HISTORIQUE
Mais de tous ces sinistres le plus épouvantable, celui dont la nouvelle causa la plus douloureuse émotion dans le monde civilisé, est l'incendie de la Bibliothèque du Louvre. Là, les pertes sont immenses et irréparables. Sur la place de Grève nous retrouverons dans quelques années notre vieil hôtel municipal relevé 5 le Palais- Royal renaît de ses ruines tout flambant neuf, comme le jour où le cardinal de Richelieu Tinaug-urait au milieu de sa cour galante et fastueuse. L'œuvre de Philibert Delorme eût pu être réédifiée dans toute sa grâce majestueuse ; la Légion d'honneur a reconstruit son charmant et coquet hôtel ; mais qui pourra nous rendre les richesses et les merveilles de la Bibliothèque du Louvre? Les millions sont impuissants et inutiles pour cette œuvre de restitution. Ces cent mille volumes dont le vent a dispersé les cendres sont à jamais perdus; et leur destruction a produit dans la fortune intellectuelle du monde une brèche qui ne sera et ne peut être réparée. Quelle épouvantable chose que cette guerre civile, qui a armé les uns contre les autres les hommes d'une même nation, d'une même cité, dont les cœurs avaient battu de si longs mois sous l'impression des mêmes souffrances, des mêmes espérances déçues par une impitoyable fatalité ! qui a fait tant de veuves et d'orphelins! qui a semé tant de ruines dans la rue et dans le foyer ! Puissent la paix et la concorde relever complètement les unes et les autres ; et,
si le souvenir de cette triste période ne doit point s'éteindre, que du moins les haines qu'elle a engendrées disparaissent à jamais ! !
LA Bibliothèque du Louvre a été incendiée dans la nuit fatale du 23 au 24 mai 18 71. Après avoir mis le feu aux Tuileries et au Palais-Royal, la bande d'incendiaires que dirigeaient le général Bergeret, le colonel Benot, ancien bouvier employé aux abattoirs de la Villette, Napias-Piquet, le capitaine Boudin, etc., vint poursuivre par le Louvre son œuvre de destruction. « A trois heures du matin, lisons-nous dans un rapport adressé au commandant du génie en chef de la rive droite par le gardeportier de l'ancienne caserne du Louvre, M. Périllat, Benot me fit demander pour ouvrir les grilles de la caserne qui donnent sur la galerie Richelieu et celles qui donnent en face de la place du Palais- Royal, et sur les jardins. Il fit entrer dans la grande cour de la caserne quatre caissons de munitions, quatre mitrailleuses et deux pièces de canon. Je lui demandais ce qu'il voulait faire de tout ce matériel de destruction. Il me répondit : « Je vais te le
« dire, viens avec moi. » Il était suivi de tous ses hommes ; il me fit conduire au bout de la galerie Richelieu sur les jardins; il fit mettre deux hommes de chaque côté de moi, armés de pistolets, et voici sa harangue : « Regarde brûler le château de tes « maîtres et, après, ta caserne avec toi. » Il me fit relâcher en ajoutant ; « Sois prêt à mes premiers « ordres. » Je prévins de suite M. D... et M'"*" C... de partir avec leurs enfants, et je retournai chez moi; ma femme était prête ; je lui dis : « Partons vite. » Je priai un clairon de sapeurs -pompiers d'accompagner ma famille jusqu'au coin de la rue Marengo. Je la suivais de près ; il me remit mon petit paquet, que je lui avais confié et me donna le m.ot d'ordre qui était : Lyon. »
Vers quatre heures et demie, cinq heures, les incendiaires commençaient leur terrible travail. Une dizaine d'individus portant des torches, des bidons de pétrole, accompagnés de quelques femmes, pénétraient du côté de la caserne, par un escalier particulier, dans la salle de réserve de la bibliothèque, située au deuxième étage, et dont ils enfonçaient la porte. Ils n'avaient pu s'introduire dans les salles publiques ; la grande porte massive de l'entrée principale avait résisté à leurs efforts. Le feu, alimenté par les papiers et les livres, devint rapidement intense et gagna la salle Motteley, par les diverses travées le cabinet du conservateur, M. Barbier, et enfin la grande salle. En moins d'une
heure, tout était embrasé; les plafonds, les colonnes de pierre s^effondraient avec un bruit épouvantable ; lorsque les troupes de Versailles arrivèrent sur la place du Palais-Royal et sur la place du Carrousel, il ne restait plus de la Bibliothèque du Louvre que des pans de murs calcinés et des poutres de fer tordues ou brisées malgré leur épaisseur. Napias-Picquet, qui faisait mettre le feu aux maisons de la rue de Rivoli et activait l'ardeur de ses hommes à coups de canne, en leur répétant qu'il ne fallait pas qu'il restât pierre sur pierre de a tout ce quartier d'aristos », fut pris sur le lieu même par la troupe et fusillé immédiatement; on trouva sur lui la note de son déjeuner de la veille, qui s'élevait à 57 francs. Benot fut arrêté plus tard. Dardelle, le gouverneur des Tuileries, et Bergeret purent se sauver et gagner l'étranger,
La Bibliothèque du Louvre a été complètement détruite par l'incendie. Dans les décombres on a retrouvé quelques volumes ou manuscrits, à moitié calcinés ou hors de service, qui ont été déposés à la Bibliothèque de l'Arsenal. Il est rentré également un certain nombre de volumes prêtés à diverses personnes ou qui se trouvaient chez des relieurs; mais ces restitutions n'ont pas grande importance, les ouvrages étant dépareillés.
Les seules épaves que l'on possède de la bibliothèque, épaves fort précieuses, sont le célèbre Evangéliaire dit Heures de Charlemagne ; la profession