quelque manière pour ce temps-là , ne doit-ce pas être à nous un sujet de consolation de faire fonds sur d'autres biens , qui nous dédommageront de notre perte ? Or, la miséricorde que nous exerçons envers les misérables , c'est Dieu même qui l'emprunte de nous , et qui s'engage à nous la rendre. Tout ce qui sortira de nos mains pour tomber dans les mains des pauvres se trouvera dans les siennes : nous imposons à Dieu une espèce d'obligation de justice, lorsque notre charité fait part aux pauvres du fruit de nos possessions. Il est vrai qu'il est le Maître souverain, et que tout ce qu'il a la bonté de prendre en prêt de notre part lui appartient : mais il n'en veut être que le dépositaire si nous l'employons au soulagement des pauvres. J'ai nourri le pauvre, pourrons-nous dire : c'est à vous, ô mon Dieu, à me préserver de la faim à votre tour. J'ai logé le pauvre : vous vous êtes engagé à me loger quand je serais sorti de cette maison terrestre , où je n'habitais qu'en passant. J'ai consolé le pauvre : ne me devez-vous pas la consolation que j'ai donnée ? J'ai partagé mes trésors avec le pauvre : j'ai acquis quelque droit sur les vôtres ; vous êtes trop juste pour frustrer mes intentions. (Le P. de la Pesse, Remarques sur divers sujets.)

[Examen de conscience]. — Consultez l'Évangile, qui est infaillible; dressez là-dessus le plan de votre vie et de votre dépense; donnez -lui toute l'étendue que vous y pourrez raisonnablement trouver. Vous assignera-til un fond pour la pompe et pour les vanités du monde ? la première promesse que vous avez faite à votre baptême , c'est d'y renoncer. Vous accordera-t-il la dispense d'employer vos biens au luxe des habits , à la délicatesse des tables , à la recherche des plaisirs ? vous y verrez la condamnation expresse du mauvais riche. Vous laissera-t-il une portion de vos richesses pour acheter les vaines espérances de la fortune, pour nourrir votre ambition par des magnificences extravagantes, pendant que vos créanciers meurent de faim ? la loi de Dieu n'autorise pas l'injustice ni la vanité. Vous conseillera-t-il d'amasser des trésors pour des besoins incertains , pour des bâtiments et des meubles précieux au-delà de toute mesure? il vous avertit au contraire d'amasser pour le ciel des trésors spirituels, qui ne peuvent nous être ravis par la fortune, dont l'acquisition est juste, la conservation facile et la jouissance éternelle. Or, retranchez de votre état ces dépenses profanes et superflues, et réduisez ces excès de la cupidité à la loi de l'Evangile : vous verrez que les riches non-seulement vivront honorablement , mais auront même, sans s'incommoder, de quoi faire aux pauvres de grandes aumônes.

Dieu veut que nos victimes soient choisies dans nos troupeaux , et que nos miséricordes soient formées dans notre sein. Il rejette ces aumônes que la justice reproche à la charité , qui causent de nouvelles misères en assistant les misérables , et qui, réjouissant les uns à cause du bien qu'on leur fait , affligent les autres à cause du bien qu'on leur ôte. Il faut , dit S. Grégoire, se dépouiller d'une partie de ce qu'on possède, ne point donner par charité ce qu'on arrache par violence, et faire enfin des œuvres de miséricorde pour racheter ses péchés , et ne pas commettre de3 péchés pour faire ensuite des œuvres de miséricorde. Que si vous trouvez que vos biens ne suffisent pas pour des œuvres charitables, ménagez-les avec prudence ; retranchez un peu de ce luxe qui fait trembler vos créanciers, et qui ruine votre famille. Cherchez plutôt à vous rendre utile qu'à paraître agréable aux yeux de vos frères, et qu'une humble simplicité vous fasse épargner pour eux ce qu'une ingénieuse vanité vous fait trouver mille moyens de dissiper. Retranchez un peu de ce jeu , et songez que vous abusez , en jouant, des dons de Dieu; que vous sacrifiez à la fortune les bienfaits de sa Providence, et que vous perdez tout ensemble et le temps qu'il vous a donné pour acquérir l'éternité , et le bien qu'il vous a donné pour exercer ses miséricordes.

Plusieurs ont coutume de dire qu'ils gardent leur tendresse pour leur famille ; qu'il faut songer au plus pressé ; qu'ils ont des enfants dont ils sont chargés et qu'il faut pourvoir. C'est là le prétexte de la plupart des pères, qui s'imaginent qu'ils peuvent être avares pour eux-mêmes, impitoyables pour les pauvres , afin de laisser leurs enfants successeurs des grands biens qu'ils auront amassés , sans se mettre en peine s'ils en useront bien ou mal. Ne voyons-nous pas tous les jours, par expérience, que rien ne porte tant la jeunesse aux dérèglements des mœurs que cette abondance, qui joint au penchant qu'on a de pécher la facilité qu'on a de le faire ? Ne savent-ils pas , en leur conscience, que ces richesses, qui ont été le fruit de leurs crimes, seront la matière des débauches de leurs enfants ? Ne vaudrait-il pas mieux qu'au lieu de leur laisser pour héritage la colère du Ciel , le mépris des hommes , la haine de leurs injustices , ils leur eussent laissé l'exemple d'une conduite charitable et chrétienne? Ne vaudrait-il pas mieux attirer sur eux les bénédictions célestes ? (Fléchier, passim) .

[La charité des premiers chrétiens]. — Les premiers chrétiens regardaient l'aumône comme une partie de leur vocation : ils considéraient comme un sujet d'admiration et de reconnaissance que Dieu voulût se servir d'eux pour remédier aux besoins et aux misères de leurs frères. Comme ils avaient à leur égard la Providence du Seigneur entre les mains, ils ne lui étaient pas infidèles : ils donnaient non-spulement avec joie, mais encore avec respect. La raison est qu'ils regardaient les pauvres, non pas comme des hommes méprisables par leur condition , exposés à toutes les

injures et à tous les malheurs de la fortune, portant sur eux - mêmes la punition de leur mauvaise conduite, mais comme des saints, choisis pour pratiquer la pauvreté de Jésus-Christ, et pour exercer la miséricorde des fidèles : « Saints, dit S. Chrysostôme, parce qu'ils n'ont aucun des dangers qui accompagnent les richesses , et qu'ils sont patients par profession , et humbles par nécessité ; attachés à leur salut parce qu'ils sont détachés du monde , et dépendants de Dieu parce qu'ils vivent sous sa providence. » Dans ces temps bien heureux du christianisme, on était charitable à l'envi les uns des autres ; et c'est ce que l'Apôtre a loué dans les Corinthiens : Votre exemple , dit-il , avait allumé le zèle de plusieurs autres. Plût à Dieu que, dans ce siècle, où la charité est non-seulement refroidie, mais presque éteinte, où l'on croit perdre le bien qu'on donne par aumône, où l'on a sur la dureté et sur l'avarice tant de pernicieux exemples : plût à Dieu, dis-je, âmes chrétiennes qui m'écoutez, que, prenant en main le flambeau de la charité, vous rallumassiez dans tous les cœurs ce feu divin qui brûle dans les vôtres! En eûtes- vous jamais une occasion plus puissante que celle que tant de pauvres vous présentent aujourd'hui? ( Fléchier, 3° exhortation.)

[Les prisonniers]. — U n'y a point de condition exposée à tant de sortes de souffrances que celle des prisonniers. On leur a tout ôté en leur ôtant la liberté ; on dirait qu'ils sont déchus de tous les droits de la nature ; parce qu'ils sont ou criminels ou malheureux, on ne les traite plus comme des hommes. Tirés du sein de leurs familles, ils sont comme livrés à la merci de l'étranger, qui souvent , s'accoutumant à les voir souffrir et devenant impitoyable à force de voir des objets de pitié, leur donne le pain et l'eau par mesure, ou peut-être, les leur refusant, profite de leur affliction et s'engraisse de la faim et de la soif de ces misérables. Privés des biens que la fortune leur a fait perdre ou dont la justice ne leur permet pas de jouir, ils ont à peine de quoi se couvrir et de quoi reposer leur tête, appesantie par les chagrins et par les inquiétudes que leur donnent les peines qu'ils souffrent, ou celles qu'ils appréhendent. Leurs corps, courbés sous la pesanteur de leurs chaînes ou corrompus par les vapeurs d'un air impur et contagieux qu'on respire dans ces humides et sombres demeures, sont rongés ou par les plaies qui s'y forment ou par les maladies qui s'y contractent. Je ne crains point , Mesdames], de blesser votre imagination ûi vos oreilles délicates : comment compatiriez-vous à leurs maux, si vous n'en étiez informées? et quel malheur serait-ce si, la charité vous ayant ici assemblées pour assister ces misérables, vous n'aviez pas même le courage d'ouïr parler de leurs misères ? La faim, la soif, la nudité, la maladie et la prison , se trouvant donc comme réunies en la personne de ces pauvres , vous faites , en les secourant, comme une aumône universelle, et vous gagnez toutes les couronnes de la charité.

Quelle calamité est comparable à celle d'un prisonnier, et quelles I. 38

paroles assez lamentables pourraient peindre assez vivement cette espèce de misère? Vous représenterai -je ces prisons comme des régions maudites, où il ne tombe ni pluie ni rosée , où la réputation se flétrit, où se perdent les espérances de la fortune, les consolations de l'amitié, les commodités de la vie, et le repos même de la conscience? Vous décrirai-je ces cachots, ou plutôt ces sépulcres funestes , où l'on enterre des hommes vivants, qui, se voyant comme livrés à la mort, ou l'attendent par le supplice, ou la souhaitent par désespoir, ou la souffrent déjà par leurs peines? Vous représenterai-je ces hommes que la justice a séparés du commerce du monde ; qui sont comme échappés à la providence de Dieu, comme parle le Sage ; pour qui il semble que le soleil ait cessé de luire, et que la nuit ait pris la place du jour ; qui, dans une solitude affreuse, ne s'entretiennent que du repentir des crimes qu'ils ont commis, ou de la crainte des supplices qu'ils ont mérités ; et qui , n'ayant pour nourriture qu'un peu de pain trempé dans leurs larmes, soutiennent un reste de vie pour se réserver ou à la peine qu'ils doivent souffrir ou à la pénitence qu'ils doivent faire? Vous parlerai-je de leurs familles désolées , des enfants qui pleurent la captivité de leurs pères , des pères qui pleurent la pauvreté de leurs enfants ? quelques ennemis qui leur insultent, peu d'amis qui les consolent , point de gens charitables qui les assisten!

Ce qu'il y a de plus touchant et de particulier, dans la condition des prisonniers, c'est qu'ils souffrent et qu'ils ne peuvent 'demander du soulagement ; qu'ils sont nécessiteux , et que leurs nécessités sont cachées. Il y a tant de pauvres parmi les chrétiens, hélas ! disons -le à la honte de tant de riches ; mais encore ne sont-ils pas tout-à-fait abandonnés : ils ont la liberté de promener leurs misères; quelque misérables qu'ils soient, quelque dureté qu'on ait aujourd'hui, à force de se plaindre, ils font qu'on s'attendrit et qu'on les plaint. Ils viennent jusqu'au pied des autels interrompre nos vœux et nos prières , pour exciter notre pitié en nous montrant leurs plaies ou nous racontant leurs disgrâces. Ils viennent jusqu'à nos portes, par des cris pitoyables, solliciter notre charité et mendier nos aumônes. Ils se tiennent sur nos chemins , où ils étalent les restes d'une fortune malheureuse. Tout cela est capable d'attendrir les âmes les plus barbares. La langueur, la maladie, les plaies, sont des spectacles qui touchent, et qui vont des yeux jusqu'au cœur. Soit que la présence de l'objet nous émeuve, soit que nous ne puissions refuser ce sentiment à la nature, nous ne pouvons résister à la compassion qui nous sollicite pour les misères qui nous sont connues. Mais les prisonniers sont dans l'amertume du cœur, et souffrent sans être plaiuts , et , étant hors de la portée de notre vue, sont aussi hors de la portée de nos charités. C'est pour cela que Jésus-Christ nous ordonne expressément de les visiter : Infirmus et in carcere, et non visilâstis me. Il faut avoir pour eux, non-seulement une miséricorde de tendresse et de compassion, quand on est informé de leurs

besoins, mais encore une miséricorde de curiosité et d'inquiétude pour les découvrir. (Fléchier.)

Les pauvres en faveur de qui je parle ne sont pas seulement recommandâmes par leur pauvreté : ils ont un titre qui doit encore vous engager à les assister. Ce sont de pauvres prisonniers, également dépouillés des biens de fortune, et privés de la liberté qui serait le seul remède à leurs disgrâces. Non, ce ne sont point de ces vagabonds dont la présence importune vient troubler vos prières jusqu'au pied des autels , ou qui étudient des moments pour vous surprendre dans les lieux écartés : ce sont des misérables dont le malbeur est de ne pouvoir se présenter à vos yeux ; ils ont tout ce qu'il faut pour vous toucher de compassion, hors le pouvoir de vous approcher. Ils sont semblables , si je puis ici me servir de cette comparaison, aux idoles des païens, qui sont sans mouvement. Ils ont des mains; mais elles sont liées, et ne peuvent s'occuper ni à la culture de la terre, ni aux fonctions propres de leur vocation : Manus habent, el non palpabunl. Ils ont des pieds pour marcher; mais ces pieds sont chargés de fers, et ils ne peuvent les porter en mille endroits où l'état de leurs affaires demanderait leur présence et leur assiduité : Pedes habent, et non ambulabunt. Ils ont des yeux pour voir; mais ces yeux, aveuglés par l'obscurité d'un cachot, ne percent pas au travers des murs pour découvrir les pièges qu'on leur tend, les embûches qu'on leur dresse, les procédures qu'on fait contre eux : Oculos habent, et non videbunt. Ils ont une bouche pour parler; mais à qui se faire entendre du fond de ces tristes demeures où ils sont renfermés : Os habent et non loquentur? En un mot, ils ont des oreilles pour entendre ; mais ces oreilles sont fermées aux accusations qu'on forme, aux témoins qu'on suppose pour les perdre : Aures habent , et non audient. (Le P. Cheminais, Sermon sur la charité envers les prisonniers.)

[Disposition de la Providence], — Dieu, touché de zèle pour le pauvre, en qui il voit sa ressemblance et qu'il aime comme l'ouvrage de ses mains, ne conseille pas seulement au riche de l'entretenir et de le nourrir, ne l'y exhorte pas seulement, mais le lui enjoint et lui en fait un devoir rigoureux. Il use pour cela de toute son autorité; et, afin de donner encore plus de poids à sa loi, il transporte au pauvre tous ses droits sur les biens du riche : il le choisit, si j'ose le dire, pour être comme son trésorier, et c'est à lui qu'il assigne toutes les contributions qu'il peut exiger légitimement, et que le riche est tenu indispensablement de lui payer. Ce n'est pas assez : mais, joignant l'ordre à la menace, et à la plus terrible menace, il annonce au riche qu'il y va de son ûme, de sa damnation, de son salut; que celui qui dans le temps n'aura point exercé la miséricorde n'a point de miséricorde à espérer dans l'éternité ; qu'il sera le vengeur du pauvre, le vengeur de la veuve et de l'orphelin, s'ils ont été négligés , et qu'il n'emploiera point d'autre titre pour condamner tant de riches, et pour les frapper de toute sa malédiction. Cela même encore ne lui suffit pas pour

assurer au pauvre le soutien qu'il lui a ménagé : mais , voulant prévenir les fausses interprétations qui pourraient servir de prétexte et de retranchement à l'avarice, et ne bornant point l'obligation de son précepte à certaines nécessités extrêmes et rares, il l'étend aux besoins communs, aux besoins présents : tant il est sensible aux intérêts de ses pauvres , et tant il paraît avoir à cœur qu'ils soient aidés et secourus.

N'est-il pas étonnant de voir en quels termes l'Écriture s'exprime quand elle parle du pouvoir de l'aumône , et de sa vertu pour effacer le péché ? Date eleemosynam , et ecce omnia munda sunt vobis : Faites l'aumône, et tout, sans exception, vous est remis. D'inférer de-là que l'aumône autorise donc la liberté de pécher, et que de satisfaire à ce seul devoir est une espèce d'impunité à l'égard de tout le reste , c'est la maligne cons'équence que voudraient tirer quelques mondains peu instruits de leur religion. « Mais il n'en est pas ainsi, dit S. Augustin ; cette doctrine ne favorise en nulle manière la licence des mœurs. Si l'aumône remet le péché, ce n'est qu'en disposant Dieu à écouter vos prières, qu'il aurait autrement rejetées; à accepter vos sacrifices, qu'il aurait rebutés; à être touché de vos larmes, qui ne l'auraient point fléchi ; ce n'est qu'en vous attirant les grâces de la pénitence et d'une véritable conversion , que vous n'auriez sans cela jamais obtenues ; ce n'est qu'en satisfaisant à la justice divine, qui se fût endurcie contre vous et rendue inexorable. » C'est pour cela et par-là que l'aumône est toute-puissante , et que le pécheur peut sans témérité faire fonds sur elle, parce que c'est par elle qu'il trouve grâce devant Dieu pour mériter le pardon de son péché , pour le pleurer, pour l'expier, et non pas pour avoir droit d'y persévérer. (Bourdaloue, Dominicale).

[Les besoins ordinaires des pauvres]. — Voir des personnes, élevées dans l'honneur et la pudeur, obligées d'y renoncer par la crainte de l'indigence, des personnes chargées d'années tomber de la pauvreté dans des maladies incurables, des enfants faute d'instruction demeurer ensevelis dans l'ignorance des barbares , des hôpitaux périr par la foule des malades et par la langueur de la charité : ne sont-ce pas des besoins et des misères extrêmes ? On en vient là, par ces besoins communs, qui passent sous les yeux sans faire impression sur le cœur. Ce Lazare , que la Providence avait étendu exprès à la porte du mauvais riche pour amollir sa dureté, n'offrait d'autre spectacle à sa vue que celui que vous avez tous les jours : il était chargé d'ulcères, il gémissait , il tendait les bras, il priait ; il y avait longtemps qu'il traînait ainsi sa vie. Le riche n'avait-il pas lieu de prétendre , aussi bien que vous, que la misère de ce pauvre était commune, qu'il n'était pas près de mourir, que ce pouvait être un imposteur? Les besoins du pauvre étaient extrêmes; le riche les croyait communs. Le pauvre meurt; le riche est damné. C'est donc jusqu'à ces sortes de besoins , quoiqu'ils nous paraissent communs, que la charité doit s'étendre.

Nous lisons, au chapitre xsvc de S. Matthieu, qu'au dernier jugement

les hommes ne seront jugés que sur le commandement de l'aumône ; punis ou récompensés que pour l'avoir bien ou mal gardé : — Venez , les bien-aimés de mon Père : j'ai eu soif, j'ai eu faim, vous avez soulagé ma soif et ma faim ; — Allez , maudits , au feu éternel : vous n'avez eu nul égard à mes misères: Discedite à me, maledicti ! Cela supposé, peut-on croire , avec quelque apparence de raison , que le Fils de Dieu, nous expliquant le jugement général, ait voulu nous mettre devant les yeux , pour sujet de la condamnation générale de tous les hommes , un péché qui nî se commet que dans les occasions extraordinaires, et qui ne damne presque jamais ? Je sais là-dessus les explications des SS. Pères , et je conviens que nous serons jugés sur d'autres sujets. Que dois-je cependant conclure de cette sentence d'un juge souverainement éclairé, sinon qu'il a choisi exprès ce péché pour nous le reprocher, entre tous les autres , comme un péché certainement des plus communs, dont les occasions sont plus fréquentes , et par conséquent plus fréquentes que l'extrême nécessité? (Le P. de la Rue, Carême).

[Excuse tirée des enfants]. — Vous aimez vos enfants : si vous les aimez, dit S. Cyprien, plus vous en avez, plus vous avez besoin pour eux de la protection de Dieu : plus par conséquent vous devez aimer les pauvres, et leur être libéral de ces biens faibles et incertains qui, malgré tous vos soins et toutes vos dispositions, n'enrichiront jamais vos enfants sans la bénédiction de la Providence. Tant de précautions qu'il vous plaira, cet oracle de David sera toujours vrai : Thesaurizat, et ignorai cui congregabit ea : le riche amasse, et il ne sait pour qui. Car, si vous le savez, dit S. Augustin, dites - le moi , je vous prie. Vous amassez pour vos enfants ; soin légitime, un père amasser pour ses enfants ! mais, pitoyable vanité ! un mortel amasser pour des mortels ! C'est trop peu dire : un homme sage amasser pour des insensés , un homme épargnant amasser pour des prodigues ! Savez-vous l'état futur de la conduite et des mœurs de vos enfants ? comment savez-vous donc pour qui vous amassez vos richesses? Thesaurizat, et ignorât. Ah! ces pères sans charité, qui souffrent dans l'autre vie la peine de leur avarice et de leurs soins immodérés pour enrichir leurs enfants , quand ils faisaient ces grandes acquisitions , pensaient-ils que, dans quelque temps, ces terres sortiraient de leur maison pour être démembrées par les mains des créanciers et par celles de la justice ? Pensaient-ils que l'on dût répandre et coucher sur une carte ou risquer avec trois dés, vingt années de leurs travaux? Pensaient-ils que le fruit de leur épargne et de leur frugalité dût passer quelque jour en coiffures et pierreries sur la tête d'une femme dont leur fils soutiendrait le désordre et la vanité ? Non sans doute, ils n'y pensaient pas. Ils ne pensaient qu'à laisser un grand nom, de grands honneurs, de grands biens dans leurs familles. Ils ne savaient donc point pour qui véritablement ils amassaient tant de biens : Thesaurizat, et ignorât. Pères qui

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m'écoutez, suvez-vous mieux pour qui vous accumulez les vôtres , tandis qu'au mépris de la charité vous ne songez qu'à vos enfants ? Mais y songez -vous toujours? avez - vous toujours ces objets en vue? H est étrange que l'intérêt de vos enfants ne vous soit cher que quand il est en compromis avec l'intérêt des pauvres. Le jeu et vos enfants, la mode et vos enfants, la bonne chair et vos enfants : là vos enfants ne vous sont rien. Mais l'aumône et vos enfants ! Jésus-Christ et vos enfants! là vous sentez que vous êtes père , et que vos enfants vous sont chers plus que vous-mêmes et plus que Dieu.

C'est par l'attachement que le riche est maudit de Dieu. Vœ vobis : non pas précisément par l'abondance de ses biens, mais par la servitude et l'attachement à ses biens : attachement qui ne paraît point plus criminel que le refus de l'aumône. Car s'obstiner à ce refus, n'est-ce pas mépriser la loi de la pitié naturelle, qui nous parle en faveur de ceux qui ne diffèrent de nous que par la fortune, et que la naissance et la mort nous rendent égaux? N'est-ce pas oublier la loi du chistianisme, qui nous prescrit sur ce devoir tout ce que la nature nous dit? N'est - ce pas renoncer à la possession des biens éternels, qui sont attachés au mépris des biens de la vie? N'est-ce pas étouffer l'amour de Dieu, qui se fait expressément le solliciteur du pauvre? N'est-ce pas démentir la foi, qui nous représente Jésus- Christ dans la personne du pauvre? N'est-ce pas dire enfin : Je préfère à tout cet argent que je possède? Effet d'un attachement désespéré, qui ne peut être guéri que par l'aumône! Il n'y a donc qu'elle, qui soit capable de justifier la possession des richesses, en leur ôtant la tache et la malédiction de l'iniquité. (Le P. de la Rue, Carême).

[Le pauvre donne plus qu'il ne reçoit]. — Quelque abondante que soit l'aumône que les riches donnent aux pauvres, savez-vous bien, dit S. Chrysostôme, que celle qu'ils reçoivent des pauvres l'est infiniment davantage : parce que, dit ce saint docteur, les misères qu'ils souffrent, les plaies dont ils sont couverts, les haillons dont ils sont vêtus, sont aux riches et aux heureux du siècle un admirable sermon, et une éloquente leçon sur la vanité et l'instabilité des choses de la terre? Nàm cathedra illorum et collectif), lantùm non parœnesis est ad universam naturam humanam, clarà voce proclamans ac dicens : Nihil sunt in humanis nisi umbra et fumus. (Le P. Bartoli).

[L'aumône n'appauvrit pas]. — Il est étonnant, dit S. Pierre Chrysologue, qu'un parchemin soit suffisant pour mettre hors de tout soupçon la bonne foi d'un débiteur, sujet aux revers de la fortune, au mensonge et à l'erreur, et que l'Évangile du Dieu de la vérité ne puisse arrêter vos défiances ! On voit mille exemples publics de l'inutilité des contrats et de la mauvaise foi des hommes : cela vous empêche-t-il de contracter avec eux? Montrez-moi le premier exemple de la mauvaise foi de Dieu, un seul

homme ruine par la pratique de l'aumône; interrogez là-dessus tous les pauvres de l'univers; demandez-leur la cause de leurs misères : en trouvorez-vous un qui les impute aux profusions de la charité ? Vous craignez cependant de contracter avec Dieu ; vous n'osez risquer sur sa parole : Undè hœc làm incredula cogitatio? D'où vous vient, dit S. Cyprien, cet excès d'incrédulité? (Le P. de la Rue).

[Conserver sûrement ses biens]. — Le moyen le plus sûr de- conserver l'or et l'argent et tous les biens de ce monde, quoique périssables et passagers, c'est de s'en faire un fonds pour l'éternité ; c'est de les donner aux pauvres, et de les envoyer par leurs mains devant soi au ciel. De cette sorte, il est très-facile de s'en assurer la possession pour toujours : car ce que dit la vérité même est infaillible : Vende omnia quœ habes, et dapauperibus, et habebis thesaurum in cœlo (Matth. 21). 0 étrange incrédulité! ô prodigieux aveuglement des enfants du siècle ! un homme emprunte une grande somme, et outre le principal il promet de gros intérêts : on le croit, on s'en fie à lui, quoique tout homme naturellement soit trompeur : et un Dieu qui ne peut mentir promet un trésor à celui qui donne l'aumône, il lui promet cent pour un, et de plus la vie éternelle, il lui engage sa parole : et l'avare cependant ne peut croire; il hésite encore, et aime mieux cacher son trésor ici-bas, où la rouille le consumera et où les voleurs sauront bien le déterrer, que de le mettre dans le ciel, où il n'y a ni rouille ni voleurs à craindre! O insensé, à quoi penses-tu? Quand ce que tu as gagné avec tant de peine ne serait sujet ni à être pris par les voleurs, ni à être rongé par les vers ou consumé par la rouille, que deviendra-t-il enfin? à qui sera-t-il? ce ne sera pas à toi, puisque la mort va te le ravir au premier jour, et qu'il passera en d'autres mains. Tu n'as qu'une voie pour le conserver éternellement : c'est de le faire transporter au ciel par les pauvres : sans cela, tu n'en jouiras pas longtemps, et peutêtre qu'après ta mort il sera incontinent dissipé : car il arrive souvent que le riche avare a des héritiers prodigues, qui mangent en peu de temps ce qu'il n'a pu leur amasser qu'en plusieurs années. (Bellarmin, Opus~ cules).

[Les pauvres, juges des riches]. — Le juste mort condamne l'impie vivant, dit le Sage : Justus mortuus condemnat vivum impium. Mais cette condamnation, qui se fait en secret pendant la vie, deviendra publique au jugement dernier; le pauvre, méprisé, insulté, opprimé par le riche, lui insultera à son tour : — Voilà l'homme, lui dira-t-il par la bouche du Prophète, qui avait mis son espérance dans ses trésors, dans ses charges, dans ses dignités : qu'ils paraissent maintenant, ces dieux que vous vous étiez faits, ces bras de chair et d'argile où vous aviez mis tout votre appui; qu'ils viennent à votre secours, dans la nécessité où vous êtes réduits, et, s'ils ont quelque pouvoir, qu'ils viennent vous dégager, vous tirer de l'embarras

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où vous êtes : Surgant et opilulentur vobis, et in necessilatibus vos protegant (Deutér. 32). Ce grand jour du jugement sera le triomphe public de la pauvreté, couronnée dans la personne de Jésus - Christ, et dans tous les saints qui l'ont suivi, pour la réparation des outrages et des mauvais traitements qu'elle aura reçus de la terre.

Notre amour pour vous, Seigneur, est dans l'impuissance de vous rien offrir qui puisse vous enrichir : mais nous avons les pauvres, que vous avez laissés en votre place, selon votre parole. C'est en eux que nous pouvons vous rendre dons pour dons, biens pour biens, secours pour secours, consolations pour consolations. Hé! qu'ya-t-il de plus semblable à Jésus- Christ nu, humilié, souffrant et méprisé, qu'un pauvre, sur lequel tous ces caractères du Sauveur paraissent si visibles! Un pauvre est, comme Jésus-Christ, un ver de terre, l'abjection du peuple et l'opprobre des hommes. Faire du bien à un pauvre, c'est en faire au Fils de Dieu même dans sa plus naturelle représentation. Nous admirons les charitables offices que Marthe, Marie-Magdeleine et les saintes femmes de Jérusalem rendirent à la personne sacrée du Sauveur, pendant les jours de sa vie mortelle. Ah! nous pourrions lui rendre ces mêmes devoirs, avec bien plus de mérite, en la personne des pauvres, parce que nous ne le voyons dans eux qu'avec les yeux de la foi, nous ne le découvrons qu'à travers les dehors rebutants des misères et des infirmités humaines. C'est cependant Jésus- CnRisT, véritablement chargé de nos langueurs, et accablé du fardeau de sa croix, que nous soulageons; et la charité que nous exerçons à son égard est d'autant plus méritoire qu'elle est épurée de tous les motifs humains et terrestres. (Du Jarry, sermon sur S. François d'Assise).

[Acheter le ciel par l'aumône]. — Grâces soient rendues à la miséricorde divine, si elle nous épouvante par le danger des richesses, elle nous rassure en nous en apprenant l'usage. A la suite d'un Dieu souffrant paraît une foule d'indigents et d'infirmes. Voilà les amis qu'il nous présente : amis qui ne demandent pas à nous ravir nos biens, à les consumer avec nous en délices; contents de la moindre partie pour nous la rendre au centuple. Exerçons cette pieuse usure; l'Eternel nous a donné gratuitement de quoi acheter le ciel. Oui, le ciel qui a coûté tant de travaux aux apôtres, tant de sang aux martyrs, ne nous coûte que d'épancher un superflu souvent incommode, de céder aux sentiments de la nature, de payer une dette que les païens même croyaient indispensable. (Discours qui a remporté le prix d'éloquence à l'Académie Française, en 17 15) .

« Dieu n'a pas besoin de votre argent, mais le pauvre en a besoin. Vous le donnez au pauvre, et Dieu le reçoit : le pauvre voudrait bien vous rendro ce que vous lui prêtez, miis il n'a rien qu'il puisse donner ; il ne peut vous témoigner autrement sa reconnaissance qu'en priant pour vous; et lorsqu'il le fait, c'est comme s'il disait à Dieu : Seigneur, on m'a prêté de l'argent, répondez pour moi! Si don: le pauvre ne peut vous rendre

PARAGRAPHE SIXIEME. 60 i

ce que vous lui avez prêté, considérez qu'il a Dieu même pour répondant. Dieu vous dit dans l'Ecriture : Donnez votre argent à cet homme qui n'a rien; donnez-lui hardiment : c'est moi qui réponds : vous vous fiez bien à un homme riche, lorsqu'il répond pour un autre, vous défierez-vous do Dieu, et aurez-vous peur qu'il ne vous trompe? » (S. Augustin, sermon 246 de temp.)

Les pauvres intercèdent pour ceux qui les soulagent, sans parler, sans agir, sans y penser, et même sans le vouloir. C'est assez qu'ils paraissent revêtus de vos aumônes, afin que Dieu les entende, et qu'en leur considération il s'adoucisse pour vous. Pourquoi cela ? La raison en est belle, et c'est la réflexion de S. Augustin : parce que, dans le langage de l'Écriture, ce n'est pas proprement le pauvre, mais l'aumône faite au pauvre, qui intercède pour le riche. Conclude eleemosynam in corde pauperîs, el hœc pro te exorabit (Eccl. xxix, 15) : Mettez votre aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour vous. Le Saint-Esprit ne dit pas : Et ipse exorabit pro te : comme si c'était ce pauvre que vous avez secouru qui fût devant Dieu votre patron : il dit que l'aumône, indépendamment de lui, parle en votre faveur, plaide votre cause, mais d'une voix si éloquente et si forte, que Dieu, quoique indigné et courroucé, ne peut néanmoins lui résister : Et hœc pro te exorabit. (Bourdaloue, Dominicale).

[Vertus compagnes de l'aumône]. — « La charité et l'humilité doivent être inséparables de l'aumône. Comme la charité doit donner de la tendresse pour assister nos frères dans ce qui leur manque, l'humilité doit donner du respect pour eux, parce que, s'ils ne sont pas riches comme nous, ils sont néanmoins hommes et chrétiens comme nous. Lors donc qu'un homme s'élève avec orgueil au-dessus du pauvre, il se rend plus digne de punition en le méprisant, que de récompense en l'assistant; il devient lui-même plus nu au-dedans que le pauvre ne l'est au-dehors, puisque c'est une misère sans comparaison plus grande d'être sans humilité que d'être sans vêtement. » (S. Grégoire, Morales, sur Job).

[Punitions divines]. — On s'étonne de voir tant de révolutions dans la fortune des gens du monde : la dureté des riches à l'égard des pauvres en est la cause la plus ordinaire. On refuse à Dieu les intérêts: il ne faut pas s'étonner s'il nous enlève le principal. Les fonds ont été mal administrés par leur père : doit-on être surpris si le maître en ôte l'administration aux enfants? Veut-on fixer cette fortune florissante; veut-on rendre longtemps héréditaires ses fonds et ses revenus ; veut-on assurer pour la postérité cette abondance dans sa famille ? qu'on soit riche en charité, qu'on soit libéral, magnifique même, en aumônes et en œuvres pies. La subsistance des pauvres est un grand titre de prospérité. (Le P. Croiset, Exercices de piété) .

[Le salul pour les riches]. — Malheur aux riches ! Celui qui est la vérité par essence l'a ainsi prononcé. Mais le riche dans son malheur, n'est pas sans ressources : il peut même se rendre heureux en découvrant, à la faveur du flambeau de la foi, Jésus-Christ dans le pauvre, et en partageant avec lui ses richesses. Plus heureux encore ce riche lorsque, persuadé que Jésus- Christ est dans le pauvre, il n'attend point que le pauvre vienne lui exposer sa misère, mais qu'il s'applique à la découvrir, et lui épargne la honte et la peine de demander ses besoins ! Peut-il craindre de manquer jamais de rien, ce riche qui est assez heureux pour avoir soulagé dans son frère le Maître souverain de toutes choses ? Peut-il jamais succomber aux efforts de ses ennemis, ce riche assez heureux pour avoir protégé dans le pauvre le Tout-Puissant même?

Mais, Seigneur, me devriez-vous beaucoup si j'attendais à vous soulager, dans la personne du pauvre, que vous fussiez dans la dernière indigence? Non : je serai sensible à vos moindres besoins. Vous ne mettez point de bornes à votre bonté envers moi : je n'en veux pas mettre à ma charité envers ceux qui vous représentent. Que cette attention à la misère des pauvres sera bien récompensée à l'heure de votre mort ! Il ne sera point nécessaire alors que vous vous mettiez en peine d'expliquer vos besoins au Seigneur: il s'appliquera lui-même à les connaître, il les préviendra, il les soulagera, sans attendre que vous lui demandiez ; il en usera, en un mot, comme vous en avez usé envers le pauvre : Deatus qui intelligit super egenum etpauperem! in die malâ liberabic eum Dominus.

L'homme dont le Prophète-Roi loue l'attention aux besoins des pauvres est celui qui, non content de soulager leur misère, se fait leur protecteur contre ceux qui les oppriment, et qui défend leur cause comme la sienne propre. J'étais le père des pauvres, dit Job ; je m'instruisais avec soin de leurs affaires, je rompais toutes les mesures de l'injuste qui les persécutait, et je lui arrachais la proie d'entre les dents. Or, un chrétien qui se déclare ainsi le défenseur du pauvre mérite bien plus encore que ceux qui pourvoient simplement à ses besoins. Aussi le saint homme Job ajoute : Ceux qui me voyaient me comblaient de bénédictions ; chacun publiait que j'avais délivré le pauvre qui criait, et l'orphelin qui n'avait point de protecteur. Voilà ce qu'attend de vous un Dieu, pauvre en sa personne et dans ses membres : il veut que vous preniez en main les intérêts des malheureux qui gémissent sous l'injuste crédit des grands et des riches orgueilleux; que vous vous éleviez hautement contre ces puissants, persécuteurs des faibles et des petits ; que vous n'oubliiez rien pour mettre le pauvre à l'abri de leurs surprises et de leurs violences.

Mais quelle sera la récompense d'une charité si généreuse? Le Seigneur à son tour vous prendra sous sa protection au moment de la mort; il se déclarera, il combattra pour vous contre les ennemis de votre salut: II vous délivrera, selon la multitude de ses miséricordes, des lions rugissants qui se préparaient à dévorer leur proie (Eccl. 51). Regretterez- vous alors

l'usage de votre autorité employée à la défense des pauvres? C'est à ce prix que vous vous serez acquis le Tout-puissant pour votre libérateur : In die malâ liber abit eum Dominus.

Au reste, remarquez que le Seigneur ne recommande pas seulement à votre charité l'indigent, c'est-à-dire celui qui manque de beaucoup de choses: Bealus qui inleUigit super egenum et pauperem. U est assez rare de trouver des personnes réduites à l'extrême nécessité et en péril de mourir de faim ; et d'ailleurs on est plus porté à secourir ceux qu'on voit dans cet état. Mais la multitude de ceux qui manquent de beaucoup de choses est presque infinie ; et communément on est peu sensible à leur misère , lorsque l'infirmité ou la maladie n'y sont pas jointes. Cependant nous sommes étroitement obligés de pourvoir et aux besoins extrêmes et aux besoins ordinaires du prochain. L'Ecriture ne les sépare point : Ouvrez la main à votre frère indigent et pauvre. L'iniquité de Sodome a été de fermer sa main à l'indigent et au pauvre (Ezéchiel, xvi, 49). Vous outragez les indigents et vous maltraitez les pauvres (Àmos, iv, 1).

Le Sauveur a toujours tellement chéri la pauvreté, qu'étant désormais hors d'état de la ressentir il semble qu'il veuille au moins l'éprouver dans la personne de tous les pauvres. Quel est l'homme heureux dont parle le Prophète? Bealus qui intelligit super egenum: c'est quiconque sait découvrir sous les haillons du pauvre le Sauveur qui y est caché, c'est quiconque soulage le pauvre, dans cette vue, autant qu'il le peut; qui le console pour le moins, s'il ne peut pas l'assister ; qui est touché de ses besoins, qui le traite avec douceur, qui le regarde, en un mot, comme il ferait Jésus - Christ même. Celui qui en use de la sorte est heureux, parce qu'il connaît le prix et qu'il acquiert le mérite de la vertu dont les pauvres, qui sont si chers au Sauveur, sont l'objet : si toutefois il agit parle motif de la charité chrétienne, et non simplement par un mouvement de compassion naturelle. La miséricorde exercée de cette manière est une vertu si excellente, que la délivrance de tous les maux y est attachée pour le temps de la mort. Ce n'est pas qu'elle puisse seule nous sauver; mais nos maux sont ou nos péchés ou les peines dues à nos péchés. Pour les peines dues aux péchés, la charité envers les pauvres les rachète: Peccata tua eleemosynis redime, et iniquilales tuas misericordiis pauperum (Daniel, 4). Au regard des péchés mêmes, la charité ouvre la voie à la pénitence, en nous obtenant la grâce d'une vraie conversion : Eleemosyna pœnitentibus dédit viam justitiœ (Eccli. xvn, 20).

Un chrétien pénétré de compassion pour le pauvre, parce qu'il découvre Jésus-Christ en sa personne, connaît aisément ses besoins ; il les devine, il les prévient : intelligit. En effet, devons-nous attendre, à secourir nos frères dans l'indigence, qu'ils nous fassent le récit de leurs maux, qu'ils répandent des larmes à nos yeux, qu'ils nous pressent et nous importunent par leurs cris? ne souffrent-ils pas assez, sans les laisser encore languir après le soulagement léger qu'ils espèrent de nous ? ne sont-ils pas déjà

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assez peines de leur état , sans exiger d'eux qu'ils nous racontent letir misère? Et c'est surtout cette sorte de malheureux qu'il faut tâcher d'entendre, et qui veulent être entendus, encore qu'ils ne parlent point. Une âme vraiement charitable a le talent de les découvrir, lors même qu'ils se cachent avec le plus de soin. Je n'ai pas refusé aux pauvres ce qu'ils voulaient, dit le saint homme Job : c'est qu'il a su prévenir toutes leurs demandes en devinant leurs désirs. Je n'ai point fait attendre les yeux de la veuve affligée, ajoute-t-il; un seul de ses regards m'a expliqué tous ses besoins : je les ai compris, j'y ai pourvu. ((Le P. Ségneri).

[La félicité n'est point dans les richesses], — Riches du siècle, qui mettez toutes vos complaisances dans vos trésors, vous croyez être fort heureux: le monde insensé croit aussi que vous l'êtes; il envie même votre bonheur : mais, dans le fond, vous ne l'êtes point ; les pauvres le sont plus que vous, et vous avez grand sujet de pleurer en voyant les malheurs effroyables dont vous êtes menacés. Tant de biens superflus que vous aimez mieux voir pourrir que de les donner à des malheureux qui manquent de tout ; tant d'habits qui ne vous sont point nécessaires, et que vous laissez manger aux vers plutôt que d'en revêtir les membres de Jésus-Christ; tant d'or et d'argent que vous abandonnez à la rouille, au lieu d'en faire des aumônes pour la nourriture des pauvres : tout cela vous accusera en ce terrible jour du jugement, et portera témoignage contre vous. Pensez donc que Dieu fera de cette rouille et de ces vers les instruments de sa justice pour vous tourmenter. Souvenez-vous de cette parole du Prophète : « Les fous ont dit : Heureux celui qui a de grandes richesses ; mais, en vérité, nul n'est heureux que celui qui a le Seigneur pour son Dieu. (Bellarmin, Opuscules).

[Remarque]. — Toutes les autres vertus ont quelque chose de naturellement contraire à l'homme : la foi lui ôte la raison et les lumières de son propre esprit; l'obéissance lui ôte la volonté ; l'humilité lui ôte en quelque manière ses perfections ; enfin, il n'y a point de vertu qui n'ôte à l'homme quelque chose de l'homme même. Il n'y a que la seule compassion qui soit conforme à ses inclinations et qui suive le penchant de sa nature. C'est ce qui faisait dire au saint homme Job que, comme il était né avec la misère, il était né aussi avec la miséricorde : Mecum crevit miseratio, et ex utero malris meœ egressa est mecum. Mais, quoique cette vertu soit si conforme au sentiment naturel de tous les hommes, on peut dire néanmoins qu'elle ne se trouve presque point dans le monde. (Essais de Sermons).

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