‹ La bien-aiméeChapitre 16 sur 45 · ELLE SE RAPPROCHE · texte numérisé non relu

ELLE SE RAPPROCHE

Il ne put oublier les yeux de Mrs Peyne-Avon, bien qu'il ne se souvint d'aucun autre détail de son visage. C'étaient de grands yeux interrogateurs et lumineux.

Comme ses cheveux bruns brillaient! [ls ne demandaient aucun bijou pour les orner; comme ceux d’une douairière présente à cette même soirée qui, ayant mis pour plus de cent mille francs de diamants sur sa tête, n'était parvenue qu’à se rendre plus laide que si elle avait porté le bonnet à dix-neuf sous de sa cuisinière.

La reverrait-il? Il en doutait.

Les événements décidèrent pour lui. [1 avait la veille rencontré une vieille dame de soixante et dix années, son amie Mrs Brightwalten, — l'honorable Mrs Brightwalten, — et elle l’avait aussitôt invité à venir dîner chez elle le surlendemain, ajoutant, avec sa politesse habituelle, qu’elle l’aurait fait deux ou trois semaines plus tôt s’il ne s'était pas absenté.

Or Pierston adorait, dans la vie sociale, être ainsi prié au dernier moment, à la place d'un évêque, d’un Lord ou d’un Secrétaire d’État qui faisait faux bond.

Et lorsque la vieille dame ajouta que Mrs Peyne- Avon serait parmi les invités, Jocelyn accepta sans hésiter.

Pour passer à table il dut justement offrir le bras à la jeune femme, et durant tout le repas il ne causa qu'avec elle.

Au salon ils se séparèrent, par respect des convenances, mais un peu plus tard dans la soirée, ils se retrouvèrent comme par hasard, et restèrent ensemble jusqu’au dernier moment.

Lorsque vers onze heures il prit congé, Jocelyn ne doutait plus que, sous ses lumineux yeux gris, Celle à qui il restait éternellement fidèle vint de transparaître et pour longtemps.

Ce ne fut pas tout. Au moment de la quitter, il lui donna presque involontairement une poignée de main expressive et, en réponse, une simple pression l’avertit que le plaisir qu’il ressentait en éveillait un réciproque.

Donc, elle était disposée à aller de l'avant.

Mais y était-il prêt, lui? «

Jusqu’à présent leur flirt avait été sans importance; mais la jeune femme connaissait-elle l’histoire de Jocelyn, la courbe inquiétante de son caractère? Savait-elle qu'il était le Juif errant du monde de l'Amour? Soupçonnait-elle que sa tendresse était instable, que l’artiste en lui avait tué l’amoureux, qu'il vivait dans la terreur constante d’abuser d’une femme meilleure que lui en paraissant promettre ce qu'il ne pourrait tenir; pressentait-elle combien il était dérisoire pour lui de songer à s'établir, bien qu’il soupirât après la vie de foyer?

[l avait maintenant quarante ans, et elle, probablement trente; et il n’osait plus se lancer dans une aventure sans issue avec l’insouciant égoïsme d’un très jeune homme. Ii eût été déloyal d’aller de l'avant,

avant de tout lui avouer, même si une telle explication ne s'imposait pas.

Il résolut de se rendre immédiatement chez elle.

Elle demeurait non loin du grand et élégant square du Hamptonshire, et il. partit savourant à l'avance l’'émoi d’une explication. i

Mais sitôt que la sonnette eut tinté et dès que la porte se tut refermée sur lui, il ressentit un malaise. Elle lui avait cependant demandé avec insistance de venir la voir.

Si l’accueil de la maison était froid, celui de la maîtresse de céans fut, au grand étonnement du sculpteur, glacial.

Les pièces qu'il traversa d'abord semblaient ne pas avoir été ouvertes depuis un mois, mais lorsqu'il entra dans le vaste salon, il aperçut dans un fauteuil, à l'extrémité de la pièce, une dame vers laquelle il s’avança.

C'était, à n’en pas douter, Mrs Peyne-Avon, mais combien changée. Elle abandonna son livre et levant les yeux d’un air lointain, se renversa sur son fauteuil, comme absorbée dans des sensations voluptueuses qui n'auraient eu aucun rapport avec la présence de Pierston.

Elle répondit à son salut par quelques mots de pure politesse.

Cette réception bouleversa l’infortuné Jocelyn.

Il commençait vraiment à aimer Nichola, et cet accueil incompréhensible lui mit la mort dans l'âme, tandis que le ressentiment l’agitait.

Sa tendresse heureusement naissait à peine et la conscience du ridicule le rappela à lui.

Elle lui désigna une chaise et s’absorba dans la

contemplation de ses bagues. [Is passèrent en revue les nouvelles du jour.

Mrs Peyne-Avon se dégela un peu et parla de son hôtel repeint à neuf et des pièces tapissées de moire bleue, arrangement qui s’harmonisait avec son visage légèrement fané, quoique encore joli.

— Oui, voici déjà quelque temps que j'habite cette maison, remarqua-t-elle avec complaisance, et je l’aime chaque jour davantage.

— Ne vous y sentez-vous point seule parfois?

— Oh! jamais!

Pierston n'insista pas.

Cependant elle devenait un peu plus cordiale, lorsqu'il se leva sur l'entrée opportune de trois jeunes dames. Elle parut regretter son départ et lui demanda de revenir bientôt.

— Non, mieux vaut que je ne revienne pas, dit-il, se décidant brusquement et à voix basse, de façon à n'être entendu que d'elle.

Elle l’accompagna jusqu'à la porte.

— Ce n'est pas très poli ce que vous me dites là, fit-elle, coquette.

— Peut-être. Au revoir, madame.

Pour le punir, elle ne sonna pas le domestique et le laissa se débrouiller tout seul dansle dédale des couloirs.

— Que diable cela signifie-t-il? songeait Pierston, si pétrifié qu'il s'arrêta un moment dans l'escalier pour y réfléchir.

L'explication était cependant simple.

Restées seules les trois jeunes dames demandèrent, d’une seule voix :

— Quel est donc cet homme intéressant à la belle

chevelure? Nous l'avons vu chez Lady Channelcliffe l’autre soir.

— C'est Jocelyn Pierston.

— Nichola. que c'est ma! de le laisser partir ainsi. Moi qui meurs d'envie de lui être présentée! Je désire foh-ment le connaître depuis que Je sais que sa vie a inspiré s0n œuvre.

— Comment?.…

— J'ai su cela en lisant un jour dans un journal de Jersey l'annonce du mariage d’une jeune dame que l’on. croyait sa femme. Cette personne s'étaitenfuie avec lui, ily a plusieurs années. puis au dernier moment elle s'était refusée à l’épouser, obéissant à des principes sociaux qu'elle avait inventés pour son usage personnel.

— Oh! il ne l’a pas épousée? fit Mrs Peyne-Avon, saisie. L'on m'affirmait que, bien que séparés, ils étaient légalement mariés!

C'est une erreur! fit la jeune femme. Quel malheur au’on ne puisse courir après lui.

Mais Jocelyn s'éloignait de la maison inhospitalière à grandes enjambées.

Il sortit peu les jours qui suivirent.

Cependant une semaine plus tard il accepta de dîner chez Lady Iris Speedwell, qu’il ne négligeait jamais, car sa maison était la plus brillante de Londres.

Par hasard il arriva en avance. Lady Iris s’assurait que rien ne manquait à la salle à manger. Il fut introduit dans le salon où se tenait, seule, assise sous la lampe. Mrs Peyne-Avon.

[l s'arrêta surpris, ne s’attendant nullement à la trouver la, bien que chez Lady Iris on püt s'attendre à rencontrer n'importe qui.

Son air était si tendre et si implorant qu’il ne se sentit pas le courage de lui tenir rigueur. Comme les invités arrivaient, ils se réfugièrent dans un coin sombre jusqu’à l'annonce du repas.

Il n’eut pas à la conduire à la salle à manger, mais à table se trouva en face d'elle.

Elle était charmante à la lueur des bougies.

Soudain Jocelyn pensa que sa récente froideur avait pu bien être due à un faux rapport sur Marcia, dont il n’avait cependant plus entendu parler depuis de longues années.

Quoi qu'il en fût, il ne se sentit nullement disposé à tenir rigueur à Mrs Peyne-Avon de ses caprices (caprices habituels aux femmes), sachant par expérience qu'ils n’ont rien à voir avec la raison.

Il continua donc de diner, se contentant des regards et des joiis mots que la jeune femme lui lançait par instants à travers la table. I] se montra poli sans excès, mais répondit toutefois aimablement aux avances évidentes de Nichola.

Il l’admira de nouveau, bien que sa récente froideur eût ralenti son élan, au point qu’il se demanda si la Bien-Aimée s’adaptait réellement à ces contours, ou bien si elle n'avait fait que traverser rapidement cette âme intéressante.

[1 méditait ce problème, tout en se laissant conquérir par le pathétique voulu de son attitude, lorsqu’en cherchant par hasard son mouchoir, il entendit un léger froissement et sentit une lettre dans son habit.

Elle était, il s’en souvint, arrivée au moment où äl quittait son appartement, et il l'avait glissée dans sa poche avec l'intention de l'ouvrir en voiture.

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