SI
cotnmendetur ew altero, ni nec vigor g/dus nec mansuotudo dissoluta, Qrogorius, 40 Moral.
Prof&ctà te esse i>i i dtnegat qui, in quantum tufftcit, viimii camalium corrigera reçutôt. M. Pastor. 59.
oui non wrrigit resecanda, cotnmisit} et facientù culpam habet qui, quodpotesi <■<>!■rigere, negltgit emendore. Qregor. Réglât.
Verni festa peccata non sunt occulta cûfreetione purganda, sed palàm tunt arguendi qui palàm nocent, ut, dùm apertd objurgations sanantur, H qui eos imitando deliqueriini corrigantur, là. Ibld.
Multos notnrnus qui, arguente nullo, pecca* tores se confitentur; cùm verô de culpâ sud fuerint fortassè correpti, patrocinium defensionis quœrunt ne peccatores esse videantur. Qregor. 21 Moral.
Mundus esse à vitiis débet qui aliéna corrigere curât. Id. G Moral.
Qui potest emendare et negltgit, participem procul (Iiildo se constitua ; quialtcrius bonum juvat, suum facit. Id. Regist.
In correctione, hune noveris esse ordinem observandutn, ufpersonas diligas et vitiapersequaris, ne, si aliter fortassè agere volueris, transeat in crudelitaiem correctio, et perdas quos emendare desideras. Id. ibid. ix, 8.
Tantù humili corde alios corrigamiis quanta nos ipsosin Us quos emendamus agnoscimus. Gregor. 23 Moral.
Sunt bonœ correptiones , et plurùmque meliores , quàm tacita amicitia : etsi lœdi se pidat amicus , lu tamen corripe. Ambros. 3 de Offic.
Pliis proficit arnica correctio quàm accusatio iurbulenta : illapudorem încutit ; hœc indignationem movet. Id. in Lucam.
Quisquis peccantem fratrem non arguit , quodam modo hortatur ut peccet. Ambros.
Serm. 6.
Peccatum unius , quod cogniturn non arguitur, multos contaminât , imb omnes qui nôrunt et non devitant , aut, don possunt arguere, dissimulant : non enim sibi videtur peccare quando à nullo corripitur vel vitatur. Id. in Gorinth.
quomenl que la douceur modère i > évérlté, i-i que l'un • n de fond on de relief
itre , que la sévérité ne dégénère point en rigueur, ni la douceur en (Acheté.
Celui-là marque 1»mmi qu'il n'a paiàoœurlea Intéri ' , qui ne corrige pa autant
qu'il eal néce aire, leedé ordre idée hommes
( lelul qui ne corrige pas (ea vices qu'il '©trancher les commet; il esl aussi ooupahle que oeuj qui lea onl commis et qu'il in'"^ l ik** de punir.
Il ne l'aui pas atteindre par une correction secrète «les péchés publics, il hnl reprendre publiquement ceux don! le mauvais exemple •■si pernicieux, afin que, pendant qu'Us rentreni dans leur devoir par cette répréhension publique, ceux qui ont suivi leur exemple 9e corrigent.
Nous eu savons plusieurs qui se reconnl pécheurs lorsque personne ne les reprend ; mais, si on les ac i l'on
prétend lea corriger de quelque faute commise, ils cherchent des excuses pour ne paraître pas coupables.
Celui-là doit être sans défaut qui se charge de corriger et de reprendre les autres.
Celui qui peut faire en sorte qu'un autre se corrige, et qui néglige de lui rendre ce bon office, se rend complice de ses péchés ; comme celui qui aide à l'avantage de son prochain, se rend propre le bien même qu'il lui procure.
Voici l'ordre à garder dans la correction : c'est d'aimer les personnes et de haïr les vices : de crainte que, si vous en usez d'autre manière, la correction ne devienne cruauté , et quo vous ne causiez la perte de ceux que vous voulaz rendre meilleurs.
Corrigeons les autres avec d'autant plus d'humilité de cœur que nous reconnaissons mieux nos propres défauts dans ceux que nous voulons corriger.
Les corrections sont plus utiles et servent d'ordinaire plus que l'amitié qui se tait : c'est pourquoi, ne laissez pas de reprendre votre ami, bien qu'il se croie offensé.
La correction faite avec amitié est plus efficace qu'un reproche dans la chaleur de la passion : celle-là donne quelque confusion, et celui-ci ne cause que de l'indignation.
Celui qui ne reprend pas son frère qu'i1 voit tomber, l'exhorte en quelque manière à commettre le mal.
Le péché d'un seul, qui est connu et qui n'est point repris, en infecte plusieurs, et même tous ceux à la connaissance desquels il parvient, et qui ne l'évitent pas, ou qui 7e dissimulent le pouvant reprendre : car celuilà ne croit pas pécher qui n'est corrigé de personne et que personne n'évite.
Omnis correptio amara quidem videtur ad pressens, sedfructusparit dulcissimos. Hieronim. in Jerem.
Corripiendus est f rater tuus seorsùm, ne, si semel pudorem et verecundiam amiserit, remancat inpeccato; et, si quidem audierit, lucrifacimus animam ejus, et per alterius salutem nobis quoque acquiritur salus. Id. 3 Comment, in Matth.
Eos maxime elegerim qui sunt acres et véhémentes, qui peccatum aperiunt, qui reprehendunt : hoc enim ynaximœ misericordiœ et clementiœ est, mederivulneribus. Chrysost.
In omnibus peccantibus pecco, quandà non increpo. Prosper. 3. De vit. cont
Odio habeantur peccata, nonhomines ; corripiantur tumidi, tolerentur infirmi; et quod severiùs castigare necesse est, non sœvientis plectatur anima sed medentis. Léo.
Facientii procul dubio culpam habet , qui quod potest corrigere negligit emendare. Id.
Plus ergà corrigendum agat benevolentia quàm severitas ; plus cohortatio quàm commotio ; plus charitas quàm potestas. Léo, Epist. ad Anastas.
Est consent ire silere cum ar guère possis et scimus quod eadem pœna facientes maneat et consentientes. Bernard, in Nat. Joannis- Baptistœ.
Ferveat in nobis zelus ille, ferveat amor jusiitiœ, odium iniquitatis ; nemo vitia palpet, peccata dissimulât nemo. Id. serm. de Joan.-Bapt.
Qui arguit, veritatem habeat id cognitor, mansuetudinem utpater, justitiam utjudex.
Bernard. In heec verba : Propter veritatem et mansuetudinem et justitiam, etc.
Impunitas, incuriœ soboles, insolentiœ mater, transgressionum nutrix est. Id. 3 de Consid.
Cùm arguuntur vitia, et indè scandalum oritur, ipse sibi scandali causa est qui facit quod argui debeat, non ille qui arguit. Bernard, super Cantica.
Toute correction paraît dure et fâcheuse lorsqu'on la reçoit; mais les fruits en sont très-doux.
Il faut reprendre votre frère en particulier, de peur que, s'il vient une fois à perdre la honte, il ne persévère en son péché; que s'il écoute et reçoit la correction comme il la doit recevoir , nous gagnerons son âme à Dieu , et par le salut que nous procurons à autrui nous opérons le nôtre.
Entre les personnes qui ont du zèle pour le salut du prochain, je choisirais plus volontiers celles qui sont d'un naturel ardent et impétueux, qui reprennent, blâment et condamnent : c'est une action de grande miséricorde de remédier aux plaies d'une âme.
Je pèche dans toutes les personnes qui pèchent, quand je ne les reprends pas.
Qu'on haïsse les péchés et non pas les pécheurs, qu'on corrige les superbes, qu'on souffre patiemment les faibles et les infirmes ; et, dans ce qu'il sera nécessaire de punir avec sévérité , qu'on le fasse plutôt en médecin qu'en homme qui veut châtier.
Celui-là est coupable du péché qui se commet, qui néglige de reprendre ce qu'il pourrait corriger par ce moyen.
Qu'on emploie plutôt l'affection et la douceur que la sévérité envers celui que l'on veut corriger ; que l'exhortation agisse plus que la colère, et qu'il entre plus de charité que d'empire dans la répréhension.
C'est consentir au péché que de se taire quand on peut reprendre celui qui l'a commis ; et nous savons que ceux qui le commettent et ceux qui y consentent seront également punis.
Qu'on voie en nous un zèle ardent, un amour de la justice, la haine du péché; que personne ne flatte les vices, que personne ne dissimule les crimes qu'il voit commettre.
Celui qui reprend et qui corrige doit être éclairé , comme celui qui connaît la vérité ; il faut qu'il ait la douceur d'un père, la justice et l'intégrité d'un juge.
L'impunité naît de la négligence, elle produit l'effronterie : elle fomente et nourrit la hardiesse à trangresser les lois.
Lorsqu'on reprend les vices, et que de là il naît du scandale, celui-là en est la cause qui mérite d'être repris, et non pas celui qui le reprend.
[Objurgationi semper ahquid blonde Mêlez toujours quelque douceur au recommisce : faciliiis pénétrant verba quœ proche que vous faites ; les paroles douces mollia vadunt quàm quœ aspera. Seneca in s'insinuent plus facilement et pénètrent plus Epist.] avant que celles qui ont de l'acrimonie et
de l'amertume.
PARAGRAPHE OIMQUliMB. 29
Ce que l'on peut tirer de la Théologie.
[Ce i|iii' c'eal (pw la Correction Fraternelle.] — Par ce nom do Correction fraternelle ou entend toute remontrance qui part d'un esprit de charité, et qui est faite à ane personne pour quelque fauto qu'elle a commise afin qu'elle la répare, <ui pour l'empêcher d'en commettre d'autres à l'avenir. Si cette remontrance est faite avec ménagement et avec douceur, on l'appelle avertissement et correction; si elle se fait en termes plus forts, c'est répréhcnsion, blâme ou reproche. C'est la notion que S. Augustin nous en donne, et la différence qu'il met entre ces termes de reprendre, châtier, et corriger, dont cependant nous nous servons indifféremment en parlant de la correction fraternelle. S. Thomas l'appelle un acte de charité, soit parce que c'est une aumône spirituelle, soit parce que, de quelque nom qu'on l'appelle, elle n'a pas moins pour fin d'éloigner de notre prochain le souverain mal, qui est le péché, que de lui procurer le souverain bien, qui est le salut de son âme. A quoi il ajoute que, si cette correction est employée pour empêcher que le crime ne se répande et que l'impunité ne porte les autres à en commettre de semblables, c'est un acte de justice, à laquelle il appartient de réparer le tort que le public a déjà souffert, n'eût-on fait précisément qu'ouvrir cette porte, et qu'il continuerait de souffrir si on ne la fermait.
[Deux sortes de correction.] On doit inférer de la doctrine de ce saint docteur que l'offense de celui qui pèche peut être considérée en deux façons , ou comme nuisible seulement au pécheur, ou comme préjudiciable au public qui en est scandalisé. D'où il suit qu'il y a deux sortes de corrections ; l'une pour remédier au péché d'autrui, considéré comme son propre mal ; l'autre pour apporter le remède à son péché, entant que dommageable au public à cause du scandale qu'il donne. La première est proprement la correction fraternelle, que nous avons dit être un acte de charité ; la seconde est, outre cela, ce que nous avons nommé un acte de justice. La première oblige tout le monde, et elle nous oblige à l'égard de tous; la seconde n'oblige régulièrement et directement que les prélats, les supérieurs et les magistrats, envers ceux qui troublent l'ordre du bon gouvernement. La première se fait par de simples avertissements et par des remontrances, la seconde passe jusqu'à la punition des crimes. La première peut se
faire par un inférieur à son supérieur, la seconde ne se fait que parle supérieur à l'inférieur.
[La correction fraternelle est de précepte.] — C'est le sentiment de tous les théologiens, après S. Thomas, que la correction fraternelle, prise en général, est une vertu de précepte, et non pas de simple conseil. La preuve s'en tire de ces paroles du Fils de Dieu : Si peccaverit in te frater hais, vade, et corripe eum inter te et ipsum solum. Et la raison, en général aussi, est que la charité est la fin de tout précepte, comme dit l'Apôtre : Finis prœcepti chantas. Et le Sauveur même nous a enseigné que toute la loi est comprise dans les deux commandements de la charité. Donc tout ce qui s'oppose à cette divine vertu, ou conjointement ou séparément, est défendu par la loi, et tout ce qui est nécessaire pour la conserver est commandé. En effet, si nous omettons de corriger à propos notre frère, nous offensons la charité et de D:Eu et du prochain. Pour la charité du prochain, ces paroles le montrent clairement : Lucratus eris fratrem tuum. Si votre frère reçoit la correction comme il doit, vous le gagnerez. Donc il était perdu, infère S. Augustin. D'où il suit que la correction fraternelle est ordonnée pour relever notre prochain d'une chute plus dangereuse que s'il était tombé dans un précipice ou dans la mer. Or, ce serait violer la charité de ne le pas secourir s'il se noyait ou s'il ne pouvait se retirer d'un précipice sans que vous lui donnassiez la main , et que vous refusassiez inhumainement de la lui donner : c'est donc violer cette même charité de ne pas l'aider à sortir de son péché par un charitable avertissement : et par conséquent c'est un précepte et naturel et divin que celui-ci, dérivé de ce principe universel : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fit en cas pareil. » Eh ! pourrait-ce bien être aimer son prochain comme soi-même que de le voir se perdre devant nos yeux, et être insensible à sa perte lorsqu'on peut l'empêcher ?
C'est aussi un péché contre la charité que nous devons à Dieu ; nonseulement parce que c'est lui désobéir en violant le précepte exprès qu'il nous a intimé, de faire la correction à nos frères quand nous les trouvons en faute, mais encore parce que ce n'est pas l'aimer comme un enfant doit aimer son père, et un sujet son prince, que de le voir offensé et de ne rien dire à celui qui l'offense. Que diriez-vous d'un fils qui verrait son père maltraité sans le secourir ? ou d'un sujet qui verrait avec la même tranquillité insulter son roi? Et nous entendons tous les jours tant de blasphèmes, tant de murmures contre Dieu, nous voyons commettre tant d'impiétés, sans avoir le courage de réprimer cette insolence ! Peut-on marquer plus visiblement que nous n'avons pas pour Dieu la charité qu'il demande de nous? Le premier et le plus sacré de tous les commandements est sans doute celui d'aimer ce grand Dieu de toutes les forces de son âme. Si ce n'est pas aimer, ainsi que nous avons dit, son prochain comme soi-même que de permettre, sans dire mot, qu'il se perde ainsi, ce n'est pas mieux
PARAGRAPHE 01NQ1 ii.mi.. Si
limer Diiu de toul oroes quede souffrir à plaisir qu'on l'offense
mortellement. Et qui doute que i >it le souffrir que i
opposer quand on peut l'empôoher, et de ne pas faire reconnaîtra faute à celui qui l'offense! Siamat Chrittwn^ corrige,, dit S. Augustin. Bi effectue Sauveur, ne souffrez pas qu'on l'offe ne Le pas aimer que de ne témoigner aucun ressentiment de cette offense, e1 de ne faire aucun effort pour l'arrêter ou pour porter le coupable à en faire une juste satisfaction. Concluons donc que c'est pécher oontre le double précepte de la charité que de manquer au précepte de La correotion quand on La peut foire.
Tout chrétien animé de cette double charité doit haïr ce que Dieu déi qui lui est contraire» et haïr de même ce qui perd son frère. Or, il est certain qu'il n'y a rien que Dieu ait tant en horreur, ni qui nuise tant à notre prochain, que le péché : par conséquent, si un chrétien est pénétré de cette divine charité, il ne pourra Bouffrir le péché ni dans lui-mémo ni dans les antres, et, lorsqu'il aura connaissance que son frère l'a commis, il emploiera toutes ses forces pour le détruire. Et, comme il n'y a pas de voie plus douce ni plus avantageuse, pour l'extinction du crime, qu'une correction prudente et zélée, il ne manquera pas d'employer un remède si efficace pour étouffer ce monstre dès sa naissance et en empêcher le progrès.
[Quand il y a obligation.] — Ce précepte, comme l'enseigne S. Thomas, ne nous oblige qu'en temps et lieu, et non pas toujours et à toute heure : tant parce qu'il est affirmatif que parce qu'il ne serait pas à propos, à toute heure, en tout temps et en toutes les rencontres, de reprendre et de corriger quelqu'un de sa faute, ni dans le secret, ni, ce qui convient beaucoup moins, à la vue de tout le inonde. Car les actes des vertus exigent qu'on observe les circonstances, et que l'on n'agisse que dans celles que demande la prudence, qui les doit régler et nous doit régler par-là nous-mêmes ; autrement, c'est les rendre vicieux, ou du moins défectueux : ce qui est vrai de quelque vertu que ce soit.
Le même saint docteur enseigne, déplus, que ce précepte de la correction ne nous oblige que lorsque nous pouvons attendre ou espérer, par ce moyen, l'amendement de notre prochain, parce que étant ordonné à cette fin, le précepte, pour cela même, ne nous oblige de la mettre en pratique que lorsque nous pouvons raisonnablement espérer d'amener les choses, plus tôt ou plus tard, à cet heureux point. Car, comme ce qui est ordonné a une fin, pour parler en termes de l'École, et ne sert plus de rien quand cette fin cesse, de même, si la correction que nous faisons à nos frères est telle qu'on n'en puisse attendre de fruits pour leurs moeurs, par le défaut de quelque circonstance mal observée, tant s'en faut qu'elle soit de précepte, en ce cas, qu'elle serait contraire au précepte même.
Voici ce que j'ai tiré du même S. Thomas et des autres théologiens tou-
32 CORRECTIONifFRATERNELLE.
chant l'omission de ce que ce précepte ordonne. Il peut arriver que nous omettions de corriger et d'avertir notre prochain en trois façons : — Premièrement, avec mérite : lorsque, par un motif de charité bien réglée, et dans les circonstances où cela se doit, nous nous abstenons de le reprendre et de le corriger, de crainte qu'il n'en devienne pire. — Secondement, avec péché mortel : lorsque nous pouvons raisonnablement présumer que notre prochain se corrigerait de quelque lourde faute si nous l'en reprenions charitablement : car alors, si nous omettons la correction, l'omission est mortelle. — En troisième lieu, avec péché véniel, lorsque quelque respect humain ou quelque considération mondaine nous rend plus lents et plus tardifs à faire cette correction, ou que l'espérance du profit n'est pas d'ailleurs si grande, ou le besoin si pressant, que cette négligence puisse causer un grand dommage. (Summa, 2-2, qu. 33, art. 2, ad 3.)
[Règles.] — Les règles pour savoir quand il faut faire cette correction sont : — l°.Onn'est pas obligé, comme nous avons dit, de prendre à part un pécheur et de le corriger lorsqu'on a raison de croire que la correction serait inutile ; et bien moins encore si l'on croit qu'au lieu d'en tirer du profit, on ne fera que lui donner occasion de s'offenser, et par là d'offenser Dieu plus grièvement. Que si l'on doute de l'événement, et si l'on ne peut pas se résoudre là-dessus, la meilleure partie des théologiens tombent d'accord qu'on peut omettre la correction sans commettre un péché grave, et que, à moins d'être moralement assuré du bon succès, on n'y est point obligé avec cette rigueur. Il est bon, toutefois, de prendre garde de ne pas se persuader sans raison que l'avis qu'on pourrait donner serait sans fruit, parce qu'il y a danger que cette persuasion ne vienne de l'indifférence et de la paresse, ou de la crainte qu'on a de déplaire à ceux qu'on n'ose avertir. — 2°. Suivant les théologiens, les personnes particulières ne sont pas chargées de la correction des péchés publics, si ce n'est indirectement et par accident ; et encore alors faut-il toujours se souvenir de ce que l'on n'est pas maître. La correction dont il s'agit doit être secrète, et se faire en particulier, puisque c'est entre des particuliers qu'elle se passe. Mais les péchés publics ne seraient pas suffisamment guéris par une correction semblable : ils en demandent une plus forte, et capable de remédier au scandale. On peut bien, et on doit même, dans le particulier, reprendre un pécheur public quand on en a l'occasion, et les supérieurs mêmes, quand ils peuvent encore prendre cette voie, eux qui peuvent beaucoup mieux se faire écouter ; et surtout les pasteurs, qui sont chargés si particulièrement du soin des âmes, ont de grandes obligations à remplir de ce côté-là, parce que c'est comme aller droit à la source du mal : Dicendum quod etiam, in correct ione fratema, quœ ad omnes pertinet, gravior est cura prœlatorum, ut dicit Augustinus in libro de Civitate Dei, dit S. Thomas. Mais, outre ce remède, encore une fois, le péché public en demande un autre; et c'est à ceux qui ont l'autorité publique, comme sont les prélats, les magis-
PARAGRAPHE 01NQ1 IÉM1 ■
h. il ei Les supérieurs, de l'apporter, Prendre l'occn ion propre à bien quitter de cetteaction i linte, ei ae pa imaginer qu'il esl a prop» la faire toujours sur-le-champ. Surtoui il se faul garder d'entreprendre un homme lorsqu'il ei I dan i le forl de i a pa ion. Car, comme on no gagne !amais rien par raison aveo un homme inser é qui n'en a point, il eal de même inutile de donner desavis e1 de faire des remontrancei a un pécheur, qui es1 actuellement dans la pa ision.
[Cenxàqni nous devons fairela correcdoo fraternelle.] — Quoique la correction fraternelle soil un bien que nous devons à tout le monde, il d e I pa i néanmoins néaire que nous courions tous les pays pour corriger les hommes en faute : il Buffil que nous nous bornions à ceux qui ont quelque rapport à nous, .'i qui nous sont unis par quelque lien et quelque société. Car enfin, ce précepte n'oblige pas chacun de s'enquérir curieusement des actions d'autrui, pour les reprendre et pour les censurer. C'est ce qui n'appartient qu'aux supérieurs à l'égard de ceux qui leur sont soumis et sur qui ils ont autorité : comme aux pères à l'égard de leurs enfants, et aux maîtres à l'égard de leurs serviteurs et domestiques, sur lesquels ils doivent veiller. Pour les autres sur qui on n'a ni autorité ni juridiction, il suffit qu'on reprenne le mal qu'on voit en eux, ou qui vient par hasard à notre connaissance; encore doit-on observer les conditions que nous avons marquées. C'est ce qu'enseigne S. Augustin : Non quœrendo quid reprehendas, sed videndo quid eorrigas. . . Alioquin efficcremur explorerions vitœ aliorum . (Serm . 1G de Verbis Dom.
[Les pécheurs désespérés. J — Quoique personne ne puisse corriger ni faire changer de conduite celui que Dieu a une fois abandonné, chacun de nous toutefois est obligé, en vertu de ce précepte, de faire ce qu'il peut, dans l'espérance de la grâce et du secours du Ciel. Car quel est celui qui peut connaître les vues et les desseins de Dieu sur ceux que nous voyons plongés dans les plus grands désordres ! Et d'ailleurs, n'est-on pas obligé de bien espérer de la miséricorde du Seigneur, qui d'un persécuteur de la foi a fait un apôtre, un vase d'élection, et des plus grands pécheurs les plus grands saints ! 11 no faut donc jamais désespérer du salut de personne, ni par conséquent cesserde le reprendre. C'est dans cette vue que S. Paul exhorte son disciple Timothée à no point se lasser de reprendre, de corriger et d'avertir, et à mettre en usage tous les moyens propres pour ramener les pécheurs à leur devoir : Tnsta opportune : argue, obsecra. inerepa, in omni patientiâ et doctrine. Ce que l'Apôtre a jugé nécessaire de dire à un évéque peut encore servir d'instruction et de modèle pour tous les autres.
Si la personne que vous reprenez ou que vous avertissez prend vos avertissements en mauvaise part, aveuglée qu'elle est par la passion, quand elle sera revenue à soi et qu'elle examinera votre procédé de sang-froid, elle t. m. ^
verra que vous avez agi en véritable ami, et vous sera redevable de son salut : elle vous en marquera quelque jour sa reconnaissance. Mais je veux que celui qui reçoit ce bienfait soit ingrat et méconnaissant du bien que vous lui faites : si votre charité est véritablement chrétienne, vous ne devez pas pour cela laisser de le secourir en cette occasion, et même avec plus de zèle, et agir pour lui contre lui-même, comme un médecin qui n'a pas égard s'il choque un malade frénétique par le remède fâcheux qu'il lui ordonne : il n'a en vue que de lui rendre la santé : il sait bien que, s'il s'attire présentement sa colère, il le remerciera lorsqu'il l'aura parfaitement guéri. Et si le médecin n'est pas assez heureux pour y réussir, du moins il s'acquitte de son devoir, et n'aura rien à se reprocher si son malade vient à mourir. C'est la vue et le motif que l'on doit avoir dans la correction que l'on fait au prochain.
[Quand et comment il faut reprendre.] — Dieu a défendu de juger témérairement de la conduite du prochain, on de le soupçonner de quelque mauvais dessein, lorsque ce qu'il fait n'est pas évidemment mauvais : il a encore expressément défendu d'en dire du mal, ou de révéler aux autres le mal qu'on en sait lorsqu'il est secret et caché ; mais il a voulu qu'on le reprît de ses péchés quand ils viennent à notre connaissance, et qu'on l'avertît charitablement d'abord en particulier pour lui épargner la confusion qu'il en recevrait en public ; que s'il ne tire aucun profit de ces avertissements, on lui fit une plus forte réprimande en présence d'un ou de deux témoins, pour lui faire mieux sentir sa faute ; et enfin qu'on le déférât à toute l'Eglise, afin que cette salutaire confusion le fit rentrer en lui-même. Que si tout cela était inutile et qu'on ne vît aucun amendement, il a voulu qu'on le traitât d'infidèle et de publicain, et que l'on rompît tout commerce avec lui. C'est le précepte que le Fils de Dieu nous a intimé de sa propre bouche, et qu'il a lui-même observé en différentes rencontres. Eh ! plût à Dieu que ce précepte fut aujourd'hui observé avec la même rigueur, et la même liberté qu'il Tétait dans les premiers siècles de l'Eglise, et même dans l'ancienne loi ? Le vice, qui règne maintenant avec tant d'impunité, n'oserait bientôt plus paraître; et, au lieu qu'il se montre avec tant d'insolence, il deviendrait timide, ayant autant de censeurs et de juges qu'il trouverait de spectateurs dont il redouterait le blâme et la répréhension.
On n'exige pas absolument de nous que nous arrêtions le cours des désordres de notre prochain : car souvent la violence du mal est plus forte que tous les remèdes : mais, comme parle S. Bernard, Exegeris curain, non curationem. On nous oblige seulement d'en prendre soin, et d'appliquer au mal le remède souverain d'une répréhension charitable ; si elle n'a pas son effet sur lui, elle l'aura à notre égard, puisque nous nous acquitterons par-là d'un devoir de charité qui nous engage envers le prochain. Aussi le Fils deDiEU ne parle-t-il du succès de ce remède que sous condition :Si audierit, lucratus eris fratrem tuura. S'il vous écoute, s'il est sensible à son
r\u 10RAPHË I INQ1 n mi .
propre intérêt, s'il saii tirer le profit qui) doit de vos charitable sements, voua erez son véritable ami el m charitable médecin, • quelque manière on auveur, Mais, quelle qu'en puisse être l'issue, nous n.. ii acquitteron d'un des plus importants devoirs de lacharil imme
ttou n«' devons avoir rien plus à cœur que de contribue] tl de notre
frère, il n'j b rien aussi qui nous doive donner une phitju te crainte que d'être oanse de sa perte el de sa damnation, f»oit en le portant au péché par notre mauvais exemple, soit en ne L'empêchant pas d'y tomber faute de le reprendre el de l'avertir. Car c'est de l'une el de l'autre manière que l'on s'attire cette terrible menace que Dibi nul par son prophète & oeui qui soni cause de la porte do leur frère : m ■ quidem lu iniquitate
sud captas est ; sauf/UtuCiu au/cm a/as tic uuiuti SpeCUlatortS rcijairam.
h. xxxiii.)
[Importance de ce précepte.] — Le précepte de corriger Bon frère et de le reprendre de son péché no peut manquer d'être important, puisqu'il fail partie du précepte de la charité, que Dieu appelle son commandement par excellence : Hoc est prœceptum meum, ut diligatis invicem. Et comme, au sentiment <\o l'Apôtre, il a renfermé tous les autres commandements de la loi dans celui-là, on peut ajouter que ce seul acte de charité renferme éminemment tous les autres, parce qu'on retire le prochain du plus grand de tous les maux, qui est le péché ; qu'on lui procure le plus grand de tous les biens, qui est son bonheur éternel; qu'on l'assiste dans le plus pressant de tous ses besoins ; qu'on lui donne le plus salutaire de tous les conseils, et qu'on lui rend enfin le plus considérable de tous les services. Aussi le Sauveur a-t-il eu tellement à cœur cette action de charité, que, bien qu'elle fût comprise dans le précepte général qu'il nous en a fait, il a voulu la spécifier encore plus particulièrement par ce commandement exprès : Si peccaverit in te frater tuus, vacle et eorripe illum (Matth. xvn i.)
[Autres règles.] — La correction fraternelle, étant un acte de charité, peut s'exercer non-seulement par toutes sortes de personnes, mais encore à l'égard de tous ceux qui sont en faute, qui sont sujets à quelque vice, ou qui ont commis quelque crime qui cause du scandale ; mais cette correction doit se faire différemment, selon l'état et la qualité de ceux qui la font et de ceux qui la reçoivent. Car — 1°. celle qui se peut faire par un intérieur à un supérieur, ou à une personne qui est d'un rang beaucoup au-dessus de nous, doit être, selon S. Thomas, respectueuse, accompagnée de douceur et de modestie, en termes qui marquent qu'on ne s'oublie pas en prenant la liberté de l'avertir, mais que le zèle qu'on a pour son service ou la fidélité qu'on lui doit, et qu'il a reconnue en nous, nous a fait espérer qu'il ne trouverait pas mauvais qu'on lui dît la vérité. Mais la répréhension qu'on lui fait doit être aussi sincère qu'elle est respectueuse. Voici les
termes de S. Thomas : Ut scilicct non cum proterviâ et duritiâ sed cum mansuetudine corrigantur. Unde Apostolus dicit : Seniovem ne increpaveris, sed obsecva ut patron. — 2°. Avec les égaux, on doit en user avec moins de réserve et avec plus de franchise ; et, comme l'égalité nous donne plus de hardiesse, la correction doit se faire à leur égard avec plus de liberté ; quoiqu'il faille toujours user de circonspection pour la faire suivant l'humeur des personnes, et l'amitié ou la familiarité que l'on peut avoir avec elles, et la qualité des fautes dont elles sont coupables. — 3°. A l'égard des inférieurs, il est constant qu'un supérieur doit user de son autorité, nonseulement pour les reprendre avec plus de force, mais encore pour les punir quand il est nécessaire, mais en sorte que la charité, qui est le motif, serve aussi d'adoucissement à la plus sévère correction ; et qu'après leur avoir fait concevoir la grièveté, les suites et les conséquences de leur faute, ils conçoivent en même temps que c'est une correction paternelle et une satisfaction qu'ils doivent au public.
Celui qui n'ose reprendre son ami de crainte de le choquer ou de se brouiller avec lui ne voit pas qu'il viole les plus saintes lois de l'amitié aussi bien que de la charité, par une trahison manifeste, qui est de le laisser périr faute d'un salutaire avis ; de l'exposer aux censures et aux railleries des autres, qui ont peut-être autant de droit que nous de le reprendre et de l'avertir, mais qui, étant aussi lâches et aussi timides, commettent la même infidélité envers lui. En effet, si vous aimez cette personne, à quelle occasion réservez-vous de lui faire paraître votre amitié, si vous n'osez la lui marquer en celle-ci, qui doit être le premier objet de votre zèle : vu que, pour lever le plus grand obstacle à son salut, il ne vous coûte qu'une parole, qu'un avertissement d'ami, qu'une correction charitable, qui sera capable de le retirer du précipice où il est tombé. Si cet ami que vous avertissez est raisonnable, il doit se sentir obligé de votre liberté; et, s'il s'en offense, il est indigne de votre amitié.
[Mérite devant Dieu.] — Si nous avons une véritable charité envers Dieu, comme tout chrétien en doit être animé, nous devons entrer dans les sentiments de Dieu même : et ces sentiments sont de haïr le péché, qu'il a uniquement en horreur, de nous efforcer de le détruire, et de mettre tout en œuvre pour empêcher que ce Dieu de majesté soit offensé. C'est le service qu'il attend de nous. C'est pourquoi, comme il nous défend de commettre le péché, il nous ordonne de le reprendre, et de corriger celui que nous saurons l'avoir commis, parce qu'il n'y a point de voie plus sûre, plus douce et plus efficace pour le prévenir ou pour en empêcher les progrès. C'est donc particulièrement en cette occasion que nous marquerons l'amour que nous devons à Dieu et au Sauveur du monde. Si vous aimez véritablement celui qui est venu pour détruire le péché, reprenez et corrigez hardiment ceux qui commettent lepéché. Pouvez-vousignorerl'intérêt qu'il y prend, et combien le péché le déshonore? Ah ! si vous le savez,
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pouvez-vous demeurer tranquille sur l'outrage qu'on lui fail I Bivou aviez an ami à qui voua seriez tout dévoué, le jugerait-on aimi ei le feriez-vous paraître en souffranl qu'on ternit sa réputation en votre pré ence; qu'on l'attaquai en sa personne, on qu'on mît le fen à sa maison, sans vous en remuer, sans crier an feu, e1 Bans vous mettre en devoir de le défendre? El vous, queDiBU daigne bien appeler son ami, etâ qui la grâce a donné ce glorieui titre, vous Bouffirez qu'on le déshonore à vos voix, qu'on l'outrage, qu'on viole ses luis ci ses ordres) Vousen «'les le témoin e1 le spectateur, et vous pouvez demeurer tranquille, sans violer vous-même les lois de l'amitié et sans vous rendre coupable d'une infidélité indigne '.
[Ifolre intérêt propre.] — 11 font joindre notre intérêt propre à l'intérêt de Dieu cl à celui du prochain, puisque c'est sur notre compte que les autres pèchent si nous manquons à les reprendre et à leur faire la correction : Si peccaverit m te f rater tmts, dit l'Evangile en nous intimant ce précepte. « S'il a péché contre vous » : c'est le sens que quelques-uns donnent à ces paroles; mais ce n'est pas, à mon avis, ce que le Fils do Dieu veut dire. Car, si l'on n'était obligé à le reprendre que quand il nous a offensés-, les hommes, qui ne sont que trop sensibles aux injures qu'on leur fait, no manqueraient jamais à remplir ce commandement, qui favoriserait le penchant qu'ils ont à s'en ressentir : leurs plaintes, leurs murmures, leurs reproches, et souvent leur colère et leur vengeance, éclateraient, dans les occasions, plus qu'il ne serait à propos ; et ainsi, peu de crimes demeureraient sans correction si l'offense ne regardait que nous. C'est pourquoi les autres disent que Peecaverit in te veut dire en votre -présence : comme si c'était nous offenser nous-mêmes que d'offenser à nos yeux un Dieu que nous devons aimer, et dont nous devons prendre les intérêts au préjudice des nôtres propres. Et pour cette raison c'est pécher nous-mêmes que de le souffrir, et de ne pas faire nos efforts pour l'empêcher. Or, le sens le plus naturel, que les SS. Pères et les interprètes donnent à ces paroles, est que l'on pèche effectivement contre nous quand on offense Dieu en notre présence, parce que c'est une action capable de nous porter nous-mêmes au péché, ou par le mauvais exemple qu'on nous donne, ou par la mollesse et la lâcheté que nous apportons à le reprendre, ou parle manque de charité que nous témoignons à secourir notre frère et à l'aider à se relever de sa chute, en ne lui faisant pas la correction qu'il mérite et que nous sommes obligés de lui faire. C'est donc pour notre intérêt propre que nous devons corriger notre prochain, si nous voulons n'avoir point de part à son crime, et que Dieu ne nous demande point compte de tous ceux qui se commettent sur son exemple. Et c'est ce qui fait voir l'importance de ce précepte, de savoir que nous y sommes réellement intéressés, que Dieu nous en fera rendre compte ; et tel se croit bien à couvert des coups de sa vengeance, parce qu'il ne met au nombre de ses péchés que ceux qu'il a commis, sans prendre garde, comme faisait le saint Roi-Prophète, qu'il y a des pé-
chés d'autrui que Dieu met sur notre compte et qui nous deviennent propres, pourne les avoir pas empêchés lorsque nous le pouvions, puisque c'est assez d'avoir manqué à cette obligation pour en être coupable ; quoique peut-être nous n'ayons jamais fait réflexion sur cet article, tout important qu'il est. Etab alienis parce servo tuo (Ps. xvm).
[Eviter soi-même ce qu'on reprend] — Pour pouvoir faire la correction avec bienséance et avec vérité à nos frères sur leurs défauts, ce n'est pas assez d'y être poussé par un pur zèle et par un motif de charité : il faut, de plus, que celui qui fait la répréhension soit exempt des mêmes fautes qu'il blâme et qu'il reprend. C'est ce qu'enseigne encore S. Thomas, qui assure que rien n'énerve davantage la correction que de voir qu'on est coupable des mêmes vices qu'on reprend. C'est pourquoi, il faut être autorisé par le bon exemple et par l'opinion avantageuse qu'on a de notre probité ; autrement, quoi de plus injuste, et même de plus ridicule, ou qui attire davantage la censure et le mépris de ceux que l'on prétend corriger, que d'avoir besoin nousmêmes de correction? de voir un homme violent et emporté donner à un autre des préceptes de modération et de patience ? un homme plongé dans la débauche, et qui est regardé dans le monde sur ce pied-là, faire à ses amis des leçons de tempérance ? N'est-ce pas s'exposer à leur mépris, et leur donner droit de dire ce qui est rapporté dans l'Evangile : Medice, cura te ipsum ? Hé ! vous qui prétendez guérir les autres, que n'usez-vous vous-mêmes du remède que vous leur préparez? Que si la crainte et le respect de notre autorité les empêche de nous faire ce reproche en face, du moins ils se riront en secret de nos avertissements, et s'en divertiront avec leurs amis : au lieu qu'étant sans reproche de ce côté-là, la charitable correction que nous leur ferons, ne peut manquer d'avoir un heureux succès.
Il ne s'ensuit pas qu'on doive absolument être parfait et sans défaut pour avoir droit d'avertir les autres et de les corriger : car, si cela était, personne ne serait obligé de faire la correction, puisque nul n'est sans défaut et sans péché. Et, s'il fallait toujours être plus juste que ceux que l'on veut ramener dans les voies de la justice, qui oserait, sans une criminelle présomption, se charger de ce soin? Vu que, dans les fautes communes qu'on est souvent obligé de reprendre, les plus réglés ont tant de faibles par où ils ressemblent à ceux qu'ils corrigent, que personne ne pourrait s'acquitter de ce précepte, qui cependant est général et oblige tous les hommes réciproquement les uns envers les autres. Il suffit donc de mener une vie irréprochable, et d'être dans l'approbation commune des gens de bien, pour avoir droit de reprendre les vices qui viennent à notre connaissance, sans s'ériger en censeur de tout le genre humain.
[Condilions.J — La correction, pour être utile, doit être assortie de plusieurs
PABAOB \ in i: CINQUIÈME.
oir Btanoes qui en fonl l'adoucissement. Car il Gant L'accommoder à l'humeur el au nature] des personnes, et, pour cela, connaître leur faible et leur penchant, afin de les prendre tantôt par leur Intérêt, tantôt par le soin <!<• Leur gloire et de Leur réputation, et tantôt parla considération de leur état et de leur rang. Une répréhension trop forte peu! révolter un pécheur, au lieu de Le ramener à son devoir; une autrs^, faite à contretemps, n'aura nul effet. Si on parle avec hauteur à an homme fier, ce sera nue pierre qui choquera rudement contre une nuire, d'où sortiront des étincelles, si c'est une personne timide, il era ai é de la prendre p faible et de lui inspirer une juste crainte de sa conduite, Si c'est une personne d'autorité ou de quelque distinction, il fa inuer par
adresse dans son esprit, La porter à reconnaître sa faute, et è passer contre lui-même l'arrêt de sa condamnation, comme fit le prophète Nathan à L'égard de David : Tu es Me vir. Il y a des adresses que le zèle et la charité font trouver, quand on a véritablement en vue le salut d rcs.
Il y a des personnes qui, outre l'obligation commune à tous les chrétiens de reprendre les vices et de faire la correction, y sont obligées par un devoir tout particulier qui est attache à leur état, à leur charge, à leur rang, à leur emploi. Par exemple, un père et un chef de famille est obligé de veiller sur la conduite de ses enfants et de ses domestiques; c'est à lui de les corriger quand ils s'émancipent et qu'ils manquent à leur devoir; il est chargé de l'éducation de ses enfants, et, par une suite nécessaire, de leur faire la correction et d'arrêter les dérèglements de leur jeunesse. Car qui peut ignorer que l'autorité paternelle est la première, la plus ancienne et la plus paternelle de toutes les lois ? De plus, comme il est en même temps le maître de sa maison, et que rien ne s'y doit faire que par ses ordres, il répond de ses domestiques, ayant sur eux un droit tout différent de celui des magistrats, qui. n'exercent pas leur pouvoir en toutes sortes d'occasions ni à l'égard de toutes sortes de crimes. Il y a aussi des personnes qui sont obligées de prendre garde à ceux que Dieu a confiés à leurs soins, et dont l'obligation de réprimer les désordres qui viennent à leur connaissance fait une partie de la charge : car, s'ils doivent répondre du salut des personnes qui sont sous leur conduite, ne répondront-ils pas de leurs crimes qui en sont les obstacles ? Il y en a d'autres qui n'ont pas, à la vérité, un droit si marqué, mais qui est néanmoins suffisant pour les obliger à ce devoir : et ce droit est celui que donne l'amitié. Vous avez un ami à qui vous faites confidence de vos secrets, et qui a réciproquement de la confiance en vous : vous avez donc une connaissance plus particulière de ses débauches et de sa mauvaise vie : c'est à vous de l'avertir charitablement ; et l'amitié, qui vous en donne le droit et vous en facilite le moyen, vous en impose aussi une particulière obligation. Il y a encore d'autres droits particuliers, comme ceux que donne la proximité du sang, des frères sur leurs frères, et des plus proches qui ont quelque intérêt clans la bonne ou mauvaise réputation de ceux qui les touchent de près ; sans
parler de ceux qui tiennent lieu de pères à l'égard de ceux sur qui ils ont juridiction, tels que sont les tuteurs à l'égard de leurs pupilles, les maîtres à l'égard de leurs disciples, les gouverneurs qu'on donne aux enfants de qualité. Il est constant que ces noms et ces offices fondent autant d'obligations particulières de faire la correction, outre celle qui est commune à chaque chrétien.
[Difficultés et obstacles.] — La correction fraternelle, qui est un des actes de charité les plus excellents et dont l'obligation est la plus pressante, souffre de grandes difficultés dans la pratique. Autant notre orgueil a de peine à souffrir d'être repris, autant notre amour-propre en trouve ordinairement à reprendre les autres. La crainte de leur déplaire ou de s'attirer leur haine, les égards et les ménagements que l'on a pour les personnes en faute, leur qualité, leur fierté, qui ne permet pas de les aborder, notre timidité naturelle, ou plutôt notre lâcheté, enfin le peu de zèle que nous avons pour leur salut et pour le nôtre tout ensemble, sont autant de difficultés et d'obstacles qui empêchent d'accomplir un précepte formel, pressant, auquel nous ne pouvons manquer, dans les occasions qui nous y obligent, sans nous rendre coupables du même péché que nous refusons de reprendre, et, comme parlent plusieurs docteurs, de nous rendre complices de tous ceux qu'ils commettent, et ensuite coupables de tout le mal qui arrivera faute d'y avoir apporté le remède qui était en notre pouvoir.
Il faut pourtant remarquer que ce n'est pas une chose opposée à la correction fraternelle de supporter les infirmités et les défauts d'autrui,et de les dissimuler pour quelque temps, puisque c'est quelquefois un acte de charité comme nous avertit l'Apôtre S. Paul : Alter alterius onera portate, et sic adhnplebitis legem Christi ; parce qu'on ne les supporte et on ne les dissimule que pour prendre son temps afin de rendre ensuite la correction plus efficace, si elle est nécessaire. Car que sait-on si ce n'est pas une saillie, dont celui qui a péché reviendra bientôt de lui-même ? C'est là proprement régler la charité par la prudence.
[Douceur.] — On ne voit dans le monde que trop de gens qui, sous prétexte de correction, font d'outrageux reproches à leurs frères, leur remettent devant les yeux les désordres les plus cachés et les plus honteux de leur vie ; mais ces reproches ne sont que des effets de leur haine et d'un emportement qui n'a pour but que la satisfaction qu'ils trouvent en eux-mêmes à outrager le prochain. Ces sentiments et ces manières sont bien éloignés de ce que demande la correction vraiment fraternelle, laquelle est une action sainte, et un acte de charité qui ne cherche que la gloire de dieu et le bien de nos frères. Ceux donc qui corrompent ainsi l'œuvre de Dieu doivent faire réflexion qu'ils nuisent plus qu'ils ne profitent. Cependant il nefautpas que l'air désagréable dont on nous donne des avis nous oblige à
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les mépriser s'ils sont bons : au contraire, il Gant les écouter avec docilité, ,.| prendre garde que nos paf Ions ne nous en fassent juger autrement que nous ne devons, ei ne nous empêchent de connaître le besoin que nous avons 'I" sui\ iv ce qu'on nous dit.
[Fruits obtenus.] — Il ne fau1 poini douter que la correction fraternelle, Balte avec la prudence et la circonspection nécessaire, n'apporte de grandes utilités à celui qui la fait. Les avantages considérables et les fruits principaux qu'on en peut tirer sont Les cinq qui suivent. — Le premier, que parce moyen l'on retire Bouvent le prochain de ses désordres, ou qu'on L'empêche de s'y enfoncer plus avant. C'esi ce qui est exprimé dans l'Evangile par ces paroles : Lucratus erù fratrem tuum. — Le second, qu'en lui mettanl les vires devant les yeux on lui en fait connaître même auxquels il ne prenait pas garde, et on lui on inspire de l'horreur : Corripe amicum, ne forte non intellexerit, et dicat : Son feci. (Eccl.xix). — Letroisiéme, qu'on attire sur soi-même les bénédictions du ciel, et qu'on travaille à son propre salut en procurant celui du prochain : Qui arguunt lau* dabuniur,et super ipsos veniet benedictio. (Prov. xxiv). — Le quatrième, qu'on s'acquiert souvent l'amitié de celui qu'on corrige : du moins comme on ne peut lui rendre un plus grand service, il doit en être plus reconnaissant : Argue sapientern et diliget //"«(Prov. ix). — Le cinquième : quand la correction doit être publique, si celui qu'on reprend et qu'on corrige ne profite pas de ce bienfait, du moins les autres en profitent, et appréhendent de tomber dans de semblables fautes, de crainte d'une pareille répréhension ; Peccantem coràm omnibus argue, ut etcœteri timorem habeant. (I Tim. v.)
[Omission de la correclion.] — La grièveté de ce péché se prend de plusieurs chefs. — 1°. On commet un péché d'omission, en manquant d'observer un précepte important tel qu'est celui-là. — 2°. On se rend complice des crimes que le prochain commet, en les dissimulant et ne les corrigeant pas ; et plus on est obligé de l'empêcher de tomber en faute, plus on a de part à celle où il tombe actuellement. — 3°. On est cause de son malheur éternel, s'il vient à se perdre par là, et on en rendra compte à Dieu. — 4°. On est responsable du scandale qu'il donne, et de tout le mal que ses désordres causeront à l'avenir, parce qu'on n'en arrête pas le cours dès la source, comme on y est obligé.
Il faut remarquer qu'on peut considérer le prochain en deux manières : — ou c'est une personne qui est tombée par fragilité dans quelque faute, et qui n'a besoin que d'être instruite pour en sortir ; ou c'est une personne qui ne reconnaît point sa faute, et qui même la soutient opiniâtrement. Pour ce qui regarde ceux qui sont tombés par surprise et par fragilité, comme il est marqué par ce mot. iSÏ quis prœoccupatus fverit-, celui qui en doit faire la correction doit, autant que son emploi le peut permettre, user d'une grande douceur, voyant que cette personne est en état de recevoir
l'instruction, et que c'est toujours là la première voie, comme la meilleure, que le Seigneur nous recommande. C'est ici surtout qu'il faut faire réflexion sur la faiblesse humaine ; ne pas s'élever en voyant son frère tombé, se mettre au contraire à sa place, et se bien persuader qu'on est aussi fragile que lui, et par conséquent lui donner des avis, dans un esprit de douceur et d'humilité : Considerans te ipsum, ne et tu tenteris. Mais, lorsque ce sont des personnes qui ne reconnaissent pas leur faute, il faut user de cette répréhension plus sévère, que S. Paul appelle Increpatio et correptio. Car ce que dit cet Apôtre, qu'il faut instruire en esprit de douceur ceux qui s'humilient en vue de leurs fautes qu'ils reconnaissent et qu'ils avouent, n'est pas la manière dont il faille user envers tout le monde indifféremment et avec la même condescendance.
Au reste, s'il y a des fautes qu'on ne peut s'empêcher de punir, il y en a d'autres sur lesquelles il est à propos de fermer les yeux. C'est lorsque les châtiments, au lieu de rendre les personnes meilleures, ne servent qu'à les indisposer et à les aigrir. Et c'est sur ce grand principe, vérifié dans le cours de tous les siècles, que nous apprenons qu'il faut souffrir les maux lorsqu'en les punissant on ne peut pas y remédier.
Endroits choisis des Livres Spirituels et des Prédicateurs.
[L'intérêt de la gloire de Dieu.] — Je vous demande, mes Frères: serait-il bien possible que Dieu fût plus abandonné que les princes de la terre? Chose étrange ! l'on porte avec tant d'ardeur les intérêts des Rois qu'à la moindre petite injure ou conspiration que l'on fait contre leurs majestés, on s'anime, on s'échauffe, et, pour parler le langage de Tertullien dans le chap. 2 de son Apologétique, on prend les armes, et on devient naturellement soldat: Contra lœsœ majestatis reos omnis homo miles. Eh quoi ! les souverains de la terre auront des sujets si zélés pour eux, et le Roi des rois n'en trouvera aucun qui soit fidèle et qui épouse ses intérêts ? de lâches chrétiens verront qu'on l'offense, ils verront qu'on attente à sa vie, et ils seront dans une froideur épouvantable? N'est-ce pas, dit S. Augustin, se rendre coupable de la rébellion et du crime qu'on ne corrige pas? Vous prenez les
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armes pour un souverain que vous n'aurez peut-être jamais ni; roui roui Bentez obligés & empêcher le soulèvement: et, pour i -■ qui regarde Dibu, quoique vous saohiea ai urémenl qu'il vous aime, vous ne vous Intel presque jamais pour ss gloire! Vous Bavez que Dibu a tant de bonté pour vous qu'il ménage toutes ohoses pour votre tion; vous
atea tous les .jours les effel de on amour: et, nonobstant tous ses bienfaits, lorsqu'on l'outrage en votre présence, vous ne dites mi vous m- priMu1/. ,'piinaifl ses intérêl en main? Vous voyez un de vos ; tout teinl de son sang, qui s'efforce de lui ravir sa gloire: si voua demeurez dans une langueur el dans une crainte criminelle? Ah! il es1 impossible qu'un chrétien soil animé de l'esprit de Dieu, il es1 impossible qu'il BOÎ1 embrasé de son amour, si ses intérêts ne le touchent, el s'il n'entreprend courageusement de les défendre.
Ceux qui, par <l<'s raisons légitimes, se peuvent exempter de l'obligation de faire L'aumôme corporelle, ceux-là même ne peuvenl se dispenser de la aécessité de faire l'aumône spirituelle, je veux dire de corriger leurs frères. Un marchand, un gentilhomme, un citoyen dira: « J'ai quantité d'enfants; j'ai de la peine à leur trouver du pain, le temps est misérable;» alors, si cet homme ne cherche pas des besoins supposés et des excuses fausses, il est dispensé de faire l'aumône; mais, dans quelque conjoncture qu'il se rencontre, dans quelque état qu'il soit, il ne Test jamais de corriger son frère. Il sait que son prochain court risque de mourir dans le péché, il le voit engagé clans une habitude mauvaise ; il le sait, il le connaît : s'il ne tâche de l'en tirer, je dis qu'il est un meurtrier, et qu'il rendra compte de l'àme de son frère, qu'il a perdue faute de l'avoir repris.
Voici un raisonnement qui doit vous convaincre de cette vérité. Tout chrétien doit aimer son prochain par le principe d'une charité surnaturelle, et la charité surnaturelle aime l'ordre : en sorte que, s'occupant à soulager son prochain dans les besoins qu'il peut avoir, elle considère toujours les plus grandes nécessités pour les soulager par-dessus toute autre. Or, la plus grande de toutes les nécessités et la plus effroyable de toutes les misères, c'est de tomber dans le péché, et d'être dans l'indigence des biens de la grâce. Elle doit donc, cette charité, si elle est véritable et chrétienne, ôter ces sortes de nécessités, repousser cette indigence, et empêcher son frère de tomber dans ces misères. Or, elle ne le peut faire que par la correction : tout chrétien donc qui aime son prochain véritablement le doit corriger. Car tout chrétien doit aimer son prochain avec ordre : il ne le peut aimer avec ordre qu'il ne préfère le plus grand bien au moindre ; il ne peut préférer ce plus grand bien à un moindre et à un médiocre, qu'il ne préfère l'éternité au temps, et qu'il n'aime conséquemment son prochain pour l'éternité. Poursuivons. Il ne peut l'aimer pour l'éternité qu'en souhaitant qu'il soit clans la vertu : celui-ci ne peut être dans la vertu, qu'il ne cherche à sortir du vice où il est engagé : il n'en peut sortir avantageusement que par la correction qu'on lui en fera et les avis charitables qu'on
lui donnera : par conséquent, tout chrétien, qui doit aimer son frère d'un amour désintéressé et avec ordre, et pour l'éternité, doit lui faire la correction. (Bourdaloue, mardi de la 3e semaine de Carême).
[ Douceur dans la correction. ] — Quand un chrétien reprend son frère, il faut que ce soit par raison, et non pas par passion, parce que le défaut de raison rend les corrections inutiles. La passion rend ridicules les plaintes des femmes contre les maris ; elle expose à la risée les plaintes des maris à l'égard de leurs femmes, des pères à l'égard de leurs enfants et des maîtres à l'égard de leurs serviteurs; mais il n'y a rien de plus juste que de reprendre un autre avec tranquillité, et non par houtade et par précipitation d'esprit. Si vous corrigez dans la passion, quel succès pouvez-vous en espérer? Quand un homme en colère en corrige un autre, y a-t-il apparence qu'il l'apaise? Voilà l'ohligation qu'on a de ne se point emporter en ces sortes d'occasions. Cependant, voyez ce qui se passe dans le monde et comme on s'y comporte : si on fait la correction, ce n'est que par une passion brutale, qui vient du désir que l'on a d'être supérieur aux autres : c'est pourquoi la correction est inutile, et un homme qu'on reprend de la sorte s'aigrit davantage qu'il ne rentre en son devoir. Pourquoi cela? c'est que, lorsqu'on corrige un homme d'un péché, on en commet un autre, et parce moyen on se fait à soi-même son procès en prétendant le faire à un étranger. D'ailleurs, si dans aucune action de la vie il faut se posséder soimême et agir avec tranquillité, c'est dans la correction. La raison en est évidente : parce que, pour le faire avantageusement, il faut étudier l'humeur de la personne à qui l'on a affaire ; il faut connaître son faible ; il faut observer un temps propre; il faut étudier soigneusement toutes ses inclinations. Si c'est une humeur fière, il faut prendre garde de la choquer; si elle est timide ou lâche, il faut l'exciter ; et ainsi du reste. Or, quelle apparence que l'on prenne ces mesures quand on est dans le fort de la passion?
La répréhension se doit faire avec humilité : car faire insulte à une personne, quand on veut gagner quelque chose sur elle, est-ce le moyen d'être bien reçu ? Ne lui donne-t-on pas assez de honte en lui remontrant sa faute, sans vouloir insulter à sa misère et à son aveuglement? Si vous êtes pécheur comme celui que vous voulez reprendre, et qu'il le sache, qu'il voie aussi que vous vous abaissez avec lui, et qu'au lieu de lui dire, par un sentiment d'orgueil, qu'il a manqué, vous vous mettez au même rang : Congemiscamus, comme dit S. Augustin. Pleurez avez lui, et lui dites humblement ce que vous pensez de sa conduite : c'est le moyen le plus infaillible de le gagner.
Vous gagnerez votre frère, dit l'Evangile : Lucratus eris fratrem tuam ; vous serez son prédicateur et son Apôtre ; vous serez le lieutenant de Dieu, le dispensateur de ses grâces et le fidèle envoyé de sa part, parce qu'il est certain que Dieu attache quantité de grâces aux corrections, et que telle
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personne ne serait peut-être jamais sauvée si elle n'avait été corrigée charitablemant : ci : t i r i i ci ilui «pii l 's coj ' L'auteur de on salut. En
faut-il davantage pour voua obliger à reprendre rotre frère Ion qu il g i dans le dé ordre '.
Lorsqu'un chirurgien donne an coup de ra loir pour ouvrir un abcès, il Eût une grande douleur, èl traite la partie malade avec une extrême rigueur; mais, après en avoir dté le pus et L'infection, il la traite doueeîncni, il la ménage, il la bande, il y met des ligatures e1 quantité de lénitifs, et vous diriez qu'il caresse ce qu'il venait auparavant de traiter: la ni de sévérité. Quand un chrétien fail La correction, il donne comme an ooup de rasoir; il fait une incision douloureuse ; mais aussi, ensuite, il faut qu'il datte La pari ie malade, et qu'il témoigne à son frère plus de douceur, d'amitié el de tendresse qu'auparavant. (Bourdaloue.)
[Zèle accompagné do boa exemple.] — Sans le bon exemple, le zèle est sans aucun profit pour ceux à l'égard desquels on l'exerce : on méprise les avis de ces Taux réformateurs, on prend même occasion de devenir plus méchant. On méprise les avis parce qu'on méprise les personnes ; leurs fautes sont d'autant plus exagérées, qu'ils tâchent d'exagérer celles d'autrui ; et on ne leur en passe aucune parce qu'ils ne veulent rien pardonner. On prend occasion de leur zèle de devenir plus méchant : car on s'imagine que ce qu'ils disent n'est que pour les faibles; on ne croit pas qu'il soit véritable, parce qu'ils ne le pratiquent pas. Donnez-moi un juge qui soit connu pour corrupteur de la justice : qu'il dise les plus belles choses du monde sur l'équité, qu'il condamne les abus :on se moquera de lui, et sa 'conduite jointe à ses maximes, persuadera les autres qu'il ne croit nullement ce qu'il dit. Donnez-moi un père débauché et une mère libertine qui fassent à leurs enfants des leçons, l'un de régularité et l'autre de modestie, quel bon effet cela produira-t-il ? Il ne faut qu'entrer dans le détail du monde pour être convaincu de ces vérités. Apprenez, en vous réformant vous-même, à traiter les autres avec la même douceur que vous vous traitez. La sévérité est le plus dangereux de tous les écueils dans la conduite des âmes. Le Sauveur le fit assez connaître à ses Apôtres, qui voulaient faire descendre le feu du ciel pour punir les fautes de quelques personnes : il les reprit aigrement, et leur dit que cette sévérité n'était nullement son esprit, (Le même, serm. sur le zèle.)
[La vanité empêche de profiter.] — La vanité qui nous révolte contre les avis d'une personne qui nous reprend de nos défauts nous rend souvent aussi injustes qu'indociles. Nous nous efforçons de mépriser celui qu'il nous semble qui nous méprise en nous représentant nos fautes : comme si nous espérions -réparer ce que nous croyons avoir perdu de son estime, par ce que nous lui faisons perdre de la nôtre. Mais c'est nous priver du bien que nous pourrions retirer de la correction qu'il nous fait. Il a ses imperfections,
il a ses faiblesses, il a ses dérèglements : ne disputons pas là-dessus; peutêtre même mérite-t-il des reproches plus vifs que ceux qu'il nous fait ; peut-être encore ce même vice, qui le met de mauvaise humeur contre nous, flétrit-il son propre mérite. Mais enfin, il pense raisonnablement et chrétiennement sur un défaut que j'ai honte de reconnaître; et moi, pour agir en homme chrétien et en homme sage, quel que soit d'ailleurs le caractère de cette personne, je dois faire cas de ses lumières, à cause de l'avantage que j'en puis tirer; et je ne puis me plaindre de ses reproches qu'en devenant plus méchant. {Remarques sur divers sujets de religion et de morale.)
[Sentiment fraternel.] — La raison de cette obligation se prend des termes mêmes de l'Evangile, où le chrétien nous est représenté comme notre frère : Si peccaverit in te frater tuus. Ces chrétiens sont pécheurs, mais ils sont nos frères : les péchés qui les rendent malheureux, et qui attaquent leurs âmes, doivent exciter notre compassion. Nous sommes attendris à la vue des misérables, lors principalement qu'ils nous sont unis , ou par les liens de la nature ou par l'alliance de l'amitié ; quel plus étrange malheur que de voir un chrétien coupable être en état de damnation et en danger de se perdre éternellement ? Nous le voyons des yeux du corps, puisque nous sommes les témoins de son péché ; nous les voyons des yeux de la foi, qui nous fait connaître, dans ses péchés, la grandeur de ses misères : il n'en faut pas davantage pour toucher notre cœur à la vue des nécessités corporelles des pauvres, et nous obliger à les secourir. Si donc nous voyons des nécessités spirituelles, notre foi ne doit-elle pas nous engager à les soulager par une charitable correction? Encore y a-t-il cette différence entre les nécessités du corps et celles de l'âme, que, pour les nécessités du corps, ceux qui les souffrent en demandent la délivrance ; ils montrent leurs besoins, font connaître leurs misères, afin d'en recevoir le soulagement : mais il n'en est pas de même des nécessités spirituelles des pécheurs. Comme la volonté les fait, elle les aime ; bien loin d'en demander la délivrance, elle s'y plaît ; bien loin de montrer ses plaies, elle les cache, elle les excuse, et est comme un malade frénétique, qui ne veut entendre parler ni de médecin ni de remède. Et c'est ce qui doit exciter notre compassion.
Quand vous avertissez votre frère du péché qu'il a commis, vous l'obligez de rentrer en lui-même, pour y entendre la voix de sa conscience et pour y voir l'horreur de son péché : si bien que ce coupable, se voyant persécuté au-dedans et au-dehors de soi-même : au-dedans par des accusations secrètes, et au dehors par des corrections sensibles, ne trouvant plus de lieu où il puisse être à l'abri de ces reproches, il trouve partout l'image de son péché : ce qui l'oblige enfin à se corriger lui-même et à changer de conduite.
Ce fut autrefois une question, dans les matières de la grâce qu'on pro-
PAB \'.i: Ai'iii. mmi'.mk. '17
posa du temps de S. Augu tin, que, puisque la grsV e de Disru converti I,. pécheur, et que les secours extérieur a'étaient pas suffisant pour les convertir, il n'était pa besoin de garder le commandement de la correction fraternelle, mais qu'il suffi ail de demanderpour eui cettegràce de conversion, s. Augustin répond que, encore que Dieu puisse opérer toul wuJ hi conversion el le changement du pécheur, néanmoins il demande la correction fraternelle comme an moyen ordinaire de oit que Dibi , voyanl que vous reprenez votre frère, prenne cett >n de lui donner ses grâces intérieures, Boii qu'il joigne ce moyen extérieur s l'intérieur, qui est sa grâce, pour faire agir cet homme plus doucement, et plus fortement, comme il se sert de La prière pour convertir les pécheurs.
Le fruit que noue remportons de La correction de nos frères est que nous gagnons leurs âmes. Ali! peut-être que, si vous n'eussiez dit mot à eet homme plongé dans les débauches, il eût croupi dans son péché, et eût commis mille autres crimes ; vu qu'il ne pensait à rien moins qu'à changer do vie : c'est le bon office que vous lui avez rendu par votre correction qui a opéré sa conversion, et qui l'a fait sortir de son péché : Lucratus eris fratrem tuum. Il n'en a pas fallu davantage pour animer les Apôtres à prêcher l'Evangile à, toutes les nations. Ils ont traversé les mers et couru toutes les terres, et bravé tous les supplices des tyrans ; et, si on leur eût demandé pourquoi, ils eussent répondu qu'il y avait des âmes à gagner, et qu'ils ne faisaient point de difficulté d'exposer leur vie et de répandre leur sang pour sauver ces âmes. Nous pouvons faire à l'égard de notre prochain, ce que les Apôtres ont fait par leur prédication; nous pouvons être les Apôtres, les prédicateurs et les coopérateurs du salut de nos frères, par le moyen des réprimandes et des corrections salutaires que nous leur faisons. (Biroat, 2e mardi l de carême.)
[On fait lViiiïee de J, unième.] — Ce qui doit nous animer à nous acquitter de ce devoir, c'est que nous faisons en cela l'office même de Jésus-Christ. Il n'est venu sur la terre que pour sauver les hommes : Yenit qnœrere etsalvum facere quodperierat. Voilà le glorieux emploi de celui qui corrige son prochain : c'est, après Jésus-Christ, son second sauveur, son second rédempteur ; et, s'il ne le délivre pas le pouvant faire, il répondra de son âme sur la sienne propre. Si c'est un crime et un meurtre de ne pas donner à manger à un pauvre {Sinon pavisti,occidisti), que sera-ce de laisser périr une âme, et de la laisser tomber dans le précipice ? Tôt occidimus quoi ad mortem scientes ire sinimus, ajoute S. Augustin. Mais combien y en a-t-il qui se mettent en peine de corriger leurs frères? chacun ne dit-il pas, comme Caïn : Numquid custos fratris mei swn ego? Au contraire, il y en a une infinité qui les pervertissent, et qui sont cause de leur damnation. (Essais de Sermons.)
[Ne pas corriger par liwneur.] — Si on découvrait le cœur de ceux qui se
mêlent si fort de reprendre et de corriger leur prochain, on verrait que la plupart le font ou par humeur ou par envie ou par ressentiment. L'homme agit ordinairement par humeur, mais principalement à l'égard des défauts de son prochain: nous ne blâmons que les choses qui sont opposées à notre humeur et à notre naturel. Une personne ambitieuse et de grande dépense se récrie contre les avares ; un avare déclame contre un voluptueux qui se ruine en débauches : en un mot, il n'y a que les vices qui nous déplaisent et qui choquent notre humeur que nous censurons. Je ne parle point de ces gens qu'une je ne sais quelle humeur noire met dans un continuel chagrin contre tout le monde, et qui se déchaînent à tout propos contrôles défauts d'autrui : il est tout visible que ce n'est que l'effet d'un caprice emporté, et d'un dépit qui part d'un cœur mal content, qui ne cherche qu'à faire des mal contents. Le monde est encore plein de gens qui ne reprennent les autres que par envie : ils ne voient des défauts en leurs personnes que parce qu'ils y voient des qualités distinguées, et ils ne censurent un défaut en eux que parce qu'ils ont trop de vertus. Mais qui ne sait que le ressentiment cause assez souvent ce faux zèle qui fait qu'on s'emporte contre les vices de ses frères? On se sert de Dieu pour se contenter soimême, et l'on se venge en faisant semblant de venger le Seigneur. Celui qui n'a point l'esprit de la charité, et qui a un autre motif que la gloire de Dieu n'est pas propre à donner des avis et à corriger les autres. (Ibid).
Pour faire utilement la correction au prochain, il ne faut rien faire voir en nous qui en empêche l'effet. 11 faut éviter d'exciter son aigreur par la dureté de nos paroles, sa colère par des exagérations, son orgueil par quelque marque de mépris. Il ne faut pas l'accabler par une multitude de répréhensions, qui lui ôtent l'espérance de pouvoir se corriger des défauts qu'on lui reproche. Il ne faut pas lui faire paraître qu'on est prévenu, de peur qu'on ne lui donne lieu de se défendre par là des défauts qu'on lui marque, et de ne les attribuer qu'à notre prévention. Une faut pas qu'il ait lieu de croire qu'on lui donne ces avertissements par quelque intérêt ou par quelque passion particulière. Car la correction est toujours maligne quand elle est jointe à ces dispositions, et ordinairement sans effet. [Essais de morale ).
[Remontrances aux grands.] — Quand il faut parler aux princes, soit séculiers soit réguliers, il faut le faire avec beaucoup de modération et de prudence. Il est à craindre qu'on ait ou trop de courage ou trop de faiblesse : la hardiesse cause du trouble, la flatterie corrompt; et il faut trouver le juste milieu de dire la vérité sans rudesse aussi bien que sans complaisance. C'est la sagesse du monde: elle va toujours à de dangereuses extrémités; elle est toujours fâcheuse ou rebutante. Mais, quand on se règle sur celle de Dieu, on reprend les défauts des personnes sans blesser l'honneur de la dignité ; on attaque le vice sans intéresser le chef de la Religion ou de l'Etat. ( Fléchier, Panégyrique de S. Bernard ).
[La correction est peu pratiquée.] - Noua pouvons jugor, parcoilo Lâcheté i l'on voit aujourd'hui dan : toutes les tdition i, combien la correction fraternelle <■ i pou connue Les pères e1 l< verronl dans leurs fomille* le insolentes libertés de leurs enfants ; et la passion h pour n'en oir les désordres, ou les désastres pour ne pas en punir le excès; ou, s'ils le font, o'esl avec tant de faibles le, que le crime en tire avantage pour s'établir sans crainte, en méprisant un ennemi qui paraît si peu redoutable. Les maîtres Bavent les brutalités et les dé
pourvu que leurs intérêts n'en souffrent point, ils les souffrenl sans peine ci n'v font aucune réflexion. Los magistrats, dans une ville, seront témoins des horribles péchés publics qui deshonorent le christianisme avec tant de scandale: et, parce qu'on les a gagnés ou qu'il n'y a rien à gagnerpour eux, ils fermeronl les yeux pour ne pas voir ce que l'impudence du crime, à qui l'impunité donne de l'audace, ose mettre dans un plein jour. Les grands du monde n'ignorent pas les furieux excès et les violences de ceux qui les approchen tet qui ont quelque part à leur faveur : et, au lieu de les punir ils les protègent de leur autorité et leur servent d'asile. (Maimbourg. 5" mardi de rare me).
[ Le prédicateur. ] — Le prédicateur étant une personne publique, son ministère et son devoir l'obligent de s'élever contre les vices et les désordres qui sont les plus ordinaires dans les lieux où il annonce la parole de Dieu; mais sans nommer les personnes, et sans les dépeindre et les désigner de telle sorte qu'on puisse raisonnablement juger qu'il veut taxer telle ou telle personne en particulier. Que siquelqu'un, se sentantcoupable, s'imagine que c'est à lui que le prédicateur en veut, il lui fait une grande injustice, parce que la répréhension d'un vice dans la chaire ne s'adresse à personne en particulier, mais en général à tous ceux qui en sont infectés; autrement, il ne faudrait jamais reprendre les vices, parce qu'il y a toujours des vicieux : ce qui n'empêche pas qu'on ne doive prendre garde de descendre à un détail ou à des circonstances tellement marquées, que le monde puisse connaître de qui l'on parle, et qu'on lui donne sujet d'en faire l'application. Car c'est même chose de nommer la personne ou delà dépeindre par des traits si propres, qu'ils ne puissent convenir qu'à elle seule. (Le P. Duneau. )
[ Exemple de Jérémic. ] — Le prophète Jérémie, voyant les offenses que le peuple commettait contre Dieu, le reprit si souvent et avec un zèle si ardent et si animé, qu'il s'attira une rude persécution, en sorte qu'il s'éleva une sédition contre lui. Phassur, le maître du temple, homme vendu à l'iniquité, sacrifia ce prophète à la fureur et à la vengeance de ce peuple irrité, et le fit jeter dans une profonde fosse, où il pensa mourir de faim et de misère. Ce mauvais traitement intimida le prophète et çalentit son zèle jusqu'à lui faire prendre la résolution de ne plus reprendre ni censurer les t. m. 4
vices et les désordres d'un peuple qui recevait si mal la correction qu'il lui en faisait de la part de Dieu. Et dixi : Non recordabor ejus, neque loquar vitra in nomine illias. Mais, retraçant clans son esprit que Dieu était offensé, et que ce serait se rendre indigne de la qualité de son ministère de voir son Seigneur déshonoré sans en marquer du ressentiment, il se résolut à exposer sa vie au hasard et à souffrir tout plutôt que de se taire et que de dissimuler, dans une si juste occasion. Et certes, il est bien étrange que Dieu ayant tant de bonté pour nous qu'il tient les injures qu'on nous fait comme si elles étaient faites à lui-même, nous soyons si lâches que nous ne regardions pas les siennes comme les nôtres. Il menace d'une damnation éternelle celui qui dira une injure à son frère: et nous n'oserions reprendre charitablement celui qui blasphème le saint nom de Dieu ! Ce ne peut être que faute de charité pour lui.
Le malheur du siècle en est venu à cet excès, que, comme il y a des frères selon la chair sans amitié, il y a aussi parmi les chrétiens un grand nombre de faux frères qui n'ont égard qu'à leurs propres intérêts. Ah ! charité, que tu es refroidie parmi les hommes ! On en voit tous les jours qui médi. sent de leurs frères : y a-t-il quelqu'un qui ose leur dire qu'il se faut garder de la médisance ? On en voit qui blasphèment et qui profèrent des impiétés : qui a le courage de les reprendre ? On en voit qui font des injustices manifestes ; qui leur dit : « Vous faites mal ? » Si ce sont des grands, on aime mieux les flatter que de les reprendre, de crainte de leur déplaire; s'ils sont égaux, on craint de perdre leur amitié ; s'ils sont moins que nous, on les méprise, et on dit : « Que m'importe ? je n'ai garde de me mêler de ses affaires, il me perdra peut-être le respect si je l'avertis de son devoir. »
On n'ose reprendre les grands de leurs péchés et de leurs désordres ; on n'ose plus annoncer à David qu'il est cet homme qui a enlevé la brebis que possédait le pauvre ; on craint de dire à Hérode qu'il ne lui est pas permis d'entretenir un commerce scandaleux avec la femme de son frère. Il semble que la grandeur et l'élévation mette les hommes hors de la correction, et des règles de la religion, et ne soit plus du ressort des ministre.? de la parole de Dieu ; et il arrive très-souvent, par là, que les grands désordres sont longtemps continués, parce qu'ils ne sont jamais repris avec tout le zèle de l'Evangile. [Le P. Duneau.]
[ Répréhensiou bien faite. ] — Personne ne réussit mieux à corriger les autres que celui qui, ayant étudié ce qu'ils ont de louable, commence par les en louer, ensuite diminue la faute qu'il reprend : un éloge adroitement placé, ménage l'orgueil qui se serait révolté, attire la confiance qui se serait éloignée, insinue les avis qui auraient été rejetés. Le plaisir que nous prenons à la louange qu'on nous donne fait que nous voulons bien travailler à mériter celle qu'on nous refuse. En diminuant notre défaut et en cachant une partie de notre faute, on nous donne la force d'en faire l'aveu, et cet aveu
PARAORAPRfl SIXIÉMB. 5]
h mis engage i is corriger. Nom ne voulons poinl déchoir dam L'opinion
de celui qui nous yante, et noui entreprenons volontiers une réforme que nom croyons facile e1 glorieuse toul ensemble, Si l'on découvre à an bomme ses défauts on ses fi précaution e1 dam toute leur éten-
due, "\ tus anrea s combattre se vanité qui le trompe, sa paresse qui t'arrête, Bon oourage qui s'abat. Voulez-vous promptemenl lever tous ces obstacles* Composez avec des liassions qu'il serait dangereuz d'attaquer ouvertemenl ; loues-le de quelque chose qui le mérite : vous 4ésarmerez sa vanité. Ne montres pas d'abord toul Le défaut et touto la faute: vous mites taire sa paresse ei vous ranimez son courage.
Jo voudrais que l'amour propre, toujours si ingénieux à défendre nos mutes, ne le Eût pas moins h trouver des excuses pour les fautes du prochain, et que nous missions toute notre habileté à adoucir et à diminuer ce que nous ne pourrions justifior pleinement. Donnons à la justice, je le veux, tout ce qu'elle demande; condamnons le mal que nous ne pouvons exemer : mais qu'une austérité mal entendue ne retranche rien des droits de la charité. Condamnons et reprenons à regret: peut-être que de grands hommes sont tombés dans des faiblesses semblables à celles qu'on reproche1 à notre frère; peut-être que celui qu'on blâme a fait en d'autres temps et dans le même genre, des actions dignes d'être louées. Faisons-les valoir, confondons sa honte avec celle de ces illustres personnages, ou cachonsla sous ses propres vertus. Voilà quels sont nos devoirs, quand nous sommes réduits à condamner et à blâmer les défauts du prochain.
Connaissez, à la bonne heure, les défauts de votre frère, si vous êtes obligé de l'en avertir; ne l'encensez pas, puisque vous devez travailler à les détruire. S'il était impossible de tenir un juste milieu entre connaître et ignorer les défauts de ceux qui sont sous votre conduite, j'aimerais encore mieux une ignorance ou une négligence de s'en informer qu'une lumière trop importune aies apercevoir, et une vigilance trop exacte à les découvrir. Que si vous avez des lumières si vives et si perçantes, ménagez-les pour vous: vous trouverez assez en vous-même de quoi les occuper. Craignez autant de ne pas voir assez vos propres défauts que de trop voir ceux des autres; l'aveuglement que vous avez pour vous, ayez-le pour eux; tout en ira mieux; et quand vous serez obligé de les reprendre, que ce soit toujours avec réflexion sur vous-même. (Sacy, traité de l'Amitié.)
[Senlinienls des SS. Pères.] — Ils supposent toujours que celui qui a droit de reprendre et de corriger doit se conduire d'une manière prudente et charitable, avec distinction des temps, des choses et des personnes; qu'il sait en exclure les emportements, les violences, les paroles piquantes, les railleries, et de semblables excès qui peuvent se rencontrer dans les corrections indiscrètes. Mais aussi ils n'ont pas prétendu en bannir absolument la sévérité et la fermeté, les termes durs et humiliants, et même l'apparence de colère. Il est vrai que S. Basile dit, en beaucoup d'endroits, qu'un
o2 CORRECTION FRATERNELLE.
supérieur doit reprendre sans passion, de crainte qu'il ne tombe luimême dans le péché, lorsqu'il en veut délivrer les autres ; qu'il doit avoir, à l'égard de ceux qu'il corrige, les sentiments d'un père et d'un médecin, et s'appliquer à leur guérison avec beaucoup de compassion et de tendresse. Mais ce grand maître dans la conduite des âmes fait bien voir que son sentiment n'est point de condamner toute rigueur et toute sévérité, dans toutes sortes d'occasions, puisqu'il veut que, quand il en est besoin, la force de la correction fasse paraître des dispositions enflammées, et que, quoiqu'on excite le feu de la colère, on ne laisse pas de conserver le mérite de la mansuétude, et que souvent une conduite contraire est plutôt un vice qu'une vertu ; que les homicides et les médecins se servent du fer, les uns avec cruauté pour ôter la vie, les autres avec prudence et charité pour la conserver; et qu'enfin les répréhensions doivent quelquefois être fortes et pleines d'amertume. De manière que, si ce grand saint condamne l'emportement, l'indiscrétion, la véritable colère et l'excès de la sévérité, il en approuve le bon usage. — Le sentiment de S. Benoit n'est pas moins à remarquer sur ce point, puisqu'il veut qu'on garde la forme que l'Apôtre a prescrite lorsqu'il dit : Reprenez, exhortez, faites-le avec force, c'est-à-dire selon la diversité des temps, des sujets et des personnes, ou en usant de paroles douces, ou de termes qui donnent de la terreur; tantôt se servant de la conduite d'un maître dur et rigoureux, et tantôt se servant de celle d'un père indulgent et charitable. — C'est encore ainsi qu'il faut entendre S. Bernard, lorsqu'il parle delà manière dont on doit se conduire à l'égard de ceux qui nous sont soumis ; puisqu'il marque en tant d'endroits que la sévérité est quelquefois nécessaire ; qu'il faut mêler la force du vin avec la douceur de l'huile; les remèdes piquants, les répréhensions vives et sévères, avec les remontrances douces et charitables ; que, si ceux qui résistent au bien ont le front dur, il faut s'armer d'une dureté qui surpasse leur résistance ; que l'on pèche aussi bien en ne se mettant pas en colère, lorsqu'il est nécessaire de s'y mettre, que lorsqu'on s'y met avec excès. De ceci il suit que ceux-là se trompent qui font consister la piété chrétienne à garder en toutes choses une douceur et une indifférence qui ne s'émeut jamais, ou plutôt une disposition de mollesse et de langueur, dans la crainte qu'ils ont de troubler la paix. {Devoirs de la vie monastique, cltap. 12.)
fGra\ilédel'obligalioD.] — Qu'il y apeu de gens qui connaissent cette obligation et qui y satisfassent ! La plupart s'en croient absolument dispensés. « C'est bien assez que je veille sur moi, disent-ils; chacun portera son fardeau; n'étant que trop occupé de mon propre salut, celui des autres ne me regarde pas : qu'ils soient blasphémateurs, impudiques, libertins, c'est leur affaire et non pas la mienne : Quid ad me. » — Ce n'est pas votre affaire ! répond S. Jean Chrysostôme : de qui est-ce donc l'affaire ? Est-ce l'affaire du démon, qui ne cherche qu'à vous tenter et à vous perdre? est-ce l'affaire des libertins, qui applaudissent aux crimes et qui les autorisent
P \i: lORAPHE BIÏ n'.MK.
|,:ir in lâcheté de leurs flatteries ou par la corruption de leurs mauvai exemples. »
si on ne peul bo dispenser de reprendre o : frères, on néglige ce devoir deeharité par un autre endroit. <>n ne veut pas se faire des affaires, on ne veut pas rompre avec nn ami, on ne veul pa i chagriner m enfant, on i môme quelquefois faire la oorrection à un domestique :o'est assez qu'il serve bien son maître, c'est assez qu'il lui oit (Idole, el qu'il prenne soin «le sa maison : on lui pardonne tout le reste. Qu'il jure, qu'il s'enivre, qu'il fréquente des femmea de mauvaise vie, on ferme les yeux sur tout cela : on appréhende do le chagriner et île lui donner occasion de sortir. Qu'une ftllo ait de L'enjouement et de l'esprit, qu'elle sache bien son monde, cetto malheureuse mère lui pardonnera mille libertés peu honnêtes qu'elle Be donne, mille afféteries indécentes, et un air do libertinage qu'elle prend. Elle verra, cette mère indulgente, que les heures que sa fille devrait employer à la prière et au service de Dieu, elle les passe au bal et à la comédie ; qu'a la place des livres de piété, qui l'instruiraient de ses devoirs, elle en lit d'autres qui lui remplissent l'esprit de vanités , qu'au lieu de fréquenter de bonnes compagnies, dont le bon exemple l'édifierait, elle ne cherche que des compagnies capables de la corrompre. Est ce-là être père ? cst-ce-là être mère ?
Mais, dites-vous, la correction que je ferai, sera inutile. Qui vous l'a dit? Je le suppose néanmoins, puisque vous le voulez : ce précepte no vous dispense pas pour cela de la faire. C'est à Dieu de donner à vos paroles telle onction et telle force qu'il lui plaira ; mais c'est à vous, indépendamment do ce succès, de vous acquitter de votre devoir. On vous ordonne d'avoir soin de votre prochain ; on ne vous commande pas de le guérir. Quand Jésus-Christ vous dit de corriger votre prochain, il ne vous charge pas du succès des avis salutaires que vous lui donnerez : faites seulement ce que votre zèle vous inspirera en cette occasion, et abandonnez-lui le reste.
Oh! qu'il faut de prudence pour faire uno correction salutaire ! qu'il y a de mesures à prendre, et de ménagements à garder ! Mesures et ménagements du côté de l'état et de la condition des personnes ; on ne reprend pas les grands comme on reprend les petits ; on ne parle pas aux maîtres comme on fait aux serviteurs. Nathan enveloppe d'une parabole le péché de David, et cette correction figurative fait rentrer ce prince en lui-même. 11 faut adroitement ménager l'esprit des grands : une parole un peu rude les irrite, au lieu qu'un avis donné à propos les ramène. Il faut souvent fermer lesyeuxà ce qu'ils font, et regarder comme de loin leur égarement; à peu près comme Dieu, qui feignit de ne pas savoir l'endroit où Adam s'était caché, pour avoir sujet de lui dire : Adam, ubi es ?
Si on regarde la correction en elle-même, c'est, dit Origène, un jugement particulier qu'on prononce tète à tète ; c'est, dit S. Ambroise, une censure et une accusation personnelle qui rappelle le pécheur à soi ; c'est
dit S. Augustin, une amertume salutaire, dont la vérité et la charité se servent pour lui faire sentir son péché ; c'est enfin, ajoute S. Grégoire de Nazianze, une voix étrangère que Dieu emploie pour suppléer au défaut de celle de la conscience, dont on a souvent étouffé les remords , ou de sa parole qu'on détourne malicieusement de soi, sans qu'on l'applique à ses besoins et à ses maux particuliers. (Dictionnaire moral.)
[La correction proscrit la mollesse.] — Il ne faut pas que la condescendance pour le prochain aille jamais jusqu'à une molle et excessive douceur. Car, s'il est vrai que nous devons l'aimer comme nous-mêmes , il n'est pas moins vrai qu'étant obligés de nous condamner et de nous punir, nous devons aussi, par une extension de cetamour, garder cette même règle envers ceux, qui sont d'autres nous-mêmes ; à moins que nous ne disions, avec S. Bernard, que, s'il y a de la sévérité et de la douceur dans la charité chrétienne, il est à propos que nous prenions celle-là pour nous, et que nous laissions celle-ci pour notre prochain, afin de le faire rentrer dans son devoir. Il y a des hommes si sévères, qu'ils ne conservent aucun sentiment de douceur ; il y en a de si doux et de si indulgents, qu'ils ne gardent aucune règle ni aucun ordre de discipline : les uns pèchent par excès, les autres par défaut : et de-là vient qu'on omet le précepte de la correction, ou qu'on la rend inutile. Il faut donc représenter aux uns et aux autres d'agir avec un si juste tempérament, qu'en observant une exacte discipline ils ne s'éloignent point de la douceur, et qu'en usant de la douceur ils n'abandonnent pas la rigueur de la discipline ; que lorsqu'ils corrigent des esprits opiniâtres, ils ne s'endurcissent point contre tout sentiment de compassion et de tendresse, et que, lorsqu'ils consolent des âmes faibles, ils ne se laissent point amollir par un trop grand relâchement. (Dictionnaire moral.)
[Orgueil qui repousse la correction.] — Il y a dans l'homme un fond d'orgueil qui le rend intraitable sur les remontrances. Il aime mieux s'égarer toujours que de rentrer dans le bon chemin par des avis qui le font apercevoir de son égarement ; il aime mieux être applaudi et flatté que redressé, lors même qu'il a le plus grand tort du monde. Voilà l'une des principales sources de ses erreurs. C'est la marque d'une grande corruption, ou d'un entêtement ridicule, de se croire assez capable pour se conduire soimême, surtout dans des affaires importantes, sans le secours et sans les lumières de qui que ce soit. La plupart des hommes sont aveugles, et ne raisonnent jamais juste dans tout ce qui les regarde ; l'amour-propre affaiblit les lumières de leur raison, et leur fait souvent prendre le plus mauvais parti.
D'où vient que la plupart des hommes, qui ont tant d'ardeur pour leurs intérêts, ne veulent point cependant qu'on les corrige quand ils font quelque faute? Leur cœur se soulève ; le feu leur monte au visage : c'est
PARAORAPHB IIX 1 1 tfl.
se brouiller avec eux etenc dp leur bains que de leur (aire voir lear
égarement; il semble qu'ils craignent d'être détrompés. Il but avoir plus de force d'esprit que leoommun des hommes pour souffrir de bonne grâce d'être repris, et pour avouer de bonne foi qu'on s'est trompé. Les
avis oharitablea que L'on nous «l te sur notre oonduite sont d'un grand
seoours pour conserver la grâoe de DiBu, ou pour se disposer è la recevoir quand on l'a perdue : al c'eal en oe sens que celui qui ne peut souffrir la oorreotion méprise son âme, comme 'lit le Sage. (Bellegarde.)
[Prudence de S. Jesn-BapUsle.] — Fe trouve que la prudence dn grand S. Jean- Baptiste pareil particulièrement dans les circonstances suivantes: — Premièrement en ce qu'il ne reprit Hérode qu'en particulier, et qu'il 'adressa àsa personne, el non s d'autres: il n'alla point porter a des oreilles étrangères le réoit dos crimes de ceprinoe: DicébatHerodi: ce fut à lui-même qu'il s'en ouvrit, accomplissant ainsi avec exactitude ce que le Sauveur proscrit : Corripc in fer te et ipsum soin m. Quand vous reprenez votre frère, que eo soit, d'abord entre vous et lui ; que personne n'en sache rien. Autremont si vous allez divulguer son crime, ce ne sera plus une correction, mais une diffamation; vous blesserez la charité en voulant exercer un acte de charité, votre indiscrétion lui fera rejeter votre répréhension. Parlezlui avec un sage tempérament; étudiez-vous à lui donner du repentir et non pas de la confusion : Inlendens correction!, parcens pudori, dit S. Augustin. Gardez-vous bien de publier ses désordres à d'autres : car ce serait kii faire un procès, et non une correction : ce serait l'accuser, et non le guérir. Curare volo, non accusare. En second lieu, S. Jean, en reprenant Hérode, se servit d'une manière de parler aussi remplie de modestie que de douceur : point de déclamation, point d'emportement, point d'aigreur, point de ton élevé : Dicebat Herodi, il disait à Hérode. Troisièmement, ce saint précurseur fait cette correction en peu de paroles : Non licet tibi, cela ne vous est pas permis : trois mots lui suffisent. En effet, ces grandes et longues déclamations, ces reproches qui ne finissent point, ces menaces et ces considérations si prolixes sur la colère du Seigneur, sur la turpitude et les effets funestes du péché, ne servent souvent qu'à rendre plus accablante et plus dégoûtante la répréhension déjà assez amère par elle-même. Et n'est-ce pas exposer celui qu'on reprend à se révolter contre vous, et à le rendre ainsi plus méchant en le voulant rendre meilleur, dit S. Augustin : Ne quem vis facere correctiorem facias pejorem. 11 faut donc, assez ordinairement, réserver ces motifs et ces reproches à un temps plus convenable.
Les péchés que nous voyons repris dans l'Ecriture sont assez ordinairement des péchés d'habitude, tels que ceux de David et d'Hérode. Car de faire la correction pour un péché à peine commis, lorsque la passion est toute vive, n'est-ce pas percer un ulcère qui n'est pas encore mûr? Donnez donc quelque temps à la réflexion et à la religion ; peut-être que celui qui
vient de commettre la faute rentrera en lui-même, et y rentrera utilement. Enfin, la correction regarde principalement les péchés scandaleux, qui sont pernicieux aux autres, et ce sont ceux-là particulièrement sur lesquels les supérieurs sont tenus par justice de veiller, et qu'ils sont obligés de réprimer. Tels, ou semblables, étaient ordinairement les péchés que Dieu faisait reprendre par ses prophètes. On ne dit pas qu'il faille souffrir les autres qui sont moins grands : on doit reprendre ceux-là et ne pas négliger ceux-ci. Mais il est certain qu'on doit apporter aux uns et aux autres beaucoup de précaution, et qu'il y a un grand nombre de choses répréhensibles sur lesquelles il faut se contenter de gémir et de prier. Car entreprendre de censurer tous les dérèglements qui se commettent, ce serait un zèle aussi dangereux qu'insensé.
Au reste, vous particuliers qui reprenez les autres, puisque vous ne le pouvez en vertu de votre dignité, soyez du moins autorisés par une probité reconnue et une vie irréprochable : car, autrement, vos corrections seront presque toujours inutiles à votre frère, et nuisibles à l'honneur du caractère, quand vous-même vous en auriez un, particulièrement si vous êtes engagé dans la profession ecclésiastique. Car c'est à vous que s'adresseront alors ces paroles de l'Ecriture : « Dieu a dit au pécheur : D'où vient que vous avez la hardiesse d'annoncer ma justice aux autres, et de profaner mon nom par votre bouche sacrilège? » Les discours de piété ne conviennent pas à la vie que vous menez ; les sages remontrances que vous faites à vos frères sont démenties par votre conduite indigne ; le mépris qu'on fait de votre personne rejaillit sur les vérités que vous prêchez. Il faut que celui qui se mêle de reprendre les autres soit lui-même irrépréhensible ; autrement, on lui dira : «Médecin, guérissez-vous vous-même, » et il rougira, lui qui reprend, au lieu de faire rougir ceux qu'il reprend. Vous me blâmez, dira l'indocilo, de ce que j'aime le monde, de ce que je suis attaché aux richesses, de ce que je cours après la fortune : je l'avoue , je suis coupable en cela ; mais vous n'êtes pas innocent en bien d'autres endroits. (Anonyme).
[Motif légitime de la correction.] — Si nous examinons de près les raisons qui obligent quelques hommes à se plaindre des méchantes actions dont ils sont les témoins et que leur caractère ne permet pas de dissimuler, nous trouverons que ce qu'il y a le plus à reprendre n'est point ce qui allume leur indignation. Dieu est offensé par le crime : voilà, avant toute autre considération, par où le crime doit choquer une âme fidèle. Un père donne des avis à un enfant sur une faute qui blesse les commandements divins : pense-t-il principalement à sanctifier le coupable , et à l'attacher à Dieu par sa réprimande? S'il le livrait à ses passions messéantes, en danger de le perdre sans ressource, il lui serait honteux de voir retomber sur lui l'infamie des crimes qu'il permettrait : mais sent-il une vive douleur de l'injure qu'il a faite à Dieu? Ne serait-il pas plus touché si cet enfant tom-
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bail dans une infirmité incompatible avec sa fortune, dan i un ridicule méprisable aux yeux du monde? Un ami témoigne a on ami Le ohagrin que lui oausenl ses excès : s'il a quelque égard à l'honneur de Dieu, il peroé d'un puissanl déplaisir, et peut-être aura-t-il de la peine à retenir ses larmes ; la réputation de son ami, désintérêts temporels, les bienséances de la liaison qui les unit, occupent toute La vigilance, tout le zèle de Leur amitié. Un supérieur ne manquera pas «le faire des reproches à un inférieur qui s'esi égaré : sa vertu doit le rendre extrêmement sensible à une perfidie qui fait tant de torl à la miséricorde divine : il es1 néanmoins assez vraisemblable que Le bonheur do son gouvernement, l'atteinte que craint son autorité, la perte (le quelque avantage temporel, ont beaucoup de pari aux mouvements qui le t'ont parler. La correction serait bien plus efficace si elle était plus chrétienne. C'est être bien indifférent envers Dieu que de l'oublier dans une aetion où il est si visiblement intéi (Remarques sur divers sujets de religion et de mande.)
[Acte de charité.] — L'Apôtre exhorte tous les fidèles à avoir une ebarité chrétienne pour leurs frères, et un véritable zèle pour leur salut. « Mes frères, leur dit-il, si quelqu'un d'entre vous vient à s'égarer du vrai chcmin, et que quelqu'un l'y ramène , que celui-ci sacbe que l'homme qui fera revenir un pécheur de son égarement sauvera son âme de la mort éternelle, couvrira le grand nombre des péchés : Et operiet midtitudinem peccatorwn. » C'est-à-dire qu'en ramenant ce pécheur dans la voie du salut, il aura lo mérite d'avoir sauvé une âme, et il obtiendra aisément de la miséricorde de Dieu le pardon de ses propres péchés. C'est ce qu'écrivait S. Paul à Timothée : Ayez do l'attention sur vous-mêmes, et travaillez au salut des autres : Hoc enim faciens, et teipsvm salvum faciès, et eos qui te audiunt. Car, en vous conduisant ainsi, et vous vous sauverez vous-même et vous sauverez ceux qui vous écoutent.
Regardez les fautes d'autrui, non avec chagrin, mais avec compassion; je n'en excepte pas même colles qui se commettront contre vous; au contraire, c'est pour celles-ci, plus que pour les autres, que je veux vous accoutumer à bannir do votre cœur toute aigreur, tout ressentiment, toute amertume. Si donc votre frère vous a offensé ou vous scandalise, allez lui représenter en particulier sa faute ; mais, comme vous ne devez avoir en vue que de le gagner, parlez-lui avec bonté et avec douceur. Prenez votre temps ; qu'il paraisse que vous ne cherchez ni à le chagriner, ni à vous venger, ni à le confondre , mais à le guérir , et que vous êtes plus touché du mal qu'il se fait à lui-même que de celui qu'il vous a fait. On n'inspire point de sentiments de charité, si l'on n'en est en soi-même rempli. Une correction douce, charitable, faite à propos, est toujours salutaire; au lieu que celle qui se fait avec aigreur , avec colère ou à contre-temps , révolte l'esprit et aigrit le cœur. On reconnaît son tort, on condamne sa faute ; mais la manière hautaine et dure avec laquelle on la reprend fait qu'on
la défend et qu'on la justifie. Peu de personnes qui ne vous sussent bon gré, si la correction était toujours faite avec douceur et avec charité. Jésus-Christ nous en a donné de grands exemples. Il veut surtout que la correction se fasse en secret : Inter te et ipsum solum.
« Si tout ce que vous avez fait en particulier pour ramener votre frère, continue le Sauveur, est inutile, avertissez-en l'Église, déférez-le aux prélats ; et s'il ne se corrige pas , s'il persévère dans son égarement, s'il n'écoute point cette bonne mère , regardez-le comme un publicain et un païen. » Que de démarches un chrétien est obligé de faire avant que d'être autorisé à rompre entièrement avec son frère, ou à l'abandonner! dit un savant interprète. Il doit d'abord le rechercher en particulier ; il faut ensuite qu'il le recherche en présence de quelques personnes sages, qui lui aident à le gagner, et qu'ils soient témoins qui n'a rien omis pour le faire. Enfin, il doit intéresser l'Eglise dans le changement qu'il désire. (Le P. Croiset, Exercices de piété.)
[Même sujet). — Il faut persuader par la douceur, plutôt que par la force, ceux que l'on veut ramener à la vertu. Mais on ne sait quelle conduite on doit tenir avec des gens de mauvaise humeur : si vous les flattez lorsqu'il faut les traiter rudement, leur mal ne se guérit qu'à moitié: si vous les traitez à la rigueur, ils perdent courage et se rebutent; ils brisent leurs chaînes et ne veulent plus entendre parler de remèdes. Plusieurs se sont portés aux dernières extrémités, parce qu'on voulait les punir selon la grandeur de leurs offenses. Il n'est pas toujours à propos de proportionner la peine au péché ; il faut sonder adroitement l'esprit des pécheurs , pour connaître la disposition où ils sont, de peur qu'en voulant raccommoder ce qui est déchiré , vous ne fassiez une rupture plus dangereuse : c'est-à-dire qu'au lieu de relever celui qui est tombé , vous ne le précir pitiez au fond de l'abîme. Si vous traitez doucement tout le monde, et si vous tâchez de vous insinuer peu à peu dans l'esprit des personnes faibles, que les plaisirs amollissent, ou à qui leurs richesses et la noblesse de leur naissance inspirent de la fierté, vous pourrez peut-être par ce moyen leur persuader de renoncer à leurs vices ; mais , si vous prétendez les traiter sévèrement et avec trop de hauteur , ils ne tireront aucun fruit de vos corrections. Quand on a passé les bornes de la pudeur, on tombe dans l'insolence ; on ne se laisse fléchir ni par les caresses , ni par les menaces, ni par les bienfaits ; on s'abandonne à de plus grands désordres que ces personnes à qui le Prophète reprochait qu'ils avaient un front de femmes débauchées, et qu'ils avaient secoué toute honte. (Opuscules de S. Chrysostôme.)
[ Douceur dans la correction. ] — Ceux qui sont en état de faire aux autres la correction doivent prendre garde de n'y point mêler de leur propre esprit, mais de la faire dans un esprit de douceur. C'est en cela particulièrement
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que noua devons ii"us conduire pu l'Eiprii de Duo, qui nous anime : co qui exolut tous Les mouvement! humains. Par le moi de douceur, en exclut même lea mouyementi d'un zèle ardent, qui peuvent être boni en d'autres ocoMione e\ a L'égard d'autn de pécheurs, maiaqui De sont pas
proportionnés à oeux quin'onl péché que par ignorance ai par mrprise. [1 pourrait arriver ia';i imn »ins qu'il lierait utile de leur parler avec force. Ainsi, La meilleure règle pour la manière de parler eat de proportionner iea paroles à l'étal da celui que nous voulons oorrlger. Et, pour la disposition intérieure, on tloil avoir lo eu-ur plein d'amour et de tendresse pour notre frère qui esl tombé, « Aimez, dit S. Augustin, ai dites ce que vous voudrez» ce qui paraîtra injurieux ne Le sera point on effet, quand vous /. dans le oceur que le désir de travaillera laguérison de votre frère. 'l'ont consiste donc .'i avoir de la charité pour votre frère: elle vous fera surmonter les rebuts et les eontradictions que la pratique de ce devoir fait naître quelquefois, et vous en fera faire un bon usage. Mais rien n'excite davantage cotte charité tendre et compatissante que la considération de notre propre péril. ( Le Tourneux, année chrétienne.)
[ Devoir propre dos amis. ] — C'est aux amis qu'appartient la correction fraternelle, pour un titre d'autant plus juste qu'on n'y peut guères réussir que par quelque démonstration d'amitié. C'est un remède violent, il faut l'adoucir: qui peut le faire mieux qu'un ami ? C'est une incision douloureuse: qui peut y mieux préparer le malade que celui qui ne montre ni la scie ni le rasoir? C'est à l'amitié à trouver ces tempéraments si nécessaires, mais si difficiles et si inutiles en d'autres occasions : car d'où vient que si peu de gens y réussissent? C'est qu'on s'imagine qu'ils corrigent plutôt pour satisfaire leur humeur chagrine que pour rendre meilleurs ceux qu'ils corrigent, c'est qu'ils ne se demandent pas à eux-mêmes : Si je prenais cet homme par cet endroit, ne le gagnerais-je pas? C'est qu'on les regarde comme des gens qui, avec un esprit ulcéré et aigri, vont décharger sur les autres l'amertume de leur bile ; c'est qu'ils ne connaissent, ou qu'ils n'attendent pas ces bons moments où leurs avis etleurs reproches seraient bien reçus. Or, quand on a une amitié sincère et vraiment chrétienne, on lève aisément tous ces obstacles. On n'est guère suspect à son ami, on lui parle tête à tête, avec une libre et honnête confiance. On le ménage, on l'épargne ; et, comme on a étudié son humeur, on prend les moments propres à rendre son remède utile. (L'abbé Boileau, Pensées choisies. )
[ Douceur. ] — Tout ce qui se dit ou qui se fait avec chaleur n'est point propre à la correction du prochain. Où voyons-nous les fruits de ces conduites dures? Il faut gagner les cœurs, et les cœurs ne se gagnent que par des marques de charité et de condescendance. Il ne suffit pas d'avoir raison, c'est gâter la raison, c'est la déshonorer, que de la soutenir d'une manière
brusque et hautaine. C'est parla douceur, par la patience et par l'affection, que l'on ramène insensiblement les esprits, qu'on les dispose à entendre la vérité, qu'on les fait entrer en défiance de leurs anciennes préoccupations, qu'on leur inspire la confiance nécessaire, et qu'on les encourage à vaincre leurs habitudes déréglées. Quand celui qui a besoin d'être corrigé voit que celui qui le corrige suit son humeur, il n'est guère disposé à corriger la sienne. L'amour- propre ne manque pas de se révolter contre des instructions faites avec chagrin. Dieu même ne bénit point ces sortes de conduites; la colère, comme dit S. Jacques, n'opère point la justice de Dieu. ( Fénélon, sermons).
[ Se corriger soi-même. J — Il est louable do travailler à corriger nos frères de leurs fautes ; mais pensons d'abord à nous corriger nous-mêmes. Sans cela, nous irriterons d'autant plus la colère du Soigneur que nous serons plus criminels à ses yeux en affectant de paraître justes aux yeux des hommes. Malheur à ce peuple qui dit aux autres: Retirez-vous de moi, ne vous approchez pas, parce que vous n'êtes pas purs. Ils deviendront une fumée au jour de ma fureur, un feu qui brillera toujours (Isaïe lxv ). Que sert, hélas ! de travailler à la perfection des autres, si Ton veut demeurer soi-même imparfait? On perd ainsi tout le fruit de ses travaux auprès des hommes, et l'on en perd tout le mérite devant Dieu. Le zèle qui commence par réformer l'apôtre est le seul qui puisse être efficace et méritoire. Combien de fois, en examinant et condamnant les autres, ai-je prononcé, sans y penser, un rigoureux arrêt contre moi-même? Je ne suis déjà que trop indigne de votre indulgence, ô mon Dieu, sans que j'irrite encore votre colère par la censure que j'exercerais sur les autres. ( Ségneri, méditations. ).
[Devoirs peu compris.] — Comment rogarde-t-on aujourd'hui ce point de morale, parmi les chrétiens ? la plupart l'ignorent, et tous les autres le négligent. C'est néanmoins un devoir important, fondé sur les deux grands préceptes de l'amour de Dieu et du prochain. Pouvons-nous aimer Dieu, et être insensibles à l'injure que lui a faite le péché de notre frère ? Pouvonsnous aimer notre frère, et n'être pas touchés de la perte de son âme? Employons donc tous les moyens que Jésus-Christ nous fournit pour réparer sa gloire, et pour remettre dans la voie du salut ceux qui s'en écartent à nos yeux. Un pas, une parole, une seule visite faite à propos, suffit souvent pour produire tout à la fois ces deux effets. Votre frère avait blessé la charité à votre égard : il reconnaissait déjà sa faute, il en était touché, il voulait la réparer ; il n'attendait pour cela qu'une occasion favorable : faites-la naître en le prévenant. La moindre avance de votre part peut rétablir sur-le-champ la charité dans son cœur. Elle est bien peu enracinée dans le votre, si vous refusez de faire une démarche si utile et si aisée. ( Laneuville, Morale du Nouveau-Testament).
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