‹ La bibliothèque des prédicateursChapitre 15 sur 59 · MODE · texte numérisé non relu

MODE

Per diversa errorum diverticula ad viam midlitudinis revertimur. Idem.

Vive cum paucis, ut cum paucis inveniri merearis in regno Dei. Cassianus. 4 Instit.

Ad negligentiam vice nos negligentium turba non persuadent, nec ad damnum propriœ salutis alienis ducamur erroribus. Eucherius, Epist. ad. Valer.

Quid nobis , in Mo Dei judicio , proderit multitudo, ubi singuli judicabunlur? Id.

Attendis quid alius facial, non quod Deus te facere jubeat; metiris te comparatione pejoris, non vitâ mêlions. Bernard.

Débet nos'judicium veritatis ducere , non privilegium consuetudinis. Id.

Non tàm benè cum rébus humanis agitur, id meliora pluribus placeant. Seneca De beatâ vitâ 2.

Inter causas malorum nostrorum est quod vivimus ad exempla, nec ratione componimur , sed consuetudine abducimur. Id.

Epist. 123.

Recti apud nos locum tenet error, ubi publiai factus est. Idem Epist. 58.

Nous revenons par différents sentiers d'erreur, à la voie du grand nombre.

"Vivez comme le petit nombre, afin que vous vous trouviez de ce petit nombre dans le royaume céleste.

Que la multitude des négligents ne nous porte pas à mener une vie semblable , et ne nous laissons pas conduire, par l'erreur et l'imprudence des autres, à la perte de notre salut.

Que nous servira, au jugement de Dieu, l'exemple de la multitude, à ce jugement où chacun sera jugé en particulier?

Vous êtes attentif à ce qu'un autre fait, et non à ce que Dieu veut que vous fassiez ; vous voulez vous régler sur les plus méchants, et non sur ceux qui sont meilleurs.

C'est la vérité qui doit nous guider et non le privilège de la coutume.

Le monde n'est pas si heureux que ce qui est le meilleur soit approuvé et suivi de la plus grande partie des hommes.

Une des principales causes de nos maux et de nos malheurs est de régler notre vie sur l'exemple, et non par la raison; nous nous laissons entraîner par la coutume.

L'erreur, chez nous, tient lieu de ce qui est bon et juste, dès lors qu'elle est devenue commune.

Ce que l'on peut tirer de la Théologie.

[Ce que c'est que la coutume.] — « La coutume, prise en général, est un certain droit introduit par les mœurs des peuples, lequel passe en loi et en force, quand la loi se trouve manquer et défaillir en quelque rencontre particulière. » C'est la définition qu'en apporte Gratien (Dist. i, cap. Comuetudo.) S. Augustin la définit en moins de termes, lorsqu'il dit que « c'est le consentement de plusieurs personnes qui vivent ensemble, et qui ont une même conduite, laquelle, par succession de temps, fait ce que nous appelons usage. » S. Thomas et les autres théologiens la mettent au rang des lois, et lui en donnent le nom : et, comme c'est un droit qui n'est point

PA1 \«- 1: a in i: OINQUli mi . 7!>

ôorit et ç[Ufl I al nous i il s'établit peu à peu; non par

■ Mi par menace, mai : par on cou entemeul libre des peuplai, qui s'en accommodent, et puii i'j oonformenl par une volonté unanime. A quoi s. Thomas ajoute que la loi humaine, dont il est ici question, peul aonseulemenl être changée ou interprétée par le coutume, mais que la coutume peul encore obtenir force de loi, paroe que, quand ella est honni te i I

lolérée par le prince, elle déclai t fail connaître suffisamjnenl la volonté

du législateur, et ensuite peul interpréter la loi ou l'abolir par un usage contraire (1*2, gvœtt, 97, art. 3, ad % et 3.)

[Différence.] — Comme les ooul is peuvenl être bonnes ou mauvaises, ou

indifférentes, on peul aussi les distinguer en ces trois espèces. Il y a des coutumes suintes, louables et utiles au public ; quelques-unes même dont on ne peul s'exempter ou se dispenser sans péché, quoiqu'elles ne soient fondées que sur une tradition ancienne e1 immémoriale; et d'autres donton ne peut raisonnablement s'éloigner si on veut vivre parmi les hommes. Ainsi, l.i jurisprudence a ses coutumes, la société civile a les siennes, tous les royaumes, toutes les nations et presque toutes les villes ont les leurs, e1 elles obligent les sujets et les habitants qui y ont établi leur demeure. 11 y a aussi des coulâmes indifférentes, auxquelles il est à propos de se conformer pour éviter le reproche d'une singularité affectée. Mais il y en a de mauvaises et de pernicieuses, que ni la droite raison, ni l'utilité publique, ni le bon ordre des Etats, ni certaines nécessités de la vie, n'ont jamais introduites : coutumes qui viennent tantôt d'une populace aveugle, tantôt d'un dérèglement de mœurs, tantôt des pernicieux exemples, tantôt do certaines dispenses fatales à ceux qui les ont accordées et à ceux qui les suivent. Ce sont ces coutumes abusives contre lesquelles le prédicateur doit exercer son zèle, et dont nous parlons uniquement dans ce traité.

[Causes des mauvaises coutumes.] — Les causes de ces mauvaises coutumes peuvent se réduire à ces quatre principales. — 1°. Le mauvais exemple de ceux qui sont revêtus de quelque autorité. En effet, quand ils se dispensent des lois ou se permettent quelque chose contre les bonnes mœurs, leur exemple est d'autant plus contagieux qu'ils sont plus regardés, donne aux autres la hardiesse de faire de même : de sorte que, quand la multitude les imite, c'est ce qui fait avec le temps une coutume publique. — 2°. La complaisance des peuples, qui imitent jusqu'aux vices de ceux qui sont audessus d'eux; ou bien, entre égaux, celle des personnes qui, ne voulant point choquer ceux avec qui elles sont obligées de vivre, se font à leurs manières et fortifient la coutume que les autres ont commencée. — 3°. La corruption de notre nature, et ce penchant que les hommes ont au mal : car ils sont bien aises de se voir autorisés par l'exemple des autres, et, donnant réciproquement l'exemple du vice à autrui, d'une coutume parti-

culière qui se glisse ici, et d'une autre qui s'introduit là, ils en font enfin une générale. — 4°. La tolérance des magistrats sur ce point, cette paresse on cette indifférence qui endort souvent des personnes chargées de faire garder les lois et de veiller sur la conduite du public afin d'empêcher les désordres. Car il arrive souvent que les officiers que les peuples respectent et craignent le plus sont assez zélés pour les intérêts des princes et de l'Etat, mais peu pour ceux de Dieu : do manière que, sans donner euxmêmes le mauvais exemple, ils laissent introduire de fâcheux abus, des coutumes préjudiciables aux bonnes mœurs et à la religion. Et il ne faut point douter qu'ils ne soient aussi coupables devant Dieu par leur simple omission et le défaut de soin, que les personnes mêmes qui par leur action introduisent ces abus et ces coutumes. Et quand les personnes qui sont revêtues d'une autorité plus sacrée , par leur nonchalance, donnent cours eux-mêmes à de pareils maux, à quel jugement doivent -ils s'attendre ?

[Comment se forme la coutume.] — La coutume ne s'introduit pas tout d'un coup et en un moment, mais insensiblement et par succession de temps, comme le mot même de coutume le fait assez entendre. Ainsi, une première action, quoique publique, du consentement de tout un peuple, à laquelle plusieurs ont contribué, peut bien donner commencement à une coutume ; cette coutume n'est pas pourtant encore formée, jusqu'à ce que le temps et l'usage aient fait recevoir ce qui vient d'être commencé. Mais, quand quelqu'un a donné le premier exemple, un autre le suit et l'imite ; d'autres se joignent ensuite à ces premiers; et le peuple, sans examiner où on le mène, se laisse conduire et marche clans la voie où son inclination naturelle l'entraîne. Ainsi la coutume générale, qui n'est qu'une continuation des actions particulières de chacun, s'établit et se fortifie de telle sorte, que ce qui ne pourrait éviter la censure et le blâme des personnes de vertu et de bon sens, s'il n'était fait qu'une fois ou par une seule personne, est enfin si généralement reçu, approuvé, suivi, que ces personnes sages, qui, à la naissance du mal, paraissaient en droit de l'improuver, ou d'autres personnes non moins vertueuses qui ont pris leur place et voudraient encore s'opposer au cours qu'il a pris, n'y paraissent plus recevables.

[ Force et empire des coutumes populaires.] — L'expérience nous apprend qu'entre les véritables lois celles qui viennent des coutumes sont bien plus fortes et de plus longue durée que celles qui ne sont que dans les livres : et on peut le dire des vices et des désordres publics qui, par succession de temps, sont comme passés en loi. De là, malgré les censures de l'Eglise, les avis des prédicateurs, les plaintes et les gémissements des personnes de piété, les coutumes licencieuses, restes honteux du paganisme, qui se sont perpétuées parmi les chrétiens, S. Augustin, S. Ambroise et S. Chrysostôme

l'AiiAui; vi'iii; ( i s < .. r ii'.mi:. M

se plaignaient de quelques-unes qui ressentaient la iiperstition ; el tell son! encore aujourd'hui les débau shei du carnaval, certain jeux, certains spectacles, que toutes les lois de la police séculière et ecclésiastique n'onl jamais pu abolir.

[■si et péché.] — Le grand mal que produit une mauvaise coutume n'est

eule ni d'être cause d'une infinité de péchés ; ce rjuil y a de plus,

c'est l'erreur et la fausse persuasion qu'elle laisse dans les esprits, qu'on uffisamment disculpé quand on l'apporte pour prétexte. Etrange aveuglement, qui fait Bouvenl violer les lois les plus saintes du christianisme, sans crainte et même Bans scrupule, parce que personne ne se croit obligé de garder des lois que personne ne garde, ou bien ne peut se persuader qu'il t'ait mal en ne taisant nue ce que font les autres. De sorte que la coutume, quelque mauvaise et déréglée qu'elle soit, devient la règle de bien de gens, qui, par une grossière stupidité, ne connaissent point d'autre genre dévie que celui qui leur frappe les yeux ; pendant que d'autres, qui pourraient montrer plus de discernement en ces choses s'ils daignaient en prendre la peine, sans entrer en discussion si cette coutume est lionne ou mauvaise, se contentent de savoir que c'est la coutume pour se persuader qu'il leur est permis de s'y conformer, ne pouvant alléguer d'autre excuse ou d'autre prétexte que cette même coutume qui favorise leur liberté.

[L'église.] — Quand on parle de vieille coutume et d'anciennes traditions, il faut distinguer entre celles de l'Eglise et celles des peuples : car on ne peut s'imaginer combien d'erreurs, de fausses maximes, de superstitions, se sont glissées et conservées parmi une populace ignorante, qui tient des contes et des fables pour des vérités constantes, que les uns ont appris de leurs pères, que les autres transmettent à leurs enfants. Pour ce qui est des coutumes et des pratiques de l'Eglise, sans parler des vérités de la foi, qui ne sont pas de notre sujet, on doit entièrement s'y conformer. Que si, en ce qui regarde les mœurs, elle a quelquefois usé de condescendance et souffert quelque adoucissement dans la conduite de ses enfants, il faut remarquer qu'elle n'a jamais approuvé le désordre, et que, si elle en a toléré quelques-uns et n'a pas continué de punir si fortement certains abus, ça été parce qu'elle n'a pu les empêcher, ou qu'elle n'a pas jugé à propos d'employer toute la sévérité de ses lois pour les réprimer, de crainte d'un plus grand mal. Mais la possession où l'on s'est mis de les commettre sous ce prétexte n'est pas un juste titre et ne nous autorise pas. — S. Augustin nous donne une sage règle sur ce point, lorsqu'il dit qu'en matière de foi on doit s'en tenir à ce que nous trouvons universellement établi parmi les fidèles : Multitudinî credenfium deferlur. Ainsi, ce qui m'attache surtout à l'Eglise, conclut-il, c'est l'autorité et le consentement de tous les peuples : Tenet me consensus popidoru m. Mais, s'il est bon de croire comme t. m. 6

plusieurs, il n'est pas souvent à propos d'agir comme eux ; et, dans la pratique, ce qui doit nous conduire c'est la vérité seule, selon l'expression de S. Bernard, et non un faux privilège que le monde attribue àla multitude, et dont nous faisons un si dangereux abus ; Débet nos judicium veritatis ducere, nonprivilegium consuetudinis. C'est-à-dire que, sans prendre garde à ce que le monde fait, il faut seulement examiner ce qu'il devrait faire, et le faire hautement dès qu'on l'a connu, dût-on, en le faisant, n'être suivi de personne.

Il faut, de plus, remarquer, comme un des plus grands principes en cette matière, que, bien loin que le plus grand nombre doive nous servir de règle, le Fils de Dieu a toujours attaché à la multitude un caractère de réprobation. C'est un principe commun', que les chemins les plus fréquentés sont toujours les plus sûrs, mais, si ce principe est vrai partout ailleurs, il ne l'est pas dans l'affaire du salut et à l'égard du ciel. Au contraire, la voie qui y conduit est étroite, et le nombre de ceux qui la prennent est le plus petit. Pour le chemin qui mène à la perdition, il est large. Or, par la multitude de ceux qui se perdent dans le chemin large, il ne faut pas seulement entendre les païens, le Fils de Dieu veut nous marquer que, même parmi les chrétiens et dans la vraie Eglise, c'estencorele plus grand nombre qui marchent dans cette route si battue.

[La coulume ne peut prescrire contre la loi naturelle ni contre la loi divine.] — C'est encore un principe constant en théologie, que la coutume, quelque ancienne et quelque universelle qu'elle puisse être, ne peut rien au préjudice de la loi naturelle, qui est la première et la plus ancienne de toutes les lois, que Dieu a imprimée de son propre doigt dans le fond du cœur de l'homme : de sorte qu'elle est droite, fixe et invariable. D'où s'ensuit encore que rien ne peut la détruire, l'abroger ou la corrompre. Ainsi, tout ce qui est contre cette loi est déraisonnable et injuste, et ne peut jamais être permis. La coutume donc qui voudrait introduire quelque chose contre la droite raison et contre l'équité naturelle ne doit jamais être reçue : et, s'il s'en est trouvé quelqu'une de la sorte qui ait eu cours parmi quelques peuples barbares, il faut juger de-là que le vice leur avait ôté la lumière de la raison. Il en est de même des lois divines : portées par une autorité supérieure à toute autorité humaine, émanées d'une souveraine raison, nulle coutume, nulle puissance créée, ne peut y déroger.

Quoique les souverains aient le droit d'établir des lois et de les faire observer, et que S. Paul nous avertisse que c'est résister à l'ordre de Dieu que de résister à une puissance légitime, il faut pourtant se bien donner de garde de s'autoriser de ce principe pour suivre de mauvaises coutumes auxquelles ils auraient peut-être donné lieu, ou qu'ils sembleraient approuver ; parce qu'il faut distinguer deux choses dans toutes les personnes relevées en dignité et dont nous sommes dépendants : leur autorité et leur vie. Nous devons respecter l'une, mais nous ne devons pas toujours

nous régler sur l'autre. Us ont droit de se faire obéir, mais il- n'onl pa droit pour oela de se faire imiter) et, tandis que le oie! nous fait un commandement exprès de recevoir leurs ordres, il nous ordonne souvent an contraire de rejeter leurs exemples.

i ne loi sainte ne peut être détruite par une ooutume qui ne l'esi pa . Elle subsiste nonobstant les abus qui La combattent, et, si la force qu'elle conserve n'opère pas le salut ou la sanctification des hommes, il ne faut point douter qu'elle ne fasse leur condamnation. Si elle ne renferme pas quelque article «le droit divin eu quelque obligation de l"i naturell lente saorée qu'elle est, elle est «lu nombre de celles qui peuvent changer et iien sur une matière d'ailleurs considérable, qirtl n'arrive rien de fâcheux île ee qu'elle n"es! .pas gardée, en peut suivre l;i coutume qui se sera

établie du consentement de l'autorité a qui il appartient de régler ces choses. Si, étant encore de ce genre, le sujet ne laisse pas d'en être important, mais qu'elle se trouve détruite par une coutume louable, et qui cause un bien égal à celui que l'observation plus constante de cette loi peinait produire, on peut eneere déférer à la coutume ainsi reçue. Mais si de l'extinction de la loi il naît des maux, des dérèglements publics et des inconvénients considérables, il est certain que, dans ce cas, la coutume ne doit être regardée quo comme un abus et une corruption, et que, encore qu'elle soit favorisée par le temps, le nombre et la qualité des personnes qui la soutiennent, elle ne peut rien contre l'autorité de cette loi même : autrement, il s'ensuivrait que le mal môme deviendrait permis lorsqu'il se rencontre dans l'usage commun , et que la loi se trouverait détruite par toute sorte d'usage : ce qui serait la plus grande de toutes les confusions.

Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.

[La coutume fait passer le vice pour vertu.] La coutume générale n'étant qu'une suite et une continuation des mémos actions particulières souvent pratiquées, et longtemps, par un grand nombre de personnes, il arrive que ce qui serait désapprouvé et blâmé quand il n'est fait qu'une seule fois et par une seule personne vient, à la fin, à être loué, approuvé et soutenu , dès qu'il a été pratiqué plusieurs fois et par plusieurs personnes. Ainsi, tandis que

l'homicide n'était en usage que parmi les barbares et chez les peuples les plus féroces, il était rare et regardé comme le dernier outrage qu'on pouvait faire à la société civile, comme une usurpation contre l'autorité de Dieu, qui est le seul souverain Maître de la vie des hommes. Mais, depuis que la noblesse a mis le haut point de gloire dans la bravoure et dans le brutal exercice des gladiateurs, le meurtre est devenu presque l'unique vertu des gentilshommes, qui comptent leurs belles actions par le nombre des querelles et des duels. De sorte que les mêmes choses, sans changer dénature, changent de nom et de prix, et celles qui étaient les vices d'un siècle deviennent les vertus d'un autre. Après cela, dites que nous ne sommes pas aveugles, de ne pas voir que la chose du monde à laquelle nous déférons le plus, sous le nom de coutume, n'est qu'un amas d'ignorances, d'erreurs ou debrutalité de la plupart des hommes. Car il est certain que, si chaque action était séparée, considérée en détail, examinée à la rigueur do laloi, chacune mériterait d'être condamnée et sévèrement punie : et cependant, si ces abus sont considérés en gros, on s'en sert comme de dispenses ou de prescriptions contre la loi même : comme si la multitdue avait le droit de changer la qualité des choses ; comme si le temps pouvait consacrer les choses profanes; comme si la justice de Dieu capitulait avecla multitude des pécheurs, et ne punissait le péché que quand il le trouve seul ; comme si, enfin, ce qui a été une fois injuste et illicite cessait de l'être dés que le nombre des méchants surpassera celui des gens de bien.

De quoi pense-t-on que soit composée la coutume de tous, si ce n'est'des coutumes de chacun ? Qu'est-ce qui forme l'usage public, que les usages de plusieurs particuliers ? Nous contribuons , comme les autres mauvais chrétiens, par nos relâchements, à l'établissement des abus qui régnent. Quel prétexte donc nous reste-t-il pour alléguer la vie des autres en excusant la notre, puisque les autres allèguent de même la nôtre pour excuser la leur ? Nos mauvaises actions entrent pour leur part dans le nombre de celles qui, toutes ramassées, font un mal public qui s'appelle lacoutume, la mode, le temps, tout le monde. De-là cette corruption réciproque, qui tourne et retourne toujours par un mouvement circulaire : nous imitons les autres, et les autres nous imitent. Que faisons-nous par-là, qui ne soit tantôt la copie et tantôt l'original de quelque mauvaise action ? les exemples publics nous gâtent, et nos exemples personnels gâtent le public. Il y a un perpétuel flux et reflux des premiers aux seconds, et des seconds aux premiers. Qui ne sait que la mer se remplit des fleuves qui s'y dégorgent, et qui d'ailleurs reçoivent réciproquement leurs eaux du sein de la même mer, laquelle par des canaux secrets, se décharge autant sous terre qu'elle se remplit au-dessus? Il se peut dire aussi que tout le genre humain n'a point de dérèglement que chacun de nous ne lui ait prêté en détail ; après quoi il nous rend avec usure ce qu'il a reçu.

Il est évident que nous sommes tous les auteurs de cette coutume que nous respectons si fort après l'avoir introduite ; et, à dire le vrai, nous

PAU \<;it uni: i\ h' mi . h:,

adoron ; une idole qui e ri Le vrai travail de no i main , el donl non i fournissons la matière el le façon. Pour L'ordinaire, elle commence, di1 Tertul-

ln'ii, on par quelque ignorai ou par quelque simplicité ; e\ puis alla e

fortifie par succession de temps, avec L'usage; enfin, on \i«-ni a La soutenir oontre la vérité. Nous prenons quelque Liberté, un autre eroit :i\ < >i i- droit de prendre La même licence, plusieurs ensuite ne fonl plus de difficulté de se permettre la mémeohose; et, quand nous voyons que personne ne faîj un poinl de conscience, nous avons plus de hardiesse etmoins de honte de continuer La même chose, dont nous avons tanl d'exemples devant nos veux. Par ce moyen, dès que l'imitation de nos désordres nous a donné des complices, ceux-là à Leur tour nous portent à multiplier nos désordres. 1>.' tout cela, par plusieurs actions réitérées, il se forme une coutume particulière dans notre vie, Laquelle, étant encore suivie et fortifiée par nos imitateurs, il se t'ait enfin de toutes Leurs coutumes el des nôtres une coutume générale, dont 1<' mua devient vénérable. C'est par ces degrés que la coutume, qui est notre ouvrage, devient notre idole. (Le P. Bonal, Le chrétien <iu temps.)

[Arrêter la coutume.] Comme il est aisé de voir que les mœurs générales no subsistent que par les mœurs particulières des chrétiens, pour détruire ce vain fantôme de continue publique il ne faut autre chose sinon que chacun en particulier travaille à réformer sa vie. La médecine, dit-on, ne traite pas l'homme en général, mais tel ou tel malade en particulier. Nous n'avons que faire de nous amuser à regarder ce que fait tout le monde : considérons seulement ce que vous et moi devons faire : si chaque membre est en bonne santé, tout le corps se portera bien. Que si nous sommes obligés, et si cela nous est plus aisé, de changer plutôt notre vie que notre siècle, il faut que chacun se dise à soi-même : Mcdice, cura teipsum, Médecin, commencez par vous-même ; guérissez-vous le premier.

Puisque le relâchement ou le désordre général n'est rien qu'un amas de coutumes, qui se grossit et s'enfle des dérèglements des particuliers, et puisque nous portons chacun avec nous notre part de cette corruption qui altère tout le corps des fidèles, il n'y a point de meilleur conseil que celui de nous purifier chacun de cette portion d'iniquité que nous avons contribuée dans toute la masse. Il est donc question de faire cesser notre coutume particulière, si elle n'est pas conforme à notre devoir, et non pas de la tourner vers la coutume publique, ni pour l'imiter puisqu'elle n'est pas notre règle, ni pour l'accuser puisqu'elle n'est déréglée que par nos dérèglements. N'accusons que nous-mêmes, sans parler des autres, et soyons assurés que nous ne ressemblerons plus aux autres dès que nous cesserons de ressembler à nous-mêmes. Car d'où pensez-vous que vient le plus grand mal des pécheurs? Ce n'est pas tant de s'être égarés comme des aveugles , dès le commencement, sous la conduite d'autrui, que decontinuertoujours leur égarement les yeux ouverts, parce qu'après avoir marché longtemps

par imprudence et par faiblesse sur les premiers vestiges qu'ils ont rencontrés, ils viennent encore à repasser volontairement sur leurs propres pas, et à s'imiter eux-mêmes, comme ils avaient imité les autres.

Il en est des mauvaises coutumes publiques comme des orages. Il n'est pas en notre pouvoir d'empêcher qu'il ne pleuve ou qu'il ne grêle en rase campagne ; mais, pour nous couvrir de la pluie ou du mauvais temps, c'est à nous de chercher où nous mettre à l'abri. On n'entreprend pas non plus d'arrêter le cours d'une rivière , quand on veut aborder et prendre terre ; onarrète seulement le bateau, et on laisse courir l'eau. Pour se sauver de la corruption du siècle pervers, chaque particulier est obligé de sanctifier sa vie, et non pas de changer le public, autrement qu'en se changeant luimême. Car, comme ce ne seront pas les maladies des autres qui nous feront mourir, ce ne sont pas non plus les mauvaises coutumes d'autrui qui peuvent nous faire condamner et réprouver de Dieu.

Il est inutile d'invectiver contre le relâchement du christianisme en général, au lieu de rétablir en nous-mêmes le christianisme que nous y avons ruiné. L'imagination fausse que le relâchement de la religion et la corruption des mœurs est un malheur du temps, et non pas un défaut des personnes, est une des grandes erreurs qui entretiennent les hommes dans leurs désordres. Il faut les détromper, et leur dire qu'ils ne cherchent point le mal ailleurs que dans leur mauvaise disposition ; que les ténèbres ne sont que dans nos yeux ; que les vices tiennent à notre vie, et qu'à vrai dire ce n'est pas le siècle qui est gâté, c'est chacun de nous. Autrement, au lieu de nous procurer des remèdes pour nous guérir, nous ferons comme ces malades intempérants qui n'accusent de leurs rechutes , que le mauvais air ou les mauvaises influences des astres, et ne disent mot de leur mauvais régime et de leur mauvais tempérament, pour avoir lieu de continuer leurs excès. Nous nous contenterons de dire que nous vivons en un mauvais temps, que nous serions heureux si Dieu nous avait fait naître dans un siècle moins corrompu ; que le monde aujourd'hui est incapable d'amendement : au lieu de dire sincèrement que nous vivons mal, que, pour être plus heureux, nous n'avons qu'à être meilleurs. (Le même.).

[L'empire de la coutume.] Vie tibi, {lumen morts humani ! quis resistet tibi ? s'écrie S. Augustin. La coutume du monde est un torrent qui nous emporte. Encore n'est-ce pas assez de dire que cette coutume est un torrent qui nous entraîne : elle en a l'impétuosité et la violence pour emporter tout ce qu'elle rencontre, mais sa durée est bien plus longue. Si un torrent est rapide, il s'écoule bientôt; mais il n'en n'est pas de même de la coutume : elle ne peut être arrêtée, parce que lamultitude des peuples qui la suivent, qui la reçoivent et qui s'y conforment, sont, comme dit l'Ecriture, autant d'eaux qui s'amassent, et qui par leur union ne peuvent être épuisées. (Le P. Thomassin, sur les Confessions de S. Augustin.)

PAS UN Ai'liK IIXIAMS. 87

[Prétexte du pécheur.] Le plus spéoieuxol le plus commun de tous le prête dont le Bert le pécheur pour autoriser dam la vie criminelle qu'il mène , celui de la coutume, Onso croit pleinementjustifié quand on peut dire que Le monde vil de belle et telle surir; et l'on se l'ait de L'exemple de 1res une espùce de nécessité. Je ne suis, au reste, nullement surpris que oe prétexte soil si ordinaire dans Le monde, parce que le monde est rempli de faiblesse, de complaisances et d'orgueil, et que oe sonl Là Les plus prochaines dispositions pour établir LepouToir n rannique de la coutume. Il y en ;i i|ui par faiblesse suivent le torrent, e1 tournent toujours du côté où ils Bon entraînés par la multitude, parce qu'ils n'ont pas assez de fermeté pour v résister, Il .\ en s d'autres qui, par une Lâche complaisance, n<' cherchant qu'à Be rendre agréables à ceux avec qui ils ont à vivre, en prennentpour cela Les manières, et se règlent autant qu'il est possible sur leurs actions, Enfin il y en a plusieurs qui craignent la raillerie, ci qui se laissent dominer par le respect humain : L'orgueil leur fait approuver au-dehors ce qu'ils eondamnent souvent dans Le cœur, et ilsne se conforment au grand nombre que parce qu'ils sont trop sensibles aux reproches que leur attirerail une conduite particulière et plus réglée.

Est-il une illusion plus dangereuse, et en est-il une plus ordinaire? Combien de taux principes se sont introduits par-là dans le monde, et tiennent les consciences dans une trompeuse sécurité! On se fait, surtout à certains temps de l'année, une occupation criminelle du jeu et des autres divertissements qui l'accompagnent ; ony consume les journées, et souvent même les nuits entières ; on se permet dans les conversations mille manières de parler ; on se donne dans les compagnies mille libertés, sur quoi l'on n'entre jamais en scrupule. Pourquoi? Parce que c'est la coutume. On n'épargne rien pour des dépenses qui paraissent, et pour soutenir un vain éclat, tandis qu'on laisse en secret gémir et des domestiques et des marchands, sans les payer. On abandonne une famille et des enfants, on refuse tout à leur entretien, pour avoir de quoi fournir à des parties de plaisir, et l'on est tranquille là-dessus. Pourquoi? Parce que c'est la coutume. On fait un trafic caché des bénéfices, et, à la faveurde quelques subtilités, on vend et on achète ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré ; on se ménage par des détours fins et délicats des intérêts assurés dans l'emploi de son argent, sans rien aliéner du fonds et sans le risquer; on se soustrait aux légitimes poursuites d'un créancier, lorsqu'on accable d'ailleurs un débiteur et qu'on le presse sans compensation; on s'engage sans habileté dans des professions honorables, mais qui demandent de l'étude, et l'on y décide qrelquefois les plus importantes affaires sans connaissance : on vit en repos sur tout cela. Pourquoi ? Parce que c'est la coutume. C'est, en un mot, que l'on se damne parce que c'est la coutume de se damner.

Votre crime, grands du monde, vous que le Ciel a revêtus de l'autorité, c'est de la faire servir, par la force qu'en tirent vos exemples, à établir et à répandre des usages contre lesquels vous devriez au contraire employer

tout votre pouvoir pour les prévenir dans leur origine, ou pour en arrêter le cours. Hé! quel désordre qu'un prince au milieu d'une cour attentive à l'étudier, qu'un magistrat à la tête d'une ville, exposé aux jeux du public qui l'observe, qu'un père dans une famille dont il est le cbef, tous chargés selon leur caractère etla place qu'ilstiennent, de maintenir la règle, soient souvent eux-mêmes les auteurs des abus qui s'introduisent, et deviennent des sujets de scandale pour ceux que le Ciel a confiés à leur conduite, et dont ils devraient être les guides et la lumière ! Quel désordre, femmes du monde, vous à qui le rang, ou quelque distinction que ce soit, donno certaine supériorité, qui fait pour les autres de toutes vos actions et de toutes vos coutumes presque autant de lois, lorsque vous vous servez de cette espèce d'empire pour donner cours à des modes scandaleuses que votre vanité a inventées, ou pour abolir des bienséances qui vous gênent, et qui sont toutefois des préservatifs nécessaires contre la liberté du siècle.

La belle excuse, au jugement de Dieu, quand vouslui direz : a Seigneur, j'ai déchiré la réputation de mon prochain, parce que les autres ne l'épargnaient pas plus que moi ; je me suis approprié le bien d'autrui, parce que les autres ne s'en faisaient pas plus de scrupule que moi ; j'ai profané les lieux les plus sacrés par mes irrévérences, parce que les autres ne s'y comportaientjpas avec plus de retenue que moi ; j'ai vécu dans la mollesse et l'oisiveté, sans bonnes œuvres et sans pénitence, parce que les autres en usaient sur cela comme moi! Insensé que vous êtes ! répond S. Chrysostôme : vous vous accusez au temps même que vous prétendez vous excuser. Dieu ne vous avait-il pas averti de fuir le monde, et quec'était son ennemi? Jesus-Christ n'avait-il pas appelé ses disciples le petit troupeau choisi ? Que faites-vous donc en voulant vous justifier sur le grand nombre de ceux qui vous ont précédé et attiré après eux? Vous produisez des titres invincibles contre vous-même, et il ne faut que votre propre confession pour vous condamner. (Le P. Giroust, Avent.)

[Excuse sur la coulume.] — C'est assez que nous ayons la coutume pour nous afin de nous persuader que nous sommes dans le bon chemin, comme si le chemin de la bonne vie et des bonnes mœurs était semblable à celui des grandes villes, qu'on connaît par la multitude des sentiers et des routes battues qui y conduisent. Combien d'actions, en effet, nous feraient confusion et que nous nous reprocherions à nous-mêmes, si nous les faisions seuls ou avec peu de gens, et qui cependant ne nous en font point parce que nous avons pour nous l'usage et l'exemple de la multitude que nous opposons à la loi de Dieu ! Il n'est point de femme mondaine qui ne condamnât son luxe et sa vanité ; il n'en est point qui ne se reprochât tous ces vains ornements qui sont si funestes à tant d'âmes faibles, si elle n'avait pour elle l'autorité de la coutume et de l'usage, auquel elle croit avoir droit de se conformer. Il n'est point d'ambitieux ni de mauvais riche qui n'eût du moins quelque inquiétude des violences et des vexations*

PAB IflRAPHE :-.l\li MB. H'i

des 'i lires el des injustices que la passion lui faii commettre, il ne trouvai! un :i ile dans la coutum< , où il se retranche oomme dans on furi pour se défendre ci ntre tous les reproches qu'on lui peu! faire et qu'il Bfi ferait lui-même. C'esi Is g lutume, o'e I I u âge, toul Le monde en u e ainsi; je ne buis pas au monde pour ces arer ei pour réformer Le genre humain.

L'usage ei la coutume on1 mômesouvenl beauooupde pari à notre vertu. la ooutume d'entendre la Messi rmon, ai Bè confesser cer-

tains jours ei de communier ; nous sommes élevés parmi ces exemples, un usage reçu e1 autorisé : il faut, donc Le suivre; mais Bans préjudice de notre passion dominante, qui vèui aussitôt rentrer dans ses droits, et jouir, aussi bien que la vertu, du privilège de la coutume, qui est le bouolier général qne tout Le monde oppose à la Loi de Dieu et à la ra pour accorder les vices avoc la conscience;. Vous nous dites 411e l'ambition et la vanité, le luxe, Les divertissements trop libres, sont des vices dans la morale, condamnés par la loi de Dieu : cependant, c'est la coutume do vi\ iv ainsi, et l'on ne vit point d'une autre manière ; il faudrait sortir du monde et renoncer à son commerce, pour se passer de toutes ces maximes. Et, sur ce fondement universel do la coutume et de l'usage, on étouffe la loi de Dieu, on endort la conscience et la raison, et l'on se fait une religion toute profane et toute mondaine, où la passion accorde quelque chose à la raison et à la vertu, à condition que la vertu ne lui refusera rien. (De S. Martin, Carême. )

[Dangers.] — Ne vous conformez pas au siècle présent, dit S. Paul. Ce précepte, qu'il donne à tous les chrétiens en la personne des Romains, est le plus difficile à garder de toute la vie chrétienne. Une commande pas de se retirer du monde, mais de ne s'y pas conformer, c'est-à-dire de n'aimer pas ce que le monde aime, et de ne pas faire ce qu'il fait. Il faut, pour eela. résister à l'impression de la coutume, et se tenir ferme contre le torrent du monde. Or, les impressions qui se font par manière d'exemple et de coutume ne manquent presque jamais de réussir, parce qu'elles se communiquent par tous les sens, et que c'est une leçon qui ne discontinue jamais. Ainsi, si c'est la mode en un certain pays d'embrasser un certain art et une certaine profession, cette impression réussit en tous. (Essais de morale).

[Préjugés dangereux de la eoulume.] — La coutume et l'usage qu'on trouve établis dans le monde forment ordinairement un préjugé dont il n'est pas facile de se défaire, et qui est le plus souvent contraire aux règles de l'Evangile. Par exemple, sur les divertissements et sur les plaisirs, la règle qui nous est prescrite clans l'Evangile est de suivre la voie qui nous conduit à nous rendre conformes à Jésus-Christ, nous conformer autant que nous pourrons à ses souffrances, à sa vie publique, mortifiée et laborieuse, et que ce

n'est que par les souffrances qu'on peut mériter d'arriver à la gloire. Mais le préjugé que forme la coutume est qu'il faut quelque temps de délassement, que la nature et la raison le demandent, que le plaisir devient légitime dès qu'on le prend honnêtement. Là-dessus tout le monde se repose sur l'exemple de la grande multitude ; on croit qu'en vivant comme les autres on ne risque rien. De-là, on ne fait aucun scrupule d'aller aux spectacles et aux assemblées, et on fait gloire do ne regarder tous ceux qui s'en feraient un scrupule que comme des esprits faibles et visionnaires. On ne se conduit point par les règles de l'Evangile, mais on se règle sur les maximes du monde; le monde est le seul casuiste que l'on consulte, et nous voyons tous les jours dans nos sacrés tribunaux les pécheurs qui nous apportent le langage et les maximes du monde, qui viennent encore parler comme le siècle dans un lieu destiné à le condamner. La coutume leur met ce langage en la bouche après avoir été la règle de leurs actions.

Il faut, dites-vous, que vous goûtiez avec les autres les douceurs et les libertés accordées à votre âge. Yous êtes riche*: il faut que vous fassiez figure, comme ceux que vous voyez dans le monde. Vous êtes nés obscurs, mais doués de quelques talents, favorisés de quelques bonnes qualités naturelles: il faut donc percer la foule, passer au travers de votre obscurité, et vous élever au-dessus des grands. Vous voyez quelque jour à un établissement considérable, vous avez quelque appui, quelque patron, quelque crédit : il faut en profiter, faire toute votre occupation de vos vaines idées d'élévation et de fortune. En un mot, vous êtes d'un sexe, d'une naissance, d'un rang, qui vous oblige àparaître dans le monde : il faut donc vous tenir dans la bienséance, dans les modes et les usages publics. Vous avez assez de bien pour vivre à votre aise sans travailler : il faut donc passer les jours dans l'oisiveté et dans la même inutilité que ceux de votre rang, vous permettre les mêmes agréments, suivre le même luxe, vous orner des mêmes parures que ceux qui ont le même bien que vous, et peut-être moins. Ce sont là des règles reçues, des maximes suivies clans le monde, et vous n'êtes pas, dites- vous, pour les réformer. Or, je vous demande qui peut vous autoriser dans des usages qui ne conviennent ni à la sainteté de votre état, ni aux promesses que vous avez faites en embrassant le christianisme, vous qui ne vous livrez au luxe et aux vanités du monde que parce que vous n'en apercevez pas le venin, qui souille votre cœur?

Je vous demande qui vous autorise dans ces pernicieux usages. Est-ce la doctrine sainte de Jésus-Christ, ou les maximes corrompues du monde? Sont-ce les lois et les coutumes du siècle, ou les règles immuables de l'Evangile? car il faut une règle pour être en sûreté. « C'est, répondez-vous, l'usage commun et autorisé dans le monde: «voilà tout ce que vous avez à nous dire. On ne vient pas pour censurer la conduite de tant d'autres. « En entrant dans le monde, nous avons trouvé ces usages établis; nos pères nous en ont laissés en possession, et ce serait insulter à leur probité et à

PAS 101 Min: ilXli mi. '.•!

leur religion de oroire qu'ils euisenl voulu nous tromper e1 l'abuser euxmêmes: noua ne sommes pa plu ne toul le monde eniemble, qui

approuve c< s maximes. » On a I u âge d i côté : <•! voila ce qui non

Bure 1 1 .■ « 1 1 s une \ ie toute mondaine, ri par oon ôquenl toute oppo ée au lalut.

■ une ne re te jusqu'à l'Evangile, personne ne se règle selon les

oracles des saintes Ecritures, et l'on ne l'.iit pas attention è ce que dit le Seigneur par son prophète, qu'il faut lii<'n se donner de garde de sun re les voies des nations, et que les Lois ei les maximes des peuples sonl vaines: f.iyi's populorum vana tunf, (Jerem. \.) Personne ne fait réflexion que Disu nous a laissé des règles Infaillibles dans les saintes ESoritures, sur lesquelles nous devons nous conduire, e1 qui ne changent jamais.

Dites-mol, je vous prie, quel esl le parti de la multitude, quelle voie suit donc le plus grand nombre? N'est-ce pas la voie large que Jasi b-christ condamne? Vous ne mites, dites-vous, que ce que les autres font : maistous ceux qui, du temps de Nabuchodonosor, allaient, avec la multitude, fléchir le genou devant su superbe statue ne forent-ils pas frappés de punition? Tous ceux qui, du temps de Tobie, allaient adorer les faux dieux de leurs pères forent-ils déclarés innocents pour avoir été du grand nombre ? Vous ne [faites que ce que font les autres : mais votre maître, ce n'est point le siècle; ce n'est point à lui que vous devez vous conformer, et la multitude ne doit point être votre règle. Vous ne faites que ce que les autres font : eh bien, vous aurez donc avec eux la même destinée; votre malheur sera le même que le leur. C'est là pourtant sur quoi l'on se repose. On suit sans scrupule les usages les plus dangereux, et l'on meurt d'ordinaire dans l'erreur où l'on a vécu. 0 illusion funeste du monde et de ses folles maximes, jusqu'à quand entraîneras-tu tant de chrétiens dans les pièges du démon? Quel étrange aveuglement d'une âme chrétienne, de se confier ainsi sur de fausses règles qui la perdent !

Il y a, dans l'Evangile, deux voies marquées par où l'on peut marcher : l'une étroite, qui mène à la vie, et que peu de gens suivent; l'autre large et spacieuse, que tous suivent, et qui aboulit à la mort. Dans laquelle dois-je marcher? laquelle dois-je donc suivre? Faut-il donc que je suive tous ceux de mon âge, de mon sexe, de mon rang, de mon état, qui marchent dans la voie large du monde? Ah! si je suis ce grand nombre qui m'environne, je me perdrai. J'apprends que cette voie large est maudite, et que le grand nombre ne se sauve point en y marchant; mais au lieu de raisonner de la sorte, on se dit au contraire : Je ne fais que ce que les autres font; je ne suis pas de pire condition que les autres ; ils ont aussi bien que moi leur àme à sauver; ceux démon âge, de mon rang, de ma condition, vivent comme moi, et je vis comme l'on vit d'ordinaire: pourquoi ne vivrais-je pas comme ceux qui ont autant d'intérêt de bien vivre que moi? Ah / c'est que, si vous voulez faire votre salut, vous ne le ferez jamais en suivant la route que le monde autorise.

Grand Dieu, que les hommes sont insensés de risquer leur salut parce

que les autres le risquent, et de se damner parce que les autres se damnent! Rassurez-vous, après cela, sur la multitude des personnes qui font ce que vousfaites, qui suivent les usages que vous suivez: comme si Dieu n'osait perdre tous ceux qui vivent comme vous vivez ; comme si sa puissance ne le rendait pas également le maître du grand comme du petit nombre. La multitude l'empècha-t-elle de réduire en cendres les cinq villes criminelles, de ruiner les murs d'une ville orgueilleuse, de foudroyer des peuples infidèles, d'engloutir un prince avec toute son armée, de frapper de mort tous les murmurateurs d'Egypte ? La multitude empèchera-t-elle donc encore qu'il ne punisse l'injuste préférence que vous faites des lois du monde aux siennes? il ne compte point les coupables, il ne regarde que l'injustice; et tout ce que la créature peut espérer en suivant la multitude des hommes dans leurs pernicieuses coutumes, c'est de les avoir pour compagnons de son infortune et de sa perte éternelle (Massillon, Petit nombre des élus, et la Confession.)

[Le petit nombre.] — Les saints ont toujours été et seront toujours le petit nombre : et c'est ce qui a rendu leur mémoire plus éclatante, de s'être conservés comme Abraham au milieu des Chananéens, comme Moïse à la cour de Pharaon, comme Daniel à Babylone. Le monde ira toujours son train ; c'est un torrent que nous ne pouvons arrêter : mais il faut nager contre le fil de l'eau, au lieu de s'y laisser entraîner, puisqu'il aboutit à une perte éternelle. N'attendez pas, pour suivre la §rertu, qu'elle soit universellement approuvée: c'est un prodige qui n'arrivera jamais. Il reste encore assez de justice dans le monde, sans compter celle de Dieu, pour vous venger des libertins, et pour donner à la vertu les louanges qui lui sont dues. Il est honorable d'être méprisé de ceux qui gémissent de voir la vertu suivie et autorisée, comme les fidèles s'affligent de voir régner le vice ( Traité de la Conscience ) .

Apprenez que, au lieu de ces coutumes funestes qui font l'abus du monde, on ne se sauve que parla singularité, et que ceux qui veulent vivre en véritables chrétiens dans le monde peuvent s'y distinguer, sans sortir du monde même, par leur conduite particulière: semblables àces astres fixes qui, emportés par le premier tourbillon du ciel où ils sont attachés, ne laissent pas d'avoir'entre eux chacun un mouvement contraire. Les vrais chrétiens, de même, quoique entraînés par le torrent général du monde, doivent se tenir fermes contre les maximes, les exemples et les mauvaises coutumes de ce même monde, sans s'y laisser entraîner; courir leur carrière, et remplir dignement le ministère où la divine Providence a daigné les appeler. Apprenez à ne pas régler vos actions, non plus que vos manières, sur les lois et les modes du monde : c'est sur les saintes maximes et sur les lois de l'Evangile qu'il les faut régler, f Sermon manuscrit ).

Il faut suivre et imiter ceux qui gardent la vérité dans leur conduite, quelque petit que le nombre en puisse être : fuir et s'éloigner de ceux qui

PAB \'.i; Ai'in; BIS ii.mi:.

marchent dans l'orreur, quand ils surpasseraient en nombre le table de la mer, La multitude donno une fau e autorité --"\ dérugloment dei méchant ; elle impose aux ignorants el aux faibles, mais elle ne justiflo ni [et uns ni lea autres. L'erreur, pour être devenue universelle, ne change poinl de n.ituro, ci ceux qui ont des vices el d is excès qui leur sont commun avec le

grand nombre des li- oes recevront uvoc eux des châtiments el des peines

communes. (L'Abbé de la Trappe).

[ Illusions. ] — N'est-ce pas pour faire valoir cette coutume que l'ignorance rapporte ses vaines traditions, que le Bavant médite d< et des ex-

ceptions frivoles à la loi, que le relâché cherche des dispenses, que l'opiniâtre, qui se sent convaincu par la raison, s'en tient a ce qu'il voit faire, combattant pour des désordres approuvés afin que leur usage excuse sa mauvaise vie? N'est-ce pas pour autoriser cette coutume que s'élèvent tous les jours de doux e1 indulgents patrons, qui donnent <lu crédit aux vices, jusqu'à les défendre et les canoniser, dit S. Cyprien : comme si ce n'était pas assez de s'excuser du mal que l'on fait, et qu'il fallût se persuader, ou persuader aux autres qu'il n'y a point de mal !

Les pernicieuses coutumes ressemblent aux sources des rivières, qui petites d'abord, s'étendent et se fortifient dans la suite. D'autres ont commencé, vous faites ce qu'ils font; d'autres vous suivront; et, ayant contribué de votre côté à grossir ces eaux, vous répondrez devant Dieu des dégâts qu'elles auront faits. Mais la plupart des chrétiens s'informent moins de ce qu'il faut faire que de ce qui se fait : ils louent les gens de bien et les admirent, mais ils ne suivent rien moins que leurs exemples dans la pratique. On ne croit pas même mal faire, en voyant beaucoup de personnes dans le désordre : comme si les mauvaises coutumes pouvaient prescrire contre la loi, ou comme si une action criminelle cessait de l'être parce qu'elle est commune à plusieurs ; la multitude des coupables ne sert qu'à ajouter à la turpitude du vice l'abomination du scandale. ( Dictionnaire moral. )

[ J.-C. seul est la vérité. ] — C'est vous, ô Vérité suprême, Verbe incarné, qui devez uniquement régler nos actions par les oracles de votre doctrine et par les exemples de votre vie, et non pas le monde, qui ne peut que les dérégler et par la fausseté de ses maximes et par les désordres de sa conduite. Vous êtes venu pour vaincre le monde: et nous voudrions le faire triompher ? vous avez renversé toutes ses lois : et nous oserions entreprendre de les rétablir? vous avez mis votre sagesse et votre vérité à la place de ses erreurs et de ses folies, qui paraissent dans ses coutumes: et nous aurions la bardiesse de les rappeler, pour en faire contre vous les règles et les principes de notre morale? il faudrait donc se résoudre à vous perdre, et à nous perdre en même temps ne nous retirant de la vérité et de la voie qui conduit à la vie! ( Maimbourg. 4« mercredi du Carême).

[ Exemples. ] — Les trois cents soldats de Gédéon, qui signalèrent leur tempérance en buvant dans le creux de leur main, ne furent-ils pas préférés à tout le reste de l'armée, qui se courba jusqu'à terre pour boire avec avidité dans la rivière même, et étancherplus tôt sa soif? Elie, qui avec une petite poignée de gens offre ses sacrifices au Seigneur, attire sur ses victimes le feu et les bénédictions du ciel , tandis que celles qu'offre tout un peuple idolâtre sont réprouvées. Et, si les enfants déperdition se noient confusément dans le déluge, la famille de Noé, enfermée dans l'arche, trouve un favorable asile. En un mot, il semble qu'il y ait un caractère de réprobation attaché au nombre, puisque l'Ecriture ne nous parle que du petit nombre de choisis et de prédestinés. C'est pourquoi, sans avoir égard à la multitude de ceux qui vivent dans le désordre, suivons l'exemple de ceux qui sont fidèles et constants dans leurs devoirs.. ( Anonyme ).

[Esprit du monde.] — On se permet sans beaucoup de peine les railleries piquantes, les médisances fines et bien tournées, les contes agréables, les mots plaisants et peu modestes, les manières enjouées et trop familières, les ajustements mondains contre l'exacte bienséance, l'envie de se montrer, de se faire voir, les complaisances, les habitudes. On regarde tout cela comme des usages reçus ; ce ne serait pas savoir vivre que d'y avoir manqué, et on taxerait de rigueur outrée ceux qui le voudraient condamner. Mais ces usages, ce sont autant de désordres ; et, pour peu qu'on les examinât de bonne foi, la morale la plus relâchée ne les pourrait pas justifier... On en reconnaîtrait le danger et on en découvrirait le venin, si l'on ne se faisait point là-dessus, comme sur toutes choses, certains principes larges que l'on suit dans la pratique. Il n'y a point de docteur assez hardi pour oser prononcer, avec la même liberté que l'on fait, sur mille points particuliers que l'on décide à son gré, et qui blessent la conscience. On se v&nte de n'être point scrupuleux, et l'on répond à toutes les mauvaises suites que cela peut avoir que la coutume l'autorise : comme si l'on pouvait prescrire contre la loi de Dieu. (Le P. Giroust, Avent.)

Page 1