LA MAGIE
l'état général du ciel ; d'autres, les augures relatifs à chaque mois, les augures des éclipses de lune et les conséquences que l'on peut déduire de la présence d'un halo dans le ciel.
Nous trouvons encore des pronostics d'après l'état des nuages; ceux qui dérivent des songes, de la naissance des hommes ou des animaux, des conditions dans lesquelles naissent les enfants mâles ; enfin les pronostics de toute nature qu'on doit consulter pour apprécier le moment de commencer une entreprise ou de s'en abstenir.
Le chien joue un rôle important dans la vie des Assyro-Chaldéens. On le voit auprès de l'homme dans les combats, dans les chasses et dans les détails de la vie religieuse. Des maquettes en terre cuite nous ont conservé l'image des chiens d'Assur-bani-pal, et sur ces images nous voyons les noms qui leur avaient été attribués. Il ne faut pas être surpris de rencontrer le chien dans les symboles sacrés à côté du serpent, du scorpion et d'autres animaux. Les devins attachaient une grande importance à ses moindres actions et en tiraient
Iù6 LA BIBLlOTHÈaUB DE NINIVE
des augures que nous trouvons consignés dans une longue énumération dont nous extrayons les passages suivants > :
« Si un chien ronge entre dans le palais, le palais sera détruit par l'ennemi.
« Si un chien blanc entre dans le temple, la durée du temple est assurée.
« Si un chien noir entre dans le temple, la durée du temple ne sera pas assurée.
« Si un chien gris entre dans le temple, le temple souffrira dans ses possessions.
« Si un chien jaune entre dans le temple, le temple souffrira.
« Si un chien rouge entre dans le temple, les Dieux du temple s'en iront. »
Voici des observations d'une autre nature qu'il est assez curieux de rapporter » :
« Si une femme met au monde un enfant qui a un « bec d'oiseau, le pays sera paisible; — qui n*a pas de « bouche, la maîtresse de la maison mourra ; — qui n'a « pas de narines, le pays sera en deuil.
I Conf. : Textes : Lbnormant, Choix de textes, tiP 89. — Trad. : ID.yLa Divination f p. 92.
a Conf. : Textes : W. A. I., III, éj-i. —Trad. : Oppbrt, Journal asiat., 6« sér., t. XVUI, p. 449.
La magïê 107
Nous ajouterons encore les pronostics suivants tirés de la naissance des enfants :
« Si une femme met au monde un enfant qui a sur la « tête une coiffe, le bon augure entrera à son aspect « dans la maison.
« Si une femme met au monde un enÊint qui a des « dents déjà poussées, les jours du Seigneur arriveront à « la vieillesse, le pays se montrera puissant sur les « étrangers, mais la maison où est né Tenfant sera « ruinée. »
Il y avait également une série de pronostics tirés de la naissance des animaux; en voici des exemples » :
R Si une jument met bas un petit qui a les ongles d'un chien, le pays sera amoindri ; — qui a les ongles d*un lion, le pays sera agrandi.
« Si les chiennes ne mettent bas qu'un seul petit, la ville sera détruite.
« Si une brebis enfante un lion, le roi n'aura pas d'égal. »
Nous pourrions multiplier les exemples à l'infini. Rien, en effet, n'était indifférent dans
» Conf. : Textes : W. A. I., III, 6$-x. — Tnid. : Offert, Journal asiat.f 6* sér., t. XVIII, p. 449 et suiv.
I08 LA BlBLIOTHÈaUE DE ÎÎINIVÊ
la création ; mais ce ne sont pas seulement les choses visibles qui peuvent exercer leur influence sur nous, le monde invisible est bien plus redoutable encore.
Les maux qui nous assiègent sont le produit de génies malfaisants qui, pour être cachés, n'en sont pas moins les auteurs des maladies que nous redoutons. La peste est engendrée par un démon nommé Namtar ; la fièvre, par un autre du nom d^Idpa. Ces deux agents principaux du mal sont escortés d'une phalange d'esprits inférieurs connus sous les noms de Outouk, d^Alal, de Gigim, de Telal, qui ont tous une fonction spéciale pour nous tourmenter.
L'Idpa agit sur la tête de l'homme; le Namtar sur sa vie; l'Outouk sur sonfi-ont; l'Alal sur la poitrine ; le Gigim sur ses viscères ; le Telal sur sa main.
Ces esprits avaient encore à leur disposition une armée d'agents secondaires auxquels l'homme attribuait toutes ses infortunes, et qui peuplaient le vide de cette nuit insondable, que les inscriptions appellent a le séjour dont on ne revient pas. »
La magîê Î09
Voici un passage qui mérite d'être cité ' :
« Uimprécation mauvaise tombe sur Phomme comme un démon mauvais ; la voix qui crie existe sur lui ; la voix malfaisante existe sur lui; Timprécation mauvaise est Torigine de la maladie ; Timprécation malfaisante égorge rhomme comme un agneau ; le démon malfaisant qui est dans son corps fait sa blessure ; le démon femelle lui cause des angoisses, et la voix qui crie, pareille à une hyène, le subjugue et le domine. »
Pour conjurer les funestes effets de ces agents sinistres on trouve un remède efficace dans certaines formules qu'il suffit de réciter en s'adressant à un Génie supérieur à celui qui vous obsède. Si ce Génie vous est propice, il donne alors au démon inférieur l'ordre d'abandonner la victime. C'est généralement le dieu du Soleil ou le dieu du Feu qu'on invoque dans ces circonstances.
Une hymne qui s'adresse au dieu Samas (le dieu du Soleil), renferme le passage suivant ^ :
» Conf. : Textes : W. A. I., I, IV, pi. 7. — Trad. : Lbkorhamt, Eiud. acc.f t. III, p. 83.
3 Conf. : Textes : W. A. I., IV, 17. —Trad. : Lekormamt, La MagUj p. 164.
ÎIO LA BIBLIOTHÈQUE DÉ NmiVÊ'
« Toi qui fais évanouir les mensonges, toi qui dissipes la mauvaise influence des prodiges» des augures, des pronostics fâcheux, des songes, des apparitions mauvaises, toi qui déjoues les complots des méchants, toi qui mènes à la perdition les hommes et les pays qui s*adonnent aux sortilèges et aux maléfices. »
Nous croyons avoir suffisamment indiqué cette phase des aberrations de l'esprit humain, dont nous trouvons la trace dans cette grande civilisation à laquelle Téclat scientifique n'a pas manqué. Il y a trop peu de temps que la science moderne s'est dépouillée des superstitions qui étaient acceptées au moyen âge pour que nous soyons sévères envers les Chaldéens du vingtième siècle avant notre ère.
L est assez difficile de distinguer aujourd'hui le lien qui unissait la science à l'astrologie et l'astrologie à la religion. Le dogme ass)n-o-chaldéen n'est pas formulé dans un texte qui permet d'en saisir l'ensemble, et dés lors nous sommes obligés aujourd'hui d'en rechercher la trace dans des fragments de diflFérentes provenances et de différentes époques sans pouvoir leur donner l'unité qu'ils devaient avoir dans la forme primitive ; aussi, nous ne pouvons reconstituer dans son ensemble le Panthéon assyrien.
tl2 LA BIÔLIOTHÈQ.UE .DE KIKIVË
L'examen le plus superficiel suffit pour nous faire comprendre que nous sommes en présence d'un polythéisme très-compliqué, mais aucun texte ne nous explique la hiérarchie qui devait régner dans le monde céleste.
On peut entrevoir au sommet de cette hiérarchie une divinité, une et à la fois multiple. Si le dogme la proclame dans certains passages, lorsque nous voulons la retrouver dans une individualité précise, elle échappe tellement que nous n'en saisissons plus que l'abstraction. Nous serions portés à supposer une hiérarchiecéleste d'êtres habitant un monde supérieur et subordonnés à un Dieu tout-puissant qui gouverne les dieux, le monde et les hommes. Il trône dans des espaces inaccessibles à notre nature et n'apparaît que dans les légendes ; sa puissance n'intervient que quand l'ordre de l'univers est menacé, comme nous le verrons dans la légende d'Istar, lorsque la déesse du séjour des morts veut retenir la fille de Sin dans le sombre séjour où elle s'est si témérairement engagée. Ce Dieu tout-puissant ne parait pas accessible aux humains ; autour de lui s'agitent
des divinités secondaires qui semblent comme lui des esprits purs.
Dans la pratique du dogme, on entrevoit un ensemble de divinités dont l'action sur l'humanité apparaît plus directement. Ces Dieux prennent une forme plus saisissable, en général, la forme humaine souvent mêlée à des formes , animales de poisson, de bœuf, d'oiseau. Les ailes ne paraissent avoir qu'une signification symbolique pour caractériser des êtres d'un ordre supérieur.
Ces Dieux ont une hiérarchie assez définie ; on en compte douze qui portent le nom de Grands-Dieux. Celui qui parait être le premier varie suivant les localités et suivant les époques. On voit qu'il a subi l'influence des conquêtes politiques et qu'il a changé suivant le sort des armes qui donnaient la prépondérance à telle ou telle localité où son cake était suivi.
A Ninive, le Dieu qui parait être le plus élevé dans cette hiérarchie céleste, c'est Ilu ; son caractère n'en est pas plus défini et son symbole n'est souvent que la représentation abstraite de la divinité. Dans les textes histo-
114 LA B3LIOTHÈaUE DE NINIVE
riques des rois assyriens, nous trouvons une énumération des Grands-Dieux qui sont invoqués par les souverains de la terre ; leur nombre et leur ordre n'est pas toujours constant; quoi qu'il en soit, voici ceux que nous pouvons citer : Ilu, qui se confond souvent à Ninive avec Assur, puis Bel et enfin Anu. Ces trois divinités apparaissent comme le reflet des Dieux du monde supérieur que nous avons déjà indiqués sans pouvoir leur attribuer de noms. Puis viennent les Dieux plus particulièrement mêlés au monde visible : Sin, ledieadelaLune; Samas, le dieu du Soleil ; Bin, le dieu des régions supérieures de l'atmosphère, l'arbitre du ciel et de la terre, le dieu qui préside aux tempêtes.
Une série de divinités paraît spécialement affectée à la surveillance des planètes ; nous en indiquons ici le rapport : Adar (Saturne) ; — Marduk (Jupiter) ; — Nergal (Mars) ; — Istar (Vénus) ; — Nabu (Mercure).
Istar apparaît dans cet ensemble avec une individualité propre; cependant chacun des Grands-Dieux avait une épouse qu'on invoque
souvent avec lui et qui semble le compléter.
Le rôle des Grandes-Épouses des Grands- Dieux est du reste moins déterminé ; nous voyons figurer avec Istar, Beltis dont le nom se transforme et devient souvent comme celui d'Istar une appellation collective de toutes les divinités femelles ; celles dont le nom semble avoir un caractère plus permanent sont : Zirbanit ou Zarpanit, la déesse qui représente particulièrement le principe fécond de l'univers; Tasmit, la déesse de l'intelligence .
Toutes les divinités femelles semblent en rapport direct avec l'humanité, mais elles disparaissent souvent dans le monde supérieur et inaccessible pour ne se révéler que par une influence secondaire. De ces couples divins sont nés des Dieux secondaires dont le nombre parait infini ; une tablette de la Bibliothèque que nous explorons nous donne la liste des douze fils d'Anu avec leurs attributs ; de ces fils sont nés d'autres divinités dont nous ne pouvons suivre la descendance. Il en est de même des autres Grands-Dieux.
A Babylone, les divinités sont les mêmes,
Il6 LA BIBLIOTHÈQUE DE NINIVE
mais la hiérarchie est difTérente ; Bel semble avoir remplacé Uu^ et Marduk, Assur. On voit facilement que cette théogonie est empruntée à une source commune qui nous devient chaque jour plus accessible, mais que nous n'avons pas encore suffisamment explorée pour en préciser la nature.
Le développement artistique auquel les Chaldéens étaient arrivés dés la plus haute antiquité, nous permet Ëicilement de supposer que nous devrions trouver dans les monuments figurés ce que les textes ne nous font pas encore connaître. Malheureusement, nous ne pourrons être fixés sur le sens de ces figures que les pierres gravées nous présentent, que lorsque nous serons déjà éclairés par des textes plus complets. On ne devine pas la signification d'un symbole ; aussi, c'est tout au plus si, au milieu de toutes ces représentations si di-. verses, nous sommes à même de reconnaître la figure de trois ou quatre divinités : Ilu, Nabu, Marduk, Istar et Zarpanit; nous ne pouvons guère allerplus loin. Uy a surtout quelquechose (}ui doit nous rendre circonspect dans no$
LE DOGMB 117
assimilations; ainsi, par exemple, nous savons que les Assyriens, s'étant rendus maîtres d'une ville ennemie, enlevèrent les images des divinités étrangères , mais ils les restituèrent à leurs possesseurs après avoir inscrit sur ces idoles les noms des dieux de l'Assyrie. Il ne faudrait donc pas trop se fier même à une inscription assyrienne pour être fixé sur la valeur de l'image d'une divinité, puisque des faits de cette nature pouvaient se reproduire dans chaque campagne. C'est ainsi sans doute qu'on peut expliquer comment le même S5nnbole qui, dans toute la Mésopotamie, a représenté l'idée abstraite de la divinité sous le nom de Uu, apparaît sur les monuments des Achémémides pour représenter Ormuzd.
Le culte assyro-chaldéen avait des formes très-solennelles; nous connaissons déjà une grande quantité d'hymnes qui s'adressent aux principales divinités ; et, comme chaque mois et chaque jour du mois était sous la protection d'une divinité particulière, on comprend que le rituel assyro-chaldéen devait être considérable. On connaît des hymnes à Nabu,
Il8 LA BIBLIOTHÈQ.UE DE NINIVE
à Sin, à Samas, à la déesse Annunit, au Feu, aux Éléments. Voici une hymne qui peut donner une idée de la poésie lyrique dont la Bibliothèque de Ninive renferme de nombreux fragments '.
« Seigoear illuminateur des ténèbres qui pénètre l'obscurité ;
c Dieu bon qui relève ceux qui sont dans l'abjection, qui soutient les faibles ;
« Les Grands-Dieux dirigent leurs regards vers ta lumière ;
« Les esprits de Tabime contemplent avidement ta face ;
c Le langage de la louange comme un seul mot ta l'adresses ;
R Le .... de leur tête cherche la lumière du soleil au Midi ;
c Comme un fiancé tu te reposes plein de joie et gracieux ;
« Dans ta splendeur tu atteins les limites du Ciel ;
« Tu es l'étendard de cette vaste terre ;
« O Dieu, les hommes qui habitent au loin te contemplent et se réjouissent. »
' Conf. : Textes : W. A. I., IV, pi. 19-2. — Trad. : Sayce, Lecturts upon B. LiUraiure, 43. — Lenormant, Records of the Past, t. XI, p. 123.
Les cérémonies religieuses étaient en rapport avec le culte extérieur; elles aboutissaient toutes à une invocation ou à un sacrifice. Les scènes gravées sur les cylindres nous montrent des échantillons de ces cérémonies ; nous voyons souvent le pontife dans la pose de l'adoration ou de la prière, quelquefois seul, souvent en présence d'un autel sur lequel repose l'objet de l'adoration ou qui va servir au sacrifice. La victime la plus ordinaire est un bélier ou un chevreau. Les rois d'Assyrie ne commençaient jamais une expédition importante sans avoir invoqué les Dieux et accompli les cérémonies religieuses ; à la suite d'une victoire, ils offraient un sacrifice sur les confins de la nouvelle limite que la conquête donnait à leurs .États. Ces sacrifices avaient lieu généralement en plein air; cependant les temples étaient nombreux en Assyrie et en Chaldée ; leur forme traditionnelle est la pyramide à étage; chaque ville avait un ou plusieurs temples de cette nature, sous le vocable d'une des divinités du Panthéon assyrien. Une tablette de la Bibliothèque nous donne Ténu-
120 LA BIBLIOTHÈaUE DE NINIVE
mération de ces difFérents sanctuaires où les présents des fidèles abondaient et s'accumulaient jusqu'au moment où des guerres venaient les disperser.
La cosmogonie occupe une large place dans les tablettes de la Bibliothèque d'Assurbani-pal. Parmi toutes ces tablettes, celles qui ont trait à la Création du mon^e, particulièrement à l'histoire du Déluge, ont conquis ré-, cemment une notoriété qu'on comprendra facilement. Ces vieilles traditions forment un ensemble dont il n'est plus possible de détourner l'attention. Quelles que soient les explications philologiques auxquelles on pourra se livrer, il y a un fait qui domine et qui donne à ces débris une importance incontestable, c'est leur rapport avec les données mosaïques. Il est certain, en effet, que la chute de Ninive est antérieure à la captivité de Babylone et que la rédaction de la Bible, dans sa forme actuelle, est postérieure au retour de la captivité. Ce n'est donc pas sans intérêt qu'on pourra rapprocher les traditions bibliques d'un texte qui n'a pu être altéré depuis le jour
OÙ il a été enseveli sous les ruines des palais assyriens. Ce n'est pas tout : ces vieilles légendes assyriennes ne sont que la traduction d'un texte sumérien que Assur-bani-pal avait fait copier et traduire dans les bibliothèques de la Basse-Chaldée, car nous savons positivement que ces textes sont antérieurs au régne de Sargon l'Ancien, et dés lors antérieurs de plusieurs siècles à l'époque où Abraham a dû quitter la Chaldée.
Ce n'est pas ici sans doute la place de se livrer à une discussion de philologie pure ; nous dirons seulement ceci : lorsque nous nous trompons quand nous traduisons une hymne qui s'adresse au dieu Sin pour l'appliquer à toute autre divinité du Panthéon assjrrien, il y a là, sans doute, une erreur regrettable ; mais cette méprise, fût-elle des plus grossières, n'aura aucune influence sur nos préoccupations actuelles. Il en^st autrement si nous nous adressons à un texte qu'on peut mettre en regard de celui qui touche à des croyances intimes, soit pour le fortifier, soit pour le combattre, soit pour en expliquer l'origine.
122 LA BIBLIOTHÈaUE DE NINIVE
En Angleterre et dans les pays protestants, les découvertes de M. G. Smith lui ont acquis une notoriété passionnée, et déjà on accepte avec empressement et confiance ses traductions qu'une critique rigoureuse n'a pas encore justifiées. En France, ces découvertes ont provoqué tout d'abord moins de curiosité, et les assyriologues qui étudient les textes légendaires peuvent le faire avec tout le calme qui convient à la science.
Cependant, de ces hautes régions, les traductions ont passé dans des livres élémentaires où on a cherché à les faire servir à l'appui d'idées préconçues , en dénaturant souvent leur sens véritable. Nous ne saurions trop nous élever contre ce parti pris. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous avons proclamé que la science désintéressée doit scruter avec la même impartialité tous les livres, toutes les légendes, tous les documents qui sollicitent l'attention de l'esprit humain.
L'histoire de la Création comprend un ensemble de plusieurs tablettes dont le texte a été publié en 1875 dans les Transactions de
la Société d'archéologie biblique. Ce texte comprend six fragments faisant partie d'une série de tablettes désignée en assyrien sous le titre de Enuva^ « autrefois. »
Le récit de la Création correspond à la première tablette. Nous pouvons citer le passage suivant sur lequel la critique la plus rigoureuse n'a relevé que quelques erreurs de détail. Depuis la première traduction de M. Smith, cette tablette a été traduite par tous les assyriologues ; voici la version de M. Oppert, à laquelle nous n'avons aucune modification à apporter ' :
« Autrefois, ce qui est en haut ne s'appelait pas « encore le Ciel et ce qui est en bas sur la terre n'avait « pas de nom. L'abîme infini fut leur origine. La mer « qui a tout engendré était un chaos. Les eaux furent « rassemblées ensemble. C'était alors une obscurité pro- « fonde sans aucune lueur, un vent d'orage sans repos.
« Autrefois les Dieux n'existaient pas encore : aucun « nom n'était nommé, aucun destin déterminé et les « grands Dieux furent faits. Les Dieux Lahma et Lahama
' Conf. : Textes : G. Smith, Transac. of the B. S., t. IV, p. 363. — Trad. : Delitzsch, Ass. Lesestûcke,'p.'j%. — Oppert, Fragments decosnu^.^ p. i. — J. Menant, Manuel ^ p. 378.
« existèrent seuls jusqu'à ce que leur nombre fut « augmenté. Les Dieux Âssur et Kisar naquirent alors « et un grand nombre de jours s*écoula ensuite. »
Après la création des Dieux, nous arrivons au passage le plus important, puisqu'il a trait à la création de notre planète et de ses habitants. Il est compris malheureusement dans les trois tablettes suivantes qui sont en partie perdues, et qui se rapportaient selon toute apparence à la création de la lumière, de l'atmosphère et du firmament; une ou deux lignes mutilées d'un passage assez obscur, il est vrai, suffisent cependant pour le faire supposer. La cinquième tablette correspond au quatrième jour de la Genèse et nous faire connaître la création des astres, de la lune, du soleil et de leur rôle sur l'ordre des saisons ; puis de la création des étoiles, des constellations, de la division de l'année et du jour où elle commence. Le Chaos entra en ébuUition ; les Dieux en firent sortir le Dieu Sin (la Lune) pour gouverner la nuit et faire la lumière jusqu'au lever du jour ; le récit mutilé ne reprend que sur la septième tablette où un fragment paraît répondre au
sixième jour de la Création. On y lit, en eflfet » :
« Qjiand les Dieux dans leur assemblée eurent créé « ces choses, ils furent satisfaits. Les grands monstres « (s'agitaient), ils en firent des créatures vivantes.... les « animaux des champs, les bêtes des champs, les « animaux rampants des champs, ils en firent des créa> « tures vivantes »
On ne saurait méconnaître l'intérêt qui s'attache à ce récit ; malheureusement, arrivé à ce point, les mutilations du texte sont trop nombreuses, les lacunes trop grandes pour essayer de restituer même le récit de la création de l'homme et des événements qui s'accomplirent alors.
Lorsque M. G. Smith veut suivre le récit et le rattacher à la Genèse, nous sommes obligés de nous arrêter et de demander compte à notre guide du chemin qu'il va nous faire parcourir. Il nous transporte, en effet, au moment où les premiers humains vont désobéir à l'ordre du Créateur et encourir cette malédiction funeste
ï G)nf. : Textes : G. Suifit, Transact. cf B. 5., p. 363. — Trad, : G. Smith, ChaUUan accouniy p. 76,
126 LA BIBLIOTHÈQjQE DE NINIVE
qui pèse pour Téternité sur les destinées du genre humain. «
Ici l'état matériel du texte provoque notre défiance et la traduction est loin de nous satisfaire. M. G. Smith rattache, en effet, à la série des tablettes qui portent le titre de EnuvUy un fragment que l'apparence matérielle ne saurait y relier. La brique n'a pas la même couleur; la terre n'est pas la même; quant au texte, le commencement et la fin de la tablette manquent. Ce n'est donc que par l'ensemble du récit qu'on pourrait le rattacher à la série qu'on voudrait compléter. Or, pour arriver à ce résultat, il n'y a qu'un mot sur lequel M. G. Smith et ceux qui l'ont suivi appuient leur idée. Ce mot serait précisément celui qui désigne le serpent, dont le rôle a été si funeste. M. Oppert a analysé ce mot dans une de ses leçons au Collège de France avec une sagacité qui ne laisse rien subsister de la traduction de M. G. Smith. D'un autre côté, M. G. Smith appuyait encore son interprétation sur des documents d'une autre nature que nous avons contrôlés nous-mêmes. Il citait,
par exemple, une pierre gravée du Musée Britannique sur laquelle on voyait d'après lui Adam et Eve en présence de l'arbre fatal et cédant à l'inspiration du serpent qui, caché derrière Eve, lui soufflait des tentations perfides. La production d'un pareil document était de nature à faire une certaine impression ; il paraissait déjà accepté comme une preuve suffisante dans les livres élémentaires, et il aurait passé bientôt pour une vérité incontestée * si on n'avait pas fait voir tout ce qu'il y avait là d'erroné. J'ai vérifié ce monument et rien n'est plus fi-agile que la preuve qu'on voulait en tirer ; rien n'est plus étranger au texte qu'on voulait corroborer que la scène gravée sur ce cylindre qui représente deux^ hommes assis devant un arbre, dans l'attitude ordinaire de l'adoration, et posés symétriquement comme on les retrouve ailleurs devant un autel , pour accomplir un rite encore inexpliqué de l'histoire religieuse de l'Assyrie ou de la Chaldée. Quant au serpent qui figure derrière l'une ou l'autre des figures assises , on le rencontre sur les documents les plus divers avec un sens
m3rthique qu'il nous est interdit de préciser; mais, dans tous les cas, on ne saurait l'assimiler au serpent tentateur. Voilà ce qui résulte de l'examen auquel nous nous sommes livré après avoir comparé ce cylindre au Musée Britannique avec les nombreux documents analogues de ce musée, et avec les nombreuses empreintes que nous avons recueillies depuis dix ans dans tous les musées d'Europe ' . Aussi nous croyons avoir le droit de dire qu'il est téméraire de Êdre intervenir à l'appui d'une traduction incertaine les monuments figurés de l'art ass3rrien, lorsque -les traductions les plus rigoureuses doivent seules les expliquer.
Une autre série nous présente un intérêt aussi considérable et nous oflre une concordance plus rigoureuse avec un chapitre tout entier de la Genèse ; nous voulons parler du récit du Déluge.
C'est en 1872 que M. G. Smith a découvert, dans les tablettes de la Bibliothèque royale de Ninive, les premiers fragments du récit
' Conf. : Compté-rtndu de l'Acaâimie des Inscriptions et BtUn» Lettres f 1879, p. 270.
LE DÛGMB 1^9
chaldéen du Déluge. Le poème était compris dans une série de douze tablettes qu'il a fallu reconstruire en rapprochant quatre-vingts fragments provenant de trois exemplaires différents. En 1873, M. G. Smith fut envoyé en Assyrie aux jfrais du journal anglais le Daily Tekgraph pour y faire des fouilles et rechercher les fragments qui manqliaient à Londres. Sa mission eut lés plus heureux résultats et il a réussi à compléter à peu prés entièrement les exemplaires du Musée Britannique.
Ces exemplaires sont des copies exécutées par ordre d'Assur-bani-pal au vii« siècle avant notre ère, sur un original très-ancien qui existait alors dans la bibliothèque d'Erech, rOrchoé des Grecs. La date de la version originale n'est pas connue et ne peut être qu'approxhnativement fixée à quinze ou vingt siècles antérieurement.
Le poème dont le récit du Déluge est un épisode porte le nom de son héros Izdubar.
C'est à la fois un grand chasseur et un grand guerrier qui étendit son royaume autour de
ï}0 LA BIBLIOTHÈaUE DE NINlVE
Babylone et s'avança bientôt à la conquête de toutes les vallées du Tigre et de TEuphrate, depuis l'Arménie jusqu'au golfe Persique. La légende d'Izdubar était écrite sur douze tablettes ; les dix premières sont consacrées au récit de la vie et des exploits de notre héros, à cette époque légendaire où la terre était encore couverte de monstres. Nous arrivons à la x^ tablette au moment où Izdubar, déjà vieux, vient de perdre un compagnon d'armes avec lequel il s'était lié pour combattre ces monstres. C'est alors qu'il se met à la recherche d'un personnage qui avait été témoin du Déluge, et qu'il forme la résolution d'aller l'interroger pour apprendre de sa bouche le récit de cette épouvantable catastrophe. Ce personnage se nomme Hasisadra , le Xisuthrus de Bérose ; on l'a identifié avec le Noé de la Bible. Izdubar, après avoir longtemps cherché le vieillard, le trouve à la fin dans un pays situé à l'embouchure de l'Euphrate ; il était endormi. Les mutilations de la tablette ne permettent pas de savoir comment la conversation a pu s'engager entre les deux interlo-
LE DÔÛMË ïjt
cuteurs ; mais, au commencement de la XI® tablette, Izdubar demande à Hasisadra comment il est devenu immortel. Dans sa réponse, Hasisadra lui raconte l'histoire du Déluge dont nous pouvons détacher le passage suivant » :
' « Hasisadra parla en ces termes à Izdubar : Je vais te révéler, Izdubar, l'histoire cachée, et je vais te faire connaître le jugement des Dieux. La ville de Surippak, la ville que tu as établie, était très-ancienne, les Dieux me firent entendre ainsi leur volonté : Fils d'Ubarratutu, de Surippak, fais un grand vaisseau d'après ce que je te dis, je détruirai les pécheurs et la vie ; fais entrer la semence de la vie au milieu de ce vaisseau. Le vaisseau que tu construiras aura 600 coudées dans sa longueur et 60 coudées dans sa largeur et dans sa hauteur. Lance-le sur Tabîme. Je compris et dis à Hea : Mon seigneur , le vaisseau que tu m'as commandé, quand je l'aurai fait, jeunes et vieux se moqueront de moi. Hea ouvrit la bouche, il parla, et me dit à moi, son serviteur : Tu leur diras (ici un passage mutilé)... entre en dedans et ferme la porte du navire ; rassemble au milieu de lui ton grain, tes meubles et tes biens, tes rithesses, les serviteurs de
' Conf. : Textes : W. A. I., IV, pi. $0. — Trad. : Oppert, Fragments de cosmogonie^ p. 13. — G. Smith, The chaldean account cf GenesiSf p . 264.
ï^± LA BIBLIÔTHÈaUE DE KINIVÉ
ta femme, tes femmes esclaves et les jeunes gens, je t'enverrai les animaux des champs, toutes les bêtes dès champs, et ils seront enfermés derrière la porte. »
Le reste du récit énumére les détails de la construction du vaisseau et les préparatifs de l'entrée des serviteurs de Hasisadra, de sa femme et des animaux de la terre. L'inondation arriva au milieu d'un cataclysme qui ravagea la surface de la terre ; les eaux s'élevèrent jusqu'au ciel et la terre fut changée en abîme. Les Dieux en furent épouvantés et cherchaient déjà un refuge, lorsque le venf et la tempête, après avoir soufflé pendant six jours, se calmèrent et le Déluge s'apaisa. Hasisadra ouvrit alors une fenêtre ; il aperçut autour de lui la mer qui s'agitait et les hommes dont les corps flottaient comme des roseaux sur l'abîme. Au loin s'élevait la montagne de Nizir. Hasisadra envoya alors une colombe : elle partit, mais elle ne trouva point une place pour se reposer et revint au navire ; le lendemain il envoya une hirondelle, et l'hirondelle revint également au navire ; le jour suivant il envoya
LE DÔGMÉ Î3)
un corbeau, et le corbeau ne revint pas, ayant trouvé au loin sa nourriture.
Ici rinscription présente une grande lacune ; quand nous pouvons reprendre le récit , nous voyons Hasisadra sur une haute montagne où il offre des sacrifices aux Dieux ; il leur demande de ne plus envoyer de Déluge et d'épargner les hommes.
Tel est, en résumé, le récit du Déluge ainsi que les tablettes assyriennes nous l'ont fait connaître. Si nous n'avons pas reproduit les détails de la version antique, nous n'avons rien supprimé de nature à en altérer le caractère. C'est du reste une des inscriptions dont le sens est le moins douteux dans son ensemble, et dont on peut le plus facilement $e rendre compte. Celle-ci n'a soulevé aucune observation sérieuse de la part des savants qui, comme nous, l'ont étudiée sur le texte antique.
Déjà, plusieurs fois, on a mis en parallèle le récit chaldéen et le récit mosaïque pour en faire ressortir la concordance; ces rapports sont indiscutables, quelle que soit la conséquence qui pourra en découler un jour.
1)4 LA BIBLlOTHèaUE DE NINlVË
Nous ne pouvons, d'un autre côté, passer sous silence les tentatives qui ont été faites pour découvrir dans les textes assyro-chaldéens des passages qui auraient trait à la construction de la Tour de Babel. Nous constaterons que jusqu'ici on n'a découvert aucun texte qui puisse s'y rapporter d'une manière directe ou même détournée. 11 faut donc rejeter l'autorité des traductions sur lesquelles on croyait pouvoir s'appuyer. C'est avec le même insuccès qu'on a essayé de trouver dans les monuments figurés des sujets qui pouvaient s'y rapporter. Depuis longtemps, nous avons fait justice de l'une et de l'autre de ces prétentions, et nous croyons inutile d'y revenir pour y insister aujourd'hui.
'imagination féconde des peuples de la Haute -Asie ne s'était pas contentée d'une froide théogonie ou d'un exposé des forces de la nature. Un ensemble de légendes donnait une forme à toutes les conceptions de l'esprit et une vie réelle à ces divinités qui, sans cela, seraient restées comme des abstractions accessibles à la froide, raison de quelques penseurs privilégiés , mais qui n'auraient eu aucune existence saisissable , aucune influence sur le peuple. Les légendes se trouvent, du reste, chez toutes les nations, et les scènes qu'elles
1}6 LA BIBLIOTHÈaUE DE NINIVE
décrivent se passent toujours à Torigine du monde, à une époque où elles échappent au contrôle de l'histoire.
Il est certain que le point de départ des croyances religieuses des Assyriens est antérieur à l'époque où ils ont occupé les bords du Tigre et où ils ont accepté la religion des peuples sumériens qui les avaient précédés. L'étude des vieilles légendes dont la Bibliothèque de Ninive renferme de nombreux fragments, nous fixera peut-être un jour sur ce point qu'il sera toujours prématuré de traiter tant que la langue de Sumer ne nous sera pas aussi familière que l'assyrien. Pour le moment, tout travail de synthèse nous paraît impossible. Le nombre des documents sumériens auxquels il faudra nécessairement se reporter est considérable et s'accroîtra vraisemblablement par suite des découvertes que l'avenir nous réserve en Chaldée. Quant à présent, nous ne pouvons que nous borner à recueillir ce que les traductions assyriennes nous en ont déjà fait connaître.
Parmi ces légendes, il nous sufiira d'in-
diquer le titre de quelques-unes dont le sujet ne paraît pas de nature à éveiller particulièrement notre curiosité. Nous citerons, par exemple, une légende en sumérien, avec traduction assjrienne, qui nous raconte les méfaits des sept esprits du mal. Une autre nous donne l'histoire du péché du dieu Zu, consignée sur *des tablettes dont l'état de conservation laisse beaucoup à désirer. La traduction en est partant assez difficile et les lacunes du texte ne permettent pas de se faire une idée trésnette de la faute commise parle Dieu. Quel est en effet ce péché, et en quoi consistar-t-il ? C'est ce que Texamen du texte ne permet pas de décider. On voit que Zu déroba des choses assurément trés-précieuses , les umsimi, puisque, dans rénumération qui va suivre, ils sont placés à côté de la couronne et des habillements royaux ; mais il est impossible de définir la nature de ces umsimL Dans les premières lignes, il est parlé du Destin ; puis Zu devint vieux, et Bel s'endormit ; alors Zu dépouilla le père des Dieux de ses vêtements divins, de sa couronne, de ses umsimi, et, dans l'ardeur de son
138 LA BIBLIOTHÈaUE DE NINIVE
cœur, il voulut établir son pouvoir et gouverner la semence des anges. Plein de son dessein criminel, il s'endurcit le cœur au point de faire la guerre au dieu Bel ; mais ayant échoué dans son entreprise impie, il fut obligé de se cacher dans son pays ; pendant ce temps, le dieu Anu parlait à ses fils et leur ordonnait de le tuer, tandis que ceux-ci demandaient à leur tour que Zu fut exclu de la compagnie des Dieux. .
Telle est la relation très-obscure de la révolte du dieu Zu, qui jusqu'alors n'avait jamais été compté au nombre des Dieux.
D'après une autre tablette, il parait que la forme extérieure de cette divinité était celle d'un oiseau de proie. Il se confond alors avec le dieu Saturda qui, « par la volonté de son cœur, prit l'aspect d'un oiseau », le divin oiseau de l'orage, qui est aussi l'oiseau Zu. Ce dieu Saturda était fort en renom dans les temps primitifs; il était seigneur de la ville d'Amarda ou Narar, et on le considérait comme la divinité adorée par Izdubar. Comme on le voit, cette légende est encore fort incomplète à cause des lacunes du texte.
Une collection de cinq tablettes mentionne les exploits de Lubara, • le dieu de la Peste. M. G. Smith lit le nom du héros de cette légende avec une certaine hésitation ; il l'appelle Lubara ou Dubara, une forme douteuse de Ninip. — Lubara avait un compagnon, une divinité nommée Itak qui le précédait, et sept Dieux le suivaient dans sa course de destruction.
D'après l'ensemble des tablettes, il paraît
que les habitants de la terre avait offensé Anu,
le Dieu du ciel y qui ordonna à Lubara d'aller
frapper le monde de la peste. Il y a une
description des ravages causés par le fléau qui
est traitée d'une manière assez poétique, mais
toutes les briques qui renferment ce récit sont
tellement mutilées, que si le sens général se
dégage facilement pour le philologue, il serait
téméraire de vouloir livrer une traduction
aussi fragmentaire au grand public qui ne
pourrait apprécier les phrases décousues et
sans suite du texte ; dans ce cas, on ne peut
donc qu'indiquer sommairement le contenu
des tablettes.
140 LA BIBLIOTHÈaUH DE NIKIVB
La légende de la Descente de la déesse Istar aux enfers est une des mieux comprises et mérite d'être mise en relief. En voici le résumé :
Istar, la Grande-Déesse de la guerre, la fille du dieu Sin, avait un fils qu'une fin prématurée avait précipité dans l'Aral (dans le séjour des morts); la Grande-Déesse, la douleur dans l'âme, résolut d'aller elle-même chercher ce fils adoré aux enfers et de le ramener à la vie. Dans ce but, Istar, la fille de Sin, s'avance vers la maison de l'éternité, la demeure du Dieu Irkalla, vers cette demeure où l'on entre, mais dont on ne sort pas ; elle suit cette route où l'on s'achemine sans retour, et arrive à la porte de la fatale demeure. Gardien, dit-elle, ouvre ta porte pour que j'entre, car si je n'entre pas, je briserai les verrous, je démolirai le seuil, je fi-anchirai les portes et je ferai échapper les morts. Le gardien, après avoir salué la Grande-Déesse Istar, lui dit qu'il allait porter l'expression de son désir à la Grande- Déesse Allât, la Reine des Grands-Dieux.
Celle-ci lui donna l'ordre de laisser entrer la
déesse Istar, en accomplissant les rites accoutumés.
La sombre demeure était fermée par sept portes ; et, pour se présenter devant Allât, il fallait être nu ; aussi le gardien, en lui ouvrant chaque porte, la dépouille de l'un de ses vêtements, jusqu'à ce qu'elle se trouve nue devant la Déesse.
Lorsque Istar se présenta ainsi. Allât se moqua d'elle , non pas parce qu'elle était nue, comme l'a indiqué M. Oppert, mais, selon nous, parce qu'elle avait franchi la porte du séjour dont on ne revient pas et qu'elle était sa prisonnière. Istar voulut se révolter, mais Allât lui parla ainsi, en invoquant le dieu des Destinées : Va, dit-elle. Dieu qui fixe les Destinées, emmène-la; accable Istar de soixante maladies : sur les yeux, sur les côtés, sur les pieds, sur le cœur, sur la tête; répands la torpeur sur tous ses membres. Après ces paroles, la déesse Istar fut enfermée dans le sanctuaire éternel.
Cependant l'absence de la déesse Istar se fit sentir ' sur la terre par des calamités
142 LA BIBLIOTHÊaUE DE NINIVE
afifreuses. Le dieu Turda, le serviteur des Grands-Dieux, se déchira le visage en présence du dieu Samas ; les Dieux s'assemblèrent; ils tinrent conseil, et le dieu des Ondes créa un dieu nouveau, Uddusnamir, pour l'envoyer vers les portes de l'Aral, auprès de la déesse Mat, et lui notifier la volonté des Dieux qui réclamaient le retoiud'Istar.
Lorsque Allât reçut ces ordres, elle s'humilia devant Uddusnamir contre lequel elle épuisa cependant sa colère ; puis elle donna l'ordre au dieu des Destinées de pénétrer dans l'Aral, de faire boire à Istar les eaux de la vie et de la faire sortir du séjour où elle n'aurait pas dû pénétrer.
Le Dieu exécuta les ordres d' Allât, et lorsque Istar eut bu les eaux de la vie, il lui fit fi-anchir les sept portes qui s'étaient refermées sur elle, en lui restituant à chaque porte les ornements dont elle avait été dépouillée. C'est ainsi qu'elle fut rendue à la vie céleste. Quant au dieu Rejeton , son fils, le petit divin, qu'elle était venue chercher, son sort reste
LâCËNDËS 14Î
assez obscur ; il est certain, cependant, qu'il n'a pu être délivré du séjour de l'Aral.
Nous ne pouvons résister au plaisir de feire connaître une fois de plus cette légende dans son entier. »
LA LÉGENDE d'iSTAR.
— « Que vers le Pays immuable, le pays de mon exil, Istar, la fille de Sin, dirige son attention. »
— Et Istar, la fille de Sin, a dirigé son attention vers la Demeure éternelle, la demeure du dieu Irkalla ;
Vers la demeure où Ton entre mais dont on ne sort pas;
Vers le chemin que l'on parcourt, mais par où l'on ne repasse plus ;
Vers la demeure où celui qui entre trouve la nuit au lieu de la lumière ;
Le lieu où Ton mord la poussière, où l'on mange la boue;
' Conf.: Textes : ColUction. Phot.^ n» éa. — W. A. I., IV, pi. 31. — Lemormant, Choix dé Uxta, p. 109-105. — F. Dbli- TzscH, Assyr. Lesestûchy p. $6, n® 3. — Trad. : F. Taibot, Joum, of the R. A. S., n. s., t. VI, p. 25-26, et Transaei. of ihe S. of Bihl., av. Il, p. 179, III, I, 118. — G. Smith, Daily TeJegr., 14 août 1874. — ScHRASBR, Die, Hôîîmfahrt ier Istar. — Lbnormamt, Essai de comment. surBérose, p. 458. — J. Mbnakt, Bahyhne et la Chaldée, p. 135. — QppERr, Annales de philos, chrit.f 187$.
Î44 LA BlBLlÔTHÈaUÊ DÉ NINiVË
Où Ton ne voit pas le jour, où les ténèbres demeurent ;
Les ombres , comme des oiseaux , ont un vêtement de plumes ;
Au-dessus des montants et des linteaux de. la porte, la terre s'accumule.
Istar .s'approcha de la porte du Pays immuable;
Et elle a ainsi exprimé sa volonté au gardien de la porte :
— (c Gardien de ces lieux, ouvre ta porte I « Ouvre ta porte pour que j'entre, moi I
N Si tu n'ouvres pas la porte, si je n'entre pas, moi, j'assiégerai la porte, j'en briserai les ferrures ;
« Je démolirai l'enceinte ; je franchirai la clôture ;
« Je ferai sortir les morts comme des loups affamés ;
« J'augmenterai les vivants (du nombre) des morts ressuscites. »
Le Gardien ouvrit la bouche, il parla et il dit à la Grande- Déesse Istar :
— « Sois la bienvenue. Déesse, ne £iis point cela; je vais "porter cette nouvelle à la Reine des Grands- Dieux. »
Le Gardien entra et dit à (Allât) la Grande-Déesse de la Terre :
— « Souveraine de ces lieux, ta sœur Istar (veut entrer ici). Blé méprise la défense des grandes lois >de (ce séjour). »
Allât, la Déesse de la Terre, ouvrit la bouche :
— « Nous sommes comme l'herbe coupée (eux comme), le bronze ;
LÉGENDEâ 143
« Nous sommes comme la plante fanée, (eux comme) Tarbre fleurissant ;
« Elle m'apporte le courroux de son cœur,' le courroux de son foie. »
— « Souveraine de ces lieux , moi je ne dois pas contester avec toi ;
» Je me mangerai comme du pain je boirai mon
.... comme Teau des ruisseaux ;
« Laisse-moi pleurer sur les héros dont j*ai livré les épouses ;
« Laisse-moi pleurer sur les esclaves abandonnées;
« Laisse-moi pleurer sur Penfant nouveau-né enlevé avant le temps. »
— « Va, Gardien, ouvre-lui la porte ;
« Dépouille-la de ses vêtements, suivant Fantique usage. »
Le Gardien s'en alla et lui ouvrit sa porte :
— « Entre, Déesse, et que ta volonté s'accomplisse. « Le palais du Pays Immuable va s'ouvrir devant toi. » Elle franchit la première porte, il la toucha et lui
enleva la grande couronne qui ornait sa tête.
— « Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu la grande couronne qui orne ma tête ? »
— « Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. »
Elle franchit la seconde porte, il la toucha et lui enleva ses boucles d'oreilles.
14^ LA BiBLIOTHÈaUE DÉ NIîÎIVë
— « Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu mes boucles d'oreilles ? »
— « Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. »
Elle franchit la troisième porte, il la toucha et lui enleva les pierres du collier de son cou.
— « Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu les pierres du collier de mon cou ? »
— t Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. »
Elle franchit la quatrième porte, il la toucha et lui enleva la tunique qui couvrait son corps.
— t Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu la tunique qui couvre mon corps ? »
— « Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. »
Elle franchit la cinquième porte, il la toucha et lui enleva la ceinture de pierres précieuses qui ornait sa taille.
— t Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu la ceinture de pierres précieuses qui orne ma taille ? »
— t Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. »
Elle franchit la sixième porte, il la toucha et lui enleva les anneaux qui ornaient ses mains et ses pieds.
— t Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tules bracelets qui ornent mes mains et mes pieds ? »
— « Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de le Terre. »
Elle franchit la septième porte, il la toucha et lui enleva le voile qui couvrait sa pudeur.
— « Pourquoi, Gardien, m'enlèves-tu le voile qui couvre ma pudeur ? »
— « Entre, Déesse, c'est ainsi que l'exigent les lois de la Grande-Déesse de la Terre. »
Et alors Istar entra dans le séjour du Pays Immuable (du Pays dont on ne revient pas).
La Grande-Déesse de la Terre la regarda et se moqua d'elle.
Istar ne se contint pas et se jeta sur elle.
La Grande-Déesse de la Terre ouvrit la bouche et parla
Au Dieu qui fixe les destinées (le dieu Namtar) et lui fit connaître ses volontés ainsi :
« Va, Namtar,
« Emmène-la, et de soixante (maladies frappe) Istar.
« La maladie des yeux ;
« La maladie des côtés ;
« La maladie des pieds ;
« La maladie du cœur ;
« La maladie de la tète ;
« Sur tous ses membres (répands la maladie). »
Ensuite, la Déesse Istar fut enfermée dans le Séjour Eternel.
(Alors) le taureau ne voulut plus aller vers la vache, l'âne ne voulut plus de l'ânesse ; L'épouse ne voulut plus de l'époux ;
Ï48 LA BIBLlOTHèatE DE NIKIVE
Le guerrier résista aux ordres de son chef; Et l'épouse résista dans les bras de son époux ;
Le dieu Turda, le serviteur des Grands-Dieux, se déchira le visage en présence du dieu Samas. •
« Redoute (dit-il) l'accomplissement du destin. »
Le dieu Samas s'en alla vers le dieu Sin, son père, qui envoya vers le dieu des Ondes un messager de malheur :
« Istar est descendue sous la terre et n'en est point remontée.
Depuis que Istar est descendue au séjour du Pays Immuable ,
Le taureau ne va plus à la vache et l'âne ne veut plus de l'ânesse ;
L'épouse ne veut plus de l'époux ;
Le guerrier résiste aux ordres de son maître ;
Et l'épouse résiste dans les bras de son époux. »
Le dieu des Ondes dans la profondeur de son cœur conçut un projet.
Il créa le dieu Uddusnamir, le messager des femmes.
« Va, Uddusnamir, dirige ton esprit vers la porte du Pays Immuable ;
« Et les sept portes du Pays Immuable s'ouvriront devant toi ;
« Que la Grande-Déesse de la Terre te voie et qu'elle se montre à ta £fice ;
a Le calme rentrera dans son cœur et son courroux s'apaisera.
« Fais-lui connaitre la volonté des Grands-Dieux ;
« Exécute ces projets, dirige ton esprit vers la source de la résurrection ;
« Éveille la Déesse, qu'elle ouvre la source de la résurrection et qu'elle en boive les eaux: »
Lorsque la Grande-Déesse de la Terre apprit ces choses.
Elle se frappa le front, elle se mordit le pouce.
Elle répondit humiliée devant celui qui ne s*humiliait pas :
« Va, Uddusnamir, void la pénitence que )e t'impose :
« La boue des murs de la ville tu mangeras ;
« Tu boiras l'eau des ruisseaux de la ville ;
« Tu seras enseveli sous le mur ;
« Tu demeureras dans les créneaux ;
« Le cachot et le châtiment e£faceront la joie. »
La Grande-Déesse de la Terre ouvrit la bouche et dit
Au Dieu des destinées (Namtar), son conseiller, en lui exprimant ainsi sa volonté :
« Va, Namtar, va dans le Séjour Eternel ;
« Cache les tables de la connaissance de l'avenir ;
« Fais sortir le dieu desÂnounnaki >, assieds-le sur le trône d'or ;
« Fais boire à Istar les eaux de la vie, et retire-la de ma présence. »
Le Dieu des Destinées (Namur) partit et pénétra dans le Séjour Etemel ;
> Le dieu des Esprits de la Terre.
n voila les tables de la connaissance de l'avenir ;
Il fit sortir le dieu des Ânounnaki, il le mit sur le trône d'or ;
Il fit boire à Istar les eaux de la vie et il l'emmena ;
Il la fit sortir par la première porte et il lui restitua le voile qui couvrait sa pudeur ;
Il la fit sortir par la seconde porte et lui restitua les anneaux qui ornaient ses mains et ses pieds ;
Il la fit sortir par la troisième porte et lui restitua la ceinture en pierres précieuses qui ornait sa taille ;
n la fit sortir par la quatrième porte et lui restitua la tunique qui couvrait son corps ;
n la fit sortir par la cinquième porte et lui restitua le collier de pierres précieuses qui ornait son cou ;
- n la fit sortir par la sixième porte et lui restitua ses boucles -d'oreilles ;
n la fit sortir par la septième porte et lui restitua la grande tiare qui ornait sa tête ;
Puis elle absorba le breuvage et retouhia sur la terre.
Elle dit alors au dieu Rejeton, le petit divin :
t Je voudrais rendre les eaux sacrées, ce serait mon bonheur (d'être là-bas, près de toi) ;
« Qu'elle brise la . coupe d'albâtre ;
« Et que la joie apaise son courroux ;
« Et que le maître des Destinées lui impose silence ;
« Je remplirai de pierres précieuses (pierres des yeux), le vide de mes genoux ;
« Elle ne m'a pas endommagé une seule côte.
« Et (cependant) du temps du dieu Rejeton, on m'a I ravi la coupe d'albâtre, on m'a ravi avec elle l'anneau de
cornaline ;
« Avec lui on m'a ravi les enchanteurs et les enchanteresses ;
« Qu'ils remontent par les sacrifices, qu'ils flairent notre encens. »
Telle e^ la Légende d'îstar. La fin du récit est malheureusement très-mutilée; les douze dernières lignes sont incomplètes sur les tablettes et n'ont été interprétées jusqu'ici que par M. Oppert dont nous avons suivi la traduction. Il les a sans doute restituées d'une manière satisfaisante, mais on comprend l'embarras qui résulte d'allusions à quelques objets mythiques dont nous ignorons l'usage et de la présence de quelques termes qui sont absolument inconnus.
Nous rattacherons aux légendes un certain nombre de sujets qui sont à proprement parler des fables. Le goût si éminemment oriental de l'apologue et si répandu dans les différentes contrées de l'Asie Occidentale devait se rencontrer chez les Assyriens. Nous signalerons
particulièrement trois febles que Ton pourrait intituler : l'Aigle et le Serpent, — le Renard, — le Cheval et le Bœuf.
La première de ces fables met en présence l'Aigle et le Serpent. La scène se passe sous le règne d'un monarque nommé Etana, déjà descendu dans les régions infernales au temps d'Isdubar. On comprend vaguement que le Serpent a commis quelque péché pour lequel il a été condaniné par le dieu Samas à être mangé par l'Aigle ; mais cçlui-ci refuse d'en faire son repas. Aussi un personnage dont le nom est perdu tend un piège à l'Aigle, qui, alléché par un appât, tombe dans la trappe et est pris ; alors l'Aigle abandonné et enfermé, condamné ainsi à mourir de faim, s'estime heureux de manger le Serpent, ce dont les autres oiseaux prennent offense et veulent que l'Aigle soit exclu de leurs rangs. Après avoir suivi sur la tablette d'autres détails qui ont trait à la construction d'une ville antique dont Etana était alors roi, on retrouve l'Aigle ; mais la fin de l'histoire est assez obscure et on ne saisit pas très-bien la relation des faits qui y sont consignés.
La fable du Renard ou Chacal nous montre que, dès cette époque, cet animal était renommé pour sa ruse et son adresse ; celui qui est en scène semble avoir revêtu une sorte d'astuce attendrie qui agit sur les interlocuteurs au point de leur faire verser des pleurs. Le Renard avait offensé Samas d'une certaine manière ; là encore le crime ne nous est pas connu. Le Dieu l'avait condamné à mort, mais l'adroite bête réussit à échapper à cette sentence à la suite d'un éloquent plaidoyer qu'elle fit en sa propre faveur.
La fable du Cheval et du Bœuf nous montre ces deux animaux unis dans une étroite intimité, à l'époque où « des tribus de bêtes étaient heureuses de leur compagnie réciproque et de leur amitié. »
Un pacte affectueux fut conclu entre le Bœuf et le Cheval, et ils vivaient ensemble dans une douce harmonie. Un colloque s'engage entre eux. Le Bœuf entame la discussion en se donnant des louanges ; malheureusement on ne connaît pas la réponse du Cheval. Lorsque
l'histoire recommence, il semble que le Bœuf fait un reproche au Cheval de traîner le char dont, lui, le Bœuf, est chassé. A la fin, le Cheval propose de raconter une histoire et son interlocuteur choisit celle qu'il appelle :
«r Quand la Grande-Déesse Istar. » Cette indication permet de supposer que les faits de cette Déesse Êimeuse avaient fourni des thèmes à beaucoup de récits, et il est fâcheux que les tablettes de ce spécimen soient justement brisées à cet endroit. On aurait eu peut-être une nouvelle forme de la Descente d'Istar dans le séjour des morts ou la narration d'une autre aventure de la Déesse, ce qui eût été de toutes Êiçons fort intéressant à connaître.
Nous ne pouvons terminer cet exposé succint des trésors de la BibUothéque royale de Ninive sans indiquer le côté profondément littéraire qui se dégage de l'étude des derniers documents que nous avons cités. Il est facile de voir par le récit de la Descente d'Istar aux enfers, dont nous avons respecté la disposition originale, qu'il y a dans l'esprit du narrateur une
tendance évidente à donner à son œuvre le développement littéraire qu'elle comporte.
Le parallélisme qui fait le convenu des artistes et des poètes de cette époque se reproduit dans la disposition du sujet principal et des détails de cette légende. La phrase ne comporte pas sans doute les grandes périodes propres aux langues indo-européennes, mais nous y retrouvons la coupure ordinaire des œuvres littéraires des sémites. L'aspect des tablettes nous donne parfaitement une idée de cette particularité. Chaque ligne contient, en eflfet, un verset divisé, comme les versets de la Bible, en deux parties parallèles dont l'œil peut suivre la disposition et dont l'oreille pourra bientôt distinguer le mouvement, je dirais presque la cadence.
Ces grands poèmes, dont la Descente aux Enfers n'est qu'un épisode, formaient apparemment le fond de la littérature assyrienne; ils n'étaient pas isolés, car nous avons aussi des hymmes en l'honneur des Dieux et des Déesses et des chants populaires qui remontent à la plus haute antiquité. N'est-il pas permis de supposer que la musique et la poésie se don-
naient la main dans cette civilisation puissante qui grandissait chaque jour et qui nous représente un des centres les plus énergiques du développement de la vie orientale ? Le peuple chantait l'hymne national au son des instruments; que signifieraient, s'il n'en était pas ainsi, ces chœurs rangés autour des groupes de harpistes qui forment sur les murs des palais le cortège habituel de leurs rois? Le peuple chantait aussi des hymnes en l'honneur de ses Dieux. Des tablettes conservées au Musée Britannique, provenant encore de la Bibliothèque d'Assur-bani-pal, donnent de courtes inscriptions dans lesquelles il est facile de reconnaître de véritables essais de poésie religieuse. Comment ne pas attribuer à l'inspiration lyrique qui enfente nos poésies modernes des hymnes semblables à celles-ci : '
« Dieu, mon créateur, soutiens mes bras, « Dirige le souffle de ma bouche ;
« Mes mains, dirige-les, ô Seigneur de la lumière. »
I Conf. : Texte : K. 256, W. A. I., IV, pi. 17. — K. 2861. hid^^lrêd. : ScKRkmK,DieHôlUnfahrt(UrIsUtr,]p.Z%et lOO.
« Dans le ciel, qui est exalté ?
« — Toi seul, tu es exalté.
« Sur la terre, qui est exalté ?
« — Toi seul, tu es (exalté).
« Ton ordre révéré est publié dans le Ciel ;
« Les Dieux se prosternent.
« Ton ordre révéré est publié sur la Terre ;
« Les Anounnaki baisent le sol. »
Nous ne pouvons nous livrer ici à la discussion intéressante qu'offrent certaines particularités de la transcription assyrienne qui autorise d'une certaine façon à dire que la phrase rh3rthmée était connue sur les bords de l'Euphrate dans cette antiquité reculée; mais quel était ce rhythme sur lequel on modulait des chants? C'est ici que notre réponse doit se faire attendre. Si nous pouvons affirmer que les Assyriens ont dû connaître la poésie, il y aurait témérité à chercher à en présenter aujourd'hui les conditions littéraires. Nous savons à quelle prudence et à quelle discrétion nous devons obéir dans ces recherches ; aussi nous recommandons toujours
ces deux qualités, et si nous étions tenté de les oublier, les Assyriens eux-mêmes se chargeraient de nous les rappeler en mettant sous nos yeux quelques-uns de ces adages sumériens qui leur étaient si familiers et qui constituaient chez eux comme chez nous la sagesse des nations :
< Je £ds des fautes en ne le sachant pas. »