‹ La bibliothèque des prédicateursChapitre 11 sur 59 · TYRANNIE DE LA COUTUME · texte numérisé non relu

TYRANNIE DE LA COUTUME

Esclavage de ceux qui s'y assujettissent.

Le mot de Coutume est équivoque, puisqu'il signifie quelquefois l'habitude que l'on contracte de quelque vertu ou de quelque vice : comme quand on dit d'une personne que c'est sa coutume de jurer, ou quelle s'est accoutumée au travail dès sa jeunesse. D'autres fois on prend ce mot pour F usage reçu et établi dans quelque lieu et parmi certaines gens ; comme lorsqu'on dit : C'est la coutume et la mode de se vêtir de telle façon. Or, c'est en ce dernier sens que nous prenons ici la coutume, qui est la règle que suivent la plupart des chrétiens, et selon laquelle ils se conduisent, dans les plus importantes actions de leur vie. Mais on ne peut douter que, quand ces coutumes sont mauvaises et dangereuses, elles ne soient la source des plus grands dérèglements ; et, par conséquent, qu'il ne soit du devoir d'un prédicateur zélé de faire ses efl'orts pour les abolir, ptersuo.dé que c'est mettre la cognée à la racine de l'arbre, et couper chemin, par ce moyen, aux vices et aux désordres qui régnent impunément dans le monde.

Il n'est pas nécessaire d'avertir que nous ne parlons ici qu'en général de la mauvaise coutume, sans entreprendre d'en combattre aucune en particulier, parce qu'il y en a autant que de vices, qui fournissent des sujets différents. Ce qu'il y a à remarquer pour celui-ci, c'est qu'il a beaucoup de rapport avec le scandale ou le mauvais exemple que l'on donne : ce qui commence la coutume.

Il n'en a pas moins avec le respect humain, qui fait qu'on suit la coutume de crainte de se faire railler ouremarquer. Enfin, il y en a encore avec la fréquentation des mauvaises compagnies, dont on suit les manières et les actions. Notre soin sera de ne point confondre ces sujets, et de ne point emprunter de ceux-là de quoi fournir celui-ci, qui est assez abondant par lui-même.

Desseins et Plans.

I. — C'est un sentiment commun, que la coutume, en bien des choses, a force de loi, et qu'on est obligé de s'y conformer : ce qui ne peut avoir lieu que dans les choses honnêtes, permises, et qu'on a jugées utiles pour le bien public, auquel chaque particulier est obligé de contribuer. Cela n'empêche pas que dans le vice et dans le crime, on ne se fasse une espèce de loi des plus pernicieuses coutumes : mais alors c'est une loi injuste, une loi honteuse, une loi dure et tyrannique, à laquelle les personnes qui prennent la coutume pour règle de leur conduite s'assujettissent de leur plein gré. L'injustice de cette loi paraît en ce qu'elle engage dans le crime, à quoi nulle force, nul empire, nulle loi humaine ne nous peut obliger. La honte y est attachée, particulièrement à l'égard des chrétiens, qui jouissent de la liberté des enfants de Dieu, et qui doivent être jaloux de la conserver : car cette loi les rend esclaves du monde, du péché, et ensuite du démon. Sa dureté et son pouvoir tyrannique se font voir dans les choses qu'elle exige d'eux, et dans la gêne et la contrainte auxquelles elle les réduit. C'est ce qui peut faire le partage d'un discours.

Pour ce qui est du Premier Point, on peut montrer l'injustice de cette loi de la coutume : — 1°. Dans son principe et dans son origine, puisque, selon Tertullien, elle prend naissance du dérèglement : de l'ignorance en premier lieu, et ensuite du libertinage, ou de quelque désordre d'abord moins violent et plus couvert, qui s'introduit et se glisse insensiblement; auquel la multitude donne cours, que l'impunité fomente, et enfin que la négligence des magistrats et de ceux qui pourraient arrêter le mal laisse s'affermir et s'établir. — 2°. En elle-même, puisqu'elle est opposée à la loi naturelle, qui est la droite raison : à la loi divine et à celle de l'Evangile, contre lesquelles nulle loi des hommes, nul statut qu'ils aient inventé,

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nulle convention qu'ils aienl (site, ne peut proscrire. !><■ plus, avant que la l<>i positive humaine, soit lésiastique loit civile, au méprit de laquelle la mauvaise coutume s'introduit, soit abolie, et tandis qu'une autorite légitime continue de s'y opposer, cette mauvaise coutume esl encore deceoôté-là une Traie révolte. Mais, si elle n'est pas d'ailleurs contraire au droil nature) ou dh in, il se pourra faire que les législateurs usent à la tin de condescendance : et alors elle aura son cours; mais, tout le temps qu'elle se forme et qu'elle s'acoroit au mépris d'un légitime pouvoir qui no cosso do réolamer, elle est criminelle, no fùt-co que par cela seul qu'elle n'est, de Bon fond (prune usurpation téméraire, et l'usage tumultueuz d'une fausse autorité, que B'arroge alors la multitude, laquelle, loin d'avoir droil de se faire ainsi des lois suivant son caprice, a besoin d'être gouvernée ai régie par des lois supérieures quila contiennent dans le devoir et la dépendance. Enfin, une coutume établie par le concours, formel ou tacito, de la multitude, peut être bonne, et elle-même faire loi, quand elle n'est contraire à aucune autorité légitime : mais autrement elle est mauvaise, et nulle tolérance, nul mauvais exemple ne pourra jamais la rectifier quand elle est une fois contraire à la loi naturelle ou à la loi divine. — 3°. En ses effets, parce qu'elle autorise le crime, et donne lieu même à de nouvelles entreprises.

Pour le Second Point. Cette loi de la coutume ne peut être que honteuse à un chrétien : — 1° Parce qu'elle en fait un déserteur du parti de Jésus- Christ, dont il ose bien rejeter les lois et ïes maximes, qu'il avait embrassées au Baptême, pour suivre les coutumes et les manières du monde, auxquelles il avait si solennellement renoncé : et par-là il montre qu'i aime le monde, qu'il y est attaché, qu'il veut lui plaire. Et, comme nul ne peut servir deux maîtres, en se déclarant publiquement pour le service du monde, à qui on obéit et dont on suit les lois, on fait comme une protestation publique qu'on n'est plus serviteur du Sauveur des hommes : Si Iwntinibus placèrent, Christi servus nott essem. — 2°. Parce que même cette loi rend les hommes esclaves du péché, selon le langage de S. Paul : car, par les coutumes du monde, on entend toujours parler de celles qui sont mauvaises et pernicieuses. De manière que, comme S. Paul appelle la concupiscence, une loi de péché qui était dans ses membres et qui les captivait, parce qu'elle le portait et sollicitait au péché, nous pouvons dire de la coutume, qui est la loi du monde, qu'elle est une loi de péché, parce qu'elle nous y entraîne en quelque manière. — 3°. Elle rend les hommes, par une suite nécessaire, esclaves du démon, que le Fils de Dieu appelle le prince du monde. Aussi a-t-il ses lois, qu'il intime à ses sujets ; et ces lois sont les coutumes, par lesquelles il règne souverainement dans le monde, et auxquelles les gens du monde sont obligés de se soumettre comme ses esclaves, rangés par leur faute sous le joug odieux et détestable de ce tyran.

Pour le Troisième point. — C'est une loi rude et fâcheuse, qui nous oblige

souvent à agir contre nos inclinations, contre les lumières de notre raison, contre les remords de notre conscience ; mais on n'a pas le courage d'y résister, ni de s'opposer au torrent de la coutume. Sur quoi on peut représenter les gènes et les contraintes qu'on souffre pour s'accommoder aux modes, qui changent tous les jours. Comme on n'a pas souvent de quoi faire les dépenses nécessaires pour cela, et que cependant on veut se mettre sur le mémo pied que ceux qui sont de même naissance et de mémo condition, pour ce qui regarde le train, les meubles et la table, c'est la coutume, il faut s'y conformer. Quand l'intérêt de l'État oblige à quelque taxe, ou à quelque tribut extraordinaire , on ne peut s'empêcher de faire éclater ses plaintes et ses murmures; mais, s'il paraît quelque nouvelle mode, si la loi de la coutume engage à de beaucoup plus grandes dépenses, on n'ose seulement ouvrir la bouche ; et , quoiqu'il ne tienne qu'à nous de nous en dispenser, on n'ose le faire. Quelle loi plus rude, quel esclavage plus fâcheux! Heureux ceux qui ont assez de courage pour jouir de la liberté des enfants de Dieu.

II. — Trois faux prétextes qu'allèguent ordinairement ceux qui suivent les coutumes du monde, et qui croient être en droit de s'y conformer.

Le premier : — Qu'il est difficile , pour ne pas dire impossible , de vivre au milieu du monde, et de ne pas vivre comme le monde ; qu'on n'est pas d'une autre nature que les autres , et qu'on ne peut pas mieux résister à l'attrait qu'eux. — Pour faire voir combien ce prétexte est injuste et faux, il faut distinguer et partager comme en deux classes les coutumes du monde : — 1°. Cellesqui sont honnêtes et de bienséance, quoique fort arbitraires, et qui sont devenues comme nécessaires pour entretenir la société civile au lieu où l'on est; — 2°. Celles qui introduisent ou qui favorisent le libertinage. — Rien ne nous empêche de nous conformer aux premières ; et Dieu, qui ne nous oblige pas à nous retirer du monde, nous permet, par une suite nécessaire, d'ensuivre les lois et les coutumes; celles, dis-je, qui n'ont rien de mauvais ou qui sont indifférentes. Mais, pour les coutumes qui portent aux dérèglements , on ne peut avoir de prétexte légitime de s'y assujettir, non plus qu'on n'en peut avoir de commettre le péché ou d'être vicieux, puisque l'un suit nécessairement de l'autre.

Le second : — Qu'on ne croit pas faire mal en pratiquant ce qui est dans l'usage commun. Ce prétexte suppose que l'usage et la coutume rend licite ce qui en soi est criminel et défendu par la loi de Dieu. Or c'est ce prétexte même qu'il faut vivement réfuter , en montrant plus clairement que le jour que nulle coutume ne peut ni autoriser, ni justifier ce qui en soi est déréglé, ou porte au dérèglement.

Le troisième : — Que , quand on serait plus maître de ses inclinations et de son penchant que les autres , on ne veut pas être singulier : ce qui serait s'exposer à la censure et à la raillerie de ceux qui vivent autrement

que nous; el qu'en un mot, dès Lorsque l'on vit on société, la vie doit être uniforme, bï on veul conserver la pais el l'union avec l< i autrei . el ne s l'.i faire fuir, haïr, mépriser. Ce prétexte prouverail qu'il faul être vicieux el ni''' ihanl par io qui' les autres le Bont, <'t qu'il faul un re lu corruption générale : ce qui se réfute assez, de soi-même.

III. — 11 y a trois ennemis déclarés de notre salut, que nous avonc à combattre, ei dont nous devons toujours nous défier ei nous défendre : le

inouï!,', la chair, le démon, sur quoi on peut montrer :

1". Que la mauvaise coutume autorise ce que le monde l'ait, puisqu'il ne nous séduit que par les mauvais exemples qu'il nous met devant les yeux, c( les mau outumes mêmes qu'il établit, et qu'il nous invite de

suivre.

Mlle insinue ce que suggère le démon : car il se sert do la coutume pour nous persuader tels divertissements, telles débauches, telles pratiques.

3°. Ello donne de nouveaux charmes à ce qui flatte la chair et les sens.

IV. — Première partie. — Montrer la force et l'empire de la mauvaise coutume , qui est de l'emporter souvent sur la raison, sur la vérité et sur la foi : en sorte qu'on néglige et qu'on méprise ces trois règles que Dieu nous a données pour la conduite de notre vie, et qu'on aime mieux suivre l'exemple des autres et les coutumes établies.

Deuxième partie. — Le moyen d'abolir ces dangereuses coutumes et de ne pas s'y laisser emporter, c'est d'employer la raison pour en reconnaître le danger; la Vérité pour savoir la route que nous devons suivre, et la foi pour guide et pour règle de nos actions.

y. — La mauvaise coutume prend naissance du désordre et du dérèglement qui s'introduit peu à peu; mais, après qu'elle est établie, elle autorise ce même dérèglement, et lui sert d'excuse et de prétexte.

2°. C'est la multitude et le plus grand nombre des personnes qui font la coutume; mais c'est aussi la cause que les fautes sont plus nombreuses et que les désordres se multiplient à l'infini.

3°. La coutume ôte au crime sa difformité et la honte de le commettre; mais, par ce même moyen, elle le rend plus dangereux, parce qu'elle ôte l'espérance de guérir un mal invétéré, dont, pour surcroît, on ne tient pas même compte , bien loin d'en détourner les particuliers , qui n'y voient rien de blâmable.

VI. — 1° La mauvaise coutume est une source continuelle de péchés, qu'on ne peut tarir , et où on se laissera toujours entraîner si on ne s'y oppose fortement d'abord.

2°. C'est un prétexte qui, loin de nous disculper, ne sert qu'à nous rendre plus criminels devant Dieu, puisque, ne voulant pas juger des choses par nous-mêmes suivant la raison qu'il nous a donnée, et voulant choisir d'autres juges, nous aimons mieux suivre la foule que d'écouter ses divines Ecritures, et être dociles à la voix de son Eglise , par laquelle encore il ne cesse de nous présenter des règles si propres à nous prémunir et à nous éclairer.

VII. — Premier point. — C'est un mal public et commun, mais qui n'en est pas moins nuisible et préjudiciable à chaque particulier, comme une peste et une maladie contagieuse , qui est d'autant plus à craindre qu'elle est générale.

Deuxième point. — C'est un mal particulier pour nous, mais d'autant plus dangereux qu'il nous rend complices et responsables des désordres que nous autorisons par notre exemple, et en quelque manière par notre suffrage. Or, de quels maux ne nous rendons-nous pas coupables, puisque nous participons à tous les crimes que fait commettre une mauvaise coutume dans la suite des temps?

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