‹ La Bibliothèque nationale à Paris. Notices et extraits des manuscrits que concernent l'histoire de BelgiqueChapitre 19 sur 39 · II. — Au grand maître, Saragosse *. ia mai · texte numérisé non relu

II. — Au grand maître, Saragosse *. ia mai

Cette lettre roule sur des entretiens que l'ambassadeur a eus avec M. de Chièvres et le grand chancelier d'abord, et ensuite avec le roi catholique, sur les différends du roi avec le roi d'Angleterre. La Roche-Beaucourt assure, en la terminant, qu'on a grande peur, à la cour d'Espagne, de courroucer le roi.

.\d ce matin monsieur de Chièvres m'a mandé ijue je voulusse aller disncr avccqucs luy : ce que j'ai fait, là où estoicnt messieurs le chancellier et de la Chaulx ^ et plusieurs autres. Incontinent après m'a retiré en sa chambre, où estoicnt les susdicts, et m'a dit comme le roi son maistrc avoit dépesché lediet de la Chaulx poin- aller devers le roy, pour luy asseurer qu'il veultenlrctenyr la bonne amytié qu'il a avccqucs luy et asseurer à tousjours, et qui sont fort csbahyz qui a esmeu le roy et vous de faire le mauvais visaige à l'ambassadeur qui est là pour eulx, et que d'entre eulx ilz ne se peuvent penser que c'est. A quoy je leur ay rcspondu que je ne puis penser que c'est, si ce n'est qu'ilz se feussent déclairez pour les Angloys, ou bien que ce feust pour les dissimulations quilz font de rendre le royaulme de Navarre et le mareschal dudict Navarre, et qu'ilz ne rendent aux Napolitains ce qu'ilz ont prins en faveur dudict sieur roy, et qu'il me semble que, pour ceste heure, il n'y a point autre chose qui puisse engendrer autre fantaisye entre eulx, mais qu'il seroit bon de faire le contenu des appoinctemens cy-devant faicts, et aussy d'acomplir ce qu'on a promis, tant dudict mareschal que desdicts Napolitains, dont par plusieurs foys lediet sieur roy a escript : « sur quoy, messieurs, vous » n'avez tenu grand conte (lediet sieur de la Chaulx, comme j'ai dit dessus, estoit présent), » et qu'il me semble qu'il doibt aller pourveu de responce de toutes ces choses de par » delà : car, veu que je le requiers de par deçà et que Ton ne m'en faict nulle raison, » mon estât est d'en advertyr le roy, mon maistre, ce que j'ay fait par toutes les postes • que j'ai dépeschées, et que pour ceste cause faut que lediet de la Cliaulx en rende

* Tous les textes que nous donnons des dépêches de la Rochc-Beaucourt ont été copiés par les soins de M. Louis Paris, directeur du Cabinet historique, qui les a collationnés et certifiés conformes à ceux des manuscrits.

* Charles-Quint avait fait son entrée à Saragosse le 9 mai.

* Charles de Poupet, seigneur de la Chaulx, conseiller, chambellan et premier sommelier de corps du roi.

» comple : ce qu'il m'a promis. El par là on pourra expédier beaucoup de malières , lant » de cesdicis affaires que de la veue. »

Après m'ont dit que le roy leur maisire avoit envoyé devers le roy d'Angleterre, pour luy remonstrcr la question d'entre le roy et luy, et (|u'ilz le conseillent d'appoinctemenl, et le prioyent, sur toutes choses, qu'il voulust conscntyr de croyre le roy leur maistre, et qu'il envoyast puissance expresse de ce faire: ce (|u'il n'a fait, mais a escript qu'il n'a point de question ne de guerre avecques le roy, et qu'il ne croit point que le roy de France luy veuille faire la guerre, et qu'il n'y a point de raison, et que, sy l'on vouloit dire que ce feust pour Tnurnay, qu'il ne le croit pas, car il a Tournay du consentement du roy Louis, derrcnicr trespassé, qui l'a délaissé, avecques ce le pape s'y est consenty, et qu'il excomniuiiye tous ceulx qui vont au contraire, et que depuis le roy l'a voulu achapter de luy, et pav plusieurs foys, et encore dernièrement, on luy a envoyé ung liéroull qui avoit charge expresse de le dire cl reprendre le derreniei- propoz qui fui jjorté de la vendilion, et que de ce il ne se soueye, et qu'il ne va point entre eulx de Tournay, mais, s'il y a guerre, (ju'il n'y va que de leurs royauhnes, et (|ue, s'il a mis ordre, lant sur la mer que sur la terre, à sa gendarmerye, que ce n'est seullcment que pour y garder de ses ennemys, et non pour faire la guerre au roy de France.

De tout ce je n'ay j)as tenu grand propoz, et leur ay dit qu'ilz s'appoineteronl bien, mais que je. ne suis courroussé, si n'est que s'il en advient question, qu'il fauldra que le roy leur maistre s'en déclairc, et que j'ay peur qu'il sera mal conseillé et qu'il vouidra ayder et secour} r les Angloys : qui sera la cause dont ne pourrons csire amys. En parlant de ces propoz, m'ont demandé par plusieurs foys si le duc d'Albanye' estoit en Eseossc, et je leur ay dit que je pensoye qu'il feust en chemyn pour s'en aller, et qu'il menoitsa femme; et en le disant s'advisoient Icdict de Chièvres cl chancellier et dirent : « Celuy-là ne vouldroit en pièce l'amytié, car la haine d'Escosse et d'Angleterre » est trop plus grande que celle de France et d'Angleterre. » Et eulx deux m'ont .prié bien fort que je regarde le moyen d'y faire quelque appoinctement, cl qu'ilz se mettront en leur devoir de le conduire envers le roy d'Angleterre, ou bien que le roy laisse ledict Tournay en mariage, faisant à madame Loyse, et en cas que le roy calholicque ne l'espoiisera, qu'il soit dit qu'il rende Tournay avecques une somme d'argent que le roy leur baillera, qui ne sera pas grande, ny si grand somme qu'on en a parlé audict roy d'Angleterre.

Toutes ces choses dictes, nous en sommes allez, les dessusdicts et moy, devtrs le roy catholicque, lequel m'a confermé toutes ces choses qui m'ont esté dictes par messieurs de Chièvres et chancellier, et oultrc m'a dict : « J'envoye la Chaulx devers le roy vostre

Alexandre, diic dWlbany, frcrc de Jacques IH, roi d'Eco.ssc, que la tyrannie de son frère avait forcé de .s'enfuir, et à qui Louis XII avait donné asile à sa cour.

» maistrc, mon bon seigneur et pére, pour l'assouror et luy déclaircr la grande anij lié » et bon vouloir que j'ay d'enirelcnyr noz appoincteinens et allyances. • Et puis m'a dit : • Monsieur l'anibassadeiir, je vous prye que vous iny escripvez que ma voulonté » n'a point changé; et pour ce qu'il peult avoir des gens qui disent que je n'espouseray » madame sa lille, toutes fois et quantes qu'il en vouidra estre niieulx asseuré, je le » feray de bon cueur, et s'il la me veult bailler de ceste heure, je l'entreliendray si bien » qu'il s'en debvra contenter, et luy bailleray sy bonne asscurance qu'il aura tort de la » me refuser : car j'ay plus de crainte qu'il ne la me vueilie bailler qu'il n'a que je ne » la preignc. •

Monseigneur, tout va bien cl avez bien conduit les affaires pour parfaire, à la voulonté du roy, plusieurs choses audict roy catholicque : car je vous asscure qu'ilz ont grand peur de nous courrousser, et trouverez par la Chaulx la grosse craincle où ilz en sont. Il ne me chaull, maiz qu'ilz facent ce qu'ilz ont promis au i-oy et que nous puissions recouvrer ledict Tournay. Vous avez l'ambassadeur de par delà, et si avez ledict de la Chaulx, qui sont eulx deux ung tiers ou plus du conseil de par deçà, vous ferez le pys que vous pourrez. Et plus ne vous en diz , mais désire la voulonté et exécution telle qu'il plaira au roy.

De Sarraffosse, du xv' jour de may.

(3IS. Dupuy 26i. fol. o4.)

m. — .\ii grand maître. Saragosse, 50 juillet lol8.

Dans cette dépêche l'ambassadeur parle de beaucoup de choses diverses, telles que : différend entre la France et lAngleterre: diète convoquée par l'empereur pour faire élire roi des Romains son petit-(ils: refus des électeurs: propos de M. de Chièvres à rainbassadeur: attente oii l'on est en Espagne dune guerre avec la France; conlirmation par le roi catholique des olficiers en jVavarre: envoi de dix mille hommes à Naples; exécution de plus de deux cents Siciliens; pénurie d'argent oîi se trouve le roi catholique: moqueries dont il est l'objet delà part de nombre de seigneurs aragonais: réception par les cortès d'Aragon du roi Charles et de la reine sa mère pour leurs souverains; tentative de meurtre contre le vice-ciiancelier d'Aragon; délai dans le départ de la princesse Eléonore pour le Portugal, etc.

Le trésiesme jour de juillet je rescripviz au roy bien au long, et aussy depuis, le dixhuitiesme dudict moys, vous ay rescript ', et depuis n'ay receu nulles lettres : dont mesbahys.

' On voit par là combien de dépêches de la Roclie-Bcaucourt nous manquent.

46 DEPECIIES DES A.MBASSADELKS

Piir les Ipilres que rcscripvoyc au roy et à vous, vous adverlissoye de la grande dilligenec que monsieur d'Esnay ' faisoil d'envoyer tous les joiu-s postes et nouvelles deralTaire d'Angleterre, et depuis, ad ee que m'a dil monsieur de Chièvres par deux foys, ledicl d'Esiiay a rescrijU au roy, son maistre, que le mariage de monseigneur le daulphin et de la fille d'Angleterre esloit l'aict et conckul, et qu'il avoit le double des articles. S'il est vray, je n'en sçay rien : toutesfoys qu'il me semble qu'on le me dcbvroit faire savoir, pour en rendre responee, quand ilz m'en demandent. Je vous asseureray bien que le roy catholicque ne toute sa eourl ne fut jamais si csbahy que de ces nouvelles, et tout le pays de par deçà en murmure bien fort; et pour les resjouyr, il est arrivé ung gentilbomme de l'empereur et de sa maison, en courrier, qui a apporté nouvelles comme ledict sieur empereur avoit tenu une dyette où il avoit appelé tous inessieurs les ellecteurs et grands seigneurs du pays, pour meclre en termes de faire consentyr lesdicts ellecteurs que le roy catholicque feustesleu roy des Roumains, en demandant l'opinion à mcsdicts sieurs les ellecleurs. Hz ont respondu qu'ilz n'en feroient riens, et qu'il estoit trop jeune, et qu'ilz n'ont point de roy si propice à eulx que le roy de France, et ont esté de cest adviz eincti. Il ne fault point demandersy, avecque les nouvelles du mariage d'Angleterre, ilz ont esté bien aises. Je vous promectz que le roy ne vous et les Françoys n'estes pas en leur grâce, et dyent que vous estes trop fins. Depuis ces nouvelles vernies, ilz ne m'ont point fait le visagc'tel qu'ilz avoicnt aeoustumé.

IMonsiein- de Chièvres, cesie sepmaine-icy, m'a fait ung grand banquet, et, à la fin du soupper, me disl qu'il me vouloit dire de graves choses et bonnes, et qu'il désire tousjours avoir parlé à vous : je ne le pressay point. Autant m'en dit-il hier, dont je ne feiz nulle estime : car c'est tout pour venyr à leurs fins, et de choses qu'ilz dyent doréavant je ne croyray riens. Si j'eusse sceu toutes ces choses, je les eusse fait parler par ce moyen : vous m'en manderez ce que verrez. Au surplus je vous advise que l'on s'actend iey pour certain que l'on leur fera la guerre, et tiennent propoz que le roy s'en va à JMillan, et que nostre saint-père et luy se doibvent trouver ensemble, et que sans nulle faulte ilz donneront sur Naples et aussy sur Navarre. Le due de Nagerc ^ s'en va despesché d'argent ung bien peu et quatre mille hommes de pyé qu'il doibt mcctre sus pour tenyr à Pampelune et ailleurs.

iMardy derrenier ^ le roy confirma les offices et récent ceulx du pays de Navarre : ce qu'il n'avoit plus faict, et, à mon advis, qu'il espéroit le rendre et l'eust rendu, qui eust voulu tenyr les trefves qu'avoit fait le roy à monsieiu- de la Chaulx, car ilz n'avoient

' Pliilibcrt Naturel, dom-prcvôt d'Utrecht. Nous voyons, dans le compte de la recette générale des finances de 1519, fol. 257, qu'il était » abbé d'Esnay. »

* Nàjcra.

• 27 juillet.

pourveu à aucunes réparations ne à nulz offices jusques ad ce que ledict de la Cbaulx a esté de retour. Aussy ledict sieur roy caiholicque a faict mectre sus dix mille hommes de pyé que domp Hugue de Montcade cnuncyne à Nappics, ou bien de aller contre le frère de Barberousse; on ne sçail pas bien lequel, mais on présume qu'ilz s'en vont à Naples. Pariye des dix mille estoicnt en Cicille. Aussy vous advisc que les Cicilliens ont envoyé icy devers le roy calholicque, pour relourner en leurs maisons ceulx qui en sont hors pour les querelles d'icy-devani, qui sont ung grand nombre. Aussy a este eouppé la teste à plus de deux cens, tous personnages dudict Cicille, et dient lesdicis Cicilliens quc,s"ilz trouvoient roy qui les voulsisi advouer, quilz le feroient roy de Cicille. Il y a icy plusieurs gens de bien dudict pays qui me visitent souvent et me disent de bonnes choses. Au surplus j'ay sceu, par homme du conseil de guerre, que l'on a ordonné d'envoyer quéryr tous ceulx qui servoicnt d'espies du temps du feu roy d'Arragon, qui sont en nombre huit, pour servyr de leur estai comme ilz avoient acoustunié. Je suis après pour sçavoir leurs noms et quel pays ilz tiendront, pour du tout vous advertyr. Lesdicts sieurs du conseil de la guerre entrcprennenl assez de belles choses pour se garder, qui leur vouidroit faire la guerre : mais toutes leurs entreprises viennent à riens, car il n'y a pas ung dcnyer pour exécuter; et ne sçauriez penser la pouvreté qui y est. Hz avoient quchjues gens d'armes et aussy deux cens genlilzliommes qui avoient esté mis sus du temps du feu roy d'Arragon, ausquelz est deu demyc-annéc de leurs gaiges devant que ledict roy trespassast, et depuis jus(|ucs à présent ilz n'ont point fait de monstre par faulte d'argent.

Partye des grans seigneurs de ce pays se mocqucnt du roy calholicque de ce qu'il veut mesconlenter le roy, et sy n'a pas ung dcnyer ne ung seul gendarme; et dyent qu'il peust cslre seur, s'il ne tient au roy ce qu'il a promis, qu'il aura la guerre. Hz seeurent hier, par cellny qu'ilz avoient envoyé en Suisse, qu'ilz tiennent bon pour le roy. Quant ilz le sceureni, ilz s'assemblèrent au conseil, et enfin conclureni que le roy avoit

tout le monde pour luy, et qu'on leur donne qu'il fault entretenyr l'amyiié qui est

avecqucs luy, ou autrement que tout est perdu. Je fuz hier par deux foys en la cour, où je trouvay les ambassadeurs d'Angleterre. On meyne encore quelques affaires pour cuyder empescher ce qui a esté commencé. Hz sont deux desdicts ambassadeurs qui vouidroient bien ledict appoinctement : mais monsieur de Banquerouple ' ne le vouidroit en pièce, et ne crois point qu'il y ail appoinctement.

Le roy calholicque cl la royne sa mère ont este rcceuz roys d'Arragon, cl feust au soir bien tard, où fureni leuz les arlicles du séremcnl qu'il leur a fait et de ce qu'il leur

' Henri VIII avait, en ce moment, auprès de Charlcs-Quint, un ambassadeur résidant, Thomas Spinelly. et deux ambassadeurs extraordinaires. John Kite. archevêque dWrmagh, et le lord Berners. Nous supposons que c"est Spinelly que La Roehe-Beaucourt désigne par monsieur de Banquerouple.

48 DEPECHES DES A^IBASSADEl RS.

doil)t par leurs privilléges, qui sont beaucoup d'articles; cl sera beaucoup s'il en lient la moiciyé. Le soir devant advint ung grant cas au vis-chancellier '.Parlant de la maison de la ville et allant en son logiz, nng homme seul, ayant une couverte devant le visage, tyra son cspée, Uiy cuidani coupper la teste. Ledict chancellier apcrceut le coup et se laissa eouller d'ung cousté; son laquais le soustinl qu'il ne lumbast, et receut le coup sur le visage, qui luy fait une grande playe à merveilles. Encores après il receut ung coup d'estoc dans l'arçon de la selle de la miille diidict cliancellier, le eiiydant attaindre; il tunibe à terre et se relève sur son cheval, sans que personne de la compaignie luy feisl riens, et s'en alla ^; et ne seèt-l'on qui ce peult estre. A mon adviz, qu'il n'en perl que l'actente, car l'on paye en ce pays les gens en cesie monnoye.

Monseigneur, je pensoye que la royne de Portugal 5 s'en allast bienlost. J'enlendiz hier de l'ambassadeur dudici Portugal qu'ilz ne partiront jusques en septembre, et qu'il ne reste guère argent. Je eroy que le mary ne la niaryée n'en ont [)as tant qu'il en est bruit en France

Dans la suite de sa dépêche, l'ambassadeur manifeste la crainte que ses lettres ne soient ouvertes en Espagne, et que même on n'en retienne quelques-unes. 11 demande qu'on lui envoie un autre chiffre plus difficile que celui qu'il a. Il termine ainsi :

Je m'csbaliiz que monsieur de Cbièvrcs requiert tousjours qu'on lasse (pielquc chose pour luy ou ses parens, et il ne fait riens pour le roy, vous ne voz amyz. Si vous m'en escripviez quelque bon mot, je ne fauklioye à le luy dire, et il le prcndroit comme il \ouldroit.

Fait à Çaragosse, le \x\' jour de juillet.

(MS. 8491, fol. 190.)

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