INTRODUCTION
Immortali sunt natan prsedita certe.
Luerici
'est en vain que Ton s'efforce de remonter le cours des âges pour découvrir le point de notre globe où le genre humain a pris naissance; il y a là une origine mystérieuse qui nous échappe. Les cosmogonies des différents peuples s'efforcent de l'expliquer; mais quand on fait appel aux lumières de la science, on reste en présence d'un problème insoluble. Rien ne commence, en effet, dans l'histoire du monde ; à quelque époque que ce soit, on trouve toujours des populations pour représenter l'enfance des sociétés, et si loin que les
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recherches s'étendent dans le passé, on rencontre des peuples en pleine civilisation ; aussi nous en sommes réduits à de pures hypothèses quand nous voulons réunir les données qui nous viennent de différentes sources, pour en former l'ensemble d'une histoire qu'on a la prétention de dh-e universelle.
L'Orient, vers lequel nous tournons toujours les regards quand nous essayons de pénétrer ce mystère, était à peine connu au commencement de ce siècle , et les voyageurs qui s'aventuraient dans les solitudes de l'Asie occidentale n'en rapportaient le plus souvent que les fantômes dont leur imagination plus ou moins féconde les avait peuplées.
La civilisation assyro-chaldéenne était la plus oubliée; on ne la connaissait guère que par l'éclat de sa chute; l'empire d'Assyrie s'était écroulé dans une nuit de débauche, et Ninive avait disparu du monde sans qu'on pût même en retrouver la trace. Si Babylone avait eu une plus longue agonie, son châtiment n'avait pas été moins terrible, et les * malédictions des prophètes du peuple juif ne
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nous représentaient ces deux grands événements que comme une expiation exemplaire.
C'est en vain que les Grecs nous avaient transmis quelques détails sur la grandeur des rois d'Assyrie et quelques traditions confuses de la science des Chaldéens ; leurs récits passaient inaperçus, éclipsés par l'éclat que la vengeance céleste avait attaché à ces ruines. Aujourd'hui la lumière s'est faite; on a exploré les ruines, on a fouillé le sol et on a trouvé des documents irrécusables qu'on a appris à déchiffrer, qu'on a lus et qui nous racontent l'histoire des peuples dont nous n'avions qu'un vague souvenir. Ces peuples étaient arrivés à un haut degré de culture; depuis une longue suite de siècles ils avaient acquis des connaissances sérieuses dans les sciences, dans les lettres et dans les arts. Ils avaient, en effet, leurs Livres ; ils possédaient, comme nous, des Bibliothèques dz.nslQsq\idlQs ils conservaient avec soin les monuments de leur savoir; c'est l'une d'elles que nous allons essayer de faire connaître ici. Elle avait été formée à Ninive par un des derniers rois de
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Tempire d'Assyrie; mais il importe avant tout de rappeler comment on en a retrouvé l'existence, et d'indiquer les travaux qui ont permis d'en apprécier le contenu.
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ES voyageurs qui s'arrêtaient naguère à Mossoul ne se doutaient pas que la ville moderne s'élevait sur l'emplacement de Ninive. C'est en 1842, au moment où l'attention des savants se tourna plus sérieusement vers les choses de l'Orient, que le gouvernement français envoya pour la première fois des explorateurs sur les rives du Tigre avec la mission spéciale de rechercher les traces de l'antique capitale de l'Assyrie. Rien n'indiquait sur le sol asiatique la place de la grande cité qui semblait avoir disparu pour toujours. M. Botta
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fut chargé de cette importante exploration, et, guidé par des indices qu'on considérait alors comme bien vagues, il se mit néanmoins à fouiller les monticules qui s'élèvent en face de Mossoul, sur la rive gauche du Tigre. Ces fouilles ne révélèrent d'abord que des débris insignifiants, et on crut pendant un moment que toute recherche était inutile ; M. Botta fut même distrait de ces premiers travaux par un incident de la plus haute importance. Le hasard l'attira, en effet, sur un autre point, dans un petit village nommé Khorsabad, à vingt kilomètres au nord de Mossoul ; à l'aide des indications qui lui furent données par les habitants, il y entreprit des fouilles et il ne tarda pas à mettre au jour les ruines du premier palais assyrien qu'il a été donné de pouvoir étudier. Ce palais avait été construit par Sargon, le vainqueur de Samarie, dont le nom seul était connu par la Bible. Cette découverte, dont la portée historique était considérable, révéla également le mode de construction des palais assyriens et la marche qu'on devait suivre dans les travaux pour dégager des
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tumulus antiques les ruines qu'ils renfermaient. Ces renseignements permirent dés lors d'explorer sûrement la plaine de Mossoul.
Les ruines sont situées sur la rive gauche du Tigre. En quittant Mossoul, après avoir franchi le pont de bateaux qui réunit les deux rives, on se trouve en présence de deux monticules artificiels qui rompent la monotonie du terrain. Ces monticules sont situés à deux kilomètres l'un de l'autre, sur une ligne droite qui forme le côté occidental d'une enceinte dont on peut suivre le développement à l'est dans la plaine ; c'est tout ce qui indique aujourd'hui l'emplacement des palais de Ninive. Cette enceinte séparait autrefois la cité royale du reste des habitations qui formaient la ville proprement dite. Le Tigre coule suivant la partie la plus longue de cette enceinte et la touche aux deux extrémités en décrivant une courbe qui s'en éloigne vers le centre. Sur les monticules s'élèvent des villages; celui du sud est le plus considérable : il renferme une mosquée et porte le nom de Nebbi-Yunus ; il est vénéré depuis des siècles comme le théâtre des pré-
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dications du prophète Jonas. Autour de la mosquée s'étend un cimetière qu'il est interdit de profaner, de sorte que les fouilles sont au moins très-difficiles sur ce point; aussi les premiers explorateurs durent diriger leurs efforts sur le tumulus septentrional qui porte le nom de Koyoundjik (Le petit agneau); il a environ vingt mètres de hauteur au-dessus du niveau du Tigre et couvre un espace de huit cents mètres de long sur quatre cents mètres de large. C'est à la pointe méridionale de ce tumulus que M. Botta avait entrepris ses premières recherches, lorsqu'elles furent interrompues parla découverte du palais de Sargon, sur les ruines duquel s'élevait le village de Khorsabad.
M. Layard fat chargé par le gouvernement britannique d'explorer également les ruines de Mossoul ; il reprit les premières investigations de M. Botta, et le résultat des recherches combinées de la France et de l'Angleterre fat de rendre à l'histoire les documents les plus complets qu'on pouvait désirer non-
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seulement sur Ninive, mais encore sur le grand empire d'Assyrie.
Les fouilles de M. Layard firent bientôt connaître dans le tumulus de Koyoundjik un nouveau palais ass3Tien construit par Sennachérib, fils de Sargon ; puis celles de MM. Loftus et Rassam, dans la partie centrale du tumulus, dégagèrent un palais construit par Assarhaddon , fils de Sennachérib ; enfin de nouvelles investigations de M. Layard apprirent qu'un palais commencé par Sennachérib avait été achevé par un fils d'Assarhaddon , Assur-bani-pal, et avait été considérablement agrandi et embelli par ce souverain.
Malgré la mosquée qui protège le tumulus de Nebbi-Yunus, les Turcs eux-mêmes, de concert avec les explorateurs' anglais , commencèrent des fouilles qui mirent au jour les ruines d'un palais assyrien construit par Assarhaddon ; mais les recherches ne furent pas aussi complètes que celles qui avaient eu lieu à Koyoundjik.
En dehors de ces deux tumulus, la plaine
de Ninive ne présente plus d'autre point im-
portant, et nulle éminence ne vient indiquer la présence d'un palais qu'il eût été facile d'explorer. C'est plus loin, au sud, à Nimroud et à Kalah-Sherghat que les explorateurs anglais ont dégagé d'autres palais assyriens, débris des anciennes capitales de rempire,Morsque Ninive n'avait pas encore conquis cette importance ; nous n'aurons pas à nous en occuper ici.
Avant même que la lecture des nombreuses inscriptions exhumées de ces ruines ne fût assurée, l'ensemble de ces recherches permit d'établir que les monuments qu'on allait explorer sur le sol de Ninive appartenaient à une dynastie puissante dont le chef était Sargon, et dont l'un des derniers rejetons était Assur-banipal. Pour arriver à ce résultat, il suffisait de suivre les indications qui étaient révélées par l'étude des inscriptions trilingues, dans lesquelles on voyait un idéogramme assyrien traduit par un mot perse. Les noms propres étaient indiqués par un signe particulier; puis on connaissait les signes qui voulaient dire ** fils, roi, pays ; " et ces idéogrammes donnèrent la possibilité d'établir la filiation
LES RUINES II
qui plaçait les constructeurs des différents palais découverts sur le sol de l'Assyrie sous une même dynastie ou sous des dynasties différentes. On apprit ainsi que les rois qui avaient édifié les palais de Nimroud ne se rattachaient pas à la même origine que les rois dont on voyait les noms sur les murs et sur les briques des palais de Ninive et de Khorsabad; ceux-ci étaient d'une époque beaucoup plus récente, et on ne tarda pas à en être convaincu par le contenu des inscriptions.
Sargon, Sennachérib, Assarhaddon nous étaient plus ou moiii8 connus par la Bible ou par les traditions des Grecs, mais Assurbani-pal était complètement oublié dans l'histoire. Les inscriptions seules pouvaient nous renseigner sur ce prince, son régne et ses exploits. Voyons d'abord quelle était à ce moment la dernière capitale de l'empire d^Assyrie.
Les indications matérielles qui résultaient des fouilles sujQBsaient déjà pour nous permettre de reconstruire par la pensée la grande cité : on comprit qu'elle s'étendait des deux côtés du
fleuve et qu'elle était dominée par les palais édifiés sur la rive gauche, dans l'enceinte royale dont nous avons suivi la trace. Cette ville cependant n'était pas la ville antique. La vieille Ninive dont le nom se trouve dans la Genèse avait subi une première dévastation : elle avait été détruite de fond en comble avant l'avènement de Sennachérib, et la destruction en avdt été si complète que les fouilles ne nous ont fait connaître jusqu'ici qu'une statue mutilée d'un de ses premiers rois pour témoigner de son existence antérieure.
Tout ce que nous savons sur elle nous est donné par les inscriptions des prédécesseurs de Sargon qui nous en parlent tantôt comme d'une capitale, tantôt comme d'une ville considérable où les rois d'Assyrie venaient recevoir des tributs lorsque le siège de l'empire était à Kalakh ou à El-Assur. La Ninive que les inscriptions et les ruines nous ont fait connaître est celle des rois du dernier empire ; elle fut leur capitale pendant la période qui s'écoula depuis l'avènement de Sargon, 721 avant J.-C, jusqu'à la chute du dernier des Sargonides,
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vers Tan 606 avant J.-C. C'est cette ville que nous connaissons aujourd'hui par les ruines des palais de Sennachérib, d'Assarhaddon et d'Assur-bani-pal.
D'après les historiens grecs, le dernier roi d'Assyrie se nomme Sardanapale. On sait comment ils nous ont raconté la chute de ce grand .empire et la fin tragique de ce malheureux prince; suivant les traditions, Sardanapale aurait péri sur un bûcher au milieu de ses femmes, pendant que Fennemi, maître de la capitale, incendiait le? palais et les temples et en faisait un monceau de ruines. Jusqu'ici rien n'est venu confirmer sur ce point les récits des Grecs.
Il ne faut pas songer à rapprocher le nom de Sardanapale de celui d'Assur-bani-pal, quelle que soit la similitude de consonnance à laquelle le nom assyrien pourrait se prêter. Sardanapale serait, d'après les Grecs, un prince efféminé et le dernier souverain de l'emph-e ; d'après les inscriptions, Assur-bani-pal est un prince guerrier qui a poussé ses conquêtes jusque au delà
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de l'Egypte et de l'Ethiopie, et qui, pendant plus de vingt ans de règne, a permis à Ninive d'atteindre au plus haut degré de splendeur.
Enfin ce prince a eu un successeur avant la chute définitive de Ninive et de l'empire, et dés lors toute assimilation avec le Sardanapale des Grecs devient impossible.
E palais d'Assur-bani-pal est le plus récent et le plus remarquable entre tous ceux qui ont été exhumés des monticules qui s'élèvent sur l'emplacement de Ninive. Il devait comporter un étage et se terminer par une charpente de cèdre. La disposition des lieux permet de se rendre compte de cet ensemble de salles splendidement décorées de bas-reliefs et reliées par de vastes couloirs qui établissent entre elles une communication facile. Les sculptures représentent des sujets empruntés aux épisodes les plus glorieux de l'histoire.
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On a imaginé des restaurations habilement exécutées, en suivant les indications qui sont fournies par les textes mêmes, et qui donnent parfaitement une idée de l'aspect de ce monument; mais pour faire comprendre l'agencement de ces nombreuses salles et la splendeur de leur décoration, il faudrait nous engager dans des longueurs qui nous éloigneraient du but auquel nous devons arriver ; il nous suffit de dire ici que c'est dans ce palais que se trouve la Bibliothèque dont nous voulons étudier le contenu. Voici dans quel état M. Layard en a trouvé les débris.
Après avoir mis au jour un certain nombre de chambres toutes remarquables par les sculptures qui décoraient les murs, l'explorateur anglais en trouva deux qui attirèrent particulièrement son attention : à la hauteur de cinquante centimètres environ, le sol était couvert de débris de tablettes chargées d'écriture. Quelques-unes étaient encore entières, mais la plupart d'entre elles étaient brisées en plusieurs fragments. Il y en avait de différentes dimensions; les plus grandes mesuraient environ neuf
pouces anglais sur six ; les plus petites étaient légèrement convexes ; d'autres, qui avaient à peine un pouce de diamètre, ne renfermaient qu'une ou deux lignes de caractères. Ces débris se comptaient par milliers. On s'empressa de les recueillir et ils furent entassés dans des caisses suivai^t le hasard des découvertes, pour être expédiées au Musée Britannique. Ce fut alors seulement qu'on put les étudier et apprécier l'intérêt de leur contenu. On comprit qu'il devait rester encore dans les ruines une grande quantité de ces tablettes, et qu'à l'aide de fouilles nouvelles on pourrait combler des lacunes regrettables. M. G. Smith fut chargé de cette délicate mission ; ses recherches eurent un grand succès ; il parvint, en effet, à compléter certaines tablettes dont on n'avait que des fragments, et à en réunir encore plusieurs milliers éparses non-seulement dans les chambres que M. Layard avait explorées, mais encore dans les chambres voisines. Il acquit la certitude que ces tablettes étaient déposées à l'étage supérieur du monument et qu'elles avaient été précipitées sur le sol des chambres
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inférieures par une destruction violente. Il constata également que les ruines avaient été déjà explorées ; mais il put se convaincre que ceux qui les avaient ainsi fouillées n'avaient eu d'autre but que de chercher à découvrir les métaux précieux qui pouvaient s'y trouver.
Ces tablettes ne sont autres que les Livres des Assyriens, et la partie du palais où on les a trouvées en aussi grande abondance était une Bibliothèque,
Il est assez difficile, au premier abord, de se faire une idée d'une pareille Bibliothèque. La forme de ces livres étranges a besoin d'explication ; ils ne sont pas encore suffisamment connus pour que nous .puissions passer sous silence ce qu'ils ont d'insolite dans la forme, et les difficultés qu'il a fallu vaincre pour les comprendre. L'écriture avait été oubliée depuis longtemps, lorsque les premiers échantillons en furent remarqués en Occident ; on sait que cette écriture à laquelle on a donné le nom de cunéiforme se compose d'éléments qui ont l'apparence de clous, de coins, de fers de flèche ou de lance qui ne paraissaient combinés, suivant le
caprice des artistes, que pour faire une décoration bizarre sur les murs des palais.
C'est, en effet, sur les murs des palais, à Persépolis, qu'on en signala pour la première fois l'existence, vers la fin du xvi« siècle. On a mis deux cents ans à s'apercevoir que ces signes n'étaient pas des ornements futiles, et qu'ils exprimaient non-seulement une écriture, mais encore plusieurs sortes d'écritures et plusieurs langues. Les inscriptions de Persépolis forment des groupes dans lesquels on distingue trois colonnes répondant à trois sortes d'inscriptions; elles sont, en effet, trilingues : les inscriptions de la première colonne sont écrites avec des caractères auxquels on a reconnu des valeurs analogues à celles de nos alphabets et expriment le perse, la langue maternelle de Cyrus ; les deux autres, écrites avec des caractères d'une nature difïérente de celle des inscriptions de la première espèce, mais identique dans les deux textes, représentent des caractères à la fois phonétiques, syllabiques et idéographiques. Ce système est ainsi beaucoup plus compliqué, et
si le principe de l'écriture de ces deux textes est le même, la langue est tout autre. L'une des inscriptions exprime la langue des Médes ; l'autre, la langue de l'Assyrie et de la Chaldée. On s'attaqua naturellement pour déchiffrer ces textes au genre d'écriture qui parut le moins compliqué.
Lorsqu'on fut bien convaincu, au commencernent de ce siècle, que ces groupes de clous formaient des lettres, Grotefend, un savant de Hanovre, indiqua un jour quelques mots qu'ils devaient exprimer. C'étaient les noms d'Ormuzd, de Darius, de Xerxés et des Achéménides. Alors on se mit à l'œuvre ; mais il a fallu vingt-cinq ans de travaux incessants et le concours des savants les plus persévérants en France, en Angleterre et en Allemagne, pour lire ces mots que Grotefend avait devinés dans un élan de génie.
On peut se rendre compte de ces efforts par les travaux qui ont été accomplis sur le nom d'Ormuzd, nom perse composé de sept caractères représentant six valeurs diflférentes et qu'on prononce Aurama\da, Mùnter, un pré-
décesseur inconscient de Grotefend, avait attribué la valeur de a à un signe qui se trouvait précisément dans ce nom ; Grotefend, tout en indiquant le groupe qui devait le contenir, n'était parvenu, par une lecture provisoire, qu'à déterminer trois lettres de plus, u, r, d, Saint-Martin, après dix ans de recherches, n'avait pas encore dépassé la lecture du savant hanovrien, lorsque Rask, dans une remarquable critique du travail de Grotefend, fut conduit à la lecture d'une lettre nouvelle, Vm ; mais il en manquait encore une, le i. Des travaux d'une autre nature vinrent alors donner un puissant appui à ces recherches. Les études sur les livres de Zoroastre avaient fait connaître la forme antique du nom d'Ormuzd, et E. Burnouf parvint, en s'appuyant sur ses travaux sur le Yaçna, à déterminer la valeur de la lettre si longtemps cherchée et à lire définitivement le nom du dieu de Zoroastre. Les travaux de Lassen et de Rawlinson confirmèrent ces découvertes et l'alphabet perse fut complet. L'Europe du XIX* siècle ne devait retrouver la langue des Perses et des Assyriens qu'au prix des dévoue-
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ments les plus désintéressés : une vie d'homme pour chaque lettre de cet antique alphabet.
Il restait encore deux colonnes d'inscriptions à lire. On soupçonna que ces deux espèces d'inscriptions n'étaient que la traduction du texte perse; mais il fallait s'en convaincre. Les textes de la seconde colonne furent tout d'abord mis un peu à l'écart dans les travaux des savants. On ne connaissait aucune inscription analogue ; et, dés lors , l'intérêt de les déchii&er, lorsqu'on devait arriver à la traduction d'un texte déjà compris d'avance, n'était que spéculatif. Il n'en fut pas ainsi des textes de la troisième colonne. On constata que cette écriture était celle qu'on rencontrait sur certains monuments qui nous venaient de la Chaldée, et que la langue qu'elle exprimait pouvait être la langue de Ninive et de Babylone. L'intérêt devint considérable au moment de la découverte des nombreux textes de l'Assyrie.
Les travaux qui ont permis de lire ces inscriptions ont marché plus rapidement que ceux qui ont été accomplis sur les inscrip^
tions perses. La méthode philologique était, du reste, indiquée ; il suffisait d'en faire une judicieuse application. Les premières lectures furent proposées en France, en 1849, par M. de Saulcy, sur les textes de Persépolis. Au même moment, Sir H. Rawlinson expliquait le texte assyrien de l'inscription de Bisitoun. Depuis cette époque, les travaux ont été poursuivis, en France et en Angleterre, par Hincks, Norris, Oppert et l'auteur de ces pages, avec une persistance qui permet aujourd'hui de donner aux études assyriennes un développement qu'on était loin de soupçonner au début. Cette écriture fut celle des peuples de la Haute -Asie ; elle servit à exprimer toutes les langues de ces contrées et particulièrement la langue de l'Assyrie et de la Chaldée, dans laquelle sont conçus les documents renfermés dans la Bibliothèque dont nous allons étudier les débris.
Aujourd'hui on s'étonne que cette écriture soit restée si longtemps un mystère, car elle a été en usage dans toute l'Asie occidentale pendant plus de vingt siècles, et elle était
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encore employée à Babylone, au commencement de notre ère, dans les transactions ordinaires de la vie privée.
La Bibliothèque de Ninive n'était pas isolée en Assyrie et en Chaldée ; il en existait de semblables dans les grandes villes de ces deux empires, et nous avons la preuve que les Grecs ont pu les consulter. On sait que Bérose puisa dans les archives du cours inférieur de TEuphrate les renseignements avec lesquels il composa son histoire, dont malheureusement il ne nous est parvenu que des fragments.
Pline nous a parlé de ces bibliothèques et de ces livres écrits sur la brique, coctiles laterculi, sans que cette désignation étrange ait éveillé la curiosité des érudits de l'Occident avant que les découvertes modernes aient rendu à cette expression toute sa valeur.
Les scribes de l'Assyrie et de la Chaldée savaient sans doute se servir du pinceau ou du calamos. Les bas-reliefs nous montrent des préposés tenant en main des bandes flexibles sur lesquelles ils lisent, comptent et supputent les
tributs des vaincus, quelquefois le nombre des têtes des ennemis qu'on dépose à leurs pieds. Il a donc pu exister dans la Haute-Asie des livres analogues aux papyrus égyptiens, mais ils ne sont pas parvenus jusqu'à nous.
La nature du sol explique pourquoi ils ont dû périr; il n'en était pas ainsi des tablettes d'argile.
L'Assyrie et la Chaldée ne nous ont pas, en effet, légué d'autres Livres, L'argile, cette terre plastique de la Babylonie, se prêtait, du reste, merveilleusement à cet emploi, et les moyens graphiques dont on disposait ont donné aux.
caractères la forme particulière qui leur a valu la dénomination étrange sous laquelle cette écriture a été désignée. Les inscriptions sculptées ou gravées sur les murs des palais, sur les stèles, sur les rochers ou sur les bijoux, ne peuvent donner une idée de ce fait. Le sculpteur ou le graveur en a exécuté les caractères d'après le type convenu, en leur imprimant un aspect monumental qui ne laisse pas soupçonner la forme primitive ; mais les inscriptions tracées sur la brique nous montrent les caractères
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cursife tels que le scribe pouvait les former en écrivant plus ou moins rapidement ou plus ou moins bien, selon qu'il était plus ou moins habile ou pressé, et il nous est facile de voir que l'apparence cunéiforme des caractères provient de l'instrument à l'aide duquel ils étaient tracés. Il est d'autant plus aisé de s'en convaincre qu'on a trouvé cet instrument dans les ruines. C'est un style terminé par une coupe triangulaire dont il est facile de supposer l'usage. Figurez-vous, en effet, -ce style tenu de la main droite entre le pouce et les deux premiers doigts, de manière que l'extrémité triangulaire puisse se présenter sur un gâteau d'argile préparé en tablette et posé à plat dans la main gauche. Il suffit alors d'appuyer légèrement la partie triangulaire du style sur l'argile pour obtenir un trait, et ce trait a précisément la forme d'un clou. Un simple mouvement de la main gauche, qui présente la tablette, permet de former des groupes de traits perpendiculaires ou horizontaux. Ces groupes sont les caractères de ce bizarre alphabet dans lequel chaque signe représente
soit une lettre, soit une ou plusieurs syllabes et quelquefois un mot.
Les câlligraphes assyro-chaldéens étaient arrivés à former les signes avec une grande perfection et 'probablement avec une grande rapidité. Les caractères sont quelquefois si fins et si serrés que sur quelques tablettes les signes ne peuvent être lus qu'au moyen d'une loupe ; et l'écriture s'étend sur les deux côtés de la tablette. Lorsque l'argile était ainsi couverte d'écriture, on la laissait sécher, puis elle était soumise à une cuisson intelligente qui lui donnait la dureté et l'inaltérabilité de la brique.
Les monuments d'argile n'avaient pas toujours la forme de tablettes; ils affectaient aussi celle de barils, de cylindres ou de prismes de difiérentes dimensions. Ces documents paraissent avoir été spécialement consacrés au récit des guerres et des exploits des rois ; c'étaient souvent les copies des inscriptions murales ; elles étaient transcrites sur plusieurs exemplaires et on les déposait soigneusement
dans les fondations des palais. La fin de ces inscriptions était surtout remarquable; on y lisait, comme dans les inscriptions murales, une formule de prière pour en assurer la conservation.
Nous citerons à ce sujet la fin d'une inscription d'Assarhaddon , datée du mois Abu^ qui correspond au mois de juillet de Tannée 672 avant J.-C. ' :
« Je dis ceci aux rois mes fils, à ceux que dans la
« suite des jours Assur et Istar appelleront à régner sur
« la terre et les hommes : ce palais vieillira, il
« tombera en ruine ; relevez ces ruines, et comme j'ai
« mis mon nom à côté de celui du père qui m'a engen-
« àré, Élis ainsi, toi qui régneras après moi, conserve la
« mémoire de mon nom, restaure mes inscriptions,
« relève les autels, écris mon nom à côté du tien, et alors
« Assur et Istar entendront ta prière. »
On voit que les rois d'Assyrie étaient trêssoucieux de l'avenir et voulaient transmettre leurs œuvres à la postérité la plus reculée.
' G)nf. : Textes : Layard, pi. 20-29-54. •— W. A. I. I, pi. 47-48. — W. A. I. III, pi. 15-16. — Trad. •.OvPEKr,LesSarg<mid<s, p. 60. — J . Menant, Annales des rois d'Assyrie^ p. 247.
Quand on songe que ces récits étaient tracés sur une matière inaltérable et que l'eau ou le feu ne pouvaient les détruire, il est facile de comprendre que ceux qui écrivaient ainsi, il y a trente ou quarante siècles, croyaient que les monuments de leur histoire étaient réservés à un avenir assuré, plus assuré que celui qui est promis à ces feuilles légères que l'imprimerie propage avec une si prodigieuse fécondité. Du reste, pour multiplier également les textes, les procédés de l'impression ne leur faisaient pas défaut ; on a même trouvé les planches gravées qui ont servi à imprimer les inscriptions des innombrables briques que les rois de Babylone employaient dans la construction de leurs palais.
Parmi toutes les nations qui nous ont légué des témoignages écrits de leur vie passée, bn peut donc affirmer que nulle d'elles ne nous a laissé des monuments plus indestructibles que l'Assyrie et la Chaldée. Leur nombre est déjà considérable; il s'accroît chaque jour par des découvertes nouvelles. Il n'est pas possible de prévoir ce que l'avenir nous
)0 LA BIBLIOTHÈaUE DE NINIVE
réserve à ce sujet; mais, quant à présent, nous pouvons déjà évaluer l'ensemble des documents que nous possédons. Les seuls débris de la Bibliothèque de Ninive forment une masse de plus de cent mètres cubes; le nombre des tablettes s'élève à plus de dix mille, et leur contenu couvrirait, dans la forme ordinaire de nos livres actuels, plus de cinq cents volumes de cinq cents pages in-4°.
Si nous comparons ces textes à ceux qui nous viennent des autres nations, il nous est facile de nous convaincre que l'histoire de la civilisation assyro-chaldéenne sera bientôt une des mieux connues de toutes celles de l'antiquité ; un puissant attrait nous invite à la comprendre. On sait que la vie du peuple juif a été mêlée à l'histoire de Ninive et de Babylone, et il n'est pas sans intérêt de savoir ce que les Juifs ont pu apprendre ou donner à leurtf redoutables ennemis.
La Bibliothèque royale de Ninive oflfre un ensemble complet des connaissances des Assyriens à cette époque; elle avait été formée avec beaucoup de soin. Âssur-bani-
pal avait réuni dans son palais non-seulement tous les livres qui peuvent nous donner une idée de l'état de la science au vii« siècle avant notre ère, mais encore il avait chargé des savants spéciaux de rechercher et de recueillir dans les autres bibliothèques de l'empire les anciennes traditions, et de relever à Érech, à Agadé, à Borsippa, à Babylone et probablement dans d'autres dépôts, des copies de livres anciens ; de sorte que nous pouvons , à l'aide de ces documents, refaire pour ainsi dire l'histoire de l'Asie occidentale. On ne saurait douter de la part que le prince a prise à cette œuvre ; elle nous est attestée par un grand nombre de tablettes qui se terminent ainsi » :
« Palais. Âssur-bani-pal, roi des Légions des Peuples, % roi d'Assyrie, à qui le dieu Nabu et la déesse Tasmit « ont donné des oreilles attentives et des yeux ouverts « pour voir les récits des écrivains de mon royaume que « les rois mes prédécesseurs ont employés. Dans mon « respect pour Nabu, le Dieu de T intelligence, j'ai
• Conf, : Textes : W. A. î. II, pi. 2i, 23, 27, 33, 4$, 51, et passim.
32 LA BIBLIOTHÊaUE DE NINIVE
« recueilli ces tablettes, je les ai fait écrire, je les ai « signées de mon nom et je les ai déposées dans mon « palais. »
Ces tablettes étaient confiées à la garde d'un fonctionnaire spécial, Nisu Duppisati. Un examen attentif des incriptions nous prouve qu'elles étaient rangées dans la Bibliothèque suivant un ordre méthodique facile à reconstituer. Lorsque la nature du sujet comporte une série de tablettes, le récit commencé sur l'une d'elles se continue sur d'autres de même forme et de même dimension ; quelquefois le nombre des tablettes de la même série est trésélevé. Chaque sujet ou chaque série de tablettes porte un titre formé par les premiers mots de l'inscription et se répète sur toutes celles de la série. Ainsi chaque tablette d'une série de sujets astronomiques dont le nombre dépasse soixante-dix porte ce titre : Quand les Dieux Anu et Ilu, Ces mots sont le commencement de la première tablette ; à la fin de la tablette* on indique le rang qu'elle occupe dans la série par cette mention : Première tablette (de la série) : Quand les Dieux Anu et Ilu; ou
bien, seconde tablette, troisième tablette (de k série) : Quand les Dieux Anu et Ilu^ et ainsi de suite pendant toute la série. Il y a plus: pour s'assurer que chaque tablette conservera la position respective qu'elle occupe dans la série, la dernière ligne de chacune d'elles est répétée à la première ligne de la tablette suivante. Enfin, on a constaté qu'il existait des catalogues écrits également sur des tablettes ; d'autres tablettes, plus petites, portant simplement le titre des ouvrages, sont destinées sans doute à indiquer les différentes séries.
Tous ces arrangements prouvent avec quel soin on avait distribué ces documents, et nous permettent aujourd'hui de reconstituer les différentes séries et de les étudier dans l'ordre où elles devaient se trouver jadis.
Quels sont maintenant ces Livres qui étaient recueillis et conservés avec tant de soin par les rois d'Assyrie dans ce précieux dépôt ?
Nous y trouvons des livres sur l'histoire, la religion, les sciences naturelles , les mathématiques, l'astronomie, la grammaire, les lois et
}4 LA BIBLIOTHÊaUE DE KINIVE.
les coutumes; toutes les sciences en un mot, depuis les plus élevées jusqu'aux traités les plus élémentaires de l'art d'écrire et de parler la langue de Ninive et de Babylone. C'est précisément par l'exposé des renseignements qui nous sont fournis par les Assyriens eux-mêmes sur leur écriture et sur leur langue, que nous devons commencer cet exposé trés-sommaire du contenu de la Bibliothèque d'Assur-bani-pal.