VII. — Au roi, Saragosse, 20 novembre lolS
Communicalion, que M. de Chièvres lui a faite, par ordre du roi catho-
lique, de la résolution du conseil d'Espagne d'envoyer un grand renfort de troupes dans les royaumes de Naplcs et de Sicile, afin de les défendre contre le Turc; procession et messe solennelle faite et célébrée par ordre du légat: nouvelles instances de iVI. de Chièvres pour l'entrevue proposée; motif qui fait désirer à l'empereur de recevoir la couronne impériale; attentions du roi catholique pour le pape; pratiques de ses ministres avec les Anglais, etc.
AfI ce matin, Sire, monsieur ilc Chièvres m'a envoyé quérir et m"a dit qu'il avoit charge du roy son maisire pour m'adverlyr que hier il assemhla (oui son conseil et grands seigneurs, tant d'Espnignc que d'Arragon, de eeulx qui estoient icy, et ceulx de Naples; qu'il avoit mis en termes que le Turcq faisoit une grosse armée, délibéré venyr donner sur ses royaulmes de Naples et de Sicille, et que ses gens et serviteurs qu'il a ausdicts royaulmes l'en ont adverty, le suppliant d'y vouloir envoyer gens et d'y donner ordre; et aussy le légat le presse sy très-fort qu'il a esté constraint d'assembler lediet conseil, lequel fut d'advis qu'il envoyeroit audict royaulrae de Naples jusques à deux mille cinq cens hommes, compris ceulx qui y sont, seize mille hommes de pyé dont il en a six mille Allemans cl dix mille Espaignolz, et oïdtrc cinq cens chevaux-légiers; et mande ausdicts royaulmes de Naples et Sicille que les suhjectz du pays soient en armes et prests. Et pour ce qu'il sera de par deçà ung grand bruil et que les gens en seront louscsmeuz, crainct que l'on vous en feist (juelque rapport. A cesie cause m'a chargé. Sire, de vous advertyr de ce (ju'il a entrepris de faire, et que, sans point de faultc, cesie entreprise ne se fait que contre le Turcq, et que, là où le Turcq ne fera la guerre, il a délibéré envoyer son armée à l'ayde des roys de Tramessin et Fesses ', qui le veuillent recongnoistre leur roy, et luy aydront à conquéryr ung pays qui est fort grand auprès de leurs royaulmes, et que tout ce qu'ilz pourront conquéryr sera en son obéissance. Monsieur de Chièvres m'a asseuré de toutes ces choses, et en escript lediet sieur roy à son ambassadeur qui est de par delà, pour du tout vous advertyr et asseurer.
Sire, hier, qui fut le jour de l'assemblée de leur conseil, monsieur le légat feit faire processions et dire grans messes, donna aumosnes généralles en son logis, et prcscha les pouvres de se mettre en oraison pour prier Dieu de vouloir esmouvoir le vouloir et intention du roy catholicque de dresser une grosse armée contre les infidelles, poin- estre prest toutes foys et quantes que nostre saint-père le pape, l'empereur et vous, aveeques autres roys chresticns, adviserez ensemble de vous assembler pour y donner ordre. Hz ont passé oullre : car ilz la cnvoyent eu Naples : dont lediet légat n'est pas content, et dit (|ue nostre sainl-père le |)ape ne l'entend pas ainsy Quant à ces geulilzhommes, ne
' Tienieccn et Fez.
seront mis en avant que premiers cesic assemblée de messieurs les grani maisirc vi de Cliièvres ne soit faicle, car il leur semble que vous ne voulez eiilcndrc ad e^ qu'ilz demandent, ne aussy que monsieur le grand maislre ne se trouvera avee Icdicl sieur de Cliièvres, qui me presse bien fort de vous en eseripre souvent, et m'en a pryé encores aujonrdliuy, et que le plus tosl en vault le mieulx : monsirant y avoir bon vouloir, car il m'a dit que, s'il fnisoit les plus gratis nè;^es qu'il lit oiiepics, q ic à l'heure où il sera mandé il parlira, et que sur sa vye ilz ne se depariyiont mal coniciis.
Aussy, Sire, dernièri>incnt j'ay cscripl, et du xvi"" de ce moys, à monsieur le granl maislre, pour vous advcriyr de l'entreprise que l'empereur fyisoit pour soy aller faire couronner. Depuis j'ay sceu (|ue la cause pour qnoy ilz poursuyvenl ccsl alTaire, c'est de tant que les sieurs ellceteurs de l'Emijire luy ont l'ait déelarnlion (|irilz ne peuvent eslire que premier l'empereur ne soii couronné; que c'est la cause pour laquelle ilz pourchassent envers nosire saint-père le pape de luy envoyer ladiclc couronne; et m'a l'on plus dit, ques'ilz font armée, que c'est pour Tune de deux choses, ou pour crainte qu'ilz ont de ce royaulmc de Naples, ou bien pour ayder à l'empereur à avoir eesie eouronne. Ledict sieur roy callioliequc se mcct fort en dcbvoir de contenter nosire saini-|ièrc le pape, et m'a, entre autres choses, dit ledict sieur de Cliièvres qu'il ne demande chose au roy son maislre qu'il ne luy oeiroye.
Depuis les allyanecs qu'avez faictes en Angleterre ', ilz rcccrclienl tous moyens pour gaiguer gens, et sy meyncnl qiiehiue praiicijue avec ledict sieur roy d'Angleterre, et tous les jours courriers ne font que aller et venyr. Les ambassadeurs d'Angleterre qui sont icy, mcsnicmcnt l'arcevesque et Banfpicroupte, vont la plusparl des nuilz |)arler à monsieur de Cliièvres, et souvent se font baiiqueiz en sa chambre. Depuis deux jours en çà lesdicls ambassadeurs eurent la poste, et incontinanl s'en allèi'cnl aiulict sieur de Cliièvres, et, après axnir présenté leurs lettres, dirent tout baiiltqne les Fraiîçnysn'avoietit pas faict tou! ce qu'ilz avoicnl voulu et que tout alloil bien pour le roy calliolieiiue, et que leur maistrc est bien délibéré d'enirelenyr lamylié et allyanee d'entre eiilx deux. Celuy qui m'en a adveriy n"a peu sçavoir ce mol au moyen de qiioy ilz se sont sy resjnys.
Sire, craignant que monsieur le grant maislre ne soit près de vous, je vous ay eseript ceste grant Icllre, de peur que ne feussiez adverly, toutesfois que l'on eseript toutes ces entreprises à mondict le dom-pré\ost, pour le vous dire. Hz ne veiillent jias que les choses soient secrettes, car ilz font par tous leurs pays courir à grant bruit.
Sire, je prie à Nostre-Seigneur qu'il vous doint très-bonne et longue vye.
De Sarragossc, le xx' jour dï novembre.
(MS. 8186, fol. 63.)
' Par un traite signe à Londres le li octobre 1518, Henri VIII sciait engage à restituer Tournai à la Franco nmyrnnant six cent mille couronnes dur payables en douze années, et il avait promis sa Cite Marie au dauphin.