XV. — Sur le même sujet, on peut
1°. Faire voir en général que l'usure est l'injustice la plus criante et la plus odieuse.
2°. Faire voir en particulier sa cruauté, en ce qu'elle ruine et opprime le prochain, sous prétexte de le soulager : espèce d'insulte qui augmente l'indignité de l'oppression, et rend le mal de moitié plus insupportable.
XVI. — Puisque le Sage nous assure qu'il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent, à cause que cet amour déréglé nous porte à toutes sortes d'injustices, nous en pouvons remarquer de trois sortes dans l'avarice, c'est-à-dire dans cet amour déréglé qu'on a pour les richesses.
La première est une injustice d'éclat, qui paraît publiquement dans les grandes affaires du siècle : les concussions, les violences, les oppressions.
La seconde est une injustice de prétexte, qui fait le mal assez ouvertetement, mais avec quelque apparence de conscience.
La troisième est une injustice d'invention, qui s'exerce secrètement par les tours d'adresse dont une grande partie des gens du monde se servent pour s'enrichir.
Les Sources et les Auteurs.
[Les SS. Pères]. — S. Ambroise, n de ses Offices, parle du péché de l'avarice et des désordres qu'il cause dans le monde; — De JYabuthe, 7, expliquant ces paroles de S. Luc : Anima, habes invita bona, etc.; et aux chapitres 12 ot 15, il parle amplement de cette passion qu'on a d'acquérir des richesses; — Sur l'Epître aux Ephés., où il explique ces paroles : Avants, quod est idolorum servitus ; — Sur l'Epître aux Coloss. et sur la lre à Timothée; — iDe Abel et Cain, il fait une belle peinture de l'avarice. — L'auteur des Sermons imprimés sous son nom, Serm. S9, De Avaratiâel deAnania, montre combien cette passion est aveugle, et cependant combien elle est éclairée sur les moyens qu'elle prend pour s'enrichir; et il s'étend particulièrement sur l'usure.
S. Jérôme, i -sur Habacuc, Vœ ei qui multiplicat non sua ; usquequô agrjerat contra se densum lutum? s'élève fortement contre l'avarice. —
Sur le 30e chap. des Proverbes et sur ces paroles du Sage : Sanguisugœ duœ sunt fdiœ, dicenles : A/fer, affer ; il les applique à la luxure et à l'avarice.
S. Grégoire-le-Grand, vin Morales, 32, sur ces paroles de Job, Tabernaculum impiorum non subsislet, montre qu'il n'y a que les avares qui établissent leur demeure sur la terre, et combien cette demeure est mal assurée. — Au liv. xv des mêmes Morales, 14, sur ces paroles du saint bomme Job, Fugiet arma ferrea et irruet in arcum œreum, il parle des différents moyens dont se sert l'avarice pour accumuler de l'argent. — Au ebap. 34, il s'étend sur les maux et les désordres de l'avarice. — Liv. xvme, 12, sur ces paroles du même Job, Dives cùm dormierit mhil secumauferet, càm dormierit aperiet oculos et nihil inveniet, il compare l'avare, à l'instant de sa mort, à un bomme qui s'est imaginé pendant son sommeil être bien riebe, et qui ne trouve rien à son réveil. — Liv. xxe, 16, expliquant ces paroles, Et esse sub sentibas divitias putant, il fait un long détail des soins et des inquiétudes que se donnent les avares. — Liv. xxvir», 7, il fait une belle morale sur ce que les enfants de Ruben et de Gad, se contentant des biens qu'ils possédaient en- deçà du Jourdain, ne se mirent pas en peine d'entrer dans la Terre promise, qui était au-delà de ce fleuve.
S. Augustin, Desalutar i bus documentis, montre, par plusieurs exemples de l'Ecriture, qu'un avare a l'âme vénale et qu'il la livre pour de l'argent. — iv de la Cité de Dieu, cb. 25, il rend raison pourquoi l'Apôtre appelle l'avarice une servitude des idoles. — Sermon 25 De verbis Domini, il fait voir combien l'avarice est insatiable. — Sermon 22 De verbis Apost., il exagère les peines de corps et d'esprit que cause l'avarice. — Sur le Ps. 51 et sur ces paroles, Ecce homo qui non posuit Deum adjutorem suum, sed speravit in multitudine diviliarum suarum, il montre l'impossibilité du salut d'un avare. — Sermon 50 de sanctis, il dit de l'avarice ce que S. Paul dit de la ebarité : Quis nos separabit à studio conquirendi divilias, et ab illarum amore? an persecutio, an gladius? etc. et il poursuit cette pensée fortéloquemment. — Sermon 48 adfratres in eremo, il fait un détail de tous les crimes que fait commettre l'avarice. — Sur le Ps. 128, il montre que l'avarice est l'ennemie de Dieu.
Le même, Sermon 43 De diversis, compare la servitude de la luxure avec celle de l'avarice. — Dans le même sermon, il rapporte les soins, souvent inutiles, des avares, et montre que les vieillards sont plus sujets à ce vice que les autres. -— Liv. de 50 Homélies, Homél. 48e, il montre combien la confiance des avares est trompeuse et mal fondée. — Sermon 25 de Verbis Domini, il fait voir que l'avarice est un vice auquel les bêtes ne sont pas sujettes, et qui dégrade infiniment l'homme. — Liv. De disciplina Christi, il parle fort au long de l'aveuglement des avares.
Le même, ou plutôt l'auteur incertain du livre De confliclu vit. et virlut., montre combien l'avarice est insatiable. —Liv. des 50 Homél., Homél. 30,
CI 2 avarict:.
il explique et donne la raison pourquoi le Sauveur appelle les richesses uii trésor d'iniquité: Mammona iniquitatis.
S. Cyprien, dans le Traité contre Démétrianus, montre que les avares sont plus impudents et -plus effrontés que les voleurs, qui cherchent les ténèbres et les lieux écartés pour voler. Il en parle encore dans la lettre à Donat.
S. Chrysologue, au Sermon 162e, dépeint au naturel les effets de l'avarice.
S. Bernard, au 1er sermon de l'Aven t, compare les avares à ceux qui se noient, lesquels embrassent et serrent étroitement tout ce qu'ils rencontrent. — Sermon 80 sur les Cantiques, il représente un avare comme une âme basse, courbée vers la terre. — Au 39. Serm. sur le Ps. Qui habitai, il applique à l'avarice ces paroles du Psalmiste : Liberavit me de laqueo venanlium et à verbo aspero.
Parmi les Sermons imprimés sous le nom de S. Zenon de Vérone, il y en a deux ou trois de suite sur ce sujet, où l'auteur dit de très-bonnes choses.
Cassien, vu De inslitutionibus monaslicis, parle amplement de ce vice.
S. Basile, Homil. 2 ex variis, parle des malheurs que cause l'avarice.
— Homél. ne. ex variis, contra diviles avaros, tout entière sur ce sujet, il rapporte et réfute toutes les excuses des avares, et traite à fond cette matière. Il en parle encore dans le 14e. et dans le 15e. de ses Discours.
S. Astère,dont les ouvrages se trouvent avec ceux de S. Maxime, a. fait trois Discours sur ce même sujet, dans lesquelles il marque les différentes espèces d'avarices, leurs suites, et les malheurs que ce vice attire.
S. Chrysostôme est celui de tous les Pères qui s'est le plus élevé contre l'avarice: à peine a-t-il un sermon et une exhortation où il n'en parle. Voici les principaux endroits: — III sur YEpitre aux Romains, où il montre que l'avarice est tout ensemble une ivresse d'esprit et une idolâtrie de cœur. Item, Serm. 2 et 7 sur la même Épitre. — Il a une Homélie entière sur l'avarice. — Homélie 64 sur 5. Matthieu, il compare cette passion à une fièvre brûlante. — Homélie 18 sur YEpitre aux Ephésiens, il rend raison de ce qu'a dit l'Apôtre, que l'avarice est un culte que l'on rend aux idoles. — Homélie 9 sur S. Matthieu, il fait une peinture de ce vice capable de nous en donner de l'horreur. — Homélie 82 sur le même S. Matthieu, il fait la comparaison d'un avare avec un énergumène, sur ce qu'il est dit dans S. Jean que Satan entra dans le cœur de Judas, déjà possédé par son avarice. — IIe Sermon au peuple d'Antioche, il montre l'usage que les riches doivent faire de leurs biens pour se garantir de l'avarice.
— Exhortation sur le 2e chap. de S. Matthieu, il montre avec quel soin on doit combattre ce vice.
Le même, Exhortation sur le chapitre 20e du même Évangile, montre qu'il faut vaincre cette passion par la foi ; — et dans l'exhortation sur Le ch;ip. 28 il l'ait le portrait d'un avare. — Exhortation sur le chap. 28' du
même Évangile, il s'élève contre l'usure. — Sur le chap. 19e il montre que l'avarice est la source de tous les maux, dans ce monde et dans l'autre. — De compunciione cordis, il fait voir que celui qui est attaché aux choses de la terre, ne peut penser à celles du ciel.
Le même enfin : Exhortations 58, 80, 83 et dans la dernière sur l'Évangile de S. Matthieu ; — Homélie 7e sur la 2e Épitre aux Corinthiens; dans la 17e. sur la 1er Épître à Timothée, etc.
[Les livres spirituels]. — Grenade, La Guide des pêcheurs, liv. n.
Canisius, III De 7 Vitiis capilalibus, § 4.
Jacobus Alvarez, lib. i, part. 2, cap, 7 et 8.
Bernardinus Rosignolius, II Dediscip. c. 16.
Marchantius, Tract. II de Tuba sacerdolali.
Le P. Lobbetius, de la Compagnie de Jésus, a fait un traité sur ce sujet.
Le P. Dandinus, de la même Compagnie, en a aussi parlé fort au long.
Le P. Croiset, tome second de ses Réflexions, a un titre particulier sur l'avarice, et un autre sur le désir de faire fortune.
Tous les théologiens qui ont traité des vices et des vertus.
[Les Prédicateurs]. — Matthias Faber, Conc.i in dominic. 8 post Penlec, et Conc. 4 in domin. 16.
Biroat, dans son Avent de la condamnation du monde, Discours 13e.
Le P. le Jenne, de l'Oratoire.
Joly, Prône pour le XVI dim. après la Pentecôte.
L'Auteur des Discours moraux en a un sur l'avarice, et un particulier sur l'usure.
L'Auteur des Sermons sur tous les sujets de la morale chrétienne, dans le second tome des Sermons particuliers, en a un sur l'esprit d'intérêt, et un autre sur l'usure.
Passages, exemples et applications de l'Écriture.
Divitiœ si affluant, nolite cor appo- Si vous avez beaucoup de richesse,
îiere. Ps. 61. gardez-vous d'y attacher votre cœur.
Injustitias manus vestrœ continuant. Vos mains ne s'emploient qu'à com-
Ps. 57. mettre avec adresse des injustices.
Infernus et perditio nunquhm im- L'enfer et l'abîme de perdition ne sont
plentur : similiier et oculi hominum insatiabiles. Prov. xxvn, 20.
Conlurbat domum suam qui sectatur avaritiam. Prov. xv, 27.
Qui feslinat ditari, et aliis invidet, ignorât qubd egestas superveniet ei.
Ibid. xxviii, 22.
Sic semitœ omnis avari: animas possidentium rapiunl. Ibid. i, 19.
Qui odit avaritiam, longi fient dies ejus. Prov. xxviri, 16.
Qui festinat ditari non erit innocens.
Ibid. xxviii, 20.
Avaro nihil est scelestius. Eccli. x, 19.
Viro cupido et tenaci, sine ratione est substantia, et homini livido ad quid aurum? Eccli. xiv, 3.
Nihil est iniquius quàm amare pecuniam : hic enim animam suam venaient habet. Id. x, io.
0 mors, quàm amara est memoria tua homini pacem habenti in substantiis suis I Eccli. xli, 1.
Avarus non implebitur pecuniâ, et qui amatdivitias fructum-non capietex eis. Eccl. v, 9.
Divitiœ conservâtes in malum domini sui. Eccl. v, 12.
Qui aurum diligit non justificabitur.
Eccli. xxxi, 5.
Ne erigas oculos tuos ad opes quas nonpotes habere. Prov. xxm, 5.
Insatiabilis oeuhis cupidi; non satiabitur donec consumât arefaciens animam suam. Ibid. xiv, 9.
Non fenerabis fratri tuo ad usuram pecuniam , nec fruges , nec quamlibet aliam rem. Deuteron. xxm, 19.
Omnes in viam suam declinaverunt :
unusquisque ad avaritiam, à sunwno usquè ad novissimum. Isaiœ lvi, il.
A minore usquè ad majorem, omnes avaritiœ student. Jerem. vi, 13.
Ecce complosimanus meas super avaritiam tuam quam fecisti. Ezech. xxu,
Vbi sunt... qui argentum thesaurizant et aurum, in quo confidunt homines?
Ad inferos descenderunt , et alii loco eorum surrexerunt. Baruch. ni, 16, 18,
Vœ ei qui muWplicat non sua! Usquequ'o et aggerat contra se densum lutum ? Numquid non repente consurbent qui mordeani le, et suscitabwitur
jamais rassasiés : ainsi les yeux de l'homme sont insatiables.
L'avare met le trouble dans sa maison.
L'homme qui se hâte de s'enrichir, et qui porte envie aux autres, ne sait pas qu'il se trouvera surpris tout d'un coup par la pauvreté.
Telles sont les voies de tout avare :
elles surprennent les âmes de ceux qui 6ont engagés dans cette passion.
Celui qui hait l'avarice prolongera les jours de sa vie.
L'homme qui se hâte de s'enrichir ne restera point innocent.
Rien n'est plus détestable que l'avarice.
Le bien est inutile à l'homme attaché à l'argent et cupide ; et que sert l'or à un envieux?
Il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent : un tel homme vend son âme.
0 mort! que ton souvenir est amer à l'homme qui vit en paix au milieu de ses biens ! .
L'avare n'aura jamais assez d'argent, et celui qui aime les richesses n'en recueillera aucun fruit.
Des richesses conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède.
Celui qui aime l'or ne passera point pour innocent.
Ne levez point vos yeux vers les richesses que vous ne pouvez avoir.
L'œil de l'avare est insatiable; il ne sera point satisfait qu'il n'ait desséché son âme.
Vous ne prêterez point à usure à votre frère, ni argent, ni fruits de la terre, ni quelque autre chose que ce soit.
Tous se sont détournés pour suivre leur voie ; chacun a suivi ses intérêts, depuis le plus grand jusqu'au plus petit.
Depuis le plus petit jusqu'au plus grand, tous s'étudient à satisfaire leur avarice.
J'ai frappé mes mains pour flétrir cette avarice qui vous remplit.
Où sont ceux qui amassaient dans leurs trésors l'argent et l'or, auquel les hommes mettent toute leur confiance? Il* sont descendus dans les enfers, et d'autres ont pris leur place.
Malheur à celrfi qui ravit sans cesse ce qui ne lui appartient pas ! Jusques à quand ainassera-t-il contre lui-même des richesses qui ne sont qu'une boue pe-
i'ARAGRAFBE TROISIÈME.
6iS
lacérantes le, et eris in rapinam eis?
Ilabacuc. n, 6.
Si genuerit filium,... egenum et pauperem contristanlem , rapientem rapinas, pignus non reddentem.. , ad usuram dantem et amjiliùs accipientcm :
numquid vivet? Non vivet..., morte morielur. Ezech. xvm, 10, 12, 1).
Quid prodest homini si mundum universum lucretur, animœ verb suce- detrimentum paliatur ? Matth. xvi, 28.
Vbi est thésaurus tuus, ibl et cor tuum erit. Id. vi, 21.
Quid vullis niifit dare, et ego vobis eum tradam? Matth. xxvi, 15.
Non potestis Deo servire et rnammonœ. Id. vi, 24.
Nolite thesaurizare vobis thesauros in terra, ubi œrugo ei tinea demolitur, et ubi fur es effodiunt et furantur. Matth. vi, 19.
Videte et cavete ab omni avaritiâ, quia non in abundantiâ cujusquam vita ejus est ex his quœ possidet. Luc. XII, 15.
Avari regnum D£i non possidebunt.
I Cor. vi, 10.
Hocscitote, intelligentes, qubd omnis...
avarus, quod est idolorum servitus,non kabet hœreditatem in regno Christi et Dei. Ephes. v, 5.
Avaritiâ, quœ est simula cr or um servitus. Coloss. m, 5.
Avaritiâ nec nomineturin vobis, sicut decet sanctos. Ephes. v, 3.
Sint mores sine avaritiâ , contenti prœsentibus. Hebr. xin, 5.
Qui volunt divites fieri incidunt intentationem et in laqueum diaboli, et desideria multa inulilia et nociva, quœ mergunt hominem in interitum et perditionem. I Timoth. vi, 9.
Omne quod est in mundo concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum, et superbia vitœ. 1 Joan. n, 16.
Agite nunc, divites : plorate ululantes in rniseriis vestris quœ advenient vobis. Divitiœ vestrœ putrefactœ sunt, et vestimenta vestra à tineis contesta sunt; aurum et argentum vestrum œruginavit , et œrugo eorum in lestimonium
santé? Ne verrez- vous pas s'élever contre vous des gens qui vous mordront, et qui vous déchireront, dont vous deviendrez enfin la proie ?
Celui qui afflige le pauvre, qui lui ravit son bien, qui ne lui rend pas les gages qu'il lui a confiés, qui prête à usure et qui exige au - delà de ce qu'il a prêté (fût-il le fils d'un homme juste), est-ce qu'il vivra? Non, celui-là ne vivra pas ; il mourra et sera réprouvé.
Que servira à un homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme?
Là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.
Que voulez-vous me donner, et je vous le mettrai entre les mains?
Vous ne pouvez servir tout ensemble Dieu et l'argent.
Ne vous faites point de trésors 6ur la terre, où les vers et la rouille les mangent et où les voleurs les déterrent et les emportent.
Ayez soin de vous bien garder de toute avarice : car, en quelque abondance que soit un homme, sa vie ne dépend point des biens qu'il possède.
Les avares ne seront point héritiers du royaume de Dieu.
Sachez que quiconque est possédé de l'avarice, qui est une idolâtrie, ne sera point héritier du royaume de Jjisus- Christ et de Dieu.
L'avarice est une idolâtrie et un culte des idoles.
L'avarice ne doit pas même être nommée parmi vous, ainsi qu'il convient à des justes.
Que votre vie soit exempte d'avarice ; soyez contents de ce que vous avez.
Ceux, qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piège du démon, dans désirs inutiles et pernicieux, qui précipitent l'homme dans l'abîme de la perdition et de la damnation.
Tout ce qui est dans le monde n'est que concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie.
Riches, pleurez maintenant ; poussez des soupirs et des cris, dans la vue des misères qui doivent fondre sur vous. La pourriture consume les richesses que vous gardez; les vers mangent les vêtements que vous avez en réserve ; la
fiifi AVARICE.
vobis erit : thcsaurisâstis vobis iram in rouille gâte l'or et l'argent que vous eanovissimis dicbus. Jacobi v, 1, 2, 3. . chez, et cette rouille s'élèvera eu témoi-
gnage contre vous : vous avez amassé un trésor de colère pour les derniers jours. Si pecuniam mutuam dederis populo Si vous prêtez de l'argent à mon peumeo pauperi qui habitat tecum, non pie, aux pauvres qui habitent avec vous, urgebis eum quasi exactor, nec usuris vous ne les presserez point comme un opprimes. Exodi. exacteur impitoyable, et vous ne les ac-
cablerez point d'injures.
Domine, quis fin bitabit in tabernaculo Seigneur qui demeura dans votre taiuo, aut quis requiescet in monte sancto bernacle, ou qui reposera sur votre sainte tuo?... qui pecuniam non dédit ad usu- montagne?... Celui qui n'a point donné ram , et munera super innocentem non son argent à usure, et n'a point reçu de accepit. Ps. li. présent pour opprimer l'innocent.
Si mutuum dederitis his a quibus Si vous prêtez à ceux de qui vous essperatis recipere, quœ gratia est vobis ? pérez de recevoir, quel gré vous en sauran'am et peccatores peccatoribus fœne- t-on, puisque les pécheurs s'entreprêtent rantur, ut recipiant œqualia. Luc. vi, 34. de la sorte, pour recevoir le même avantage?
EXEMPLES DE L'ANOIEN-TESTAMENT
[Caïn] . — Caïn, au sentiment de S. Chrysostôme, a été le premier avare du monde : car, ne pouvant refuser d'offrir à Dieu des sacrifices pour reconnaître le souverain domaine de Celui à qui il était redevable de tout, il retenait pour lui ce qu'il y avait de meilleur dans ses troupeaux, et n'offrait à Dieu que le rebut et tout ce qu'il ne voulait point pour lui-même. Aussi Dieu rebuta-t-il ses présents, et ne daigna pas les regarder. De-là vint la furieuse jalousie qu'il conçut contre son frère, et qui le porta à le massacrer inhumainement. H fit voir dès-lors jusqu'à quelle extrémité ce vice porterait les hommes, dans la suite des siècles.
[AchanJ. — L'exemple d'Achan ne fait pas moins voir l'empire que cette passion exerce sur le cœur de ceux qu'elle possède. Car, comme remarque S. Ambroisc, Josué eut le pouvoir d'arrêter le soleil et de l'empêcher d'avancer dans sa course: mais le commandement exprès et les défenses que ce général des armées du Seigneur avait faites de rien prendre des dépouilles des ennemis, ne furent pas capables d'arrêter l'avarice du soldat qui portait ce nom, ni de l'empêcher de prendre une règle d'or et un manteau d'écarlate : ce qui attira la colère de Dieu sur son peuple, laquelle ne cessa qu'après que ce voleur eut été lapidé (V. Josué vu).
[Saiil]. — L'avarice de Saûl ne fut pas moins la cause de sa perte que sa désobéissance aux ordres de Dieu, puisque Dieu lui avait également défendu de livrer le combat aux Amalécites avant que Samuel eût offert le sacrifice, et de se rien r'éserver des dépouilles des ennemis qu'il aurait défaits. Mais il ne se contenta pas de donner la bataille, ennuyé d'attendre Samuel : son avarice le porta encore, contre le commandement exprès de
Dieu, à se réserver ce qu'il y avait de meilleur et de plus précieux dans les troupeaux et les autres dépouilles des ennemis : et l'on sait que ce fut pour cette avarice, qui le fit contrevenir aux ordres de Dieu, qu'il fut rebuté et privé de sa couronne (I Reg. 13).
[Giézi]. — Giézi, vovant que son maître Elisée avait refusé l'argent et les présents que Naaman lui offrait, pressé par sa cupidité, pour avoir part aux libéralités de ce seigneur opulent et magnifique, il courut après lui. Il eut part aux libéralités en effet, et ce général lui donna ce qu'il voulut. Mais, après que ce serviteur eut satisfait son avarice, comment fat-il reçu d'Elisée? La lèpre dont Naaman avait été guéri s'attacba à cet avare et à toute sa postérité, par la malédiction que ce propbète lança sur lui (IV Reg. S).
[Achab]. — La fureur de cette passion paraît particulièrement dans la personne d'Acbab. Il ne se contente pas des ricbesses qu'il pouvait posséder légitimement; mais, comme si le bien d'autrui avait quelque attrait particulier pour contenter son avarice, il n'a point de patience qu'il n'ait ravi la vigne du pauvre Naboth pour étendre son jardin. Sur quoi, remarque S. Àmbroise, il ne faut pas croire qu'il n'y ait eu qu'un seul Acbab dans le monde. On voit naître tous les jours des Acbabs, qui sont les imitateurs de l'injustice de ce prince, qui ne sont jamais contents de leurs biens, et qui bâtissent leur fortune sur la ruine de celle des autres (III Reg. 21).
EXEMPLES DU NOUVEAU-TESTAMENT
[Ananie et Saphire]. — L'exemple d'Ananie et de Saphire, rapporté aux Actes des Apôtres, montre jusqu'à quel excès d'impiété même, à quel mensonge sacrilège, à quelle lâche hypocrisie, l'avarice peut porter des gens qui avaient devant les yeux de si beaux modèles d'une conduite toute opposée, et qui étaient environnés des effets les plus surprenants de laprésence de I'Esprit-Saixt. Et on voit bien encore par-là combien Dieu jugea nécessaire d'empêcher qu'une si dangereuse passion ne s'introduisît dans l'Eglise naissante, et combien il en a horreur, puisqu'il punit de mort, et d'une mort si prompte et si propre à répandre la consternation, ces deux avares qui avaient retenu une partie du prix de leur héritage, qu'ils avaient promis de donner à Dieu par les mains des Apôtres (Act. v).
[Les pharisiens]. — L'avarice est le vice que le Fils de Dieu a le plus souvent reproché aux pharisiens; et leur exemple fait voir combien cette passion est opposée aux grâces du Ciel, dans ceux dont la profession paraîtrait d'ailleurs être plus à portée des faveurs célestes. Mais, quoique ce mal soit difficile à guérir, l'exemple de Zachée nous apprend qu'il n'est pas sans remède, et la généreuse résolution que celui-ci prit montre comment il faut faire pour empêcher que cette passion, dont un publicain sut se
préserver, ne nous précipite pas dans le dernier malheur où les scribes et pharisiens tombèrent (Luc xix).
[L'avare de la parabole]. — La parabole que le Sauveur fait sur ce sujet dans S. Luc, xii, ne doit pas être omise. « — Il y avait, dit-il, un homme riche n dont les terres avaient extraordinairement rapporté : et il s'etretenait en » lui-même de ces pensées : Que ferai-je? car je n'ai point de lieu où je » puisse mettre tout ce que j'ai recueilli. Voici, dit-il, ce que je ferai. » J'abattrai mes greniers, et j'en bâtirai de plus grands, et j'y amasserai » toute ma récolte et tous mes biens; et je dirai à mon âme : Mon âme, tu « as beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années : reposew toi, mange, bois, fais bonne chère I Mais Dieu en même temps dit à cet » homme : Insensé! on s'en va te redemander ton âme cette nuit même: » et ce que tu as amassé, pour qui sera-ce? » C'est l'état de celui qui amasse des trésors, et qui n'est pas riche en Dieu.
[Le jeune homme de l'Évangile]. — Nous avons dans l'histoire évangélique une preuve, bien naïvement exprimée, de la difficulté qu'un homme attaché aux biens de la terre trouve comme nécessairement à se donner à Dieu : c'est l'embarras et l'abattement de cœur où la répartie du Fils de Dieu, quoique salutaire, jeta ce jeune homme qui lui demandait ce qu'il devait faire pour posséder la vie éternelle. Carie Sauveur lui ayant dit « Gardez les commandements», et celui-ci ayant répondu hardiment « Je les ai tous gardés », et insistant à demander ce qu'il lui restait à faire, le Fils de Dieu, qui voyait dans le cœur de ce jeune homme une cupidité secrète, une puissante attache à ses propres biens, quoiqu'ils fussent légitimement acquis, lui conseille de les distribuer aux pauvres et de le suivre : ce que ce jeune homme n'eut pas plus tôt entendu qu'il s'en alla tout triste, et vérifia par cette tristesse, qui était l'effet et la marque évidente de son avarice, ce que nous disons de ce vice. Et c'est cela même qui obligea le Sauveur dédire aussitôt à ses propres disciples que les riches, c'est-à-dire, comme il s'explique dans la suite, ceux qui ont confiance en leurs richesses et qui y mettent leur cœur, entreront difficilement dans le royaume du ciel. Quàm difficile l disent deux autres évangélistes. Et c'est même en cette occasion que le Sauveur, pour marquer cette difficulté, se servit de la comparaison la plus forte : Facilius est camelum per foramen acûs transire (Luc. xvm) (1).
[Judas]. — Voici le dernier excès où l'avarice peut porter un homme. Si nous recherchons le principe de ce malheur de Judas, il n'y en a point
(i) Camelus ici, plus vraisemblement, signifie un câble, qui s'appelle également camelus en grec et en latin (Edit.).
d'autre que cette malheureuse passion de posséder des richesses qui le porta à une action aussi noire. Mais à peine a-t-il vendu son maître qu'il se désespère, rapporte l'argent et se pend, confus de voir que cet argent coûte la vie à un juste, à un innocent, tel que celui qu'il vient de vendre. Importante leçon pour les avares, qui n'examinent point comment ils gagnent l'argent qu'ils ont, ni pour combien de temps ils jouiront de ce gain! Ils amassent du bien avec beaucoup d'inquiétude, et à peine l'ont-ils possédé que la mort, sans qu'ils soit besoin qu'ils se la procurent, vient le leur ôter avec la vie.
APPLICATION DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE
... Avarus, quod est idolorum servitus (Ephes. v, 5). — S. Paul renferme dans un mot tous les dérèglements de l'avarice, quand il l'appelle une espèce d'idolâtrie. Pourquoi cela? Est-ce peut-être parce que les avares renferment leur or sous mille clefs, comme les païens arrêtaient leurs dieux avec mille chaînes? Disons plutôt qus la raison de ce nom si odieux est que les avares font de leurs richesses leur dieu. Il importe fort peu qu'on adore de l'or sous la forme d'une statue ou sous la forme d'une pièce d'argent : si ce n'est pas une idolâtrie de croyance, c'est toujours une idolâtrie d'action. — S. Paul appelle cette cruelle passion l'esclavage des idoles. Il ne dit pas qu'elle seule soit une idole, mais qu'elle en sert plusieurs autres. Oui, hommes avares ! ce sont autant d'idoles pour vous que toutes les personnes, que toutes les choses auxquelles vos richesses vous lient ou vous donnent occasion de vous attacher, parce que c'est à ces objets que vous rendez tous vos soins et tous vos hommages. Vous n'épargnez ni vos peines ni vos veilles pour plaire à cette personne qui promet de vous avancer ; vous adorez l'idole de l'ambition , parce que votre argent vous donne le moyen de vous pousser dans le monde et d'y posséder de grandes charges. Vous sacrifiez par la même raison à l'idole de la volupté, de la grandeur, de la gloire, etc. C'est une véritable servitude de toutes les idoles. — Tant que vous serez possédés de cette passion insatiable des biens de la terre, vous n'aurez point de religion, si ce n'est en apparence : car vous êtes dans le même aveuglement que certains chrétiens des premiers siècles que Tertullien reprend aigrement, et a qui il disait : « Vous détestez les statues des dieux que les idolâtres adorent, et vous avez dans lo cœur l'or et l'argent que vous idolâtrez! Argenlum et aurum in deos conversum exsecraris, et ipsum argentum et aurum in corde tanquàm deum colis I »
Radix omnium malorum est cupiditas (I Timoth. vi, 10). — Cette comparaison marque deux choses, savoir, le génie et la méchanceté de l'avarice. Que fait la racine d'un arbre? Elle attire à soi l'humidité et les parties imperceptibles de la terre qui l'environne, pour produire et pour aug-
monter son fruit; elle tourne à son profit et à l'achèvement de son ouvrage tout ce qu'elle peut recevoir des travaux de la nature. Voilà le génie de la cupidité: elle attire de tous côtés ce qu'elle peut pour augmenter ses richesses ; elle s'enrichit des dépouilles des pauvres ; les larmes des orphelins sont comme les pluies qui arrosent cette malheureuse plante. Mais cette même comparaison exprime pareillement la malice criminelle de cette passion : car, comme la racine d'un arbre pousse incessamment et fait coule rsa fécondité dans toutes les branches pour y produire des fleurs et des fruits, le désir d'avoir du bien fait agir toutes les puissances du corps et de l'âme, et est la source de toutes les actions d'un avare.
Viri diviliarum (Ps. 75, 6). Les hommes de richesses. Les avares sont semblables à cette statue que Nabuchodonosor vit en songe, qui avait une tête d'or, une poitrine et des bras d'argent, des cuisses d'airain, des jambes de fer et des pieds d'argile: car ces hommes de richesses font un monstre composé moralement de ces différentes matières; dont la tête, c'est-à-dire les pensées et les maximes; dont la poitrine, c'est-à-dire les affections; dont les cuisses et les jambes, c'est-à-dire les espérances qui les soutiennent, n'emploient leur solidité prétendue qu'à faire un appui à l'or et à l'argent, mais qui dégénèrent ensuite, et qui se changent en argile et en boue.
Radix omnium malorum cupidilas (I Timoth. vi, 10). — La convoitise est la racine de tous les maux: pourquoi? C'est, dit S. Thomas, parce que, de même que la racine d'un arbre le soutient et le nourrit, de même l'amour de l'argent soutient et nourrit tous les autres péchés. L'ambition ne subsiste-t-elle pas aux dépens de cette passion? N'est-ce pas à ses frais que le dieu de la mode est servi? Ne fournit-elle pas de quoi bâtir le temple de la volupté ? Ne pare-t-elle pas ses autels, et n'entretient-elle pas ses idoles? Et enfin, n'est-ce pas le dieu de l'argent qui nourrit cette mollesse et cette intempérance? Sans lui, verrait-on ces tables si délicieusement et si splendidement servies?
Supercecidit ignis, et non viderunt solem (Ps. 57). — Comme c'est le propre do la cupidité d'aveugler ceux qu'elle possède, l'oracle du prophète royal se vérifie en eux: « Le feu est tombé, et ils n'ont point vu le soleil. » La cupidité est entrée dans leur cœur; leur esprit a été aveuglé: préoccupés du désir d'amasser, ils ne voient plus rien, dans le maniement des affaires publiques, que leur propre intérêt; il ne voient plus la vérité, ils le trouvent partout, et changent en lui-même, non comme ce Midas fabuleux, tout ce qu'ils touchent, mais tout ce qu'ils voient : Supercecidit ignis, et non viderunt solem.
Repleta est terra argento et auro, et non est finis thesaurorum ejus. Et
repleta est terra ejus idolis (Is. n, 7, 9). C'est une chose assez remarquable que ce prophète, après avoir dit que la terre avait été remplie d'or et d'argent et d'une inimité de trésors, ajoute aussitôt, comme une conséquence nécessaire, qu'en même temps elle avait été remplie d'idoles. C'est parce que les hommes avaient fait leurs divinités de cet or et de cet argent; et, comme il y a une infinité de trésors, il y a aussi une infinité de cultes sacrilèges.
Ova aspidum ruperunt, et lelas araneœ lexuerunt (Is. lix, S) : Ils ont fait éclore des œufs d'aspics, et ils ont formé des toiles d'araignées. — Que veut dire ce prophète par cette comparaison, sinon que, comme celui qui fait couver des œufs d'aspic, s'expose à perdre la vie par les morsures des aspics qui en sortiront, de même celui qui s'applique avec passion à grossir son revenu, et à accumuler biens sur biens, élève dans son sein une vipère, qui lui donnera mille fois la mort? Car quel désespoir peut être comparé à celui d'un homme qui, par un renversement de fortune, se voit dépouiller, entièrement ou en partie, des biens qu'il a amassés avec tant de peines? Cependant il ne faut qu'un moment pour les lui arracher des mains, comme des toiles d'araignée qu'on fait tomber du premier coup : Telas araneœ lexuerunt.
§ iv.
Pensées et passages des SS. Pères.
Avarus non solùm est qui rapit aliéna, scd etiam qui cupide servat sua. August. Serm. 196 De teinpore.
Âvari frui volunt nummo , uti autem Deo , quoniam nummum non propter Deuu intendunt, sedDErii propter nummum colunv. Id. xvii Civit. Dei.
Insatiabilis est sola avarilia divilum ; semper rapit, nunquàm satiatur : nec Deum timet, nec hominem reveretur. Id.
De vcrbis Doniini.
Dura jubet avaritia ; labores, péricula, tristilias et dolores. Id. 10 in Epist. Joannis.
Pereat avaritia, et dives est natura.
Id.
Non-seulement celui-là est un avare qui ravit le bien d'autrui, mais encore celui qui garde le sien propre avec trop d'attachement.
Les' avares regardent leur argent comme leur fin pour en jouir, et ils regardent Dieu comme un moyen utile pour en obtenir; ils ne souhaitent pas l'argent pour servir Dieu, mais ils servent Died pour obtenir de lui des biens périssables.
L'avarice des riches est seule insatiable : elle prend de tous côtés, et ne croit jamais en avoir assez ; elle n'a ni crainte pour Dieu ni respect pour les hommes.
L'avarice commande des choses rudes et fâcheuses : travaux, dangers, chagrins et labeurs.
Otez l'avarice, et la nature est assez riche pour tous les besoins de l'homme.
Avaritia quœ captivavit discipulum comitem Christi. Id. in Ps. 63.
Quisquis quod se deteriusest sequilur, fit et ipse deterior. Id. De rnoribus Ecoles. 3.
Si terrain amas, terra es. August.
Contradicit Deus avaritiœ , et vult nihil ab avaritia possideri. Id. in Pa.
Est inimica Christi avaritia. August.
in Ps. 96.
Divitiœ amatoribus suis quantb fuerint ampliores, non affermit satietatem, sed plus habendi cupiditatem. Id. 50 Homil., Hom. 30.
Quid tibi prodest quod eges facultate, si ardes cupiditate ? Id. in Ps. 51.
Non est in carendo difflcultas, nisi cùm est in habendo cupiditas. Id. 3 De doct. christ. 18.
Ille possidet quœcumque habet, qui Dominus est rerum suarum. Dominus autem est qui non est irretitus cupiditate; qui autem cupiditate tenetur, possessus est, non possessor. Id. in Ps. 48.
Vides viventem (divitem) : quid hic habeat attendis : quid secum tollat attende. Quid secum tollit ? Multum auri habtt, multum argenti habet, multum prœdiorum : moritur , venerunt illa nescio quibus. August. in Ps. 48.
Avarus , antequani lucretur , perdit seipsum, et antequam aliquid capiat capitur. Id.
Neque enim auri vitium est avaritia, sed homiuis perverse amantis aurum , justUiâderelictâ,quœ,incomparabiliter, auro debuit anteponi. Id. 12, De civit.
Non essent homines amatores pecuniœ, nisi eo se putarent excellentiores quo diliores. August. 4 De Genesi, ad litteram.
Cupidus similis est inferno : infernus quant umcumque plus dévorât , tantb mag\s cupit et desiderat : sic et avarus
Ce fut l'avarice qui rendit esclave un des disciples de Jésus-Christ.
Celui qui s'attache à quelque chose audessous de soi s'avilit et se dégrade.
Si vous aimez la terre vous devenez terre.
Dieu s'oppose aux projets de l'avarice, et ne veut pas qu'elle possède rien (mais qu'elle désire toujours).
L'avarice est l'ennemie de Jésus-Christ (qui a été pauvre).
Les richesses ne satisfont point ceux qui les aiment : plus elles sont abondantes, au lieu de les rassassier, elles ne font qu'augmenter en eux le désir d'en avoir davantage ?
De quel mérite devant Dieu vous sera l'indigence que vous souffrez, si vous souhaitez avec passion de posséder ces biens fragiles qui vous manquent.
On n'a pas de peine à se voir privé des biens de fortune quand on n'y est point attaché, mais seulement quand on a un grand désir de les posséder.
Celui-là possède ses biens, quels qu'ils soient, qui en est maître : or, celui-là en est maître qui n'est point dominé par sa cupidité, car celui qui est esclave de sa convoitise est plutôt possédé qu'il ne possède.
Vous voyez cet homme riche durant sa vie : vous prenez garde à ce qu'il possède ; mais considérez ce qu'il emporte avec lui. Qu'emporte-t-il ? Il possède beaucoup d'or et d'argent et de grands héritages : il meurt , et tout cela tombe entre les mains de je sais qui.
Un avare se perd lui - même avant de gagner quelque chose ; il est pris par sa cupidité avant de pouvoir rien prendre injustement.
L'avarice n'est pas un défaut qui vienne de l'or lui-même, mais l'homme seul (par un fond de corruption) se porte à l'or avec dérèglement, en abandonnant la justice, qui devait lui êtreîincomparablement plus précieuse que toutes les richesses.
Les hommes n'aimeraient pas tant l'argent, s'ils ne croyaient que plus ils en ont plus ils ont de mérite.
L'avare ressemble en ce point à l'enfer, que, comme l'enfer ne dit jamais C'est assez, quelque multitude de personnes
nunquhms aliabitur. Id., seu potiùs abus quis auctor Sermon, ad Fratre3 in eremo, 62.
Cûm cœtera vitia senescente homine senescant , sola avaritia juvenescit.
Hieron. Serm.
Inflamniatur lucro avaritia, et non extinguitur. Quasi gradus quosdam cupiditatis habet : qub plures ascenderit, e'o ad altiora festinat : undè fit gravior ruina lapsuro. Anibros. in Nabuthe.
Perfidiœ, idololatriœ et sacrilegiorwm materia est auri cupiditas. Id. Apolog.
Duvidis, 4.
Rapiendi nullus rnodus est ubi nulla mensura cupiendi. Id. De Abel.
Avaritia nonexpletur opibus, et quantb ampliùs habuerit plus requirit, etneque copia neque inopiâ minuitur. Hieron. ad Eustocb. 10.
Avaro tam deest quod habet quam quod non habet, quia aut non habita concupiscit, aut habita metuit ne amittat. Id. Epist. 2.
Apud barbaros quosdam, quia vernaculum est aurum et copiosum, auro vincios in ergastulis habent, et divitiis malos onerant, tantb locupletiores quantb nocentiores. Tertull. De babitu mulier.
0 detestabilis cœcitas mentium, et cupiditatis insanœ profunda caligo l Cypr. 1 Epist. ad Donat.
Venit avaritia et dicit : Argentum et aurum quod habes servitutis tuœ pretium est; possessio quam tenes juris tui emptio est. Ambros. in Ps. 18.
Pauperiorem se judicat omnis abundans, qïiia sibi déesse arbitratur quidquid ab aliis possidetur. Id. de Nab.
De avaritia proditio, fraus. fallacia, perjuria, inquietudo et violentia oriuntur. Gregor., 31 Moral. 32.
Peccatum avaritiœ mentem quam infecerit ità gravem reddit, ut ad appetenda sublimia attolli non possit. Id.
Magna est securitas cordis , nihil habere concupiscentiœ sœcularis ; nam , si ad terrena adipiscenda cor inhiat,
qu'il engloutisse, ainsi l'avare n'est jamais content.
A mesure qu'un homme vieillit, les autres vices vieillissent et s'affaiblissent avec lui : l'avarice seule rajeunit (et devient tous les jours plus ardente).
L'avarice s'enflamme toujours, au lieu de s'éteindre, par le gain elle augmente comme par degrés ; et plus elle monte, plus elle s'efforce de pousser encore plus baut : d'où il arrive que sa chute en est plus dangereuse.
Le désir déréglé d'amasser est la matière de toutes les perfidies, de l'idolâtrie et des sacrilèges qui se commettent.
On ne met point de bornes à ses rapines quand on n'en donne point à sa cupidité.
L'avarice n'est jamais rassasiée, et plus elle a plus elle cherche et souhaite 'd'avoir; et ce désir ne diminue, ne se ralentit, ni par l'abondance ni par la disette.
L'avare manque également de ce qu'il a et de ce qu'il n'a pas, parce que ou il souhaite ce qu'il n'a point, ou bien il craint de perdre ce qu'il a.
11 y des nations barbares chez qui, parce que l'or est commun et en abondance, on se sert de chaînes d'or pour lier les criminels dans les prisons, et on les charge ainsi de richesses : en sorte qu'on peut dire que plus ils sont coupables, plus ils sont riches.
0 le détestable aveuglement d'esprit !
ô profondes ténèbres d'une avarice insensée !
L'avarice se présente et dit : L'or et l'argent sont le prix de l'esclavage auquel vous vous êtes engagé, et la possession de vos biens est l'achat du droit que vous avez de disposer de vous-même.
Celui qui possède le plus de richesses s'estime d'ordinaire le plus pauvre, parce qu'il se persuade qu'il lui manque tout ce que les autres possèdent.
De l'avarice naissent les trahisons, les fourberies, les parjures, les chagrins, les inquiétudes, les violences.
Ls péché d'avarice appesantit tellement l'esprit qu'il possède, qu'il ne peut s'élever et porter ses désirs vers des biens plus nobles et plus précieux.
C'est une grande sécurité pour un cœur, de n'être point infecté de la convoitise des biens du siècle : car/, si le cœur sou-
tranquillum securumque esse nullatenàs potest. Gregor. Moral. 22.
Longa nostra desideria increpat vita brevis : incassiïm multa portantur , cùm juxta est qu'o pergitur. Id. Homil.
Aon est census in crimine, sed affectus. ld.10 Jobi 17.
Si cuncta mnndi relinquere non potes, sic tene quœ hujus mundi sunt , ut per ea non tenearis; ut terrena res possi~ deatur, non possideat. Id. Iiomil. 16 in Evang.
Nullum est justitiœ in illo corde vestigium, in quo avaritia fecit sibi habitaculum. Léo in Serm.
Morbus insanabilis, fornax quœ nunquam extinguitur , tyrannis per totum orbem terrarum diffusa. Chrysost. Hom.
de avaritia.
Qui pecuniœ servit , et prœsentibus compedibus constringitur et futuris paratur. Id. in Matth. 28.
Avaritia insatiabilis ebrietas. Id. Ibid.
Âvarus communis omnium hostis.
Chrysost.
Qui relinquenda servat , alienorum custos est, non dominus suorum, Id.
Homil. 6 in Matth.
Periculosa cura velle ditescere , et grave onus innocentia subit incrementis opum occupata. Hilarius , 19 in Matth.
Didici terram calcare , non adorare.
Clemens Alex., Admonit. ad gentes.
Arx vitii inventa est pecuniœ cupiditas. Id.
Sicut nulli alii prœterquam Deo soli cultum tribuere par est, sic etiam neque ullâ in aliâ re spemnostram conslituere debemus quàm in Deo. Basilius, Orat. 2 de Princ.
Quod est cœteris vitiis remedium, hcc est avaritiœ irritamentum. Id. Homil.
in avares.
Fœnus super fœnus, malorum parentum malasoboles. M
Quod velis et nomen imponas , usura est (Ioquitur de variis modis pecuniam cum fœnore locandi). Ambr. de Tobia
pire après les biens de la terre, il ne peut être ni tranquille ni en sûreté.
La brièveté de la vie est une accusation tacite contre l'étendue de nos désirs. C'est bien hors de propos que nous nous chargeons de beaucoup de choses pour un voyage dont le terme est si proche.
Les revenus et les grandes richesses ne sont pas un crime, mais l'affection qu'on y a.
Si vous ne pouvez pas entièrement renoncer à toutes les choses de ce monde, possédez-les de telle sorte que vous n'en soyez pas possédé vous-même, et que ces objets vous soient soumis, et non pas vous à eux.
Il n'y a pas la moindre trace d'équité et de justice là où, règne l'avarice.
L'avarice est une maladie incurable, une fournaise toujours ardente , une tyrannie qui étend partout son injuste domination.
Celui qui est esclave de l'argent est arrêté en cette vie par des chaînes pesantes, et destiné dans l'autre à en porter de plus rudes.
L'avarice est une ivresse toujours altérée.
L'avarice est l'ennemi commun de tous les hommes.
Mettre en réserve ce qu'il faudra quitter un jour, c'est se faire le gardien du bien d'autrui, et non posséder le sien propre.
C'est une dangereuse préoccupation que celle de s'enrichir, et l'innocence a beaucoup à souffrir du soin d'augmenter les richesses.
J'ai appris (comme chrétien) à fouler aux pieds la terre, et non pas à l'adorer.
La cupidité est la citadelle du vice.
Comme il n'est pas permis de rendre un culte souverain à d'autre qu'à Dieu eul, nous ne devons, de même, mettre notre espérance qu'en Dieu seul.
Ce qui est le remède des autres vices ir'ite et augmente l'avarice (avoir la possession de ce que l'on souhaite).
Usure sur usure, mauvaise fille de mauvais parents.
Donnez quel nom il vous plaira à ces prêts illicites : c'est l'usure.
Ne fias humanarum calamitatum eauponator (Loquitur de iis qui ex damnis publiais lucrum faciunt). Basil. Homil. G.
Bealus Me qui post Ma non abiit quœ possessa onerant , amata inquinant, amissa cruciant! Bernard. Epist.
Divitiarum amor insatiabilis , quarum acqnisitio quidem laboris, possessio timoris, amissio plena doloris invenitur. Bernard, de Convers,
Non es pecuniœ tuœ dominus , sed servus. Id. in Cantic.
Cupidilalis lex sive genius est non habita prœ habit is esurire, et prœ non habitis habita fastidire. Id. De diligendo Deo.
Avarus largus in alieno , sed parais in proprio; gulam évacuât ut arcam repleat; corpus exténuât ut lucrum exténuât. Iunoeentius, De vilit. condition, hum.
Cunctos penè homines agitât avaritia, nullum de his quietum esse permittit.
S. Maximus Taurinensis.
Non facile de avaritia triumphat de quo semel ipsa triumphavit. Petrus Blesensis.
0 pestis maligna avaritiœ , semper bonis animis delestanda ! Quid illœsum, quid inconcussum dimitlit? S. Chrysol.
in Matth.
Avaritia quàm facile arguitur ab omnibus , utinàm possil tam facile non amari. Zeno Yeron. Serin. 2 De avaritia.
Non habentibus divitias , habendi injicit cupiditatem; haben-tibus, adimit satieiatem: ita oinnes in rabiem unâ tempeslate prœcipital, ut tibinam sit major ignoretur. Id. Ibid.
Aurum argentumque, christiane , si vera dicenda sunt , exsecraris in simulacris solis, non in penelralibus tuis.
Nam et ilùc, aureis argenteisque innumerabilibus velutl exemplis , lereti monda percussis, inesse similiter regum vultus signaque cognoscis ; nihilque aliud dislat nisi qubd in domo tua mi-
Ne' devenez pa;, par vos usures déguisées, l'auteur de la misère publique, en égorgeant ceux qui s'adressent à vous, (trompés par l'amorce d'un faux soulagement que vous leur offrez).
Heureux celui qui n'a point couru après les biens dont la possession est un fardeau, dont l'affection et l'attachement nous souille, et dont la perte nous cause du tourment !
L'amour des richesses est insatiable :
richesses cependant dont l'acquisition nous coûte bien de la peine; la possession, de la crainte; et la perte, de la douleur.
Vous n'êtes pas le maître mais l'esclave de votre argent.
C'est le génie de la cupidité, de désirer plus ardemment les choses qu'elle n'a pas que celles qu'elle a déjà, et de 6e dégoûter plus facilement des choses qu'elle possède que de celles qu'elle n'a pas encore.
L'avare est prodigue du bien d'autrui, et épargne le sien; il se prive de ce qui est nécessaire à la vie, afin de remplir ses coffres ; il extenue son corps pour étendre ses revenus.
L'avarice inquiète et fatigue à peu près tout le monde, et ne laisse personne en repos.
11 est difficile à celui qui a été une fois vaincu par l'avarice de triompher ensuite de ses violences.
Que l'avarice est une peste maligne, détestable à tout esprit bienfait! A quoi pardonne-t-elle ? et de quoi ne tâche-telle pas de tirer profit?
Plût à Dieu qu'autant l'avarice est blâmée de tout le monde, autant il fût facile de n'y être pas adonné !
L'avarice inspire le désir des richesses à ceux qui n'en ont point; elle empêche ceux qui en ont de croire en avoir assez: et ainsi, du même coup, elle porte tout le monde à en amasser avec une espèce de fureur si violente, que vous ne sauriez dire en qui elle est plus grande.
S'il faut dire ce qui en est, chrétien, vous ne haïssez l'or et l'argent que dans lesidoles, mais non dans vos cabinets et au fond de vos coffres. Vous savez bien quelle quantité il y a là d'espèces de l'une et de l'autre sorte, frappées avec ait, où brille l'image des Césars, avec les marques de ieur autorité. Or, il n'y a eu
nuta suit, in templo majora : quœ si erogaveris, pecunia est; si servaveris, simulacra. Id. ibid. (alludens ad illa verba : Simulacra gentium argenlum et aurum.)
Inde est... qu'od omne genus humanum suo ihtevitu suisque calamitqtibfiS delectatur , viliorem habens animam tni'Uh pcruhiam. Ibid.
VuUiS, scire quaU calamitatis si' genus?
sanè plus in eum qui eam duexerd sœvit. Id. De avarit. Serm. 3.
Misero est miserior qui miseris ditatur alicnis. Id. Serai. De justit.
Receptaculum omnium vitiorum, et iuextricabilis nequitiœ famés. Cassianus.
Nemo se avarum intelligit, nemo eu»
pidum sentit. Gregor.-Jlagnus.
Hoc ab homme colitur quod prœ céleris diligitur. Augustiu. in Epist. ad l'bilipp.
[Avarus ipse miseriœ suœ causa est.
Seneca, in Proverb.
Inojdœ pauca desunt, avaritiœ omnia.
Id.
In nullum avarus bonus est, in se pessimus Id. Epist. 208.1
tout cela d'autre différence, sinon que ces pièces gardées dans votre maison sont \ etites, et celles qui sont dans les temples sont plus grandes. C'est de la monnaie quand vous l'employez ou le distribuez, cet or, cet argent ; c'est une idole quand vous le mettez eu réserve.
De-là vient que tout le monde prend plaisir à sa propre perte, tenant moins de compte de son âme que de son argent.
Voulez-vous savoir quelle furieuse maladie c'est? elle est plus cruelle à ceux qui lui sont dévoués qu'aux autres.
Celui-là est le plus misérable de tous les bommes, qui s'enriebit des misères d'autrui.
L'avarice est le réceptacle de tous les vices ; c'est une faim insatiable, d'iniquité.
Personne ne croit être avare, et ne s'aperçoit qu'il désire immodérément des riebesses.
L'bomme est idolâtre de ce qu'il aime avec plus de passion.
[L'avare est la cause et l'auteur de sa propre misère.
La pauvreté manque de peu de ebose, mais l'avarice manque de tout.
L'avare n'est bon pour personne ; il est détestable pour lui-même].
Ce qu'on peut tirer de la Théologie
[DéOiiilion]. — La passion des richesses, qu'on appelle Avarice, a deux noms dans les saintes Ecritures : tan'ôt elle s'appelle amour de l'argent, et tantôt cupidité, c'est-à-dire désir d'avoir plus que ce qui est nécessaire et raisonnable. Or, quoiqu'il semble que l'idée renfermée sous ce dernier nom soit plus générale que celle du premier, toutes deux néanmoins viennent à une même chose, expliquent la nature de cette passion, et nous représentent, en tout son entier, ce désir insatiable qu'on appelle avarice, puisque l'argent dont les avares sont si passionnés sert à acquérir tout ce qui peut cire l'objet de cette convoitise. Mais, proprement, le nom
de cupidité , où l'étendue est mieux marquée , semble être celui des deux qui convient mieux à l'avarice, parce que cette passion est universelle, et embrasse sans exception toutes les choses de ce, monde à la jouissance desquelles le cœur humain se porte, pour ainsi dire, avec fureur, sans se prescrire ni ordre ni bornes dans ses désirs à l'égard de tout ce qui peut passer pour utile : et qu'est-ce qu'il y a dans le monde que l'avare ne tourne pas à des vues de profit, s'il suit son penchant?
L'avarice renferme deux choses : — ■ 1°. une forte attache à ce que l'on possède, dont on ne veut point se défaire, sous prétexte de le tenir en réserve pour son propre besoin ; — 2°. un désir d'avoir et d'acquérir davantage que ce que l'on possède, sous prétexte d'en ménager les utilités et de le faire profiter par des moyens justes et légitimes. Il faut néanmoins confesser que cette passion n'est pas toujours criminelle dans les personnes qui n'ont que médiocrement de bien pour le soutien de leur vie et pour l'entretien de leur famille; quoiqu'elles ne laissent pas de pécher contre la loi de charité si, sous ce prétexte, elles manquent d'assister, selon leur pouvoir, ceux qu'elles voient en nécessité. Mais c'est un grand crime, dans ceux qui ont de grands biens, de ne croire jamais en avoir trop, de tout retenir pour eux-mêmes, et de n'avoir que de la dureté pour les pauvres.
[Ce qui est péché et défendu]. — Le désir ou l'amour des choses extérieures est naturel à l'homme en tant que ces choses sont utiles et nécessaires pour la fin à laquelle elles sont ordonnnées, et ce désir est innocent tant qu'il se tient dans les règles et dans les proportions de cette fin ; mais, sitôt qu'il excède cette règle, c'est un péché, grand ou petit, à proportion de l'excès avec lequel le cœur s'y attache.
[Deux sortes d'avarice], — 11 y a deux sortes d'avarice , dont l'une est opposée à la justice, et celle-ci est toujours coupable de vol ou de larcin ; l'autre est opposée à la libéralité, et celle-là ne dit autre chose qu'une affection intérieure, mais déréglée, vers les richesses. Or, cet amour déréglé des choses temporelles est péché mortel lorsqu'on préfère cet amour à celui qu'on doit à Dieu ou au prochain; mais, quand il ne détruit ni l'un ni l'autre (ce qui est assez difficile , surtout s'il est bien violent, car alors il ne se peut guère qu'il ne fasse oublier quelque devoir important), il n'est que véniel.
Quoiqu'il soit difficile de fixer le juste point du milieu entre un sage ménagement des biens temporels et l'avarice, à cause que l'on prend souvent l'un pour l'autre , on peut pourtant , en général , marquer assez clairement la différence de ces deux choses en ce que c'est un devoir et une obligation de conserver son bien, et de le ménager avec sagesse ; mais c'est avarice que d'y être attaché d'affection jusqu'à violer quelque précepte pour retenir ce bien ou pour en acquérir.
Ce n'est pas un crime d'avoir du Lien ; mais c'est un crime d'y avoir trop d'attache. Jésus - Christ, qui semble réprouver les riches, ne les réprouve pas parce qu'ils sont riches, mais parce qu'ils sont ordinairement avares. Ce n'est pas la possession des biens que l'Ecriture condamne , mais le cupidité qui fait qu'on les augmente avec trop de soin , ou qu'on veut avec trop d'empressement en amasser, ce qui, comme dit S. Paul, est la source de toutes sortes de péchés.
[En quel sens c'est un mal sans remède]. — Quand on dit que l'avarice est un mal incurable ou sans remède , ce n'est pas qu'on prétende que le défaut de remède vient de la part de Dieu qui refuse ses grâces, ses secours capables de nous convertir ou de nous appeler à la pénitence ; mais cela vient des défauts auxquels nous sommes sujets à mesure que nous avançons en âge : faiblesse de résolution, crainte de manquer, d'être moins considérés tous les jours plus grandes, etc. Ces défauts font que l'avarice peut bien être le péché le plus dangereux, mais non pas le plus grave: car le péché qui est incurable, à cause du mépris de la miséricorde ou de la justice de Dieu, mépris qui est propre au péché contre le Saist-Esprit, est certainement le plus grief de tous les péchés.
[L'avarice péché capital]. — L'avarice est un vice capital, selon S. Grégoire, parce que l'objet de l'avarice, qui n'est autre que l'argent en général, nous promet par lui-même une suffisance et abondance de toutes sortes de biens que nous nous procurons facilement par son moyen. Or, comme la suffisance ou l'abondance des biens est l'une des conditions de la béatitude ou de la félicité, et que tout vice dont l'objet participe beaucoup à la nature de cette félicité est capital, en tant qu'il porte à beaucou i d'autres vices qui tendent à la même fin, de-là vient que l'avarice est un de ces vices. C'est la raison de S. Thomas.
On peut demander comment les avares font leur dieu de leur argent : car c'est ce que l'on dit communément , et plusieurs SS. Pères se servent de cette expression , fondés sur les paroles de S. Paul. Nous venons d'en toucher la raison, qui est la même, ou peu s'en faut, que celle pour laquelle l'avarice est un des vices capitaux. C'est que , Dieu étant un être souverain, que nous regardons comme notre dernière fin et comme notre souverain bonheur, auquel nous sacrifions et dans lequel nous devons mettre toute notre espérance, les avares semblent avoir tous ces mêmes sentiments en faveur de leur argent. Ils le regardent comme leur fin dernière, au lieu d'en faire un moyen pour arriver à leur fin, l'ordre naturel des choses demandant qu'on n'use de l'argent, comme de tout le reste, que pour jouir de Dieu. Or, un avare renverse cet ordre : Non utilur sed fruilur, comme parle S. Augustin ; il jouit de son argent, il s'y plaît, il s'y arrête comme à sa fin, au lieu de s'en servir comme d'un moyen. Que s'il aime Dieu, c'est à cause de l'argent qu'il en espère ou qu'il lui
demande: Non Deum amal, sed argenlum ; et si Deum colil , pr opter argenlum colil. Et ce qu'il y a dans sa conduite qui peut lui attirer, plus qu'à d'autres pécheurs, le blâme de faire un dieu de ce qu'il recherche est cette attache qu'il a, plus absolue, plus obstinée et plus uniforme ; outre que, comme nous avons encore vu , la matière de sa passion est la même dont se font les idoles.
[L'avarice est un esclavage]. — C'est pour cela que l'expression de l'Apôtre a eu tant de cours, et que l'avarice est si communément appelée un culte ou une servitude d'idoles : non qu'il faille néanmoins prendre ces termes à la lettre et suivant toute leur rigueur, non plus que ce que nous avons dit de ce caractère de divinité que l'avare semble reconnaître dans son argent, dont il fait son bonheur unique. On veut marquer par-là seulement quelque ressemblance, qui consiste en ce que l'idolâtrie se métaux pieds de la créature, et l'avare pareillement soumet son cœur aux richesses ; l'idolâtre attend tout du dieu qu'il adore , l'avare tout de ses moyens : mais cela pourtant d'une différente manière , parce que l'idolâtre rend à la créature un culte divin et souverain, l'avare au contraire sacrifie bien son cœur à l'argent par un désir insatiable de l'accumuler, mais il ne fait pas cela pour l'adorer : d'où vient que l'avarice n'est pas un péché aussi grave que l'idolâtrie.
[Les vices qui naissent de l'avarice]. — La trahison, la fraude, la fausseté, le parjure, l'inquiétude, la violence, sont ce que S. Grégoire-le-Grand appelle les filles de l'avarice, parce qu'elles naissent d'elle, et qu'elles tendent à la même fin. Car, si le dérèglement de cet amour qu'on a pour les richesses consiste précisément à les retenir et à les conserver sans en faire part à personne , de-là naît la dureté de cœur, opposée à la miséricorde ; si l'excès consiste dans les mouvements qu'on se donne pour les défendre et pour les acquérir, alors naît l'inquiétude d'esprit; que si ce trouble d'esprit roule sur l'acquisition des choses qui appartiennent à autrui, alors l'avare emploie la fraude et la .fourberie, et c'est fausseté, tromperie, mensonge, trahison.
[Diverses espèces]. — Voici la manière dont on exprime les différentes espèces de ce vice. Un homme est avare : cela peut signifier simplement qu'il ne donne pas ; si c'est qu'il donne peu , on l'appelle épargnant ; s'il ne donne rien, on dit qu'il est tenant; s'il donne quelque chose, mais que ce peu encore il le donne avec peine et avec regret, c'est ce qu'on appelle vulgairement être chiche; et plus on épargne, jusqu'à se refuser soi-même le nécessaire, plus cola est sordide. Que si l'avare pèche en acquérant, soit par un gain honteux et infâme , soit en rendant des services bas et abjects, c'est encore une autre espèce d'avarice sordide; s'i profite des choses dont il ne devrait tirer aucun fruit, comme l'usurier;
s'il use de monopoles ou de concussions, s'il ravit, s'il vole sous différents noms, en tout cela il est injuste; si par de grands travaux il se mine pour acquérir des choses de peu de valeur, c'est une avarice insensée, c'est où se produit plus visiblement la folie de l'avarice.
Nous aimons naturellement les biens de la terre , et cela avec d'autant plus d'ardeur que nous nous persuadons qu'ils nous sont nécessaires. Ainsi , il est aisé de se flatter soi - même , d'aller trop loin avec des prétextes, et d'être avares sans nousi maginer l'être. Il n'en est pas ainsi des autres passions , comme de l'ambition et de l'amour du plaisir : elles sont ardentes pour des choses superflues ; mais quoique , dans ce qui sert de matière à l'avarice, il y ait beaucoup de superflu, il est tellement mêlé avec ce qu'il y a de nécessaire , que nous pouvons couvrir l'ardeur illégitime que nous avons pour Fun par le désir déraisonnable que nous pouvons avoir pour l'autre. Mais ce qui augmente la facilité de ce mal, c'est que toutes les autres passions sont intéressées à l'entretenir dans sa violence, parce que les richesses qu'elle poursuit sont de puissants moyens pour contenter toutes les affections déréglées.
[Riche ou avare]. — Ce n'est point un paradoxe, c'est une vérité dont la théologie et la morale , l'Ecriture et les Pères tombent d'accord : qu'il n'y a que ceux qui possèdent leurs biens qui soient riches , et que pour les posséder il en faut jouir sans attache et sans amour déréglé : et, par conséquent, que ce n'est pas être riche, mais avare, que d'avoir un atfachement excessif à ces biens, parce que ce n'est pas les posséder, mais en être possédé; c'est être esclave de cette tyrannique passion, qui met en servitude l'esprit, le cœur et le corps tout à la fois.
[Ce qu'il faut faire]. — Pour éviter le péché d'avarice, il faut prendre quatre précautions à l'égard des biens de la terre. La première est de ne point désirer d'en posséder beaucoup : car ce seul désir marque qu'on les aime trop, et que cette passion est déjà toute formée dans le cœur. La seconde, de n'en avoir et de n'en prétendre avoir que par des voies raisonnables : car c'est un des effets de ce vice, de portera acquérir du bien par quelque voie que ce soit. La troisième, de ne point répandre son cœur sur ceux que l'on a injustement acquis , en s'y attachant avec trop d'application. La quatrième enfin, de ne les point conserver ni augmenter par des moyens qui nous engagent insensiblement dans les injustices , dans des violences, dans l'usure, les fourberies, etc.
[Avis touchant l'usure]. — Pour ce qui regarde l'usure , qui est l'espèce d'avarice la plus criante, il n'est point à propos de décider en chaire si tel et tel contrat est usuraire. H y a sur eett'1 toatière des opinions différentes, et des docteurs qu'il est également dangereux d'approuver et de réfuter. Il n'est pas même question de décider s'il y a toujours de l'injustice dans
l'usure, mais seulement de distinguer ce qui est véritablement usure d'avec ce qui ne l'est pas, dans le sentiment unanime des docteurs , puisque tous les Pères et les théologiens demeurent d'accord que , dès qu'un prêt ou un contrat est usuraire , il est vicieux de lui - même, et Jncapablc d'être permis et justifié par aucune loi.
[Les actes de l'avarice]. — Lesactes propres de l'avarice, et qui marquent qu'on est possédé de cette passion, sont : — 1° De concevoir et d'entretenir au fond de son âme une haute estime des richesses ; comme nous voyons des personnes qui ne font état que de ceux qui ont tant de mille livres de revenu, et qui jugent sur ce pied-là de leur mérite, comme s'ils en avaient plus d'esprit et de vertu, et comme si leur opulence leur tenait lieu de toutes les autres qualités ; — 28 De fomenter un désir continuel d'en acquérir : d'où naissent les soins, les inquiétudes et les mouvements fâcheux qu'on se donne ; — 3° Être sans cesse à l'examen et aux enquêtes pour trouver ou pour inventer tous les moyens d'en acquérir, et mettre tout en œuvre pour cela ; — 4° Refuser ou différer de payer ses dettes, ou le salaire des ouvriers dont on a tiré service ; — 5° Etre dur envers les pauvres, et n'être point touché de leur misère, ou s'imaginer qu'on n'est pas obligé de les soulager ; — 6° Enfin, être cruel envers soi-même, et se refuser la nourriture et les autres besoins, sans autre raison que la peine qu'on a de se résoudre à se défaire de cette partie de son bien qui doit s'en aller par l'usage.
[Remèdes]. — Les SS. Pères, et entre autres S. Chrysostôme, nous suggèrent plusieurs moyens de dompter cette passion et de nous défaire de ce vice. En voici les principaux. Le premier est de se bien persuader que les biens de la terre, quoique légitimement acquis, sont toujours très-dangereux, et qu'ils causent la damnation, non-seulement de tous ceux qui en font manifestement un mauvais usage, mais encore de ceux qui les possèdent avec un attachement passionné. Le second est de réprimer le désir que nous avons d'amasser des richesses, parce que cette inclination rend les personnes esclaves de leur argent. Le troisième est d'employer les biens que nous avonsreçus de la main de Dieu selon ses intentions, qui sont de pourvoir à nos besoins continuels, et du superflu secourir ceux qui sont en nécessité. Le quatrième, de faire souvent réflexion sur le malheur où sont tombés tant de riches avares, qui se sont perdus pour des biens périssables dont ils pouvaient se servir pour acquérir un bonheur éternel. Le cinquième enfin est de se contenter des biens que Dieu nous, a donnés, en nous soumettant aux ordres de sa providence, et de les employer comme nous voudrions avoir fait à l'article de la mort.
La peine, l'inquiétude et les soins, sont comme attachés à la possession des richesses et à la passion d'en acquérir : ce qui rend le sort des avares malheureux. Solliciludo divitianuu, l'inquiétude des richesses : c'est ainsi
que s'exprime le Fils de Dieu en parlant des richesses. Il ne dit pas simplement diviliœ, mais solliciludo divitiannn, l'inquiétude des richesses, pour marquer le trouble où elles jettent naturellement. Il les compare ailleurs à des épines qui piquent et qui causent de la douleur. C'est ce que la morale enseigne, et ce que l'expérience nous apprend. Quelle douleur, en effet, est comparable à la douleur que ressent un avare, et par quelles inquiétudes son cœur n'est-il point déchiré, dans l'appréhension de perdre ce qu'il a, dans l'empressement où il est d'acquérir ce qu'il n'a pas ? Quel est son désespoir quand quelque revers de fortune, quelque accident imprévu, ou, pour parler plus chrétiennement, quand un ordre secret de la Providence lui enlève ces biens, qui lui ont tant coûté de peines à acquérir !
[Concupiscence et cupidité], — S. Thomas met une différence notable entre la concupiscence et la cupidité, que l'on confond assez souvent : celle-là, ayant son siège dans l'appétit sensitif, a ses bornes ; au lieu que celle-ci, résidant en l'esprit, n'en a point. Par exemple, la concupiscence porte à boire et à manger; mais, après s'être rassasié, on cesse enfin de manger : la cupidité n'est pas faite de même ; elle n'a point de bornes dans ses désirs ; la possession de quoi que ce soit ne la contente jamais, ses désirs sont comme infinis. De-là il arrive que, encore qu'on puisse contenter la concupiscence, on ne saurait jamais contenter la cupidité : ce qui a fait dire au Sage qHe les désirs de l'avare sont insatiables : Insatiabilis est oculus cupidi (Eccli. xiv, 9). Ce qu'il a ne le contente pas ; ce qu'il possède ne fait qu'irriter ses désirs, et, quelque abondance qu'il ait de toutes choses, il lui en manque toujours quelqu'une, qu'il ne désire pas avec moins d'ardeur que s'il n'avait rien, et après laquelle continuellement il soupire. Comme c'est l'attachement à l'argent et aux richesses qui fait l'avarice, ce que l'on fait et ce que l'on souffre pour en acquérir, ou pour les conserver, marque l'amour et l'affection qu'on leur porte : et l'on peut dire qu'il n'y a point de règle plus certaine pour juger de l'attachemeut qu'on y a. Ainsi, en parlant communément, il est vrai de dire qu'il n'y a rien au monde que l'on aime tant que les richesses, puisqu'il n'y a [rien pour quoi on prenne tant de peine ; et, si on faisait pour Dieu la moitié de ce que l'on fait, et qu'on souffrit pour lui la moitié de ce que l'on souffre pour l'argent, on serait un grand saint dans le ciel.
| Châtiment]. — On peut dire d'un riche avare que Ta pauvreté qu'il s'efforce d'éviter en amassant de grands biens est le juste châtiment de sa passion ; que la Providence le condamne à n'avoir rien, parce qu'il veut tout avoir; qu'il est plus- pauvre que le pauvre même, parce que, si plusieurs choses manquent à la pauvreté, toutes choses manquent à l'avarice; enfin, qu'il est comme un monstre, qui joint en sa personne la fortune d'un riche et la condition d'un gueux. — Mais on ne doit pas, pour
cela, desespérer aussitôt des a conversion, et conclure au châtiment éternel des riches du monde; on doit se contenter de dire que la conquête du ciel leur est très-difficile, au lieu que les pauvres volontaires y ont déjà par avance un droit acquis.
§ VI
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[Prétextes de l'avariée]. — Les hommes disent sans cesse qu'ils n'ont pas de quoi subvenir à leurs nécessités présentes, ni de quoi prévenir les nécessités futures ; qu'il leur manque beaucoup de choses pour leur propre usage et pour l'établissement de ceux qui leur appartiennent; qu'ils ne sont pas assez accommodés pour se maintenir dans leur rang, ni pour parvenir aux dignités qu'ils s'imaginent être dues à leur mérite. C'est pour cela qu'ils ne cessent d'amasser, qu'ils entassent revenu sur revenu, et, que par une cupidité qui les aveugle, ils confondent le bien d'autrui avec le leur; ils s'approprient tout ce qui les accommode, et se persuadent qu'ils possèdent avec justice ce qu'ils peuvent acquérir avec adresse. (De la Volpillière, Sermon sur la restitution.)
[Le génie de l'avarice]. — Comme l'avarice a beaucoup de besoins, elle a aussi une infinité de désirs : et comme ces besoins et ces désirs ne peuvent être remplis et satisfaits par ce qu'elle trouve en soi, elle se répand au-dehors. Il n'y a rien qu'elle n'entreprenne au préjudice des droits du prochain; il n'y a point d'artifice dont elle ne se serve pour couvrir ses injustices, point d'intrigue qu'elle n'emploie, point d'adresse dont elle n'use, pour parvenir à ses fins. De-là viennent les simonies, les faux témoignages, les faux contrats, les chicanes, les tours, les détours dans les procès, etc. (Bretteville, Essais de Sermons).
De quoi l'avarice n'est-elle pas capable, et à quoi ne se résout-on pas quand on veut satisfaire cette passion ? Y a-t-il amitié qu'on ne viole, société qu'on ne rompe, intrigue qu'on ne lie, perfidie qu'on ne fasse ? .Vvarice, feras-tu encore aujourd'hui l'idole de tant de chrétiens? Poison funeste au salut, perdras-tu encore aujourd'hui tant de fidèles? Si je m'en rapporte au Saint-Esprit, tout le monde presque s'accorde à cette passion, et le pauvre et le riche : Omnes avariliœ student (Jérém. vi, 13). Quelle injustice un juge avare ne commet-il pas ! avec quel fureur dépouille-t-il la veuve et l'orphelin , quand il se laisse corrompre par l'argent ! A. quelles prostitutions cette fille et cette femme ne s'abandonncnt-elles pas,
quand elles veulent s'enrichir ou se tirer de la misère ? Quelles friponneries ne fait-on pas dans le commerce? A combien de parjures et de mensonges ne songe-t-on pas ? (Fromentières.)
Que voit-on dans le monde, qu'une avarice insatiable et une passion mragée d'avoir du bien, qui fait qu'il n'y a ni conscience qu'on écoute, ni loi de Dieu qu'on ne viole, ni ami qu'on ne trahisse, ni parent qu'on n'abandonne et qu'on ne vende pour avoir de l'argent? Avarice si emportée, que, quand l'intérêt et le profit paraissent, il n'y a plus de Dieu ni de religion. (Texier, Car.).
[Comment l'argent devient notre idole]. — Que sert-il àun chrétien, dit S. Zenon de Vérone, dans ce ravissant traité qu'il a fait sur l'avarice, d'avoir en horreur et en abomination l'or et l'argent dans les idoles que les païens adorent, s'il adore cet or et cet argent dans ses coffres? Aurum et argentwm exsecrans in simulacres, colis in penelralibus tuisl\ Toute la différence qu'il y a entre ces idoles et celles des gentils, c'est que celles-ci son grandes dans leurs temples, et celles-là plus petites dans vos coffres In domo tuâ minuta sunt, in templis majora. Ne nous trompons point, dit ce grand homme : si nous employons notre argent dans des choses justes et raisonnables, c'est de l'argent; si nous le gardons avec des soins superflus et des affections désordonnées, au jugement de Dieu c'est une idole : Quœ si erogaveris, pecunia est; si servaveris, simulacra. (Le P. Texier, Carême.)
[La cupidité fait ce que la charité devrait faire]. — Quelle charité serait-ce de bâtir une maison tout entière pour un autre, de la meubler, de la lui remettre la clef à la main! Or, la cupidité le fera gaîment. Quelle charité d'aller quérir des remèdes aux Indes, de s'abaisser aux plus vils ministères et de rendre aux autres les services les plus bas ! La cupidité fait tout cela sans s'en plaindre. Il n'y a donc rien dont on tire de plus grands services que de la cupidité même des hommes. Mais, afin qu'elle soit disposée à les rendre, il faut qu'il y ait quelque chose qui la retienne : car, si on la laisse à elle-même, elle n'a ni bornes ni mesure, et, au lieu de servir à la société humaine, elle la détruit. Il n'y a point d'excès dont elle ne soit capable lorsqu'elle n'a point de liens, son inclination et sa pente allant droit au vol, aux meurtres, aux injustices et aux plus grands dérèglements, n a donc fallu trouver un art pour régler la cupidité : et cet art consiste dans l'ordre politique, qui la retient et qui l'applique aux choses utiles de la société. On admirerait un homme qui aurait trouvé l'art d'apprivoiser les lions, les tigres et les autres bêtes sauvages, et de les faire servir aux usages de la vie : l'ordre politique fait cette merveille : car les hommes pleins de cupidité sont pires que les tigres et que les lions; et cependant on en tire tous les services humains que l'on pour-
rait tirer de la plus pure charité. (Livre intitulé De l'éducation d'un prince).
[Quel vice c'est]. — Qui pourrait décrire les différents désordres que produit l'avarice dans ceux qui en sont esclaves ; les ténèbres qu'elle répand dans leurs esprits, le fond de corruption qu'elle laisse dans leurs cœurs, l'oubli de Dieu et de leurs devoirs qu'elle leur inspire; les troubles et les embarras où elle les jette; le duc et insupportable joug qu'elle leur impose, l'impénitence et le désespoir où pour l'ordinaire elle les précipite : ce serait vous faire un portrait assez naturel de ce péché, et justifier la vérité de cet oracle : Non potestis Deo servire et mammonœ.
Cruelle passion d'avoir du bien par quelque voie que ce puisse être ! passion qui règne dans les conditions médiocres comme dans les plus éclatantes ! passion qui, pour ne pas produire autant de désordres dans les petites fortunes que dans les grandes, ne laisse pas moins de corrupion dans le fond d'une âme ! passion tumultueuse, ardente, inquiète, qui ne se satisfait presque jamais de son état, et ne se renferme que rarement dans les bornes où elle devrait être !
L'avarice règne depuis le plus grand jusqu'au plus petit, dit Jérémie. Chacun tâche de s'avancer, et, comme les biens de ce monde sont extrêmement bornés et partagés entre plusieurs, il n'y a personne qui ne tâche de s'avancer aux dépens d'autrui. L'artisan trompe, le marchand vend à faux poids et à fausses mesures , le serviteur vole le maître, le maître retient les gages du serviteur. (Sermons moraux.)
La même nécessité qui fait le voleur dans un bois, ou dans un grand chemin, fait dans les villes le bourgeois injuste, le courtisan usurpateur, l'homme d'église avare et intéressé. Cette fatale conjoncture fait faire des efforts et rend l'esprit fertile en expédients. De-là ces industries sans nombre de s'approprier le bien d'autrui, ces tours de souplesse si connus des gens du métier; ces friponneries secrètes : on emprunte, sûr de ne rendre jamais ; on vit aux dépens de l'artisan; on ignore le précepte de l'aumône, puisque, loin de reconnaître du superflu, on ne trouve jamais le nécessaire pour fournir à son luxe et à sa dépense; on confond le patrimoine de Jésus-Christ avec le sien; on intéresse encore celui de ses amis et de ses proches avec les terres dont on paraît avoir le domaine, quoiqu'il soit absorbé par des dettes qui passent le fond. (Le P. Cheminais.)
[De l'usure]. — n n'y a rien de plus cruel ni de plus infâme que cette usure ordinaire des hommes. L'usurier trafique du malheur des autres ; il s'enrichit de leur pauvreté, et il redemande ensuite ses intérêts comme s'ils étaient dus à sa charité. Il est impitoyable, et il a peur de paraître tel ; il semble qu'il veuille obliger le pauvre, et il l'accable davantage, et le réduit à la dernière extrémité; il luRend une main, et il le pousse de l'autre dans le précipice. Il offre de secourir celui qui périt, et, au lieu
CiïC> AVARICE.
de Je mener dans le port, il le pousse dans les écueils et dans les rochers. « Là où est votre trésor, là est votre cœur, » dit le Fils de Dieu. Quand vous éviteriez tous les autres malheurs de l'avarice, vous ne laisseriez pas de recevoir un grand désavantage de cette attache honteuse que vous avez aux biens d'ici-bas , puisque vous deviendriez esclave , de libre que vous étiez ; que vous tomberiez, par une chute déplorable, du haut du ciel jusqu'au fond de la terre où vous avez caché votre or; que vous ne pourriez plus avoir aucune pensée des choses spirituelles, et que vous auriez toujours l'esprit occupé d'argent, de gain, d'usure et d'un commerce honteux. Qu'y a-t-il de plus misérable que cet état? Il n'y a point de plus triste servitude que celle d'un homme qui s'assujettit lui-même à ce tyran furieux, et qui trahit ce qu'il y a de plus grand en lui, qui est la noblesse de son âme. Tant que vous aurez ainsi l'esprit bassement attaché à vos richesses, quelques vérités qu'on vous annonce et quelque avis qu'on vous donne pour votre salut, tout vous sera inutile. (S. Chrysostôme, sur S. Matthieu.)
[L'avarice fail oublier le ciel]. — .Une personne plongée dans l'amour des biens de la terre en vient peu à peu jusqu'à oublier les choses spirituelles et éternelles. Toujours attentive à ses intérêts , elle perd insensiblement l'estime de toute autre chose, et son désir ne tend qu'à l'objet de son estime. Prévenue sur la nécessité et sur le plaisir d'amasser, elle commettra l'injustice sans répugnance et sans repentir; elle étouffera de sangfroid la charité qu'elle doit à son prochain ; elle éteindra tout le zèle qu'elle est obligée d'avoir pour l'honneur de Dieu et de la religion. Pourriezvous croire qu'attachée autant qu'elle l'est aux richesses qu'elle est résolue d'accumuler, elle soit capable de veiller à son intérieur, d'entrer dans ce détail de réflexions qu'elle aurait à faire pour nourrir dans son cœur la crainte de Dieu, de développer ses sentiments avec cette vigilance que demanderait sa sanctification, de méditer, de goûter les maximes de l'Evangile? La voilà comme enivrée , et , si j'ose le dire , comme abrutie, par la basse inclination qui la domine ; et son plus grand danger consiste en ce qu'elle ne s'en aperçoit pas. Sa passion, quelque tumultueuse qu'elle soit, l'assoupit, l'endort toujours davantage, bien loin de la réveiller : elle a cela de particulier, qu'elle l'aveugle et qu'elle l'enchaîne, et qu'en môme temps elle lui ôte la connaissance de ses ténèbres et le sentiment do ses chaînes. (Remarques sur divers sujets de religion et de morale.)
[Conversion difficile]. — Il ya des vices criants, qui scandalisent, qui effraient, et ce ne sont pas toujours les plus difficiles à corriger : leurs mouvements éclatants servent assez souvent à réveiller l'horreur que l'on en doit concevoir; ils portent en quelque manièro leur remède avec eux, Il y a d'autres vices plus sourds, plus secrets, qui agitent l'âme avec moins de bruit , et dont l'habitude ne se rompt que rarement. Telle est
l'avarice : elle règne dans toute la conduite d'une personne; elle occupe, elle possède son cœur. On aperçoit son attachement au gain, on découvre sa bassesse, on démêle ses vues et ses artifices, on craint ses détours, on méprise ses ménagements; mais enfin, on voit des avares qui ne montrent pas d'ailleurs un grand éloignement de la vertu : assez modestes, assez réguliers , assez exacts dans les devoirs qui n'embarrassent pas leur attachement principal. Leur cupidité les gouverne, sans les fatiguer par ces impressions violentes qui forcent d'autres pécheurs à revenir de leur égarement ; ils sont ses esclaves, sans presque sentir leur servitude ; ils sont accablés de son joug, sans se plaindre de son poids : de sorte que leur danger ne donne point de peur.
Parlez à un avare des tourments terribles de l'enfer : il n'a pas même l'idée des raisons qui devraient les lui faire appréhender ; son intérêt l'aveugle, et ne lui permet pas de voir le péril où il se jette. Représentezlui les biens immenses du paradis : c'est un bonheur qui lui est presque inconnu, et qu'il se soucie peu de connaître. Cette ignorance et ce mépris sont les effets naturels de l'amour excessif qu'il a pour les biens temporels. Comment s'y prendre pour le convertir? Il arrive rarement qu'un avare renonce à ses attaches avant sa mort : qui peut dire qu'il a jamais vu ce miracle de la grâce ? On admire la force dans la conversion des pécheurs les plus endurcis; on bénit la miséricorde de Dieu, qui change avec tant d'efficace et de douceur les cœurs les plus corrompus : l'avare résiste avec opiniâtreté à ses attraits les plus touchants, et d'ordinaire il porte jusqu'au tombeau le désir criminel d'amasser uniquement pour ce monde. Cette insensibilité de l'avare à l'égard de son salut est d'autant plus funeste qu'il est moins en état d'y faire réflexion , et qu'il en est moins effrayé.
Quand on pénètre dans les sentiments de ces personnes qui s'attachent avec tant d'ardeur aux biens de la terre, on est forcé d'avouer qu'elles oublient étrangement les vérités de la foi, et qu'elles n'en useraient pas autrement si elles ne les croyaient point du tout. Elles cherchent leur repos, leur contentement et leur félicité, dans cet amas des choses qu'elles accumulent à l'entour d'elles et dans leur maison; mais elles ne l'y trouvent pas : car, à mesure que cet amas grossit, elles conçoivent le désir et l'espérance de grossir toujours davantage, et leur inquiétude croît avec leurs succès ; jamais plus embarrassées des peines de leur projet que lorsqu'elles ont dans les mains plus de moyens pour y réussir. (Le même).
[Avarice parmi les chrétiens]. — Nous ne pouvons assez regretter les heureux siècles de la primitive Église. Les fidèles, alors, ne possédaient rien en propre; mais dès qu'on a voulu distinguer le mien et le tien ; dès qu'on a entendu ces froides paroles, selon l'expression de S. Chrysostôme, mais qui , dans leur froideur , et par leur froideur même excitent tant de chaleur dans les esprits; toute la sainteté chrétienne s'est démentie, et
l'on est tombé dans une entière corruption de mœurs. En cherchant le sien, on a appris à trouver celui d'autrui; et , en trouvant celui d'autrui , on en a fait le sien. De-là sont venues tant de divisions , de chicanes, de fourberies, de concussions, d'oppressions, d'usurpations ; de-là tant d'abus se sont glissés jusque dans le sanctuaire.
Hommes du monde, quelle est la source de vos inquiétudes et de vos chagrins, qui vous déchirent si cruellement ? Convenez-en avec moi: c'est la cupidité, l'envie d'avoir, un malheureux et damnable attachement aux biens de la terre. Vous y cherchez les douceurs de la vie , et l'ardeur extrême qui vous brûle en fait le tourment de votre vie. En effet , quels soins empressés pour les acquérir I quelles peines pour les conserver ! quelles frayeurs au moindre danger de les perdre ! quels désirs insatiables de les augmenter ! quels chagrins de n'en avoir pas assez pour satisfaire ou à vos prétendus besoins ou à vos dépenses superflues ! quelle douleur, quel accablement, quelle consternation, quand malgré vous ils vous échappent des mains, et qu'une mauvaise affaire, qu'un accident imprévu vous les enlève ! quelle honte de tomber, par-là, non - seulement dans la disette mais dans l'humiliation ! quels regrets du passé ! quelles alarmes sur le présent! quelles inquiétudes sur l'avenir, au milieu de tant de risques inévitables dans le commerce du monde, au milieu de tant de révolutions et de revers dont vous êtes témoins, et à qui tous les jours vous vous trouvez vous-mêmes exposés! Le remède, c'est le détachement évangélique. Donnez-moi un pauvre de cœur : rien ne sera capable de de l'altérer : c'est-à-dire, donnez-moi un homme vraiment détaché des biens sensibles : à quelque épreuve qu'il plaise à Dieu de le mettre, dans l'adversité comme dans la prospérité , dans l'indigence comme dans l'abondance, il jouira d'une paix profonde. (Bourdaloue , Sermon sur la Nativité dt N.-S.)
[On fait tout par l'argent). — Le démon, par un effet de ce pouvoir que les esprits ont sur les corps, transporta Jésus-Christ sur une haute montagne, et là lui fit voir tous les royaumes du monde, soit en approchant de ses yeux tous les objets, soit en faisant une image véritable de tous les royaumes, ou plutôt en lui en faisant voir [de faux : et alors il lui dit : Hœc omnia tibi dabo , si cadens adoraveris me. Quel attrait plus commun et plus puissant que le désir d'avoir plus qu'on n'a? Je te donnerai tout cela. Hœc omnia tibi dabo l de quoi ne vient-on pas à bout avec ces puissantes paroles? N'est-ce pas par-là que, tous les jours, la justice est vendue, la pudicité corrompue, les Etats renversés et les meilleurs amis trahis? (Le P. de la Rue, Sermon sur l'amour de Dieu).
Les richesses ne sont pas un mal, dit l'apôtre S. Paul, qui en jugeait bien plus sainement que quelques faux sages de l'antiquité ; mais le désir déréglé des richesses est la source de tous les maux. C'est donc ce désir qu'il faut condamner, et non pas les richesses mêmes. Ce ne sont pas les
richesses qui font le mal, mais ceux qui en abusent, les désirant avec une cupidité désordonnée, les acquérant par des moyens injustes, les employant à des actions criminelles , les possédant avec attachement, les conservant avec inquiétude, et les perdant avec chagrin et désespoir.
C'est avec l'argent que l'on fait commettre tous les crimes : Tibi dabo, dit le tentateur à Jésus-Christ : Je vous donnerai. 0 ciel ! que ces paroles répandent encore aujourd'hui de séduction dans le siècle ! que de gens se laissent vaincre par des promesses mercenaires ! Le subalterne corrompt son patron en lui faisant part des rapines qu'il a faites par son crédit et sous ses auspices : Tibi dabo. Le coupable corrompt son juge en partageant avec lui le fruit de son iniquité : Tibi dabo. Un débauché séduit une innocente sous l'espérance d'un établissement avantageux ; une femme dans l'intrigue attache un domestique à son service et à sa confidence par des offres intéressées : Tibi dabo. (Anonyme.)
[Oubli du ciel]. — S. Augustin dit que cet attachement est comme la glu , qui arrête les ailes de nos cœurs et qui les empêche de voler librement vers le ciel. C'est un poison secret qui s'écoule dans notre âme , et qui lui ôte la force de travailler à son salut. C'est un charme funeste qui enchante nos esprits par des apparences trompeuses , et qui les éblouit par le faux éclat de la vanité. Quand on se trouve en cet état malheureux , qu'on est attaché aux richesses, l'esprit s'obscurcit, le cœur se dérègle; on quitte la vérité pour en chercher l'ombre : je veux dire qu'on n'a de l'affection que pour les biens périssables de cette vie , sans penser à ceux de l'autre ; on ne s'occupe que des affaires temporelles, sans se mettre en peine de celles du salut ; et ces soins inquiets et empressés, qui nous dérobent le temps qui nous est donné pour gagner le ciel, sont pourtant honorés du faux titre d'affaires sérieuses et d'occupations importantes. [Discours présenté à l'Académie Française en 167b).
[Source d'injustices]. — La cupidité est la principale cause de toutes vos injustices. C'est cette cupidité qui ne dit jamais C'est assez, qui, se faisant une multitude de besoins, est toujours insatiable; c'est elle qui fait que nous suons, que nous travaillons, que nous nous empressons jusqu'à la défaillance ; c'est elle qui, comme dit un savant homme, préside à toutes les actions de notre vie et nous met dans une agitation perpétuelle. Comme elle a beaucoup de besoins , elle a aussi une infinité de désirs ; et comme ces besoins et ces désirs ne peuvent être satisfaits par des choses qu'elle trouve en soi, elle se répand nécessairement au-dchors. Il n'y a rien qu'elle n'entreprenne au préjudice du prochain; il n'y a point de titres qu'elle n'invente, point d'artifice dont elle ne se serve pour couvrir ses usures ; point d'intrigue qu'elle n'emploie, potnt d'adresse dont elle n'use pour parvenir à ses fins. De-là viennent ces simonies, ces faux témoignages, ces faux contrats, ces antidates, ces chicanes, ces tours et ces détours
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dans les procès. C'est cette détestable passion qu'on peut véritablement appeler, avec S. Jacques, une universalité de pécbés , puisque c'est d'elle que procèdent tous les désordres de la vie civile ; c'est elle qui , par de subtils artifices, fait passer l'usure pour une invention d'esprit qui invente les moyens de s'enricbir. Oui, ebrétiens, dit S. Zenon de Vérone, il n'y a que cette malbeureuse cupidité qui, dans une religion toute sainte, a eberebé les moyens d'augmenter ses richesses par des voies monstrueuses. On sait que l'argent n'est qu'un peu de boue : cependant on n'en a jamais assez : Pecunia lantàm lulum, et nunquàm lali luto plenus est avants. Fautil exposer sa vie sur des mers orageuses ? faut-il aller de province en province, de royaume en royaume? on travaille jour et nuit, on veille, on s'inquiète , on se donne mille mouvements, et on fait même tout cela avec une espèce de satisfaction.
Encore , si cette misérable passion n'employait que des moyens légitimes ! mais elle'se sert de toutes sortes de voies, permises et non permises, défendues et non défendues. N'est-ce pas par cet amour déréglé qu'on n'épargne pas même les eboses les plus saintes, que l'on trafique impunément dans le sanctuaire , que l'on expose en vente ce qu'il y a de plus divin ? N'est - ce par cet amour] déréglé qu'on a inventé le secret de tirer des pensions des bénéfices* d'en trafiquer, d'en faire^commerce , de s'en accommoder? Car c'est ainsi qu'on vole le patrimoine de Jésus-Christ et qu'on est homicide de la vie des pauvres ; c'est ainsi qu'on compte parmi ses biens celui des fidèles , comme si on y avait droit ; c'est par-là qu'un vassal ne se met guère en peine s'il peut tromper son seigneur, et qu'un seigneur se soucie peu d'opprimer et de ruiner son vassal ;-c'est par - là qu'on vole à toutes mains ; qu'on prend le bien des pupilles , qu'on dépouille la veuve et l'orphelin, et qu'on ruine les villes et les provinces. (Rourdaloue, sur la Restitution.)
[L'avarice est parloul]. — Qu'est-ce qui oblige ce marchand à surfaire sa marchandise, pour surprendre les simples et la leur vendre plus qu'elle ne vaut? Qu'est-ce qui l'oblige de vendre à faux poids et à fausse mesure, de commettre ce larcin que l'Ecriture appelle abomination devant Dieu : Pondus et pondus abominatio coràm Deo ? (Prov. 20). C'est le désir de s'enrichir; c'est cette passion qui le porte à amasser de l'argent pour agrandir sa maison et mettre ses enfants dans l'abondance. Qu'est-ce qui oblige cet homme riche à prêter de l'argent à usure ? c'est une avarice insatiable, qui n'est jamais contente. Il a beaucoup de richesses , la Providence l'a fait naître de parents riches ; il a fait une alliance qui a augmenté ses biens ; il en a beaucoup acquis par son industrie et par son adresse : cependant il n'est pas content, et, quoiqu'il soit dans la vieillesse, son avarice ne vieillit point; au contraire, elle se fortifie tous les jours. C'est la différence que S. Jérôme remarque entre ce vice et les autres, qui vieillissent et qui diminuent leurs forces à mesure que le pécheur vieillit.
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Un impudique , accablé de douleurs et d'infirmités , qui sont les suites de ses dérèglements, n'est plus capable de commettre des désordres, et déteste la passion qui lui fait souffrir tant de maux ; cet ambitieux , ce superbe, sentant les infirmités de la vieillesse , ne fait plus paraître de luxe et de vanité ; cette dame, qui se faisait idolâtrer dans sa jeunesse, voyant la beauté détruite par la vieillesse , pense à la retraite et à s'appliquer à la dévotion. Ainsi tous les vices vieillissent et perdent leurs forces à mesure que les personnes vieillissent : il n'y a que l'avarice qui ne vieillit point ; et même, bien loin de vieillir et de s'affaiblir, elle devient plus jeune et plus forte à mesure que l'bomme vieillit et s'affaiblit.
La plupart des autres vices ont une laideur qui, à première vue, cboque la raison , et fait de la peine à la conscience et à la vertu. L'impureté ne saurait cacber son dérèglement; l'intempérance traîne des suites qui bumilient, qui fatiguent, qui ne laissent pas douter de ses excès; la vengeance éclate par des mouvements violents. L'avarice est vive et tumultueuse; mais on ne remarque point si aisément l'agitation qu'elle cause : le bruit qu'elle fait est un bruit sourd, que l'on n'entend presque pas ; elle accoutume l'esprit à ses idées ; elle va son cbemin, sans penser seulement qu'elle aille mal. L'attacbemcnt qui fait son caractère ne paraît point assez criminel pour effrayer une personne ; peu à peu cette personne, plongée dans l'amour des biens] de la terre, en vient jusqu'à oublier les biens éternels. (Anonyme).
[Dégoût des biens du ciel]. — Qui a trop d'ardeur pour les biens aura bientôt beaucoup d'indifférence pour Dieu : on oublie bientôt son salut, quand on pense avec trop d'empressement à sa fortune; on n'est guère toucbé du désir et de l'espérance des biens éternels, quand on est si fort occupé du soin d'amasser des biens temporels ; et qu'il est à craindre qu'on ne cesse d'être cbrétien , quand on a trop de passion de devenir riche ! Plusieurs , dit S. Paul , pour s'être laissés aller à cette passion , en sont venus jusqu'à perdre la source de toutes les richesses spirituelles, c'est-àdire la foi : ils sont devenus idolâtres en devenant avares ; et la plupart peuvent dire avec cet homme de l'Ecriture : Dives effectus sum , inverti idolum mihi (Osée 12) : J'ai fait de mon argent mon idole; il est l'objet de mon attachement et de mes adorations; j'y mets toute ma confiance. Ùseriez-vous le dire de bouche? Mais si vous avez trop d'attache au bien, votre cœur ne le dit-il pas? ne le dites-vous pas par votre conduite? (Le P. Nepveu, Pensées chrétiennes) .
[L'avarice est un tyran). — Je sais bien que toutes les passions sont des tyrans, qui captivent impérieusement la liberté du cœur, et même la raison des hommes; mais il faut avouer que l'Écriture et les Pères donnent particulièrement à la passion de l'intérêt des chaînes et des liens, pour exprimer ce genre de tyrannie qu'elle exerce d'une façon partit. i. 41
culière. S. Augustin dit que l'amour des biens de la terre est comme la glu , qui arrête les ailes de nos cœurs et les empêche de voler librement vers le ciel : Amor rerum ierrenarum est spirilualium viscum pennarum. Il ajoute ailleurs que Judas fut captif de cette passion, et qu'il perdit la liberté de chrétien et d'apôtre sous les fers de sa tyrannie. Mais S. Paul exagère ceci plus fortement , quand , dans le dénombrement qu'il fait des autres passions, il marque singulièrement l'avarice comme une servitude sacrilège : Quod idolorum servilus. Mais pourquoi ces expressions ? C'est pour marquer les deux caractères de sa tyrannie, ou les deux qualités de ses chaînes : l'on s'y engage avec une extrême facilité, et elles sont trèsdifficiles à rompre, à cause des violentes inclinations que nous avons pour les biens du monde.
C'est le sentiment des Pères, que, de toutes les passions, c'est celle qui dure le plus longtemps, et qui souffre le moins les remèdes. On peut appliquer aux passions ou des remèdes qui combattent leurs désirs, ou des remèdes qui les contentent ; mais les uns et les autres sont inutiles pour celle-ci. Si Jésus-Christ emploie la voix de son Évangile et de ses grâces, qui sont des remèdes qui combattent les passions, rattachement d'uu cœur intéressé à la terre l'empêchera d'entendre ces voix du ciel. « Chose étrange ! dit S. Àmbroise : Josué eut le pouvoir d'arrêter le soleil, et de l'empêcher d'aller plus avant dans sa course : et il ne put arrêter l'avarice d'un soldat, ni l'empêcher de prendre quelque chose des dépouilles des ennemis : Ad vocom ipsius slelit sol : avaritia non stetit » (2 Offic. 20).
Cette passion introduit dans le cœur du chrétien une disposition constante et habituelle, qui le prépare à commettre toutes sortes de péchés, qu'il trouvera nécessaires pour contenter le désir insatiable qui le possède. C'est la pensée de S. Ambroise, quand il rend cette raison de ce que l'Apôtre l'a appelée la racine de tous les maux. C'est, dit-il, parce qu'elle peut commettre tous les genres de péchés, et que, pour contenter ses désirs, elle porte à toutes sortes de crimes, qui en peuvent être les moyens. Un homme qui s'est mis en tète d'acquérir des biens, et d'établir une grande fortune a une préparation d'esprit à commettre toutes sortes de crimes, qui seront nécessaires pour son dessein. Faut-il signer une injustice ? il la signera ; est-il besoin de faire une simonie pour avoir ce bénéfice? U la fera. Il n'est point de péché qu'il n'accepte, pourvu qu'il puisse servir à l'établissement ou à l'agrandissement de sa fortune.
L'affection des biens de ce monde, comme dit le Sauveur, est incompatible avec son amour : Non poteslis Deo servire et mammonœ. Il exprime singulièrement cette passion, pour marquer l'antipathie irréconciable qu'il a avec elle. « Certes, dit S. Augustin, il n'a pas mérité cela de nous, que nous voulions aimer l'avarice avec lui, et joindre dans notre cœur ces deux amours si ennemis : Non est Chrislus diynus cum quo diligas avaritiam. » Vous aimez, dites- vous, le Sauveur: vous devez haïr ce qu'il juge digne de sa haine. Cette passion est ennemie du Sauveur; pourquoi
obéissez- vous à ses lois, tandis que vous méprisez celles de votre Maître? Le premier dérèglement de l'avarice est de mettre son espérance dans les biens de la terre, comme dit le Sage : Speravit in pecuniœ thesauris. Sur quoi S. Basile fait cet excellent raisonnement : — Comme nous ne devons rendre à aucune créature le culte souverain qui n'est dû qu'à Dieu, il ne faut pas non plus mettre notre espérance dans aucune chose qu'en lui : Sicut nulli alil nos, prœterquàm Deo soli, cullum tribuere par est, sic eliam neque ullâ in aliâ re spem nostram constituere debemus quàm in Deo. D'où il conclut qu'un avare, qui met sa confiance dans son or ou son argent, ne peut pas dire véritablement à Dieu : « Seigneur, j'ai mis en vous mon espérance. » Malheureux ! tu ne peux pas avoir deux objets qui soient ton souverain bien : tu le mets dans les richesses, tu ne peux donc plus le placer en Dieu : il ne sera plus ta possession, puisqu'il n'est pas le sujet de ton espérance, ni ensuite de ton amour.
L'avarice a deux qualités qui tiennent de celles du feu : elle est insatiable dans le désir d'avoir, et elle est rapide dans ses mouvements, et,' comme la vie de l'homme est courte, elle se hâte d'acquérir promptement les richesses qu'elle souhaite. Or, il est impossible qu'un chrétien puisse suivre et contenter ces deux dérèglements de cette passion sans commettre beaucoup d'injustices. L'ardeur qu'il a pour le bien n'est jamais entièrement satisfaite; il joint deux choses ensemble qui semblent incompatibles entre elles : l'abondance et la pauvreté; faisant que le riche augmente toujours la grandeur de ses espérances, et que cependant il ne quitte jamais les sentiments de sa mendicité et de son indigence : Ità duo inlolerubilia simid juwjit, ut spem diviliis augeat, et non deponat mendicilatis a/fectum (S. Ambr., I De Nabut. 2). Que peut-on attendre d'un homme de la sorte ? Il ne se contentera pas des gains permis ; mais, comme sa cupidité est insatiable, il se portera indifféremment sur les gains qui sont permis et sur ceux qui sont illicites; il en prendra de tous côtés, et il n'épargnera aucune sorte de moyens, pourvu qu'il les fasse servir à sa fortune : liapiendi nullus modus ubl nulla mensura capiendi, dit S. Ambroise.
L'avarice non-seulement se cache, mais elle change les noms des injustices qu'elle commet : elle appelle le prix sacrilège d'une simonie une honnête récompense; elle dira qu'un contrat usuraire n'est autre chose que de savoir faire profiter son argent. Mais, dit S. Ambroise, de quelque nom que vous couvriez vos pactes, ils ne laissent pas d'être usuraires et criminels : Quod velis ei nomen imponas, itsura est. Ou le gain que vous faites par ces moyens est permis, ou il est illicite : s'il est permis, pourquoi en voulez-vous éviter le nom? pourquoi le cachez-vous sous ces voiles ? s'il est illicite, pourquoi le voulez-vous acquérir aux dépens de votre conscience ?
Toutes les passions sont ingénieuses; et, lorsqu'elles se rendent maîtresses de la raison, elles se servent de ses lumières pour contenter ce qu'elles ont de plus brutal et de plus terrestre. Ouoifjuc l'avarice soit toute
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ensevelie dans la terre, elle ne laisse pas d'avoir de l'esprit, et de trouver mille inventions pour acquérir des richesses. C'est ce qu'on appelle « le tour du bâton » dans les affaires ; « savoir faire son métier » dans le commerce; « entendre l'intrigue» dans la cour; « être habile homme» dans le monde: mais c'est ce que Dieu appelle « abomination ». (Biroat, Aoenl).
[Prétexte]. — C'est le prétexte de la plupart des pères de famille, qui s'imaginent qu'ils peuvent être avares pour eux-mêmes, afin de laisser des enfants successeurs des grands biens qu'ils auront amassés, sans se mettre en peine s'ils en useront bien ou mal. Mais il est certain que cette avidité d'amasser n'est pas tant une marque de leur tendresse qu'une preuve de leur avarice. Ce n'est pas tant le plaisir de laisser du bien que le plaisir d'en jouir qui les touche : s'ils pouvaient l'emporter avec eux après leur mort, ils en frustreraient l'espérance de leurs héritiers. (Fléchier, Sermon sur l'Aumône) .
[Vice insatiable]. — Dès qu'un homme est avare, avide et empressé à faire fortune, donnez-lui tant de bien qu'il vous plaira : tout cela ne servira de rien : plus vous lui en donnerez, moins vous le rassassierez : Insatiabilis oculus cupidi ; non satiabitur donec consumât, arefaciens cmiman suam (Prov. 23). Son œil est insatiable; il voudrait avoir tout ce qu'il voit. Un emploi qu'il envie, et auquel il parvient, n'est qu'un degré pour monter à un autre; l'héritage après lequel il soupire, et qu'il possède ensuite, n'est qu'une disposition à usurper ceux qui lui sont contigus. Mettez or sur or, charges sur charges : jamais il ne se rassasiera ; Non satiabitur. Que son corps soit exténué par ses veilles ou par ses jeûnes ; que sa chair soit toute desséchée par de continuelles langeurs : ces passions d'amasser et de thésauriser seront toujours vivantes ; et, fùt-il prêt à rendre l'âme, jamais il n'aura ni trêve ni repos. (Joly, Prône sur l'Avarice).
[Vice cruel]. — N'avez-vous jamais considéré avec horreur cet infâme tyran Adonisédech, lequel, après avoir volé la couronne et le sceptre à soixante-dix rois et leur avoir fait couper les extrémités des mains et des pieds, les faisait venir dans sa salle lorsqu'il dînait, afin qu'ils ramassassent ce qui tombait sous sa table, et que, comme des chiens, ils rongeassent les os qu'il leur jetait? Û Dieu! quel pitoyable spectacle, de voir ces pauvres rois, dépouillés, pressés par la faim, se traîner le ventre à terre sous cette table, et se disputer entre eux un morceau de pain ou de viande que ce tyran leur jetait ! Il me semble que nous avons dans cette histoire une image de la tyrannie qu'exerce l'avarice sur ses malheureux esclaves, après que cette cruelle passion leur a ravi la liberté et leur a enlevé la couronne du ciel. Elle leur coupe les pieds et les mains : ils n'ont plus de pieds pour marcher dans le chemin du ciel, plus de mains pour faire de bonnes actions ; toute leur occupation est de se traîner sur
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la terre, de s'entre-battre et de s'entre-mordre les uns les autres pour une pièce d'argent, pour un peu de bien, qui peut irriter leurs désirs, mais qui ne les rassasie pas. (Le P. Texier, Carême.)
[Deux maîtres à la fois]. — Vous l'avez dit, ô mon Dieu ! et vous êtes la vérité même : il est impossible de servir deux maîtres, Dieu et l'argent. En vain les bommes croient-ils autoriser une prétendue neutralité , en vain se flattent-ils d'une imaginaire et prétendue séparation de cœur : plus on a de bien, plus on s'attache; plus on fournit d'aliments à l'avarice, plus elle s'enflamme; jusque-là qu'il est plus difficile à un riche de mépriser ce qu'il possède qu'il ne l'est à un pauvre de ne pas souhaiter d'avoir ce qu'il faudrait qu'il méprisât... Est-ce que Dieu, qui loue la pauvreté chrétienne en tant d'endroits, approuverait la passion déréglée qu'on a d'amasser du bien? est-ce que l'Evangile, qui déclare bienheureux les pauvres d'esprit et de cœur, justifierait l'insatiable avidité d'un avare? est-ce que la Providence, qui veut que l'homme vive dans une humble et entière résignation à ses ordres, se rendrait esclave de sa cupidité ? (Discours moraux.)
[Les crimes de l'avarice]. — C'est cette avidité insatiable pour les richesses et pour les biens de la terre qui fait commettre toutes ces injustices criantes, toutes ces duplicités dans le commerce, ces infidélités aux promesses, cette ardeur qui dévore tout, et qui, sans compassion ni pour la veuve ni pour l'orphelin qu'on dépouille, viole les lois les plus saintes de la nature pour remplir la vaste étendue de sa cupidité. De-là cette envie d'établir solidement sa famille et d'élever son nom au plus haut point de grandeur où on puisse le porter, au prix des lois les plus saintes de la religion et de l'Eglise. De-là les sacrifices forcés, que l'on fait au Seigneur, des enfants qu'on n'aime pas, pour mieux établir ceux que l'on chérit davantage. De-là ces victimes de rebut qu'on vient égorger sur son autel, sans consulter sa volonté. De-là cette témérité d'établir dans sa famille un pontife, qui n'est pas appelé comme Aaron au sacré ministère. De-là cette hardiesse d'usurper le patrimoine des pauvres, et de déchirer, pour ainsi dire, l'héritage de Jésus- Christ pour ne pas diviser le sien.
C'est un mal dont l'homme ne peut jamais guérir sans le secours d'une grâce particulière. Quand une passion ne trouve pas assez chez elle de quoi se satisfaire, elle emprunte d'ordinaire le secours d'un autre qui lui prête la main, et alors il est aisé d'en sortir. La vengeance, par exemple, s'éteint dans le sang qu'elle a versé, la mauvaise fortune nous guérit d'ordinaire de l'insolence de l'ambition, la volupté s'affaiblit avec le corps ; mais tout cela ne fait qu'augmenter l'avarice. L'ambition la fait agir, la volupté la flatte, le corps du vieillard, déjà glacé pour le plaisir, devient insatiable pour les biens ; lassé de sa course et déjà prêt à descendre dans son sépulcre, il se hâte de faire tous les jours de nouvelles provisions pour
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les frais d'un voyage qu'il est près de finir ; l'avarice ne saurait quitter le cœur de celui qu'elle possède. Un seul regard du Fils de Dieu touche Tierre, une parole convertit Paul, l'incrédule Thomas devient fidèle sitôt qu'il a touché les plaies de Jésus-Christ ressuscité; mais ni regards ni paroles, ni baiser ne purent convertir l'avare Judas.
Hé ! mon frère, si tu as auprès de toi un petit ruisseau qui puisse étancher ta soif, pourquoi en chercher un autre aussi grand que la mer, qui ne fera peut-être que t'altérer davantage? Si tu as assez de bien pour fournir à tes besoins, pourquoi en chercher davantage? Un homme qui brûle des désirs de cette convoitise a du bien et n'en a pas : il a du bien, parce qu'il est déjà riche et qu'il a amassé trésor sur trésor ; et il n'en a pas, parce qu'avec tout son bien tout lui manque, puisqu'il garde ses biens avec une trop grande fidélité. Il vit comme s'il n'en avait point du tout ; et enfin il meurt pauvre, après avoir vécu riche. Ses richesses ne lui servent donc de rien , puisqu'il meurt plus pauvre que les pauvres mêmes.
Jésus-Christ n'est-il pas venu au monde pour guérir particulièrement cette funeste et dangereuse passion? n'est-ce pas pour chasser du cœur des chrétiens cette cruelle avarice qu'il a donné à l'amour de la pauvreté le nom et le rang de la première béatitude? et n'est-ce pas à dessein d'en détromper l'homme qu'il a substitué les biens du ciel à la place de ceux de la terre ; et que, pouvant venir dans une pleine abondance de tous biens, comme étant le maître de toutes choses, il a cependant voulu naître dans une crèche, et passer la plus grande partie de ses jours dans une boutique, mourir nu sur une croix, et établir une religion simple, pauvre, au milieu du plus grossier judaïsme? (Massillon).
[Effets de l'avarice]. — Voulez-vous encore voir les effets de l'avarice? Ceux qui en sont possédés s'embarras>ent dans plusieurs et dans de grandes douleurs : Inseruervnt se doloribus multis. Douleurs pendant le jour : l'avare ne pense qu'à amasser des trésors et à les augmenter. Douleurs pendant la nuit : son sommeil est à tout moment interrompu par la crainte de perdre les biens dont il est en possession : Doloribus multis. Le jour, voleur ingénieux et pirate cruel, il ne cherche qu'à prendre et à enlever la vigne de son frère ; la nuit, timide gardien de son argent, il craint lui-même les voleurs et les pirates qui peuvent l'en dépouiller. Ce n'est donc que peines et que douleurs. Car que de soins pour acquérir ce bien! que de chagrins et que d'ennuis quand on le perd! H. est vrai, dit rÉcriture, que les richesses sont des épines, qui piquent la main de ceux qui les serrent un peu trop : or, l'avare qui possède des biens ne les serret-il pas tellement, qu'on ne peut presque dire quel est le plus esclave, ou de son argent ou de lui? Pendant que nous vivons sous les lois de cette impérieuse maîtresse de notre cœur, elle nous conduit à son gré: tantôt Le luxe dissipe ces biens, et tantôt l'intempérance les épuise. Un voleur
peut s'en emparer à toute heure, et la mort tôt ou tard nous en dépouille et comme ces richesses déchirent tôt ou tard notre cœur, afin qu'elles ne le déchirent pas pour le présent n'est-il pas juste que nous ne nous y attachions pas ?
La plupart des hommes sont aujourd'hui dans le même aveuglement qu'étaient certains chrétiens des premiers siècles, que Tertullien reprenait fortement. « Pourquoi, leur disait-il, lorsque vous détestez les statues des dieux que les idolâtres adorent, avez-vous dans votre cœur l'or et l'argent que vous idolâtrez? Aurum et argenlum in deos conversum exsecraris, sed ipsum aurum et argenlum in corde tanquàmDeum colis.» Vous vous étonnez de ce que les païens ont des statues d'or et d'argent, qu'ils adorent comme leurs dieux : mais vous devez plutôt vous étonner de voir que vous commettez une semblable idolâtrie dans vos cœurs, en cherchant avec tant d'ardeur l'or et l'argent. Cela fait que vous n'êtes pas véritables adorateurs de Dieu, puisque de votre avarice vous en faites une divinité : Avaritiam in templum dedicâsli. Les idoles des païens sont des idoles mortes: mais vos idoles, chrétiens, sont des idoles vivantes dans vos cœurs, et c'est en cela seulement que vous êtes différents des païens. (Massillon, Petit nombre des élus).
[Misère de l'avare]. — Il n'y a point d'avare ni presque de riche, dans le monde, qui ne sacrifie au dieu de l'intérêt son repos, son honneur, sa vie, sa conscience et son salut. Oui, un avare sacrifie son repos au dieu de l'argent : combien de peines et de fatigues ne se donne-t-il pas pour accroître ses biens! combien de soins pour les conserver! Il est certain qu'il en coûte plus aux avares de se conduire comme ils font, dans la possession de leurs biens, que de souffrir la privation de ces mêmes biens : Majori tormenlo pecunia possidetur quàm amillitur. Un riche avare tantôt, est dans la défiance de l'un, et tantôt il doute encore plus de la fidélité dp, l'autre : et ainsi, par le désordre de son esprit, il ne trouve point de repos en lui-même. D'où vient cela? C'est qu'il sacrifie son repos à son avarice, et que Dieu ne veut pas que les avares demeurent impunis : Ipsa sibi pœna est avaritia, dit Cassiodore.
Tàm deest avaro quod habel quàm quod non habet, dit S. Ambroise. Un avare croit par son avarice amasser bien des trésors ; mais à la fin il se trouve aussi pauvre que s'il n'avait rien : non qu'il manque de biens, mais parce que son avarice le ronge tellement, dans le désir insatiable qu'il a d'amasser richesses sur richesses, que, dans sa plus grande abondance, bien loin qu'il s'estime heureux, il lui semble toujours n'avoir rien. Ce qu i fait qu'il n'ose user des grands biens qu'il possède; et, s'il est contraint d'en employer une partie, il n'en jouit pas. D'où vient cela? C'est qu'il sacrifie encore son propre plaisir à son avarice.
L'avare fait bien davantage: car il sacrifie encore son honneur à cette passion sordide: en sorte qu'il se rend infâme, aimant mieux faire des
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actions indignes que de renoncer à ce maudit intérêt. Il se fait mépriser des étrangers ; il se rend insupportable à sa famille, et enfin il se rend odieux à tout le monde.
Quel sera le trouble et le désordre de l'esprit de cet avare à la mort, puisque, comme dit l'Écriture, la seule pensée qu'il ne peut éviter d'en avoir pendant la vie lui est si amère ? 0 mors, quàm amara est memoria tua homini pacem habenli in subslantiis suis ! (Eccli. 41). Ah! qu'il sera surpris lorsqu'à la mort il se verra dépouillé de tous les biens qu'il possédait dans ce monde ! Il croit être riche ; mais à la mort il se trouvera pauvre, parce qu'il sera universellement dépouillé de tout : comme celui qui dans son sommeil manie de grands trésors, mais, quand il se trouve éveillé, il ne trouve rien entre ses mains: Dormierunt somnum suum, et nihil invenerunt omnes viri divitiarum in manibus suis.
Il est impossible, dit le Sauveur, c'est-à-dire extrêmement difficile, qu'un riche entre dans le royaume des cieux. Ah! Messieurs, qu'il y a de riches réprouvés pour n'avoir pas compris cette importante maxime, non plus que celle-ci : Qu'on ne peut être à Dieu et aux richesses, et partager son culte entrejes deux: car c'est faire comme les Philistins, qui voulaient accorder l'arche du Dieu vivant avec l'idole de Dagon, et pour cela les avaient mises l'une proche de l'autre. C'est ce que font les gens du monde: ils veulent accorder Dieu avec le démon de l'avarice. Ils se forment des prétextes afin de n'avoir point de charité pour les pauvres, pour ne pas payer leurs dettes et pour frustrer des créances, et des domestiques de leur juste salaire. Il s'engagent dans des emplois dangereux pour le salut, mettent, leurs enfants dans l'Église pour jouir de grands revenus ; et, ce qui est étrange, c'est qu'ils s'en font un point de vertu, de prudence et de charité. Mais ce n'est qu'une illusion : car, pour en faire un point de vertu et de charité, il faut que Dieu "soit dans leur cœur et qu'il y règne tout seul, comme l'arche de Dieu triompha autrefois de l'idole de Dagon. (Anonyme).
[Prétexte de la nécessité]. — Cette cupidité malheureuse se couvre du spécieux prétexte de la nécessité. Car voici ce qu'on dit communément : « Il est vrai qu'en qualité de chrétiens nous sommes enfants de Dieu, afin d'acquérir la vie éternelle par le mérite de nos bonnes œuvres ; mais il faut vivre : nous avons de grandes familles ; il faut avoir de quoi nourrir nos enfants et nos domestiques : pour cela nous sommes obligés de travailler; et nous ne saurions si bien faire que notre vie ne soit traversée de beaucoup de peines, et notre esprit rempli de soins et d'inquiétudes : comment faire autrement? » Voilà l'excuse la plus ordinaire des hommes, et qui paraît la plus raisonnable. Mais voici le mal. Ce besoin où l'on est attire toutes les pensées de l'esprit, toute l'aifection du cœur, tous les soins et tous les temps de la vie , et l'on ne donne presque rien à Dieu ; et j'ose dire que, de toutes les tentations dont le démon se sert pour nous détour-
ner du soin de notre salut et de la véritable piété , cette inquiétude et cet empressement pour les besoins de la "vie est la plus violente et la plus forte. La raison en est qu'elle cache une secrète avarice qui tient le cœur comme enphaîné, en sorte que, étant continuellement agité par la crainte de la disette, il se tourmente et se déchire lui-même. Il gémit, il se plaint et murmure; il emploie tout aux besoins du corps; et, au lieu que l'on pourrait se contenter simplement du nécessaire , qu'on pourrait acquérir par son travail, on ne pense qu'à amasser du superflu, et l'on aspire toujours à l'abondance et à l'excès, par l'appréhension qu'on a de tomber dans la nécessité. (Homélies morales, XIVe Dim. après la Petit.)
[Cupidité et charité]. — Le vrai chrétien doit avoir le cœur entièrement dégagé des biens de la terre, que l'on soit dans la nécessité ou que l'on soit dans l'abondance. Que fait la charité ? elle fait un miracle directement opposé à celui de la cupidité. La cupidité fait que les riches sont pauvres et misérables dans leur abondance : la charité fait que les pauvres sont riches dans leur pauvreté. La cupidité fait que ceux qui sont dans l'affluence des biens ne les possèdent pas , mais en sont possédés eux-mêmes ; d'où vient qu'ils sont nommés dans l'Ecriture Viri divitiarum, les hommes des richesses , parce qu'ils sont esclaves de leurs biens ; ils n'en sont pas les maîtres , ils n'en jouissent pas. La charité, au contraire, fait que les saints , qui ont tout quitté pour suivre Jésus - Christ pauvre , possèdent néanmoins tout. Ce qui a porté S. Augustin à s'écrier avec admiration : Magnce diviliœ charitatis, sine quâ dives pauper est, cum qud pauper dives est! (Serm. 42 De tempore). Quel est le miracle de la cupidité? Omn ia possidentes, et nihil habentes : elle fait que ceux qui possèdent tout n'ont rien du tout. Mais quel est, au contraire, le miracle delà charité ? Nihil habentes, et omnia possidentes : elle fait que ceux qui n'ont rien possèdent tout, et que rien ne leur manque.
Les pauvres courent les mêmes périls que les riches , et leur pauvreté, au lieu d'être le fondement de leur salut , sera peut - être le sujet de leur condamnation, parce que, encore qu'ils soient pauvres, ils ne laissent pas, au moins la plupart , d'être avares et attachés aux biens de la terre par leurs désirs insatiables, autant et plus que les riches. Et ce que je dis paraît manifestement en plusieurs d'entre eux , qui ont dans le cœur une cupidité si ardente, que, pour un gain sordide, pour une chose basse et de nulle valeur, ils sont prêts à violer les commandements de Dieu et de l'Église. Car souvent il n'y a péché qu'ils ne commettent pour acquérir : ils mentent, ils jurent, ils se parjurent, ils trahissent leurs frères, ils vendent à faux poids et à fausses mesures ; ils travaillent et exercent leur commerce les jours défendus. Que ne font-ils point? L'avarice, couverte du faux 'prétexte de nécessité , est la source et la racine de tous ces maux. <
A prendre le gros et le commun des pauvres , ils pallient presque tous
leur cupidité intérieure du prétexte de la nécessité. De-là vient qu'ils s'empressent et se tourmentent si fort pour le gain, que, sous ombre qu'ils sont obligés de travailler pour avoir le pain qui leur est nécessaire, ils oublient le service de Dieu et leur propre salut. Et c'est cet empressement que le Sauveur condamne dans l'Évangile, parce que c'est une furieuse attache aux biens temporels, et une avarice pareille à celle des riches du monde ; et il n'y a entre Tune et l'autre que cette seule différence, que celle des riches a pour objet les biens superflus, dont ils cherchent l'accroissement par toutes sortes de voies , et que celle des pauvres ne tend en apparence qu'à acquérir le nécessaire. Mais , au reste, les mêmes crimes que les riches commettent pour multiplier leurs trésors et acquérir des sommes immenses, les pauvres s'y laissent insensiblement aller pour des sommes très -légères et très- modiques. {La Morale chrétienne, vi, sect. 1).
[Caractère de l'avarice]. — Le premier caractère de l'avarice est une insensibilité habituelle et une dureté de cœur envers les pauvres. Un avare n'est pas bon à lui-même : nulle apparence qu'il le soit aux autres. Il se refuse les choses nécessaires : il refusera aux autres les choses superflues. Que les pauvres gémissent, que leur nombre croisse tous les jours, il se regarde comme le premier pauvre, et ce faux pauvre s'imagine devoir tout refuser aux véritables. Loin de bénir la Providence, il se plaint de l'indigence dans laquelle elle le laisse ; et, regardant avec un œil envieux la prospérité des autres, s'il peut jouir de ce qu'ils ont, Use croit dispensé de faire la charité de ce qu'il a. Selon lui, tantôt ce sont de faux pauvres, qui supposent de prétendus besoins; tantôt ce sont des pauvres fainéants, qui pourraient, sans un secours étranger, se procurer le nécessaire; tantôt ce sont des pauvres importuns , qui , fatiguant sa patience , peuvent trouver d'abondantes ressources chez des personnes charitables qui sont plus riches que lui. Quoi qu'il en soit, il leur est dur; et, avec toute sa dureté, il se croit innocent aux yeux de Dieu.
L'endurcissement du cœur est une autre suite de l'avarice, et achève enfin le malheur des avares. Ils vivent sans se connaître; ils meurent pour l'ordinaire sans se convertir. Ils ne connaissent ni les circonstances ni les tristes effets de leur péché : mais, quand ils les connaîtraient, ils se mettent presque toujours hors d'état d'en sortir. C'est ce que fait voir l'exemple de Judas. À considérer l'endurcissement, l'impénitence et le ili'-cspoir de cet apostat, il n'y a rien qui ne nous effraie ; mais, à en examiner de près le vrai principe , il n'y a rien qui ne nous surprenne encore davantage. Après avoir vendu son Maître à ses ennemis, il %s'est pendu lui-même, et a fini sa vie par ses propres mains. Si l'Évangile ne nous avait marqué précisément le principe d'une si détestable perfidie, nous aurions regardé Judas comme un homme qui, possédé du démon et transporté de fureur, aurait jeté ses mains parricides sur son Maître : mais
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non : Judas n'avait aucun sentiment de haine contre Je ses -Christ. D'où vient donc qu'il l'a lâchement trahi? « C'est, dit S. Ambroise, qu'il a préféré l'argent à Jésus-Christ. » {Dictionnaire moral).
[Exhortation). —Riches du monde, enfin, après que vous aurez contenté votre avarice et que vous aurez bâti une grande fortune, comme la statue de Nabuchodonosor, composée de différents métaux, de la substance des pauvres, enfin, après tant d'injustices, il faudra mourir. Cette pierre de votre tombeau réduira tout ce riche appareil en poussière et en cendres; la mort viendra, le glaive à la main, et vous séparera de ces richesses pour lesquelles vous avez des attachements si injustes et si opiniâtres, qu'il n'y a point de motif ni de machine qui les puisse rompre. N'entendez-vous pas déjà cette voix impérieuse qui vous dit ce que Dieu disait à Abraham , quoique d'une différente manière : « Egredere de terra tuâ : Sors de cette terre, à laquelle tu tiens par tant de liaisons. » 0 Dieu! de quels yeux est-ce qu'un riche avare mourant regarde, par exemple , cette maison où il expire, qu'il a acquise avec tant d'injustice ? Qu'est-ce que son cœur dit à ces superbes bâtiments, pour lesquels il s'est privé du palais de la gloire, et qu'après cela il est contraint de quitter? Sans doute que, du moins à ce moment, son avarice se ralentit, et qu'elle quitte l'affection des biens qu'elle est contrainte de perdre. Mais il ne sera plus temps alors : ces détachements seront inutiles, parce qu'ils viendront trop tard, parce qu'ils se feront par contrainte , parce qu'ils seront accompagnés de regret et de désespoir. Xe vaut-il pas mieux faire maintenant avec mérite ce que nous ferons un jour par nécessité ? (Biroat, Avent.)
Jésus - Christ a institué le sacrement de Baptême, où, par cette parolp solennelle, Abrenv/ntio, nous renonçons à ce désir des biens delà terre que nous avons apporté avec nous en naissant. Aussi ne fallait - il pas moins qu'un sacrement, qui agît par la vertu du sang de Jésus-Christ, pour étouffer la cupidité dans nos cœurs. Plus on a, plus on veut avoir; plus on possède, plus on devient ardent dans la possession, au contraire de toutes les autres passions , qui se ralentissent insensiblement par la longue possession de leurs objets ; et , si nous n'y prenons garde , ce funeste amour jette de si profondes racines , que nous sacrifierions plutôt ce que nous avons de plus cher au monde, même la part que nous avons au ciel, que de nous en dépouiller.
Oui , Messieurs , dès que la cupidité est entrée dans un cœur, il est capable de commettre tous les crimes , sans honte et sans scrupule ; il ne peut mettre de fin à ses péchés , non plus qu'à ses désirs. Faut- il entrer dans ce mauvais commerce, prendre ce parti, faire ce faux contrat, ruiner la veuve et l'orphelin, supposer défausses quittances, vivre de concussions et de rapines? On fera tout, pourvu qu'il y ait de l'argent à gagner. {Discours chrétiens, t. IV*.).
[Malheur de l'avare]. — Il est fort surprenant de voir qu'il y ait des gens si dépourvus de raison et si cruels à eux-mêmes , que , pour satisfaire leurs passions , ils se résolvent à mener une vie malheureuse. Quand une disgrâce imprévue et un renversement de fortune ont réduit à la pauvreté un homme riche et puissant, il y a du moins cette consolation, qu'il ne s'est pas volontairement attiré ce malheur ; et , quand la foi vient au secours de sa raison , résigné aux volontés du Seigneur, il lui dit avec une tranquille patience : « Tous m'aviez donné ces biens, ô mon Dieu ! et vous mêles avez ôtés : que votre saint Nom soit béni ! » Mais qu'un homme qui pourrait vivre heureux selon le monde se précipite, aveuglément et sans nécessité, dans un abîme d'inquiétudes et de chagrins ; qu'il se creuse à luimême la fosse où il va tomber ; qu'il soit le premier et pour ainsi dire l'unique auteur de son supplice ; qu'il s'ôte, pour satisfaire sa passion, le repos et la liberté : c'est , selon les païens mêmes, la plus haute de toutes les folies : et c'est là cependant, selon eux , le triste sort des avares. En effet, quel repos à des gens qui sont dans de continuelles inquiétudes, dans des défiances mortelles , dans des soins accablants, dans de violentes perplexités d'esprit, dans de piquants et amers soucis qui les suivent et les tourmentent partout, de nuit et de jour, à la table et au lit, au milieu des compagnies et dans le silence d'une obscure retraite ?
Il faut mourir: c'est une nouvelle bien affligeante à ces riches avarc< qui ont mis leurs cœurs dans leurs trésors. Ils croyaient qu'après tant de peines ils jouiraient , au moins pendant quelques années , des richesses qu'ils ont amassées, des jardins qu'ils ont cultivés, des charges qu'ils ont ;ichetées, des revenus qu'ils ont accumulés ; mais l'arrêt en est prononcé : « lin pii de terra perd en tu r, et qui inique agunt auferentur ah eâ (Prov. 2): Les impies seront exterminés de la terre, et ceux qui font le mal en seront arrachés. » Que de peine pour déraciner ce gros arbre ! que de coups il faut donner ! Il tient à la terre par autant de racines qu'il a de passions , et ces racines ont autant de filets qu'il a d'engagements. Cependant l'arrêt en est prononcé, il faut mourir : quels regrets !
Représentez-vous tous les péchés ramassés ensemble , comme un grand arbre qui a plusieurs branches : l'avarice en est la racine. C'est elle qui fait faire à ce marchand de faux serments, qui ronge cet artisan d'envie contre son confrère ; le dirai-je? c'est elle qui parfois ruine, dans les personnes consacrées à Dieu, tout l'édifice de leur salut. Elles ne sont sujettes ni à l'impureté, ni à la gourmandise, ni au luxe des habits, ni à la galanterie; mais ne se laissent - elles pas quelquefois dominer par une passion d'intérêt, comme un torrent qui , arrêté d'un côté par de fortes digues , s'écoule par un autre endroit, et entraîne la graisse des terres voisines?
S. Augustin dit qu'il faut rire et pleurer à la vue d'un homme qui, esclave de son avarice, ne sent pas ses chaînes parce qu'elles lui lient le cœur, cl n'a pas honte de les porter parce qu'elles sont d'or : tant il se laisse
éblouir par l'éclat et la magnificence de sa misère : Calamitatis suœ magnificentiâ deceptus (10 in Epist. Joan.). Il veut, dit ce Père, que tout ce qu'il a soit bon, bors lui-même : il veut avoir de bonnes maisons, de bonnes rentes; et à son égard, il est le pire de tous. Il veut s'enricbir pour vivre content, et pour s'enricbir il faut qu'il se tourmente ; plus il amasse de biens, plus il se procure de peines. (Discours chrétiens).
[La cupidité de l'avare]. — L'insatiable cupidité de l'avare lui tient lieu de nécessité, parce que, par un juste jugement de Dieu, son cœur est en proie à des désirs vagues, qui, n'étant jamais satisfaits, le piquent, le déchirent, le dévorent sans cesse : JusIoBei judicio fit ut qui cupiditati resistere noluimus ingressurœ, jàm nequeamus ingressœ, dit un saint Père. Mais , quand il serait vrai qu'il aurait une juste crainte de tomber dans la pauvreté, serait-ce une raison de prêter à usure et de s'enricbir par des voies injustes ? Pouvez-vous penser que Dieu , qui recommande et qui loue si souvent la pauvreté ebrétiene dans les saintes Ecritures, ne condamne pas la passion déréglée que vous avez de vous enrichir aux dépens de votre prochain ? Croyez-vous que l'Evangile, qui déclare les pauvres bienheureux, justifie l'avidité insatiable qui vous possède? Telles sont, je le sais, vos injustes prétentions; mais je sais aussi que Dieu les condamne autant que vous les approuvez. Vous craignez de tomber dans la pauvreté, et que , si vous ne prêtez à intérêt , bientôt vous ne consumiez votre fonds, qui consiste dans une somme d'argent dont il faut subsister. Mais , outre qu'il y a d'autres moyens de subsister, ne voyez - vous pas la faiblesse de ce prétexte ? n'est-ce pas le même dont se servent les scélérats, les voleurs, les assassins? ont -ils coutume d'en alléguer d'autres pour justifier leurs crimes ?
Un avare est toujours pauvre, par quelque endroit qu'on le regarde, parce qu'il ne se satisfait jamais, et qu'il porte dans son sein un feu qui le dévore, et que plus il a de bien plus il en veut avoir. Or, dès qu'il ne se contente pas de son état, il est pauvre et misérable, et d'autant plus pauvre que ses grandes richesses ne servent qu'à enflammer davantage sa passion : car, comme il y a une pauvreté que la charité produit, il y en a aussi une autre que la cupidité entretient. Présentez en confusion des viandes à un homme pressé de la faim , elles ne le rassasieront point , à moins qu'il n'en goûte; qu'un usurier et un avare conserve son argent dans ses coffres, et qu'il ne s'en serve pas, comme il doit s'en servir, pour son propre soulagement, il sera toujours famélique et altéré; plus ses biens augmenteront, plus il s'estimera misérable, parce qu'étant détournés de leur légitime usage ils irriteront sans cesse sa nécessité. (Anonyme.)
[L'usurier]. — Un usurier ne peut pas s'excuser sur la nécessité : car, comme dit S. Basile, s'il n'avait ni bien ni argent, ni vin ni blé, comment pourrait-il prêter? Il n'est pas même croyable qu'un homme ait si peu de
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sens qu'il donnât aux autres ce dont il aurait absolument besoin. Il a donc son nécessaire; il a même au-delà du nécessaire : mais, comme il est insatiable, il étend trop loin ses prétendus besoins. Tantôt c'est une maison qu'il faut encore acquérir, tantôt c'est une ebarge qu'il faut acbeter; aujourd'hui c'est un enfant qu'il faut pourvoir, demain ce sera une famine ou une maladie contre laquelle il faudra s'armer. Il fait donc, de la peine de sa cupidité, un prétexte de son usure : et c'est de lui que parle le Sage, quand il dit qu'il y en a qui deviennent plus riebes à proportion qu'ils distribuent libéralement aux autres ce qu'ils ont; et il y en a qui deviennent plus pauvres à mesure qu'ils eberebent à acquérir, par leurs fourberies et leurs intrigues, ce qu'ils n'ont pas : MU dividunt propria, et ditiores ftunt; alii rapiunt aliéna, et semper in egeslate sunt (Prov. 4).
Les usuriers sont les plus grands de tous les voleurs. Quand les voleurs s'aperçoivent qu'on crie et qu'on court après eux, ils s'enfuient et se cacbent : et quand un usurier voit qu'on s'approebe de lui, c'est alors qu'il attend sa proie de pied ferme, qu'il offre son service. Ceux-là ont leur temps; ce n'est souvent qu'à la faveur des ténèbres et de la solitude qu'ils dépouillent les passants : celui-ci n'a point de temps ni d'beures limitées; il veille le jour, il veille la nuit; sa passion, toujours ardente et toujours insatiable, né lui donne point de relâche. Il te tourmente pendant le jour, par une iuquiète application à ses affaires ; il se tourmente pendant la nuit, par différents moyens qu'il eberebe pour faire profiter son argent, et par mille artificieuses intrigues qu'il roule dans sa tête. Les voleurs appréhendent qu'on ne se saisisse d'eux et qu'on ne leur fasse rendre, avec la vie, ce qu'ils ont volé : mais l'usurier sait si bien conduire ses affaires, qu'il se met à couvert des poursuites de la justice. Est-ce un usurier public? il se fait un front d'airain; et, par une usure habituelle, il enchante si adroitement ceux qu'il ruine, qu'il les met hors d'état de se plaindre. Estce un usurier caché? on se défie encore moins de lui; il déguise si bien ses contrats, qu'on ne saurait rien dire. Les voleurs enfin emportent de vive force ce qu'on ne leur abandonne qu'en gémissant : mais l'usurier, plus subtil, trouve moyen, en prenant le bien d'autrui, de s'attirer des louanges et des actions de grâces. Par-là, il se fait un plaisir et un mérite de ses usures : un plaisir, parc3 qu'elles l'enrichissent; un mérite, parce qu'il croit rendre service à son prochain, en le tirant de la misère par une prétendue charité qu'il lui fait.
Qui se fût jamais imaginé que l'usure se couvrit de la charité chrétienne? Il est vrai qu'elle imite cette vertu divine; et c'est pour cela qu'elle s'insinue dans le secret des familles, qu'elle découvre les misères d'autrui et qu'elle offre de l'argent. Mais à quoi se termine cette artificieuse charité? à ruiner ceux qu'elle feint de soulager. Le Saint-Esprit, qui seul connaît les fausses vertus et les véritables vices, découvre les fausses vertus des usuriers par cette belle parole : « Quid (jloriarisin maliliâ, qui polenscs in ittiftritate? Pourquoi vous faites- vous une vertu de votre malice, vous qui
n'êtes adroit et puissant que pour nuire à vos frères ? » vous qui passez les jours entiers à faire des projets d'injustice, et, pour mieux y réussir, cachez vos fourberies comme on cache le tranchant d'un rasoir affilé, qui fait une cruelle plaie sans qu'on s'en aperçoive ?
Il est rare que l'usurier se reconnaisse criminel, particulièrement quand son usure n'est pas énorme, et qu'elle ne le porte pas aux derniers excès. Voyez ce pharisien dont il est parlé dans S. Luc : apparemment il pillait et ruinait, comme ceux dont Jésus-Christ parle, les maisons des veuves et des orphelins : et nonobstant son péché, il rend grâces à Dieu de ce qu'il n'est pas injuste et voleur comme le publicain qu'il voyait devant ses yeux. Et, supposé que cet usurier reconnaisse sa faute, il est encore plus rare qu'il se résolve à faire restitution du bien qu'il a acquis par ces voies injustes : combien en a-t-on vu, et combien en voit-on encore aujourd'hui, qui restituent? Cependant, sans cette restitution quand on peut la faire, il est absolument impossible qu'un usurier se sauve ; et par conséquent, comme il n'y en a presque point qui soient dans ces dispositions, je conclus que l'usure est un principe de réprobation moralement infaillible.
Il n'y a rien, dit S. Hilaire, de plus insupportable que d'assister un nécessiteux en telle sorte qu'il ait encore plus de nécessité qu'il n'avait, et d'accroître la misère du pauvre en le soulageant. Si vous êtes chrétien, pourquoi exigez-vous le prix d'un bienfait de votre prochain, qui de cette sorte reçoit plutôt un dommage qu'un bienfait? Si vous êtes chrétien, pourquoi voulez- vous faire un trésor de la misère de votre frère? Si vous êtes chrétien, je vous demande, non que vous donniez absolument votre bien, mais que vous ne le retiriez pas des mains de votre frère de manière à le dépouiller du sien. (Anonyme) .
[Comparaisons]. — L'hydropisie est, suivant la pensée de plusieurs Pères, la figure de l'avarice : car, de même que, plus un hydropique boit, plus sa soif redouble, de même aussi, plus un avare remplit ses coffres d'or et d'argent, plus il en désire et en souhaite. L'avare, dit l'Écriture, n'aura jamais assez d'argent, et celui qui aime les richesses n'en recueillera point de fruit, puisqu'avec cette passion il n'arrivera jamais à jouir de cette tranquillité qui est le but général où tendent les désirs de tous les hommes. Et, quand l'avare jouirait de tous les trésors du monde, il trouverait toujours en lui un vide qui ne se remplirait jamais. Il aune soif des richesses qui ne peut être ni diminuée par la disette, ni remplie par l'abondance : qu'il soit pauvre, qu'il soit riche, il est toujours également dans le besoin.
On peut dire de l'avarice ces paroles du Prophète royal : Propler le mortificamur tolâ die. Car, pour la contenter, il faut plus se gêner, se contraindre, se mortifier, que pour demeurer fidèle au service de Dieu. En
effet, faut-il jeûner, s'abstenir des divertissements les plus légitimes, se retrancher le vivre et toutes les commodités de la vie : on le fait par le désir qu'on a d'épargner les dépenses les plus nécessaires. On fait donc pour elle ce qu'on ne fait pas pour Dieu. Faut-il veiller, travailler nuit et jour, s'exposer à mille hasards, et entreprendre les plus grands travaux : c'est ce que fait l'avarice, et il est rare qu'on en fasse autant pour Dieu. Propter te mortificamur totâ die. On a de la peine à se soumettre au joug de l'Évangile, tout léger et doux que le Sauveur l'ait rendu par l'onction de sa grùce; mais on porte volontiers celui de l'avarice, tout rude qu'il soit. La croix que le Fils de Dieu nous engage de porter, et la mortification que S. Paul veut que nous portions sans cesse autour de nous, n'ont rien qui approche de la croix et de la mortification que nous impose cette malheureuse cupidité. (Anonyme).
[Folie de l'avarice]. — S. Augustin, parlant de ce riche de l'Evangile qui, après une belle moisson, délibère d'abattre ses anciens greniers et d'en bâtir de plus grands, et que la sagesse céleste traita d'insensé, parce qu'il ne pensait pas à la mort qui était fort proche; S. Augustin, dis-je, remarque que ce riche ne pensait seulement pas à ravir le bien d'autrui; il ne voulait que recueillir ses fruits, sans la moindre pensée ou de piller les pauvres ou de tromper les simples. Si celui qui garde le sien avec attache est traité de la sorte, que sera-ce de celui qui ravit le bien d'autrui? Il se croyait fort sage d'agrandir ses greniers, d'augmenter ses biens, sans ravir, sans désirer même ceux de ses voisins, et néanmoins Dieu lui dit : « Insensé, dans la chose même où tu penses être fort sage, tu mourras cette nuit: et à qui viendront tous ces préparatifs? » (Le P. Thomassin, Traité de l'Aumône).
[Dans le commerce]. — La vue d'un gros gain fait bientôt disparaître la délicatesse de conscience; on veut que tout soit permis, dès qu'on veut que tout serve à notre fortune. Quand on fait un commerce chrétien, on a beaucoup de soin, d'application et de prudence dans les affaires, mais peu d'empressement : quelque laborieux qu'il soit, on ne franchit jamais les bornes que la loi de Dieu a prescrites. L'industrie est toujours réglée selon l'esprit et les maximes de l'Évangile : on tâche de profiter de tout; mais on n'abuse de rien. Mais, dans le négoce qui fait aujourd'hui la plus sérieuse occupation de la plupart des gens du monde, suit-on les mêmes lois, et garde-t-on fort scrupuleusement les mêmes règles? La passion est un mauvais guide; elle conduit toujours par des voies peu sûres, et toujours plus loin qu'on ne veut. Une frivole direction d'intention pallie bien des usures, mais elle ne les justifie pas. On met tout à profit, prêts, services, bienfaits, jusqu'aux fléaux mêmes dont Dieu afflige son peuple. La disette des grains, qui devrait faire ouvrir les greniers, les ferme. Un gain raisonnable ne contente jamais une avarice démesurée; elle veut,
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par le plus exécrable de tous les trafics, s'enrichir du sang des pauvres et de la dépouille des riches. Quelle dureté plus cruelle, plus criminelle î Qui abscondit frumenla maledicelar ; benediclio autem super capul vendentium (Prov. 4). Cet oracle fait-il beaucoup d'impression sur un cœur endurci par l'avarice ? Cependant on appelle cela aujourd'hui « avoir du bonheur et de la prévoyance; savoir l'art de faire fortune» : peu s'en faut qu'on ne le regarde comme un effet de la Providence en faveur de la plus détestable cupidité.
L'insatiable avidité du bien sait prendre à toutes mains. Pourvu qu'on fasse valoir son argent à gros intérêts, on risque jusqu'aux dépôts sacrés des orphelins et de la veuve; à la faveur d'un titre imaginaire, d'un usage abusif, d'une palliation étudiée, l'usure perd, dans le commerce, sa laideur et son nom. Tout ce qui favorise la cupidité est bien reçu. On veut acquérir de grands biens; on veut faire une prompte fortune; on ne pense qu'à trouver de nouveaux secrets de s'enrichir, qu'à découvrir de nouvelles routes. Les sentiers les plus cachés paraissent les plus courts; mais sontils toujours les plus droits et les plus justes? Qui feslinat ditari, dit le Sage, non erit innocens (Prov. 28, 20). Ces fortunes si promptes ne sont pas toujours les plus nettes; mais la conscience est peu consultée là où domine l'avarice. On prend des engagements de toutes parts, on entre dans tous les partis, on embrasse toutes les affaires ; à la moindre lueur d'un gros gain, la cupidité se réveille.
Entre toutes les passions, celle qui est la plus ignorée de ceux qui eu sont possédés, c'est l'avarice. Les avares ne se croient jamais tels. Les uns déguisent leur avarice sous le nom d'économie, les autres sous celui de prévoyance, quelques-uns sous le spécieux titre de modestie et de sagesse, et plusieurs sous celui de nécessité. Cette sordide passion a honte d'ellemême; elle est naturellement si odieuse, qu'elle n'ose jamais paraître sous son nom. On a honte de s'en voir accusé. En effet, il y a de l'imbécilité d'esprit dans cette insatiable cupidité. Prendre de toutes mains, accumuler trésor sur trésor, se faire même de ses seules épargnes de puissants revenus, et crier toujours famine et se croire toujours pauvre, c'est une maladie, il est vrai, mais sans remède. Quelle fièvre laisse moins de repos, et quelle hydropisie altère davantage que l'avarice? Un avare est toujours pauvre; il a également besoin de ce qu'il a et de ce qu'il n'a pas. Il ne possède pas les richesses, il en est possédé : nulle passion qui exerce un empire plus tyrannique sur ses esclaves ; nulle qui le traite si mal.
User ses forces et sa santé, donner la torture à son esprit pour trouver tous les jours de nouveaux moyens d'épargner, de nouveaux artifices pour s'enrichir, de nouveaux secrets de raffiner sur la lésine même, c'est la sérieuse occupation, c'est l'étude continuelle d'un avare. Mais quel plus sordide trafic, et quel cœur plus mauvais? Ne rendre que des services lucratifs, nit-ttre à profit jusqu'au salaire des ouvriers, trembler sur la moindre dépense, plaindre celle qu'on est obligé de faire pour s'empêcher
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de mourir; au milieu de l'abondance, faire preuve de mendicité-; dur aux autres, aussi dur à soi-même, passer ses jours dans la tristesse, dans les chagrins et dans l'obscurité : voilà les tristes effets de cette injuste passion. Et l'on a bien raison de dire qu'un avare n'a rien laissé à faire à sa mauvaise fortune; elle ne lui pouvait faire pis. Semblables à ces malheureux que l'on condamnait aux mines, leur vie s'use à chercher et à tirer de l'or des pierres mêmes; leur pain, détrempé de leur sueur, ne leur est donné qu'avec mesure. Quelle vie plus triste et plus obscure! mais quel sort plus à plaindre! Ce n'est pas le luxe ni la bonne chère, ce ne sont pas les plaisirs qui les damnent; c'est pour être trop austère à soi-même et aux autres qu'un avare se perd. (Le P. Croiset, Rêflex. chrét.).
[L'avarice cl les perfections de Dieu]. — Il n'y a pas de perfection en Dieu que l'avare n'offense, et ne détruise autant qu'il est en son pouvoir. Il ne reconnaît point sa présence divine, parce qu'il n'a devant les yeux que son trésor : Et non propos aérant Deum ante conspectum suum. Et comment est-ce, dit S. Augustin, que les avares pourraient regarder Dieu, puisqu'ils n'ont d'yeux que pour les biens de la terre? Quomodà proponent ante conspectum suum Deum; ante quorum conspeclumnon est nisi seculum ? (In Ps. 53). L'avare ne craint point la justice de Dieu, parce qu'il s'imagine que son argent le délivrera de toutes sortes de dangers; il ne pense point à ses miséricordes ni à ses récompenses, parce qu'il met toute sa félicité dans ses richesses; il ne reconnaît point la puissance de Dieu, il n'est touché que de la souveraine puissance de son or; il n'a point de confiance en sa providence, puisque toute son espérance est fondée sur les biens qu'il a amassés; enfin, il détruit la divinité même, en ne reconnaissant point d'autre dieu que son or et son argent : et c'est pourquoi le prophète Isaïe a eu bien raison de dire que, dès-lors que l'on a commencé à aimer l'or et l'argent, le monde a été rempli d'idoles et de fausses divinités: c'est-à-dire que, aussitôt que l'avarice est entrée dans le monde, elle en a banni le vrai Dieu, et a introduit en sa place des idoles d'or et d'argent. Et l'Apôtre, entre les vices et les passions qu'il ordonne aux Colossiens de mortifier et détruire, y met l'avarice comme celle qui nous détourne du service du vrai Dieu pour rendre aux idoles le culte qui n'est dû qu'à lui seul : Mortifie aie... avaritiam, quœ est ïdolorum servitus.
Le Créateur n'a pas donné à l'homme les biens de la terre pour s'y attacher et y mettre son appui comme en une divinité; au contraire, il ne lui a donné les biens temporels qu'afin qu'il cherche avec plus d'ardeur les biens célestes, et qu'une juste reconnaissance le porte à aimer et à servir son bienfaiteur avec plus de ferveur et de courage. Mais, par la plus criminelle de toutes les ingratitudes, les hommes se servent de la bonté de Dieu contre lui-môme : ils se font une divinité d'une chose qui ne devrait servir qu'à les porter à Dieu. C'est le reproche qu'il leur fait par le prophète Osée: « Argentim mullîplicavt ëi et aurum, quœ fecenint Baal : Ils
se sont servis de l'argent que je leur ai donné pour se faire des idoles. » Le saint homme Job disait qu'il avait toujours aimé et servi Dieu, parce qu'il n'avait jamais mis sa confiance dans l'argent: Sipulavi aurum robur mev/m (31). Comme s'il disait : Si j'avais aimé les richesses, si j'y avais rais mon appui, j'aurais bientôt perdu Dieu de vue, et l'avarice m'aurait bientôt rendu idolâtre. Et S. Léon, dans la même pensée, dit que le démon, ne pouvant plus ruiner la religion du vrai Dieu par la cruauté des tyrans, a introduit l'avarice dans le monde, laquelle fait plus d'infidèl'es et d'apostats que n'en ont fait jamais les tyrans les plus cruels : Quos damnis non frégit,cupidilale côrrupit. C'est donc avec raison que le^Sage nous avertit qu'il n'y a point de pécheur si coupable à l'égard de Dieu que l'avare : Avaro nihil est scelestius (Eccli. 10); puisqu'il s'attaque à Dieu même et qu'il veut lui enlever sa divinité.
Il semble que l'avare ne pèche que parce qu'il s'aime trop lui-même : il est néanmoins certain qu'il a pour lui-même la haine du monde la plus cruelle, puisqu'il se procure les plus grands maux et qu'il se prive de? plus grands biens : c'est un voleur qui se fait plus tort à lui-même qu'il ne fait à tous les autres. Il s'ôte trois sortes de biens infiniment plus considérables et plus précieux que ne sont les biens qu'il veut enlever aux autres : il s'ôte les biens de la nature, les biens de la grâce et les biens de la gloire. Il s'ôte les biens de la nature, en s'ôtant lui-même la paix et là tranquillité, et s'abandonnant à la cruelle tyrannie de la cupidité. Il est bien visible qu'il s'ôte tous les biens de la grâce, puisque, n'ayant ni amour pour Dieu ni charité pour son prochain, il s'éloigne entièrement de la source de toutes le3 grâces, qui n'est autre que la charité. Enfin, l'avare se prive des biens de la gloire, puisqu'il fait sa félicité dernière des biens de ce monde, et qu'il renonce au ciel pour s'attacher à la terre. « Obstapescile, cœli, super hoc : me dereliquerunl, fonlem aquœ vivœ, et foderunt sibi cistèrnas (Jérém. 2). 0 cieux, soyez dans l'étonnement, s'écriait le prophète : le Dieu que vous adorez est méprisé sur la terre: on le quitte, on l'abandonne, lui qui est la source du parfait bonheur, pour une félicité de terre et de boue qui se dissipe en un moment! » Quel monstrueux aveuglement, de préférer des biens qui passent en un moment, des biens qui ne font que chagriner le cœur, des biens que l'on n'acquiert qu'avec des peines continuelles, que l'on ne conserve qu'avec de mortelles craintes, et qu'on ne possède que quelques jours; de préférer, dis-je, ces faux biens à des biens éternels qui seuls peuvent faire le bonheur de l'homme, que l'on acquiert sans peine et que l'on possède avec une félicité parfaite pendant toute l'éternité!
Comme l'avare désire avec plus d'ardeur ce qu'il n'a pas qu'il n'aime ce qu'il possède, il n'a point de repos qu'il n'ait enlevé le bien de son prochain. Qu'il mette la veuve et l'orphelin à l'aumône, il n'importe, pourvu qu'il augmente ses richesses; il se soucie fort peu que sou frère périsse,
pourvu qu'il puisse ajouter lui-même quelque chose à son trésor. Enlin, il ne fait pas difficulté de sacrifier l'honneur et le repos de ceux qu'il dépouille, et il se fait un sujet de joie de leur misère et de leurs larmes : Est iUi prœda egestas allerius, est Mi lœtitiaflctus alienus, dit un saint Père (S. Maxime, 2 de Avarit.). Et c'est pour cela que S. Chrysostôme appelle un avare l'ennemi commun du genre humain : Avarus, communis omnium hosiis (Essais de Sermons).
îcile à guérir]. — Plus un avare est heureux et plus il réussit dans ses projets, plus sa passion augmente : c'est pourquoi S. Augustin dit qu'il est semblable à l'enfer, qui ne se contente jamais d'engloutir et de dévorer : Avaritia est abyssus insaliabilis, quœ nunquàm dicit, Sufficit; semper, semper famescil ; sola avaritia terminum nescit. 0 famelicarabies ! ôpeslis interminabilis ! 0 peste sans bornes et sans limites! la terre, la mer, le ciel, l'enfer, ont leurs bornes; mais le cœur de l'avare n'en a poiut. Les mauvais et fâcheux événements ne sont pas plus capables de guérir un avare : s'il souffre quelque perte, il est accablé de tristesse, et, pour réparer ce qu'il a perdu, il n'est point de violence, point d'injustice qu'il ne fasse. Il retranchera le peu d'aumônes qu'il faisait, il opprimera les veuves et usurpera le bien de l'orphelin; il ne paiera point ses dettes, et il frustrera ses serviteurs de leur juste récompense. « C'est ainsi, dit S. Jérôme, quel'avarice ne se guérit ni par l'abondance ni par l'indigence : Semper avarus eyel, cujus avaritia neque inopiâ neque copia minuitur. » Peut-être que l'infirmité et la défaillance de la nature pourront enfin guérir cet avare ; peut-être, quand il sera sur le déclin de l'âge, quand il aura la proximité de la mort devant les yeux, peut-être, dis-je, qu'alors son avarice diminuera, qu'elle perdra ses forces : mais tant s'en faut; c'est alors qu'elle se rallumera davantage. De-là vient que les personnes qui sont avancées en âge, et qui sont sur la fin de leur vie, sont ordinairement plus avares que les jeunes gens. Ainsi l'avarice augmente ses forces quand la nature voit diminuer les siennes. Quand l'homme vieillit, il devient faible ; mais, plus l'avarice vieillit, plus elle est jeune.
S. Chrysostôme fait une belle remarque sur ce sujet. Il dit que, quand Dieu guérit les autres passions, il ne trouve de résistance que du côté du vice contraire à la vertu qu'il veut établir. Par exemple, quand il veut établir l'humilité dans un cœur, il ne trouve de résistance que du côté de l'orgueil; quand il veut établir la douceur et la mansuétude, il ne trouve de résistance que du côté de la colère; et ainsi du reste. Mais, quand il veut établir le mépris des biens temporels, non-seulement il trouve de la résistance du côté de l'avarice, mais encore du côté de toutes les autres passions et de tous les autres vices, qui s'opposent à l'établissement de cette vertu, parc^ que l'avarice est la source, le fondement et la racine de tous les vices : Hadix omnium malorum est cupiditas. De sorte que toutes
les passions et tous les vices Tiennent au secours de l'avarice pour l'appuyer et pour la soutenir; et la grâce trouve une résistance si forte, qu'elle n'agit point dans le cœur de l'avare.
Le Fils de Dieu ne s'est pas contenté de nous faire concevoir la difficulté de convertir un avare par la comparaison d'un gros câble qu'on ne saurait faire passer par le trou d'une aiguille : il a voulu que l'Évangib» nous ait représenté cette vérité si terrible dans la personne de Judas. Le Sauveur l'avait mis au nombre de ses disciples, et l'avait instruit du mépris des biens de la terre, et par son exemple et par sa doctrine ; les autres apôtres lui faisaient voir qu'ils avaient quitté tout ce qu'ils possédaient tout cela n'empêcha pas qu'il ne prit la cruelle résolution de vendre et de trahir son Maître pour un peu d'argent. Le Sauveur se servit de tous les moyens imaginables pour le convertir : il lui témoigna en toutes sortes d'occasions un excès d'amour; il le reçut à sa table, il le nourrit de son propre corps. Ah! misérable ! quelque avare que soit ton cœur, ne doit-il pas être satisfait de la possession dejon Dieu ? Dans le jardin des Olives, tous les soldats tombèrent par terre ; mais Judas ne fut point renversé. Jésus-Christ l'embrassa et le baisa; mais tout cela ne peut rien sur le cœur insatiable de cet avare, et il préfère trente deniers à son Maître, à son salut, à son Dieu. S. Pierre tombe dans un péché; mais un regard de Jésus le fait revenir à lui. S. Thomas fut infidèle; mais l'ouverture du côté du Sauveur lui ouvrit les yeux. Madeleine était possédée de sept démons : une parole du Sauveur lui change le cœur. Il n'y a que Judas en qui ni les regards de Jésus-Christ , ni sa parole ni sa doctrine ni ses miracles , ne font point d'effet. Tous les avares, dit S. Chrysostôme , ressemblent à Judas : Avari omîtes gravissimo Judœ morbo laborant (8i in Marc.) , et ils ont tous sujet de craindre qu'ayant eu part à son injuste passion ils n'aient part aussi à sa damnation éternelle. On peut prendre, de cet exemple, occasion de se représenter les désordres et les maux que cause l'avarice , l'aveuglement qu'elle jette dans l'esprit, la corruption dont elle remplit le cœur, l'insensibilité qu'elle inspire à l'égard de Dieu, et l'impénitence funeste dont elle est la source, en mettant les hommes dans une morale impossibilité de se sauver. Ce serait sans doute se former une idée et faire un portrait naturel de cette dangereuse passion ; ce serait concevoir le malheur dans lequel elle a précipité ce malheureux apostat, dont la mémoire sera éternellement en horreur. (Essais de Sermons.)
[Prétextes de l'usurier]. — Vous dites que vous craignez de tomber dans la pauvreté, et que , si vous ne prêtez à intérêt, bientôt vous n'aurez pas de quoi vivre? Mais ne voyez-vous pas le prétexte? n'est-ce pas le même dont se servent les plus grands scélérats , les voleurs , les meurtriers , les assassins, les sacrilèges, les empoisonneurs? Ont-ils coutume d'en alléguer d'autres pour justifier leurs crimes ? Si les juges demandent aux uns pourquoi ils ont dépouillé les passants, aux autres pourquoi ils ont usé de
ma.léfice et de poison, aux autres pourquoi ils ont versé le sang de leurs frères avec tant de cruauté, ne répondront-ils pas, avec la même hardiesse que vous, qu'ils n'ont pas eu d'autre dessein que de se tirer de la misère et de la pauvreté? Juges de la terre, qui tenez la place du Dieu vivant, vous n'écoutez pas ces vaines excuses, et vous punissez ces crimes nonobstant ces prétextes : vous ne les écouterez pas non plus dans les usuriers, grand Dieu ! ekvous punirez leurs injustices par des supplices éternels.
Xe direz - vous point que vous ne faites aucun tort à celui auquel vous prêtez à intérêt, parce qu'il le veut bien et qu'il y consent très-volontiers? Mais, premièrement, il est faux que celui à qui vous prêtez accepte volontiers et avec une pleine liberté la violence que vous lui faites : l'extrémité seule dans laquelle il se trouve l'oblige de consentir à ce que vous soubaitez, et il vous donne son bien comme on le donne à un voleur bien armé, c'est-à-dire qu'il veut bien vous le donner parce que vous le forcez à le vouloir. Un voleur de^grand chemin ne serait - il pas ridicule de dire qu'il n'a fait aucun tort à celui qu'il a volé , parce qu'il a bien voulu lui donner son argent? Ce que vous dites n'est pas moins absurde. Mais, quand il serait vrai que celui qui vous emprunte de l'argent consentirait, avec une pleine volonté et avec une parfaite liberté, à l'intérêt que vous prétendez, vous ne pécheriez pas moins , parce que le péché ne dépend pas de l'intention ni du consentement de celui à qui vous prêtez, mais du fond même de l'usure.
L'usurier ne dit-il pas même qu'il fait un plaisir singulier à son prochain en lui prêtant ainsi de l'argent, et qu'on lui marque même qu'on lui est sensiblement obligé ? Oui, il est vrai que vous lui faites la même grâce et la même faveur que font les voleurs quand ils ne tuent pas ceux à qui ils prennent l'argent : vous n'ôtez pas la vie à votre frère, mais vous lui prenez son bien. Misérable que vous êtes! s'écrie S. Chrysostôme, en faisant semblant de retirer votre frère d'un précipice , vous le jetez dans un plus grand abîme; vous lui tendez la main d'un port, mais ce n'est que pour l'engager dans un plus triste naufrage, à travers des écueils qu'il ne découvre pas. Fœnerator ner/otiatur aliéna discrimina, et uberiores quœslus de allerius infelicilate consequitur. El quasi in porlum ex iempestate suscipiens, improviso turbine, in crudele naufragium demergit (v in Matth.). Perfides! vous êtes bien plus cruels que les voleurs les plus barbares : car on se défie d'eux, mais on ne se défie pas do vous; la crainte des châtiments les retient et les fait fuir, mais votre déguisement vous rend intrépides , et, cachant la plus lâche trahison sous l'apparence de la plus belle vertu, vous exercez vos cruautés impunément. (Essais de Sermons).
[Pourquoi thésauriser?] — De combien de troubles serions-nous exempts, de combien d'inquiétudes serions-nous délivrés , si nous voulions considérer avec attention et mettre en pratique cet avertissement important
que nous donne l'Apôtre : « Nikil intulimus in hune mundum : hauddvbiv.m, f/ uôil nec auferre quid possumus : Nous n'avons rien apporté en ce monde, et il est sans doute que nous n'en pouvons aussi rien emporter ! » Nous sommes sortis nus du sein de notre mère, et nous retournerons nus dans dans le sein delà terre. C'est pourquoi, continue l'Apôtre, Habentcs alimenta et quibus legamur, his contenii sumus (I Timot. 6) : Ayant de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons être contents. Les personnes de la plus haute fortune, les princes mêmes et les rois, n'ont pas autre chose que leur nourriture à désirer; et ceux qui, dans une fortune médiocre, ne portent pas leurs désirs plus loin jouissent d'un bonheur et d'un repos incomparablement plus durable que tous les monarques de l'univers. Quoique dans les maisons les plus somptueuses on consume quantité de choses, que les tables soient couvertes d'une infinité de mets, il faut peu de chose à chaque assistant pour la nourriture de sa personne : et que sert à un avare un grand monceau d'or, d'argent, de pierreries ? il il n'en a que la vue. C'est donc une chose très - inutile , mais plutôt trèscriminelle, que de s'attacher aux richesses et d'en faire son unique fin.
Qu'est-il besoin de tant de soins , de tant de désirs et de tant d'empressements pour devenir riches, puisque si peu de chose nous est nécessaire, et que nous ne jouissons pas, à proprement parler, de ce qui n'entre point dans notre dépense journalière? Et certainement, s'il y a quelque différence entre un pauvre et un riche, c'est qu'un pauvre, en mourant, laissera peu de chose sans peine, et que le riche laissera beaucoup de biens, mais avec un mortel regret. Le moyen de remédier à l'avarice , qui veut avoir tout, c'est de penser souvent à la mort qui lui ravit tout. C'est elle qui la convainc de folie , et qui nous persuade de penser moins à cette vie , qui passe si vite et qui s'évanouit comme un éclair, qu'à l'éternité de l'autre, qui nous touche de si près,' que nous n'en sommes peut-être qu'à deux pas. Il faut opposer à l'extravagance de l'avarice, qui ne travaille que pour ce monde qui l'abandonnera dans un moment, et qui empêche l'avare da travailler pour lui-même, puisqu'il se refuse même les choses nécessaires à la vie ; il faut, dis-je, lui opposer la sagesse de la foi, qui , considérant l'instabilité de cette vie et la certitude de la mort , regarde l'une comme déjà passée, et l'autre comme présente; qui considère l'une comme une ombre prête à passer, et l'autre comme un mal réel et effectif qu'on ne peut éviter. (Anonyme).
[Aveuglement des avares]. — N'y a-t-il pas de quoi frémir devant l'endurcissement du malheureux Achan , qui , par une avidité sacrilège , ayant osé, contre l'ordre de Dieu, s'approprier un manteau d'écarlate, une règle d'or et deux cents pièces d'argent, des dépouilles de Jéricho, n'ignorant pas la défense, instruit de la peine de mort attachée à son larcin, voyant Josué et tous les chefs occupés à la recherche du coupable, et, pour le découvrir, voyant même le sort jeté sur toutes les tribus, selon !' isnge de ce temps-
fi6i AVARICE.
là, demeurait cependant obstiné dans son péché , déterminé à cacher son larcin? Que pouvait -il s'imaginer pour s'endurcir au péril d'une lapidation cruelle et presque présente? Il voyait le sort déjà tombé sur la tribu de Juda; c'était sa tribu; de la tribu de Juda tombé sur la famille de Zaré, c'était sa famille; de la famille de Zaré tombé dans la maison de Zabdi, c'était son grand-père. 11 était temps, ou jamais, de s'avouer criminel et de recourir au pardon ; mais l'avarice l'obsédait et lui fermait les yeux à tout ce qui pouvait l'engager à rendre sa proie. Etait-il assez insensé pour se figurer que la menace était vaine , ou qu'il échapperait des mains des juges , ou qu'on lui ferait grâce , ou qu'il aurait des protecteurs , ou que le sort, qui était tombé sur les autres, ne tomberait point sur lui? Folles illusions, dont les riches tâchent de s'armer contre la crainte des châtiments éternels, qui leur pendent sur la tête ! Ils voient mourir tous les jours à leurs yeux leurs pareils, leurs associés, mais mourir en athées, en désespérés, en bêtes : sans restitution, sans discussion des biens mal acquis, ou acquis sans nul sentiment de religion. Peuvent-ils se flatter de mourir d'une autre mort? que la même fin , le même sort , ne tombera point sur eux? Pitoyable enchantement ! Abîmés qu'ils sont dans les biens présents, ils deviennent stupides à tout ce qui est futur, si ce n'est au futur temporel et périssable. A cet égard, j'avoue qu'ils sont vigilants. A tout moment ils roulent dans leur esprit où iront leurs biens après la mort, en quelles mains ils passeront , comment ils les soustrairont aux poursuites des créanciers , comment ils les assureront à leurs enfants , comment ils pourront les fixer, les perpétuer dans leur famille. Voilà le seul avenir qu'ils envisagent , la seule éternité qui réveille leurs précautions. Et pour cela, testaments, codicilles, dépôts, fidéi-commis, exhérédations, substitutions : au lit de la mort, ce misérable avare trouve du temps et de la force d'esprit pour ces misérables soins. Est- ce par amour pour ses héritiers, pour ses parents ? Non , mais par une illusion d'amour-propre et par un attachement indissoluble à ses biens. Il regarde ses héritiers comme une partie de lui-même ; en leur laissant son cœur enfermé dans son trésor, il prétend conserver après la mort un droit de propriété sur ces biens fugitifs, dont il les fait plutôt dépositaires que maîtres. En disant « Je veux » et « J'entends », il croit étendre son domaine et sa volonté sur ses biens jusque dans les siècles les plus reculés.
Voulez-vous voir si l'amour que vous sentez pour les richesses est légitime ou criminel ? l'épreuve en est sûre et facile : examinez l'effet qu'il produit dans votre cœur. N'en dérobe-t-il rien à Dieu ? lui en laisset-il toujours l'empire absolu ? ne vous porte-t-il à rien qui vous endurcisse à sa loi? vous laisse-t-il dans la disposition d'aller, comme Abraham, partout où Dieu vous envoie, de chasser de chez vous Agar et son Ismaël, d'immoler, s'il le faut , votre unique et cher Isaac? Alors , au milieu des biens et des douceurs de la vie, vous serez, comme Abraham, fidèle à l'amour de Dieu; mais, dès que la possession de ces biens et de ces dou-
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ceurs introduira chez vous , comme chez le mauvais riche , un penchant secret au péché, l'indifférence et la froideur pour Dieu, le mépris des devoirs de la justice et de la charité, la négligence et l'ouhli de votre salut, dès-lors Dieu n'est pas plus dans votre cœur que dans celui du mauvais riche; vous n'aimez plus ce Dieu créateur de tous les hiens, vous n'aimez que les biens fragiles, et non pas le Lien éternel.
Il faut honorer Dieu, servir Dieu; c'est ce qui n'est pas possible à l'esclave de l'argent, selon le sentiment de Jésus-Christ; non-seulement parce qu'en général on ne peut à la fois servir deux maîtres, Nemo potest duobus dominis servire, mais en particulier parce qu'on ne peut servir à la fois Dieu et l'argent : Non poleslis Deo servire el mammonœ. Ce démou d'avarice , empruntant les traits de tous les princes du monde imprimés sur l'or et sur l'argent , se fait mieux obéir dans les crimes qu'il conseille que Dieu dans les devoirs et les vertus qu'il prescrit. Un riche fera son plaisir du service de ce démon; il y passera les jours, il y rêvera les nuits; il y tournera sa pensée à son réveil; il en étudiera tous les artifices; il composera sur son sujet des registres et des volumes nombreux; ses entretiens n'auront point d'autre objet, ses pas d'autre but ni d'autre terme. On sert ainsi l'idole de l'argent. « Voilà, disait S. Paul, la servitude des simulacres , la servitude de l'argent : Avarilia simidacrorum servi lus (Coloss. 3, 5) . »Mais cet idolâtre de l'argent trouve-t-il un moment par jour pour porter au vrai Dieu sa prière ? a-t-il une demi-heure par semaine pour l'adorer? une heure par mois pour entendre sa parole , une journée par année pour participer à ses sacrements? daigne-t-il réclamer Dieu, prier Dieu, penser à Dieu, le reconnaître sérieusement pour son Maître et son Seigneur? en a-t-il le temps, le loisir? Et cela s'appelle servir Dieu! Xon: le maître seul que l'on sert de bon gré est le vrai maître : on ne peut en même temps servir Dieu et servir l'argent : Non poiestis Deo servire et mammonœ. (Le P. de La Rue, Carême).
[L'intérêt propre]. — Non, chrétiens, plus d'équité quand une fois l'intérêt prévaut: et cela est si constant, que les hommes, qui sont nés pour la société et dont tout le commerce roule sur une bonne foi réciproque , ne reconnaissent plus cette bonne foi , et n'ont plus de créance les uns pour les autres dès qu'ils aperçoivent, dans les affaires qu'ils traitent avec eux, le moindre mélange d'intérêt. Quelque probité qu'ait un juge, s'il est intéressé dans une cause , on se croit bien fondé à le récuser , et l'on ne croit point lui faire tort d'en appeler à un autre jugement que le sien. Quelque irréprochable d'ailleurs que soit un témoin , si son intérêt se trouve joint à son témoignage, son témoignage passe pour nul, comme si les hommes, d'un commun accord, se rendaient à eux-mêmes cette justice, de confesser que , quand leur intérêt est de la partie , ils ne sont plus capables de garder les règles de la justice. (Bourdaloue, Dominicale).
[l'saire des richesses]. — Le Saint-Esprit nous apprend, par les saintes Lettres, qu'il y a une malédiction attachée aux richesses , lorsque nous y lisons ces paroles : Vœ vobis divitibas , Malheur à vous riches ! Il y aura donc des riches qui seront damnés. Cependant , selon la même Écriture, il y en aura aussi de sauvés. Mais quels riches seront sauvés? Ceux sans doute qui mettent au premier rang les biens célestes, qui en font leur capital ; qui ont soin que l'idée qu'ils ont des biens de la terre soit toujours, dans leur esprit, infiniment au-dessous des biens du qiel. Heureux les riches qui en usent ainsi, et qui sont toujours attentifs à ne point renverser l'ordre de la divine Providence dans l'usage qu'ils font des richesses, convaincus que Dieu ne les lenr a mises entre les mains que comme des moyens d'acquérir les biens éternels en les distribuant aux pauvres. Mais si les richesses servent , à ceux qui en usent bien , de moyens de salut , combien y en a-t-il d'autres auxquels elles servent de moyens de damnation? Pourquoi? parce qu'elles les portent à la sensualité, à la mollesse, à une insigne dureté envers le prochain malheureux, à en désirer toujours davantage ; et les mettent ainsi hors d'état , non - seulement de désirer le ciel , mais même d'y penser. Etrange contrariété de l'esprit humain , que ce qui sert à l'un de degré pour monter au ciel, par le bon usage qu'il fait des biens dont la Providence l'a comblé, sert à l'autre d'une plus grande condamnation , par le mauvais usage qu'il fait de ces mêmes biens que Dieu lui donne pour se sanctifier, et qu'il emploie à toute autre chose qu'à ce à quoi Dieu les avait destinés : renonçant à l'héritage céleste, dans la folle pensée qu'il a de demeurer éternellement sur la terre ! {Manière de réciter l'Oraison dominicale.)
[L'avare est sans charité]. — Comment se peut-il faire que l'avare s'attache à Dieu par amour, comme à son Père ? qu'il ose dire à Dieu, comme les autres chrétiens : « Notre Père qui êtes aux cieux? » Il faudrait, pour cela, qu'il reconnût tous les chrétiens, tous les hommes pour ses frères, et leur laissât leur part dans l'héritage commun. Il est leur frère, il est vrai, mais comme Caïn le fut à son frère Abel, comme l'ambitieux Abimélech le fut à ses soixante-neuf frères, en les sacrifiant tous à ses intérêts par un massacre inhumain. Allez, riche, vous présenter à votre Père commun, vous qui êtes couvert du sang de vos frères, enrichi de leurs biens, dont vous les avez dépouillés! Le nom de Père est un reproche à ces frères assassinés, un nom de terreur, un nom d'horreur. Comment le pourraient-ils aimer? Mais ont-ils un cœur pour l'aimer? un cœur avare est-il capable d'aimer rien que son argent, et le plaisir qu'il a de le contempler ? Or, comme le cœur se transforme en ce qu'il aime, en prend les bonnes et les mauvaises qualités, s'attendrit par les molles affections, il prend aussi la dureté du métal qu'il idolâtre; il est inflexible, impénétrable à tous les tendres sentiments; il n'en a point pour ses frères, pour ses semblables: et comment donc en aurait-il pour son Dir.uV C'est un Caïn, qui ne songe plus qu'à fuir 1h
face de Dieu, qui ne regarde plus Dieu que comme un juge irrité, comme un vengeur implacable. Et, sous cette qualité, peut-il se résoudre à y penser, si ce n'est pour en étouffer la crainte, après le respect et l'amour? (Le P.d.3 la Rue, Carême).
[Pauvreté des avares]. — L'avarice fait vivre et mourir dans l'indigence. Un avare paraît pauvre, et il l'est: car, que ce soit un voleur qui le prive de la jouissance de son bien ou que ce soit son insatiable passion qui lui en interdise l'usage, les principes de sa disette sont différents, mais les effets sont les mêmes ; un avare ne tire pas plus de son trésor qu'un pauvre de son indigence : Diviles eguerunl et esurierunl. On peut dire que l'avare a le domaine de son bien sans en avoir l'usage. Qu'on est à plaindre quand on est maîtrisé par une si bumiliante passion !
On dirait qu'il y a de la fascination, tant l'attache qu'un avare a pour son trésor est déraisonnable et servile : il faut que la mort lui arrache l'âme du corps pour faire dessaisir son cœur de son argent. Que cela est humiliant pour un homme qui a un peu d'honneur ! mais que cela est honteux pour un chrétien, qui est obligé de n'être pas plus attaché aux biens de la terre que s'il ne possédait rien: Tanquàm non possidentes (I Cor. 7). Si, du moins, la ridicule scène qu'un avare donne au public pouvait lui faire ouvrir les yeux et le rendre moins déraisonnable, sa maladie ne serait pas sans remède ; mais des malades de ce caractère sont peu en état de guérir: Audiebant omnia hœc pharisœi, qui erant avari, et deridebanl (Luc. xvi, 14). Nulle passion moins docile. Comme elle se nourrit dans l'obscurité, elle avilit le cœur et l'esprit; accoutumée qu'elle est au mépris, elle est peu sensible aux risibles scènes qu'elle donne. (Croiset, Année chrétienne).
[Piège terrible]. — Quiconque est possédé de la passion des richesses donne sur soi un avantage considérable aux deux plus puissants ennemis de notre salut : à l'esprit de ténèbres et à la concupiscence. L'esprit deténèbres commence par lui ouvrir toutes les voies de s'enrichir, et par lui fermer les yeux sur tout ce qui pourrait les lui faire juger criminelles : les usures les plus grossières, les injustices les plus claires, tout lui est représenté sous l'idée de gain honnête, et qu'il serait contre la prudence de négliger. Voilà les pièges qui vous sont tendus : attiré par l'appas des richesses, vous y donnerez, et vous n'en sortirez point. La même passion qui vous les a fait rechercher en justifiera l'acquisition, et l'on ne restitue point ce qu'on s'accoutume à croire légitimement acquis. En second lieu, la concupiscence vous retiendra dans l'esclavage, avec autant de liens que l'amour des richesses vous fait former de désirs : désirs qui se multiplient à l'infini, car la passion des richesses est une sangsue qui ne dit jamais C'est assez; désirs inutiles, car, pour vous rendre heureux, il faudrait ou les contenter tous, et vous ne le pouvez pas, ou les retrancher tous, et vous
ne le voulez pas ; désirs nuisibles, car, sans parler de l'obstacle que l'amour des richesses met au salut en éteignant en nous l'amouY des biens éternels, et en nous occupant sans cesse du soin d'en acquérir de périssables, à combien de craintes et d'inquiétudes cette passion ne livre-t-elle pas continuellement un cœur? (Le P. Ségneri, Médit.).
[Comparaison]. — On compare ordinairement l'avare à la mer, parce que, de même qu'elle reçoit tous les fleuves, et cependant ne regorge point, et, quoiqu'elle semble être remplie, est toujours prête à recevoir de nouvelles eaux, ainsi l'avare a beau remplir ses coffres, ils ne regorgent jamais vers le prochain, et, quoiqu'il semble être entièrement au-dessus de la nécessité, il est néanmoins toujours prêt à prendre ce qui se présente, et même à l'aller chercher bien loin, au péril de son repos et de sa propre vie. Si le principe de l'acquisition des richesses, savoir la cupidité, est fort criminel, les moyens dont on se sert pour en acquérir ne le sont pas moins. Les personnes privées, qui vivent de leurs revenus, sans charges ni offices, ne sont pas exemptes de cette misérable cupidité : car combien y en a-t-il qui mêlent avec les revenus de leur patrimoine d'autres biens acquis par usure, pour augmenter leur biens? Combien, parmi les gens de commerce, qui, par des tromperies et des moyens illégitimes, augmentent leurs fonds, et qui débitent, à des gens peu connaisseurs, de mauvaises marchandises pour d'autres ! Combien, parmi les grands, les gens constitués en dignité qui prennent des présents pour rendre la justice aux opprimés, qui vendent leur faveur, leur protection à prix d'argent! Le nombre en est infini. Tous ces gens, cependant, sont autant d'avares.
La fin que l'on se propose dans l'acquisition des biens de la terre n'est pas moins criminelle que le principe et les moyens, puisque l'on établit sa fin en ces biens, au lieu de s'en servir pour passer cette vie, subvenir à ses nécessités, et soulager celles de son prochain. Quand vous travaillez justement et fidèlement pour gagner votre vie et celle de vos enfants, pour entretenir votre famille dans la condition où Dieu vous a mis, pour obéir à Dieu qui l'a ainsi commandé, c'est une fin louable et ordonnée de la divine Providence. Mais les richesses que vous amassez avec tant de troulile d'esprit, les héritages que vous joignez aux autres avec tant de soucis, les procès que vous poursuivez avec tant d'inquiétudes, vous serventils, à vous ou à vos enfants, pour mieux connaître, aimer et servir Dieu? Au contraire, tout cela vous détourne de la fréquentation des sacrements et des autres exercices de piété : car, au lieu que ces biens vous devraient plutôt engager à son service, ils vous en détournent, parce que vous donnez tous vos soins, tout votre temps à les amasser, à les conserver, à en acquérir de nouveaux : vous faites de ces misérables richesses votre principale fin, vous y mettez votre repos ; et, bien loin de vous en servir pour honorer Dieu davantage et soulager vos frères, qui sont les pauvres, vous ne faites rien moins que tout cela. (Anonyme).
[Les peines que l'on prend pour s'enrichir]. — Les mouvements que l'on se donne, les peines que l'on souffre pour avoir de l'argent, montrent bien l'amour qu'on lui porte; et, si les souffrances que l'on endure pour quelqu'un sont une marque qu'on l'aime, on peut dire qu'il n'y a rien au monde que l'on aime davantage que les richesses, puisqu'il n'y a rien pour quoi l'on prenne tant de peine. Si l'on faisait et si l'on souffrait pour Dieu la moitié de ce que l'on fait et de'ce que l'on souffre pour l'argent, on serait certainement de grands saints. S. François Xavier se plaignait et souffrait avec douleur que les marchands avaient pénétré jusqu'aux Indes Orientes, pour gagner de l'argent, avant qu'il y eût passé pour gagner des ;lmes à Dieu en travaillant à la conversion des infidèles. Nous avons autant de sujet que ce grand saint de faire maintenant cette plainte, en voyant que l'on fait tant de choses pour l'argent, et si peu pour Dieu. Si l'on exhorte de venir entendre la prédication, de profiter des instructions, on trouve mille prétextes pour s'en dispenser, pour s'en excuser. On est éloigné, dit-on; il fait mauvais temps; on a des affaires pressantes. Ah ! misérables richesses, vous avez bien plus d'attraits que Dieu et toutes ses récompenses : pour vous il n'est point de fatigues que l'on n'essuie volontiers, point de chemins si impraticables que l'on ne passe: on expose librement et gaiement sa vie, même au travers des tempêtes et des orages de l'océan ; mais, quand il s'agit de faire un pas pour Dieu, on ne daigne pas sortir de sa maison.
Ne vous imaginez pas que l'amour des richesses ne convienne qu'aux riches et à ceux qui possèdent de grands biens : il convient aux pauvres pour le moins autant, et souvent les pauvres aiment autant l'argent que les riches. La cupidité se trouve aussi bien au milieu de la pauvreté que des richesses, et les bénédictions de la pauvreté se peuvent trouver aussi, quoique rarement, au milieu des richesses. Ce n'est pas seulement aux riches que l'on peut reprocher cette malheureuse cupidité : les pauvres peuvent aussi bien se l'appliquer, s'ils ont de l'affection aux richesses qu'ils n'ont pas; s'ils sont aussi attachés à leurs haillons, à leurs petites facultés, à leurs petits meubles, que les riches à leurs superbes palais et à leurs meubles précieux; s'ils sont aussi prêts à se parjurer, pour gagner quelques deniers, que les riches pour gagner de grands biens ; s'ils sont disposés à dérober ou à tromper en de petites choses, quand l'occasion s'en présente. Car de quoi sert, dit S. Augustin, de n'avoir point de biens, si l'on brûle de désir d'en avoir; si l'on^ime avec attache le peu que l'on a; si l'on porte envie à ceux qui en ont davantage? on est riche de cœur, si on ne l'est pas en effet; et ces désirs nous ferment l'entrée du ciel. (Anonyme) .
[Les richesses du ciel]. — Si nous faisions un peu de réflexion aux richesses du ciel, que nous aurions peu de désirs pour tous les biens de la terre ! que nous nous occuperions peu d'une chose aussi vile et aussi basse ! et
que la terre nous serait de mauvaise odeur, si nous regardions bien le ciil ! Il n'y a que les richesses qui y sont renfermées qui puissent désaltérer notre cœur et contenter pleinement nos désirs. Tous les trésors de la terre ne peuvent pas en remplir la moindre partie. N'est-ce pas une folie extrême de désirer toujours des choses qui, multipliées, ne font qu'irriter l'appétit et augmenter la soif au lieu de l'éteindre, et de promener, pour ainsi dire, nos pensées parmi tous les trésors de ce monde, sans jamais y trouver rien qui puisse rassasier notre avidité ! Il faut donc retrancher oette racine funeste de tant de maux; je veux dire la cupidité, cette furieuse envie d'avoir, et dire avec le prophète :« Qu'y a-t-il ou au ciel ou sur la terre qui soit digne de vous être comparé, ô mon Dieu?» Qu'y a-t-il hors de vous qui puisse être l'objet de mes affections ? Vous êtes, ô mon Dieu ! toutes mes richesses, tout mon trésor, tout l'héritage que je prétends. Soyez donc l'unique objet de mes affections, de tous mes désirs, puisque c'est vous seul qui êtes le repos de nos âmes et notre souverain bien. (Anonyme).
[L'Avarice source de maux]. — Admirez jusqu'où l'avarice peut porter un cœur, quand une fois elle s'en est rendue la maîtresse. Vous savez les haines, les divisions, les querelles, les meurtres que l'amour de l'or et de l'argent cause dans le monde : c'est cette misérable passion qui est la source de la plupart des plus grands crimes. — lion Dieu, que ne puis-je racheter, par la perte de tous mes biens, les péchés que l'amour des richesses m'a fait commettre ! Je le ferai, mon Dieu ! en faisant part aux pauvres de ce même bien, en vous le donnant par les mains des pauvres. Il m'a été une occasion de vous déplaire : il me sera désormais un moyen de vous servir. — Mais ne la nourrissez-vous point dans votre cœur, cette passion cruelle? Comment pourriez-vous le savoir? N'avez- vous point de peine à donner l'amône, à payer vos dettes, à donner ce qui est nécessaire à votre famille? Quand vous perdez, soit par le jeu soit par quelque autre accident, n'en sentez-vous point de trouble? Ne trahissez-vous point le Sauveur pour un vil intérêt temporel, pour gagner quelque argent, ou de crainte d'en perdre ? Ne trahissez-vous point la vérité pour le lucre de quelques deniers? Quelle honte détourner ainsi le dos au Sauveur du monde, de l'abandonner pour un rien! Malheureux or, je ne t'ai que trop aimé jusqu'ici : je veux autant te haïr ù l'avenir, puisque tu m'as porté si souvent à offenser mon Dieu! (Le P. de la Colombière).
[Usage des richesses], — Si, jusqu'ici, vous avez fait tant de courses et de voyages pour amasser de l'argent et recueillir celui qu'on vous devait, dites, comme la mère du Tobie dans l'appréhension de ne jamais revoir son cher enfant ; « Xunquàm futssel pecunia pro quâ misimus eum ! Maudit soit l'argent qui nous a obligés de l'envoyer! il eût mieux valu n'en avoir jamais eu. » Maudit soit l'argent, devez-vous dire, qui nous a donné tant
d'inquiétudes et de chagrins ! maudit soit l'argent, qui, par l'attachement que nous y avons eu, nous sépare de la compagnie de Dieu! Maudit soit-il! Il vaut mieux être pauvre et se sauver, que riche et se damner. Si jusqu'ici vous vous êtes engagé dans des partis où vous savez avoir volé les peuples ; si, ayant peu de bien, vous vous êtes précipitamment enrichis, par des voies obliques et défendues, dites comme Zachée : « Dimidium bonorum meorum do pauperibus ; el si quid alicpuem defrauduvi, reddo quadruplwm : Je doune la moitié de mon bien aux pauvres, et, si j'ai trompé quelqu'un de quelque chose, je lui en rends quatre fois davantage. » Je veux me sauver; je le veux à quelque prix que ce soit : restitution, aumône, libéralité, rien ne me coûtera. Quand vous auriez, en effet, gagné tout l'univers, vous perdrez tout, si vous perdez votre âme ; et quand vous seriez réduit à la dernière pauvreté, vous gagnerez tout, si vous vous sauvez. Vous devez être très-content si, pour perdre des biens passagers, vous en gagnez d'éternels. (Dictionnaire moral).
[Dangers des richesses]. — Que faites-vous autre chose, quand vous recherchez avec tant d'empressement les richesses, sinon de chercher des obstacles à votre salut ? Qu'il est difficile d'avoir de grands biens sans s'y attacher! mais s'y attacher sans se dérégler, n'est-ce pas une chose impossible? Ce qui vous fait souhaiter les richesses est cela môme qui doit vous les faire craindre. Vous ne les souhaitez que pour satisfaire vos désirs et contenter vos passions ; et, comme la plupart de vos désirs sont déréglés, que vos passions sont toujours injustes, pouvez-vous les contenter sans devenir vous-même injuste, sans vous exposer à perdre votre âme? Pour vous punir et pour vous perdre, Dieu n'a qu'à satisfaire vos désirs. Que cherchez-vous, quand vous cherchez de plus grands biens? vous cherchez à multiplier et à fortifier vos liens, à les rendre comme indissolubles. Cependant il faudra nécessairement les rompre à la mort. Quelle violence ne souffrira pas un homme qui tient à la terre par tant de liens, lorsqu'il faudra s'en séparer ! Autant il a eu d'attache à la vie, à ces biens périssables, autant sentira-t-il déchirer ses entrailles à la dernière heure. Il se verra contraint à dire alors ce que disait un ancien riche : « Siccine séparât amara mors ? Est-ce ainsi, ô cruelle mort ! que tu m'arraches tous mes biens?» (IReg. 15). (Le P. Nepveu, Rêflex. chrét).
Pourquoi pensez-vous que le Sauveur a donné aux richesses le nom d'épines? est-ce parce que les richesses sont le funeste asile des passions les plus sordides, de même que c'est sous l'épaisseur des buissons d'épines que les serpents et les insectes font ordinairement leurs nids? C'est la raison de S. Chrysostôme. Est-ce que les richesses déchirent tous ceux qui s'approchent d'elles, comme les épines piquent tous ceux qui les touchent? c'est la raison d'Origène, qui compare les avares à des buissons hérissés, embarrassant et déchirant tous les débiteurs qui s'adressent à eux pour en tirer quelque secours dans leurs misères. Pauvres qui vous approchez de
ces hommes avides, il vous en coûtera le peu qui vous reste de biens; ils vous embarrasseront tellement et accumuleront tant d'intérêts les uns sur les autres, que vous ne vous sauverez jamais de leurs mains. La pricipale raison, selon S. Augustin, pour laquelle le Fils de Dieu a comparé les richesses aux épines, c'est qu'elles déchirent le cœur de ceux qui les aiment, qu'elles portent leurs pointes jusque dans l'intérieur de leurs âmes, qu'elles y font dô si profondes plaies, qu'elles ne leur donnent aucun repos, et qu'elles sont absolument incurables. Plus ces misérables s'agitent, plus ils se tournent et se retournent par la variété de leurs soins, plus aussi ils s'enfoncent des épines dans le cœur; et, plus elles y sont enfoncées, moins ces malheureux trouvent de paix et de consolation. {Dictionnaire moral).
La plupart des personnes qui veulent se donner à Dieu font comme le jeune homme que l'Evangile nous dépeint. Il avait passé sa jeunesse dans l'innocence, et, accoutumé depuis son enfance aune observation exacte de la loi, il aspirait à tout ce que les conseils du Sauveur pouvaient lui faire pratiquer de plus parfait et de plus héroïque. Jésus-Christ même, qui l'envisagea, fut d'abord touché d'un sentiment d'inclination pour lui : tout semble concourir heureusement à élever cette âme à une sainteté éminente; mais un attachement secret aux faux biens de ce monde renversa tout l'ouvrage de sa perfection, dans le moment où il semblait devoir s'affermir. Sitôt que Jésus-Christ lui eut proposé de quitter ses richesses pour le suivre, cette âme, dominée par l'intérêt, fut toute épouvantée à la vue d'un état où il ne lui serait pas permis de rien posséder; il s'en alla tout triste et confus. Triste, disent les SS. Pères, de ne pouvoir accorder dans son faible cœur l'amour de ses richesses avec l'amour de Jésus-Christ. (Fénelon, Sermons choisis).
[L'avarice dans le prêtre]. — Oui, mes frères, ne le dissimulons point: c'est cet intérêt qui, dans tous les siècles, a été le grand scandale de la dévotion, et qui l'a, si j'ose user de ce terme, avilie dans le monde. Voilà ce qui a fait parler les hérétiques, et ce qui les a rendus si éloquents contre nous. Cet abus qu'ils ont remarqué dans la plus saine partie des fidèles, de ne se consacrer à l'Eglise que par intérêt, que pour se procurer un établissement honorable, que pour être revêtus d'une dignité éclatante et pour y paraître dans la splendeur, que pour posséder, comme dit le Prophète, le sanctuaire de Dieu pour héritage; de ne s'y engager qu'autant qu'il est du bien d'une famille, et de n'en estimer les charges et les bénéfices qu'à la proportion de leurs profits : cette avidité qu'ils ont trouvée en quelques ecclésiastiques, cette ardeur à moissonner le temporel où ils avaient semé le spirituel, ne s'ingérant d^ns les ministères sacrés et n'y donnant leurs soins que selon la mesure des émoluments qu'ils en pouvaient retirer; ce zèle si vif et si inquiet qu'ils ont observé en d'autres à faire valoir leurs droits, ^'érigeant en souverains et cherchant à se repaître eux-mêmes de certains
honneurs, sous prétexte de repaître les âmes; cette émulation dont ils se sont aperçus entre sociétés et sociétés pour accréditer certaines dévotions qui leur étaient utiles, et pour attirer les peuples : tout cela, Chrétiens, ce sont les sujets ordinaires sur lesquels les ennemis de l'Eglise ont exercé leurs censures, sur lesquels ils ont triomphé.
Voilà pourquoi le Fils de Dieu, envoyant les Apôtres prêcher son Evangile, voulait qu'ils s'y employassent avec le plus parfait désintéressement. Voilà pourquoi il leur recommandait si fortement de ne chercher ni honneurs, ni dignités, ni préférences, même dans son royaume, qui est l'Église. Voilà pourquoi les Apôtres prenaient tant desoin, dans l'exercice de leur ministère, d'éloigner tout soupçon d'intérêt, convaincus qu'ils ne pouvaient sans cela profiter aux âmes, et que, du moment qu'on viendrait à découvrir dans leurs fonctions apostoliques quelque intérêt, on perdrait pour eux toute créance et l'on refuserait de les écouter. Voilà pourquoi S. Faul, instruisant les Corinthiens, leur faisait remarquer le caractère de désintéressement qui le dégageait de toute vue humaine dans les travaux de son apostolat. «Hé, mes frères, leur disait-il, considérez notre conduite, voyez notre état, et jugez si c'est une vaine gloire ou l'espérance d'une fortune temporelle qui nous touche. Qu'avons-nous reçu jusqu'à présent, et par rapport à cette vie quel profit avons-nous retiré de toutes nos fatigues? Au reste, conclut le saint Apôtre, si je vous dis toutes ces choses, c'est afin de vous faire voir que, en travaillant auprès de vous, nous ne travaillons que pour vous, et que nous ne cherchons que vous-mêmes. » (Bourdaloue, Dominicale.)
ENDURCISSEMENT DU CŒUR; ABANDON DE DIEU, etc.
AVERTISSEMENT
Comme l'aveuglement spirituel est le dernier malheur que les pécheurs aient à craindre en celle vie, et cependant le plus ordinaire châtiment dont Dieu les menace, c'est aussi le sujet d'un des plus puissants discours qu'un prédicateur puisse faire. Sur quoi il faut remarquer :
Premièrement : Quelque différence qu'il y ait entre l'aveuglement de l'esprit
074 AVEUGLEMENT DE l'aHE.
et l'endurcissement du cœur, entre l'ignorance affectée du bien et la malice obstinée dans le mal, il est difficile de ne pas confondre tout cela dans cette matière, parce que, dans les choses morales, on ne sépare guère l'effet de la cause, ni les circonstances d'un péché d'avec le péché même, quand on en veut parler à fond. De manière que, soit qu'on traite de l'endurcissement du cœur ou de l'aveuglement de l'âme, c'est le même état où h pécheur est réduit, les mêmes suites, le même châtiment, en un mol le même sujet d'un discours.
En second lieu : Comme l'aveuglement peut être envisagé, ou comme une circonstance et l'une des causes du péché, parce qu'il faut s'aveugler pour le commettre, ou comme un effet du péché, ou enfin comme une punition que la justice divine exerce sur les pécheurs, c'est ce qu'on doit prendre garde de ne pas confondre. Et surtout on doit avoir soin d'expliquer dans un sens orthodoxe la manière dont Dieu aveugle l'esprit et endurcit le cœur, ou bien abandonne tellement un pêcheur, que celui-ci porte dès-lors un caractère visible de réprobation. Car il importe infiniment de ne pas outrer cette matière, de peur de donner dans le sentiment des hérétiques.qui veulent que Dieu, par une action positive, produise cet aveuglement dans l'esprit et cet endurcissement dans le cœur.
Troisièmement : Pour parler sûrement sur ce sujet et inspirer aux pêcheurs une crainte tellement ménagée de ce châtiment terrible delà justice divine, qu'on ne les jette pas dans le désespoir, il faut se tenir arrêté à ces deux principes et à ces deux vérités catholiques : — 1° Que cet aveuglement commence toujours par nous-mêmes, et que c'est nous seids qui obligeons Dieu à nous refuser ses lumières; — 2° Que jamais un pécheur, en cette vie, n'est' tellement aveuglé ou endurci, jamais tellement abandonné de Dieu, qu'il soit absolument dépourvu de tout secours, et qu'il ne puisse revenir de ce déplorable état.
Desseins et Plans.
1 En prenant pour texte ces paroles de l'Évangile du dimanche da la
Quinquagésime, Cœcus quidam sedebat secàs viam, mendicans, on peut prendre pour sujet et pour division d'un discours : — 1° Le déplorable «Hat où l'aveuglement de l'âme réduit un pécheur ; —2° Les remèdes qu'il faut apporter à ce malheur, les moyens de sortir de cet état.— Les preuves de ces deux, points seront prises des paroles de ce môme Évangile.
Premier point. — Le malheureux état d'aveuglement spirituel est expri. mé par ces trois paroles : Cœcus quidam sedebat secàs viam, mendicans. — 1° Cet aveuglement rend le pécheur qui en est frappé incapable de marcher
dans les voies du salut et dans les sentiers de la justice, puisqu'il ferme les yeux aux lumières de la grâce, qui ne l'éclairent plus que faiblement : ce qui est marqué par cette parole : Sedebat. Semblable en ce point aux ténèbres affreuses que Dieu répandit sur l'Egypte, durant lesquelles les Égyptiens ne purent se remuer de la place où ebacun se trouva lorsqu'elles tombèrent, un pécbeur aveuglé de la sorte ne pense qu'aux eboses de la terre, et il y est comme fixé, sans faire une seule démarebe vers le ciel. — 2° L'aveugle de Jéricbo était le long du cbemin, secùs viam, exposé aux injures du temps, à la malice de ceux qui eussent voulu lui nuire et aux insultes gratuites de tous les passants. Véritable figure d'un pécbeur aveuglé, qui est exposé à toutes les tentations et à la cruauté de ses ennemis invisibles, lesquels peuvent exercer sur lui, comme sur un autre Samson, toute leur fureur, et lui en faire ressentir les plus durs effets. — 3° Ce même aveugle était réduit à la mendicité, Mendicans : ce qui l'obligeait à demander l'aumône. C'est encore une vive image du pécbeur dans l'aveuglement, privé des dons et des grâces surnaturelles, pour qui Dieu n'a plus qu'une providence commune, et qui ne reçoit que rarement des grâces actuelles, de f ai blés secours.
Second point. — Bans cet état, quelque déplorable qu'il soit, il ne faut pas pourtant désespérer : il y a des moyens de revenir même de si bas. Voici ceux dont l'aveugle se servit pour recouvrer la vue. — 1° Il eut recours au Fils de Dieu par la prière : Jesu, Fili David, miserere met ! La prière est la dernière ressource d'un pécbeur aveuglé : il a toujours la grâce nécessaire pour cela. — Il s'abandonne à la conduite de ses guides, quile mènent à Jésus-Christ : Et jussit eum adduci ad se. Secret admirable, que Dieu a voulu apprendre aux bommes, que celui de se mettre sous la conduite d'un sage et éclairé directeur, non-seulement pour les retirer de l'erreur et de l'égarement où ils étaient, mais encore pour les conduire à Jésus-Christ et les mettre dans la voie du salut. — ■ 3° Etsequebatur eum. Ce pécbeur éclairé doit ensuite être fidèle à la grâce, par reconnaissance ; il doit répondre à la faveur signalée qu'il a reçue du Ciel, de l'avoir retiré d'un si dangereux état.
II. — On peut, sur le même Evangile et sur le même texte, représenter les malbeurs de l'aveuglement, et en faire les trois parties d'un discours qui aura pour but d'inspirer de l'borreur de cet état et le désir d'en sortir au plus tôt.
1°. Secùs viam. Un pécbeur frappé de l'aveuglement dont nous parlons est le long du grand cbemin, c'est-à-dire dans la voie de perdition, en vivant selon les maximes du monde, exposé à tous les dangers, donnant dans tous les pièges, toujours dans les occasions de se perdre sans ressource : pièges qu'il ne peut découvrir , dangers qu'il n'aperçoit point puisqu'il est aveuglé, occasions qu'il ne se met point eu peine d'éviter ; etc.
07 ('. AVEUGLEMENT DE l'aME.
2°. Sedebat : cet aveugle était assis le long de ce chemin. Second malheur d'un pécheur aveuglé : le repos dans ses crimes, n'étant trouhlé ni par les remords de sa conscience, ni par les fâcheux accidents de cette vie, ni par les fléaux dont Dieu a coutume de traverser les joies des autres pécheurs pour les dégoûter du monde et les obliger de penser au ciel : ce qui fait que ce pécheur aveuglé se plaît dans cet état, y persévère, et ne peut pas même souffrir la pensée d'en sortir.
3°. Mendicans. C'était l'état de l'aveugle de l'Evangile, qui, ne pouvant gagner sa vie, était réduit à implorer la charité des passants. Mais l'aveuglement d'un pécheur le réduit à une bien plus fâcheuse indigence, puisqu'il est tombé dans une telle misère spirituelle, qu'il ne reçoit plus que fort peu de grâces et de secours du ciel. Il aurait besoin des plus fortes grâces, des plus vives lumières et des plus puissants secours, pour sortir de ce malheureux état ; mais les passants, c'est-à-dire ceux qui pourraient vouloir être ses intercesseurs, n'en sont pas les maîtres. Leurs prières peuvent les lui obtenir : et bien lui en prend si quelque âme sainte s'emploie fortement pour lui : mais cela ne vient pas toujours avec tant de chaleur ni si à propos, et Samuel même ne put par ses larmes rétablir Saùl.
III. — 1°. L'aveuglement de l'esprit et l'endurcissement du cœur sont l'effet de plusieurs crimes que Dieu punit de ce châtiment, le plus terrible que sa justice puisse exercer en cette vie.
2°. Cet aveuglement et cet endurcissement sont ensuite réciproquement la cause d'une infinité de péchés, puisqu'ils font que nulle honte, nulle crainte de Dieu ni des hommes, ne sont plus capables de ramener ou d'arrêter un pécheur aveuglé.
IV. — 1°. Il est facile de tomber dans l'aveuglement. L'éclat du monde, les biens de cette vie et presque tous les objets extérieurs, nous trompent, nous séduisent et nous en imposent : Fascinatio nugacitatis obscurcit bona (Sap. iv, 12). Nos passions sont autant de grossières vapeurs qui obscurcissent les lumières delà raison et de la foi. Nos péchés enfin, et les actions criminelles que nous commettons contre les remords de notre conscience, en étouffent les lumières et attirent la colère et l'abandon de Dieu, qui est le plus grand châtiment dont il punisse les pécheurs en cette vie; châtiment qui n'est que trop ordinaire.
2°. Il est difficile et presque impossible de revenir de cet état, où l'on s'est volontairement précipité : — 1°. Parce qu'un pécheur ne connaît pas son aveuglement : différent en cela des aveugles de corps, qui, ne pouvant ignorer qu'ils sont privés de l'usage des yeux, s'abandonnent à la conduite des autres. — 2°. Le pécheur aveuglé aime son aveuglement : et ainsi, loin d'en chercher le remède, il ne veut pas même en entendre parler. — 3°. Tous les remèdes même qu'on peut employer pour lui sont inutile?,
puisqu'il a perdu la crainte de Dieu et des châtiments terribles qui lui sont réservés dans l'autre vie; il s'en raille, il les regarde comme des contes.
V. — Il y a aujourd'hui trois sortes de personnes qui sont dans l'aveuglement et qui ne connaissent pas leur malheur, et par conséquent qui ont besoin de s'adresser à Dieu pour lui en demander le remède, et lui dire comme l'aveugle de l'Évangile: Domine, \it videam!
Les premiers sont ceux qui sont simplement dans l'erreur, comme les hérétiques de bonne foi. Ils sont bien à plaindre : ce sont en quelque manière des aveugles-nés, à qui la naissance qu'ils ont reçue de parents hérétiques, que l'éducation et l'instruction que leur ont donnée d'autres aveugles qui les ont élevés et entretenus dans une fausse religion, empêchent d'ouvrir les yeux à la lumière et de connaître leur erreur. — Ce que ces sortes d'aveugles doivent faire.
Les seconds sont les libertins, dont l'aveuglement est incomparablement plus dangereux que le premier et plus difficile à guérir, parce qu'il vient de leur présomption. Ils croient avoir plus de lumières que les autres, qu'ils regardent comme de faibles esprits, des esprits sans pénétration. Mais ces libertins, qui font les esprits-forts, s'aveuglent eux-mêmes en combattant les vérités les plus constantes de la religion. Il est aisé de leur faire voir l'étrange aveuglement où ils sont, quoiqu'il n'y ait qu'un coup extraordinaire de la miséricorde de Dieu qui les puisse faire sortir de cet état.
Les troisièmes sont les libertins de mœurs, qui vivent dans les plaisirs, et que l'amour-propre aveugle parce qu'ils ne veulent pas connaître leurs devoirs ni s'en instruire, de peur d'être obligés de les accomplir et de renoncer au genre de vie qu'ils ont embrassé.
VI. — On peut faire sentir le malheur de l'aveuglement spirituel, par rapport aux malheurs et aux fâcheux accidents auxquels on est exposé dans l'aveuglement corporel, et en comparant ces deux états ensemble.
1°. Un aveugle privé de la vue, ne voyant pas ce qu'il fait, ne peut réussir dans aucun ouvrage ni dans aucun exercice où les yeux sont absolument nécessaires pour se conduire, par exemple peindre, écrire, travailler de la main : aucun travail de la sorte ne peut être juste et selon les règles de l'art, s'il ne part que d'un homme aveugle. Tel est le sort de l'aveuglement de l'âme : ceux qui y sont réduits pour leurs crimes ne font aucune bonne action pour leur salut : ils ne savent pas même comment il s'y faut prendre ; ils ne peuvent que gâter et corrompre les meilleures actions extérieures par de mauvaises intentions, n'ayant plus ni conscience ni religion, du moins quant aux effets : car c'est ce qu'on entend par une personne aveuglée, si elle n'a pas absolument perdu la foi même.
2°. Un aveugle privé de la vue du corps est sans cesse en danger de s'égarer, eu prenant un chemin pour un autre, parée qu'il ne voit ni la
route qu'il doit tenir ni le terme où il veut arriver : c'est pourquoi il a besoin d'un guide. C'est le malheur où l'aveuglement de l'âme réduit les pécheurs : ils s'égarent toujours de plus en plus ; ils ne connaissent ni le terme où ils doivent tendre, qui est leur bonheur éternel, ni quelle voie il faut prendre pour y parvenir. C'est pourquoi ils s'en éloignent sans cesse par de funestes égarements.
3°. Un aveugle est toujours en danger de se heurter, et de tomber à chaque pas dans quelque précipice qu'il ne voit point. Hé ! dans quels crimes, dans quels désordres ne tombe point ce pécheur aveuglé? ne peuton pas dire qu'il tombe de précipice en précipice, en lâchant la bride à ses passions qui l'entraînent, et qui sont les guides aveugles par lesquels il se laisse conduire ?
VII. — L'aveuglement de l'âme est l'effet de la plus grande malice du pécheur : — 1°. Parce qu'il est volontaire : c'est bien par sa faute qu'il y est tombé ; — 2°. Parce qu'il vient ordinairement d'une ignorance affectée, qui le rend inexcusable devant Dieu ; — 3°. Parce qu'il est accompagné d'opiniâtreté : on résiste aux lumières et aux inspirations du ciel : c'est en quoi consiste l'endurcissement du cœur, qui est inséparable de l'aveuglement de l'esprit.
2°. Cet aveuglement dont Dieu frappe le pécheur est le plus terrible effet de la colère et de la justice de Dieu en cette vie, parce que c'est une marque qu'il a réprouvé un homme, et qu'il le regarde comme une victime de la vengeance éternelle, ainsi que parle S. Augustin : Cùm servatur in ultimam opportunamque vindiclam :
VHI. — 11 y a deux sortes de personnes tombées dans cet aveuglement effroyable, par deux voies toutes différentes , et que l'on doit tâcher de retirer de ce malheur par deux voies différentes aussi.
Les premiers sont aveuglés, si l'on peut parler ainsi, par trop de lumière: ce sont les curieux, qui prétendent juger des choses de Dieu et des vérités de la religion par leur raison, ne voulant croire que ce qu'ils peuvent comprendre et pénétrer: et c'est de ces personnes que parle S. Paul: Dicentes se esse sapientes, slulli facli sunl (Piom. 1).
Les autres sont aveugles faute de lumière: et ce sont ceux qui veulent être ignorants pour être vicieux, qui ne veulent pas voir pour n'être pas obligés de bien faire : JYoluil inlelligere ut benè ageret (Ps. 3o). Or, Dieu, pour punir les uns et les autres, retire ses grâces et les prive de ses lumières surnaturelles.
IX. — De l'endurcissement du cœur, qui est une suite de l'aveuglement de l'esprit, et quels sont les degrés et les démarches par lesquels on tombe en cet état.
1°. On contracte une forte habitude du péché, laquelle nous en fait
perdre la crainte e* la honte, et l'on vient, par un fatal aveuglement, jusqu'à se mettre fort peu en peine de l'éviter, faute d'en connaître la grièveté, et le malheur qu'il traîne après lui.
2°. On résiste fortement aux lumières du ciel, et on combat de même les remords de la conscience, qui nous reproche intérieurement notre infidélité.
3°. On en vient enfin au comble de l'aveuglement et dans un endurcissement entier, quand on ne ressent plus les remords de sa conscience, et qu'on vit en repos dans ses crimes, comme inaccessible aux bonnes pensées .
X. — Comme l'aveuglement vient du refus que l'homme fait de recevoir les grâces, ou que Dieu fait lui-même de les donner ensuite, on peut le considérer en deux manières, qui comprennent ces deux sortes de refus, et qui feront le partage d'un discours.
1°. Refus que l'homme fait des grâces de Dieu; en combien de manières il les rebute. Faire voir l'indignité de tous ces rebuts, l'ingratitude dont l'homme paie un tel bienfait, l'outrage qu'il fait à Dieu, etc.
2°. Refus réciproque que Dieu lui fait de ces mêmes grâces, qu'il retire peu à peu, en punition du mépris que le pécheur en a fait : et c'est dans cette soustraction que consiste l'aveuglement.
On peut proposer le même sujet autrement. — 1°. Nous ne voulons pas être éclairés, et nous résistons même opiniâtrement aux lumières du ciel, qui nous mettent devant les yeux nos obligations et nos devoirs : c'est ce qui rend cet aveuglement si criminel et si inexcusable. — 2°. Par une juste punition, Dieu nous refuse les lumières que nous avons négligées ou rebutées : c'est ce qui rend cet aveuglement irrémédiable.
XI. — Après avoir montré ce que c'est que l'aveuglement de l'âme et en quoi il consiste, on peut en considérer les funestes effets, dans les paroles que disent les libertins au chapitre 2e de la Sagesse.
1°. Il pervertit l'esprit, en étouffant les impressions de la crainte de Dieu et tous les sentiments de religion; en sorte que, persuadé qu'il n'y a point d'autre vie que celle-ci, on en veut goûter tous les plaisirs, en s'abandonnant à toutes sortes de débauches et de désordres: Non est qui arjniius sit reversus ab inferis, quia ex nihilo nali sumus, et post hoc erimus tanquàm non fuerimus. Vanité ergo et fruamur bonis (Sap. 2).
2°. Après avoir étouffé toutes les lumières de la foi, tous les remords de la conscience, on commet toutes sortes de crimes, et on abuse même, pour le faire, d'une autorité légitime si par malheur on en est revêtu : Opprimamus pauperem justum, et non parcamus viduœ :sit aulem fortitudo nostra lex justiliœ,
3°. Il ote les moyens de rentrer en soi-même et de sortir de ce malheureux éfat.
XII. — On peut considérer cet aveuglement principalement par rapport aux démarches par où l'homme s'attire un si grand mal.
1°. L'homme commence cet aveuglement par les premiers péchés: car, le péché étant une œuvre de ténèbres, il ne peut produire autre chose que des ténèbres dans celui qui le commet.
2°. L'homme, ensuite, le fortifie par la fausse tranquillité qu'il trouve dans le péché.
3°. Dieu, pour punir l'homme de son péché, permet qu'il achève de mettre de sa part tout ce qu'il faut pour son aveuglement, pour sa résistance opiniâtre à la grâce.
XIII. — On peut examiner trois choses dans l'aveuglement de l'âme ou dans l'endurcissement du cœur :
La première : Ce que c'est, et en quoi il consiste.
La seconde: D'où il vient, et ce qui met ces épaisses ténèbres dans l'esprit et cette insensibilité dans le cœur.
La troisième : Ce que produit cet aveuglement et cette insensibilité. — En trois mots, sa nature, ses principes, ses effets.
XIV. — L'aveuglement n'étant autre chose qu'une ignorance des choses qui sont utiles ou absolument nécessaires au salut, on peut distinguer trois sortes d'ignorance :
i°. Une ignorance crasse, ou de négligence.
2°. Une ignorance affectée et de dessein, comme parle l'Écriture: Qui de industrie recesserunt à te (Job, 34).
3°. Une ignorance de punition. (Biroat, Avent).
XV. — 1°. Un aveuglement qui accompagne le péché et qui en est une circonstance inséparable : Omni s peccans ignorans. Montrer en quoi il consiste, et combien il est étonnant.
2°. Un aveuglement qui suit le péché, et qui en est la peine et le châtiment. Montrer combien cette punition est terrible.
3°. Faire voir comment l'un et l'autre deviennent ensuite les causes funestes d'une infinité de péchés.-
On peut tourner autrement cette 3e partie , et la proposer ainsi : — Un aveuglement qui devient comme le rendez - vous de tous les péchés, ou le signal qui les appelle tous.