ATTACHEMENT AUX RICHESSES, USURE, ETC
AVERTISSEMENT
Encore qu'il y ait assez de liaison entre l'Avarice et l'abus qu'on fait ordinairement des richesses pour joindre ces deux sujets ensemble, j'y trouve cependant assez de différence pour les traiter séparément, puisqu'on peut être riche sans être avare, et qu'on peut être avare sans être riche, par le seul désir immodéré d'acquérir des richesses, 'oupar l'attachement trop grand que l'on a au peu de bien que l'on possède. C'est particulièrement en nous arrêtant à ce sens que nous prenons ici l'Avarice, pour un attachement déréglé aux richesses, pour la sordide épargne qu'on en fait, et pour cette avidité qui fait qu'on consent aux moyens injustes de les acquérir ou de les augmenter. Et comme le plus odieux et le plus décrié de tous ces moyens est l'Usure, et que l'affection qu'on y a est aussi l'espèce d'avarice la plus criminelle, j'ai cru que je la pouvais comprendre sous ce genre : ce qui n'empêche pas qu'on n'en puisse faire un discours séparé, et qu'on ne trouve dans ce Recueil assez de matière pour le remplir.
Je me réserve de parler sous un autre titre des Richesses, ou du bon ou du mauvais usage qu'on en peut faire, quoiqu'on ne puisse guère en parler en prédicateur sans s'élever contre l'attachement excessif qu'on a pour elles, et contre tous ces mouvements si passionnés qu'on se donne pour les midtiplier. L'adresse du prédicateur, s'il prend l'Avarice pour son sujet principal, sera de considérer les richesses comme l'objet et la matière de l'avarice ; et, si au contraire son discours ne doit rouler directement que sur les richesses, de n'y faire entrer l'Avarice que comme un vice qui les accompagne, ou comme un moyen d'en amasser afin d'avoir de quoi fournir au luxe et aux autres usages criminels, communs à ceux qui les possèdent. C'est ce que nous observerons dans les matériaux que nous fournirons séparément pour l'un et l'autre sujet: ce qui n'empêchera pas que ceux qui auront à parler sur l'un ou sur l'autre ne puissent consulter tous les deux, parce qu'il se peut faire que, dans le dessein ou dans le partage de leur sermon, ces deux sujets soient ou confondus ou telle-
ment mêlés, que ce qui est propre à l'un serve de preuve à l'autre. Mais, à quelque dessein qu'ils se déterminent, ils trouveront ici de quoi le remplir.
Plans et Desseins.
I. — L'Avarice ou l'attachement aux richesses, même justement acquises, est toujours une injustice criante, dont l'avare est coupable: — 1°. Envers Dieu; — 2°. Envers le prochain; — 3°. Envers lui-même.
1er Point. — L'avare est injuste envers Dieu, de qui il a reçu tous les biens qu'il possède : — 1°. Parce que, tout occupé et possédé par cette malheureuse passion, il n'emploie aucune partie de ces mêmes biens pour le service de son bienfaiteur, et ne lui donne aucune marque de sa reconnaissance ; — 2°. Parce qu'il se fait une idole de son argent, qu'il regarde comme son Dieu, en qui il met toute sa confiance, et à qui il rend les devoirs qui ne sont dus qu'à Dieu, en en faisant sa fin et lui consacrant tous ses soins ; — 3°. En préférant le soin d'acquérir, de conserver et d'accroître ses biens au service de Dieu et aux devoirs de la religion.
2e Point. — Il est injuste envers le prochain: — soit 1°. En le dépouillant par des moyens violents, ou en le ruinant, sous couleur de justice, par des usures ou par des chicanes; — soit 2°. En refusant de le secourir dans ses besoins, par une dureté et une insensibilité pour les misères d'autrui qui est un des plus ordinaires effets de l'avarice.
3e Point. — L'avare est injuste envers lui-même : — 1°. En se refusant ou en se retranchant souvent, parune sordide épargne, les choses les plus nécessaires; — 2°. En s'exposant à mille dangers et à mille hasards pour satisfaire sa cupidité, et ne se donnant aucun repos ; — 3°. Particulièrement en négligeant le salut de son âme, qui est la plus grande de toutes les injustices.
[On peut tourner ce dessein autrement, en faisant voir : — 1°. Que l'avare est ingrat envers Dieu ; — 2°. Injuste envers le prochain, qu'il dépouille par mille moyens illicites pour s'enrichir, ou bien qu'il refuse d'assister ; — 3°. Cruel envers lui-même, en se privant par avarice des commodités les plus légitimes, en se rongeant de soins et d'inquiétudes, et en se procurant un malheur éternel.]
II. — Un avare sacrifie tout à son avarice, comme à sa divinité.
1°. Il lui sacrifie son repos, par les soins, les inquiétudes, les chagrins, et tous les mouvemeuts qu'il se donne pour amasser, pour conserver et
pour augmenter ses richesses, qui sont le sujet et la cause de mille déplaisirs et de tous les travaux de sa vie.
2°. Il lui sacrifie son honneur et sa réputation, parce que cette tache gâte et corrompt toutes les louables qualités qu'un homme peut avoir, le rend odieux et méprisable à tout le monde.
3°. 11 lui sacrifie sa conscience, son âme, son salut éternel, par la multitude de crimes que cette passion lui fait commettre.
III. — Les désordres et les dérèglements que cause l'avarice dans ceux qui en sont possédés.
i°. L'Aveuglement qu'elle jette dans leur esprit. Ils ne distinguent point ce qui est permis d'avec ce qui est illicite, quand il y va de leur intérêt, quand il s'agit de faire quelque perte ou quelque gain considérable.
2°. La corruption dont elle remplit leur cœur. Ils n'aiment, ne cherchent et n'estiment que l'argent; et, pour en acquérir, ils sont disposés à commettre toutes sortes de crimes.
3°. L'insensibilité qu'elle inspire pour toutes les choses de Dieu et du salut, par l'attachement aux biens périssables de ce monde.
IV. — Deux considérations font connaître qu'il n'y a rien de plus détestable qu'un avare, ni rien de plus mauvais que d'aimer l'argent, comme parle l'Ecriture.
1°. L'avarice rend un avare le plus malheureux dos hommes durant celle vie, par les chagrins continuels que cette passion violente et inquiète lui attire.
2°. Elle le rend encore plus malheureux à la mort et après la mort, par la vengeance de Dieu qu'il ne pourra éviter.
V. — Trois choses doivent rendre l'avarice odieuse à tous les hommes, et leur en inspirer une extrême horreur : savoir : — Ce qu'elle leur fait perdre; — Ce qu'elle leur fait faire; — Ce qu'elle leur fait souffrir.
1°. Elle leur fait perdre le repos de l'esprit, la paix du cœur et l'amitié de Dieu et des hommes.
2°. Elle leur fait commettre une infinité d'injustices : elle les porte à retrancher les gages de leurs domestiques, à frustrer des artisans de leur salaire, à épargner ce qui est le plus nécessaire pour l'instruction et l'éduducation de leurs enfants, etc.
3°. Elle leur fait souffrir mille affronts, dévorer mille chagrins, essuyer mille fatigues, et entreprendre mille travaux lassants et insupportables.
VI. — L'avarice est — Injurieuse à Dieu, — Pernicieuse à la société humaine, — Funeste à son sujet même, à l'homme qui se laisse dominer par cette passion.
i°. Elle est injurieuse à Dieu, puisque, selon l'Apôtre, c'est une espèce d'idolâtrie, qui lui ravit son culte, et qui rend l'avare comme indépendant de la Providence et méconnaissant les bienfaits de son Créateur.
2°. Elle est infiniment pernicieuse à l'Etat ou à la société civile, par les usures, les extorsions, les oppressions qu'elle fait commettre pour amasser de l'argent.
3°. Elle est encore plus funeste à l'avare même, qu'elle engage, comme l'on voit, à une infinité de péchés dont elle est la racine, et ensuite à sa damnation certaine.
VII. — 1°. L'avare est un homme sans conscience, qui commet ou qui est disposé à commettre toutes sortes de crimes pour s'enrichir : puisque, selon l'Apôtre, la cupidité et l'avarice sont la source et la racine de tous les crimes : Radix omnium malorum est cupidilas (I Tim. v, 10).
2°. L'avare est un homme sans religion, qui ne reconnaît point d'autre divinité que l'argent, auquel il sacrifie tout le reste : Quod est idolorum servilus (Ephes. v, 5). — [On peut joindre ainsi ces deux choses, que dit l'Apôtre, de l'avarice, dans un corps de discours. Marquer particulièrement dans le 2e point combien l'avare est insensible à tous les moyens de salut.]
VIII. — L'avarice est le plus cruel et le plus inhumain de tous les vices, et qui rend l'avare :
1°. L'homme du monde le plus cruel envers le prochain, tant pour n'avoir nulle compassion de ses misères que pour les violences, les extorsions, les usures qu'il a coutume d'exercer.
2°. L'homme du monde le plus cruel envers lui-même, soit en se refusant les soulagements les plus nécessaires, soit en se consumant de soins, d'inquiétudes et de chagrins, soit enfin en se livrant à un malheur éternel pour contenter son avarice.
IX. — Trois choses sont inséparablement attachées à ce vice, qui le rendent odieux à Dieu et aux hommes :
1°. La honte et l'infamie, qui fait que personne ne s'avoue en être coupable, et ne peut même souffrir qu'on l'en accuse ou qu'on l'en soupçonne : marque évidente combien ce vice est honteux et indigne d'un homme d'honneur.
2°. L'impiété et l'irréligion, jusque-là que l'Apôtre l'appelle une servitude des idoles. On en apporte plusieurs raisons; mais la principale est qu'on néglige tous les devoirs de la religion, pour ne s'occuper que du soin d'acquérir et d'amasser des richesses.
3°. La cruauté envers les malheureux qu'on opprime, et envers soimême.
X. — Les trois sortes de maux que les hommes appréhendent davantage en cette vie, et qu'ils s'efforcent le plus d'éviter par tous les moyens possibles, sont ceux-là mêmes que l'avare s'attire par la passion déréglée dont il est possédé.
Le 1er est la honte et le déshonneur, parce qu'il n'y a rien qui décrie davantage une personne que la réputation d'être avare.
Le 2e est l'esclavage et la servitude. Que ne fait-on point, quand on est dans les fers, pour rompre ses chaînes et pour se mettre en liberté? et quelle servitude plus cruelle et plus honteuse que celle de l'avarice? Mais ceux qui sont possédés de l'amour des richesses la souffrent et s'y soumettent volontiers. »
Le 3e est la douleur, l'inquiétude et le chagrin, qui nous rend la vie odieuse. Cependant il n'y a personne qui ait plus de ces peines si dures et si fatigantes que les avares, et qui les souffre plus patiemment.
XI. — Il n'y a point de péché qui mette une âme en plus grand danger de se perdre éternellement que l'avarice. Pourquoi? Pour trois raisons.
1°. Parce que, de toutes les passions, il n'y en a point qui s'augmente et qui se fortifie davantage avec le temps.
2°. Parce qu'il n'y en a point qui, en croissant et en se fortifiant, devienne plus insatiable.
3°. Qui devienne moins susceptible de remèdes. — Et ainsi, point par conséquent qui apporte plus d'obstacles au salut et à la conversion d'un chrétien. (V. Joly, prône du 16e Dim. après la Pentecôte).
XII. — Montrer, en premier lieu, que l'avarice et l'attachement aux biens de la terre est un des plus grands obstacles au salut;
En second lieu, qu'il y a très-peu de chrétiens qui n'aient cet attachement: ce que l'expérience fait voir presque dans tous les états et dans toutes les conditions de vie. (C'est le dessein général du même Prône de Joly).
XIII. — L'avarice est une source de maux pour ce monde : c'est ce qui peut faire un point de discours.
L'avarice est une source de maux pour l'autre vie : on en peut faire un autre point. (C'est le dessein de S. Chrysostôme, dans l'Exhortation 63 sur S. Matthieu).
XIV. — Sur l'Usure, qui est une des espèces d'avarice les plus criminelles. On peut combattre les principaux prétextes dont l'usure a coutume de se couvrir.
Le 1er: Qu'on ne fait nulle injustice à son prochain, parce qu'on ne l'oblige que sur une convention réciproque.
Le 2e : Qu'on lui fait plaisir, parce qu'on le tire de la misère ou de la nécessité pressante où il est.
Le 3° : On en vient jusqu'à dire qu'on n'agit en cela que par le motif d'une charité chrétienne.