‹ La bibliothèque des prédicateursChapitre 9 sur 59 · APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES · texte numérisé non relu

APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES

« Vœ mihi quia tacui ! — Malheur à moi, parce que je me suis tu ! » dit le prophète Isaïe. C'est à plus forte raison ce que devraient dire ceux qui, ayant quelque autorité, souffrent le vice sans le reprendre. 0 le mauvais père, qui n'ose reprendre ni châtier son enfant ! quel malheur n'attiret-il point sur tous les deux ? 0 le mauvais magistrat et le mauvais pasteur, qui voit avec indolence les désordres publics sans y apporter le remède nécessaire ! Le médisant qui parle lorsqu'il devrait se taire est en abomination devant Dieu et devant les hommes ; mais celui qui se tait lorsqu'il devrait parler et corriger son frère attire sur soi les malédictions du ciel : Vœ mihi quia tacui !

Est correptio mendax. ( Eccl. xrx, 28 ). — Si la passion nous fait agir dans les réprimandes que nous faisons au prochain, il y aura toujours du chagrin, do la rigueur et de l'emportement dans notre action, qui ne sera plus qu'une correction trompeuse, pleine de mensonge et d'illusion, comme dit le Sage : Correctif) mendax ; parce que la vraie tend toujours au bien de celui qu'on reprend, et la fausse est pour satisfaire la mauvaise humeur de celui qui est en colère. De là vient que l'Apôtre ne veut pas que toutes sortes de personnes entreprennent d'instruire et d'avertir, mais seulement les personnes spirituelles, c'est-à-dire qui sont animées de l'esprit de Dieu, de douceur et d'amour: Inspiritu lenitatis. Tous y sont obligés, mais ils sont obligés aussi, pour cela, de prendre cet esprit de douceur, et une conduite qui soit vraiment charitable et chrétienne, qui les rende actuellement, en cela, hommes spirituels.

Perfecto odio oderam illos. '(Ps. 138): — Je haïssais les pécheurs d'une haine parfaite. Que veut dire cette haine parfaite, puisque nous ne devons jamais haïr personne, non pas même nos plus grands ennemis ? C'est, répond S. Augustin, qu'en reprenant et corrigeant les pécheurs nous devons distinguer deux choses : la malice dont ils sont poussés ou le crime dont ils sont souillés, d'un côté, et de l'autre leurs personnes ou la qualité

PAB MUUPH1 1 ROI8I1 mi:.

d'hommes qu'ils portent. Or, la haine ju te, lainte e1 parfaite, donl noua devons être animés è les punir ou a les reprendre, doil être telle qui ne haïssions pai lei pi r onne I que npui u'aimio

dces à causo des personnes : eï qu'ainsi noua lovons bien toujours ..-mi l'oooaaion, à ohasaerle vice, mais que nous aimions toujours les personnes.

Verba sapientium eicut stimuli, et quasi clavi in altum défia i. (Eccle. .\u). — Les paroles du Sage, dit Salomon, sont comme des aiguillons qui piquent, et dea clous qui pénètrent bien avant. Ces deu? i blent être

contraires entremettes, a cause de l'usage différent de ces deux instruments dont l'Ecriture en cet endroit emprunte l'image : car les aiguillons font hâter les animaux les plus lents, . mu lieu que les clous fixenl et arrêtent les choses qui nous é (happeraient. Mais c'est à l'égard des corrections et des répréhensions que. les paroles de l'homme sage ont ces deux us:agcs : car elles piquent et pressent les personnes négligentes, et les obligent de satisfaire à leur devoir: quasi stimuli ; mais ce sont des clous pour affermir dans la vertu les personnes volages et inconstantes, par la crainte d'une sévère correction.

Opportune, importuné, argue, obsecra, increpa. (II Timoth. iv). — Insistez à temps, à contre-temps ; reprenez, reprochez. Que veut dire cette parole, A contre-temps ? les remèdes peuvent-ils servir de quelque chose, s'ils sont donnés à contre-temps? L'Apôtre a voulu marquer par là que, encore que nous parussions parler hors de temps à ceux qui n'écoutent pas volontiers nos répréhensions, nous devons croire néanmoins que cela leur est utile. L'esprit de douceur doit nous porter àconserveret à faire agir, même à travers leurs résistances, l'amour que nous leur portons et le soin de les guérir. Car enfin, plusieurs, considérant ensuite ce qu'on leur a dit, se sont repris eux-mêmes avec plus de force et de sévérité qu'on ne l'avait fait en réfléchissant avec combien de raison on leur avait représenté leur devoir. Et, encore qu'ils fussent sortis de la présence du médecin avec quelque émotion et quelque trouble, la vigueur de la réprimande pénétrant peu à peu dans le fond de leur cœur, ils se sont trouvés guéris. Cela n'arriverait pas si nous voulions toujours attendre à travailler à la guérison de celui dont les membres se pourrissent par la gangrène qu'il lui plût d'endurer le fer ou le feu.

Nùm custos fratris met sum ego ? ( Gènes, iv. ) — Quoique la correction fraternelle et le soin que chacun doit avoir du salut de son prochain soit une des plus étroites obligations et des plus importantes qui soient imposées aux chrétiens, combien peu cependant y en a-t-il qui croient que ce zèle les regarde? Chacun ne s'imagme-t-il pas qu'il ne répondra que de luimême ? qu'il a assez à faire chez lui, obligé de prendre garde à soi en toute

rencontre, sans se mêler de faire des leçons aux autres ? Nùm custos fratris mei sum ego ? disent-ils avec Caïn : Suis-je le gardien de mon frère ? Et moi je leur réponds que oui: In reos majestatis et publicos hostes omnis homo miles, dit Tertullien. Quand il s'agit du bien public et du salut du prince, tous les hommes sont naturellement soldats, et obligés de prendre les armes; l'intérêt de la patrie et celui du prince est une loi indispensable en ces occasions. Je dis pareillement que, lorsqu'il s'agit de l'intérêt de Dieu et du salut du prochain, tout chrétien est soldat, et l'est pour combattre ; que tout chrétien est apôtre et qu'il doit prêcher, et que l'on n'y peut manquer sans commettre un péché grave, puisque le commandement de Dieu est exprès : Mandavit illis imicuique de proximo suo.

Petre, amas me ? pasce oves meas ( Joann. xxi. ) — « Pierre, avez-vous quelque amour pour moi? disait le Sauveur des hommes : la preuve que je vous en demande est que vous paissiez mes brebis », c'est-à-dire que vous avez soin du salut de votre frère. Ce qu'il disait alors à S. Pierre, il le dit encore aujourd'hui à tous les chrétiens. Il ne leur donne pas la mission publique, comme il fit aux Apôtres, pour aller prêcher l'Evangile aux nations ; mais il leur donne une mission particulière pour prêcher en secret: Mandavit illis unicuique de proximo sno. Ainsi, chacun peut dire hardiment avec S. Paul: Vœmihi, si non evangelizavero ! Malheur à moi si je ne m'acquitte pas de la commission, que Jésus-Christ m'a donnée, de contribuer de toutes mes forces au salut de mon frère ! Si j'y manque, je viole le premier de tous les commandements, qui est celui d'aimer Dieu même, et je montre, par cette négligence, que je ne suis point touché des intérêts de Jésus-Christ, qui n'a rien tant à cœur que le salut des hommes.

Litcratus eris fratrem tuurn (Matth. xvin) — Si, par la correction que vous ferez à votre frère, il se corrige et quitte son péché, c'est une conquête que vous aurez faite, et vous aurez gagné votre frère à Dieu. C'est le puissant motif qu'allègue le Sauveur lui-même pour porter les hommes à pratiquer cette action de charité envers leurs frères. Si votre frère courait risque de sa vie, ou par la faim ou par quelque fâcheuse extrémité, et que vous pussiez la lui sauver par votre secours , manqueriez-vous de le lui donner sans vous rendre coupable de sa mort? Eh quoi! la mort de l'âme , sa perte éternelle , dont il court risque en offensant Dieu, ne sont-ce pas des choses infiniment plus redoutables que la mort du corps ? Et vous ne vous rendriez pas complice des péchés et de la damnation de votre frère en manquant de le faire revenir à lui, par un charitable avertissement et une correction salutaire? Mais, d'un autre côté, quelle obligation ne vous aura-t-il point de l'avoir retiré de la voie de perdition, de lui avoir ouvert le ciel et d'avoir procuré son salut ! Lucratus eris fratrem tuurn. Quelle reconnaissance cet homme, que vous aurez secouru dans un si près-

PAB \< i:\riu: QUAI uii.mi 17,

tant besoin, ne nni eu kémoigneranUi] point on jour, et quel gré le Sauveur ne vous saura-t-il point de l'avoir obligé dam nue ohose qu'il a tellemenl à cœur,qui eui le ialut de votre frère, pour lequel il a verié tout •son sang ?

Pensées et Passages des SS. Pères.

Vebemus amando corripere, non nocendi aviditate, sed studio corrigendi. Augustin.

Serin. l(i (le verb. Domini.

Qtneumquecorripinon vis, ettam proptereà corripiendus es quia eofripi non vis. Id. de Corrept, et Grat.

Tuum vitium est quôd malus es , et ma jus vitium corripi nolle quia malus es. Id. Ibid.

Corripiendù medè agentibus parce, cùm metuis ne détériores ex hoc efficiantur. August. ii Civit. 9.

Nunqttàm alieni peccati objurgandi suscipiendum est negotium, nisi cùm liquida nobis responderimus dilectione nos facere. Id. in Galat.

Quulquid ulcerato ani??io dixeris , punientis est impetus, non chantas corrigentis, Dilige, et die quidquid voles. Id. Ibid.

Rarà et magnd 7iecessifate objurgationes adhibendœ sunt; ita tamen ut, in his etiam ipsis,non nobis sed Deo serviatur. August. ii de Serin. Dom.

Molestus est médiats furenti phrenetico, et pater indiscipKnato fiiio : ilte ligando, ists

Nous devons reprendre nos frères en esprit de charité, non parle désir de leur faire de la peine, mais par une volonté sincère de les corriger de leurs défauts.

Qui que vous soyez qui ne pouvez souffrir la correction, vous méritez d'être sévèrement repris, pour cette raison même que vous ne voulez pas l'être.

C'est par votre faute que vous êtes méchant; mais c'est encore une plus grande faute, d'être méchant, et de ne pouvoir souffrir d'être corrigé.

Abstenez-vous de reprendre et de corriger ceux que vous voyez faire le mal, lorsque vous avez sujet de craindre que votre répréhension ne servira qu'à les rendre pires qu'ils n'étaient.

Il ne faut jamais se charger de la commission de reprendre les autres, à moins d'être sûr que c'est par zèle et par charité qu'on le fait.

Tout ce que vous direz avec un esprit aigre vient de la passion et d'un homme qui veut punir, et non de la charité et d'un homme qui prétend corriger. Aimez sincèrement, et dites ce que la charité vous suggérera.

Ce n'est que rarement, et dans une grande nécessité, qu'on doit employer les répréhensions dures et accompagnées de reproches ; et encore les faut-il faire en telle sorte, qu'on ait plus d'égard aux intérêts de Dieu qu'aux siens propres.

Le médecin est importun à un frénétique furieux, et un père k son fils indocile et dé-

cœdendn; sed ambo diligendo. Si aidera istos négligeait et perire permutant , ista potiùs falsa mansuetudo crudelis est. Id. Epist. ad Bonifac.

Detraliendum est aliquiâ severitati id majoribus malts sanandis charitas sincera subveniat. Id. Ibid.

Corripienda sunt coràm omnibus quœ peccantur coràm omnibus : ipsa ver'o corripienda sunt secretiùs quœ peccantur secretiùs. Distribuite tempora, et concordat Scripturn. August. serra. 16 de Verb. Dom. concilians loc;um Malt, lnter te cum locis I Tim. v Coràmomnibu8 argue, et Prov. x. Qui arguit palam , pacem facit.

Plurimhm interest quo quisque animo parcat : sicut enim est aliquandb misericordia puniens, ità et crudelitas parcens. Id. Epist. 64 ad Marcum.

Non omnis qui pareil amicus est, nec omnis qui verberat inimicus. August. Epist. ad Vincent donatist.

Non putes te amare servum quandà non cœdis, aut tuum amare filium quandà eum non corripis : non ista est charitas, sed languor. Id. de Charit. serm. 7.

Juste alios reprehendit qui non habet quod in se alius reprehendat. Id. in Ps. 5.

Intendens correptioni, parcens pudori. Id. Serra. 10 de Verb. Dom.

Tu vulnus f rat ris contemnis; tu eum vides perire et negligis : pejor es tu tacendo quàm ille conviciando. Aug. ibid.

Si eos in quos nobis potestas est, ante oculos nostros perpetrare scelera permittimus, rei coràm ipsis erimus. August. v contra Julian. 3.

Si severitas disciplinai dormiat depressa, sœvit impunita nequitia. Id. serm. 15 de verb. Dom.

Quos corrigere non valemus, peccatis eorum non communicemus. August. Epist. 166 ad Donatist.

Superbi lenissimà admonitione ad pejor a preccipitia provocantur. Id. Serm. 36 de Sanctis.

Adhibênda est à nobis medicinaliter severa correctio, Dei autem est illis eum facere utilem. August. de Corrept. et Grat. 16.

Régal disciplinée vigor mous aetudinem , et mansuetudo omet vigorem : et sic altérant

réglé : l'un en faisant lier son malade, l'autre en châtiant son fils désobéissant : quoique l'un et l'autre n'agissent que par amour. Les négliger et les laisser périr, c'est plutôt une cruelle condescendance qu'une sincère affection.

Il faut diminuer quelque chose de la sévérité, afin que la véritable charité s'applique à guérir des maux plus dangereux et plus considérables.

Lespéchés qui se commettent publiquement doivent être repris publiquement ; ceux qui se commettent en particulier doivent aussi être corrigés en particulier. Distinguez les temps, et les passages de l'Écriture (qui semblent ici opposés entre eux, les uns demandant que la correction soit secrète, les autres la voulant publique), se trouveront conciliés.

Il importe fort d'examiner par quel esprit et pour quel motif on pardonne : car, comme il y a quelquefois de la miséricorde à punir, il y a aussi souvent une espèce de cruauté ta pardonner.

Celui qui nous épargne n'est pas toujours un véritable ami, non plus que celui qui frappe et qui punit n'est toujours notre ennemi.

Ne vous imaginez pas aimer votre serviteur quand vous ne le punissez pas comme il le mérite, ou bien votre fils en ne le corrigeant pas : ce n'est pas là de la charité, mais de la négligence.

Celui-là reprend justement les autres qui ne fait rien pour donner sujet à un autre de le reprendre.

Épargnez la honte de votre frère et étudiezvous à le corriger.

Vous négligez la plaie de votre frère; vous le voyez périr devant vos yeux , et vous ne le secourez pas : vous êtes plus coupable par votre silence que lui par ses méchantes paroles.

Si nous permettons à ceux sur lesquels nous avons autorité de commettre impunément des crimes en notre présence, nous sommes nous-mêmes criminels devant eux.

Là où la sévérité de la discipline est comme endormie, le crime exerce impunément ses ravages.

Ne participons pas du moins aux crimes de ceux que nous ne pouvons corriger en les reprenant.

Les superbes, choqués par des avertissements pleins de douceur et de bonté, se portent à de plus grands désordres.

C'est à nous d'apporter le remède par une sévère correction ; mais c'est à Dieu de la rendre utile et efficace.

Il faut que la sévérité de la discipline règle la douceur et la condescendance, et récipro-

PAU \'.i: \ i • ri i : Ql \timi' mi:.

Page 1