II. Justification du pontificat d’Alexandre VI
« Alexandre VI monta sur le trône pontifical à une des époques les plus tourmentées de l’histoire. 11 régnait partout une fermentation extraordinaire. L’invention de l’imprimerie, la découverte des Indes, l’expulsion des Maures d’Espagne, la résurrection des nationalités, les progrès des Turcs, la renaissance des lettres païennes, la lutte entre les éléments du moyen-àge et les sourds grondements de la réforme exaltaient les esprits et réagissaient d’une manière funeste sur les idées et sur les mœurs. En Italie, la désorganisation la plus complète allait provoquer les luttes sanglantes de la France et de l’Allemagne; la Romagne était, dit Machiavel, un pays infesté de brigands, déchiré par les factions et livré à tous les excès; à Rome, l'autorité pontificale était entravée par les factions vivaces des Colonna et des Orsini. Dans l’oraison funèbre d’innocent Vlll, l’orateur s’adressant aux cardinaux leur criait : « Hâtez-vous de choisir un successeur au dernier pontife, car Rome est à à chaque heure du jour un théâtre de meurtres et de brigandages. * En effet, ajoute un auteur contemporain, la ville était sillonnée en tout sens par des malfaiteurs, des bandits, des hommes au visage sinistre et repoussant. Chacun appelait de ses vœux l’élection d’un pontife doué d’une âme ferme, d’un caractère énergique, pour remédier à tant de maux et ramener, avec l’ordre, la sécurité en Italie. Le cardinal Borgia fut regardé comme l’homme de la circonstance. Son exaltation fut accueillie dans Rome tout entière par des transports d’enthousiasme; et c’est parce qu’il répondit aux espérances des Romains, qu’il sut régner avec une mâle vigueur, qu’il s’attira tant d’ennemis, et qu’à défaut d’autres vengeances, il appela tant de calomnies sur sa tète.
• Tout le monde, dit Guichardin, appréciait la prudence de Burgia, sa rare perspicacité, sa pénétration, son éloquence por-
tee au plus haut d^gré, son adresse dans tout ce qu’il entreprenait. Si l’on envisage le siège apostolique au point de vue temporel, comme un trône terrestre où il est nécessaire de déployer les qualités de l’administrateur et de l’homme d’état, l’habileté, la souplesse du génie, la libéralité du caractère, l’esprit de suite dans les plans une fois conçus, l’activité dans le maniement des affaires, Alexandre VI était digne d’y monter. Il devina Ximénès et l’offrit à l’Espagne. Animé des mêmes vues que le grand cardinal, il sut l’égaler en Italie, si même il ne le surpassa pas. Ximénès a fait l’unité de la monarchie espagnole ; Alexandre VI a fait celle de la fédération italienne. Il pacifia Rome, cimenta par la communauté d’intérêts l’union des petits royaumes et des républiques de la Péninsule, purgea le domaine de S. Pierre des divisions intestines qui l’épuisaient, soumit la Romagne, en expulsa les brigands, humilia d’indociles vassaux, ramena tout à l’obéissance et affermit la royauté pontificale sur des bases qui ont vu passer trois siècles d’imrnobililé. Alexandre VI a été le réformateur de la puissance temporelle des papes. Jules II a mis le couronnement à son œuvre. Sans la force que la politique de ces deux hommes a donnée à l’Italie, la révolution d’Allemagne aurait franchi les Alpes, le protestantisme aurait envahi la Péninsule et mis Rome dans une condition pire que Jérusalem ne l’est sous la main des Arabes. Quiconque ne voit pas les événements à ce point de vue ne comprend rien à la mission providentielle d’Alexandre VI. « C’est depuis son pontificat, dit un historien de Savoie, que ntalie a vu son unité se rétablir sur la ruine d’une foule de petits souverains qui s’étaient partagé son territoire. • Jugement fort remarquable. Si Alexandre eût vécu de nos jours, les ennemis de la papauté le porteraient jusqu’aux nues.
* Comme souverain, ce pontife avait ce qui plaît dans les princes, l’affabilité, la magnificence, l’éclat et le prestige. Si nous le considérons comme homme privé, nous ne le verrons pas dégénérer de la noblesse de son caractère. Alexandre VI avait dépassé soixante ans quand il ceignit la tiare; • ce n’est plus, dit Rohrbacher, l’âge des folies scandaleuses. Pour y croire, il faut d’autres garanties que des contes et des satires. » Les habitudes de travail et de sobriété qu’il s’imposa, malgré son
grand âge, protestent contre la réputation de mollesse qu’on a voulu lui faire. Les mesures énergiques qu’il prit contre les fonctionnaires infidèles, témoignent de son esprit de justice.
« Sous Alexandre VI, dit l’historien de Léon X, îd’après les auteurs contemporains, le pauvre comme le riche put trouver des juges à Rome; peuple, soldats, citoyens se montrèrent attachés au pontife, même après sa mort, parce qu’il avait des qualités vraiment royales. La nuit, Alexandre VI dormait à peine deux heures. Il passait à table comme une ombre, sans s’y arrêter. Jamais il ne refusait d’ouïr les prières des pauvres; il payait les dettes des débiteurs malheureux, et se montrait sans pitié pour les prévaricateurs. » Cette vie n’est point celle d’un débauché.
» Comme vicaire de Jésus-Christ, les actes de son pontificat témoignent tous d’un zèle éclairé et persévérant pour les intérêts de l’Eglise. Dès le commencement de son règne, il travaille à ramener les hussites au sein de l’Eglise; il arrête la propagation des mauvais livres en interdisant aux imprimeurs le droit d’en éditer aucun sans le visa de l’évêque diocésain; il fonde ou approuve divers ordres militaires ou religieux ; il impose aux deux rois d'Espagne et de Portugal l’obligation de faire évangéliser les nouvelles contrées soumises à leur domination. Ce fut lui qui commit l’œuvre de réformation du clergé de ces deux royaumes au célèbre Ximénès, lui qui, après avoir signalé ce grand homme à l’Espagne, le revêtit de 13 pourpre, le força d’accepter l’archevêché de Tolède, et choisit le cardinal d’Amboise pour son' légat apostolique en France. Ce fut lui qui ne cessa de pousser les princes de l’Europe à se liguer contre l’ennemi commun du nom chrétien; lui qui aurait voulu lancer tout à la fois le Portugal contre le Maroc, l’Espagne contre Tunis et lAlger, la Pologne et la Hongrie contre l’armée de Bajazet, l’Autriche et le reste de l’Occident contre la capitale et les états de l’empire turc. Les rois de l’Europe préférèrent se quereller entre eux. De misérables rivalités firent échouer un plan dont l’exécution eût été la ruine de la puissance ottomane, et dont la conception seule suffirait à illustrer la mémoire d’un grand pontife.
* Tant de travaux, tant de sollicitudes, tant de choses entreprises, conduites avec sagesse, soutenues avec persévérance • et souvent couronnées du succès, ne sont ni les œuvres d’un génie médiocre, ni les passe-temps d’un voluptueux. Ajoutons qu’Alexandre VI garda jusqu’au dernier moment l’exercice de ses facultés intellectuelles, marque indubitable d’une vie sobre et réglée; qu’il encouragea les sciences et les arts; que son règne inaugura le mouvement de renaissance littéraire et prépara les hommes qui devaient illustrer le XVI (k siècle; que sous ce rapport le règne d’Alexandre TI fut au siècle dé Léon X ce que l’administration du cardinal de Richelieu fut à celui de Louis XIV. »
E. Rauran. Archives thèologiq ., 1864, p. 320-323.
IV. Eloge de la justice de Trajan et délivrance de son âme par la prière de S. Grégoire .
Dante, dans son Purgatoire, a aussi chanté les louanges de Trajan (1), que S. Grégoire-le-Grand affirme avoir mérité le paradis par un seul acte de justice. Voici les strophes très-précises du plus grand des poètes italiens, qui a trouvé moyen d’être à la fois exact et élégant :
« Quivi era storiata l’ai ta gloria
Del Romano prince, ’l cui gran valore Mosse Gregorio alla sua gran vittoria.
I’ dico di Trajano imperatore :
Ed una vedovella gli era al freno Di lagrirne atleggiata e di dolore.
Dintorno a lui parea calcato e pieno Di cavalieri e l’aguglie nelPoro Sovr’essi in vista al vento si movieno.
(1) « Le salut de Trajan n'est pas de l'invention de Dante ; il était admis généralement et motiva un décret des magistrats de Borne , au XIII e siècle , pour la conservation de la basilique Trajane. » Ampère. Voyage Dantesque , p. 242.
La miserella in tra tutti costoro Parea dicer : Signor, famrni vendetta Del mio figliol ch’ è morto, ond’io m’accoro,
Ed egli a lei rispondere : Ora aspetta Tanto ch’ io torni. E quella : Signor mio>
Corne persona in cui doior s’affretta,
Se tu non torni? Ed ei : Chi fia dov’io Le ti farà. Ed ella : L’altrui bene A te che sia, se ’l tuo metti in oblio?
Ond’elli : Or ti conforta, che conviene Ch’io solva il mio dovere, anzi ch’io muova:
Giustizia vuole e pietà mi ritiene.