‹ La bien-aiméeChapitre 14 sur 45 · PHÉNOMÈNES FAMILIERS À DISTANCE · texte numérisé non relu

PHÉNOMÈNES FAMILIERS À DISTANCE

Peu à peu il reprit son ancienne existence et sa profession l’absorba comme par le passé.

Dans les années qui suivirent, il eut des nouvelles des Bencomb par ses relations de l'île. Le voyage prolongé leur avait donné le goût des pays nouveaux. On affirmait que le père, encore dans la force de l’âge, utilisait ses connaissances cosmopolites pour placer des capitaux dans des entreprises étrangères.

Il avait pressenti la vérité : Marcia les accompagnait. Ainsi cette séparation provisoire, consentie d'un commun accord, allait devenir définitive.

D’avoir été si près de l’épouser, il s’était pendant longtemps senti lié à elle par un contrat tacite, et pour rien au monde i] n'aurait voulu se mettre en quête d’un autre idéal. |

L'année qui suivit le départ de miss Bencomb, comme il se sentait tenu de garder sa foi à la trompeuse mais dernière incarnation de l’Aimée, dans le cas où elle lui reviendrait, Jocelyn lui garda une fidélité parfaite.

Cet imaginatif se mettait parfois à trembler à la pensée de ce qu'il adviendrait de sa constance, si l'instable fantôme se révélait soudain dans un

quartier inattendu de Londres et le séduisait avant même qu'il ne s’en fût rendu compte.

Une ou deux fois il s’imagina l’apercevoir de loin, au bout d’une rue, sur les sables du rivage, à une fenêtre, dans un champ, sur le quai opposé d’une gare; mais résolument il tourna les talons et s’enfuit.

Pendart les années qui suivirent le coup de tête de Marcia, cette épreuve d'indépendance pour laquelle il éprouvaïñi parfois une secrète admiration, Jocelyn jeta dans des créations plastiques cette lave bouillonnante d'émotion, qui, non contenue et mal dirigée, déborde et détruit tout.

Grâce aux circonstances, plus qu’à la recherche du succès, il réussit dans sa carrière d’un élan soudain qui l’efnporta d’un seul bond par-dessus les obstacles.

Il devint célèsre sans effort et fut membre de la Kayale Académ::.

Mais les récompenses de ce genre, les distinctions sociales qu’il a”ait autrefois ardemment désirées, lui semblaient aujourd'hui futiles.

N'étant pas marié, il flottait dans la vie, sans port où jeter l'ancre, sans autel où déposer ses lauriers; faute d’un centre domestique auquel rapporter les honneurs qu'il recevait, ils se dispersaient impalpablement sans rien ajouter à son bonheur.

Ses créations eussent-elles été destinées à ne rencontrer d'autre œil humain que le sien, il eût continué à manier le ciseau avec autant d’ardeur. Cette indifférence pour l'accueil que le public réservait à ses figures de rêve, lui donna un curieux aplomb artistique qui le porta à travers les changements de

lopinion : il ne toléra pas que les caprices du public le détournassent de sa vraie voie.

L'étude de la beauté était sa seule joie. Dans les rues, il observait un visage ou des parties de visage qui lui paraissaient exprimer en chair fragile ce quelque chose d'immuable qu’il aurait voulu alors fixer pour l'éternité.

[1 «filait s les belles sithouettes comme un détective; en omnibus, en voiture, en bateau-mouche, à travers la foule, dans les magasins, les églises, les théâtres, les restaurants : et le plus souvent, pour sa peine, le désappointement l’attendait.

Dans ces chasses aux professional-beauties, il jetait parfois les yeux sur les quais de la Tamise, surtout vers celui où chaque jour l’on débarquait, hors des quaiches de la côte sud, les pierres de taille des carrières de son père. y

Il admirait les blocs blancs étendus là, que le vieillard arrachait à la petite île de la Manche, avec

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une persévérance telle, qu’il se demandait parfois

comment l’île n'avait pas encore disparu sous le choc répété des pics?

Une chose passait sa compréhension : sur quoi se basaient les poètes et les philosophes pour affirmer que la passion, intense dans la jeunesse, brûle de moins en moins fort à mesure que la maturité approche?

Peut-être fallait-il attribuer à sa solitude domestique, durant les années fécondes qui suivirent le départ de Marcia, c’est-à-dire l'intervalle compris entre vingt-cinq et trente-huit ans, l’ardeur avec laquelle, à plusieurs reprises, Pierston aima. Il faut

ajouter cependant qu'il connut alors une maîtrise de soi qui lui était totalement étrangère dans sa jeunesse.

Son étrange rêverie était devenue telle, que la Bien-Aimée (de nouveau visible) se trouvait toujours auprès de lui.

Pendant des mois, il! la découvrait sur la scène d’un théâtre : puis elle s'enfuyait, abandonnant la pauvre carcasse vide, et la laissant se débrouiller de son mieux sans elle; triste effigie aux yeux de Pierston qui ne la voyait plus qu'imparfaite et vulgaire.

Puis Elle reparaissait chez une femme qu'il n'avait d'abord pas remärquée, rencontrée à un dîner, une exposition, une vente de charité ou une soirée, pour s'enfuir à son tour au bout de quelques mois et animer la gracieuse vendeuse d’un grand magasin de nouveautés, où il s'était fourvoyé par hasard.

Elle surgissait encore sous le masque d'une e authoresse » populaire, ou d’une violoniste célèbre” pour laquelle il soupira plus d'un an.

Une autre fois, ce fut une danseuse du Royal Palais Maure des Variétés, bien que pendant tout son engagement il ne lui adressât pas une seule fois la parole, ni qu’elle soupçonnât jamais son existence. [| savait que dix minutes de conversation dans les coulisses avec celle qui représentait sa Bien-Aimée détruirait l'illusion et provoquerait immédiatement ailleurs une autre incarnation.

Elle était tantôt brune, tantôt blonde, grande, petite, svelte, maigre ou grasse et ronde. Une seule chose demeurait inaltérable : son instabilité.

« C'est étrange, se disait-il, que cette disposition particulière, cette idiosyncrasie, ou quelque nom qu’on lui donne, qui équivaudrait pour les autres à une simple perte de temps, soit pour moi matière à un travail créateur. »

Car tous ses rêves, il les traduisait en marbre. Le public, dont 1! n'avait jamais flatté le goût, s'engouait de lui, et cette popularité soudaine, étourdissante, peut-être éphémère, menaçait de lui faire perdre sa solide réputation d'artiste.

— Tu y seras pris un beau jour, mon ami, lui prédisait parfois Somers. Ce n’est pas que tu seras entraîné à quoi que ce soit de méprisable, car tu es un idéaliste, mais les rôles seront renversés. Une femme qui cherchera, elle aussi, son Bien-Aimé, attirera ton amour; et tandis que tu t’attacheras fortement à elle, elle poursuivra loin de toi son inaccessible fantôme en te laissant à ta douleur.

— Peut-être, répondait Jocelyn songeur, mais je ne le crois pas. Ma Bien-Aimée meurt chaque jour dans sa chair : telle l'enveloppe nue d’Aphrodite; car dès que je veux la saisir, elle disparaît. Voudrais-je m'attacher à une de ses incarnations, que je ne le pourrais pas.

— Attends de vieillir, prophétisa Somers.

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