TROP SEMBLABLE A L'ÉCLAIR
ls continuèrent à vivre quelques jours à l'hôtel, soùs l'œil curieux des femmes de chambre, épiés par les garçons qui entraient comme par hasard dans la pièce.
Lorsqu'ils se promenaient ensemble, le plus souvent dans des petites rues paisibles par crainte d'être reconnus, Marcia demeurait silencieuse et son impérieux visage s’assombrissait. :
— Fais le mort, dit-il en plaisantant à une de ces occasions.
— Je suis ennuyée que, par votre aveu irréfléchi, nous n’ayons pas encore la licence! C’est mal de me forcer à vivre de la sorte.
— Mais puisque nous devons nous marier bientôt, chérie.
— Oui, murmura-t-elle.
Et elle se perdit dans sa rêverie.
— Comme notre décision a été soudaine! repritelle. J'aimerais avoir le consentement de mon père et de ma mère à notre mariage. Comme il ne peut être célébré avant un jour ou deux, je pourrais leur écrire et la réponse arriverait encore à temps.
Pierston exprima des doutes sur la sagesse d’un tel procédé. Comme de juste, il ne fit qu’ancrer la jeune
femme dans son projet, et une pique, entre eux, suivit.
— Du moment que nous sommes obligés de retarder notre mariage, je ne me marierai pas sans leur consentement, s’écria-t-elle enfin avec violence.
— Très bien, chère, écrivez.
Une fois rentrée, elle s’assit devant un bureau, mais au bout de quelques minutes elle lâcha la plume avec désespoir.
— Non! je ne le puis, fit-elle. Je ne peux vraiment plier mon amour-propre à cette besogne. Voulez-vous écrire à ma place, Jocelyn?
— Moi? Certes non, je ne vois pas pourquoi je ferais une chose que je désapprouve.
— Vous ne vous êtes pas disputé avec mon père, comme moi...
— Sans doute. Mais il y a entre nos familles un vieil antagonisme qui rendrait ma démarche pour je moins étrange. Attendez que nous soyons mariés et j'écrirai;-pas avant. ,
— Alors, il faut que je m'y résigne. Vous ne connaissez pas mon père. [| pourrait me pardonner mon mariage à son insu dans n'importe quelle autre
famille, mais il juge la vôtre avec tant de mépris
que de sa vie il ne me pardonnerait de devenir secrètement une Pierston. Je n’y avais pas songé tout d'abord.
Cette remarque impressionna fâcheusement Pierston. Malgré sa position indépendante d'artiste à Londres, il était solidaire du vieillard qui avait lutté avec entêtement contre la concurrence envahissante de Bencomb et dont l'argent avait assuré son-éduca-
tion et lui avaient permis des études dans les meilleurs collèges.
Aussi ia supplia-t-il de ne pas ajouter un mot de plus sur sa famille.
Elle termina sa lettre en silence, donnant comme adresse un bureau de poste restante, afin qu’on ne découvrit pas leur retraite, pour l'instant tout au moins.
Aucune réponse ne vint; seules, — mauvais signe, — quelques lettres au nom de Marcia, arrivées chez son père en son absence, furent renvoyées à l'adresse indiquée.
Elle les ouvrit machinalement, et à la dernière, poussa une exclamation, en éclatant de rire.
— Qu'est-ce? interrogea Pierston.
Marcia lui lut la lettre à haute voix. Elle venait d'un de ses fidèles amoureux, un jeune gentleman de Jersey, qui lui annonçait son prochain départ pour l'Angleterre, afin d'y réclamer sa chérie dont il avait la parole.
— Que faire? dit-elle.
—. Comment? Mais il me semble, ma chère enfant, qu'il n’y a qu'une chose à faire, une chose évidente. Dites-lui le plus tôt possible que vous êtes à la veille de vous marier.
Marcia écrivit donc une réponse dans ce sens et Jocelyn l'aida à formuler ses phrases aussi en douceur que possible.
« Je répète, disait-elle en concluant, que j'avais tetalement oublié notre engagement. J'ai tout avoué à mon fiancé, et il lit par-dessus mon épaule, tandis que je vous écris. »
— Voyons, Marcia, supprimez ces derniers mots, s’écria Jocelyn, ils porteraient un coup inutile au pauvre garçon.
— Un coup? Mais non, cher. Pourquoi vient-il m'ennuyer? Jocelyn,. vous devriez être fier que je parle ainsi de vous dans ma lettre. Lorsque j'ai déclaré hier que j'aurais pu épouser un savant, vous m'avez accusée de fatuité. Mais vous voyez maintenant que j'en oubliais un autre.
Et Jocelyn de répondre tristement
— Eh bien! je ne me soucie pas d'entendre parler de ces gens-là. Je trouve cela décidément déplaisant, bien que vous preniez avec légèreté la chose.
— Oh! Je suis moitié moins coupable que vous!...
— Qu'est-ce à dire?
— J'ai été infidèle par oubli, vous l’avez été volontairement.
— Je m'y attendais! Vous vous servez d’Avice Caro pour me blesser. Maïs je vous prie de ne point me taquiner à ce sujet; car vous pourriez atteindre le but inattendu de me faire repentir de mon infidélité.
Elle serra les lèvres et son visage s’empourpra.
Le lendemain matin arriva la lettre de ses parents en réponse à la sienne. Au grand étonnement de Marcia, son père suivait une ligne de conduite tout à fait opposée à celle qu’elle attendait de lui. Qu'elle fût compromise.ou non, il désapprouvait son mariage avec un Pierston. I! refusait son consentement et n’en dirait pas plus avant d’avoir revu sa fille : si elle avait encore un peu de bon sens et si elle n’était pas encore mariée, qu’elle revint sous le toit paternel, hors
duquel un séducteur l'avait évidemment attirée.
Il verrait alors ce qu’il pouvait faire pour elle, dans les circonstances désespérées dont elle était seule responsable. Sinon, il ne voulait plus entendre parler d'elle.
Pierston ne put s'empêcher de marquer de l'ironie devant le peu d'estime que témoignait pour lui le vieillard.
Marcia prit ombrage de ses sarcasmes.
— S'il y a quelqu'un à blâmer, c’est moi, dit-elle. Je commence à sentir la sottise que j'ai commise en m'enfuyant de chez mon père pour une raison aussi futile qu'une petite gronderie à propos de mes dépenses. ;
— Je vous conseille d'y retourner, Marcia.
— Mais votre ton dément vos paroles. Vous parlez de mon père avec mépris, comme d’un vulgaire marchand.
— Je ne pourrais parler autrement de lui, je le crains, sachant...
— Continuez.
— Rien. Marcia. Sinon ce qui est notoire. Chacun sait que M. Bencomb fit de la ruine de mon père le but de sa vie et il ne lui pardonnera pas sa résistance; la manière dont il fait allusion à moi dans sa lettre prouve que la vieille inimitié n'est pas morte.
— Cet avare ruiné par un prodigue comme mon père! fit-elle avec violence. Voilà bien les calomnies des vôtres! | 3 à
Les yeux de Marcia lancèrent des éclairs et son visage s'enflamma de colère; mais cette animation, qui aurait pu rehausser l'éclat de sa beauté, était
glacée par la rigidité exagérée de son attitude.
— Marcia. vous avez un caractère insupportable! Je pourrais prouver ce que j'avance, n’importe qui le pourrait! Votre père dévorait les carrières une à une; seul mon père lui tint tête avec un courage désespéré. Ce sont des faits bien avérés. Les rapports de nos parents sont évidemment gênants dans la circonstance, et nous commençons à nous en rendre compte. Mais comment sortir de là, je me le demande?
— Nous n'en sortirons pas.
— Peut-être que si, peut-être que non, murmura Pierston en admirant la belle image du dédain que représentait en ce moment ce visage classique de Junon aux yeux noirs.
— À moins que vous ne demandiez pardon de votre insolence.
Jocelyn, mal convaincu que sa conduite eût quoi que ce soit de répréhensible envers sa irop impérieuse amie, refusa de s’excuser.
Là-dessus, elle quitta la pièce, maïs pour y rentrer peu après.
— J'ai montré un peu d'humeur, tout à l'heure, fit-elle avec amertume. Mais tout a une cause et peut-être avez-vous commis une erreur en délaissant Avice pour moi. Au lieu d’épouser Rosaline, il faut que Roméo s’enfuie avec Juliette Les deux amants de Vérone furent heureux de rencontrer la mort... Car en peu de temps l’inimitié de leurs familles leur eût rendu la vie commune intolérable : Juliette serait revenue à ses parents, Roméo aurait retrouvé les siens. [ls se seraient forcément séparés.
Pierston eut un petit rire. Mais Marcia ne plai-
santait pas, comme il put s’en convaincre à l’heure du thé; elle déclara que du moment qu'il refusait de solliciter son pardon. elle avait résolu. après mûre réflexion, de se retirer chez sa tante. jusqu’à ce que son père la rappelât auprès de lui.
11 fut aussi saisi de ceite résolution qu’étonné de cet acte d'indépendance, dans des circonstances où les femmes n’en montrent généralement aucune.
Il ne mit cependant aucun obstacle à ce parti, et, sur un baiser étrangement froid, comparé à leur récente ardeur, le Roméo des Montaigu-commercçantsde-mierres quitta l'hôtel afin de ne pas sembler approuver le départ de sa Juliette pour la maison rivale :
Lorsqu'il rentra, Marcia était partie. s
Üne correspondance s'engagea entre ces deux êtres ‘trop hâtivement liés l’un à l’autre; ils raisonnèrent d'une facon sérieuse sur la situation difficile dans laquelle les plaçait la querelle des deux familles. Ils virent qu’en réalité leur amour était :
Trop téméraire. trop irréfléchi, trop soudain, Trop semblable à l'éclair.
Ils le considérèrent avec un calme, une froideur et. il faut bien l'ajouter. une sagesse qui ne promettaient guère pour leur union future.
Les débats se terminèrent par une lettre de Marcia, datée de la maison paternelle, d’où elle s'était enfuie si peu de temps auparavant.
Elle l’informait que son père, arrivé chez sa tante à l’improviste, l'avait décidée à revenir avec lui.
Elle lui avait raconté toutes les particularités de leur fuite et le grand rôle qu'y avait joué le hasard. Il lui avait facilement persuadé (ce dont elle était d’ailleurs convaincue depuis leur querelle) que toute idée de mariage devait être écartée pour le présent. L'embarras et même le scandale valaient mieux qu’une union sans tendresse qui ferait d’eux les misérables victimes d’une situation inextricable.
Malgré cette lettre, le jeune homme persista à penser que Marcia lui reviendrait, une fois sa colère tombée et lorsqu'elle aurait pris conscience de sa vraie situation. À part l'hostilité de son père, rien ne s'opposait en somme au mariage. De naissance, ils étaient égaux; et bien que la famille de Marcia fût montée d’un rang dans l'échelle sociale, grâce à son énorme richesse (ce qui pourrait faire croire que tous les avantages seraient pour le jeune homme), Pierston avait devant lui une brillante carrière et un avenir de gloire.
Aussi, bien que désillusionné, il se sentit tenu en honneur de demeurer à l'adresse qu’elle connaissait, aussi longtemps qu’il y aurait chance de voir revenir la jeune femme.
La nuit, il lui semblait entendre dans les murmures du vent des voix sardoniques et des éclats de rires qui raillaient son pauvre roman. De longs jours tristes succédèrent. [1 songea que sa Bien-Aimée avait encore une fois abandonné la femme qu'il chérissait si peu de temps auparavant. |
Le moment exact de sa disparition, Pierston n’aurait su le dire: mais bien vite, il ne discerna plus dans sa mémoire la ligne de ses contours; les accents de
sa voix ne résonnèrent plus à ses oreilles. Leur intimité. si ardente qu'elle eût été, avait été trop brève pour de tels souvenirs.
Il apprit un jour deux nouvelles qui le troublèrent étrangement : Avice Caro épousait un cousin et la famille Bencomb s’exilait, donnant comme prétexte à ce voyage autour du monde une visite à un parent de M Bencomb. banquier à San Francisco.
Depuis qu'il s'était retiré des affaires, l’ancien carrier ne savait que faire de son temps : il s'était . décidé à ce voyage profitable, espérait-il, à sa santé chancelante. Marcia. sans doute, accompagnait son père. Jocelyn se rendit compte, atterré, de la répulsion obstinée du vieux Bencomb à marier sa fille à quelqu'un du sang et du nom des Pierston.
GHAPITRE IX