‹ La bien-aiméeChapitre 15 sur 45 · LE VIEUX FANTOME REPARAIT · texte numérisé non relu

LE VIEUX FANTOME REPARAIT

Dans le cours de ces longues années, la vie d’artiste de Pierston fut troublée par la mort subite de son ‘ père, à Sanbourne, où le carrier passait l'été, sur l'avis de son médecin.

M. Pierston père avait été, il faut bien le reconnaître, d’une avarice sordide. Marcia ne s'était pas privée de le rappeler durement au fils. Mais il n'avait jamais limité Jocelyn Dur patron, quoique payeur scrupuleux, M Pierston père était un faiseur d'argent âpre, mais probe

A l’étonnement général, le capital accumulé par lui était énorme, surtout si l'on songeait à son commerce modeste et sans ostentation. L'héritage dépassait de

beaucoup tout ce que Jocelyn avait rêvé. Tandis que le fils modelait et sculptait ses rèves éphémères en des formes durables, le père, pendant un demi-siècle, avait arraché avec persévérance, au roc sévère et solitaire de la Manche, la matière brute de ces formes; et à l’aiie de ses grues, de ses poulies et de ses bateaux, ‘! avait envoyé son butin dans toutes les parties de la Grande-Bretagne.

Lorsque jocelyn eut tout réglé, et qu’il eut disposé de ia maison de comme:e selon les dernières volontés de son pi’e, 1l se ircivr posséder deux millions en plus de ses &.7t cinquante mille francs. [1 hérita aussi des carrières.

Après avoir tout arrangé pour la vente de ses domaines dans l'île, car il n'avait nullement l'intention d'y habiter, Jocelyn revint en ville. Souvent il se demandait ce qu'était devenue Marcia. Mais il s'était juré de ne Jamais la troubler par son souvenir, et pendant ces cinq années il] n'avait pas cherché à savoir ce qu'elle était devenue. 11 regrettait parfois l’amie de bon sens’ la compagne précieuse qu'elle aurait pu être.

Ses parents devaient être morts. Tout ce qu'il savait de la jeune fille, c'est qu’elle n'était jamais revenue äans l'île.

Sans doute vivait-elle à l'étranger?

Vint une période d’accalmie. Puis, un soir qu'il n'avait rien de mieux à faire, il retourna dans le monde. Une dame de la haute société, de ses amies, l'avait supplié d'honorer de sa présence une « petite réunion intime ».

Il héla une voiture et donna l'adresse du Square où

pendant quatre à cinq mois de l’année, résidait cette dame.

Du coin de la rue 1! reconnut, parmi les maisons en enfilade, celle où 1! était attendu au porte-flambeau familier qui se dressait devant le porche, et aux lanternes iaponaises qui à cette occasion ornaient les balcons.

[l constata de suite que « cette réception intime » serait une de ces soirées de gala où tout Londres défile. Dès l'entrée, beaucoup de monde. 1] s’expliqua cette affluence chez la comtesse de Channelcliffe par la récente crise politique; car son salon était un de ces terrains neutres, où les divers partis pouvaient se mêler librement.

Il y avait une telle queue d'équipages. que Pierston n'attendit pas son tour et gagna le porche à pied. Il dut s'arrêter un moment devant la rangée de badauds qui lui barraït le chemin; quelques femmes en manteaux blancs descendirent de voiture devant la porte et traversèrent le tapis étendu là pour la circonstance. Il ne put distinguer d'elles que de vagues ombres emmitouflées; cependant un pressentiment le frappa: l'intuition très nette qu'il allait revoir la Bien-Aimée, ce soir-là. Après sa dernière et si longue fugue, elle allait, il n'en doutait pas. reparaître pour l'affoler. Cette étincelle du regard, cette musique de la voix, ce port de la tête, comme il les connaissait, malgré de superficiels changements, et comme il allait les reconnaître sous les traits qu'il plairait à l’Enchanteresse de prendre!

C'était bien une réunion politique et des plus bruyantes; une fièvre animait les salons remplis d'in-

a Sul

VIS, courait en ondes le long du grand escalier; l'atmosphère était bien celle d’un monde de factions et d'intrigues, lorsqu'un événement sensationnel s’y Produit.

—— Qu'êtes-vous donc devenu, jeune homme? lui demanda malicieusement l’hôtesse lorsqu'il vint lui Daiser la main.

Matgré ses quarante ans, Pierston était toujours SOnNKiléré comme un jeune homme.

7 Oh! c'est vrai, reprit-elle, le visage soudain STUWe au souvenir du récent deuil. Je me souviens!

Femme agréable et pleine d’esprit, qualité rare et SRYiée des femmes, la comtesse conquérait dès l’abord la SYmpathie. ÿ

Elle lui raconta un scandale qui venait d'éclater

là suite de la crise parlementaire, scandale qui COUVrait de honte certains membres de son parti; Pour Sa part, elle avait renoncé pour toujours à la politique : plus que jamais son salon serait un terrain neutre.

| De nouveau invités émergeaient du grand esca- Der. et Pierston se prépara à continuer son Chemin.

— Vous cherchez quelqu'un, je le vois, dit la Comtesse.

— Qui... une dame.

— Dites-moi son nom. Peut-être est-elle déjà arrivée.

—— Je ne puis, car je l’ignore, dit-il.

— Vraiment? Comment est-elle?

— Je ne puis vous la décrire, je ne sais si elle est ture où blonde, ni comment est sa robe.

me

Lady Channelcliffe fit une petite moue : évidem-

.ment Pierston se moquait d'elle.

Lui cependant se laissait entraîner par le remous.

De fait, il crut avoir fait une découverte sensationnelle; il s’imaginait que Celle dont il était en quête venait de se personnifier tandis qu'il conversait avec elle, sous les traits de son hôtesse qui était toujours charmante, et ce soir tout particulièrement, et il se sentait consterné à la possibilité d’un tour aussi malicieux de sa Bien-Aimée. Pourtant elle avait déjà pris pour lui la séduisante apparence, et sans de trop grands inconvénients, il est vrai, d’une femme mariée.

Mais bien vite, il reconnut son erreur; elle venait de son isolement récent qui l’avait, peut-on dire, rechargé de fluide nerveux.

Il chercha la Bien-Aimée dans le petit groupe de femmes réunies autour d’un ex-Premier Ministre, qui, debout, au centre du plus grand des salons, discouraïit de la façon enjouée, presque Joviale, qui lu était familière du temps où, tout-puissant, il pontifiait.

Les trois femmes qui l’écoutaient venaient d’être rejointes par une quatrième en robe noire et écharpe blanche : ce fut elle qui retint l’attention de Pierston.

L'ex-Premier Ministre avait lancé à la nouvelle venue un coup d'œil indifférent qui se changea dès qu'elle eut prononcé quelques mots en un regard plus attentif. [1 différait de ses collègues en ce qu'il avait soin de ne jamais interrompre un interlocuteur timide, s'effaçant même si quelqu'un prenait la parole en même temps que lui.

Il savait qu'on peut toujours faire son profit de la conversation des autres; et sa façon d’être était

celle d'un homme sans fatuité qui, s’il n’émet pas d'idées originales, est tout prêt à s'assimiler celles d'autrui.

La jeune femme raconta sa petite histoire dont Pierston ne put saisir un mot et l’homme d'État se mit à rire bruvamment : ha! ha! ;

Elle rougit. Jocelyn, très surexcité par le pressentiment que l'Unique aux noms divers, pour employer l'expression de Sheikey, était sur le point de se révéler, ne fit guère attention aux autres femmes, ne voulant pas quitter des yeux celle qui l’intéressait et que ses voisines, en ce moment, cachaient à demi.

Une diversion se fit : Lady Channelcliffe désirait présentér quelqu'un à l'ex-Ministre. Les dames se dispersèrent et Jocelyn perdit de vue celle qui déjà l'attirait.

[Il chercha alors la Bien-Aimée dans une jeune personne de la maison, parente de l’hôtesse «et qui paraissait ce soir-là très en beauté; sa robe bleu lavande lui prêtait un air de sylphide et le décolleté laissait voir son cou flexible et ses épaules neigeuses.

Elle s’avança vers lui, avec un regard qui signifiait clairement : « Que pensez-vous de moi maintenant? » Il se rappela leur dernière rencontre : par un jour de pluie, à la campagne, chez des gens peu sympathiques, la jeune fille sous des vêtements de deuil lui était apparue à son désavantage.

— J'ai de nouvelles photographies de moi, fit-elle, et je voudrais savoir si elles sont bonnes. Donnezmoi un avis sincère et non des compliments.

Elle sortit les portraits et ils s’assirent tous deux sur une ottomane pour les examiner. Ils venaient de

chez le meilleur photographe : Jocelyn ne lui cacha pas qu'ils étaient très réussis, mais voilà que, tout en les comparant, il se demanda si la « trompeuse hallucination > ne venait pas de s'incarner en la Jeune fille.

[1 la regarda et devina que son esprit était occupé ailleurs.

Ses yeux étaient fixés au loin sur un groupe d'hommes; et elle se préoccupait, selon toute apparence, de l'effet que son tête-à-tête intime avec le sculpteur produisait sur eux et sur l’un d'eux en particulier, un homme d’une trentaine d'années, d’aspect militaire, et que Pierston ne connaissait pas.

Convaincu, cette fois, qu'aucun fantôme cher ne s'incarnait en la jeune fille, il put l’examiner froidement. Chacun d'eux, tout en conversant, semblait s'intéresser à ce que l’autre disait et leur attention à tous deux était attirée aux deux coins opposés de la salle.

Non, il ne L’avait pas encore rencontrée. [l ne La verrait probablement point ce soir: la bruyante atmosphère politique l'effarouchait sans doute.

[1 continua pourtant sa recherche, ne donnant que peu d'attention aux servantes d'Aphrodite que l'on rencontre toujours en ces lieux; il nota au passage, non sans ironie, dans le sillage de ces sirènes, telle barbe blanche et tel vieillard décoré, dont le front s'était ridé à conclure des traités qui avaient influencé la fortune de l'Europe, et tel autre qui avait compté des souverains parmi ses auditeurs attentifs.

À ce moment, il rencontra son aimable hôte, Lord Channelcliffe, et presque aussitôt aperçut la jeune

femme à l’écharpe blanche qui avait tout à l’heure retenu son attention. Leurs yeux se rencontrèrent, bien qu'ils fussent séparés par la longueur du salon. Pierston sourit, non de plaisir; simplement l'émotion

de l'inconnu; car loin d’éprouver de la joie en pré-

sence de la Bien-Aimée, il se faisait l'effet d'un pantin dont elle pouvait tirer à son gré les fils; et il palpitait d'angoisse et d'attente comme un esclave antique dans une foire.

Cependant il lui fallait converser avec son hôte.

Tout à coup Lord Channelcliffe lui demanda :

— Quelle est cette jolie femme en noir, avec une écharpe blanche et un collier de perles?

— Je n’en sais rien, dit Jocelyn qui ressentit une légère jatousie. J’allais justement vous le demander.

— Oh! Nous allons le savoir. Je suis sûr que ma femme me renseignera. |

Et cinq minutes après, Lord Channelcliffe frappait sur l'épaule de Pierston. |

— J'ai découvert; c’est la petite-fille du vieil ami de mon père, le dernier Lord Hengisbury. Elle s’appelle madame M°"* Peyne-Avon. Elle a perdu son mari il y a deux ou trois ans, très peu de temps après leur mariage.

” Lord Channelcliffe s’interrompit pour causer avec un haut dignitaire de l'Église et Pierston continua seul sa recherche. Une jeune amie à lui, Lady Mabella Buttermead, apparut dans un nuage de mousseline blanche; elle avait été poussée à ses côtés par le remous. Une Jeune fille passionnée que Lady Mabella et qui respirait la joie de vivre.

Elle lui demanda le pourquoi de son air absorbé,

et il avoua que la dame à l’écharpe blanche l’intriguait.

— Je la connais très bien, dit vivement Lady Mabella. Elle m'a confié un jour son désir de vous connaître. Pauvre femme, c’est bien triste... son mari... Il y a évidemment longtemps de cela! Au fond les femmes ne devraient pas se marier pour s’exposer à de telles catastrophes! Mais tâchons de rejoindre mon amie, que Je vous présente. Par exemple nous n’y parviendrons jamais de ce train-là!

— Jamais. À moins que nous ne nous mettions à courir comme les badauds qui suivent le Lord- Maire, lorsqu'il vient à passer.

Tout en discourant, ils approchaient de Mrs Peyne- Avon, qui, tandis qu’elle parlait avec quelqu'un, semblait une de ces

Formes féminines, dont les gestes pétillent d’esprit

qu'entrevit le poète dans sa vision de la Cité d'Or de l'Islam.

Constamment leur élan était arrêté. Pierston, comme dans certains rêves, avait l’impression qu'il n'atteindrait jamais l'objet de sa poursuite, à moins que de petites ailes, soudain poussées à ses talons, ne l’élevassent dans l’air.

Après dix minutes de regards inquiets donnés à des omoplates, chignons, peignes étincelants, nuques blanches, grains de beauté, épingles, poudre de riz, petits boutons, minéraux taillés en facettes, fermoirs de colliers, éventails, aux sept styles de coudes et de bras, et aux treize variétés d'oreilles: après s'être

servi de ia pointe de ses bottines comme de coutres destinés à forer un sillon pour lui et Lady Mabeila vers le but qu'ils visaient. Pierston se trouva enfin auprès de Mrs Peyne-Avon, qui prenait une tasse de thé, dans un des petits salons du fond.

— Ma chère Nichola, j'ai cru que nous ne pourrions jamais vous joindre; on s'écrase ce soir, grâce à cette maudite politique! Enfin nous y voilà.

. Et Lady Mabeïla fit part à son amie du désir de Pierston.

La jeune veuve parut heureuse : Lady Mabella n'avait ni menti, n1 inventé, comme il arrive si souvent en ces circonstances. Lorsque la jeune femme eut fait les présentations, elle s’éclipsa pour se mettre en quête d’un flirt un peu plus jeune que le sculpteur.

La. robe de velours noir de Mrs Peyne-Avon et son écharpe blanche ne faisaient que mieux ressortir la blancheur admirable des épaules et du cou qui, sans la moindre trace de poudre, ne présentaient ni défaut ni tache. De près, elle lui apparut encore plus charmante que de loin.

Elle émit sur les arts plastiques des opinions intéressantes qui ne ressemblaient en rien aux lieux communs habituels : c'était la première femme intelligente quil rencontrait de la soirée.

Bien vite ils lièrent connaissance ; pendant un silence ils remarquèrent l'émotion nouvelle que causait l’arrivée tardive de nouveaux venus € apportant des nouvelles ». Le dernier arrivant était une petite femme ridée, aux yeux brillants, vêtue de noir et qui voulait se faire entendre.

— Je suis heureuse d’être une « outsider », dit à

Jocelyn sa nouvelle connaissance, maintenant assise sur un sofa auprès duquel il se tenait debout. Je ne voudrais pas être à la place de ma cousine pour un empire. Elle croit que son mari ne sera pas réélu à la prochaine élection et cette idée l'enrage.

— Oui, presque toujours les femmes sont les joueurs, tes hommes ne sont que des cartes entre leurs mains. Le malheur est que la politique est considérée par les politiciens comme un Jeu, exactement comme le cricket ou le bridge, et qu’ils n'ont aucune conscience de leur mission.

Étant partis de la sorte, il ne leur fut pas difficile de s accorder sur beaucoup de points...

Lorsque Pierston quitta l'assemblée à une heure moins le quart, et que, pour gagner son € hansom » qui l’attendait devant le square, il passa sous les naseaux écumeux des chevaux d'un ambassadeur, il eut l'intuition que la Bien-Aimée sortait de l'ombre, sans aucun avertissement préalable; et cette apparition ne laissa pas de l'inauiéter.

Cependant il se rendait compte que derrière l'Aimée se cachait la Déesse elle-même, qui seule faisait mouvoir les iicelles de cette nouvelle marionnette.

Autrefois il avait voué son talent d'artiste à la réalisation d’Aphrodite, sous les apparences les plus diverses; 1! s était fait son esclave fidèle, son sculpteur favori. Mais ses efforts avaient échoué. Peut-être que dans son implacable vanité, la Déesse le punissait de la représenter si mal.

Page 1